Strathdon, une roche martienne qui raconte une histoire et séduit par sa beauté

Regardez! Vous êtes, face à cette roche brune et ocre-beige entourée de sable noir, devant un des éléments de notre « jardin-sec* » martien. Pensez et imaginez !

* « karesansui » des temples zen comme celui du Ryoan-ji de Kyoto. Ce type de jardin  presque entièrement minéral avec quelques petits inserts de mousse incite à la méditation (…quoi que du fait de sa célébrité et donc de sa fréquentation, celui du Ryoan-ji est sûrement devenu impropre à la pratique de cet exercice mental !).

Vous avez devant les yeux trois milliards d’années d’histoire et comme les géologues nous le disent, énormément d’informations. Cette roche exceptionnelle nous raconte en effet l’histoire de l’eau sur Mars puisqu’elle a figé cette histoire dans sa matière. Elle évoque un grand lac au fond du cratère Gale dans lequel s’écoulaient des rivières et des torrents venus du haut de ses remparts. Elle nous dit les nuages gorgés d’eau, les pluies et le tonnerre, la terre transformée en boue emportée et lentement déposée au fond du lac, années après années, milliers d’années après milliers d’années. Elle nous dit l’hiver et les très longues périodes de sécheresse sous ciel clair et léger, intercalées avec celles d’une atmosphère épaisse résultant de puissantes éruptions volcaniques. Elle nous dit les périodes de comblement du lac par les alluvions alternant avec celles de dégagement de ces mêmes alluvions par la lente action des vents devenue finalement dominante. Elle nous dit ces périodes d’aridité de plus en plus longues et d’allègements cycliques mais continus de la couverture atmosphérique.

Pensez à tout ce qui s’est passé sur Terre pendant les quelques deux milliards d’années allant de – 3 à – 1 Gy environ, de moins en moins humides sur Mars, au grouillement des archées et des bactéries précurseures de la vie vers l’oxygénation de l’atmosphère avant de pouvoir parvenir aux organismes métazoaires ; au flux et reflux incessant des marées sous une énorme lune bien plus proche de notre planète qu’aujourd’hui, à l’agglomération des terres en continents et à leur séparations dans une suite de recompositions jamais stabilisées. Pensez à toutes ces alternances de jours et de nuits, sur Mars comme sur Terre, aux odeurs de la terre mouillée ou de vase qui sèche (avec peut-être pas mal d’« œuf pourri » dans l’air car il y avait aussi des composés soufrés !) comme nulle part ailleurs sauf sur Mars et la Terre, au bruit du vent qui souffle en caressant la surface du sol ou qui hurle en l’arrachant, comme seulement sur Mars, sur Terre et sur Titan.

Strathdon a connu tout cela, a enregistré tout cela et nous pouvons l’interroger en l’examinant attentivement comme nous savons le faire. Valerie Fow, la jeune planétologue en charge au CalTech nous dit : “It wasn’t just a static lake. It’s helping us move from a simplistic view of Mars going from wet to dry. Instead of a linear process, the history of water was more complicated.” Bon, je l’admets, c’est un peu court mais on en saura bientôt plus puisque nul doute que de jeunes chercheurs en préparation de thèse, ou d’autres plus expérimentés, vont se saisir du sujet, d’autant que la photo sera complétée par l’analyse de prélèvements effectués dans la roche, par et à l’intérieur du laboratoire SAM (« Sample At Mars ») embarqué par le rover Curiosity. Evidemment nous aurions un homme à côté de Curiosity, il serait allé fouiller le sol en dessous de la roche pour prélever des échantillons mieux préservés des radiations ; il en aurait prélevé des tranches ultra-fines qu’il aurait examinées dans son habitat avec son microscope à balayage électronique. Il s’agit en effet de descendre à des dimensions bien inférieures aux 12 microns des caméras de Curiosity, au moins jusqu’au micron (taille moyenne des bactéries terrestres) et si possible au dixième de micron. Car outre l’histoire géologique de la planète que l’on peut lire grâce à des roches comme celle-ci, suffisamment épaisse pour nous donner une longue séquence historique, ce qu’on peut espérer trouver c’est quelques indices d’une progression prébiotique de matériaux organiques complexes qui peuvent s’observer à des échelles d’environ une centaine à plusieurs centaines de nanomètres. Strathdon est un bloc d’argile (probablement smectite car c’est apparemment le type d’argile le mieux représenté sur Mars) très lentement sédimenté, diagénéisé et métamorphisé, et l’argile, outre qu’il est un témoin de la lente imprégnation de l’eau liquide, est aussi un excellent milieu pour conserver ce type de molécules et éventuellement d’organismes.

Et si on ne trouve « rien » ? Ce ne sera pas si grave car cela nous en dira autant sur le caractère exceptionnel de la Terre et nous fera réfléchir à nouveau sur ses spécificités.

De toute façon, à ce moment de votre lecture, revenez vers la photo de Strathdon et contemplez son feuilleté exceptionnel et la magnifique composition de ses couleurs : le brun foncé des strates argileuses profondes qui fait penser à du très vieux bois, l’ocre de la couche superficielle exposé à l’aridité, aux radiations et aux vents, le noir brillant du sable basaltique, vierge, comme toute la surface qui l’entoure comme un écrin, et quelques touches de blanc, du gypse peut-être ou du sel ? C’est Mars, la beauté de Mars, une excellente raison d’y aller « whatever it takes » !

Lien : https://www.nasa.gov/feature/jpl/new-finds-for-mars-rover-seven-years-after-landing

Illustration de titre (et ci-dessous):

La roche Strathdon, crédit NASA/JPL-CalTech/MSSS, mosaïque de photos “23986-PIA23348” du 5 Août 2019 prises par la caméra Mastcam. La roche, d’une centaine de cm de longueur, est située dans la “Clay-Bearing Unit”, sur les flancs du Mont Sharp au cœur du cratère Gale. Strathdon est une localité du Nord de l’Ecosse, près d’Aberdeen, la “large vallée du fleuve Don”.

Cliquez dessus pour mieux la voir. Elle en vaut la peine! En en savourant l’image, au delà de l’esthétique, pensez aussi aux moyens techniques mis en oeuvre pour collecter les pixels dans toutes leurs nuances de couleurs et nous la transmettre depuis environ 400 millions de km (au moment de la prise des photos, Mars et la Terre étaient alors à peu près en “conjonction”, c’est à dire de part et d’autre du Soleil).

Image ci-dessous, détails de la même roche; crédit NASA/JPL-CalTech/MSSS. Mosaïque de photos prises à 10 cm de distance par la caméra MAHLI (Mars Hand Lens Imager); la barre jaune en bas à gauche, donne l’échelle: 3 cm. Cliquez dessus pour mieux la voir.

Avec le « Mars Colony Design Contest » nous nous préparons sérieusement à partir pour Mars

Cette semaine je suis à l’USC, University of Southern California (Los Angeles), où je défends la faisabilité d’un projet d’établissement martien de 1000 habitants devant un jury d’ingénieurs spécialistes et de membres de la communauté spatiale américaine.

Ce projet était en gestation depuis des années dans différents réflexions et travaux entrepris par moi-même au sein de la Mars Society Switzerland et mes amis de la Mars Society française (« Association Planète Mars »). Le lancement d’un concours sur le sujet par la Mars Society américaine nous a permis de le mettre en forme pour le soumettre à une évaluation « externe ». Nous avons constitué une petite équipe de trois personnes, moi-même, économiste et ancien banquier (entre autres !), Richard Heidmann, ingénieur polytechnicien, ancien « directeur orientation recherche et technologie » du groupe SNECMA (concepteur/constructeur d’Ariane), fondateur de l’Association Planète Mars, et Tatiana Volkova, étudiante russe candidate en doctorat d’architecture et d’ingénierie spatiale à l’EPFL, spécialiste des aménagements viabilisés en environnements extrêmes. Il fallait choisir un identifiant à notre équipe et Tatiana a trouvé la jolie expression, riche de significations, de « LET IT BE ». Plus de cent équipes partout dans le monde ont répondu au défi et notre dossier suisse, français et russe, a franchi les premières sélections. Nous avons été retenus dans les vingt premiers puis les dix premiers et enfin les cinq premiers. Tous les espoirs sont donc permis pour que nous montions aujourd’hui « sur le podium ». Nous aurons une demi-heure pour dérouler notre démonstration qui se fera « classiquement » sous forme de présentation powerpoint et de questions / réponses.

1000 habitants c’est la population que l’on peut raisonnablement envisager vingt ans après deux premières salves de lancements (chacune dans une fenêtre d’un seul mois espacée de 26 mois avec la suivante, puisque nous serons contraints par la mécanique spatiale). 1000 habitants ce ne sera plus un « commando » d’astronautes en exploration mais une vraie petite société multinationale avec toutes sortes de fonctions complémentaires et interagissantes, allant de la construction à la recherche et au tourisme en passant par la production de nourriture, la production et le recyclage de l’atmosphère, de l’eau et de tout ce qui peut l’être, le maintien de conditions sanitaires acceptables, l’opération de diverses machines et équipements, en particulier d’imprimantes 3D, l’utilisation de logiciels dans tous les domaines possibles, le tout en contact distant avec la Terre qui ne pourra intervenir que par ses conseils différés et la transmission de ses programmes informatiques (ce qui est déjà beaucoup).

Sur la faisabilité, nous avons des arguments que nous croyons évidemment solides. Je ne vais pas les développer dans cet article mais nous parlerons des différents points cruciaux dont l’articulation est nécessaire pour établir la crédibilité de notre projet : astroport (plateformes d’atterrissage et stocks d’ergols produits sur place) ; production et distribution d’énergie (nucléaire – par fission – et solaire mais nucléaire beaucoup plus que solaire) ; conception technique de la base (modularité et « RAMS* »), des habitats, des dômes dédiés aux réunions et aux échanges, des corridors, des serres, des lieux de fonctionnement des machines de production (un problème important est le rythme de construction : on ne peut pas tout faire du jour au lendemain du fait de la limitation en équipement, en matériel sous forme utilisable, en robots et en hommes); outils informatiques ; sécurité et santé des « colons » (évidemment traitement des problèmes de pressurisation et de protection contre les radiations mais aussi d’éventuelles infections microbiennes ou virales ou de problèmes dentaires, cardiaques, digestifs…) ; structure et stratégie financières, modèle économique ; aspects sociaux et culturels ; gouvernance ; aspects esthétiques et architecturaux. Certains de ces points sont purement techniques et il est assez facile de démontrer leur faisabilité (réalisation et/ou contrôle), d’autres sont plus délicats car construire une structure est une chose, s’organiser pour vivre dedans avec d’autres en est une autre.

*RAMS = « Reliability, Availability, Maintainability, Safety », des critères d’ingénierie toujours présents dans l’esprit des concepteurs, des constructeurs et des gestionnaires ; le premier, « Reliability », devant être aussi assorti du TRL (Technology Readiness Level) le plus élevé possible (au moins de niveau 7 sur 9 pour toute technologie employée sur place).

Sur le plan économique, nous pensons que seule une base offrant des services que des Terriens seront prêts à payer, sur le long terme, aura une chance de pérennité si le prix payé est générateur de profit pour les investisseurs. Cela revient à dire que la base doit fonctionner comme une entreprise recherchant sa rentabilité financière. Ce n’est peut-être pas dans l’ère du temps, plutôt anticapitaliste, mais je l’assume pleinement car cela repose sur des motivations rationnelles et très largement partagées, non sur une bienveillance publique qui pourrait s’émousser. Nous avons identifié les services que nous pourrions offrir et nous pensons qu’ils pourraient rencontrer un marché. Ce sont d’abord des services de résidence. L’entreprise d’exploitation (que j’aime bien appeler la « New India Company » pour faire un clin d’œil à d’autres aventuriers du passé !), qui sera largement privée, offrira à toutes les personnes intéressées par l’aventure, un lieu où vivre dans des conditions acceptables pendant les 18 mois du séjour. Les « personnes intéressées » seront d’une part les volontaires qui auront été sélectionnés pour faire fonctionner l’établissement (et qui seront – bien – payés par l’entreprise) et d’autre part, celles qui seront capables de se payer le séjour. Le service de base, permettant la survie, sera assorti de tous les services annexes nécessaires qu’il sera possible et raisonnable d’apporter (et qui seront payants en plus du service de base compris dans le forfait « voyage+séjour »). Les hôtes clients seront des scientifiques mais aussi des touristes ou des gens qui voudront tenter « quelque chose » sur Mars en raison du milieu particulier et de l’environnement humain extrêmement « pointu » et varié sur le plan technologique et intellectuel. Ceci conduit logiquement à considérer la colonie martienne comme un véritable incubateur de start-up dans toutes sortes de domaines. Il faudra payer « à son juste prix » ces services et ce droit à résidence pour dégager une rentabilité. Le juste prix c’est ce qui permettra (1) de couvrir les frais du séjour y compris l’amortissement et l’entretien de la structure, (2) la rémunération des personnes qui la feront fonctionner, (3) la génération d’une marge pour continuer le développement, remercier les investisseurs engagés et en encourager de nouveaux à se joindre à eux (même s’il faut prévoir une « période de grâce »). L’investissement sera bien sûr élevé (mais pas plus d’une cinquantaine de milliards, sur 30 ans car il faut considérer une dizaine d’années de préparation et de construction avant une exploitation commerciale). Si nous l’envisageons comme possible c’est sur la base d’une part de la révolution dans le transport par lanceurs lourds apportée par Elon Musk (réutilisabilité !) combinée avec l’économie d’échelle générée par la multiplication des vols et, d’autre part, l’utilisation des ressources planétaires locales (dont l’eau, l’atmosphère de CO2, l’aluminium, la silice et le fer) comme « inventée » par Robert Zubrin au début des années 1990. Ces conditions devraient permettre des coûts accessibles à la minorité de Terriens disposant de la richesse et de la motivation adéquates. Cela peut être considéré comme élitiste mais c’est inévitable ; bien sûr les plus motivés de ceux qui ne disposent pas des moyens financiers suffisants pourront convaincre des sponsors de payer pour eux ou des banques de les financer (il est bien connu que l’enthousiasme soulève des montagnes). Nous avons estimé que l’ensemble fournirait un nombre suffisant de « clients » même si cette population devra se renouveler constamment compte tenu de ce qu’au début, la quasi-totalité des personnes partant pour Mars voudront revenir sur Terre à la fin du cycle synodique suivant leur arrivée (c’est-à-dire après 18 mois de séjour, pour un retour sur Terre trente mois après leur départ de celle-ci).

Pendant leur séjour nous ne voulons pas que les résidents ni d’ailleurs leurs hôtes, soient soumis au total arbitraire d’un « chef » ou d’un « commandant ». Nous refusons et ne voyons pas la nécessité d’une direction impérieuse et militaire. Notre époque a bien compris que chacun devait participer à la société pour qu’elle soit agréable à vivre et efficace, aussi bien pour les propriétaires de la société d’exploitation qui chercheront légitimement à récupérer leur investissement avec profit, que pour les clients qui tout aussi légitimement voudront profiter aussi librement que possible d’un séjour cher payé. Dans cet esprit la « formule magique » suisse (conseils de direction avec nombre impair de membres et pluralité d’opinions et/ou de compétences) est un modèle auquel nous tenons et que nous nous efforcerons de faire comprendre et adopter. Cependant les dangers réels d’un accident provoqué ou non par maladresse, imposeront des contraintes et quelques restrictions à la liberté individuelle. Il y aura sur Mars des impératifs vitaux concernant la communauté toute entière qu’on ne pourra transgresser (tenant à la propreté et au recyclage, à la consommation d’énergie, à la préservation des sites de recherche planétologique). Dans ces domaines des règles très strictes s’appliqueront et les personnes responsables des départements opérationnels en charge de chacune des activités considérées comme vitale auront un droit de véto sur toute action ou initiative qu’ils considéreraient périlleuse.

Lorsque Elon Musk aura concrétisé son projet de Starship+Super-Heavy, la porte sera ouverte et la faisabilité technologique confortée. Il ne manquera plus que la volonté mais sans doute est-elle déjà présente et suffisamment puissante chez lui-même et certains autres qui ont les moyens financiers de la transformer en action. Ce seront eux les moteurs de la réalisation du projet. Les agences suivront.

Illustration de titre:

un secteur de la cité martienne, crédit Richard Heidmann: (1) rangées d’habitats (30 mètres carré par personne); (2) serres; (3) sas; (4) et (5) dômes de rencontres et d’échanges; (6) champ de panneaux solaires (source d’appoint et expérimentale). 200 personnes pourraient y habiter.

Il y a cinq ensembles de ce type autour d’un hub central. L’ensemble est accessibles par des corridors pressurisés et protégés contre les radiations, courant en surface. Les installations de production industrielle sont à l’extérieur (proche) et les réacteurs nucléaires (type Megapower, à l’étude au LANL – Los Alamos National Laboratory – du DOE – Department of Energy – des Etats Unis), un peu à l’écart. 

L’apport de Michel Mayor et Didier Queloz à la Connaissance : comme un précieux rameau de corail

Michel Mayor et Didier Queloz ont été et sont sûrement encore, à la fois des pionniers et des scientifiques rigoureux, au plus haut niveau sur l’échelle académique et disposant d’une base intellectuelle aussi solide qu’il est possible de se constituer. C’est dotés de ces deux qualités, qu’ils ont pu être si originaux et efficaces dans l’innovation, ce qui leur a permis d’être remarqués et récompensés par la Fondation Nobel. Ils font partie de ces personnes sans doute rares qui sont à la pointe des connaissances de leur domaine et qui sont capables de les faire progresser encore, en créant d’autres canaux que ceux qu’ils ont suivis pour se former. Lors de leur découverte, ils correspondaient sans doute parfaitement à leur époque et étaient en phase totale avec les capacités technologiques existantes mais ce qui les a distingués de leurs collègues c’est qu’ils ont osé la nouveauté en exploitant les nouvelles voies possibles d’exploration.

Au-delà de l’observation directe, impossible alors, toujours très difficile aujourd’hui et potentiellement limitée aux systèmes stellaires les plus proches (« leur » étoile, « 51 Pegasi », n’est qu’à 51 années-lumière du Soleil) et aux planètes les plus grosses de ces systèmes, la « méthode des vitesses radiales » était en effet une possibilité latente pour la détection des exoplanètes (la théorie avait été développée dès 1952 par l’astronome Russo-Américain Otto Struve). On connaissait parfaitement l’effet Doppler-Fizeau indiquant le déplacement d’un astre par rapport à l’observateur terrestre et il était logique de penser que les planètes devaient avoir une influence sur leur étoile de ce point de vue en raison de leur masse. Il fallait évidemment disposer des instruments d’observation capables de discerner les effets infimes de ce jeu de masses génératrices chacune d’une signature identifiante et en 1952 on ne les avait pas! Les progrès technologiques des années 1980 permettaient de sortir de la théorie et Michel Mayor et Didier Queloz surent saisir l’opportunité. En l’occurrence ce fut un spectrographe à haute résolution (« spectrographe échelle* » ELODIE installé en 1993 au foyer du télescope de 1,93 m de diamètre de l’observatoire de Haute-Provence). Ils choisirent d’examiner les données recueillies par ce spectrographe et trouvèrent ce qu’ils recherchaient: les données reçues entre septembre 1994 et septembre 1995 de 51 Pegasi montraient que les raies de la lumière de l’étoile se déplaçaient vers le rouge puis se déplaçaient vers le bleu avec une amplitude égale et à des intervalles de temps égaux. Il fallait évidemment savoir regarder le spectrogramme et en déduire que la masse dont la gravité agissait sur celle de l’étoile ne pouvait être que celle d’une planète (en l’occurrence une « grosse » planète que l’on appelle maintenant un « Jupiter chaud » car elle est gazeuse et orbite très près de son étoile) mais nos chercheurs étaient « mûrs » pour le faire.

NB : Comme vous pouvez le lire dans Wikipedia, « un spectrographe-échelle utilise un réseau de diffraction complété par un autre réseau, ou un prisme, ou un grisme. L’axe de dispersion du second élément est placé à 90° du premier. Par conséquent, la lumière est captée par un point d’entrée, et non par une fente. Le premier réseau disperse à de très hauts ordres ; l’image obtenue après cette première dispersion est donc une superposition des ordres de dispersion ».

Donc le saut vers l’identification d’ exoplanètes par la méthode des vitesses radiales n’aurait pas été possible avant la fin des années 1980 mais, devenu possible, il fallait que « quelqu’un » comprenne le potentiel des nouveaux instruments d’observation et choisissent de les appliquer à la recherche de cet objet. Là est le génie de ces deux hommes, aujourd’hui récompensés.

Pour généraliser, on peut dire que le principe de l’astronomie ou de l’astrophysique (pour être plus conforme à ce que la première est devenue) c’est d’être constamment aux limites extrêmes. Il s’agit d’observer, de raisonner et de déduire en parvenant aux marges des possibilités observationnelles. Ainsi on refroidit les instruments près du zéro absolu pour pouvoir distinguer les ondes significatives, porteuses de signatures thermiques extrêmement faibles. Ou, comme James Peebles, l’autre prix Nobel de Physique 2019, on observe le fonds diffus cosmologique et l’espace lointain distordu par le temps et on en déduit les grandes structures de l’Univers et les forces qui possiblement l’animent. Ou encore, avec nos lauréats suisses, on observe les déplacements des étoiles par rapport au centre de masse (barycentre) de leur système, provoqués par leurs compagnons planétaires trop petits pour être visibles directement, pour déduire leur existence avec leurs caractéristiques de masse et d’orbite. On va ensuite, munis de ces observations, tenter de les observer, toujours indirectement, par la baisse de luminosité qu’ils vont causer à l’étoile devant laquelle ils passent. Cette « approche » complémentaire, dite « méthode des transits » (partiellement occultants), nous permet de connaître la taille de la planète et d’en déduire évidemment sa densité et sa nature, gazeuse (« Jupiter chaud ») ou rocheuse (« super-Terre »).

NB : la planète 51 Pegasi-b a finalement été observée directement et sa lumière réfléchie analysée en avril 2015, grâce au spectrographe HARPS installé sur le télescope de 3,6 m de diamètre de l’ESO à La Silla (Chili).

La Connaissance est comme un rameau ou une fleur de corail. Elle se construit sur une accumulation (comme la « colonie de coraux »), elle émerveille par ses couleurs et son éclat et elle contribue aussi au renforcement de la structure dont elle est sortie pour servir ensuite de support à d’autres fleurs…mais elle peut mourir si les conditions environnementales se détériorent. Des hommes formés aux plus hautes spéculations intellectuelles, membres d’une communauté scientifique à l’esprit critique aiguisé, toujours doivent la porter, la développer et la transmettre. Didier Queloz et Michel Mayor ont fait leur part, sans s’arrêter à leur premier succès. Des chercheurs plus jeunes ont continué, continuent, continueront et amplifieront leurs travaux. Le rôle de leur environnement humain, universitaire* ou non, est de permettre que le processus se poursuive et que la Connaissance se renforce et se diffuse, partout où cela est possible. Heureusement les institutions scientifiques suisses sont bien vivantes et « à la pointe » de l’enseignement et de la recherche (rappelons que l’EPFL est au 18ème rang du classement international “QS”, le plus médiatisé). Il semble par ailleurs que la Suisse soit très fière de ses scientifiques et de ses institutions de recherche et qu’il y ait dans le pays tout entier un solide consensus populaire pour les soutenir.

*Didier Queloz et Michel Mayor ont des liens étroits avec les institutions universitaires de Suisse romande, Université de Genève, Université de Lausanne, EPFL. Pour donner un peu plus de substance à ce court article, je vous donne ci-dessous des liens qui vous en diront plus sur les recherches de l’un et de l’autre et sur leurs relations avec l’EPFL et l’Unige (à noter que le directeur d’eSpace à l’EPFL, Jean-Paul Kneib, est aussi astrophysicien et en charge de son laboratoire d’astrophysique, le LASTRO) :

https://actu.epfl.ch/news/this-nobel-prize-makes-epfl-s-astrophysicists-prou/

https://www.rts.ch/play/tv/12h45/video/rendez-vous-de-la-presse-mayor-et-queloz-couronnes-du-prix-nobel-de-physique?id=10777321

Image de titre : principe de la méthode des vitesses radiales, crédit ESO.

Si nous le voulons il y aura au moins une planète-B mais il n’y a pas d’humanité-B

Nos contemporains conscients doivent effectuer une révolution copernicienne. Encore plus que la Terre, notre « planète-A », ce qui compte c’est la vie, notre vie ou plutôt celle de notre espèce, petite pousse d’un rameau perdu à l’extrémité de notre arbre phylogénétique et sa concrétion la plus aboutie.

Bien entendu la Terre est notre mère et nous vivons toujours d’elle comme des enfants non sevrés. Il n’est pas question de déprécier son importance et de ne pas faire tout notre possible pour ne pas l’épuiser, la faire vieillir prématurément, l’enlaidir. Nous devons prendre soin d’elle avec sollicitude et avec amour.

Mais un jour, certains d’entre nous devront partir pour porter ailleurs la vie qu’elle nous a donnée. Le refuser ferait de ceux qui en seront capables, des ingrats ou des jouisseurs égoïstes et paresseux.

Bien sûr nous ne pourrons tous partir et certains partiront et mourront. Toutes les graines ne germent pas.

Ce que je veux dire c’est que de toute façon nous sommes uniques et que cela nous oblige. La probabilité d’une autre espèce consciente, intelligente, communicante et constructrice dans notre petit coin de l’Univers est extrêmement réduite et aucune autre (s’il en existe) ne partagera notre histoire, nos sentiments qui font que nous sommes des êtres humains et ne pourra remplacer l’accumulation des créations intellectuelles dont nous sommes porteurs et que nous voulons préserver, transférer à nos descendants.

La planète-B n’est pas étiquetée comme telle, nulle carte ne l’indique, mais elle le deviendra si nous l’adaptons au moins en petite partie à nos besoins vitaux, si nous nous adaptons nous-mêmes aux contraintes qu’elle nous imposera et si nous nous y établissons. Et il y en aura plusieurs si nous décidons de « partir ». Sa première version sera évidemment Mars puisque nous savons aujourd’hui que nous disposerions du nécessaire pour y survivre, donc y vivre et y prospérer. Et ensuite il y en aura d’autres. Chaque fois ce sera difficile, encore plus difficile que difficile, mais à chaque étape notre technologie aura évolué et nous permettra d’aller plus loin et de « faire mieux ».

A chaque époque ses défis.  Nous avons jadis quitté l’Afrique (ou le « Paradis ») et sa douceur de vivre pour aller vers le Nord, aux nuits froides, aux longs hivers sans fruits et aux forêts désertes de nos semblables mais pleines de dangers et de dragons supposés plus que réels. D’autres se sont lancés sur leurs pirogues, des rives du continent eurasiatique ou du bout de l’archipel indonésien, à l’assaut de l’Océan Pacifique sans savoir s’ils trouveraient une autre terre pour les accueillir une fois que leurs provisions seraient consommées. Les derniers d’entre eux avec Hotu-Matua sont arrivés jusqu’à Rappa-Nui après avoir bu leur dernière goutte d’eau douce et les avant-derniers, Alacaloufes, descendus depuis le détroit de Béring dans ce qui deviendra l’Amérique, sont parvenus à l’autre bord du monde et y sont restés puisque de l’autre côté il n’y avait plus rien qu’un continent de glace où il ne pouvaient pas vivre.

Nous avons atteint l’âge du départ vers les étoiles et à notre tour il faut maintenant oser partir.

NB : Remerciement à mon ami Patrick Sibon, de Marseille, qui a évoqué cette idée d’humanité-B. Si on la considère, tout change. Encore plus que la planète c’est notre humanité qu’il faut sauver car cette dernière est encore plus précieuse que son support. La Terre vide d’hommes n’auraient littéralement aucun sens puisque le sens est en nous.

Image de titre :

Mars au lever du Soleil (vue d’artiste): pourquoi ne pas aller s’installer sur notre planète voisine ? Cela vous effraie-t-il ? Moi, non et je ne suis pas le seul. Donc, “nous” irons !