Les défis des vaisseaux photoniques de Breakthrough Starshot

Depuis juillet 2010 on a vérifié avec l’expérience IKAROS*, que la force de la lumière (du soleil en l’occurrence) peut effectivement propulser un vaisseau dans le vide spatial. Les promoteurs de Breakthrough Starshot nous proposent d’aller (beaucoup) plus loin que notre environnement terrestre, jusqu’au système stellaire le plus proche (Alpha Centauri). Pour y parvenir dans un délai raisonnable par rapport à une vie humaine, il faut aussi aller vite et, pour ce faire, il faut que la masse propulsée soit réduite au maximum. Breakthrough Starshot vise une vitesse de 20% de la vitesse de la lumière (« 0,2 c »). Pour l’atteindre avec l’énergie dont on peut disposer et dont la puissance serait supportable par la voile photonique (100 GW dépensés sur 10 minutes pour un millier de voiles), il faut que la masse totale de chaque vaisseau n’excède pas 2 grammes. Cela pose une série de défis technologiques extrêmement exigeants mais que les promoteurs du projet pensent pouvoir relever au cours des 20 ans qui viennent.

*IKAROS de l’agence spatial japonaise, « JAXA »,  a une masse de 315 kg dont 15 kg pour une voile de 14,1 m2. Lancé en 2010 pour 6 une mission de 6 mois, il tourne toujours autour du Soleil.

Pour mieux les appréhender, examinons les besoins en termes d’énergie, de voile et de charge utile.

L’énergie doit être émise, reçue et utilisée ; il en faut pour la propulsion (l’essentiel) et pour le fonctionnement du vaisseau. L’avantage de la propulsion photonique est qu’elle ne doit pas être embarquée ce qui réduit la contrainte de masse ; la difficulté viendra de la transmission et des pertes à la réception. Pour le fonctionnement (puisque, là, l’énergie sera embarquée), il faudra miniaturiser la source, le stockage et le dispositif de mise à disposition.

Voyons d’abord l’énergie propulsive. Elle sera émise par des lasers parce que c’est la seule façon de transmettre l’énergie photonique sur une très longue distance (jusqu’à 2.000.000 de km* d’après ce qui nous est annoncé) de façon cohérente. Les 100 GW, semble-t-il nécessaires, représentent une puissance énorme mais ils devraient être produits par plusieurs générateurs classiques de 100 MW. L’énergie serait accumulée et stockée en attente de libération lors de la phase de propulsion. Là encore on se heurte à une difficulté vue l’énormité de l’énergie à libérer en dix minutes*! Les lasers poseront peut-être moins problème car la transmission devrait se faire par un grand nombre d’appareils (« une forêt ») fonctionnant ensemble. La cohérence du faisceau de lumière est plus difficile pour des raisons tenant à l’appareil émetteur et au milieu à traverser avant de frapper la voile. Les lasers doivent projeter des rayons d’une longueur d’onde de 1 micron pour mieux traverser l’atmosphère, ce qui peut se faire mais les ondes devront ensuite parcourir quelques 60.000 km avant d’atteindre leur cible (voiles photoniques dans leur zone de largage) et ne pas se disperser ensuite sur les 2 millions de km de la trajectoire des vaisseaux pendant la phase d’impulsion. C’est évidemment difficile et lié à un autre problème, la focalisation du rayon. A l’aide d’un retour de signal de chaque voile, il faudra atteindre une précision de focus de 0,4 millisecondes d’arcs, ce qui est extrêmement précis mais pas impossible. Pour atténuer les perturbations atmosphériques, il faudra localiser les lasers (et la centrale électrique) en altitude (plus de 5000 m) dans un environnement très sec. Le haut plateau andin où sont installés les grands télescopes de l’ESO semble le plus approprié.

*NB: Il pourrait y avoir une certaine incohérence à ce stade très initial du projet Breakthrough Starshot, entre la durée d’impulsion initiale et la vitesse de 0,2c atteinte à la fin de cette impulsion. In fine la distance de portée des lasers pourraient être accrue ou bien la vitesse générée un peu plus faible.

Voyons ensuite l’énergie embarquée : On retrouve la contrainte de masse ; tout doit tenir dans 150 milligrammes, source et pile comprises ! Pour la source on devrait utiliser un petit morceau de matière radioactive (plutonium 238 ou americium 241) et un supercondensateur qu’on devrait pouvoir « allumer » et « éteindre » pour économiser le stock d’énergie produit. En fait il y aura très peu de besoins pendant le voyage : une correction de trajectoire entre 1 et 2 UA, une orientation de l’antenne pour vérification de position, le stockage et l’émission de quelques informations sur le milieu interstellaire. L’énergie sera surtout utilisée pour le fonctionnement de l’instrument d’observation lors de la traversée du système d’Alpha Centauri et de la transmission d’informations sur ce système. Il est cependant important de noter que le vaisseau pourrait alors utiliser la lumière de l’étoile voisine. Il faudrait pour cela couvrir la voile d’un film photovoltaïque (pas trop épais !).

La voile pose aussi des problèmes. Pour être efficace, elle doit être réflective, opaque, homogène et résistante tout en étant ultralégère. Il faudra pousser ces qualités à l’extrême (masse d’un gramme seulement !) compte tenu du choc que va lui causer la propulsion (la vitesse devrait atteindre 216 millions de km/h après seulement 10 minutes). Pour la réflectivité on vise 99,999%. Pour des raisons de masse, il faudra utiliser une monocouche sensible particulièrement à la longueur d’onde de la lumière reçue ; le graphène semble une piste intéressante. L’opacité signifie que la lumière doit le moins possible traverser ou entrer dans la matière de la voile (absorption minimum) ; la traverser serait perdre de la poussée et y entrer entraînerait un échauffement, dans les deux cas une perte d’énergie. La solution semble exister, ce serait “une couche de microcubes de silicone sur un substrat de dioxide de silicone”. L’homogénéité signifie qu’il ne peut y avoir d’irrégularité, de tache ou même de ride sur la surface réflective car cela risquerait de déséquilibrer le vaisseau. La solution, au-delà de la recherche d’une surface « parfaite » serait de faire tourner très vite la voile-miroir sur elle-même (« spin ») pendant les dix minutes d’impulsion (solution utilisée pour IKAROS). Une solution complémentaire serait de placer des charges minuscules qui s’écarteraient lors de la rotation vers l’extérieur de la voile et la maintiendraient étendue et plate.

La charge utile enfin doit être efficace et ultralégère. Il s’agit ici des éléments permettant l’observation, le traitement et le stockage d’information, la communication, tout cela dans un seul gramme (NB : l’antenne sera cependant dans la voile)! La pluralité des vaisseaux donnera une redondance indispensable en cas de défaillance de l’un ou de l’autre. Mais il faudra imaginer une coopération entre les vaisseaux, un peu comme des instruments fonctionnant en interférométrie, une partie d’information venant se joindre à d’autres pour donner une image d’ensemble. Les différents éléments devront aussi être protégés des radiations et des chocs pouvant survenir du fait de l’interaction avec le milieu interstellaire. Pour cela on pense à un revêtement des points sensibles par une matière particulièrement résistante et stable comme le bronze au béryllium.

Dans de nombreux cas de figure envisagés, on n’est pas encore au niveau nécessaire et l’accélération dont on a besoin pour atteindre la vitesse de 0,2c semble a priori (mais a priori seulement!) impossible à atteindre en seulement 10 minutes. Il faut voir jusqu’où l’on pourra porter la vitesse réelle dans la limite de distance permettant la cohérence des faisceaux laser. On peut espérer la continuation des progrès (ils pourraient se situer du côté des lasers qui auraient une portée plus longue). Un des intérêts du projet consiste précisément en ce qu’il va pousser la recherche, dont on retrouvera forcément les retombées dans de multiples applications terrestres où l’efficacité, la miniaturisation, la précision et la résistance sont importantes.

La semaine prochaine je vous dirai comment Breakthrough Starshot veut mettre en œuvre cette recherche.

lien vers le site de Breakthrough Starshot listant les défis du projet:  https://breakthroughinitiatives.org/Challenges/3

Image à la Une : La forêt de laser en phase active d’émission de lumière. Crédit Breakthrough Starshot.

image ci-dessous: détails techniques du projet. Crédit Breakthrough Starshot.

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Breakthrough Starshot, des voiles lancées vers les étoiles

Le 12 avril 2016, Yuri Milner, Stephen Hawking et Marc Zuckerberg annonçaient la constitution de « Breakthrough Starshot », un programme de recherche et d’ingénierie de 100 million de dollars pour entreprendre avec des voiles solaires, l’exploration du système d’Alpha Centauri, le groupe d’étoiles le plus proche du système solaire. C’est un événement qui fera date dans l’histoire future de l’exploration spatiale.

Le programme se situe dans le cadre d’un ensemble plus vaste nommé « Breakthrough Initiatives » fondé par Yuri et Julia Milner. Yuri Milner est un milliardaire russe, diplômé en physique (Université de Moscou) et en business administration (Etats-Unis, Wharton School of Economics) qui s’est spécialisé et a fait fortune dans l’Internet avec le fonds d’investissement « DST » (Digital Sky Technologies). Outre le « Board » constitué par les annonceurs du programme, la direction comprend un « Management & advisory committee » composé de scientifiques de renommée mondiale.

Cette Direction se donne 20 ans pour mettre au point la technologie nécessaire (le financement, de l’ordre de 10 milliards de dollars, étalé dans le temps, n’est pas vraiment un problème). Comme la première cible (Proxima Centauri) est située à 4,24 années lumières (40,1 mille milliards de km) et que la vitesse espérée pour les voiles est de 20% de celle de la lumière (216 millions de km/h), le voyage durera vingt ans (au lieu des 20.000 ans nécessaires si on utilisait une propulsion « classique ») et les informations collectées reviendront vers nous après un voyage…de 4,24 années. Vous pouvez donc marquer les dates de 2036 (lancement) et de 2060 (retour d’informations) dans vos agendas (ou dans celui de vos enfants).

Ce sera la première fois que des objets fabriqués par l’homme pénétreront dans un autre système stellaire (à moins que d’ici là nous ayons développé d’autres techniques pour aller encore plus vite). Nous aurons alors les premières images, prises in situ, d’autres planètes éclairées par un autre soleil et en particulier de Proxima-b, cette autre Terre située dans la zone « habitable » de Proxima Centauri (avec réserve compte tenu de la nature de l’étoile et de sa faible distance à la planète).

Le principe est de lancer un millier de vaisseaux ultralégers (de seulement deux grammes !) comprenant chacun une charge utile (instrument d’observation, antenne, moteur et réserve d’énergie pour faire fonctionner l’ensemble) d’une masse d’un gramme, portée par une voile de 4 m2 (d’une masse d’un gramme également !) qui servira de réflecteur aux photons qui la propulseront. Réduire la masse au maximum est impératif pour atteindre la vitesse prévue puisque plus la masse est importante plus l’énergie nécessaire à son déplacement est elle aussi importante. La propulsion photonique est connue depuis longtemps. C’est elle que Robert Forward utilise dans son magnifique roman de 1982 « The Flight of the Dragonfly », pour permettre à ses personnages d’atteindre l’étoile de Barnard en 50 ans (à 5,96 années-lumière, elle est légèrement plus éloignée que Proxima Centauri). Les photons exercent une pression sur la surface de la voile et donc la poussent. Outre la masse, la vitesse de déplacement résulte d’une quantité d’énergie suffisante donc d’un éclairage intense et /ou suffisamment durable, et d’une surface aussi réfléchissante, résistante et légère que possible. Pour exercer une pression suffisamment longtemps la lumière doit être non seulement très forte (il faut atteindre une puissance de 6 GW/m2 au niveau des voiles) mais elle doit se disperser aussi peu que possible. On utilisera donc un laser ou plutôt une « forêt » de lasers à longueur d’onde aussi petite que possible (objectif micrométrique) d’une puissance totale de 100GW, soit 100 milliards de watts (par comparaison, une centrale nucléaire a une puissance de quelques 5 ou 6 milliards de watts). La puissance requise est donc extrêmement élevée mais, semble-t-il (d’après les concepteurs du projet), pas impossible à atteindre. Il faut « simplement » prévoir une centrale d’une centaine de MW avec un système d’accumulateurs pour pouvoir garder l’énergie générée et la libérer le moment venu en très peu de temps. L’impulsion ne durera en effet que dix minutes, jusqu’à ce que les vaisseaux atteignent la vitesse de 0,2 c (20% de la vitesse de la lumière). Il n’est pas possible de continuer davantage car au bout de ces dix minutes la distance parcourue  (2 millions de km) sera trop grande pour que la lumière des lasers reste suffisamment cohérente et puissent impulser une vitesse supplémentaire (et l’énergie électrique accumulée auprès des lasers sera épuisée). Une fois la vitesse acquise, elle se maintiendra puisque dans l’espace il n’y aura (presque) rien pour la freiner (« presque » car le Soleil exercera pendant longtemps une attraction, de plus en plus faible).

A l’arrivée dans le système d’Alpha Centauri les instruments seront activés, effectueront photos et mesures et renverront les données vers la Terre par micro-ondes (les lasers seront alors reconfigurés en radiotélescopes). Comme il n’y aura aucun dispositif pour les arrêter, les vaisseaux continueront ensuite leur course dans l’espace vers l’infini (ou une rencontre ?!).

Les 100 premiers millions de la dotation de Breakthrough Starshot doivent servir de démonstration de la faisabilité des premières étapes de réalisation du concept. Espérons qu’elle soit convaincante car les défis ne sont pas faciles à relever. Je vous en parlerai davantage la semaine prochaine.

lien vers le site de Breakthrough Starshot: https://breakthroughinitiatives.org/Initiative/3

Image à la Une : Une voile dans l’espace pendant la phase de propulsion par laser. Crédit Breakthrough Starshot.

Quelle stratégie pour l’exploration spatiale ?

Trois fronts sont ouverts : l’astronomie, l’exploration robotique et l’exploration habitée ; et nous devons prendre en compte trois contraintes : notre capacité technologique, nos possibilités biologiques et notre capacité financière (cette dernière n’étant pas la moindre).

Dans toutes les hypothèses nous devons voir et aller, aussi loin qu’il nous est possible. Ce principe est évidemment subjectif et discutable mais il est partagé par beaucoup d’hommes sur Terre. D’autres peuvent se contenter de rechercher le confort matériel, pour eux-mêmes, pour leur proches ou pour l’humanité, ou bien leur épanouissement ici et maintenant sur Terre ; d’autres encore pensent avant tout à leur salut spirituel et peu leur importe sur quel sol ils se trouvent. Je fais partie de ceux qui ont soif de voyages, de lointain, de découvertes, d’aventures et de compréhension scientifique du monde.

Dans cet esprit, moi et mes semblables (du moins je l’espère !) désirons que l’exploration spatiale soit une priorité de nos contemporains (personnes privées ou publiques), que la recherche astronomique développe sa puissance de « vision » vers l’aube de l’Univers (pour mieux comprendre la formation des galaxies et des premières étoiles), vers le centre galactique (pour mieux comprendre le fonctionnement des trous noirs), vers les étoiles voisines (pour tenter de trouver une planète rocheuse dotée d’une atmosphère transformée par la vie, dans sa zone habitable), vers les confins du système solaire et en particulier vers la mystérieuse « Neuvième-Planète » tapie dans les ténèbres sur une orbite extrêmement lointaine et excentrée (pour tout connaître de notre système solaire).

A cette distance on entre dans la zone frontière entre l’astronomie et de l’astronautique puisque, si on découvre cette Neuvième-Planète avec nos télescopes, il faudra évidemment l’étudier (et si possible y aller !) pour savoir quelles sont ses caractéristiques géomorphiques et comment elle s’est formée. La recherche astronautique doit donc, dans le domaine des missions robotiques, continuer à explorer le système solaire plus loin que l’homme ne peut aller aujourd’hui mais aussi en précurseur des missions habitées d’après demain. Il faudra développer sur le plan pratique les technologies déjà imaginées et théorisées qui permettront un accès suffisamment rapide aux endroits les plus éloignés. Ainsi, la propulsion photonique nous permettra de bénéficier d’impulsions longues, donnant une accélération continue qui assez rapidement (dans le domaine d’irradiance forte du système, entre 0,1 UA et 1,5 UA ou à partir de la Terre avec des lasers) générera pour des masses faibles, des vitesses de plusieurs pour cent de celle de la lumière (que l’on conservera, même éloignés de la source de lumière puisque le seul frein dans l’espace du système solaire est la gravité – faible – du soleil). Nous pourrons ainsi, avec peu de masse (pour disposer de suffisamment d’énergie), explorer les systèmes stellaires les plus proches (à l’intérieur d’une sphère d’une dizaine d’années lumières) comme le veulent les promoteurs du projet « Breakthrough Starshot » mais aussi les planètes lointaines de notre système comme la Neuvième-Planète déjà citée.

Pour ce qui est des autres planètes du système solaire (plus proches) on peut toujours recourir aux moteurs à propulsion chimique comme on l’a fait jusqu’à présent ou encore aux moteurs utilisant l’énergie nucléaire (une fois placé en orbite terrestre par propulsion chimique !) ou peut-être un jour à la propulsion électromagnétique (« EmDrive »), encore mal comprise mais prometteuse…si elle s’avère possible. Il faut retourner sur Titan pour analyser son écosystème et voir jusqu’où le processus prébiotique a pu évoluer dans sa complexification. Il faut se poser sur Europa ou Encelade et forer dans la glace pour atteindre l’eau de l’océan sous-jacent. Enfin il faut aller sur Mars au plus vite pour y initier une installation permanente puisque Mars est la seule planète de notre environnement spatial où cette installation permettra à l’homme de vivre continûment en dehors de la Terre.

Ces divers fronts d’exploration s’épauleront les uns les autres. Plus nous enverrons de vaisseaux dans l’espace, moins ils coûteront cher. Pour voir vraiment loin, nous devrons développer l’interférométrie optique et radio dans l’espace, en complément des grands observatoires en réseau que nous développons sur Terre. Des champs de télescopes flottant dans l’espace regardant ensemble et en même temps, la même source lumineuse (ou électromagnétique) et concentrant l’information dans un centre commun à égale distance de tous (ou corrigeant électroniquement les différences de distance, donc de temps). Ces télescopes nous pourrons les placer au point de Lagrange L2 (dans l’ombre de la Terre par rapport au Soleil), puis ailleurs dans l’espace. On peut aussi imaginer faire de l’interférométrie avec des télescopes situés en L2 et en L3 (de l’autre côté du Soleil), déterminant ensemble un gigantesque réceptacle des diverses sources de lumière de l’Univers (d’un diamètre de plus de deux fois la distance de la Terre au soleil).

Nous sommes devenus adultes et nous étouffons dans notre maison d’enfance devenue trop petite. Ne tournons plus en rond dans le jardin. Nous nous sommes suffisamment exercés dans la Station Spatiale Internationale dans laquelle on ne peut même pas tester la gravité artificielle pourtant indispensable pour aller physiquement plus loin ; la Lune, trop proche et déjà vue, doit être sortie du programme ! Il nous faut partir pour aller « ailleurs ».

Image à la Une: Nos plus proches voisines, les étoiles se trouvant dans un rayon de 10 années lumière du Soleil (La Voie Lactée a un rayon de quelques 60.000 années lumière). Ce sont les seules que l’on peut aujourd’hui imaginer pouvoir atteindre par un moyen astronautique. Crédit R. Powell.

Notre Zone Circumstellaire Habitable, réalité et espoir

La Zone Circumstellaire Habitable (« CHZ ») de notre système solaire, définie comme étant la région du système où l’eau d’une planète peut-être liquide en surface, pourvu que la température soit supérieure à 0°C, qu’elle dispose d’une atmosphère et que la pression de cette atmosphère le permette (c. à d. qu’elle soit supérieure à 611 pascals, point triple de l’eau), couvre une zone qui commence après Vénus et va jusqu’à Mars. Cela revient en fait à dire que, dans cette CHZ, l’énergie reçue de notre étoile (irradiance) doit être au plus d’environ 2000 W/m2 et au moins d’environ 500 W/m2. (NB : La Terre reçoit en moyenne 1380 W/m2 ; Vénus, 3140 W/m2 ; Mars, 492 W/m2 en hiver austral –le plus froid, et 715 W/m2 en été austral –le plus chaud).  Notre CHZ est donc une enveloppe sphérique autour du soleil dont l’épaisseur est d’environ une petite unité astronomique (« UA », distance de la Terre au Soleil). C’est très peu, comparé à la taille de notre système solaire, considérant que Pluton évolue à une distance d’environ 29 à 39 UA, que la Ceinture de Kuiper se situe entre 30 et 55 UA et le nuage d’Oort (l’élément le plus externe, qui enveloppe tout le système), entre 30.000 et 100.000 UA.

Comme la puissance énergétique varie pour chaque étoile, la distance de la CHZ à l’étoile varie dans chaque système stellaire. Cependant elle ne peut être trop proche (cas de celle de la naine rouge Proxima Centauri) car les planètes qui s’y trouveraient (en l’occurence “Proxima-b”) seraient trop exposées aux tempêtes radiatives de l’étoile, par nature très instable. Par ailleurs, les planètes situées dans l’environnement des géantes ou supergéantes, bleues ou rouges, pourraient sans doute bénéficier d’eau liquide en surface mais la durée de vie de leur étoile étant d’autant plus courte que l’étoile est massive, on devrait dire qu’elles seraient situées dans une “CHZ temporaire” car la durée d’évolution de la planète serait probablement trop courte pour permettre de donner naissance à la vie (mais pas trop courte pour faciliter une visite d’explorateurs). C’est le cas des éventuelles planètes de Rigel ou de Deneb, deux géantes bleues de notre galaxie qui ont une masse de 17 et de 20 soleils et dont l’espérance de vie est limitée à une centaine de millions d’années. Le plus probable est ainsi que la masse de l’étoile générant une “vraie CHZ“, se situe entre 0,5 et 2 masses solaires (entre la masse de Lacaille 9352 et celle de Sirius).

En ce qui concerne notre système solaire, on envisage aujourd’hui que la CHZ pourrait être étendue au sous-sol de certains satellites glacés des planètes géantes gazeuses, tels qu’Europa (Jupiter),  Encelade (Saturne) ou même Triton (Neptune), dans la mesure où la chaleur interne emmagasinée dans leur masse et générée par les forces de marée de leur planète, serait suffisante pour que cette glace soit liquéfiée sous une croûte plus ou moins épaisse.

Maintenant il faut voir que la présence d’eau liquide ne suffit pas pour qu’il y ait possibilité de vie. L’eau est un médium facilitant les échanges et un composant de la vie telle que nous pouvons la concevoir mais celle-ci est impossible sans les minéraux porteurs d’éléments chimiques indispensables (les fameux C.H.O.N…*) et composants de couples “rédox” (réducteurs /oxydants) permettant un échange d’électrons, dans certaines conditions de températures et de pH (ou plutôt, de différentiel de pH). Il faut donc que cette eau liquide soit en contact avec des minéraux dans ces conditions et il n’est pas évident que dans ces lunes glacées, l’eau liquide soit dans tous les cas en contact avec les minéraux ni que ces conditions (de température et de pH) soient remplies de telle sorte que les échanges aient lieu de manière efficace. Enfin il n’est pas prouvé que le contact direct avec la lumière (et les radiations) du Soleil ne soient une condition nécessaire au démarrage du processus de vie. Rappelons que sur notre Terre, notre LUCA (Last Universal Common Ancestor) vivait il y a quelques 3,8 milliards d’années et que depuis, aucune nouvelle vie étrangère à cette souche, n’est venue le défier. L’émergence de la vie terrestre n’a pas été facile. Elle résulte de conditions très particulières réunies à une époque courte et bien précise de notre histoire. Cette possibilité de CHZ du sous-sol des lunes glacées doit donc être considérée avec encore plus de précaution que celle de savoir si Mars se trouve suffisamment dans la zone d’habitabilité en surface.

* pour Carbone, Hydrogène, Oxygène, Azote

Enfin il faut évoquer le cas particulier de Titan, lune principale de Saturne, le plus gros satellite naturel du système solaire, qui dispose d’une atmosphère épaisse et riche en éléments organiques. De ce fait, il constitue un environnement prébiotique probablement très intéressant mais, compte tenu de la température moyenne de sa surface (-180°C) la complexification de ces molécules vers la vie a malheureusement dû s’arrêter très vite.

Avec ces définitions de GHZ et CHZ on obtient une bonne approximation des régions du ciel intéressantes pour rechercher la vie. Que peut-on en faire pratiquement ? C’est ce que je suggérerai dans mon prochain article.

Image à la Une : diagramme de Hertzprung-Russel: les étoiles sont classées par luminosité en fonction de leur température de surface, donc de leur masse. Le Soleil est une étoile moyenne qui se situe à la jonction du segment des étoiles jaunes et des étoiles blanches de la “séquence principale”. Lacaille 9352 est une des premières étoiles rouges et Sirius une des premières étoiles bleues.  Les fines diagonales délimitent des zones de masse solaire.

Image ci-dessous: Schéma de CHZ en fonction de la masse de l’étoile (crédit Pierre Thomas, Laboratoire de Géologie, ENS, Université de Lyon). En vert la zone habitable de surface, en brun l’extension possible de cette zone dans les océans sous-glaciaires des lunes glacées des Géantes gazeuses. NB: Dans notre système, Vénus est juste à l’extérieur de la zone habitable de surface (à gauche) et Mars sur la limite de cette même zone (à droite).

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