De l’intérêt des scientifiques à soutenir le projet de l’installation de l’homme sur Mars

A la différence des ingénieurs, beaucoup de scientifiques sont réticents à soutenir le projet d’implantation de l’Homme sur Mars. Ils ne voient pas l’intérêt de son intervention par rapport à l’action des robots et considèrent que les vols habités consommeraient une part trop importante des budgets, toujours trop maigres, des agences-spatiales qui sont consacrés à leurs missions robotiques.

Ils ont tort et voici pourquoi :

1°) : La présence humaine sur Mars permettrait le contrôle en direct des robots partout sur la planète. A la différence de la Lune, Mars se trouve à une distance telle qu’aucune commande en direct n’est possible puisqu’il faut entre 3 et 22 minutes aux ondes pour y parvenir (vitesse de la lumière 300.000 km/s, distance entre 56 et 400 millions de km). Ce désavantage ralentit évidemment considérablement l’observation et l’action. Ce ne serait pas le cas pour une intervention n’importe où à la surface de Mars à partir d’une base habitée située sur Mars. Par ailleurs l’entretien des robots à partir de la Terre est très difficile (en fait impossible à part la correction ou l’addition de programmes informatiques, souvent pratiquées). Des hommes sur Mars auraient pu réparer/changer les roues de Curiosity qui montrent de sérieux signe d’usure, nettoyer/changer les coupelles de réactifs à froid qui ont fui à l’intérieur du laboratoire SAM, ce qui serait bien utile pour observer les molécules organiques à basse température ; nettoyer les panneaux solaires d’Opportunity après la dernière tempête planétaire de poussière ou le mettre à l’abri pour le protéger du froid avant que finalement ce dernier le tue.

2°) : L’homme est beaucoup plus capable que la machine pour estimer les situations et y faire face ou en tirer profit. La machine est programmée pour agir, l’homme est formé également pour agir en fonction d’un programme mais il l’est aussi intellectuellement pour programmer et pour interpréter l’inattendu et pour improviser. Par ailleurs, la machine ne dispose pas d’outil aussi adaptable que les deux mains ou le squelette humain. Un homme peut soulever une pierre, la mettre de côté et observer, monter sur une butte ou encore faire levier avec une barre, créer un effondrement et découvrir un sol moins irradié, éventuellement entrer dans une caverne pour l’explorer et tout cela après avoir estimé rationnellement ou intuitivement que c’était utile ou intéressant. L’Homme est la meilleure de nos machines ou, autrement dit, au delà des capacités concevables d’intelligence artificielle, ses facultés spécifiques le placent toujours au dessus des meilleures de nos machines de métal.

3°) : Depuis la fin du programme lunaire, le grand-public est blasé. La présence d’hommes sur Mars raviverait l’intérêt général pour l’exploration de l’espace en la rendant plus concrète, plus facile à se représenter et aussi, personnalisée. Sur cette base, favorable à créer l’acceptabilité du Public, les gouvernements (notamment, évidemment, le gouvernement américain) pourraient augmenter les budgets pour le « spatial » en général et les missions scientifiques (robotiques ou non) en particulier.

4°) : Une base martienne permanente permettrait un nombre de recherches planétologiques plus important, évoluant et s’adaptant aux nouvelles découvertes locales ou aux évolutions technologiques, plus rapidement. Aujourd’hui si un instrument s’avère non adapté à la poursuite d’une recherche du fait de ce qu’on a découvert ou des obstacles imprévus qu’on a rencontré*, ou bien doit être réparé, il faut attendre qu’une nouvelle fenêtre de lancement s’ouvre sur Terre (tous les 26 mois en raison du cycle synodique respectif des planètes) pour « corriger le tir ». Des hommes sur Mars pourraient dans de nombreux cas, intervenir sur les robots pour les modifier, les adapter ou simplement corriger leur action ou leur localisation initiale (dans le cas des atterrisseurs), sans attendre d’en recevoir de nouveaux.

*par exemple HP3, la sonde thermique qui équipe l’atterrisseur sismologique InSight arrivé sur Mars le 26 novembre 2018, et qui devait être enfoncée dans le sol par percussion jusqu’à 5 mètres, a heurté deux obstacles en sous-sol et se trouve bloquée à une quarantaine de cm de la surface.

5°) : La recherche exobiologique pointue requiert des procédures complexes, délicates et nombreuses (compte tenu de l’ancienneté et de la petitesse* probables des traces fossiles prébiotiques ou biologiques), des choix constants reposant sur des appréciations subtiles, très difficiles à confier à des robots agissant seuls. La présence d’une équipe scientifique humaine, équipée d’appareils ultrasensibles que des exobiologistes, sur place, sauraient choisir selon les cas et manier, rehausserait considérablement nos possibilités d’investigation.

*nous devons descendre jusqu’en dessous du micron (taille de la plupart des bactéries terrestres) et les optiques d’une machine comme Curiosity ne permettent pas de voir à moins d’une douzaine de microns.

6°) : S’installer sur Mars permettrait de créer un nouveau site d’observation astronomique. La planète présente les avantages de ciel clair, d’une faible gravité, d’un angle d’observation différent. L’exploitation de ce site est d’autant plus envisageable que l’on a abandonné les miroirs monoblocs et d’autant plus intéressante que sur Terre on couvre aujourd’hui toute la gamme des ondes électromagnétiques et qu’on commence à exploiter d’autres sources d’émissions d’informations qui parfois demandent des capteurs plus grands ou plus éloignés les uns des autres. Les grands miroirs actuels sont constitués d’un assemblage de segments polygonaux, par exemple de 1,3 mètres de large pour le miroir primaire du JWST, successeur de Hubble (diamètre total de 6,5 mètres). On peut donc envisager de les transporter en nombre important dans les soutes des lanceurs super-lourds aujourd’hui à l’étude (BFR ou SLS). Le miroir primaire de l’ELT, le télescope géant européen, actuellement en cours de construction au Chili, aura un diamètre de 39 mètres résultant de l’assemblage de 798 segments hexagonaux. Compte tenu de la faible gravité martienne (0,38g) on peut envisager qu’un des successeurs de l’ELT, disposant d’un miroir primaire encore plus grand, sera martien (« MELT » ?), aussi puissant que l’« OWL » (“Overwhelmingly Large Telescope”) de 100 mètres envisagé au début du projet ELT (et auquel on a renoncé compte tenu de sa taille). Connaissant la position et la vitesse exacte de Mars par rapport à la Terre, on pourrait ensuite tenter de pratiquer une interférométrie à très longue base utilisant les signaux reçus par les télescopes (et/ou les antennes) martiens et terriens conjugués. Ceci donnerait à nos observations une capacité inégalée de discernement des objets les plus lointains et des exoplanètes de notre environnement.

Au-delà de la recherche scientifique, l’ingénierie bénéficierait évidemment d’une présence humaine sur Mars. Les ingénieurs n’ont généralement pas la même prévention que les scientifiques pour le projet car ils s’intéressent d’abord aux machines, à leur complexité liée à leur efficacité pour le but recherché. Voici des arguments qui devraient “parler” à ceux qui ne sont pas convaincus :

7°) : Mars sera le lieu où effectuer toutes sortes de tests en milieu extrême, résistance des matériaux, recyclages, agronomie sous serre. Les milieux viabilisés seront très exigeants compte tenu de la dangerosité de l’environnement extérieur et les volumes disponibles seront réduits du fait de la difficulté de les créer, de les entretenir mais aussi du temps nécessaire à les construire ou les monter. Les recherches que l’on fera tant au niveau de l’alimentation, que du contrôle de l’environnement viabilisé, que du recyclage ou de la modularité/réparabilité des équipements, seront très souvent utilisables sur Terre.

8°) : Dans le domaine industriel on pourra utiliser toutes sortes de processus chimiques strictement interdits sur Terre en raison des risques de pollution ou de détérioration de l’environnement. Personne ne se souciera de la diffusion de gaz à effets de serre dans l’atmosphère martienne puisque cette atmosphère est précisément trop ténue pour que l’eau y coule en surface (sauf très marginalement) et puisque la planète est trop froide, selon nos critères d’êtres humains. Les produits qui pourraient ensuite diffuser sur Terre ces gaz n’y seraient évidemment pas exportés mais ceux qui les nécessiteraient pour leur fabrication, pourraient l’être.

9°) Mars est l’endroit où l’on pourrait établir un conservatoire des connaissances humaines, comme développé dans d’autres articles de ce blog. Cela pourrait prendre plusieurs aspects. Un data center pourrait être créé pour préserver ces connaissances en cas de destruction de la Terre ou de conditions y rendant la conservation impossible. Il pourrait être aussi grand que nécessaire (et que le permettrait la capacité de production d’énergie), personne ne se préoccupant de réchauffer un peu plus l’atmosphère martienne et la chaleur produite par son fonctionnement étant autant que possible récupérée pour chauffer les bulles viabilisées. Un autre aspect serait l’établissement et l’entretien d’un conservatoire des graines et semences terrestres dans une grotte ou un gouffre martien. Les conditions de températures y seraient au moins aussi bonne qu’au Svalbard ou existe déjà un tel centre (Svalbard Global Seed Vault).

D’une façon générale, au-delà de l’utilité qu’elle pourrait avoir et de la réconciliation du monde des ingénieurs avec celui des scientifiques, l’implantation de l’homme sur Mars serait la manifestation de la prise de conscience que l’homme étant devenu une espèce multi-planétaire, son champ d’investigation dans tous les domaines possibles ne serait plus seulement sa planète d’origine mais l’Univers. Ce serait une véritable révolution copernicienne et le gage de la continuité de notre histoire humaine.

Image à la Une: magnifique illustration de Pierre Carril, réalisée pour le projet Aurora de l’ESA. A mon avis, elle combine parfaitement la dynamique de la recherche et de l’ingénierie appliquée au Spatial.

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Index L’appel de Mars 26 03 17

Pour l’installation de l’homme sur Mars, le “tipping-point” peut maintenant être atteint

Comme beaucoup de processus psychologiques collectifs, celui du désir planétaire de l’installation de l’homme sur Mars se déclenchera lorsque le principe atteindra son « tipping-point ». Mais la pression des écologistes-régressifs le permettra-t-elle?

Le tipping-point, bien décrit par Malcolm Gladwell en 2000* et que l’on peut traduire en Français par « point-déclencheur » (mieux que « point d’inflexion »), est un phénomène que l’on peut observer communément. Je l’ai expérimenté plusieurs fois dans ma vie de banquier d’entreprises**. Ce peut être un phénomène négatif. En temps « normal » les banques se pressent pour proposer et accorder des concours à telle entreprise bénéficiant généralement d’une bonne réputation, en fonction de performances passées satisfaisantes sinon brillantes, l’avenir étant vaguement prévisible mais par définition incertain. Des indices de détérioration se révèlent souvent avant que celle-ci se manifeste au grand jour mais ils ne sont pas forcément lisibles, ni compréhensibles ou encore ils peuvent être sous-estimés ou dissimulés. On voit bien que les ventes sont moins bonnes, que la dette augmente mais on se dit que c’est un mauvais moment à passer, que la société « en a vu d’autres », que les confrères continuent à prêter, que le client constitue un élément important du « fonds de commerce » dont il serait dommageable de se passer. On continue donc et puis d’un seul coup, un grain de sable se présente, un petit crédit n’est pas renouvelé par une banque marginale. On passe immédiatement d’une confiance aveugle à une défiance incontrôlée. On voit soudainement que le roi est nu, que la société n’a pas en réalité les perspectives de redressement qu’elle a fait miroiter. Tout le monde le constate, tout le monde veut partir, la panique gagne, les financements nouveaux sont refusés alors que la société a besoin de toujours plus d’argent pour survivre. Les premières banques à se manifester, les plus mobiles, parviennent à se faire rembourser, les autre, celles qui hésitent, restent « collées » malgré toutes les protections juridiques dont elles peuvent disposer. Tout s’arrête et il faut bien prendre sa perte, en grinçant des dents.

**NB: la référence bancaire peut surprendre mais chacun fera les rapprochements qui lui « parlent » le mieux.

Symétriquement, vous pouvez surement vous souvenir ou imaginer un exemple positif avec retournement de situation très rapide, comparable, après de longs mois ou années de lutte ou de démarchage pour essayer de convaincre. La « prise » de la mode « bio » en est un, avec une très longue maturation (j’achetais déjà bio en 1975 et ce n’était pas facile !) et soudainement, il y a deux ou trois ans, une sortie au grand jour. On assiste aujourd’hui à une diffusion exponentielle du phénomène, y compris dans les grandes surfaces, jadis paradis exclusif des nourritures industrielles. Il y a certainement eu un phénomène déclencheur. Fut-ce une prise de conscience de la fragilité de notre environnement et de la nécessité de le respecter due au réchauffement climatique ou bien de la mauvaise qualité diététique de nombreux produits industriels ? En tout cas on a passé là un tipping-point.

Le tipping-point c’est un peu le pop-corn qui explose, l’accumulation qui finit par déclencher un changement majeur. Dans la psychologie de groupe ce n’est pas un phénomène individuel, plutôt un phénomène grégaire, un phénomène viral ou, si l’on veut être plus aimable, un phénomène de formation de consensus, qui se combine avec un événement souvent unique et peu important en lui-même, la « goutte-d’eau » ou l’étincelle. Une situation/une réflexion est mure, la graine s’en détache, elle est parfaite, un coup de vent l’emporte et elle tombe sur un terrain favorable où elle prolifère.

Certains penseront que je divague bien loin du sujet de l’installation de l’homme sur Mars et d’autres, à raison, le contraire. Pendant des décennies l’idée du vol vers Mars a trotté dans la tête d’individus considérés comme les plus excentriques (et ils l’ont été), à commencer par Constantin Tsiolkovski, père de l’astronautique au début du XXème siècle. Mais les personnes « raisonnables » (qui très généralement sont d’ailleurs de « grandes-personnes ») ne voulaient pas y croire, ni prendre le temps d’y penser, laissant le sujet aux enfants et aux rêveurs. Puis, portée précisément par ces rêveurs (ayant tout de même quelques compétences en ingénierie), la réflexion a fait son chemin, s’est transformée en pulsion recueillie par des politiques; l’homme est allé sur la Lune, il en est revenu et il a abandonné, il a construit l’ISS, plus « raisonnable », il veut revenir sur la Lune, il développe ses technologies et son savoir-faire et il prend confiance.

Nous en sommes là. Que va-t-il se passer ?

Parvenir jusqu’au tipping-point n’est pas une évidence ; il n’y a aucune obligation, aucune automaticité. Le mouvement porteur doit être suffisamment fort et l’événement déclencheur suffisamment brillant. On peut faire la comparaison dans le domaine planétologique, entre les intrusions magmatiques conduisant à des « dykes », ces accumulations de matière en fusion dans le sous-sol immédiat, que l’on ne verra jamais, et les intrusions de même matière qui percent la croûte terrestre et conduisent à une éruption en surface. Combien de dykes dans l’histoire ! Pensez au mécanisme d’Anticythère qui n’a rien donné ! Pensez à la naissance de l’automobile électrique au 19ème siècle, qui est retournée aux limbes jusqu’à ce jour !

Alors Mars ? Nous avons le sous-jacent, jadis le lanceur Saturn V, demain le BFR et son Starship ; nous avons l’argent pour commencer l’aventure (le terme est choisi à dessein) et nous poser sur Mars, nous avons les technologies de support-vie en cours de développement avancé par plusieurs groupes de recherche et principalement par MELiSSA, nous avons dans le public, une envie. Le « magma » est là et il pousse mais le fait-il suffisamment ? Exerçant une pression en sens contraire, la croûte tenant le sol est épaisse et solide. Le mouvement que j’appellerais « écologique-régressif » de plus en plus puissant en raison de la détérioration de l’environnement terrestre, incontestable, cherche partout des responsables à tous nos maux et beaucoup parmi ses têtes pensantes, par peur du progrès technologique ou simplement par ignorance des lois économiques, imaginent un retour à la charrue et à la pêche à la ligne (pour ceux qui ne sont pas vegans !) en dépit d’une évolution démographique qui ne le permet absolument pas (et qu’ils ne condamnent pas vraiment) et refusant de considérer les potentialités offertes par le progrès (auquel par principe ils refusent de croire). Dans cet esprit, la conquête de Mars est bannie comme inutile et nuisible car dispendieuse, polluante et faisant diversion. Ce qu’ils ne voient pas ou qu’ils refusent de voir, car ils sont trop attachés à la glèbe dont nous sommes tous issus, c’est que nous sommes déjà dans l’Espace tout en restant enfermés dans notre vaisseau Terre. Il faut juste oser sortir de ce dernier et cela n’est pas incompatible avec la gestion écologique précautionneuse de notre planète de naissance, bien au contraire. Vivre sur une planète aux ressources encore plus limitées que les nôtres et dont l’environnement est beaucoup plus hostile, comme l’est Mars, serait une excellente occasion de mettre au point ou de perfectionner des technologies d’économie écologique et de recyclage qui deviennent indispensables sur Terre. Mars plutôt qu’une lubie inutile, c’est un atelier à notre disposition ; c’est l’espérance de l’ouverture non d’un nouveau monde mais plutôt du monde au-delà de notre berceau, le « grand-monde ». C’est la solution conservatoire pour la continuité de notre vie humaine. Ce n’est pas la destruction, c’est la poursuite de la création. L’univers nous appartient car l’être intelligent et capable de structurer son environnement tout en ayant les moyens de se déplacer dans l’espace, y est sans doute extrêmement rare sinon unique. Le grand-monde devient accessible, la porte vient de s’ouvrir mais il faut vouloir franchir le seuil sans croire que de ce fait notre lieu d’origine va être saccagé.

Si les écologistes-régressifs sont trop puissants, nous considèrent toujours comme leurs ennemis ou des fous et parviennent à faire triompher leur point de vue auprès de ceux qui vivent au jour le jour par contrainte ou par choix, des indécis, des timorés, de ceux qui refusent la révolution copernicienne qui consiste à considérer que la Terre fait partie de l’Espace, nous pourrions ne jamais atteindre notre tipping-point positif. Mais eux peuvent atteindre le leur, ils semblent ne pas en être loin, et les deux sont incompatibles. Nous resterions alors en deçà du seuil, nous nous enfoncerions dans une économie administrée hostile au progrès et nous aggraverions notre risque de mourir étouffés par la prolifération de notre population sur une surface terrestre de plus en plus dévastée, après avoir renoncé à développer davantage nos technologies libératrices (car en dépit de ce que ces extrémistes pensent, une sortie “par le haut” de nos problèmes écologiques est possible**). Mais si, malgré les indices alarmant d’obscurantisme que l’on voit un peu partout apparaître, les « Martiens de cœur » et les amoureux du grand-large persévèrent en dépit des critiques et des quolibets et, réunissant suffisamment de partisans et de soutiens, triomphent, notre « magma” parviendra en surface et nous construirons une nouvelle base à notre vie, sous une autre voûte étoilée.

Le tipping-point allumant l’ardeur des foules et déclenchant la volonté de partir pour Mars, sera peut-être la mise au point du BFR d’Elon Musk. Si cette « merveilleuse machine » parvient à voler, demain les mêmes qui considéraient notre projet comme sans importance voire nuisible, prétendront qu’ils l’ont toujours soutenu, qu’ils en étaient les précurseurs…mais nous aurons passé notre tipping-point et c’est cela qui compte!

Image à la Une : annonce du livre de Malcolm Gladwell par Oleg Pynda.

*Editeur : Little, Brown & Cy

**A (re)lire : Suren Erkman: “Le climat est instrumentalisé” in Le Temps (2 septembre 2018)

ou Vers une écologie industrielle , du même auteur.

** A consulter, le site d’ESTEE, une entrerprise animée par des écologistes intelligents et créatifs: http://est2e.com/

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Index L’appel de Mars 19 03 17

Utopie pour une communauté martienne de 1000 résidents

Puisque nous avons tous un ego, nous avons tous une grande aspiration à la liberté individuelle. Elle est nécessaire à l’épanouissement de notre satisfaction personnelle et ce faisant, à l’épanouissement de la communauté à laquelle nous appartenons.

Cependant, la civilisation (vivre ensemble) implique que les gens se comportent selon des règles afin de ne pas empiéter sur les droits des autres ni sur les intérêts de la communauté à laquelle ils appartiennent. Les résidents de la Colonie martienne devront donc respecter les règles (« lois ») établies par la « Compagnie des Nouvelles Indes », (structure juridique créée par ses actionnaires pour gérer et développer la Colonie1) et qu’ils auront acceptées avant de quitter la Terre. Cela est essentiel à un pilotage efficace et à la cohérence des activités au sein de la Colonie. Très probablement, ces règles à appliquer aux relations entre résidents et entre les résidents et la Compagnie seront incorporées dans les statuts de la Compagnie et résulteront d’un compromis entre les différents pays1 participant à la Compagnie en tant qu’actionnaires, soit directement en tant qu’États (par le biais de leurs agences spatiales), soit par le biais de certains de leurs citoyens (investisseurs). Bien entendu, ces règles seront rédigées dans le cadre de déclarations de droits de l’homme généralement reconnus mais, en raison des risques inhérents à l’environnement martien extrême et dangereux et en raison du caractère très précieux sur le plan scientifique des particularités planétaires et de la fragilité écologique de Mars, certains des droits individuels fondamentaux pourront être restreints si leur exercice pourrait compromettre la sécurité de la Colonie ou la recherche scientifique (par exemple, les inspecteurs sanitaires devraient avoir le droit de mener en urgence et sans autorisation préalable, un nettoyage approfondi des locaux privés de quiconque réside dans la Colonie). En effet, l’environnement martien très particulier implique que des règles de sécurité strictes soient respectées sans discussion afin de permettre à la population de survivre d’un fenêtre synodique de départ à une autre. Cela implique également que les ressources vitales et rares telles que l’énergie, l’oxygène ou l’eau, ne soient attribuées en fonction de la demande et de l’offre que dans la mesure où les besoins vitaux de la communauté en matière de survie puissent être sauvegardés. Cela implique enfin que l’on ne fasse pas n’importe quoi avec ses déchets et que l’on ait toujours le soin de limiter son empreinte écologique sur la planète. Cela signifie que dans un souci de sécurité commune, l’on puisse ne pas respecter sans restriction le jeu de l’offre et de la demande, que l’expertise doive toujours être respectée, que les décisions importantes doivent toujours être soigneusement considérées avant d’être prises mais, en même temps, que les urgences doivent toujours être traitées efficacement.

Au sein de la population d’une société naissante de 1000 personnes sur Mars, nous devrons faire la différence entre plusieurs catégories de résidents, car ils auront des intérêts et des responsabilités différents. Nous aurons d’une part, (1) des résidents particuliers (« hôtes-payants ») soit chercheurs, soit touristes, soit résidents privés de longue durée; (2) des entreprises libres, qu’il s’agisse de sociétés ou d’individus (« entreprises-libres ») poursuivant un objectif économique indépendant; et d’autre part, (3) le personnel relevant du pouvoir exécutif de la Colonie (le « personnel ») chargé de l’administration ou de la satisfaction des besoins jugés nécessaires au bon fonctionnement de la Colonie et non fournis par les entreprises-libres (comme décidé/accepté par la Compagnie). Cette dernière catégorie comprendra les sociétés opérant à la demande (de) et sous contrat avec la Compagnie (« contractants »). Le personnel sera censé mieux savoir comment gérer ou contrôler les différentes activités de la colonie en vue de l’intérêt commun de ses résidents et de la continuité de la colonie, et il bénéficiera en conséquence du droit de gestion des intérêts communs. D’autre part, les résidents payants, c’est-à-dire les personnes qui auront dépensé des sommes considérables pour vivre un cycle synodique (ou plus) sur Mars, devront avoir le droit d’obtenir en retour une contrepartie à la hauteur de ces sommes (dans leur échelle de valeur) et les entreprises-libres qui auront investi des capitaux pour en tirer profit, devront avoir le droit de poursuivre la maximisation de ce profit, à condition que cela ne nuise pas au bon fonctionnement de la Colonie et à la nature particulière de l’environnement. Dans la plupart des entreprises menées sur Mars, les actionnaires de la Compagnie des Nouvelles Indes, comme jadis ceux de la Compagnie des Indes occidentales (ou orientales !) seront les principaux acteurs car ils auront fourni son financement et, par conséquent, ils s’attendront, à bon droit, à un retour sur cet engagement. En tant que propriétaires, ils seront collectivement les décideurs ultimes de l’utilisation des actifs de la Compagnie de la Colonie et de l’évolution de la Colonie. Ils seront représentés sur Mars par un « Directoire de la  Colonie » (nombre impaire de personnes, sans doute trois, pour  limiter les erreurs de jugement et éviter les risques de dominance).

Le personnel sera organisé en divers « départements opérationnels », chacun responsable d’une gamme de services spécifiques nécessaires au bon fonctionnement de la Colonie: 1) production, transport et stockage de l’énergie; 2) production, transport, recyclage et stockage de l’eau; 3) production, stockage, diffusion et équilibrage dans des zones habitables des gaz atmosphériques respirables ; chauffage et climatisation; 4) santé, assainissement et contrôle microbien, soins médicaux et assistance sociale; 5) agriculture et serres, culture de spirulines, gestion phytosanitaire, élevage avicole, élevage caprin, pisciculture, services vétérinaires, transformation et stockage des aliments; 6) informatique, traitement et stockage des données, robotique, communication au sein de la base, autour de la planète et avec la Terre ; information, éducation; 7) ressources humaines ; 8) recherche scientifique ; 9) recyclage des solides, recyclage organique, gestion des déchets ; services funéraires; 10) exploitation minière, transport, production chimique, production métallurgique, production de verre, gestion des machines-outils, construction d’infrastructures et d’habitats; 11) Fabrication, nettoyage et recyclage des vêtements et des scaphandres; 12) impression 3D; 13) Stockage et gestion des stocks; 14) contrôle des activités planétaires; 15) assistance au tourisme et à la recherche; 16) Supervision des échanges monétaires au sein de la base, gestion du budget de la colonie; 17) planification et développement des infrastructures; 18) maintenance des aéroports planétaires et de l’astroport; 19) assistance aux systèmes juridiques terrestres; assistance aux investissements et aux fiscalités; (20) Application de la loi, résolution des conflits et police.

Le personnel sera placé sous l’autorité d’un organe directeur que l’on pourrait appeler le « Conseil exécutif de la Colonie », chargé de la coordination et du contrôle des diverses activités développées dans la Colonie. Autour du Directoire de la Colonie (chargé de la gestion au jour le jour), il comprendra les chefs de départements concernés par les décisions à prendre et cinq représentants des résidents, « Conseil des représentants des résidents martiens » (« CRRM »), élus tous les six mois par les hôtes-payants (dont 2 par ceux qui auront été présents sur Mars depuis plus d’un cycle synodique).

Les décisions concernant une activité spécifique ne seront prises par le Conseil-exécutif qu’après consultation du ou des responsables du/des service(s) opérationnel(s) concerné(s). Les responsables des « départements vitaux », c’est-à-dire du contrôle de l’énergie, de l’informatique, de l’eau, de l’atmosphère, de la climatisation, des aliments, de la sécurité, de la santé, et le responsable de la recherche scientifique, auront le droit de participer à toutes les réunions du Conseil (ou seront requis par le Directoire, en fonction du sujet discuté). Tout porteur d’une voix minoritaire dissidente au sein du Conseil exécutif aura le droit de soumettre un référendum à l’ensemble de la population des résidents martiens, sauf en cas d’opposition du chef d’un des départements-vitaux. Un pourcentage raisonnable (10%?) de la population de résidents devrait être autorisé à faire des propositions à ses concitoyens et ces propositions devraient être soumises à leur approbation et à celles du Conseil-exécutif, à condition que cela ne gêne pas la sécurité de la colonie, que ses ressources matérielles le permettent et qu’elles soient acceptées par la Compagnie (et éventuellement par ses actionnaires). Dans tous les cas, le Directoire aura un droit de veto. Les conflits seront résolus par un tribunal arbitral composé de trois juges, dont deux nommés par la Compagnie des Nouvelles Indes et un élu par le CRRM. Ils seront indépendants du Conseil exécutif, sauf pour les questions de sécurité. L’application de la loi et les décisions d’arbitrage seront contrôlées / exécutées par une force de police de cinq personnes (qui sera aussi chargée des inspections sanitaires) sous l’autorité du Directoire de la Colonie.

Une adaptation permanente à une situation en évolution sera nécessaire pour permettre le développement correct de la Colonie, mais il faudra également une autorité pour arbitrer les besoins de tous les résidents, compte tenu des contraintes liées à la rareté des ressources et aux dangers de l’environnement, tout en servant les intérêts des actionnaires du projet et en respectant la planète. Un pilotage difficile…mais nous avons encore le temps d’y réfléchir !

1Il est supposé que la Colonie ne sera pas américaine mais multinationale et que des intérêts privés feront partie des actionnaires. En effet, même si la création de la colonie résulte de la volonté d’un homme (Elon Musk?), il est très probable que le succès fasse collaborer d’autres investisseurs, privés et publics. Leur participation devrait être la bienvenue car le développement de l’établissement nécessitera d’énormes moyens financiers et, logiquement, les participants à l’effort devraient demander et obtenir le droit de vote leur permettant de prendre part à la décision en fonction du poids de leur investissement.

Image à la Une: Landing at Sunset. Illustration de Philippe Bouchet (crédit Manchu/Association Planète Mars).

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Index L’appel de Mars 09 03 19

Mars, un potentiel économique d’où il doit sortir quelque chose

Deux livres m’ont profondément marqué, Du vide et de la création de Michel Cassé et Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien de Vladimir Jankélévitch. J’aimerais qu’ils figurent aux toutes premières places de la bibliothèque virtuelle des Martiens, ceux qui sont encore sur Terre et ceux qui vivront un jour sur « notre » chère Planète-rouge.

Quand l’homme arrivera sur Mars, il mettra le pied sur un monde vide, certes riche en potentialités mais où tout sera à créer. Dans ses études sur la Colonie martienne1, Richard Heidmann nous parle de ce que nous devons faire pour établir un lieu de vie et le faire fonctionner à partir des technologies existantes et éprouvées. C’est évidemment essentiel et cela constitue un préalable à « tout ». Pour nous développer sur Mars, il faudra non seulement y mettre le pied mais aussi y survivre.

Mais au-delà ?

Il faudra faire beaucoup à partir de presque rien. L’astrophysicien Michel Cassé parle fort bien des potentialités du vide, riche de toutes les virtualités de la matière et Vladimir Jankélévitch, de ces faits ou de ces pensées imperceptibles et fugaces qui non seulement nous habitent mais en réalité discrètement nous possèdent, en quelque sorte l’équivalent mental du vide-potentialités de Michel Cassé. Les hommes sur Mars se trouveront dans un contexte similaire. S’ils se contentent d’exploiter les technologies qu’ils auront apportées, ils finiront par dépérir et par mourir, un peu comme les Vikings qui s’étaient installés au Groenland au Xème siècle et qui disparurent au XIVème en s’efforçant de vivre de leur agriculture plutôt que de s’habituer à chasser le phoque. Les Martiens devront certes faire des enfants et pratiquer les technologies apprises, et ils pourront continuer à construire des habitats, à faire du pain et à manger du fromage. Mais ils devront aussi imaginer, expérimenter et créer un monde nouveau, « chalengeur » de leur monde d’origine. Ils ne devront pas être seulement de bons-élèves, ils devront être aussi des rêveurs bien structurés intellectuellement, les pieds sur terre et l’esprit dans les étoiles, attentifs à leur environnement et disposant de solides connaissances mais en même temps audacieux et sans a-priori. Ils seront porteurs de potentialités comme nous tous mais contrairement à nous qui pouvons, à la rigueur, vivre avec des habitudes, ils devront absolument les faire émerger.

C’est pour cela que dans la population martienne, j’ai suggéré qu’il faille favoriser la venue et l’épanouissement de ce que j’appelle des « entrepreneurs-libres » (“freelance entrepreneurs”). Cela ne veut pas dire que les personnes (« le personnel », “staff”) employées par la Colonie ou sous-contractantes, chargées de faire fonctionner la Colonie selon les technologies existantes, devront être bornées et se contenter strictement de faire ce qu’on leur a demandé. L’imagination et l’expérimentation seront un devoir pour tous dans ce milieu nouveau. Les hommes ne sont pas des machines et c’est là leur grande supériorité sur les robots ou sur les animaux ; ils réfléchissent et ils cherchent sans cesse à s’adapter et à s’améliorer en suivant toutes sortes de motivations à commencer par leur intérêt personnel pour ce qu’ils font et ce qu’ils peuvent en obtenir. Mais cette application à bien faire et à réfléchir à partir des obligations du jour-le-jour ne sera pas suffisante pour prospérer. La minuscule cellule vivante de la première Colonie martienne doit se comporter un peu comme l’Univers au début de sa phase d’inflation, extrêmement petite mais extrêmement performante et dynamique. C’est sa seule chance de survie et d’épanouissement.

Je compte sur l’inventivité puissante mais en même temps logique et réaliste, de ceux qui auront une idée avant de partir ou qui l’auront sur place après avoir commencé à travailler et éventuellement du fait d’avoir commencé à travailler, et qui vont tenter de la réaliser, pour que « quelque chose » jaillisse du néant et que d’un premier concept surgisse une nouvelle pousse de l’« industrie » humaine. Je souhaite que dans un « garage » martien, un Bill Gates, un Mark Zuckerberg ou un Larry Page puissent bricoler et que la Compagnie des Nouvelles Indes (chargée de l’exploitation et du pilotage de la Colonie) soit particulièrement attentive aux presque-riens qui pourraient en sortir et donc qu’elle ne manque pas l’occasion de leur « faciliter la vie ». Dans cet esprit, il faudrait, pour commencer, que la Compagnie incite les Martiens à ce que leur distraction principale soit la réflexion et la parole. Des structures, des locaux devraient être aménagés pour que les colons se rencontrent et discutent, fassent des présentations sur leur sujet de prédilection ou pratiquent le “brainstorming”, se fondant bien sûr sur la recherche et l’accumulation des connaissances martiennes mais aussi terrestres. L’endroit sera idéal puisque la concentration de compétences au mètre carré sera une des plus élevées de l’Univers, comparable en cela aux grandes universités américaines…ou à notre EPFL!

Ce n’est pas pour dire que de tels hommes ne pourraient plus se manifester sur Terre, ils le pourront bien entendu, car l’humanité est par nature une pépinière, une énorme virtualité, un devenir. Mais la seule chance de Mars pour se développer dans les conditions difficiles que l’on sait, c’est d’être un milieu plus porteur que les autres pour faire se concrétiser les potentialités. Mars devra affronter la concurrence terrienne (sauf pour les productions matérielles destinées au marché local, protégées de la concurrence par le coût du transport) et ses innovations devront être particulièrement originales et attractives. Il faut que Mars exporte ses logiciels (au moins aux niveaux de la conceptualisation et de la preuve du concept), ses brevets, peut-être ses œuvres d’art ; il faut que Mars soit riche, il faut qu’elle attire les créateurs et les entrepreneurs. Elle ne doit pas être un boulet que la Terre devrait traîner car cela ne durerait pas longtemps. Elle doit être un endroit où l’on veut aller parce qu’il est stimulant, parce qu’il est porteur d’avenir et parce qu’on y réussit.

Comme jadis les Terres froides et hostiles de L’Europe et de l’Asie pour les Africains que nous sommes tous à l’origine, Mars doit être un lieu qui nous stimule, qui nous donne des idées et nous offre des opportunités. Elle est porteuse d’une nouvelle explosion de vie ! Ne refusons pas cette potentialité qui nous ouvre le chemin des étoiles et ne soyons pas frileux d’avance.

1Voir le site de l’association Planète Mars

Image à la Une: Mars, Base Alpha, conception Elon Musk (crédit Elon Musk/SpaceX). Des starships sur leur pas de tir, près au retour sur Terre après 18 mois de séjour sur Mars.

  1. Titre: j’aurais pu écrire “Mars, un potentiel économique duquel il doit sortir quelque chose”; j’ai  choisi “d’où” pour insister sur l’importance de la localisation…un peu particulière.

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Index L’appel de Mars 02 03 19

Pour la Colonie martienne la difficulté viendra plus des revenus à générer que des montants à investir

Il semble assez facile de réunir les sommes nécessaires à la création d’une base martienne. La difficulté viendra quand il faudra faire vivre cette base pour la transformer en Colonie or la profitabilité à long terme est la condition incontournable de la pérennité.

Sur la base du capital physique rassemblé grâce aux levées de fonds évoquées dans mon précédent article, l’exploitation de la Colonie par la société d’exploitation, dite « Compagnie des Nouvelles Indes », devrait lui permettre de générer des revenus. Sur la base des coûts et des prix résultant du modèle de Richard Heidmann, le seuil de rentabilité (le point-mort) ne devrait pas être atteint avant 20 ans suivant la création de la première capacité résidentielle (mais, avec cette durée, nous serions dans la même situation que pour des sociétés comme Amazon ou des projets d’infrastructure comme Eurotunnel). Après cette période, dans le cadre d’une structure d’exploitation quelque peu stabilisée, la marge opérationnelle pour une période synodique de 30 mois (18, séjour + 2 x 6, voyage AR) pourrait atteindre 10% d’un chiffre d’affaires que l’on pourrait estimer à 2,4 milliards (hors transport). Le revenu annuel net (sur 12 mois) pourrait être la moitié de cette marge, soit 120 millions (ces chiffres sont évidemment discutable mais donnent un ordre d’idée). Ce n’est pas beaucoup pour continuer l’expansion de la Colonie mais, du fait de cette rentabilité naissante, les promoteurs disposeraient quand même de l’assise pour passer à la phase de développement suivante.

Nous pourrions supposer que les fonds propres de la Compagnie évolue après les premières années de construction (lorsqu’elle entrera en « vitesse de croisière »), entre 15 et 20 milliards de dollars. Un tel montant peut sembler faible relativement aux besoins; cependant, il devrait suffire pour que cette Compagnie soit perçue comme un partenaire fiable et crédible (et cela serait renforcé par la garantie qu’elle pourrait obtenir de la part de la Fondation de Mars) et soit donc susceptible d’emprunter.

À condition que le projet évolue sans heurt sur le plan structurel et partant, dans la perspective de revenus prévisibles à long terme, la valeur des actions devrait augmenter, en particulier lorsque la colonie sera prête à accueillir un flux régulier d’hôtes-payants. Cette évaluation améliorée des fonds propres existants, pourrait compenser au moins en partie les fonds déjà dépensés et permettre une nouvelle émission de capital (« new money ») axée sur une nouvelle phase du développement du projet.

Comme suggéré, les fonds propres de la Compagnie pourraient être complétés pour de courtes périodes (fonds de roulement permettant d’actualiser les ventes ou les revenus attendus) ou même à long terme (jusqu’à 30 ans), par des d’émissions d’emprunts. Compte tenu du niveau des fonds propres, en supposant que l’exploitation commence à être rentable (couverture des frais d’exploitation), et en fonction du niveau des taux d’intérêt réels, le montant total de la dette pourrait s’élever jusqu’à 50% des immobilisations (l’intérêt de ces émissions étant de fournir des ressources complémentaires pour l’exploitant et de produire un effet de levier sur le rendement du capital pour les actionnaires). Au-delà de ces fonds à long terme, nous pourrions également envisager une dette perpétuelle (ne générant que des intérêts, sans imposer de remboursement de capital), cet instrument étant attrayant à condition que son taux d’intérêt (variable) tienne compte du caractère particulier de cette dette et que la liquidité d’obligations plus courtes ait été démontrée par l’expérience.

Enfin, nous pourrions imaginer que les installations de transfert interplanétaires (« MCT », « Mars Colonization Transport ») soient développées (et exploitées) indépendamment de la Compagnie. SpaceX ou un autre membre de la Fondation (le « transporteur ») pourrait le faire dans le cadre d’un contrat comme celui de SpaceX actuellement avec la NASA pour desservir l’ISS (ce qui permettrait au transporteur d’avoir d’autres sources de revenus que les services rendus pour Mars). Les voyages seraient organisés et gérés par ces sociétés indépendantes (il pourrait y en avoir plusieurs, comme des compagnies aériennes) dans le cadre d’un contrat de service signé avec la Compagnie. Les voyageurs pourraient acheter leur séjour (transports compris) auprès du transporteur, qui pourrait gérer librement sa politique de prix. Des frais d’utilisation des installations martiennes au cours d’une période synodique seraient négociés par le transporteur avec la Compagnie, dans les limites du prix du «billet» pour l’ensemble du séjour. Bien entendu, ce prix pourrait être modulé pour inclure ou non, certains type de services une fois sur Mars ou pendant le voyage (“packages”). La Compagnie pourrait à l’inverse être le partenaire du client pour discuter du prix du séjour plus le transport (et recevoir le paiement intégral, dont une partie serait reversée au transporteur).

Atteindre la profitabilité sur le long terme

Pour les raisons déjà évoquées, notamment la nécessité de fournir aux actionnaires de la société exploitante une perspective de rendement financier, aussi lointaine soit-elle, la politique de prix devrait permettre, à l’achèvement de la première tranche de développement de la Colonie (après les 20 années susmentionnées), une opération rentable, atteignant au moins le point-mort.

Mais ces prix devront être payés par des personnes. Il faut des clients en regard des investisseurs! A cela deux obstacles : 1) il ne sera sûrement pas facile pour un particulier de rassembler les 5 à 8 millions de dollars nécessaires (le rôle de la Banque sera important). Ce serait beaucoup moins difficile pour les entreprises ou autres institutions (NB : Un séjour dans l’ISS coûte 60 millions de dollars et l’ISS a toujours trouvé « preneurs ».) ; 2) la coupure d’avec ses proches et d’avec ses autres activités nécessitant une proximité physique. Elle sera réelle mais elle peut être enrichissante. Il ne faut pas qu’elle soit conçue comme l’ouverture d’une parenthèse mais comme un surplus d’expérience, une période de fondation pour une nouvelle tranche de vie.

Mais aussi il serait un peu insuffisant pour la Colonie de ne compter que sur les ressources engrangées par la Compagnie pour l’hébergement des personnes. Aucune société ne peut compter pour prospérer, que sur l’immobilier. Il faudra qu’à l’intérieur de cet immobilier, les gens non seulement vivent mais créent de la richesse. Cela dépendra de ceux qui voudront venir sur Mars et des facilités qui leur seront offertes par la Colonie pour s’épanouir. Cela implique pour la Compagnie de bien choisir lors de l’affectation de ses ressources rares. L’affectation se fera en principe par les prix (fixés par l’offre et la demande) mais il lui faudra aussi évaluer les projets de ses hôtes en fonction de leur potentiel sur le long terme car elle pourrait s’associer aux plus prometteurs en contrepartie de son aide, ce qui lui permettrait de générer un complément plus ou moins important de revenus (on peut concevoir la Colonie comme une pépinière de start-up).

Nous supposons que le résultat de la Compagnie soit exempté d’impôts et en particulier d’impôt sur les sociétés et que les actionnaires pourront obtenir diverses facilités tant au niveau de leurs impôts sur le revenu que sur leur éventuel impôt en capital (stock investi ou plus-value d’actions) ou de leur impôt sur les successions. Cela ne semble pas impossible (au moins dans les principaux pays participants), compte tenu du cadre très particulier de l’entreprise. Ce serait pour les Etats, un moyen d’obtenir plus rapidement un retour sur investissement de leurs Agences-spatiales. Pour que ces exonérations fiscales soient acceptées, nous devrions considérer Mars comme un territoire international bénéficiant d’un accord fiscal spécial conclu entre chaque pays participant à la Compagnie par l’intermédiaire de son Agence.

Il faut bien avouer que tout ceci sera difficile mais il y a quand même une voie vers la rentabilisation. Les hommes voudront-ils s’y engager ?

Image à la Une: Mars, Base Alpha, conception Elon Musk (crédit Elon Musk/SpaceX). Il n’y a pas “grand-monde” dehors mais c’est la nuit et il fait près de moins 100°C. Sauf urgence, ce n’est pas l’heure des sorties en scaphandre.

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