Good-by Saturn!

Le 15 septembre 2017, à 13h55, notre heure en Suisse (11h55 TU), la sonde Cassini s’est abimée dans les nuages de Saturne après avoir étudié la planète géante et ses satellites pendant 13 ans (et 20 ans après avoir quitté la Terre). C’est une destruction volontaire, la sonde n’ayant plus assez de propergol pour manœuvrer et ses pilotes ayant décidé d’éviter qu’elle ne s’écrase “n’importe où” (c’est-à-dire sur la surface d’une des lunes qu’elle aurait risqué de contaminer avec nos microbes terriens). Une des plus belles pages de l’exploration de notre système solaire vient d’être tournée.

La dernière photo est banale et décevante car elle ne dévoile aucun détail, peut-être parce que prise à plus de 630.000 km (un peu moins de deux fois la distance Terre/Lune), elle était trop lointaine. Nous n’aurons pas d’image de la rentrée dans les nuages car dans les dernières heures l’antenne ne pouvait plus être pointée vers la Terre compte tenu des frottements atmosphériques, de plus le temps nécessaire à la collecte de l’information et à sa transmission juste avant que l’antenne ne puisse plus servir, n’était pas suffisant (il n’y avait pas de transmission instantanée possible compte tenu d’une puissance informatique trop faible). L’on ne sait donc toujours pas à quoi ressemble ce monde quand on s’en approche à le toucher (façon de parler puisque ce qu’on voit est l’extérieur d’une couche de nuages de 200 km d’épaisseur). On ne sait donc pas non plus à quelle altitude au-dessus de cette couche de nuages, la sonde s’est désintégrée avant de se consumer. C’est bien dommage et cela donne envie de revenir, n’est-ce-pas !?

Ceci dit nous commençons à bien connaître le système et la planète en particulier, comme le montre le diagramme de sa structure ci-après (crédit: Wikimedia Common) et il reste énormément de données recueillies, notamment les dernières (dans les données il n’y a pas que des images !), à rassembler, à confronter et sur lesquelles réfléchir. Quelle différence entre avant et après cette mission ! On parlera encore longtemps de Cassini et de son abondante documentation.

Ce que l’on sait c’est que Saturne, l’une de nos géantes gazeuses comme Jupiter, Uranus et Neptune, est constituée essentiellement d’hydrogène et d’hélium mais qu’elle a quand même un noyau rocheux qui a une masse de 9 à 22 fois la Terre (beaucoup par rapport à nous, peu en proportion de la masse totale qui fait 95 fois la Terre). Bien entendu, compte tenu de la compression gravitationnelle, l’hydrogène et l’hélium deviennent de plus en plus denses au fur et à mesure qu’on s’approche du noyau (jusqu’au métal !). Les différentes couches de sa structure interne lui permettent, par effet dynamo, de générer une puissante magnétosphère (comme Jupiter ou la Terre).

Mais le plus intéressant, à mon avis, dans le système de Saturne ce sont ses satellites. Encelade petite boule de 500 km de diamètre possède, grâce aux forces de marée générées par Saturne toute proche (170.000 km!), un océan global sous sa croûte de glace. On a d’abord vu à contre-jour des geysers s’en échapper et on a vérifié ensuite qu’il s’agissait bien d’eau, salée (avec peut-être un peu d’ammoniac). Plus important encore, Titan, le plus gros satellite du système solaire avec ses 5150 km de diamètre (plus que la Lune, 3474 km, mais moins que Mars, 6778 km), possède une atmosphère épaisse (1,47 bar en surface, donc plus que celle de la Terre) et outre l’azote (95 à 98,4%), très riche en méthane (1,6 à 5%) et en molécules organiques diverses. Les températures très froides en surface, en moyenne -180°C (Titan est très loin du Soleil) et la pression au sol du fait de la masse du satellite, permettent à ces hydrocarbures d’être liquides, d’où les grands lacs de méthane en surface, surtout près du pôle Nord, et apparemment largement intermittents en fonction des saisons (sur une année de trente ans, du fait de l’inclinaison de 28% de l’axe de rotation). Cette richesse de l’atmosphère a sans doute permis des liaisons entre atomes et molécules et, malgré le froid, permis une évolution vers une complexification importante de ces molécules. On ne trouvera pas la vie sur Titan mais un développement important de la chimie pré-biotique.

La sonde Huygens, de l’ESA, détachée de Cassini à son arrivée dans le système de Saturne en décembre 2004, a pris quelques photos de la planète, en altitude puis au sol, mais elle n’est pas restée longtemps opérationnelle en raison de la rigueur des conditions environnementales (02h20 de descente dans l’atmosphère et 05h30 au sol). On devrait y retourner avec les équipements adéquats. On pourrait naviguer sur une des mers de méthane ou déployer un dirigeable (la portance serait facile compte tenu de la forte densité de l’atmosphère). Imaginez les paysages fantastiques de montagnes de glace d’eau dominant une mer lisse d’un noir intense sous la lumière orangée diffuse des hydrocarbures en suspension!

Cinq missions dans le système de Saturne sont en préparation à la NASA. Elles sont évidemment robotiques car Saturne est très éloignée (1,43 milliards de km du Soleil) et qu’il faut 6 à 7 ans de voyage pour l’atteindre (en fonction de la position respective des planètes). Elles se situent dans le cadre du programme “New Frontiers” qui est conçu pour des projets simples, rapides et peu coûteux (maximum un milliard de dollars, ce qui est peu par rapport à un budget annuel d’une vingtaine de milliards de la NASA, surtout que les dépenses seront étalées dans le temps). L’ESA serait associée à certaines d’entre elles.

NB: les autres projets concernent la collecte d’échantillons au pôle Sud de la Lune, l’étude de la surface de Vénus, l’exploration des satellites troyens de Jupiter, la collecte d’échantillons sur une comète.

Le choix du lauréat (un seul!) doit être fait en 2019 pour lancement en 2025 : (1) la mission “SPRITE” (Saturn PRobe Interior and aTmosphere Explorer) plongerait une sonde dans l’atmosphère de Saturne pour l’analyser pendant 90 minutes (temps de résistance maximum à l’écrasement), qui pour ce faire, serait équipée d’une coque très résistante (que n’avait pas Cassini); (2) la mission « ELF » (Enceladus Life Finder), un orbiteur, effectuerait 10 survols rapprochés d’Encelade en traversant à chaque passage le nuage de matière éjectée par les geysers de son pôle Sud;  (3) la mission “Titan Dragonfly”, serait un drone hélicoptère qui exploiterait la bonne portance de l’atmosphère de Titan pour faire plusieurs sauts qui lui permettraient d’analyser le sol et l’atmosphère (l’énergie serait fournie par un générateur électrique nucléaire, “RTG”); (4) la mission “Oceanus”, un orbiteur, étudierait la formation des molécules organiques complexes dans la haute atmosphère, et la croûte de Titan (épaisseurs et failles) pour connaître les relations entre l’eau liquide du sous-sol et la surface (un “océan” pourrait se trouver sous la croûte de glace qui recouvre le satellite). (5) la mission ELSAH (Enceladus Life Signatures and Habitability) peut-être la même que “Explorer of Enceladus and Titan” (E2T) est encore mal connue (de moi-même, en tout cas!);

Les missions habitées ce sera pour (beaucoup) plus tard en raison de la durée du voyage et des conditions de séjour très dures. Elles réclameraient beaucoup d’énergie une fois sur place car la lumière naturelle est très faible puisque l’irradiance solaire au niveau de Saturne et Titan n’est que de 14 Watt/m2 (contre 1400 au niveau de la Terre et de 490 à 750 au niveau de Mars) et que cette lumière est encore atténuée par une atmosphère épaisse et riche en particules. Il y fait aussi très froid. On pourrait théoriquement y installer des éoliennes mais cela suppose un transport de masse que pour le moment on est bien incapable de réaliser. Il faudrait aussi trouver une huile (ou équivalent? boue locale?) qui ne gèle pas à -180°C et mettre au point un dispositif qui puisse débarrasser les pâles et le mécanisme des hydrocarbures qui pleuvent en surface !

Image à la Une: Dernière photo reçue de Cassini. Elle date de 21h59 le 14 septembre. La distance à Saturne est d’environ 634.000 km (moins de deux fois la distance Terre/Lune). Crédit : NASA/JPL-Caltech/Space Science Institute.

Ci-dessous: Saturne dans toute sa splendeur, crédit NASA:

Message d’un habitant de la Planète Rouge à ses contemporains de la Planète Bleue

Plus je considère notre très chère mère la Terre depuis la froide et austère planète Mars, sa sœur non si lointaine, plus je suis effaré et angoissé par le comportement écologique de mes contemporains restés sur Terre. Je leur envoi donc ce message:

Ne réalisez-vous pas, vous Terriens, quel joyau rare et précieux est votre « Pâle-Point-Bleu »*! Hélas, les êtres vivants les plus conscients qu’elle a enfantés le sont en réalité très peu! Dans votre immense majorité** vous ne vous rendez pas encore compte du miracle biochimique dont nous sommes le fruit après plus de 4,56 milliards d’années d’une histoire compliquée, et combien vous êtes dépendants de l’écologie de votre planète. Par votre comportement irresponsable, vous êtes en train de lui causer des dommages irréversibles dont vous risquez très fort d’être l’une des principales victimes.

NB* : notre « Pale Blue Dot » comme l’appela l’astrophysicien Carl Sagan en 1994 au cours d’une conférence à l’Université Cornell en présentant la photo réalisée le 14 février 1990, sur son insistance, par la sonde Voyager 1 de la NASA (la sonde se trouvait alors à la distance de Pluton). Voir note ci-dessous.

NB**: De plus en plus d’hommes sont conscients des problèmes écologiques mais il semble que l’inertie soit très forte. Les habitudes changent lentement et nous manquons peut-être de temps avant que les tendances lourdes de nos comportement nuisibles n’aboutissent à des catastrophes.

Le premier scandale est celui de l’explosion démographique. Nous étions probablement 1 milliards en 1800, 2,5 milliards quand je suis né au milieu des années 1940 ; 7,5 milliards aujourd’hui ! Ne voyez-vous pas le danger de ce nombre en valeur absolue et de l’accélération de sa croissance ?! Quel intérêt présente cette course ?! Comment certains peuvent-ils se réjouir qu’il y ait 4,4 milliards d’Africains* en 2100 contre 1,2 milliards aujourd’hui et 2 à 3 en 2050 ?! Qui va les nourrir et avec quoi ?! Quelles destructions gigantesques de votre milieu naturel cela implique-t-il ?! Combien de disparitions d’espèces sauvages de grands mammifères?! Quelle ampleur de mouvements migratoires ?! Quelle pauvreté, faute de capital suffisant pour permettre la création des richesses nouvelles nécessaires ! Quel appauvrissement culturel quand le seul soucis possible sera de ne pas mourir de faim ! Quelles violences et quelles douleurs !

NB* : j’exprimerais la même indignation si cette augmentation spectaculaire était prévue en Asie ou en Amérique. D’ailleurs les perspectives d’augmentation dans certains pays d’Asie ou d’Amérique latine sont tout aussi inquiétantes.

Cette explosion démographique implique des constructions anarchiques et innombrables partout à la surface du Globe. Le béton coule à flot pour l’agrandissement de mégalopoles ingérables de par leur taille et la concentration de populations, la couche d’asphalte qui couvre les terres agricoles, en friche ou encore “vierges” s’étend inexorablement, les routes et les voies ferrées coupent les pistes qu’empruntaient jadis nos frères animaux réduits de plus en plus à la portion congrue en termes de territoires et de nourriture.

La Terre était jadis couverte d’immenses forêts et l’homme est sans doute né dans cet environnement. Il est toujours, comme la mer, l’un des lieux les plus porteurs de vie, non seulement en termes de quantité mais surtout en termes de diversité et aussi générateur d’une grande partie de l’oxygène, source de l’énergie dont nos corps ne peuvent se passer. Et pourtant, tous les ans, une quinzaine de millions d’hectares sont brûlés dans les régions les plus sensibles, vos « poumons », que sont les forêts intertropicales du Brésil, du Pérou, d’Indonésie. Et pour quoi faire ? pour un élevage extensif d’animaux herbivores inutiles ou pour cultiver toujours plus d’essences standardisées et très peu variées comme le soja ou des palmiers qui vous donnent une huile de mauvaise qualité dont se nourrissent les plus pauvres d’entre vous, au détriment de milliers d’espèces vivantes, sources de potentiels médicaments que nous n’aurons jamais, et réserves à de multiples titres de notre vie future auxquelles vous renoncez sans même le savoir, sans même activer votre sensibilité soit-disant “humaine” qui devrait susciter en vous un minimum de compassion ou au moins de respect pour les autres formes de vie.

Les zones humides, elles aussi surpeuplées, sont « assainies » par des cultures vivrières ou industrielles ou encore la construction de marinas aussi bien que de cités misérables et l’implantation de routes, segmentant l’espace en petites parcelles et introduisant le désordre, le bruit et la poussière dans ces lieux de silence et d’équilibre. Mais cet assainissement est en réalité un appauvrissement parce qu’il implique la destruction non seulement du milieu mais de toute la faune et la flore qui l’habitent, souvent dernière source de biodiversité et de régénérescence dans les pays dits « civilisés ».

Partout l’élimination des animaux sauvages, les grands singes, les rhinocéros, les tigres, les ours, est en bonne voie car vous persévérez dans l’application d’une conception pervertie du « développement », ou d’habitudes futiles et stupides (l’amusement des foules ou de quelques particuliers,  la protection de l’élevage, la chasse, la médecine « traditionnelle » !) ! Même les animaux domestiques (les ânes !) sont « jetés » dès qu’ils ne vous servent plus ; les autres (les bovins !) sont trafiqués dans le but de les rendre encore plus productifs pour votre consommation effrénée de lait ou de viande, produits gaspilleurs des ressources végétales et nuisibles à votre santé. Vous méprisez, malmenez, massacrez nos frères animaux sur cette Terre alors qu’ils ont les mêmes droits que nous à la vie.

Les terres agricoles qui subsistent sont également maltraitées comme jamais, L’industrialisation des cultures en réduit la biodiversité, la disparition de la protection sylvestre accélère le ruissellement et l’érosion, l’utilisation des pesticides chimiques favorise la résistance des insectes nuisibles qui y survivent et détruit ceux dont nous avons besoins (les pollinisateurs), l’aberration des cultures irriguées (maïs!) dans des régions en déficit d’eau, gaspillent nos ressources en eau douce.

La mer est plus que jamais une poubelle. Vos navires commerciaux continuent à vidanger sans scrupules leurs soutes à mazout en haute mer. Vos chalutiers détruisent la vie qui s’accrochent aux hauts fonds (de plus en plus profonds), les filets dérivants déciment sans discernements des espèces entières, la masse de vos sacs plastiques, destructibles seulement après des millénaires, étouffent les poissons et tortues qui les avalent et forment un « nouveau continent » d’ordures quasi éternelles (à notre échelle humaine). La destruction des espèces surpêchées (tour à tour les thons, les morues, les sardines, et autres !) favorisent la prolifération des animaux les moins désirables (méduses) qui seront peut-être un jour les seuls qui vous resteront pour vous nourrir. La température des eaux monte, les glaces fondent, les coraux meurent.

L’énergie fossile est gaspillée, le gaz carbonique s’accumule dans l’atmosphère, beaucoup plus vite que jamais et la réchauffe considérablement par effet de serre, trop vite pour quelque adaptation biologique que ce soit. Rappelons qu’au-dessus d’une température moyenne de 40°C toute vie animale serait impossible sur Terre ! Elle est actuellement de 15°C sur toute la surface du globe mais c’est une moyenne et elle augmente vite. Dans certaines régions intertropicales les 40°C sont probables prochainement. Une augmentation de 2°C, en moyenne, par rapport à la période « préindustrielle » (1880-1900) rendrait la machine incontrôlable et les mouvements de populations gigantesques. Nous en sommes à +1,25°C et la pente s’accentue. L’inflexion jusqu’à l’horizontale en 2050 est une nécessité absolue.

Par égoïsme, bêtise et ignorance, vous êtes peut-être appelés à disparaître après avoir détruit autour de vous toute forme de vie supérieure. Il est tard mais peut-être pas encore trop tard. Vous n’avez pas le choix, soyez raisonnables ! Certains le sont déjà mais ils ne sont pas assez nombreux. Il nous faut ensemble apprendre à tout prix à ceux de nos contemporains qui s’en moquent encore, le respect de l’environnement et des autres êtres vivants, limiter le gâchis, systématiser le recyclage*, lutter contre les croyances irrationnelles, utiliser la science et le progrès quand il vont dans le bon sens*, inculquer à chacun la responsabilité qu’il a vis-à-vis de sa propre descendance. Tant que nous sommes vivants, nous sommes co-responsables.

A tous les ayatollahs qui voudraient en profiter pour renforcer l’Etat, je précise cependant que cette prise de conscience et votre action qui doivent s’intensifier ne sont incompatibles ni avec le libéralisme, ni avec le progrès.  On ne peut retourner au passé, le progrès technologique est la seule voie ouverte pour résoudre nos problèmes et pour que tous participent, il faut que tous se rendent compte qu’ils y ont individuellement intérêt.

Lors de la distribution de leurs atouts aux planètes par « Dame-Nature », Mars n’a pas eu la chance de la Terre. Elle est plus pauvre, « brute et vierge ». La vie y sera moins facile pour toutes sortes de raisons déjà exposées. Lorsque quelques-uns d’entre vous viendront me rejoindre pour vous y établir aussi, vous serez les héritiers de toutes les erreurs passées mais aussi porteurs de toute la sagesse acquise par l’expérience, malheureuse et heureuse, de ces dernières décennies et par votre réflexion. Il faut bien sûr espérer que cette sagesse s’impose et que nous ne ruinions pas notre nouvelle Terre. Pour ce nouveau chapitre de notre histoire, nous serons aussi responsables.

NB*: Deux livres de Suren Erkman (professeur à l’UniL), à lire absolument :

« Vers une écologie industrielle », 2004 ;

« Comprendre la transition énergétique », 2015.

Lire aussi:

Rare Earth (Why complex life is uncommon in the Universe) par Peter Ward et Donald Brownlee, publié par Copernicus Books en 2000.

Image à la Une : La NASA a publié en novembre 2016 une image de la Terre et de la Lune ensemble, prise (au téléobjectif !) depuis l’orbite de Mars. Elle se compose des deux meilleurs clichés pris par la caméra HiRISE à bord de la sonde spatiale Mars Reconnaissance Orbiter (MRO). La distance Mars-Terre était de 205 millions de km (la distance de Mars varie entre 56 et 400 millions de km). Rappelons que la distance de la Terre à la Lune est de 385.000 km et que la Terre a un diamètre de 12.742 km. Les deux astres ne sont donc pas ici sur le même plan et comme on voit la face cachée de la Lune, celle-ci se trouve plus près de nous (évidement à cette distance la différence en terme de taille apparente est négligeable). C’est une “photo de groupe” ; tous les hommes vivants en 2016 s’y trouvent ainsi que la tombe des quelques 100 milliards qui sont déjà morts depuis que notre espèce existe (quelques 3 millions d’années) et dont nous portons l’espoir.

Post scriptum:

Extrait du discours de Carl Sagan le 13 octobre 1994 à Cornell University, au cours duquel il évoqua pour la première fois notre Pale Blue Dot. Ces paroles sont, de mon point de vue, parmi les plus belles jamais prononcées:

We succeeded in taking that picture, and, if you look at it, you see a dot. That’s here. That’s home. That’s us. On it, everyone you ever heard of, every human being who ever lived, lived out their lives. The aggregate of all our joys and sufferings, thousands of confident religions, ideologies and economic doctrines, every hunter and forager, every hero and coward, every creator and destroyer of civilizations, every king and peasant, every young couple in love, every hopeful child, every mother and father, every inventor and explorer, every teacher of morals, every corrupt politician, every superstar, every supreme leader, every saint and sinner in the history of our species, lived there – on a mote of dust, suspended in a sunbeam.

The Earth is a very small stage in a vast cosmic arena. Think of the rivers of blood spilled by all those generals and emperors so that in glory and in triumph they could become the momentary masters of a fraction of a dot. Think of the endless cruelties visited by the inhabitants of one corner of the dot on scarcely distinguishable inhabitants of some other corner of the dot. How frequent their misunderstandings, how eager they are to kill one another, how fervent their hatreds. Our posturings, our imagined self-importance, the delusion that we have some privileged position in the universe, are challenged by this point of pale light.

[…] To my mind, there is perhaps no better demonstration of the folly of human conceits than this distant image of our tiny world. To me, it underscores our responsibility to deal more kindly and compassionately with one another and to preserve and cherish that pale blue dot, the only home we’ve ever known.

Déclencher l’aventure martienne dépend aussi de vous (« Le rôle de chacun »)

Nous sommes à la croisée des chemins ; rien n’est joué. L’homme peut décider de sortir de son berceau ou bien d’y rester. Il peut prendre son envol ou bien demeurer ici-bas dans un environnement de plus en plus difficile où il risque d’avoir à restreindre sa consommation d’énergie, sa consommation de matières premières et le nombre de ses enfants, et ceci au prix d’une bonne partie de sa liberté et sans doute de la paix. Au début du film Interstellar, le metteur en scène, Christopher Nolan, décrit bien ce genre de situation ; dans la réalité les prémices en sont perceptibles. Pourquoi attendre ?

Attention ! Tout comme le peuplement de l’Amérique n’a pas vidé l’Europe, ni l’Afrique, de ses habitants, le peuplement de Mars n’entrainerait pas une solution immédiate et directe aux problèmes d’épuisement des ressources et de surpopulation sur Terre car, lorsqu’on parle de l’essaimage hors de notre planète, il faut bien voir qu’il ne pourra concerner que quelques centaines de personnes puis quelques milliers mais ce serait comme une soupape permettant l’espoir aux plus entreprenants et le passage d’un relais à une nouvelle branche de l’humanité porteuse de tout notre savoir accumulé, de toute notre hérédité et de tout notre potentiel démographique.

Mais malheureusement nous n’en sommes pas là ! Les dirigeants démocratiques expriment ce que pensent les peuples et aujourd’hui ils semblent estimer que, s’agissant d’une éventuelle installation de l’homme hors de la Terre, ceux-ci sont déjà passés dans la phase « raisonnable » de leur évolution psychologique qui consiste à dire « traitons d’abord les problèmes que nous avons sur Terre et on verra après ». Il faut bien le reconnaître, les missions habitées dans l’espace profond ne sont plus à la mode même si la recherche scientifique robotisée d’une part et les applications terrestres dans l’espace proche le restent. Cela conduit l’« establishment », sauf exceptions bien sûr, à refuser de considérer le risque du repli sur soi et de l’attrition que j’envisage au début de ce billet. Récemment un responsable important de l’ESA répondait à mon plaidoyer pour une exploration habitée de Mars plus dynamique, que « Mars sera[it] toujours là ». Un autre représentant d’un grand pays auprès de l’Union Européenne répondait à mon impatience sur le même thème, que ce n’était pas d’actualité car « on risquait de griller » en sortant de la protection des Ceintures de van Allen ! Le désintérêt (souvent méprisant) conduit à l’insouciance et à l’ignorance.

Il faut renverser cette situation, les populations doivent se mobiliser pour demander à leurs dirigeants d’ouvrir pour eux, ou au moins de les aider à ouvrir, la lourde porte de l’espace profond qu’ils se soucient si peu de laisser fermée. Comme tout être humain sur cette Terre, vous-même, cher lecteur, êtes concerné. Si vous voulez passer du rêve à la réalité, il faut demander « plus d’espace » ou, mieux, « plus de Mars », et d’une Mars qui ne soit pas seulement le terrain de recherche d’une autre vie possible mais aussi un nouveau support pour l’épanouissement de notre propre vie terrestre et un tremplin vers les étoiles.

Aux Etats-Unis il faut soutenir Elon Musk dans son projet ; en Europe il faut dire à l’ESA que « non », Mars n’est pas pour un vague après-demain mais pour un demain concret. John Kennedy disait « la Lune dans 10 ans ». A la Mars Society, notre programme est « Mars dans dix ans » mais le chronomètre ne pourra être déclenché que lorsque nous le voudrons tous ensemble.

Concrètement que faire ? Je vous invite évidemment à nous rejoindre, un grand nombre d’adhérents aux différentes Mars Society autour du globe serait en soi un appel fort à nos gouvernants respectifs. Mais, si vous ne souhaitez pas adhérer, pour toutes sortes de raisons mais que cependant vous considériez favorablement notre projet, faites-vous en les soutiens moraux, à l’occasion vocaux. Lorsque vous lirez les déclarations officielles parlant de « délais nécessaires », « d’impossibilités techniques », de « priorités », de « préalables », réagissez !

Pour vous placer dans le contexte, transportez-vous par la pensée dans les années 1480 à la cour du roi Jean II de Portugal, après qu’il ait reçu de Christophe Colomb la demande de quelques caravelles pour rejoindre Cathay et les Indes en traversant l’Océan. Il hésite et finira par refuser, préférant cheminer plus précautionneusement vers les terres à épices en suivant les côtes africaines. Ses marins doubleront ainsi le Cap de Bonne Espérance (notre ISS) en 1488 et atteindront Calicut en Inde (notre Lune) en 1498. Si Christophe Colon n’avait finalement reçu le soutien d’Isabelle de Castille, quand serions-nous arrivés dans une Amérique insoupçonnable par-delà le Pacifique ? Qui aurait suivi la côte du Kamtchatka pour atteindre l’Alaska avant que le navigateur Ivan Fiodorov ne le fasse en 1732 sous le règne de la tsarine Anne, nièce de Pierre le Grand ? Nous en sommes là ; nous faisons face au doute, au scepticisme, aux réticences. Il y a toujours des monstres et des sirènes dans l’Océan et notre Christophe Colon (Elon Musk* ?) doit se débrouiller tout seul. Aujourd’hui Jean II (la NASA ou l’ESA) peut encore accepter notre requête, si vous comprenez bien la situation et exprimez votre fort soutien à notre projet. Autrement nous devrions miser sur une Isabelle de Castille qui serait mue par l’esprit de concurrence pour faire mieux que son rival. Mais existe-t-elle ? La Chine, l’Inde ? Malheureusement pour l’instant, elles n’ont ni les caravelles, ni les instruments de navigation et la Russie « n’a plus les moyens ». Nous ne pouvons donc vraiment compter que sur Jean II. Alors, je vous en prie cher lecteur et électeur, membre vivant de l’opinion publique qui mène le monde, si vous êtes interrogé ou sondé par un décideur éminent qui aurait vaguement perçu une rumeur favorable pour aller sur Mars mais qui hésite, faites davantage de bruit et dites « oui » à l’aventure !

Image à la Une: Aurora (ESA) credit ESA et Pierre Carril. Cette illustration lui a été commandée par l’ESA à l’époque du lancement de son programme Aurora. Pierre Carril est un des meilleurs illustrateurs français se consacrant à l’espace. Ses dessins sont toujours extrêmement rigoureux et porteurs de sens. 

NB 1: J’ai publié un article sous le titre « Le rôle de chacun » en Mars 2017. Il n’a attiré l’attention que de peu de lecteurs. Comme pour moi, le thème est important, je le reprends aujourd’hui, sous un nouveau titre.

NB 2: Je reste persuadé que ce seront les grands capitalistes américains et au premier chef Elon Musk, qui seront les moteurs de l’établissement de l’homme sur Mars mais je pense aussi qu’ils auront besoin, comme Christophe Colomb, du soutien des Etats.

La société martienne sera capitaliste et libérale plutôt qu’étatiste et socialiste ou elle ne sera pas

Pour les gens « raisonnables », l’établissement de l’homme sur Mars sera une aventure « folle » et il est fort probable que, de ce fait, son moteur sera bien davantage les grands capitalistes américains que les agences spatiales appartenant aux Etats (ce qui n’exclut pas que les agences y participent).

Une fois sur place les contraintes environnementales très particulières (éloignement de la Terre, très faible population, production d’énergie difficile, absence de ressources manufacturées, ressources alimentaires limitées, atmosphère irrespirable et de pression très basse, radiations solaires et galactiques peu filtrées et températures très froides) imposeront des règles de vie d’économie et de solidarité.

NB: on se situe au démarrage de la colonisation de Mars, avec une population qui se situe entre 1.000 et 50.000 personnes. On peut toutefois envisager que les principes ici décrits se perpétuent par la suite et même qu’ils s’appliquent un peu avant.

Cependant, une fois leurs besoins vitaux assurés (volume viabilisé habitable, air respirable, nourriture, eau potable, température douce, hygiène, accès à l’information), les nouveaux Martiens auront le choix entre des relations entre eux et avec la Terre, non monétarisées (« à chacun selon ses besoins ») ou monétarisées (« à chacun selon ses moyens », l’argent étant le mode d’expression des choix d’activité et plus généralement, de vie).

S’ils choisissent dans leur relation avec la Terre (ou n’ont pas d’autres solutions que) d’être financés exclusivement ou principalement par les budgets des Etats (via les agences), ils s’exposent à voir leurs ressources (nécessaires aux importations donc vitales) se tarir car il est plus que probable que les contribuables des pays correspondants se lassent au bout de quelques années (érosion de la nouveauté martienne !) de payer pour des gens très loin d’eux et qu’ils peuvent considérer ne pas leur apporter grand-chose (même s’ils se trompent). S’ils choisissent de renoncer dans le cadre de leurs relations entre eux en surface de Mars à la valorisation monétaire, ils s’exposent à pâtir de tous les défauts d’une société égalitariste et notamment (1) à une affectation des ressources rares en fonction des relations particulières que les uns et les autres peuvent avoir avec la Direction de la Colonie ; (2) à l’arbitraire dans le choix des investissements effectués par les autorités et au manque d’imagination ou de réalisme dans ces choix ; (3) au parasitisme de certains dont les besoins seraient évalués non en fonction de leur contribution (technique, intellectuelle ou financière) au bien commun mais en fonction de leur position dans la structure administrative de la Colonie ; (4) à la démotivation ; l’effort, la créativité et la prise de risques n’étant ni récompensées, ni encouragées.

Au contraire, l’utilisation de capital privé sur Mars permettrait de créer sur Terre un intérêt général dans l’investissement sur Mars. Cet investissement pourrait aussi bien provenir de l’épargne de personnes privées « normales » regroupée dans des fonds privés (comme jadis la « Compagnie des Indes »), que de grands capitalistes ou des Etats (incités par l’opinion publique et par la concurrence entre eux à y participer après coup). Bien sûr la création des infrastructures martiennes coûtera fort cher (dépenses à comparer à la création des lignes de chemins de fer transcontinentales en Amérique ou du Tunnel sous la Manche) avec un retour sur investissement incertain et lointain et il faudra organiser les financements adéquats (les banques savent faire). Ceux-ci se composeront d’émissions d’actions et d’emprunts, avec longues périodes de grâce avant remboursement du capital, mais en permettant dès le début les transactions sur les actions (le marché étant animé par la spéculation sur les perspectives de développement de la Colonie).

Pour responsabiliser les Martiens, donner confiance aux investisseurs et ne pas alourdir indéfiniment les engagements (qui devront un jour être honorés !) il faudra toutefois exiger que, dès le début, les frais variables générés par l’utilisation de ces infrastructures soient payés par leurs utilisateurs (avec, au fil du temps et du développement, un complément de plus en plus important servant à payer les intérêts et/où les dividendes puis à amortir le capital). Mais pour être efficace, cette responsabilité ne pourra être collective et diffuse. Elle devra être personnelle. On devra demander à chaque résident (et non à la Colonie qui ne servira que d’intermédiaire collecteur) de payer ses consommations ou utilisations, afin de le sensibiliser aux coûts et de l’inciter à s’offrir (s’il le souhaite) les facilités les plus efficaces et les plus agréables, d’autant qu’il disposera d’une rémunération plus confortable de son travail.

La monétarisation permettra une évaluation fine des besoins et de l’utilité des biens et des services, qu’ils soient importés de la Terre ou produits sur Mars et donc indirectement de la rémunération des producteurs et des distributeurs de ces biens ainsi que des prestataires de ces services résidant sur Mars. Les prix seront fixés par l’offre et la demande. Se priver de l’indicateur monétaire et se fier uniquement à un choix administratif risquerait non seulement de s’avérer peu adapté aux besoins réels mais aussi inefficace.

L’offre devra intégrer des coûts évidemment très élevés par rapport aux coûts terrestres et les rémunérations, pour faire face à cette offre et être attractives, devront permettre aux acteurs économiques martiens non seulement de « gagner leur vie » mais de le faire nettement mieux que s’ils étaient restés sur Terre. L’incitation sera indispensable. Sans rémunération suffisante, très peu de personnes vraiment qualifiées viendraient se porter candidates au voyage. Ces hommes et ces femmes seront des personnalités fortes (comme mis en évidence par leur choix de prendre un risque important) et compétentes (de par leur sélection avant le voyage). Quelques-uns se moqueront totalement de l’argent qu’ils pourront gagner mais beaucoup en partant voudront pouvoir revenir sur Terre en cas d’échec ou « expérience faite » et dans ce cas, disposer d’un capital personnel pour s’engager dans une nouvelle vie. S’ils restent sur Mars, on peut penser qu’ils voudront disposer d’une liberté de consommation aussi grande que possible (plutôt qu’avoir à tout demander à l’administration) et qu’ils voudront peut-être un jour concrétiser une idée d’activité nouvelle (y compris consistant à exporter vers la Terre), qu’il leur faudra financer (au moins en partie).

Mais attention! Il ne peut y avoir fixation de prix sans expression de demande. C’est le besoin (demande) qu’on aura des biens et services et de leurs fournisseurs et prestataires sur Mars (où sur Terre dans le cas de biens – immatériels – martiens destinés à la vente sur Terre) qui, à la rencontre de leur offre, déterminera le montant de leur rémunération. Une offre bénéficiant d’une demande insuffisante ne devra pas être stimulée artificiellement car ce serait au détriment des autres. In fine ce seront les perspectives de marge et de volume qui inciteront les détenteurs de capitaux à investir.

Il faudra donc éviter à tout prix qu’à la recherche d’une égalité illusoire et néfaste, l’administration de la Colonie ou les Etats terriens reprennent ces marges aux personnes privées par des impôts progressifs confiscatoires. Il faudra que l’administration martienne limite son emprise fiscale à un impôt raisonnable sur la valeur ajouté sur la consommation et une taxe sur le revenu, égale pour tous et aussi réduite que possible, pour les biens communautarisés (air, eau potable, usage des locaux publics).

Bien entendu on ne pourra laisser n’importe qui faire n’importe quoi. L’administration devra toujours donner son accord pour une nouvelle activité en prenant en compte des considérations de sécurité ou de préservation de l’environnement et des sites de recherche, notamment biologiques, ou encore après considération des conséquences pour les équipements ou l’énergie disponibles sur la planète. Dans cet esprit, l’administration de la Colonie pilotera sûrement un plan indicatif de développement mais les initiatives privées pourront être systématiquement encouragées (on peut envisager un principe de subsidiarité “gravé dans le marbre”, le public n’effectuant que les tâches non effectuées par le privé) même en dehors du plan. La Colonie trouverait son avantage dans une telle approche qui allégerait ses charges financières et qui stimulerait les initiatives. Dans ce contexte le rôle des banques installées localement pour évaluer l’intérêt économique des projet, leur faisabilité – la probabilité de leur rentabilité – et collecter les fonds nécessaires, sera essentiel.

Tous les nouveaux arrivants dans le cadre d’un contrat à long terme bénéficieront d’un droit gratuit (ou quasi-gratuit) au retour (on ne peut condamner quelqu’un à vie pour un mauvais choix et ce qui coûte cher c’est le voyage aller beaucoup plus que le voyage retour puisqu’on voudra réutiliser les lanceurs et qu’il n’y aura quasiment rien à exporter, en termes de masse, depuis Mars). On peut également anticiper que certains terriens ne voudront passer que 18 mois sur Mars, simplement pour gagner de l’argent en plus d’acquérir une expérience et des références notables. Il ne faudra pas les décourager s’ils ont des compétences requises et des personnalités leur permettant de supporter l’expérience (du fait de ce droit au retour, cela ne fera pratiquement pas de différence avec les autres et certains voudront peut-être rester sur Mars). Cette possibilité de repartir suscitera peut-être beaucoup de voyages (qui devront rester limités à deux ou trois pour chaque personne compte tenu des radiations) mais l’accroissement du nombre total des vols permettra l’abaissement de leur coût unitaire (économie d’échelle), ce qui aura un effet vertueux sur le coût de la vie sur Mars. Ce droit au retour donnera à chacun une possibilité de renégocier sa rémunération. Une possibilité de départ sera en effet un argument sérieux puisque l’alternative serait de faire venir un remplaçant, moyennant un coût évidemment élevé.

Du fait de l’importance de leur rôle, les investisseurs terriens, tout comme les résidents qui feront fonctionner la Colonie, devront avoir une place dans son Comité de Direction, introduisant au sein de ce Comité une rationalité économique capitaliste. Il ne faut pas en avoir peur. On n’a rien trouvé de mieux que le capitalisme dans un cadre libéral pour réguler les activités économiques pourvu qu’il s’exerce dans la transparence. C’est lui qui permettra le développement de la planète et l’implantation durable de la vie humaine. Y renoncer a priori serait condamner la Colonie martienne à péricliter puis à disparaître.

Image à la Une : Fondateurs de la pensée libérale sur le plan économique, sociétal et politique, Jean-Baptiste Say, 1767-1832 (à gauche), Claude-Frédéric Bastiat, 1801-1850 (à droite).  Leurs portraits pourraient être suspendus dans la Salle du Conseil de la Colonie martienne pour rappeler aux participants les limites que doit s’imposer l’Etat vis-à-vis des citoyens afin d’être à la fois respectueux de leur liberté, juste et efficace.

La société martienne, quintessence de la population terrestre (« Il faut de tout pour faire un monde »)

J’ai suggéré plusieurs fois que la Colonie martienne devrait être une sorte d’Abbaye de Thélème. Elle sera en effet d’abord une université et un laboratoire compte tenu de la justification importante au voyage que constitueront toujours les recherches planétologiques et exobiologiques. Pour satisfaire à la pression de notre « curiosity », elle comprendra un nombre proportionnellement élevé de chercheurs spécialisés dans ces disciplines mais elle devra également comprendre de nombreux ingénieurs dans toutes sortes de domaines, allant de celui des infrastructures en conditions extrêmes à l’astronautique et toute une population des meilleurs professionnels que nécessite la vie de toute communauté devant compter sur ses seules ressources et son ingéniosité. Entre ces personnes la communication et la collaboration, permettant le « cross-feeding » des connaissances et l’entraide pratique, sera essentielle. Cette société, par la compétence élevée de ses membres, la nécessité d’échanges et de rapports courtois entre eux, pourra donc être une version modernisée de la société idéale, intellectuelle, vivante, brillante, passionnée et joyeuse imaginée par Rabelais dans sa fameuse « abbaye » il y a bientôt cinq siècles.

NB : Il y a un an j’ai publié sur le même thème un billet sous le titre « il faut de tout pour faire un monde ». Il n’a suscité que peu d’intérêt. Comme je ne m’explique pas cette réaction et que je considère le thème important, j’ai souhaité lui redonner une seconde chance. Le voici donc retraité, sous un nouveau titre.

Pour décrire cette population, je me place dans l’hypothèse d’une première colonie de mille habitants telle que nous l’avons étudiée avec mon ami Richard Heidmann, fondateur de l’association Planète Mars (voir référence ci-dessous). Outre les scientifiques et les ingénieurs déjà mentionnés, les professionnels également mentionnés devront permettre de faire face à toutes les sollicitations d’une vie active, à tous les besoins de service (y compris ceux de policiers, de juges, de psychiatres, de banquiers), à la production de presque tous les biens tangibles nécessaires car il ne pourra y avoir que très peu de recours aux importations. D’abord parce que les arrivages sur Mars ne seront possibles que tous les 26 mois (il faudra attendre pour le voyage que les deux planètes soient en position convenable l’une par rapport à l’autre sur leur orbite respective), ensuite parce qu’on cherchera toujours à limiter les masses et les volumes importés en raison du coût du transport et de la capacité des soutes des vaisseaux spatiaux. En même temps qu’on s’efforcera de couvrir tous les besoins, on limitera donc au maximum le nombre de personnes nécessaires au fonctionnement de la Colonie puisque leur transport, le volume viabilisé de leur espace vital, leur maintien en bonne santé et leur rémunération coûteront fort cher. La société martienne sera extrêmement économe, mécanisée et robotisée.

Les deux premières solutions pour concilier ces contraintes, seront bien sûr les télécommunications avec la Terre* et l’impression 3D, la troisième sera un recrutement extrêmement rigoureux du personnel fonctionnel sur des critères de compétence, d’ingéniosité (on pourrait aussi parler de débrouillardise) et de sociabilité.

*NB : Il ne faut pas oublier que la vitesse de la lumière n’étant “que” de 300.000 km/s, le temps nécessaire à une information pour parvenir d’une planète à l’autre va de 3 à 22 minutes. Il n’y a donc aucune possibilité d’action/réaction immédiate à partir de la Terre.

On aura donc une société de personnes exerçant des fonctions très sophistiquées et d’autres moins mais auxquelles le contexte de l’environnement martien imposera des compétences élevées et qui seront puissamment assistées par la robotisation. Regardons-en de près quelques-unes :

Les « préposés au ménage ». Le service qu’ils exerceront, mineur sur Terre, ne sera pas une petite affaire sur Mars et l’effectuer, constituera une lourde responsabilité. Il faudra en effet contrôler et maintenir très sérieusement la viabilité des zones habitées. Leur travail consistera non seulement à enlever les poussières (largement à l’aide de robots) mais aussi à prendre des échantillons qu’on analysera pour vérifier que le contenu rapporté de l’extérieur est minimum (risque de silicose ou d’empoisonnement aux perchlorates), vérifier la composition atmosphérique de chaque bulle de vie et remédier aux déséquilibres de proportion des gaz, ou de pression ; examiner les parois, les meubles et les sols pour stopper au plus tôt toute éventuelle prolifération de bactéries ou de champignons ; contrôler les analyses bactériologiques de l’air et de l’eau effectuées grâce à des réseaux de capteurs (MiDASS de MELiSSA par exemple). Mais ce n’est pas tout ; l’environnement extérieur Martien est fragile et sujet d’études. Il n’est pas question de le polluer et de le transformer avant de le connaître (et même après !). En fait ces « préposés », sans doute mieux nommés « ingénieurs-sanitaires », devront donc traiter les « poussières » et déchets résultant de la vie humaine, pour les recycler ou les détruire (pyrolyse ?), les cendres devant probablement être isolées dans des containers étanches (vitrifiées ?).

Pour prendre un autre exemple, le « cuisinier », qui sera plus un « cuisinier-diététicien », devra gérer l’environnement sanitaire de ses produits avec un soin extrême et penser toujours (1) que l’on ne gâche rien (puisque tout est si difficile à produire), (2) que toute matière, organique ou autre, doit être autant que possible recyclée, (3) que la nourriture n’est pas faite que pour le plaisir mais doit d’abord permettre de survivre dans des conditions diététiques idéales et (4) que la consommation ne peut se faire qu’en fonction des disponibilités prévues (on mangera les produits frais ou congelés / lyophilisés en fonction des plannings de production et des dates optimales de conservation).

De manière générale une profession très demandée sera celle d’« ingénieur-bricoleur ». En dehors de l’utilisation de l’imprimante 3D pour renouveler le petit outillage ou les meubles, il faudra réparer, faire fonctionner des machines complexes ou simples, fatiguées par l’usage ou simplement victimes de défaillances. On ne jettera (presque) rien sur Mars. Avant de mettre une machine en pièces ou au rebut, on cherchera à la réparer ou à la réutiliser d’une manière quelconque, en entier ou en partie.

Pour régler les rapports entre les gens il faudra (outre bien sûr la pratique de la psychologie) introduire l’argent et on aura donc aussi une banque (et un ou deux banquiers). On ne peut en effet envisager de soumettre des personnes différentes, dont le seul intérêt commun sera d’avoir choisi de résider sur Mars pendant (au moins) 18 mois, au même rythme de vie, ou de leur imposer les mêmes consommations. Pendant leur temps libre, certains voudront sortir à l’extérieur de là base aussi souvent que possible, d’autres seront heureux de rester à l’intérieur devant leur ordinateur. Certains voudront faire du sport, d’autres regarder des films, écouter de la musique, et probablement les trois en proportions variées. Certains solliciteront énormément les installations communes, d’autres très peu. Il ne faut pas non plus oublier que l’air respirable et l’eau seront des consommables coûtant fort cher (à la production et au recyclage) et qu’ils auront aussi un prix. La seule façon de gérer la situation et les tensions sera donc de donner un prix aux biens et services et de les faire payer. Cette monétarisation des relations sera aussi le moyen d’introduire dans la société les professionnels individuels qui auront choisi de tenter leur chance sur Mars en indépendants (en accord avec l’administration de la colonie), soit avant de quitter la Terre, soit une fois sur place. Leur succès sera matérialisé par les revenus qu’ils tireront de leurs services à la « Société d’exploitation de Mars », aux autres résidents ou à la Terre lointaine. Mais avant d’entreprendre, ils auront peut-être aussi besoin d’emprunter. D’autres résidents de leur côté auront peut-être envie d’investir. L’intermédiation bancaire sera pour eux indispensable.

Il faut, dit-on, « de tout pour faire un monde » et dans ce monde martien naissant il y aura aussi des artistes et des communicants (la dimension esthétique et émotionnelle de l’aventure étant une motivation capitale et la séduction une condition de sa continuation). Maintenant, comme la population sera très faible pendant longtemps (difficulté du voyage, du développement des abris viabilisés et de la production des consommables de base), il faut aussi envisager qu’une même personne exerce plusieurs métiers. En fonction de leur complexité et de la difficulté intellectuelle à les maîtriser, les Martiens seront donc, comme on dit parfois aujourd’hui, des « slashers ». Mars sera le monde de la souplesse de l’adaptabilité et de la créativité. Tout problème devra être traité, d’une manière ou d’une autre, car très souvent la vie, de soi-même et des autres, sera en jeu.

Lien vers le site APM :

http://planete-mars.com/un-modele-economique-pour-une-colonie-martienne-de-mille-residents/

Image à la Une : Essai de restitution de l’Abbaye de Thélème par Charles Lenormant, archéologue français (1840). On retrouve dans la base martienne, la même idée de lieu non fermé mais protégé de l’extérieur, aussi autonome et confortable que possible et facilitant les échanges entre “résidents”. 

Utopie, science-fiction, fantasy ; l’imagination est le moteur de notre action

Pendant la majeure partie de son histoire, l’homme a imaginé l’« ailleurs » en dehors de toute considération scientifique car le progrès était suffisamment lent pour être pratiquement imperceptible. L’essentiel était de mettre en place sur le papier des structures sociales et politiques permettant de mieux se représenter des relations personnelles et un état psychologique souhaités (l’Utopie de Thomas More) ou simplement utiles à la démonstration (l’Eldorado de Candide), la comparaison (les Lettres persanes) ou la critique (Les voyages de Gulliver). Le XIXème siècle a changé tout cela avec l’accélération des découvertes scientifiques. Les tendances technologiques extrapolées et ce que nous laisse entrevoir l’astronomie, ont donné une autre dimension au cadre dans lequel peut se déployer notre imagination et ce cadre lui-même fait l’objet de spéculations beaucoup plus riches et parfois exubérantes. Du fait de ce changement majeur, la production littéraire a elle aussi changé et on peut aujourd’hui distinguer plusieurs genres dont l’action se situe dans ce vaste « ailleurs » ci-dessus évoqué. L’utopie (ou la dystopie) c’est la société idéale (ou pervertie), sciemment située « nulle part » ; la science-fiction c’est une variation sur l’utilisation de nouveaux moyens technologiques, souvent dans des ailleurs de commodité mais parfois sur des planètes identifiées ; la « fantasy » (terme américain difficilement traduisible en Français) c’est une histoire dans un cadre onirique agrémenté de suggestions pseudo-scientifiques (pour le moment et peut-être pour toujours en dehors de nos capacités) avec souvent une pincée de magie.

La science-fiction connaît aussi des variantes selon le degré de vraisemblance. On dit qu’elle est d’autant plus « dure » (« hard ») qu’elle se rapproche de la réalité. Beaucoup de scientifiques s’y sont essayés, par exemple Robert Forward dans « The Flight of the Dragonfly » où il brode sur son idée de voile solaire (toujours plus d’actualité comme le montre le projet Breakthrough Starshot).  Dans cette catégorie d’ouvrages, ceux qui ont choisi la planète Mars pour cadre, se doivent d’être aussi réalistes que possible quant à l’environnement puisqu’il est de mieux en mieux connu. Omettre cet aspect reviendrait à rendre l’histoire racontée non crédible. Ainsi la planète Mars des « Chroniques Martiennes » de Ray Bradbury qui pouvait être une possibilité à l’époque où l’auteur l’a imaginée, ne l’est plus du tout aujourd’hui même si la qualité poétique de l’œuvre reste intacte. Les fameuses « Chroniques » sont de ce fait devenues une fantasy.

Richard Heidmann, diplômé de l’Ecole Polytechnique, diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de l’Aéronautique, ancien directeur à la SNECMA (l’un des concepteurs des moteurs d’Ariane puis directeur « Orientation Recherche et Technologie » du groupe) et fondateur de la branche française de la Mars Society (« Association Planète Mars »), vient précisément d’écrire « Alerte à Mars City », roman de science-fiction-dure se situant dans une centaine d’années sur Mars. Il décrit une future société martienne crédible technologiquement et déroule une histoire logique dans ce cadre technologique, et compte tenu des contraintes posées par l’environnement martien.

En 2143, un journaliste est envoyé en reportage d’investigation dans la colonie martienne qui compte alors une cinquantaine de milliers de personnes, pour tenter d’élucider des événements anormaux et incompréhensibles (on pourrait dire « des signes faibles ») peut-être liés à la prise de conscience des martiens de leur particularité et de leurs intérêts propres. Je n’en dirai pas plus mais ce qui est remarquable c’est la justesse de l’analyse psychologique. On peut tout à fait se mettre aussi bien dans la peau du journaliste que dans celle de ses hôtes. On entre ainsi facilement dans une histoire qui « tient la route » dans un milieu humain tout à fait spécifique qui ne peut être que celui de ces pionniers, vivant une expérience très différente de celle de leurs contemporains sur Terre mais qui partagent des sentiments évidemment universels. Le héros est très astucieux et réactif, un peu le Tintin du 22ème siècle, ce qui lui permet de déjouer les traquenards qui lui sont tendus. Il n’en reste pas moins que l’histoire pleine de rebondissements (causés en partie par l’évolution des sentiments entre le journaliste et sa guide martienne) prend plusieurs fois des tours imprévus et qu’on reste toujours dans le vraisemblable.

Un autre roman que vous pourriez lire en cette fin d’été est « Genèse martienne » de Jean-Marc Salotti, Professeur des universités en informatique à l’Ecole Nationale de Cognitique de l’Institut Polytechnique de Bordeaux, secrétaire du groupe de travail de l’ Académie Internationale d’Astronautique chargé de faire le point sur les missions martiennes habitées et d’établir une liste de recommandations pour les agences spatiales internationales, et également membre du Conseil de direction de l’Association Planète Mars. Ici il n’est pas question de société martienne car l’auteur traite de la première mission habitée. On est toujours dans la science-fiction-dure mais davantage dans sa variante technologie. L’histoire est une application de sa théorie de mission habitée qui est dérivée de celle de Robert Zubrin, fondateur de la Mars Society. Les contraintes essentielles ici mises en valeur sont l’atterrissage de masses lourdes, les difficultés de déplacement en surface et l’hostilité de l’environnement. On est presque dans l’actualité, celle que de courageux pionniers pourraient vivre dans dix ans si on décidait demain d’aller sur Mars. Ils sont deux et partagent une magnifique aventure dans des conditions extrêmement éprouvantes, tout à fait réalistes. On est très loin de la fantasy d’Andy Weir (« Seul sur Mars ») dont l’environnement technologique et planétaire ne peut être acceptée que par des personnes peu au fait des réalités. Les conditions extrêmes qu’ils affrontent suscitent leur courage, stimulent leur inventivité et exaltent les sentiments d’amitié et de solidarité.

Ces deux romans sont les meilleurs que j’ai jamais lus sur les sujets respectifs de la première mission habitée et de la société martienne naissante, et je ne le dis pas parce qu’ils ont été écrits par des amis. On attend un metteur en scène et un producteur. Qui se lance ?

Pour conclure, je pense que ces variations sur le futur dans le genre science-fiction-dure, constituent le nuage virtuel dans lequel se crée notre réalité de demain. Les esprits scientifiques et les ingénieurs ont besoin, comme les autres, de jouer, de visualiser et quoi de mieux pour réfléchir que d’imaginer une histoire utilisant les concepts sur lesquels on travaille de manière abstraite. De leur côté les lecteurs vont s’imprégner de ces concepts et certains d’entre eux vont les exploiter et les prolonger avec le point de vue et les connaissances qui leurs sont propres. Il suffit de quelques graines pour faire avancer l’humanité toujours plus loin.

lectures:

« Alerte à Mars City », Editions 2A, avril 2017 ;

« Genèse martienne, Objectif Mars », Editions Amalthée, 30 mai 2016;

Un autre livre, que l’on peut classer dans le domaine scientifique, est à lire :

« Embarquement pour Mars » (3ème édition), écrit par un collectif de spécialistes de Mars (dont Richard Heidmann, Jean-Marc Salotti et moi-même), tous membres de l’Association Planète Mars ; diffusé en Suisse par Payot. Il s’agit de décrire pourquoi on doit et comment on pourra aller s’établir sur Mars.

image à la Une: couverture du livre de Richard Heidmann

Ci-dessous: couverture du livre de Jean-Marc salotti

Le robot sera-t-il l’avenir de l’homme ?

Le robot humanoïde pourra-t-il un jour remplacer l’homme ? La question se pose aujourd’hui du fait des progrès importants que nous effectuons en informatique. En anticipant, on parle d’Intelligence Artificielle. En utilisant ce terme, ne prête-t-on pas à nos créations plus de qualités qu’elles n’en peuvent avoir et surtout qu’elles n’en peuvent acquérir ?

Sur le plan de l’exploration spatiale, les robots de ce type présenteraient l’avantage par rapport aux robots actuels, de pouvoir prendre des initiatives, de s’adapter à des situations imprévues et, par rapport à nous-mêmes, de pouvoir être adaptés plus facilement à des conditions environnementales qui nous posent problème : la pression atmosphérique, la composition gazeuse de l’atmosphère, la température, la gravité, les radiations, l’alimentation, la longueur des voyages, les conditions psychologiques découlant de l’éloignement, de l’exiguïté des lieux de vie, etc…

Depuis l’aube des temps, la vie terrestre se transmet selon des gènes, segments codants de brins d’ADN eux-mêmes constituants essentiels de nos chromosome(s). Nous avons compris que cette vie remonte à un seul (petit groupe) d’individu(s), notre Last Universal Common Ancestor (LUCA) qui a vécu il y a peut-être quelques 3,8 milliards d’années. Au-delà elle remonte à la cellule prébiotique et à ses éléments constituants, dont les premières molécules d’ARN. Si l’homme, à partir de son esprit, était à l’origine d’une nouvelle forme de vie, c’est à dire, plus précisément, d’un être auto-reproductible(1), conscient, doué de raison, capable de sentir, d’agir et de communiquer, il accomplirait un saut prodigieux, que seul l’Univers (certains diraient « Dieu ») a réussi à accomplir sur Terre (et peut-être nulle part ailleurs) à l’issue d’un processus de plusieurs milliards d’années. Il s’agirait en effet d’une vie utilisant d’autres éléments primordiaux, entièrement différents de ceux qui nous constituent, que j’ai évoqués, et qui nous animent. C’est imaginable mais est-ce possible ?

Il faut bien voir que pour le moment les robots sont des êtres programmés. Ils effectuent les tâches qu’on leur a demandé d’effectuer. A la limite, ils peuvent sembler exprimer des sentiments mais ces sentiments sont ceux qu’on leur a demandé de simuler en réponse à certaines incitations précisément décrites. Ils sont prévisibles et dépendants.

Le robot peut capter de l’information et peut l’utiliser mais il ne peut pas choisir et décider par-lui-même de faire ou ne pas faire, et ensuite d’interpréter en vue d’un objectif dont l’intérêt pourrait n’apparaître que fortuitement. Ce qui manque au robot c’est l’affect. C’est cela qui nous « anime ». Ce sont les sentiments en général et entre autres (avec toutes sortes de nuances) l’envie, la curiosité, la peur, l’admiration, l’estime de soi, la passion, toutes pulsions qui fondamentalement sont à la base de nos actions c’est-à-dire les leviers qui nous font in fine agir. Pour nous la finalité n’est pas établie entièrement par des données, pour les robots, elle l’est. Pour eux il n’y a pas de volonté propre de faire car il n’y a aucun intérêt à faire, aucune satisfaction à tirer de l’action, simplement un programme à dérouler.

Alors, toute la question est de savoir si nous pourrons jamais inculquer cette sensibilité(2), cette personnalité, cette âme à nos robots.Il s’agit non pas d’une progression quantitative mais d’un saut qualitatif. Si nous y parvenons ils deviendront les véritables enfants de notre esprit. C’est à dire qu’ils seront nos dignes continuateurs, non pas une mutation de notre espèce vers une nouvelle, puisqu’ils ne porteront jamais aucun de nos gènes mais ils seront néanmoins tout aussi proches de nous que les autres hommes de chair et de sang, comme les « draags » de la planète Ygam du magnifique film de René Laloux, « La planète Sauvage »(3), et nous pourrons alors sans état d’âme leur céder notre place dans toutes les aventures trop difficiles que nous rêverions d’entreprendre. Ils seront dignes d’être considérés comme nos égaux et comme avec d’autres êtres humains, nous pourrons vivre à travers leur sensibilité ce qu’ils vivront et qu’ils nous transmettront.

Cette évolution nous ouvrirait des domaines d’exploration absolument fantastiques. Nous pourrions par l’intermédiaire de ces créatures, nos créatures, vivre dans l’enfer de Vénus ou les nuages de Jupiter, aller jusqu’à Proxima Centauri en « état déconnecté » (« switched off ») et visiter ensuite des planètes sans atmosphère respirable tant que nous pourrons exploiter sur place l’énergie diffusée par l’étoile étrangère. Doués de sensibilité et de sentiments, ces enfants de notre intelligence partageraient avec nous non seulement leurs études scientifiques et leurs reportages documentaires mais aussi leurs odyssées et les romans de leurs aventures.

Je rêve…Nous ne savons pas vraiment comment insuffler l’esprit à nos créatures(2). Le saurons-nous jamais ? En attendant, continuons notre chemin. Avoir des assistants de plus en plus compétents, des prolongements de plus en plus habiles (suite du silex taillé primitif et de tous nos outils) est aussi, pour nous, une grande satisfaction. N’ayons surtout pas peur du progrès et des possibilités considérables d’épanouissement qu’il nous offre.

Image à la Une : image du film de René Laloux, La Planète Sauvage. Les draags conçoivent leurs enfants par union de leurs esprits.

Note et Liens :

(1) Une différence essentielle du robot humanoïde avec l’homme restera le mode de « production ». Il n’y aura pas de fusion sexuée. Le robot humanoïde sera fabriqué à l’extérieur de ses « géniteurs », en usine, laboratoire et atelier (et non pas dans une matrice féminine à partir de la division des cellules d’un ovocyte fécondé) et il aura dès sa « naissance », sa taille adulte. L’apprentissage n’accompagnera pas la croissance mais sera déchargée (« unloaded ») dans l’objet. Le mode de production humain qui impose affectivité et proactivité (le robot me semble devoir être totalement passif lors de l’apprentissage), n’est-il pas indispensable à l’émotivité, à la sensibilité et au caractère de la personne ?

(2) http://emoshape.com/ Une société britannique qui veut apprendre aux robots à comprendre et réagir aux sentiments humains. Notez que cela ne signifie pas que les robots puissent ressentir ou plus précisément, générer en eux-mêmes ces sentiments.

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Planète_sauvage Le film date de 1973. Il a un peu vieilli dans la technologie de l’animation mais il ne faut pas s’arrêter à cet obstacle. Les dessins de Topor sont une succession de petits chefs-d’œuvre oniriques. Il n’est pas dit dans le film que les draags sont des robots mais, vus leur mode de reproduction, je suppose fortement qu’ils le sont !

Lire: “Je cherche à comprendre… les codes cachés de la nature »” de Joël de Rosnay (éditions “Les liens qui libèrent”, octobre 2016)

Les Tables de la Loi

Les règles qui s’appliquent à une société quelconque doivent évidemment tenir compte de son environnement. Il en ira sur Mars comme ailleurs. L’Universel sera tempéré, aménagé, en fonction des Circonstances de la vie sur la Planète-rouge, qui sont, comme vous avez pu le remarquer, très particulières. A partir de là on peut envisager ce qui sera écrit sur les « Tables de la Loi » locales. Il y aura pour les Martiens beaucoup d’obligations et quelques droits.

La première règle sera le droit au retour sur Terre. Tout arrivant sur la planète et aussi sa famille, devront avoir un billet gratuit pour exercer le choix de revenir vivre sur leur planète d’origine. Ce n’est pas une disposition de confort mais une nécessité sociale. Sans ce droit qui donc voudrait partir sinon quelques inconscients ? Mais ce droit va beaucoup plus loin. Il est la condition d’un traitement décent sur Mars. En cas de proposition de travail ou de traitement jugé inacceptable, tout résident martien pourra revendiquer cette liberté et, soit exercer son droit au retour, soit obtenir une proposition qui lui semblerait convenable. Ce droit est en fait un élément constituant essentiel de liberté et de rétablissement de l’équilibre dans les relations économiques.

La deuxième règle sera l’obligation de respecter les normes d’hygiène et de recyclage imposées par la communauté. Le danger de déséquilibre microbien sera en effet considérable dans un volume viabilisé petit et isolé et les conséquences de gâchis d’éléments organiques aussi bien que d’éléments manufacturés seront extrêmement dommageables*. Tout contributeur à cet environnement aura une responsabilité très forte à son maintien en bonnes conditions, beaucoup plus, proportionnellement, qu’un homme sur Terre qui ne représente individuellement qu’une partie infime d’un tout et qui peut compter sur un effet tampon immense.

*Le contrôle par des moyens “naturels” de l’équilibre de cet environnement microbien est l’objet de la recherche MELiSSA dont j’ai parlée dans d’autres articles de ce blog.

La troisième règle sera l’obligation d’effectuer la tâche confiée par la communauté, pour laquelle le séjour sur Mars aura été contracté. On est dans le même esprit que précédemment. Une personne dans une petite communauté a, par son action ou son inaction, un impact beaucoup plus grand sur celle-ci qu’un homme sur Terre perdu au sein d’une humanité de 7 milliards d’individus. Si l’on compte sur quelqu’un, on ne pourra s’offrir le luxe de sa défaillance. Il faudra bien sûr tenir compte des circonstances mais une personne responsable devrait au moins avertir ses compagnons aussitôt que possible de tout problème professionnel qui surviendrait et dont il serait conscient.

La quatrième règle sera l’obligation de respecter les contraintes de sécurité imposées par la communauté. Compte tenu de l’environnement martien, toute action mettant en danger la sécurité de la Colonie pourrait avoir des conséquences encore plus catastrophiques que de manier des substances toxiques ou explosives sur Terre car elle pourrait mettre en péril la poursuite même de l’établissement de l’homme sur Mars. Les protocoles de sécurité, à commencer par ceux d’entrée et de sortie des éléments viabilisés de la base, devront être scrupuleusement respectés.

La cinquième règle sera le devoir d’assistance à toute personne en détresse. Chaque vie humaine sur Mars sera précieuse, non seulement moralement mais aussi pratiquement, pour les raisons déjà exposées. Il n’y aura donc pas de sortie en solitaire, pas de sortie sans vérification préalable du fonctionnement des scaphandres, pas de sorties en période dangereuse ou douteuse (annonce de tempêtes de poussière ou de vent solaire) et celles qui devront avoir lieu la nuit seront exceptionnelles.

La sixième règle sera l’obligation d’accepter les contrôles médicaux, y compris psychologiques, et les traitements qui seront demandés par la communauté. Selon le principe déjà énoncé, la communauté aura besoin de tous et son intérêt sera de tout faire pour éviter qu’un de ses membres la mette en danger.

La septième règle sera le droit de chacun à l’oxygène, à l’eau, à la nourriture, aux soins vitaux et à un espace vital minimum. L’air que l’on respirera, l’eau que l’on boira, l’espace que l’on occupera ne seront pas des biens libres. Ils seront difficiles et coûteux à produire/à construire et à entretenir. Il faudra les faire payer par les utilisateurs pour éviter les gaspillages mais d’un autre côté on ne pourra pas envisager d’en priver des résidents puisque ce serait les condamner à mort. Une aide (un crédit ?) devra donc être donné à ceux qui ne pourraient se payer continûment ces « commodités » (alors qu’ils auraient dû en principe le pouvoir, d’après l’examen de leur candidature avant de quitter la Terre). On devra cependant demander un travail en contrepartie (dans la mesure où la santé de la personne le permettra).

La huitième règle sera le respect de la vie privée. Les contraintes de vie en commun et des risques encourus seront d’autant plus lourdes qu’il faudra que l’on donne à chacun un droit à la vie privée autant qu’il sera possible en dehors des obligations posées par ces contraintes. C’est une condition indispensable pour que la vie en promiscuité relative soit supportable. Cela implique en particulier la liberté d’opinion et de communication avec la Terre. Il ne saurait être question pour autant de tolérer quelque pression, quelque prosélytisme que ce soit. La liberté de chacun s’arrêtera strictement là où elle pourrait empiéter sur celle d’autrui. Dans cet esprit les personnes faibles devront être protégées de tout harcèlement et tout signe extérieur d’appartenance à une idéologie jugée dangereuse devrait être strictement banni (la société martienne sera évidemment une société laïque). Les Martiens ne vivront pas sur Terre et il faudra tout faire pour éviter d’importer sur Mars les conflits terrestres.

La neuvième règle sera le droit à l’accès aux bases de données de la Terre et de la Colonie. La créativité et simplement le bon fonctionnement de la base requerront un accès aussi totale et rapide que possible à toutes données existantes. Cependant, comme dit ci-dessus, des restrictions imposées pour la sécurité seront inévitables. L’administration de la Colonie devra connaître l’identité des utilisateurs des réseaux de communication (interdiction des pseudo et accès à internet restreint aux seules identités vérifiées). Cela rendra impossible la consultation régulière des sites dangereux et permettra éventuellement de remonter aux causes des problèmes.

La dixième règle sera l’obligation de respecter l’environnement de la planète hôte. Mars est une planète fragile, en quelque sorte moribonde. Il n’est pas question de la brutaliser. Le passé des Terriens doit les inciter à ne pas recommencer le gâchis et les destructions perpétrés sur Terre. D’autre part, l’étude de Mars restera pendant très longtemps un objectif essentiel et précieux pour l’humanité. Il conviendra donc de préserver au maximum la virginité de ce nouveau monde. Ceci implique non seulement un recyclage aussi parfait que possible (principe de non-pollution) mais aussi le renoncement à tout projet de terraformation (toujours porté par l’hubris de quelques-uns de mes amis).

Voici donc mes « dix-commandements ». Comme je ne prétends pas me comparer à l’auteur des originaux d’il y a près de quatre mille ans (cf. image à la Une), j’accepte leur discussion !

Image à la Une :

Détail du code des lois d’Hammourabi, daté d’environ 1750 avant JC, gravé sur une stèle taillée dans un monolithe de basalte de 2,25 mètres de haut (Musée du Louvre). On peut imaginer que les premiers Martiens auront à cœur de marquer leur arrivée sur leur nouvelle planète par un monument quelconque. Une stèle de ce genre serait une excellente idée (et il y a beaucoup de basalte sur Mars)! Voir photo de la stèle entière, ci-dessous. Crédit image : Mbzt — CC BY 3.0https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16931676

NB : Le code d’Hammourabi comprend 282 articles. Il n’est pas le premier code juridique. Le plus ancien dont nous ayons trace est celui du roi sumérien Ur-Nammu (vers 2100 avant JC) mais la stèle du roi babylonien Hammourabi est plus spectaculaire. En se plaçant strictement sur le plan du format, les fameux “Dix commandements” transmis par Moïse aux Hébreux (avant l’an 1000, peut-être vers 1300 avant J.C.), dans leur concision “lapidaire”ont évidemment beaucoup plus de force et devraient (comme ici) rester une source d’inspiration.

Partir pour Mars à la recherche du bonheur (2 – satisfactions)

La semaine dernière je vous ai présenté les aspects négatifs qu’entrainerait pour l’homme le choix de vivre sur Mars. Il est certain que si on s’arrêtait là, il y aurait peu de volontaires…mais ce n’est pas le cas. On le voit lorsqu’un projet aussi fou que Mars-One, impliquant des vols sans retour, est plébiscité par des centaines de milliers de personnes. Qu’est-ce donc qui suscite un tel enthousiasme ?

Il s’agit d’abord de participer physiquement à la découverte d’un monde nouveau et je pense que l’homme a dans ses gènes une pulsion de curiosité, de besoin de comprendre, qui concerne tout ce qu’il peut appréhender par sa raison et au plus près, par ses sens. Pendant longtemps, sauf pour quelques esprits particulièrement imaginatifs, audacieux et brillants, (Giordano Bruno, Bernard le Bouyer de Fontenelle), la surface du globe terrestre était le seul domaine possible où pouvait s’exprimer le monde des hommes, les astres n’étant que des objets périphériques appartenant au domaine des dieux et donc par nature, interdits à la vie « ordinaire ». Ce n’est que depuis les derniers siècles et surtout depuis la fin du 19ème (Camille Flammarion, Constantin Tsiolkovski) que l’on pressent une nouvelle vague d’exploration et d’expansion, dans le même esprit qu’à l’époque des Grandes Découvertes, « to boldly go where no man has gone before » (selon les belles paroles introductives de chaque épisode de la saga Star Trek). Dans cette perspective Mars s’impose comme la première étape et comme la première source de satisfaction de ce besoin profond.

Il s’agit ensuite de pénétrer les terres les plus vierges que l’on puisse concevoir. Mars est un monde dont la surface est restée intacte, où très probablement nulle vie « supérieure » (au-delà de l’équivalent des bactéries) ne s’est manifestée jamais. On le voit bien à certaines structures d’apparence fragile restées en équilibre depuis qu’elles ont été formées par les forces primaires de la nature, les volcans, les torrents, les tempêtes, le passage du temps.  Cette possibilité de parcourir ce monde pour la première fois, présente pour beaucoup quelque chose d’exaltant comme de contempler dans le silence les ondulations du sable des grandes dunes de nos désert, leur étendues pierreuses ou leur canyons desséchés (même si leur apparente virginité n’est en fait que la rareté de la présence de l’homme). Le monde de Mars est aride et ses paysages sont austères mais ils sont aussi beaux et grandioses que peuvent l’être ceux de nos grands déserts. On peut se laisser prendre de vertige et de pensées mystiques devant les montagnes du Hoggar ; on ressentira les mêmes appels et les mêmes émotions devant la hauteur des parois du rift immense de Valles Marineris. L’attrait sera considérable pour les habitants d’une planète saccagée, surpeuplée et suractive.

Il s’agit aussi de relever les défis les plus difficiles que l’on puisse se lancer tant sur le plan du caractère que des moyens technologiques. Rien ne sera facile sur Mars mais le simple fait de survivre dans cet environnement extrême sera en soi une réussite extraordinaire, à savourer continûment. L’homme sur Mars aura à sa disposition toutes sortes d’outils, d’instruments, de logiciels et de machines, robotisées ou non, provenant de technologies anciennes aussi bien que nouvelles, qu’il sera constamment incité à améliorer et à développer, plus qu’aucun autre homme resté sur Terre et non sollicité par un environnement aussi exigeant que le sien. Il sera « à la pointe » de la connaissance et du progrès et pourra apprécier et profiter directement de toute amélioration ou nouveauté engendrées par son imagination dans la mesure où (et d’autant plus que) son ingéniosité le lui permettra. En fait, en dehors de l’indisponibilité de machines intermédiaires ou de matières temporairement impossibles à produire sur Mars, ses seules limites seront ses propres capacités intellectuelles et physiques (et le temps nécessaire à se faire livrer un élément manquant depuis la Terre, pourvu qu’il ne soit pas trop massif).

Il s’agit encore de vivre au sein d’une communauté d’exception. Dans sa vie quotidienne le Martien ressentira la fierté et le plaisir de se trouver dans une société de pionniers. La première Colonie martienne sera la fleur de l’élite intellectuelle de la Terre, composée de personnes qui auront été choisies en fonction non seulement de leurs qualifications techniques ou scientifiques mais aussi de leur force de caractère et de leur aptitude à vivre en société. Bien entendu ces qualités ne seront pas génétiquement transmissibles et la qualité de la société évoluera avec les générations mais on peut imaginer que la première sera soucieuse de donner la meilleure éducation à ses enfants et le pourra. Elle sera un modèle pour les suivantes et ce modèle devrait s’imposer compte tenu de la nécessité résultant de tous les dangers environnants. Sur le plan strictement intellectuel, la mission d’éducation sera facilitée par la très haute capacité de tous dans des domaines complémentaires et couvrant tout l’éventail des activités humaines car la présence et l’exercice de ces métiers ensemble sur Mars sera une nécessité pour le maintien et le développement des infrastructures et le bon fonctionnement de la communauté.

Il s’agit enfin de jouir d’une situation extraordinaire, où aucune génération précédente d’hommes ne se sera trouvée, d’être au sommet d’une projection vers le futur et l’infini. Lorsqu’il donnera la vie, le nouveau Martien aura le sentiment de participer à la création d’une nouvelle branche de son espèce, la plus prometteuse et chargée d’espérance. Tous ensemble, ces Martiens auront le sentiment de porter la mémoire de la Terre et, par leur vie même en dehors de leur planète d’origine, d’en être la bouture, la seconde chance potentielle. Ce sentiment pourra être renforcé par l’existence et le maintien sur Mars d’un conservatoire de l’image des trésors de la Terre (fermes de serveurs informatiques, dont la pollution thermique n’aura aucune conséquence négative) et du plus grand nombre possible de ses graines ou semences (Global Seed Vault, comme celui du Svalbard).

Mars sera donc à la fois un immense laboratoire, une arche de Noé, une université, une pépinière d’innovations et de nouvelles entreprises pour les porter et, par la douceur, l’intensité et la qualité de ses relations humaines, une véritable Abbaye de Thélème. Comme toujours dans un choix, les candidats au départ et surtout ceux qui voudront rester dans le nouveau « Nouveau-monde », devront « peser le pour et le contre ». Comme on l’a vu les « contre » ne sont pas négligeables mais les « pour » que nous venons de présenter, apparaîtront tellement importants que suffisamment d’hommes (et de femmes !) devraient accepter les premiers (les “contre”) qui deviendront simplement des « moins », insister pour surmonter les difficultés, persévérer dans cet environnement hostile jusqu’à l’humaniser suffisamment et que les seconds (les “pour”)  devenus des « avantages » s’affirment comme des évidences.

Image à la Une : Contemplation du Mont Sharp (cratère Gale), photo de Curiosity (Mastcam) crédit image NASA/JPL-CalTech/MSSS 

Partir pour Mars à la recherche du bonheur (1- contraintes)

Comme ceux qui me lisent régulièrement l’ont sans nul doute déjà remarqué, j’appelle de mes vœux les plus fervents l’établissement de l’homme sur Mars. Je voudrais maintenant vous convaincre que la décision de partir répondra chez beaucoup à la recherche du bonheur. Je pense d’ailleurs que ce sera la vraie raison, profonde, d’une telle décision. La notion de bonheur est vague mais dans le cas présent, elle devrait correspondre à la satisfaction d’une pulsion immédiate et à la contemplation d’une vision à long terme. La pulsion c’est celle qui anime tout homme qui cherche à « comprendre ». En allant sur Mars, il s’agit de découvrir un nouveau monde et de le comparer à la Terre pour chercher à en percer les secrets et notamment ceux qui concernent l’émergence de la vie. Quoi de plus passionnant ? La vision c’est celle, pour chaque voyageur, de participer éventuellement, selon son choix, à une aventure extraordinaire, dans la ligne de celle que vécurent les pionniers européens qui partirent « vers l’Ouest » ouvrir une « nouvelle frontière », pour développer une nouvelle société dans le cadre de laquelle, il (se) donnera à lui-même et à l’espèce humaine, une « seconde chance ». Quoi de plus exaltant ?

Le problème est de savoir si cette pulsion et cette vision suffiront pour que des hommes se portent candidats à un voyage aussi dangereux, à un exil aussi lointain et acceptent de prendre des risques aussi importants puisque vitaux. Ce sont eux que nous allons considérer cette semaine. Ce n’est pas trop difficile car, contrairement aux colons qui autrefois partaient sans (presque) rien savoir de ce qui les attendait, ces risques ou ces points négatifs, aujourd’hui on les connaît.

Il s’agit d’abord de l’isolement. Au début le « village » humain sur Mars sera petit et les relations sociales de proximité à la fois réduites et intenses avec, de ce fait, de nombreuses possibilités de frictions. Le corollaire de l’isolement sera l’éloignement. Les colons n’auront la possibilité de revenir sur Terre qu’à des dates très espacées, de plus de deux ans (en fonction de la position respective de chaque planète sur son orbite) et après un voyage de plusieurs mois (minimum trois). Les communications radio et vidéo pallieront cet inconvénient mais la distance combinée à la vitesse de la lumière fera que les conversations directes seront entrecoupées d’un « time-lag » de 3 à 22 minutes dans chaque sens. L’impossibilité de liaison physique avec la Terre entre deux révolutions synodiques aura des conséquences pour les pièces de rechange. On pourra certes faire des réparations et remplacer des pièces en les reproduisant par impression 3D mais cela aura quand même des limites, surtout au début de la colonie (les matières utilisées supposent le développement de toute une industrie chimique, d’une industrie minière et d’une métallurgie, avec des degrés de pureté extrêmes).

L’environnement sera dangereux. Il faudra constamment s’en protéger. L’air extérieur sera irrespirable (absence d’oxygène et très faible pression) et contiendra des éléments toxiques (gaz carbonique, poussières très fines, sels de perchlorates). Le port du scaphandre sera obligatoire en extérieur ce qui pourra être considéré comme une gêne (ne serait-ce que pour passer sa main sur son visage !). Toute perforation de cette protection aura des conséquences graves et les procédures de sortie et de rentrée dans les bases seront longues et fastidieuses mais devront évidemment être scrupuleusement respectées (et les ballades en solitaire seront exclues !). Dehors il fera froid. Pendant la journée cela ne posera pas problème car la température pourra osciller autour de zéro degré Celsius mais pendant la nuit on atteindra facilement les -80°C (c’est le cas aujourd’hui dans le Cratère Gale). Il ne sera pas impossible de se protéger de ces températures extrêmes mais cela implique une importante consommation d’énergie (risque de panne ou de réserve insuffisante) donc des sorties courtes aux heures les plus froides et il ne sera pas question d’envisager une nuit entière « dehors ». L’exposition aux radiations spatiales représentera une autre contrainte. Les « Martiens » ne seront pas plus exposés que le sont les astronautes dans l’ISS mais ils seront quand même susceptibles de recevoir sans beaucoup de préavis (quelques heures) les rayonnements peu atténués des tempêtes solaires (protons). Ils devront donc se soucier avant chaque sortie, de la météo de notre étoile, porter sur eux un compteur de dose de radiations reçues et éventuellement pouvoir se mettre rapidement à l’abri dans des bunkers judicieusement répartis dans les régions qu’ils parcourront.

L’espace habitable sera limité. Les locaux de secours, juste mentionnés, seront exigus, d’un volume juste suffisant pour y passer le temps de la tempête (quelques heures, un jour ?). La base sera évidemment plus vaste, autant que possible. Elle devra l’être pour que la vie en commun soit supportable et pour abriter les différentes fonctions qui devront être assurées, sans oublier les laboratoires, les ateliers, certaines zones de stockage et les espaces de détente. On peut imaginer un ensemble de dômes de dix à vingt mètres de diamètre maximum (on ne peut envisager davantage compte tenu de la masse des structures) et de couloirs les reliant. A l’intérieur de ces dômes il faudra faire pousser des végétaux, cultiver des algues (spirulines) et sans doute faire ruisseler de l’eau (pour le plaisir). La couleur et l’eau manqueront en effet cruellement à un paysage ocré et aride (que l’on verra au travers de fenêtres protégées ou plus vraisemblablement sur des écrans captant les images de l’extérieur en temps réel). Au-delà de l’aspect visuel, l’alimentation de tous les jours risque d’être monotone. En effet il faudra « faire avec » les ressources locales et si on peut certes imaginer des serres (d’une surface estimée à 200 m2 par personne), elles devront être aussi « compactes » que possible et la variété des cultures sera faible, fonction du nombre des habitants, permettant les alternances d’espèces. Ces cultures devront être pratiquées avec le plus grand soin, très probablement en hydroponie pour faciliter les contrôles. Des épidémies pourraient frapper tout ce petit monde. Il faudra donc le cloisonner par petites surfaces et éviter l’intrusion de vecteurs de contamination. Les plantes sur Mars seront manipulées par des robots et davantage à regarder à travers des vitres qu’à caresser (sauf les quelques plantes d’agrément que l’on pourra faire pousser dans les lieux de vie).

Le risque de dérèglements microbiens existera aussi bien sûr pour les humains. Le plus grand soin devra présider au nettoyage et au recyclage de toutes les surfaces et de tous les volumes (qui devront être accessibles et modulaires) ainsi qu’aux équilibres microbiens et aux interactions des divers microbiotes au sein du microbiome commun de la Colonie. Comme on devra déjà donner beaucoup d’attention aux microbiotes des êtres humains, les animaux ce sera pour plus tard lorsqu’on pourra mieux contrôler leurs microbiomes spécifiques. Les soins à donner aux hommes seront assurés au mieux grâce notamment à la télémédecine mais il ne pourra y avoir d’intervention chirurgicale en direct par ce moyen compte tenu du “time-lag” entre la Terre et Mars. Il faut espérer qu’il y aura quelques bons médecins sur place et aussi qu’ils disposeront des stocks de médicaments  et des instruments d’intervention adéquats.

L’énergie sera difficile à obtenir car bien sûr il n’y aura pas de pétrole, ni suffisamment de vent ou d’eau courante pour actionner des turbines. Les seules possibilités proviendront du soleil, de l’atome et de la géothermie. Elle sera aussi précieuse car aussi essentielle pour la préservation de la vie que les diverses protections déjà mentionnées. Aucune panne ne sera acceptable au-delà d’un temps minimum de sécurité et ce minimum sera élevé pendant la nuit (froid) et les tempêtes de poussière qui pourront durer plusieurs mois. Il y aura bien sûr des redondances mais les systèmes d’alimentation (pompes, batteries, circuits) ou de régulation (jauges, radiateurs) fonctionneront dans des conditions extrêmes, tout à fait inhabituelles.

Les hommes qui iront sur Mars devront être des adultes responsables. Ils devront « faire face ». Dans une petite communauté « loin de tout », pas question de se défausser ou de se lamenter. Il sera souvent question de vie ou de mort, toujours de réactivité et d’inventivité. Mars sera un milieu particulièrement exigeant. Il n’y aura pas d’excuse ni de pardon. Les règles de sécurité seront donc strictes et il faudra absolument les respecter. Enfin vivre sur Mars sera un choix qui oblige et qui engage. L’environnement gravitaire est différent de celui de la Terre et comme nous l’avons vu, rien ne pourra vraiment empêcher la divergence entre populations terriennes et martiennes sur ce plan. Un Martien ayant vécu plus de dix ans sur sa nouvelle Terre ou né sur place, aura le plus grand mal à supporter la vie dans l’environnement d’une gravité terrestre dans l’hypothèse d’un retour. Il faudra choisir.

La semaine prochaine je vous parlerai de ce qu’on peut mettre sur l’autre plateau de la balance. Ne vous inquiétez pas, il y a aussi du « pour » et, pour beaucoup de Terriens, son poids sera tellement importants qu’il n’y aura pas à hésiter !

Image à la Une :

Quelque part en surface de Meridiani Planum, photo prise par le rover Opportunity, crédit NASA.