Mars, le monde le moins hostile à l’homme, après la Terre

Une fois arrivés sur Mars, les astronautes seront relativement à l’abri des rigueurs de l’Espace puisque leur exposition aux radiations sera considérablement atténuée (voir billets précédents). De ce point de vue, pendant une mission de durée « normale » (18 mois en surface), ils devront surtout veiller à se protéger des Solar Particle Events (« SPE »). Pour ce faire, ils devront être attentifs aux alertes envoyées à la vitesse de la lumière par des robots d’observation situés en orbite du soleil dans la région de Mercure ou, simplement (préavis plus court), depuis la Terre. Rappelons que les particules énergétiques solaires (« Solar energetic Particles », « SeP ») constitutives de ces SPE voyagent à des vitesses élevées mais nettement inférieures à celle de la lumière puisqu’elles ont une masse et que les photons n’en ont quasiment pas. Les astronautes auront donc le temps (plusieurs heures, un jour) pour prendre leurs dispositions afin de se protéger davantage (c’est-à-dire ne pas rester en scaphandre à l’extérieur de leur habitat ou d’un endroit bénéficiant d’un écran suffisant).

Cependant leur séjour sur Mars les exposera aussi à quelques autres risques spécifiques, notamment ceux des sels de perchlorates et de la poussière.

Les perchlorates, sels dont le radical est constitué de chlore et d’oxygène (ClO4), sont goitrogènes et toxiques pour la glande thyroïde. Ils sont abondants en surface (d’après les études effectués sur les différents sites d’atterrissage de sondes et de laboratoire mobiles) à des concentrations allant de 0,5 à 1%. Ils pourraient provenir d’éléments du sol contenant du chlore, oxydés par de l’oxygène provenant de silicates, sous l’effet de la lumière (ou des UV) en présence de certains métaux (photocatalyse). Toujours est-il qu’il faudra s’en protéger, c’est-à-dire éviter d’en faire rentrer dans les habitats. Des sondes dans les sas devront tester l’air après chaque opération d’entrée ou de sortie. Ces sas devront être équipés d’aspirateurs puissants et de compacteurs de poussière. Il faudra aussi éviter de pénétrer en scaphandre dans les rovers pressurisés. Il sera souhaitable de laisser son scaphandre à l’extérieur, collé à la coque des véhicules ; on pourra y accéder par une ouverture dorsale en liaison avec l’intérieur du véhicule. Sur le plan anecdotique, il est impensable de cultiver des pommes de terre dans un sol martien non traité comme le fait le héros du film « Seul sur Mars ». Les cultures se feront, du moins au début, hors sol, en utilisant le procédé d’hydroponie.

La poussière est omniprésente sur Mars. Elle résulte des impacts de météorites et d’une érosion (eau, vent surtout), active sur des milliards d’années, et de l’aridité. La sécheresse fait ressembler les endroits les plus humides aux endroits les plus secs du désert d’Atacama (10% d’humidité dans le sol, au mieux, dans le cratère Gale). L’atmosphère est certes relativement humide (jusqu’à 60% d’humidité relative relevée par l’instrument dédié de Curiosity dans le cratère Gale) mais la densité de l’atmosphère étant très faible (pression de 0,006 bar), les quantités d’eau en valeur absolue sont faibles. Le résultat c’est que l’humidité n’est plus suffisante depuis au moins des dizaines de millions d’années pour agglomérer la poussière et que le vent la transporte tout autour de la planète (tempêtes pouvant durer des mois). Ceci a trois conséquences, les grains de poussière très fins (de l’ordre du micron et moins !) sont abondants, l’électricité statique est très forte et les particules ont tendance à « coller ». Il y a « de tout » dans la poussière puisque elle est mélangée en permanence par le vent sur toute la surface de la planète, et en particulier ces sels de perchlorates mentionnés plus haut. La petite taille des grains impose un filtrage serré car il faudra éviter que les astronautes les respirent (silicose outre leur toxicité). Les combinaisons devront être traitées par des produits antistatiques…et les astronautes devront éviter de se « rouler dans la poussière » ou encore de se faire envelopper par les « dust-devils », tourbillons de vent fréquents en surface de Mars. On peut ici noter un avantage de Mars par rapport à la Lune : le vent a permis un certain émoussement des particules qui sont ainsi moins agressives si on les respire.

Quels seront les autres risques pour un astronaute ?

Ils auront tendance à développer des pathologies liées au port fréquent du scaphandre. Cette protection est évidemment essentielle pour toute sortie en surface et de tels vêtements même s’ils sont soigneusement nettoyés après chaque utilisation, seront humides à l’intérieur et donc sujet à moisissure et prolifération bactérienne. Par ailleurs ils pourraient occasionner des irritations cutanées du fait de frottements continus.

Un dernier type de risque peut être envisagé mais semble devoir être écarté, celui d’un excès de deutérium. Mars a perdu à plusieurs reprises son atmosphère dans l’espace car sa masse, là où elle est située dans le système solaire, ne peut retenir durablement plus d’éléments légers que ceux qu’elle retient aujourd’hui. Une des conséquences, c’est que les éléments les plus légers sont dans un rapport moins élevé que sur Terre par rapport aux plus lourds. Notamment le ratio des molécules d’eau (glace) contenant du deuterium au lieu d’hydrogène (« HDO » soit 2H20) donc “eau alourdie” sinon “eau lourde”, y est nettement plus élevé. Il est d’environ 5 fois la moyenne de l’eau océanique terrestre, « SMOW », en surface, et de 1 à 2 fois dans le sous-sol immédiat (héritage probable d’un océan global dans l’hémisphère Nord de la planète). L’eau est toujours de l’eau mais quel effet ce ratio d’eau « lourde » aurait-il sur l’organisme humain qui le consommerait sur une longue période? Des médecins m’ont répondu qu’il ne devrait pas être négatif.

Il reste une autre interrogation mais elle est peut-être mineure, il s’agit des conséquences des 0,38g de gravité martienne sur l’organisme humain. Il y a bien gravité sur Mars, ce qui est bien préférable à l’apesanteur mais cette force est-elle suffisante pour un organisme habitué à une gravité plus forte ? Il faudra un certain temps (plusieurs missions avec retour sur Terre) pour le savoir.

En conclusion on peut penser qu’il n’y aura pas de problème pour les premières missions habitées mais qu’une installation permanente requerra une préparation d’un autre niveau (ce qui condamne ipso facto les projets tels que Mars One qui envisagent des vols sans retour).

Lien :

Pour l’eau martienne : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1029/2009JE003437/epdf

 Image à la Une : extrait de la bande annonce du film Seul sur Mars, réalisation Ridley Scott, production Kinberg Genre et Scott Free Productions.

Le temps qui passe

L’entreprise Vaucher Manufacture Fleurier m’a invité à une réflexion sur le temps martien à l’occasion de Baselworld 2016 (17 au 24 mars) où elle exposera une horloge martienne (voir aussi ses flyers). Je voudrais vous en faire part.

Les données du problème sont les suivantes : Mars a des journées un peu plus longues que la Terre puisqu’elle tourne sur son axe en environ 24 heures 39 minutes (2,75% plus lentement que la Terre); elle a aussi des années plus longues puisqu’on y compte environ 668,59 jours martiens (qu’on appelle « sol »), ce qui fait environ 687 jours terrestres (plus exactement 686,97) ; enfin ses saisons sont de durées inégales car son orbite est très « excentrique » à la différence de celle de la Terre qui est quasiment circulaire (206 millions de km au périhélie et 249 millions de km à l’aphélie). Cela implique que la vitesse de circulation de Mars sur son orbite est nettement plus grande lorsqu’elle se rapproche du soleil (26 km/seconde au périhélie) que lorsqu’elle s’en éloigne (21km/sec à l’aphélie). Rappelons que dans l’espace, entraînées par la gravité, les planètes « tombent » sur le soleil mais sans jamais l’atteindre du fait de la force centrifuge qui résulte de leur vitesse.

Les questions qui m’étaient posées par Vaucher étaient de savoir si sur Mars on devrait adopter un système de mesure du temps propre à la planète ou conserver les normes terrestres. Les réponses ne sont pas évidentes. Pour les donner on peut distinguer le temps court (le jour) et le temps long.

Pour le temps court le choix se pose de conserver la seconde terrestre ou d’adopter une « seconde martienne ». Selon la « jolie » définition de 1997, la seconde (terrestre) est un multiple de la période de l’onde émise par un atome de césium 133 lorsque l’un de ses électrons change de niveau d’énergie (définition à laquelle on a voulu ajouter en 1997 qu’il s’agissait d’un atome au repos à la température de 0°K). Une seconde martienne comprendrait donc un nombre légèrement plus élevé de telles oscillations que la seconde terrestre. Si on choisit la deuxième option (seconde martienne) on obtient exactement 24 heures dans un « sol » mais on a des secondes, des minutes et des heures qui sont toutes un peu plus longues que leurs homologues terrestres (2,75%). C’est très bien pour les robots et les hommes qui un jour se trouveront sur Mars mais c’est beaucoup moins bien pour leurs correspondants sur Terre ou pour leur correspondance avec la Terre et, pendant très, très, longtemps les (futurs) Martiens auront énormément besoin de la Terre. Imaginez les occasions d’erreurs (ne pas oublier de mentionner « martien » après les divisions du temps quand on parle de Mars) et les complications avec les machines sophistiquées fonctionnant sur Mars avec une horloge, qui seront toutes fabriquées sur Terre. La solution « facile », et celle qui est adoptée actuellement par les opérateurs des robots présents sur Mars, c’est de travailler avec les deux systèmes. A mon avis cela continuera “très longtemps”. Les Martiens auront “longtemps” la nécessité de se référer à l’un ou à l’autre. Et puis, imaginez un futur encore plus lointain où l’homme s’installera sur d’autres corps célestes. Va-t-on dans chaque cas adopter exclusivement le système local ? Certainement pas car il n’y aurait plus de communication possible entre les différents astres peuplés par l’Homme. Ceci dit, si on conserve les références terrestres en vivant sur Mars, il ne faudra pas oublier de remettre sa montre tous les matins à l’heure en enlevant 39 minutes et 35 secondes (et si on passe d’un fuseau horaire à l’autre, en ajoutant 1/12ème de 39′ et 35”).

Pour le temps long, l’année et les divisions internes à l’année, le problème est un peu différent.

On ne peut pas conserver les mois terrestres. 12 fois une trentaine de jours ne couvrent pas les 668,59 « sols » et des mois conservant le même nom mais avec un nombre de sols doublé, n’auraient pas grand intérêt parce que ces mois seraient (presque) toujours en décalage par rapport à la Terre. A mon avis, le mieux serait de se référer d’abord aux saisons martiennes (qui garderaient leur nom terrestre puisqu’elles exprimeraient les mêmes notions de températures et de longueur relative nuit/jour), et ensuite, pour mieux se situer à l’intérieur, de les diviser chacune en trois mois martiens, portant des noms martiens du fait de leur différence importante avec les nôtres. NB : les saisons martiennes, comparables aux nôtres, résultent de l’inclinaison de 25°2 de l’axe de rotation de la planète par rapport au plan de son orbite (pratiquement celui de l’écliptique).

Le choix des noms reste totalement ouvert. Certains ont déjà proposé des noms de dieux grecs ou d’hommes célèbres (cf proposition de Michael Allison, professeur émérite à l’Institut Goddard d’Etudes Spatiales,  dans le cadre de « Mars 24 ») mais je les rejetterais car ils ne portent aucune notion de l’évolution du temps sur l’année. Je préférerais de beaucoup la proposition faite par Robert Zubrin (fondateur de la Mars Society) de choisir les noms des constellations du Zodiac au devant desquelles Mars, vue du Soleil, passe en parcourant une orbite complète. Ces noms auraient l’avantage de lier Mars à l’histoire de la Terre et d’être aussi martiens astronomiquement qu’ils sont terriens sur Terre.

Reste le choix du référentiel de départ. Pour le moment la datation est simplement, pour chaque mission robotique, le nombre de sols écoulés depuis le début de la mission. On peut continuer comme cela jusqu’à une occupation permanente de la planète par l’homme. Lorsque cette installation commencera, je pense qu’on prendra aussi, naturellement, la date de début de la mission qui sera devenue permanente ou plutôt celle du solstice d’hiver, martien, précédant cette première installation. On laissera ainsi complètement tomber le 29 décembre 1873, point de départ aujourd’hui utilisé de temps en temps mais qui n’est pas officiel; il a été choisi en 1877 par les astronomes britanniques parce qu’il était, dirent-ils, antérieur à la première observation jamais effectuée à la surface de Mars (tempête de poussière globale de 1877). Ceci dit, à mon avis, les « Martiens », nos descendants, continueront à se référer à notre histoire, également la leur, et à notre référentiel, année théorique de la naissance de Jésus, parce que, comme la seconde, elle est une référence universelle. En 2126 (par exemple) on continuera à se référer à ce « début », notre référentiel commun,  plutôt qu’à parler de l’année martienne 134 (en comptant les années martiennes de 668,59 sols depuis 1873).

Mais, in fine, ce sera aux Martiens futurs de choisir le référentiel qu’ils voudront ! En attendant, pour rêver, aller visiter le stand de Vaucher Manufacture à Baselworld (voir lien ci-dessous “Image à la Une”).

Liens : Mars24, Dr Michael Allison : http://www.giss.nasa.gov/tools/mars24/help/notes.html

Lectures:

The “Case for Mars” de Robert Zubrin : en Anglais, chez Amazon

“Cap sur Mars” (traduction française du précédent), chez Payot et, sur demande, à la Mars Society Switzerland.

Image à la Une : horloge “dual time” affichant simultanément l’écoulement du temps sur Mars et sur Terre. Maquette réalisée par Vaucher Manufacture Fleurier (Val de Travers, Canton de Neuchâtel). Copyright Vaucher Manufacture Fleurier. Vaucher est exposant à Baselworld, stand C25 2.2.  Lien vers le site de la société: http://www.vauchermanufacture.ch/

 

TGO, nouvel observateur de Mars, prêt au départ

Trace Gas Orbiter (« TGO »), la sonde que l’ESA s’apprête à lancer ce 14 mars pour atteindre la planète rouge en octobre prochain, est la seconde grosse mission de la NASA vers Mars après MarsExpress qui a été placée en orbite en décembre 2003 et qui continue à nous fournir régulièrement ses observations précieuses. Avec MAVEN, la sonde de la NASA évoluant depuis fin 2014 dans l’environnement martien, on cherche à comprendre l’échappement de l’atmosphère. Avec TGO on va rechercher une « trace d’activité » sur Mars, ce qu’on n’a pas vraiment fait depuis les sondes Viking dans les années 70. L’expression « recherche d’activité » est une expression prudente pour indiquer que l’on va chercher à savoir s’il y a aujourd’hui une vie sur Mars ou à défaut une simple activité interne de la planète ayant une expression atmosphérique, chimique ou volcanique. Il s’agit en effet d’analyser les gaz à l’état de traces dans l’atmosphère (moins de 1% en volume) qui pourraient être cette expression.

On sait maintenant grâce à Curiosity, que Mars a été habitable mais on ne sait absolument pas si une activité biologique existe même si certains indices, faibles, peuvent être interprétés en ce sens. Il est possible soit que les conditions n’aient jamais été remplies sur Mars pour permettre l’éclosion de la vie, soit que les conditions aient existé au début de l’histoire de Mars mais qu’elles n’ont pas eu le temps d’aboutir à la vie, soit que les conditions aient existé, que la vie soit apparue et qu’elle n’ait pas résisté aux conditions extrêmement hostiles ayant prévalu en surface pendant la plus grande partie des 3,8 milliards d’années suivant la période la plus favorable à son éclosion, soit enfin que la vie ait émergé mais que, étant donné les conditions de surface, elle se soit abritée dans le sous-sol de la planète où elle se trouve encore aujourd’hui dans un état extrêmement peu actif.

Je privilégierais moi-même cette dernière hypothèse. En effet le moins que l’on puisse dire c’est que les rejets métaboliques d’une telle vie supposée, ne sont pas spectaculaires. La vie est un processus de transformation de la matière et l’on voit assez mal quelles transformations seraient induites aujourd’hui par sa version martienne. Pour aller plus loin nous avons bien besoin des deux missions ExoMars dont TGO est l’un des deux instruments clés, le second étant le rover Pasteur qui sera lancé en 2018, muni d’un dispositif de forage qui va pouvoir aller examiner le sol à une profondeur de deux mètres c’est-à-dire sous la couche de sol irrémédiablement irradiée par les ondes et particules solaires et galactiques depuis des milliards d’années.

Pour commencer cette recherche, TGO va être positionné sur une orbite situé à 400 km d’altitude (plus bas que l’ISS par rapport à la Terre) et va observer l’atmosphère avec ses spectromètres (« NOMAD » pour Nadir and Occultation for Mars Discovery). Parmi les gaz étudiés, il y a surtout le méthane dont l’origine sur Terre est à 90 % biologique mais qui à hauteur de 10% ne l’est pas ! Par ailleurs, le méthane se dissout assez rapidement (quelques centaines d’années) et il témoigne ainsi d’une activité récente. C’est donc un gaz passionnant et on a besoin d’y voir plus clair en ce qui le concerne car l’histoire de son observation est pour le moins déroutante.

On l’a décelé à partir de la Terre en 2003 puis de l’orbiteur Mars Global Surveyor de la NASA, entre 1999 et 2004. Très curieusement il présentait une évolution saisonnière, apparaissant avec la chaleur et disparaissant avec le froid ; rien à voir avec les 300 ans de sa durée de vie supposée ! Lorsque les mesures ont repris, au sol, avec l’instrument SAM de Curiosity (en fait son laser “TLS”), le méthane avait disparu. Plus rien ! On disait que les quantités étaient en dessous du seuil de sensibilité du TLS, alors qu’il était encore plus sensible que les précédents instruments utilisés. Puis, nouveau coup de théâtre, le même appareil détecte des émissions très brèves (et très petites, jusqu’à 11 ppbv). Alors que ce passe-t-il ? Il se pourrait que des molécules de méthane piégées dans de la glace d’eau (des « clathrates ») du sous-sol immédiat, se trouvent libérées par la chaleur. Mais quelle est leur origine ? Si elles étaient liées à de l’olivine, elles pourraient résulter d’un processus naturel connu, celui de la serpentinisation. Sinon, serait-ce un processus biologique ?

TGO va nous permettre d’avancer car il va pouvoir non seulement détecter ces gaz très ténus mais aussi, grâce à CaSSIS, un instrument mis au point en Suisse*, repérer l’origine géologique de l’émission et le site de son absorption (disparition). CaSSIS sera complété par FREND, un instrument russe qui dressera la carte de l’hydrogène dans le sous-sol immédiat (jusqu’à un mètre de profondeur) qui en est un complément essentiel.

Nous attendons donc beaucoup de ces instruments mais nous devons aussi compter d’abord, « tout bêtement », sur le succès du lancement de TGO. Malheureusement, pour des raisons d’économies, l’ESA a choisi de lancer l’orbiteur avec une fusée russe, Proton, dont les deux derniers lancements (notamment Phobos Grunt fin 2011) ont lamentablement échoué lors de l’injection en orbite transplanétaire. La deuxième partie du mois de mars sera donc critique (il s’écoulera quelques jours entre la mise sur orbite terrestre et cette « injection »)!

*CaSSIS est l’acronyme de « Colour And Stereo Surface Imaging System » dont le responsable scientifique est le professeur Nick Thomas de l’Université de Berne. Les algorithmes de traitement des images et la calibration de l’instrument sont sous la responsabilité de eSpace, Space Engineering Center de l’EPFL, .

eSpace a organisé un événement, ouvert au public (16 mars, 18h00 à 19h30), à l’occasion du lancement de la mission. J’ai été invité par le Dr. Anton Ivanov, chercheur enseignant à eSpace et co-investigateur de CaSSIS, à y donner une conférence. Je parlerai sur le thème « The Search for Life on Mars, Context and Recent News » (en Anglais).

Image à la Une, vue d’artiste (crédit NASA) de la sonde TGO à l’approche de Mars. L’orbiteur est un gros engin de 3,2m x2m x2 m ; avec les panneaux solaires déployés il a une envergure de 17 mètres. Il a une masse de 3732 kg dont 112 kg d’instruments scientifiques. C’est un peu plus que la masse des instruments embarqués sur Curiosity (75 kg).

Lien: Article très complet d’Olivier Dessibourg dans le journal Le Temps, publié sur internet le Vendredi 11 Mars et sur papier le Samedi 12 mars: “L’Europe relance l’enquête de la vie sur Mars”

 

 

Un seul médecin et les moyens du bord

Les astronautes en voyage dans l’espace profond vont, par définition, s’éloigner de plus en plus de la Terre. Cela va avoir des conséquences non seulement pour leurs contacts physiques avec « nous » mais aussi pour leurs télécommunications. Pour une mission sur Mars, les contacts physiques ne seront plus possibles jusqu’à leur retour, c’est-à-dire 30 mois après leur départ, à la fin d’un cycle sidéral repositionnant les planètes en situation adéquate pour un transit optimal de l’une à l’autre, en terme de temps, d’énergie et de masse transportée.

Sur les 30 mois, l’équipage sera 18 mois sur Mars et 2 fois 6 mois en transit interplanétaire. Pendant ces deux périodes, on suppose a priori que l’habitat bénéficiera d’une gravité artificielle par force centrifuge. Dans le cas contraire certains soins médicaux seraient plus difficiles. Sur Mars, la gravité naturelle de 0,38g sera suffisante pour exécuter tous soins dans les mêmes conditions que sur Terre.

Pendant toute la mission (les 30 mois), les astronautes devront vivre et se soigner avec leurs seules ressources. Elles seront limitées en raison des capacités d’emport du vaisseau spatial. Les équipements pouvant aider à la formation du diagnostic médical seront peu nombreux et peu massifs mais des caméras avec zoom et émissions de rayons pénétrant de faibles longueurs d’ondes (à utiliser exceptionnellement vu l’exposition forte aux radiations spatiales) pourront transmettre leurs images à la Terre. Les données que les instruments embarqués pourront recueillir seront (presque) immédiatement transmises à la Terre. Le matériel médical sera lui aussi limité en masse. Il faudra bien choisir ce que l’on emportera de la Terre en matière de seringues, bistouris, pinces, fils, etc…Les astronautes prendront avec eux des médicaments mais il faudra encore bien les choisir au départ puisque le réapprovisionnement sera impossible.

On peut imaginer, un jour, que certains médicaments soient fabriqués sur Mars, à partir d’éléments chimiques martiens. En effet, on trouvera sur cette planète les mêmes éléments chimiques que sur Terre. On pourra aussi faire des analyses de sang ou des transfusions sanguines et fabriquer des prothèses grâce à l’impression 3D, pourvu qu’on dispose des matériaux nécessaires – que là encore on pourra trouver sur Mars (métaux et matières plastiques). On pourra faire de même pendant le voyage, même utiliser une imprimante 3D qui fabriquerait des instruments médicaux à partir de matière brute embarquée.

Pour effectuer les soins, l’équipage comptera un médecin qui aura de fortes connaissances en (exo)biologie ou un (exo)biologiste qui aura de fortes connaissances en médecine. La nécessité d’une double spécialisation résulte de ce que, pour les premières missions sur Mars, on ne pourra embarquer au mieux que 4 personnes (et plutôt 3!) compte tenu des problèmes de capacité d’emport de masse des vaisseaux. Les autres passagers seront sans doute un mécanicien, un pilote et un géologue. Chacun aura une formation de secouriste et d’assistant au médecin mais cette formation ne pourra être très poussée (les opérations et anesthésies ne pourront donc être que légères). Le rôle du médecin / biologiste sera de faire respecter strictement les règles sanitaires, d’examiner régulièrement ses collègues à la recherche des symptômes de pathologies diverses pouvant les affecter, d’exercer sa vigilance pour détecter aussitôt que possible les situations à risques (psychologiques par exemple), d’intervenir dans des situations d’urgence (accident, crise cardiaque, AVC, etc…), de soigner « avec les moyens du bord », éventuellement de pratiquer des opérations chirurgicales simples (ou des actes de dentisterie), enfin de superviser des rééducations après intervention.

Son action individuelle sera appuyée, confortée, par ses télécommunications avec la Terre. La télémédecine sera donc incontournable. Les astronautes porteront des vêtements munis de multiples capteurs qui transféreront leurs données aussi bien à un ordinateur du vaisseau qu’à la Terre, vers une équipe médicale diversifiée. Les données recueillies par ces instruments seront complétées périodiquement par des analyses de fluides ou de matières, et les radios, effectuées sur place.

Il faut bien voir, et c’est la seconde difficulté, que plus on s’éloignera de la Terre plus les interventions terrestres ne seront possibles qu’avec un décalage dans le temps. Ce « time-lag » incontournable résultera de la distance. Mars évolue à une vitesse différente sur une orbite différente et cela conduit les deux planètes à s’approcher ou s’éloigner de 56 à 400 millions de km. Pour faire ce trajet la lumière met entre 3 et 23 minutes. Il faut évidemment le double pour avoir la réponse à une information envoyée. La télémédecine sera donc immédiate à l’intérieur du vaisseau mais elle sera différée avec la Terre. Il faut être clair, il ne pourra pas y avoir d’intervention télécommandée depuis la Terre. Outre les échanges audio et video en différé*, on peut penser que le médecin aura à sa disposition toute une bibliothèque numérisée sur les différents cas sur lesquels il pourrait avoir à intervenir mais pendant ces missions il sera seul en « première ligne » et il subsistera pour tous les astronautes un risque sanitaire certain, plus élevé que sur Terre (notamment en cas de défaillance du médecin !). Ils devront être prêts à le prendre.

NB :*A noter que tous les 26 mois, lorsque Mars sera (pour nous sur la Terre) en conjonction avec le Soleil (« derrière » le Soleil), les communications avec la Terre seront impossibles pendant une quinzaine de jours que j’appellerais les « jours cachés ».

Image à la Une : L’astronaute Karen Nyberg (USA), ingénieure de vol de l’expédition 36 de l’ISS (mai à septembre 2013), procède à un examen oculaire sur elle-même (fond de l’œil, avec un fondoscope). Image, crédit NASA.