Vivre sur Mars

Vivre sur Mars dans le sens de s’établir sur Mars est pour l’humanité un autre défi que l’explorer même si l’exploration à distance doit évidemment précéder l’établissement physique (et cela a été le cas avec les missions robotiques).

Concernant les motivations, L’esprit est différent ; il faut changer ses paradigmes. Décider de vivre sur Mars pour un scientifique, c’est, au plus proche de ce qu’on a fait jusqu’à présent, réaliser que la Science est certes affaire de réflexion sur des données recueillies par des machines plus ou moins autonomes mais que, à partir du moment où l’on peut y aller, il faut le faire, rien ne valant l’observation directe sur « le terrain ». Décider de vivre sur Mars pour le « commun des mortels » c’est aussi chercher autre chose que d’accroître ses connaissances. C’est réagir au sentiment profond que « l’homme ne peut rester sa vie entière dans son berceau », comme le disait le pionnier de l’astronautique Konstantin Tsiolkovski, puisqu’on peut le quitter. C’est encore accepter avec Baudelaire* de répondre au besoin d’aventure pour aller voir « ailleurs ». C’est enfin considérer que la Terre n’est pas nécessairement le « foyer » de l’homme mais seulement son lieu d’origine.

Concernant les modalités pratiques, envisager concrètement de vivre sur Mars, c’est réaliser que grâce aux technologies dont nous disposons, l’homme peut y trouver les ressources nécessaires à sa propre vie, y entreprendre la transformation de ces ressources avec de l’énergie, au début importée et de plus en plus obtenue sur place, y entreprendre la production de machines de toutes sortes, la construction de tous les habitats, locaux sociaux, entrepôts, ateliers, usines, nécessaires pour se protéger, lui permettre de se nourrir et de mener toutes les activités qui justifient la vie et la rendent non seulement possible mais aussi gratifiante. C’est éprouver une satisfaction intense à l’idée de maîtriser un nouvel environnement difficile, inaccessible auparavant non seulement pour son éloignement mais pour les difficultés à surmonter et les risques à affronter. C’est aussi vouloir y rester sur la longue durée, y engendrer une descendance en ayant confiance qu’elle ne soit pas exposée à des conditions de vie insupportables mais en espérant au contraire que ces conditions adoucies par la technologie, puissent être porteuses de prospérité et de bonheur au milieu d’une communauté innovante et dynamique qui soutiendra les générations futures et participera à construire et maintenir leur prospérité en même temps que leur épanouissement intellectuel et affectif.

En fait vivre sur Mars c’est éventuellement envisager qu’on puisse se passer de la Terre, non que la Terre puisse être jamais absente de la réflexion et de l’affectif des Martiens mais qu’elle devienne davantage une référence, un confort auquel recourir, éventuellement une nostalgie plutôt qu’une nécessité.

Illustration de titre: arrivée d’un Starship de SpaceX sur Mars…dans quelques années. Crédit SpaceX. Traduction de la citation d’Elon Musk:

On veut se réveiller le matin et penser que l’avenir va être formidable. C’est cela que signifie appartenir à une civilisation de voyages spatiaux. C’est croire au futur et penser que le futur sera meilleur que le passé. Je ne vois rien de plus excitant que d’aller là-bas et se trouver parmi les étoiles“.

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Index L’appel de Mars 20 06 24

Hommage et supplique au Prince Jean de Patagonie

Jean Raspail est parti rejoindre son souverain, le roi Orélie-Antoine 1er, avant que j’aie eu le temps de lui présenter physiquement et de vive voix mes lettres de créances. Je le fais donc aujourd’hui par l’intermédiaire du Temps. Je fais confiance à mon journal pour qu’il trouve un moyen de lui transmettre mon message même si je sais bien que les principes qui inspirent sa ligne éditoriale ne sont pas tout à fait les « nôtres ».

Je viens d’un pays où le Royaume de Patagonie et ses autorités, auto-désignés par leur force de caractère et leur farouche esprit de liberté, sont tenus dans la plus haute estime. Nous sommes en plein combat pour accéder au respect des autres en cessant d’être l’objet de leurs sarcasmes et plus fondamentalement, pour faire reconnaître notre propre crédibilité, indissociable de notre possibilité de mener à bien notre projet martien. Nous espérons la sympathie du gouvernement patagon (outre, bien sûr, que nous recherchons l’appui de l’opinion publique) pour que, éclairés par son prestige et par sa gloire, nous puissions plus facilement surgir dans la lumière aux yeux de ceux qui sont les mieux équipés pour voir les potentialités de notre monde.

Les Martiens, encore tous physiquement sur Terre, par la force des choses, sont néanmoins déjà effectivement résidents de leur Planète-rouge dans leur esprit et dans leur cœur. Ils y vivent animés d’intérêts et de sentiments que ne devrait désavouer aucun Patagon digne de ce nom.

Nous avons, nous aussi, la passion des grands espaces et du lointain et bien que Mars soit très certainement une terre vierge, nous avons également, nous les partisans de Mars-la-rouge*, la passion de l’« autre », celui qui est différent ou celui qui était « là » avant nous. C’est pour cela que, nous opposant en cela sans compromission aux partisans de Mars-la-bleue*, nous avons immédiatement reconnu la spécificité de la nature de « notre » planète et que nous y portons le plus grand respect. Nous voulons être un complément harmonieux à l’« existant » avec la volonté farouche de le défendre de toute notre âme, contre toute exploitation prédatrice au profit de non-résidents ou des Bleus* qui voudraient la « terraformer ».

*référence à la « trilogie » de Kim Stanley Robinson (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) qui envisage cette confrontation entre les tenants de la terraformation et ceux qui veulent préserver la nature minérale de Mars. Dans ce roman ce sont, hélas, les premiers qui gagnent!

N’ayant aucune tradition monarchique et les circonstances martiennes ne se prêtant pas du tout à cette forme de régime, nous sommes des démocrates convaincus, un peu comme les Vikings qui conquirent l’Islande, le Groenland et l’Amérique, devaient l’être, et un peu comme les Suisses le sont aujourd’hui, fiers de leurs individualités, respectueux de leurs différences, toujours à la recherche du consensus et opposés farouchement au gouvernement d’un seul.

C’est surtout cela qui nous différencie des autorités patagonnes. Nous avons néanmoins la plus grande considération pour son Prince Jean qui a démontré tout au long de sa vie terrestre, sa capacité d’écoute et d’intérêt pour l’« autre ». Nous avons une estime et un respect infinis pour son travail immense, minutieux et surtout sensible, de recensement et d’évocation des cultures et des peuples marginaux, presque-nés ou presque-disparus. En tant que peuple à naître nous nous sentons des leurs et réclamons d’ores et déjà notre reconnaissance.

Nous nous présentons au monde tardivement en ce qui concerne l’Opinion, un peu comme la jeune carmélite de « La Dernière à l’échafaud » de Gertrud Von Lefort (« Le Dialogue des carmélites » de Georges Bernanos), au pied de l’escalier de l’horrible machine qui a tranché la tête de toute ses sœurs et qui chante en montant les marches alors que les voix des autres se sont tues*. Notre sort n’est évidemment pas si terrible car en nous manifestant nous ne risquons pas notre vie comme cette courageuse religieuse. Mais l’esprit de notre expression et la menace qui nous enveloppe sont les mêmes. L’esprit, c’est celui d’une quête au-delà d’obstacles apparents aussi définitifs qu’il est possible d’imaginer. Les écologistes politiques sûrs d’eux-mêmes et arrogants, accompagnés de tous ceux qui voudraient que l’on ne s’occupe plus que des problèmes sociaux sur Terre, nous ont condamnés sans même vouloir nous écouter et ils ont de plus en plus de partisans en ce monde. Je prie pour que le Grand-esprit patagon au sein duquel le Prince Jean a rejoint le roi Orélie-Antoine, entende notre chant alors que nous n’avons plus que quelques marches à monter avant que la menace nous fasse taire à jamais ou que le succès technologique déclenche notre envol. Qu’il nous accueille, ce Grand-esprit, dans sa cohorte des peuples oubliés ou opprimés et nous accompagne dans notre combat, jusqu’à la victoire, c’est à dire la fondation de notre premier établissement sur Mars. En haut des marches, nous voulons un Starship avec son Super-Heavy en état de fonctionnement, non le couperet d’un échec qui pourrait être un refus, une interdiction ou une impossibilité externe imposée, de mener à son terme le projet d’Elon Musk. Nous sommes presque arrivés mais le temps presse.

NB: Entendons-nous bien, cet intérêt porté à l’esprit patagon, n’est pas la recherche d’un appui pour faire un quelconque lobbying auprès de je ne sais qui, c’est plutôt de ma part l’expression du ressenti d’une fraternité, que je voudrais partagé.

*Dans le contexte de notre projet martien, les carmélites mortes sont tous ceux dont les voix se sont tues, soit qu’ils aient abandonné le combat par découragement, soit qu’ils soient effectivement morts (le rêve martien remonte à la création du mouvement Mars Underground dans les universités américaines à la fin des années 1970).

Le Prince Jean n’a pas été admis à l’Académie française; une erreur de cette « vénérable institution » mais ce n’est pas la première. Julien Gracq en est une autre et il y a plus longtemps, Balzac et Stendhal ! Certains parmi les « immortels » cependant disparus de la mémoire collective, y ont été accueillis pour des raisons totalement étrangères à la littérature. C’est dommage pour Jean Raspail et pour nous car il aurait évidemment apprécié d’y être reçu et nous aurions eu droit à un magnifique discours d’acceptation. Il a dû en souffrir dans son amour-propre de maître bijoutier des mots et de ciseleur précautionneux des phrases de notre belle langue. Mais le secrétaire général de l’académie des belles-lettres patagones qu’il était de droit, pouvait-il être actif dans les deux mondes, être l’un des meilleurs écrivains de langue française tout en restant totalement marginal sur le plan des idées ? Sans doute non. Quoi qu’il en soit, le moment venu, je soutiendrai sa candidature à l’Académie des belles lettres martiennes. Je suis certain qu’il se présentera et j’ose espérer qu’il participera en esprit, maintenant que par la force des choses, il repose.

Illustration de titre : Jean Raspail devant ses maquettes et images de bateaux, l’équipement indispensable de l’explorateur des temps anciens. Nous avons nos fusées !

NB: Jean Raspail est notamment l’auteur (1981) de Moi, Antoine de Tounens, Roi de Patagonie. Il s’était déclaré Consul général de Patagonie en France. Il a créé le Bulletin de liaison des amitiés patagones. Il est décédé le 13 juin 2020.

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Index L’appel de Mars 20 06 10

Les missions par vols habités ne peuvent pas nuire au développement de l’exploration robotique

L’exploration robotique est aujourd’hui la principale modalité de l’exploration spatiale. En fait c’est plutôt la seule depuis les missions Apollo des années 1970. La raison en est la fragilité de l’homme et le risque qu’impliquent pour lui le voyage et le séjour hors de la Terre; risque qu’éthiquement on souhaite évidement réduire au minimum.

Il est vrai que l’on peut faire beaucoup et de plus en plus avec les missions purement robotiques et que du fait du support-vie et des protections nécessaires pour une mission habitée, ces dernières sont beaucoup plus complexes et coûteuses.

Par ailleurs, quelles que soient la capacité des systèmes de support-vie et l’efficacité des protections, une limite est imposée aujourd’hui par le danger des radiations galactiques dures (les GCR de type HZE) dont on ne peut pas vraiment se protéger et que l’on ne peut supporter sans danger au-delà d’un certain nombre de mois (correspondant en gros à un voyage jusqu’à Mars). D’autre part il est inimaginable de confiner l’homme, de surcroît dans des volumes viabilisés très petits, pendant des durées dépassant plusieurs mois (soit pratiquement au delà de la durée du même voyage vers Mars). Ces complications que l’on pourrait qualifier de médicale et psychologique empêchent d’envisager les missions habitées impliquant des voyages très longs donc permettant d’aller très loin.

Pour préciser, il faut voir qu’actuellement le seul mode de propulsion qui peut être utilisé est la propulsion chimique et que cela a deux implications limitatives, le volume de charge utile (transportable) et la vitesse du vaisseau spatial. A partir du moment où le volume que l’on doit arracher à la force de gravité terrestre (en prenant l’exemple du dispositif SuperHeavy – lanceur – plus Starship – vaisseau – de SpaceX), inclut les ergols de propulsion, la limite haute de la charge utile est au maximum de 130 à 150 tonnes en orbite basse terrestre pour quelques 4400 tonnes* au sol, et la vitesse au mieux de quelques km/secondes au-dessus de la vitesse de libération. Par ailleurs l’essentiel des ergols sera brûlé pour le positionnement du vaisseau spatial en orbite terrestre de parking et la quasi-totalité de ce qui reste, pour l’injection vers l’espace profond à partir de cette orbite (il doit en rester un peu pour freiner et manœuvrer pendant l’EDL – « Entry, Descent, Landing » sur l’astre de destination). La seule amélioration apportée par Elon Musk qui permettrait quand même de déposer 100 tonnes au lieu de 20 à la surface de Mars, est le « refueling », remplissage des réservoirs vidés après accession à l’orbite de parking. Ce n’est certes pas négligeable par rapport à nos capacités jusqu’à aujourd’hui puisque cela permet une impulsion plus forte parce que plus puissante et plus longue. Mais de toute façon le problème reste du même ordre parce que le volume des réservoirs et la masse des contenants sont limités.

*les 4400 tonnes comprennent environ 3850 tonnes d’ergols (carburant et comburant) et 340 tonnes pour la masse sèche du lanceur Super-Heavy. Cela laisse très peu (220 tonnes) pour là masse sèche du vaisseau spatial et sa charge utile.

Compte tenu de ces contraintes, les scientifiques préfèrent très souvent (pour ne pas dire “pour la plupart”) que nos ressources (techniques et financières) soient consacrées aux missions robotiques plutôt qu’aux missions habitées parce qu’ils ne voient pas l’utilité de remplacer une charge scientifique par une charge humaine (avec les équipements et les consommables qui vont avec) ou, autrement dit, qu’ils préfèrent maximiser la charge scientifique.

On ne pourrait pas les critiquer pour cette attitude si elle ne concernait que l’exploration de tout ce qui est au-delà de Mars puisque de toute façon l’homme en est exclu, étant donné que le voyage pour aller au-delà de Mars durerait plus de 6 mois et qu’il faudrait selon la configuration du positionnement des planètes sur leur orbite, au moins trois ans pour atteindre la « prochaine étape », Jupiter et ses lunes.

Par contre cette même attitude est illogique et regrettable pour l’exploration de la Lune et de Mars puisque (1) la présence de l’homme y est possible : la Lune est accessible « tous les jours » après un très court voyage (de l’ordre de 3 jours) et Mars peut être atteinte en 6 mois pour un départ tous les 26 mois ; (2) la présence de l’homme au côté des robots est plus que souhaitable car elle donnerait un véritable « plus » à l’efficacité de la recherche.

Par ailleurs, la poursuite de l’aventure humaine, requiert évidemment l’envoi d’hommes en dehors de la Terre puisque le but est qu’ils s’y installent et y prospèrent. Le voyage n’est possible que pour aller sur la Lune ou sur Mars et l’installation n’est possible que sur Mars et dans une moindre mesure sur la Lune. Mais on est là dans un autre domaine que celui de l’exploration spatiale et je traite le sujet dans d’autres articles.

Les deux types d’exploration par moyens astronautiques ne sont donc pas du tout incompatibles mais au contraire tout à fait complémentaires. Ils doivent se développer de concert, ce qui d’ailleurs rendra les moyens astronautiques moins coûteux pour chaque mission du fait de la production et du lancement de davantage de lanceurs (principes de modularité, récupération, réutilisation comme clairement démontré par la stratégie d’Elon Musk). Et c’est le seul moyen de rendre le prix des missions habitées abordables pour les clients qui voudront mener sur Mars des recherches scientifiques ou s’y établir.

On peut donc conclure que les missions habitées sont un complément indispensable et enrichissant aux missions robotiques.

Illustration de titre: Un Starship d’Elon Musk dans le voisinage de Saturne. Pour les raisons exposées ci-dessus, il n’est certainement pas habité mais il peut aller se poser sur Titan et y déposer divers équipements lourds pour l’explorer avec des robots. Le même véhicule sera utilisé pour transporter des hommes sur Mars. Crédit: SpaceX.

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Index L’appel de Mars 20 06 10

La société martienne devra vivre dans un contexte sanitaire très exigeant

La pandémie du covid-19 nous a laissé entrevoir ce que serait la vie dans un monde durablement confiné. Imaginer la vie humaine sur Mars nous conduit à envisager les comportements qui seraient les plus adaptés et les plus acceptables, en anticipation indirectement de ce que pourrait devenir les conditions de vie sur Terre et les contraintes auxquelles nous devrions tous nous plier. En effet le milieu viabilisé martien sera très exigeant, poussant à l’extrême des tendances que l’on voit apparaître sur Terre avec la surpopulation et la facilité des déplacements, donc les brassages de population et la multiplication des contacts. 

Les caractéristiques du milieu martien habité seront les faibles volumes viabilisés disponibles, la forte densité de population et le fort isolement par rapport aux sources externes d’approvisionnement (de fait, terrestres !). Cela conduira donc à la construction de structures protectrices de dimensions réalistes compte tenu des différences de pressions entre intérieur et extérieur (soit de 500 à 6 millibars en moyenne), disposant d’une atmosphère respirable créée à partir des gaz disponibles localement) et qui devront être entretenues (résistance, dégradation des matériaux, fuites, etc…). Le résultat c’est que pour très longtemps les « villes » martiennes seront petites, très densément peuplée, d’une population très réduite par rapport à celle de la Terre ; peut-être, au mieux, comme l’Islande aujourd’hui (300.000 habitants). 

Au sein de ce milieu relativement restreint en volume, les hommes mais aussi les plantes et les animaux devront coexister. Or le propre des êtres vivants (à la différence des robots) c’est (1) que chacun d’entre eux « vient avec » son microbiote (l’ensemble de ses hôtes microscopiques qui vivent de l’être vivant, pour l’être vivant, et éventuellement contre l’être vivant), évoluant au sein d’un microbiome (enveloppe au contour flou et mouvant occupé par le microbiote), (2) qu’on ne peut évidemment pas stériliser le microbiome sans tuer l’être vivant qui en est le cœur, (3) que ces microbiomes sont forcément en contact les uns avec les autres quand les êtres vivants sont proches physiquement les uns des autres et que, de ce fait, des échanges de microbes se produisent entre individus ou populations. 

Tous ces microbiotes, on les connaît encore assez mal malgré les progrès de la Science depuis Pasteur. Grace au « Human Microbiome Project », on a certes identifié (sans toutefois parfaitement le comprendre dans son fonctionnement) entre 80 et 99% du microbiote strictement humain mais on ne connait toujours qu’un pourcentage infime (moins de 0,01%) des microbes de l’ensemble de notre environnement, englobant nos plantes, nos animaux, notre sol (peut-être un trillion d’espèces pour la Terre entière). Sur Mars il n’y a très probablement pas de microbe sur le sol ni dans le sous-sol immédiat mais déjà avec les hommes, les plantes et surtout les animaux, on aura quand même une belle diversité. Un autre problème tout aussi préoccupant, c’est que le microbiote est constitué d’êtres vivants et que ces êtres vivants évoluent constamment. Les générations de microbes se renouvellent sur des durées très courtes et le « but » (évidement inconscient) des individus de chaque espèce qui les composent est de se reproduire en s’adaptant constamment par évolution darwinienne pour conquérir une « part de marché » aussi grande que possible. En particulier les bactéries ou leurs cousines archées, tout comme les virus, sont les champions des échanges de gênes à l’occasion de leurs mutations. 

Donc inutile de rêver, on ne contrôle pas un microbiome, a fortiori le microbiome collectif d’une population humaine exposée à de multiples contacts. On le pilote à grande vitesse en essayant d’éviter les crashs. 

Pour le piloter, on dispose de régulateurs : l’hygiène personnelle et collective, les médicaments, les vaccins, les produits antiseptiques. « On » (généralement les médecins, infectiologues, bactériologues, virologues) observe, et si nécessaire on intervient pour éviter la « sortie de route ». Sur Terre on disposait jusqu’à présent d’amortisseur, l’étendue géographique très vaste de la surface habitable. On appelle ça l’effet tampon (« buffer effect ») : un déséquilibre local va se résorber parce qu’il peut être isolé avant de s’étendre à l’ensemble de la planète ; ou bien il va se diffuser et se diluer. Ce n’est plus vrai dans le cas d’une pandémie (un peu comme la vitesse donne de la substance à l’atmosphère que l’on traverse ou rétrécit l’espace) et ce ne sera pas le cas sur Mars où le volume viabilisé sera très restreint. 

Dans ces conditions, la vie sur Mars, sans doute annonciatrice de périodes de plus en plus fréquentes pour la vie sur Terre, sera constamment sous surveillance et très probablement, souvent « confinée ». Mais qu’est-ce que cela implique ? Des précautions, des contrôles, une prophylaxie, des traitements. 

Les précautions, ce seront, outre les capteurs et analyseurs d’atmosphère (type MiDASS de BioMérieux) et des fluides, les contrôles médicaux. On peut concevoir qu’en dehors de tout symptôme, la prise de température de tous les individus soit fréquente, les visites médicales, avec prises de sang, mensuelles et obligatoires. Un deuxième impératif sera l’hygiène, impliquant outre la propreté des individus, le nettoyage complet et fréquent, bien entendu des installations de recyclage des déchets organiques mais aussi de tous les locaux viabilisés. Une personne infectée et contagieuse devra être immédiatement isolée des autres et ses contacts tracés depuis le début probable de sa contagiosité. De même un local sale (présence de bactéries nuisibles ou de champignons) devra être obligatoirement et le plus vite possible, nettoyé (ceci implique lors de la conception des locaux de prévoir que tout endroit viabilisé permette un accès pour nettoyage complet). Dans ces domaines préventifs il ne peut y avoir aucune liberté car on ne peut laisser une personne en contaminer une autre ou permettre dans le domaine privatif d’une personne quelconque, le développement d’une prolifération microbienne qui pourrait nuire à la communauté. 

Une particularité de la communauté martienne sera que les contacts physiques avec les membres de la communauté terrestre ne seront possibles que tous les 26 mois puisque les départs vers Mars ne seront possibles qu’avec cette périodicité du fait de l’évolution synodique de la configuration des planètes. Ceci implique que des mesures de confinement devront être prises à l’arrivée du vaisseau sur Mars pour protéger aussi bien les résidents que les arrivants puisque le contenu des microbiomes respectifs aura pu évoluer différemment pendant la période d’isolement et qu’il conviendra d’éviter toute mise en contact brutale. Sans doute faudra-t-il lors de l’atterrissage des vaisseaux, vacciner les arrivants comme les résidents contre les dernières mutations de coronavirus et autres ! On peut en déduire la réciprocité sur Terre. 

Le confinement est une particularité du traitement d’un dérèglement du microbiome. Il intervient quand on ne sait pas comment le traiter avec effet neutralisant immédiat. C’est une solution d’attente même si l’attente peut être longue (mise au point d’un vaccin, élaboration sur place ou fourniture d’un médicament par la Terre). Dans ce cas, il doit être aussi stricte que nécessaire, en isolant les personnes à risque et en réduisant les échanges physiques avec elles à ce qui est absolument indispensable. Dans cet état d’esprit, la question n’est pas de savoir si un confinement est acceptable mais plutôt faire tout ce qu’il est possible de faire pour qu’il ne soit pas nécessaire et, si on ne peut l’éviter, prendre ses dispositions pour qu’il soit vivable, socialement et fonctionnellement, aussi longtemps qu’il le faudra sans pour autant y mettre fin au seul prétexte qu’un individu ou une partie de la population ne le supporterait pas psychologiquement. Cependant un confinement durant « vraiment longtemps » (plusieurs mois) serait effectivement un échec qui porterait atteinte à la pérennité de la communauté car il nuirait sérieusement à l’interaction nécessaire de ses membres. Il faudra donc toujours évaluer le rapport coût / bénéfice probable de la décision de son application. 

Les palliatifs sociaux sont les contacts entre individus via écrans interposés, en modes video et/ou audio, ou au mieux en respectant simplement les « distances sociales » c’est-à-dire les distances que l’agent pathogène ne peut franchir seul. Eventuellement les contacts protégés avec masque, gants, blouse, etc…sont possibles mais ils sont forcément rares compte tenu de leurs difficultés opérationnelles. En fait dans certaines situations à haut risque, il n’y a pas de bonne solution mais plutôt un choix entre une vie, limitée, et un risque de mort. Pour pousser le raisonnement plus loin, on peut concevoir que certaines personnes assument pour elles-mêmes ce dernier. C’est un choix qui doit être laissé à l’individu ou plutôt aux individus qui manifestent la volonté de le prendre ensemble, mais qui ne peut être généralisé car il pourrait entraîner la non viabilité de l’ensemble de la communauté. En fait cela dépendra de la fonction de la personne souhaitant prendre cette décision au cas où la redondance de la capacité ne serait pas certaine. Sur Mars certaines fonctions techniques devront à tout prix être assurées faute de quoi la Colonie ne serait plus viable (par exemple contrôle des composants de l’atmosphère respirable). 

On peut encore considérer qu’on peut faire respecter un confinement dans une population de petite taille comme sera celle de Mars moins difficilement que dans une population de plusieurs centaines de millions ou de plusieurs milliards d’habitants (faisabilité des contrôles !). Cependant il faut dire que les Martiens jouiront d’un avantage unique. Lorsqu’ils auront besoin de se dégourdir les jambes, ils pourront tout simplement…sortir à l’extérieur de l’habitat viabilisé. Vêtus d’un scaphandre (dont l’intérieur devra être nettoyé après chaque usage) ils ne courront aucun risque à se tenir à moins d’un mètre l’un de l’autre, à rester seul à seul où à retrouver une douzaine de personnes pour partager une excursion ou contempler un coucher de soleil. Et même les rayons ultraviolets se chargeront de nettoyer à fond la surface extérieure de leur vêtement de sortie. Bien sûr il y aura toujours un bon centimètre de tissu et de matériaux isolant entre leurs corps…et la visière d’un masque entre leurs visages mais on a déjà mis au point des gants qui transmettent parfaitement à la peau des doigts le sens du toucher (gants haptiques). 

Dans la base elle-même il faut prévoir, pour pouvoir traiter l’éventualité, la multiplicité des cellules viabilisées, que ce soit les habitats, les dômes sociaux ou les corridors. Il faut pour des raisons de sécurité qui ne seront pas d’ailleurs toujours à caractère sanitaire, pouvoir court-circuiter une partie de la base sans rendre son fonctionnement global impossible. Ce sera un des aspects de la redondance indispensable dans une telle situation et cela « tombe bien » car les particularités du milieu (différentiel de pression entre extérieur et intérieur, irrespirabilité de l’atmosphère) imposeront la modularité et cette multiplicité des espaces viabilisés.

illustration de titre: EBIOS dans le désert des Mojaves, vue d’artiste (crédit Interstellar Lab).

Crew Dragon Demo-2 s’est arrimé à 16h30 à la Station Spatiale. Congratulations Elon!

Je vais consacrer mon article de cette semaine à l’événement que constitue, pour tous ceux de mes contemporains qui ont soif d’Espace, le lancement jusqu’à l’ISS sur leur propre lanceur, de la première capsule habitée conçue et réalisée par Elon Musk et sa société SpaceX.

Il faudra attendre pour célébrer l’événement que non seulement les deux passagers de la capsule joliment nommée « Crew-Dragon Demo-2 », soient arrivés dans l’ISS mais aussi qu’ils soient revenus sur Terre sains et saufs avec la même capsule.

Comme nous sommes Samedi matin, avant la seconde tentative de lancement (à 21h35 ce jour), la première ayant été annulée pour mauvais temps, le mercredi 27 mai, on ne peut encore qu’espérer que tout se passe bien.

Il faut bien voir que de toute façon les Russes continueront à avoir leur accès à l’ISS (International Space Station, lancée en 1998) avec leur lanceur et leur capsule Soyouz et que ce qui change pratiquement avec ce vol, c’est l’accès direct des Américains après 10 ans d’incapacité. Mais bien sûr les Russes conserveront leur propre accès direct avec ce même lanceur et cette même capsule (premier vol 1966 !). Depuis le 17 avril c’est l’« Expédition-63 » qui est en cours. Elle a commencé avec l’arrivée de la capsule Soyouz « MS-15 » et va durer jusqu’en Octobre. Elle est aujourd’hui composée de 3 personnes (un Américain et deux Russes). Vont donc s’y joindre les deux astronautes du Crew Dragon Demo-2 et, si ce vol se passe bien (avec retour !), les trois astronautes du vol américain « normal » qui, utilisant à nouveau le lanceur et la capsule de SpaceX, « USCV1 » (pour US Crew Vehicle 1), remplaceront leurs concitoyens le 20 août.

Dans les deux cas, le lanceur sera le très classique Falcon-9 (aucun échec depuis 2016, 85 succès sur 87 lancements depuis 10 ans). De ce point de vue, le lancement de Samedi ne sera pas une performance (même si elle a subi quelques adaptations pour prendre en charge des passagers) car la fusée a démontré ses capacités au départ et surtout la fameuse récupération pour réutilisation, après avoir effectué le lancement. La particularité c’est évidemment que ce vol sera habité et qu’on ne peut s’empêcher d’appréhender que « quelque chose » se passe mal.

Ce qui est important c’est qu’en cas de succès non seulement les Américains retrouveront leur autonomie pour les vols habités mais aussi et je dirais, surtout, qu’Elon Musk aura franchi une nouvelle étape vers la réalisation de son projet martien.

Ce n’est pas que l’on envisage d’aller dans l’environnement martien (sans imaginer « descendre sur la planète ») avec le Crew Dragon. Même s’il est plus spacieux que les capsules antérieures, il reste une capsule de 4 mètres de diamètre et il est beaucoup trop petit pour accueillir un minimum d’astronautes (au moins deux !) avec leur équipement de support vie pour un très long voyage. Mais, avec ce vol, Elon Musk aura fait une nouvelle démonstration spectaculaire de ses capacités ingénieuriales pour des conditions de prix imbattables et il ouvrira les vannes d’une nouvelle source de revenus pour son entreprise.

Avec un prix de 55 millions de dollars, on descend d’un cran le coût des lancements, précédemment d’environ 90 millions de dollars (par exemple 424 millions de dollars payés par les Américains à la Russie pour transporter 6 astronautes en 2016/17). La NASA y trouvera son compte et on peut le supposer, aussi Elon Musk. On n’a pas la décomposition de son coût mais on peut espérer qu’il sera compatible sur le long terme (c’est-à-dire le nombre de lancements contractés avec la NASA) avec une rentabilité pour lui. Le mérite de l’entreprise privée est d’être contrainte à la rentabilité. Pour réussir il faut remettre au client un produit au moins aussi bon et fiable que celui de ses concurrents, et moins cher. Pour le moment c’est ce qui est sur le papier et la démonstration est sur le point de se faire.

Une fois le lancement effectué et la filière Crew Dragon « en route », Elon Musk, moralement conforté par son succès, pourra se consacrer avec encore plus d’énergie à son lanceur Super-Heavy et son vaisseau Starship nécessaires à ses projets interplanétaires. Je lui souhaite là aussi des progrès spectaculaires. Je rappelle que l’objectif était de débarquer un premier équipage humain sur Mars en 2024…ce qui semble aujourd’hui un peu présomptueux. Je parierais pour 2026, ce qui serait déjà très bien !

NB : ce message sera modifié après le lancement de ce soir, en fonction des événements.

PS.1: Décollage parfait, à l’heure prévue. Arrivée à la Station dans 19h00 (16h30) demain Dimanche 31 mai.

PS. 2: “Soft Docking” effectué juste à l’heure (sorry pour l’heure d’été hier!). En attente du hard docking pour que les astronautes puissent passer dans l’ISS.

Illustration de titre: Après que le lanceur ait été détaché du second étage de la fusée avec la capsule Crew Dragon Demo-2, on le voit s’éloigner dans l’espace pour retourner se poser sur Terre où il sera remis en état pour être réutlisé. Crédit NASA (la photo est prise du module de service de la capsule).

Photo ci-dessous: Crew Dragon Demo-2 avec son module de service, dans son hangar d’assemblage Crédit SpaceX.

Approche du Crew Dragon Demo 2 de l’ISS. La photo est prise de l’ISS (crédit NASA).

Un des passagers de l’ISS devant la porte du sas par laquelle les passagers du Crew Dragon Demo-2 entreront dans la Station (crédit NASA).

Le lanceur de la capsule est revenu sur Terre; il s’est posé sur une barge dans l’océan, avec une précision remarquable. Il sera remis en état et relancé. Photo crédit SpaceX.

Il est plus que temps de sortir de notre cocon!

L’exploration par vols habités ce n’est pas seulement aller vers Mars, bien évidemment. Je ne néglige pas les efforts qui ont été faits depuis que Gagarine a parcouru la première orbite de l’homme autour de sa planète d’origine. Ce que je regrette c’est surtout qu’on n’ait pas fait davantage sur une durée aussi longue. Le 12 avril 1961, date de ce vol historique, c’est loin, c’est très loin. Depuis, que de tours en rond autour de la Terre, que d’atermoiements, que de projets avortés !

Bien sûr ce n’est pas facile et nous avons connu des échecs et des morts. Mais malgré tout, que de frilosité, que de précautions ! L’opinion a sur-réagi aux quelques échecs et plus que tout, il semble qu’elle se soit lassée, que son attention se soit tournée ailleurs, à nouveau vers la Terre juste après avoir osé regarder plus loin.

Ce qui a manqué sur la durée, c’est le souffle, l’audace. Après les promenades sur la Lune du programme Apollo, il fallait retourner encore sur la Lune pour y mener des recherches scientifiques dont on a seulement entrevu l’intérêt sans les réaliser (et non pour y construire des « villages » inutiles) et surtout aller sur Mars. Nous avions le lanceur, Saturn V et nous avions les hommes, des hommes de la trempe de Gagarine ou de Neill Armstrong et Buzz Aldrin.

Bien sûr cela aurait été difficile mais c’était aussi difficile de quitter la Terre pour la première fois en allant sur la Lune. Bien sûr la technologie n’était pas totalement au point mais elle ne l’était pas non plus pour aller sur la Lune. Bien sûr le danger était grand mais c’était le cas aussi pour chacune des missions Apollo. Et il y aurait eu d’autres morts, oui, mais ces hommes courageux et déterminés en auraient accepté le risque.

Beaucoup d’entre nous ont le sentiment que partir ailleurs n’est pas une priorité, que nous avons le temps, que Mars brillera toujours dans le ciel et qu’il faut d’abord s’occuper de la Terre et d’apporter des solutions définitives aux maux qui nous accablent. Mais prioriser notre action sur Terre, c’est avoir une conception erronée de la vie et de notre devoir en tant que membres actifs car vivants, de notre espèce. Notre devoir bien sûr, vis à vis de nos ancêtres et de nos descendants, est de perpétuer notre espèce dans les meilleures conditions pour elle et, à ce titre, de corriger nos erreurs, notamment environnementales qui ont conduit à un état de fait dangereux non seulement pour les autres espèces que nous détruisons mais aussi pour nous-mêmes. Mais notre devoir est aussi de saisir les opportunités pour augmenter nos possibilités de survie et de floraison partout dans l’Univers. Les deux ne sont pas incompatibles, bien au contraire et les opportunités apparaissent dans des fenêtres qui s’ouvrent et qui se ferment.

Maintenant il faut aller sur Mars parce que plus que jamais nous le pouvons et que la fenêtre est encore ouverte. Il faut relever ce défi, être à la hauteur de nos capacités technologiques parce qu’un jour nous pourrions ne plus vouloir. Au-delà de la Lune, il sera moins difficile d’aller sur Mars que nulle part ailleurs dans le système solaire. Soyons concrets, ne rêvons pas ; nous n’irons pas physiquement sur Titan ni dans les nuages de Vénus avant très longtemps. Et entreprendre cette traversée de notre nouvel Océan qu’est l’Espace profond, ce sera pour le plus grand profit de l’humanité. Cela fera souffler partout autour de la surface de la Terre, un vent de jeunesse et un esprit d’aventure comme ce fut le cas quand l’Amérique ouvrit ses bras à la vieille Europe confite dans ses guerres intestines, gangrenée par ses querelles religieuses, fossilisée dans ses contraintes hiérarchiques et administratives.

Allons-Y ! « On to Mars », comme le disent nos amis Américains !

Illustration de titre:  Aurora (ESA), credit ESA et Pierre Carril. Je reprends encore une fois cette illustration que j’aime beaucoup car elle montre bien l’élan difficilement résistible (de mon point de vue) et l’espoir de l’humanité technologique vis à vis de l’espace. Elle est porteuse en même temps avec force, de l’imagination et du rêve d'”ailleurs”. Elle a été commandée à Pierre Carril par l’ESA à l’époque du lancement du programme Aurora de cette dernière. Pierre Carril est l’un des meilleurs illustrateurs scientifiques français se consacrant à l’espace. Ses dessins sont toujours extrêmement rigoureux et porteurs de sens. 

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Index L’appel de Mars 20 05 21

Connaître, Savoir, Comprendre!

Une de mes épopées favorites, « Rama » d’Arthur Clarke, qui se déroule dans l’Espace profond, se termine dans le dernier tome Rama revealed par la magnifique mélopée de sa figure principale, Nicole, mourante, scandée par ses « je comprends », « I understand » : « I understand » that is the most important statement anyone can ever make…The whole key to life is understanding ». Je partage sans réserve ce sentiment et cette soif que la vie n’est jamais assez longue pour étancher. Quand on se tourne vers le Cosmos et que forcément on s’interroge, on n’obtient pas LA réponse mais inévitablement, il me semble, on veut connaître, on veut savoir et on veut comprendre. « Connaître » c’est rassembler le maximum d’information, « savoir » c’est intégrer cette connaissance dans son esprit, « comprendre » c’est relier ce savoir à tout ce qu’on sait déjà et l’utiliser pour aller plus loin dans la conscience de soi-même et du monde.

Par chance, notre époque, ou plus précisément celle que j’ai vécue jusqu’à ce jour, a été plus que toute autre auparavant, celle des « Grandes-découvertes » fondées sur des progrès technologiques extraordinaires et petit à petit assimilées par la population. Pensez donc ! Au début du XXème siècle, hier pour moi qui suis né en 1944, on ne savait pas qu’il y avait d’autres galaxies que notre Voie-Lactée, on pensait que l’Univers était statique et en matière de messagers de l’espace profond, on ne connaissait que la lumière. Par ailleurs, l’astronautique n’existait pas puisque l’aviation venait juste d’être inventée et que la Lune était toujours le plus proche mais néanmoins inaccessible astre des nuits.

Certains regrettent ces progrès, les déprécient ou les négligent, en refusant le noir et le froid de l’Espace, en s’en détournant et ne voulant que regarder frileusement la surface de la Terre et les foules qui la peuplent, rassurés par le contact, le bruit des voix, le chant de la Nature qui l’anime par ses multiples formes de vie. J’y suis sensible car la Terre, notre « pâle petit point bleu », est toujours (ou encore*) belle, douce et accueillante, car l’Espace est exigeant et effrayant par les dangers qu’il contient et qui pourraient écraser, sans aucun état d’âme ou plutôt « en toute inconscience », les faibles enveloppes corporelles qui nous matérialisent. Mais dans le ciel je vois avant tout les étoiles et toutes leurs promesses et je veux connaître, savoir et « comprendre » encore plus.

Les promesses ce sont celles d’« ailleurs » et de « lointains » bien sûr mais surtout de mystères ou, mieux, de questionnements scientifiques, petit à petit résolus et toujours plus profonds, d’explications obtenues sur les « pourquoi » et les « comment » par beaucoup de travail et de réflexion fondée sur une accumulation prodigieuse de connaissances et sur une intelligence rarement développée aussi loin dans d’autres domaines. Oui ! l’Espace est source infinie d’émerveillement et d’enrichissement intellectuel et il faut continuer à l’explorer pour aller toujours plus loin dans toutes les dimensions qui nous sont accessibles ou que petit à petit nous ouvrons, en y affectant le maximum de nos ressources, par ses deux modalités absolument complémentaires, l’astronomie et l’astronautique.

*selon l’endroit où l’on se situe sur l’échelle optimisme / pessimisme.

J’espère que parmi nos descendants, suffisamment d’entre eux toujours se passionneront afin que l’Aventure continue, pour aller beaucoup plus loin que cet éphémère « là-bas » où nous sommes parvenus. En attendant, vous qui vivez ce temps présent avec moi, restez à mes côtés, accompagnez-moi, aussi bien dans la contemplation que dans l’effort de la réflexion !

Illustration de titre : au cœur de la nébuleuse d’Orion, crédit NASA (télescope Hubble).

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Index L’appel de Mars 20 05 16

Pour apprécier notre famille de planètes, davantage de données d’observation sur les autres systèmes restent nécessaires

Depuis plus de quatre ans que je tiens ce blog, je constate qu’à part Mars je n’ai pas beaucoup parlé de « nos » planètes, Mercure, Vénus, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Je dois dire qu’elles m’intéressent moins que les exoplanètes ou l’Univers lointain. Ou plutôt qu’elles ne m’intéressent qu’en tant que partie d’un système planétaire et pour comparaison avec les autres systèmes. Ce sont les possibilités de comparaison que je vais développer dans cet article.

On a longtemps pensé (jusqu’à la découverte des premières exoplanètes) que notre système était « standard » c’est-à-dire qu’il devait se répéter à l’infini, les mêmes lois ayant joué à partir des gaz et poussières formant les autres nébuleuses planétaires. En fait, tout comme l’observation permise par les instruments modernes et l’intelligence aussi bien que les connaissances de nos astronomes nous l’ont montré, ces nébuleuses ont permis non seulement, ce que l’on savait, la formation d’étoiles extrêmement diverses, mais aussi d’un « bestiaire » extrêmement varié de planètes. De ce fait notre système planétaire n’apparaît plus que comme une possibilité parmi d’autres.

Certes il y a des constantes, résultant de lois qui ont résisté à l’épreuve des faits, l’observation ! L’environnement de chaque étoile a une zone habitable, définie comme la zone où l’irradiance permet à l’eau d’être liquide. L’environnement de chaque étoile a donc une « ligne de glace », limite au-delà de laquelle l’eau ne peut plus se présenter sous forme liquide (actuellement, « chez nous », au milieu de la Ceinture d’astéroïdes), au-delà de laquelle l’accrétion des planètes a forcément consisté à assembler dans une même masse les éléments les plus denses qui se trouvent en deçà de la ligne de glace et tous les autres éléments « légers » (eau et gaz) qui ont pu subsister au-delà de cette limite. On peut aussi penser que l’accrétion n’ayant pu être totale dans aucun système, il doit subsister partout en quantités importantes, des éléments plus ou moins agglomérés, astres de taille plus ou moins petite (astéroïdes) qui ne se sont pas accrétés en planètes. Mais c’est à peu près tout ce qu’on peut « généraliser ».

Pour le reste tout va dépendre de (ou des) (l’)étoile(s), de la composition d’origine de la nébuleuse (sa densité et la répartition de sa masse dans son disque) et de son histoire, contrainte par sa composition mais aussi largement par le fruit du hasard. La première « complication » vient bien sûr de la masse de la nébuleuse qui a une influence sur la masse de l’étoile putative qu’elle porte en son sein. Ainsi une « petite » masse ne pourra donner qu’une naine-rouge, rayonnant très peu d’énergie, sinon une naine-brune, en rayonnant encore moins. La deuxième complication vient du nombre d’étoiles dans le système. Un système à multiple étoiles, très souvent deux, moins souvent trois, aura des conséquences différentes d’un système à étoile unique, non seulement sur les débris distants non accrétés du système mais aussi sur la présence et les mouvements des planètes lors de l’accrétion. Dans un système à étoiles multiples, l’équivalent de notre Nuage de Oort ne peut être un endroit « paisible » où rien ne se passe sauf une accrétion extrêmement lente de matière ne dépassant jamais la taille des comètes et stoppée presque tout de suite après qu’elle ait commencé. On peut imaginer que les étoiles membres d’un système double ou triple se partagent âprement ses astéroïdes ou les perturbent périodiquement, occasionnant de temps à autres des déluges de roche et de glace sur les « étages » inférieurs successifs. La troisième complication viendra de la répartition des densités de matière dans le disque protoplanétaire. Il semble impossible que cette répartition soit identique selon les disques. La conséquence, on l’a bien vue, est la diversité des éléments des systèmes planétaires que l’on a pu observer. La quatrième complication viendra de l’histoire de ces disques. L’accrétion se produit non seulement en fonction des variations de densité de la matière mais aussi du développement des embryons de planètes et des rencontres au hasard des proximités, des chocs, de leur vitesse relative donc de leur brutalité ou de leur douceur relative (le choc de Théia avec la proto-Terre donne la Lune, le choc d’un gros planétoïde avec la proto-Mars ne fait qu’augmenter la masse de la Mars définitive en venant, probablement, accroître la masse de son hémisphère Sud et créant sa dichotomie crustale). Ensuite chaque planète étant constituée jusqu’à une quantité de matière presque définitive, commence à avoir une influence gravitationnelle qui s’étend plus loin que son environnement immédiat et le problème de ses relations avec les autres planètes va se poser. C’est toute l’aventure du « Grand-tack de Jupiter et de Saturne telle que racontée par Alessandro Morbidelli, c’est-à-dire des phénomènes de résonance gravitationnelle qui peuvent s’établir entre elles et qui peuvent créer des résistances évolutives (dans la mesure où ces mouvements se créent et se développent pendant la période d’accrétion donc pendant une époque où la masse et la vitesse des astres continuent à évoluer) à la force de gravité fondamentale d’un système qui est celle exercée par son étoile.

Toutes ces considérations permettent de comprendre pourquoi les systèmes planétaires qu’on a découverts présentent des compositions si différentes les uns des autres. Ainsi des planètes formées au-delà de la limite de glace, comme notre Jupiter, sont bel et bien descendus jusqu’à proximité de leur étoile, c’est-à-dire qu’ils ont épuisé par accrétion les réserves de matière se trouvant entre eux et leur étoile, s’arrêtant à proximité de cette dernière sur la dernière orbite possible, celle en deçà de laquelle la force de gravité de l’étoile et ses premiers rayonnements n’avaient plus laissé aucune matière lors de sa formation. On appelle ces planètes des « Jupiters-chauds » et ils sont la règle plutôt que l’exception. On sait également que beaucoup de systèmes contiennent ce qu’on appelle des « superterres » en deçà de leur ligne de glace. C’est-à-dire qu’autour de certaines étoiles il y a eu suffisamment de densité de matière dans cette zone proche pour qu’une masse beaucoup plus importante que celle de la Terre s’agglomère sans être perturbée par les autres planètes en formation plus rapide au-delà de la ligne de glace (et de ce fait avec un peu d’avance) ou bien qu’à l’occasion d’une activité particulièrement intense de l’étoile, une planète de type Jupiter-chaud, comportant donc à l’origine une enveloppe de gaz, s’est trouvée exposée à un souffle particulièrement puissant de cette étoile ayant expulsé les éléments légers (toute proportion gardée, Mercure a probablement été « dénudée » de la sorte). A noter que, comme en matière de planétologie tout est question de masse, cela ne veut pas dire que ces « superterres » soient forcément des « Terres » au sens où on l’entend généralement mais simplement des planètes rocheuses (on dit aussi « telluriques »), sans éléments légers abondants. Au-delà de quelques masses solaires, on parvient en effet à un astre qui ne peut plus se comporter comme une Terre car qui dit masse dit chaleur (énergie cinétique d’accrétion plus chaleur résultant de la désintégration nucléaire des éléments les plus instables) et pression résultant de la force de gravité. Les superterres au-delà de 5 masses solaires sont des monstres de chaleur, à la surface desquelles le magma affleure partout avec une tectonique très active et elles sont donc proprement invivables. D’autres systèmes tels que celui de Trappist-1 présentent une série de plusieurs planètes de tailles à peu près égales, comparables à celle de la Terre, et très rapprochées les unes des autres. Enfin on peut imaginer que les planètes rocheuses (« terrestres » au sens très large), si elles existent en deçà de la ligne de glace, soit telles que leur formation sur place l’a permis, c’est-à-dire avec très peu d’éléments volatiles (donc en fait très peu « terrestres » au sens de la vraie Terre). Nous devons notre abondance d’eau probablement au Grand-tack et sans lui nous n’aurions sans doute pas eu d’Océan (avec très peu sinon pas du tout de terres émergées au début) et nous ne serions pas là pour en parler. Les planètes « terrestres », « normales », formées sur place sans ajout extérieur notable, sont donc probablement beaucoup plus sèches (l’eau ne provenant que des minéraux assemblés par accrétion, d’où elle peut ensuite être libérée par la chaleur allant jusqu’au volcanisme).

Quelles conclusions en tirer ? Il est sans doute un peu tôt pour en faire, quelles qu’elles puissent être au-delà de la diversité évoquée, car le fait est que nous n’avons pas encore une bonne vision des systèmes planétaires distants. Nos moyens d’observation créent un biais. Nous pouvons observer les exoplanètes d’autant plus qu’elles sont grosses, proches de leur étoile, pas trop lointaines de notre système et que cette étoile n’est pas trop lumineuse ni trop massive par rapport à elles (car jusqu’à présent on observe toujours non pas la planète mais les différences de luminosité ou l’influence gravitationnelle que la planète a sur l’étoile). On a donc jusqu’à aujourd’hui beaucoup observé de superterres ou de Jupiters-chauds autour de naines-rouges mais pratiquement pas de planètes de type terrestre (ou a fortiori de type martien, beaucoup plus petit !) orbitant à bonne distance de leur étoile (une centaine de millions de km) de type solaire. Il faut attendre des instruments plus précis et nous en avons qui devraient être bientôt opérationnels (on pourra observer la lumière de l’étoile réfléchi par la planète, mais encore faudra-t-il la trouver !). Le projet DARWIN de l’ETHZ est à ce propos très intéressant car il permettrait de distinguer, en « direct » et en interférométrie, la lumière réfléchie par l’étoile de l’étoile elle-même (rayonnement « MIR », pour « Mid-infraRed » qui est le segment du spectre dans lequel cette lumière réfléchie est la plus « visible »). Avec l’image complète ou presque complète de plusieurs systèmes stellaires de type solaire, on pourra reparler de notre propre système planétaire pour tenter de mieux comprendre ce qui en fait vraiment la spécificité et reparler donc de Mercure, Vénus, la Terre « et de toute la famille ».

Illustration de titre: vue d’artiste de la planète Kepler-186f. Credit: NASA/Ames/SETI Institute/JPL-Caltech, observée entre 2009 et 2013 par le télescope spatial Kepler (découverte publiée en 2014). Cette planète dont le système se trouve à environ 500 années-lumière de la Terre, est la première exoplanète découverte ayant a peu près la taille de la Terre (entre 100% et 110% de la masse terrestre) et elle est probablement rocheuse. Elle orbite son étoile, Kepler-186, en 130 jours et se situe à la limite externe de sa zone habitable. Son étoile est une naine rouge, assez grosse mais qui ne lui fournit qu’un tiers de l’énergie que reçoit la Terre du Soleil. Kepler-186f est la planète la plus externe de ce système qui en compte 5.

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Index L’appel de Mars 20 05 08

Au commencement était le gaz et la poussière

Au commencement était le gaz et la poussière, la poussière elle-même était nouvelle dans l’Espace puisqu’elle avait été produite après le gaz dans le cœur des étoiles mortes explosées à l’origine de notre nébuleuse. Puis avec l’écoulement du temps, toujours long, un jour, une autre perturbation dans notre futur environnement initia une contraction des éléments qui s’y trouvaient. La contraction entraîna, dans une environnement gazeux de plus en plus dense, l’accrétion de grains de poussière avec d’autres grains de poussière, des galets puis des rochers, puis des agrégats de poussière, de galets et de rochers par le jeu de la force de gravité qui investissait la matière. Enfin une nouvelle étoile s’alluma, notre Soleil, dans le centre le plus dense du nuage, plus dense parce que centre. Et petit à petit autour d’elle des planètes commencèrent leur rotation presqu’éternelle puisqu’elle continue à ce jour, dans la chaleur des impacts de leur naissance et de la désintégration radioactive de leurs éléments chimiques les plus instables.

Il restait malgré tout des assemblages orphelins qui n’avaient pu s’agglomérer. L’espace est vaste et la densité essentielle. Ces orphelins ce sont les myriades d’astéroïdes qui nous entourent. Dans notre système on les retrouve nombreux dans trois ensembles : la Ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter, la Ceinture de Kuiper au-delà de Neptune, toutes deux plus ou moins dans le plan de l’écliptique solaire, et plus loin encore la sphère gigantesque du Nuage de Oort comme une coque ou un halo enveloppant tout ce qui est commandé par la force de gravité du Soleil. Une partie des astres de la Ceinture d’astéroïdes est sèche car ils se sont formés dans la chaleur, en deçà de la Ligne des glaces et, au-delà, la glace est partout présente comme elle l’est dans les lunes des planètes gazeuses, de Jupiter à Neptune.

A ces deux catégories d’astéroïdes, primitifs, s’ajoutent une troisième catégorie plus récente puisqu’elle résulte des chocs des météores*, astéroïdes primitifs et planétésimaux, sur les planètes déjà formées, et une quatrième dont on est devenu récemment conscients, celle des astéroïdes provenant de l’extérieur du système solaire comme le fameux Ouméaméa ou le moins fameux Borisov. Et, pour compliquer le tout, les rencontres entre astéroïdes évidemment inévitables dans les zones où ils sont nombreux, provoquent de temps en temps des décrochements vers les régions inférieures et le Soleil.

NB : *les météores sont les astéroïdes qui pénètrent dans l’atmosphère planétaire.

A part les rares intrus venus d’autres systèmes, l’ensemble de ces formations de roches et de poussière sont les témoins de nos premiers milliards d’années, depuis le début de l’accrétion jusqu’à la fin de la formation de notre système planétaire. Ce sont aussi les témoins de nos échanges interplanétaires jusqu’aujourd’hui mais évidemment davantage dans notre passé le plus violent (car les météores dans notre système « mature » sont devenus rares et moins massifs). C’est un véritable livre de sciences naturelles et le premier livre de notre Histoire et c’est pour cela qu’il est passionnant de les observer dans leurs débris et leurs traces laissées sur Terre, sur la Lune et sur Mars, et dans le ciel, en allant les photographier, les toucher (par sondes robotiques interposées!), les prélever, les analyser.

Le livre n’est évidemment pas facile à lire car le langage n’est pas clair (on apprend le code en même temps qu’on le lit) et que l’histoire est longue et a été très mouvementée. En principe les astéroïdes les plus éloignés du Soleil sont les plus primitifs (comme Arrokhot anciennement Ultima Thulé, objet de Kuiper observé par la sonde New Horizons après son survol de Pluton et Charon). Les plus évolués sont évidemment ceux qui proviennent d’impacts survenus sur d’autres planètes (les SNC* martiens par exemple). Les comètes, provenant probablement du Nuage de Oort sont des objets très anciens mais lorsqu’elles approchent du Soleil, elles perdent leur virginité par la chaleur et le dégazage. Les objets de la Ceinture d’astéroïdes sont de deux sortes car c’est à ce niveau qu’a fluctué la Ligne de glace (d’eau). Malheureusement (si l’on peut dire) pour la lisibilité, la Ceinture a été « bouleversée » par le couple Jupiter / Saturne (en fait directement, Jupiter) qui selon le « Modèle de Nice » d’Alessandro Morbidelli, est descendu vers le Soleil au travers de cette région avant de repartir beaucoup plus loin vers l’extérieur du système solaire. Pendant la descente puis le rebroussement du couple, des astéroïdes ont été absorbés/accrétés par la planète, d’autres ont été projetés dans d’autres régions (aussi bien vers le Soleil que vers l’extérieur du système). Il reste donc une Ceinture beaucoup plus clairsemée qu’elle n’était à l’origine et contenant un mélange de corps secs (plutôt vers le Soleil) et de corps glacés (plutôt vers l’extérieur du système). On s’interroge sur Cérès le plus gros planétoïde de la Ceinture, qui est très riche en glace et qui pourrait venir de très loin vers l’extérieur du système.

*Shergottites, Nakhlites et Chassignites d’après les lieux où l’on a trouvé les premières d’entre elles (Indes, Egypte, France). Elles sont très rares, quelques 130 identifiées sur plus de 60.000 météorites répertoriées à ce jour. Par mi elles les Shergottites, basaltiques sont les plus nombreuses (et les moins intéressantes).

Au-delà du contenu en eau, la composition minéralogique varie selon la taille et l’origine. Cérès (980 km de diamètre) est une quasi planète, on dit une « planète-naine », comme Pluton (1180 km de diamètre) et elle s’est différenciée en différentes couches conduisant jusqu’à son centre qui comprend les éléments les plus lourds, le fer et les sidérophiles. Cette différenciation s’est faite par la chaleur résultant de l’énergie cinétique générée par la chute des divers astéroïdes qu’a accrétés la planète-naine du fait de la force de gravité inhérente à sa masse. Toutes les masses importantes orbitant dans le ciel ont subi ce processus. Parmi les plus petites masses, on trouve des astéroïdes qui proviennent par éclatement de plus gros objets (comme Cérès ou plus petits) et qui sont constitués d’un des éléments résultant de la différenciation thermique (« en gros », métaux ou silicates). Mais on trouve aussi des astéroïdes qui sont restés isolés et dont l’évolution depuis les temps les plus lointains a été très limitée (ils n’ont pas fondu même si la chaleur a joué son rôle pendant leur formation !). En fait ce sont les plus abondants dans notre système (près de 90%). On les nomme « chondrites ». Ils sont constituées de silicates dont une partie est structurée en « chondres », petits grains de quelques centaines de nanomètres comprenant outre des silicates, d’autres éléments dont des métaux. Bien entendu tous les chondres n’ont pas la même composition*  et tous les astéroïdes n’ont pas la même proportion de chondres. Par ailleurs ils peuvent être plus ou moins cratérisés ou couverts de rochers. A cela s’ajoute un dernier élément de différentiation, la proximité au Soleil. L’astre jeune était fougueux et violent. Selon la distance, son influence radiative, à commencer par la chaleur, a été plus ou moins marquée. Elle n’est évidemment pas du tout la même pour un astéroïde de la Ceinture de Kuiper et pour un astéroïde géocroiseur.

*pour tracer l’origine des molécules prébiotiques, on recherche les chondrites carbonées dont certaines contiennent des molécules organiques, comme la météorite de Murchison (1969 Australie) dans laquelle on a trouvé des acides aminés et des sucres.

Vous percevez maintenant un peu mieux le « tableau », la diversité et les déductions qu’on peut en tirer sur les premiers temps de notre systèmes et sur son évolution pendant la phase la plus active de sa formation. Et vous comprenez maintenant pourquoi les missions vers Bennu, Ryugu ou la comète Tchouryoumov Gerasimenko, sans compter les enseignements que l’on peut tirer des météorites martiennes, identifiées sur Terre par la composition des bulles de gaz atmosphérique qu’elles ont emportés de leur lieu d’origine et qu’on identifie par comparaison avec ce qu’on sait aujourd’hui de la composition de l’atmosphère martienne. Nous avons sous les yeux les hiéroglyphes de la mémoire du temps mais le déchiffrement ne peut se faire que par comparaisons, analogies, prélèvements, analyses, nombre suffisant d’observations. C’est difficile mais beaucoup moins que le déchiffrement du palimpseste de notre planète où il est quasiment impossible de lire le texte des premières pages effacé par l’érosion tectonique et la vie.

A côté de l’astronomie des origines de l’Univers et celle des autres galaxies, plus ou moins lointaines, l’étude des astéroïdes n’est donc pas à négliger car ils sont la matière dont nous sommes faits. Les molécules organiques ne manquent pas et c’est sur ces petits corps, avec un peu ou beaucoup d’énergie, que se sont déroulés les premiers stades menant à notre propre complexité.

Image de titre: astéroïde Bennu, crédit NASA..

image ci-dessous: météorite de Murchison, Crédit : Philippe Schmitt-Kopplin

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Index L’appel de Mars 20 04 30

Peut-on adhérer au “principe anthropique fort” autrement qu’animé par la Foi?

L’Homme est-il la finalité de l’Univers ? Autrement dit, la vie intelligente, consciente d’elle-même, de son environnement et communicante, est-elle la raison d’être de l’Univers ? La question est celle du « principe anthropique fort ». Elle fut posée en des termes moins bruts que les miens1 par l’astrophysicien Brandon Carter en 1973, donc assez récemment, mais elle est sous-jacente dans la conscience collective depuis « toujours ». On n’est en effet pas loin d’une question plus ancienne : « L’Univers a-t-il un « sens », a-t-il été conçu par un Créateur pour que l’Homme y apparaisse et puisse saisir ce sens ? ». Les religions y répondaient et y répondent encore bien sûr positivement, les plus primitives en interdisant d’y réfléchir, d’autres en nous laissant notre libre arbitre pour au moins en discuter les « modalités ». La Science s’interroge en envisageant que la réponse soit fort probablement négative parce que le Créateur ne fait plus partie de ses hypothèses depuis qu’elle a pris son envol et acquis son autonomie absolue, et depuis que nous avons pris conscience à la fois que nous n’étions plus au centre de tout et du « silence des espaces infinis ». Je ne vais évidemment pas apporter ici LA réponse mais ma réflexion. Pour préciser le sujet, je prends comme point de départ ce qu’écrivait Christophe de Reyff 2 dans un de ses commentaires sur mon article du blog « exploration spatiale » consacré à « Noël et notre place dans le Cosmos » (21 décembre 2019) :

Citations :

« Comme l’a écrit Einstein, « le plus incompréhensible dans l’Univers, c’est qu’il soit compréhensible ». On peut traduire cela en disant aussi bien que l’Univers est un miracle que le fait de le comprendre est aussi un miracle. À mon avis, il n’y a pas besoin de « faire comme si ». Il y aurait une infinité de façons de réaliser un Univers, mais semble-t-il, une seule qui a permis la chimie, la vie, l’évolution et l’émergence de l’Humanité. On nomme cette vue le « principe anthropique ». Ce principe existe dans deux formulations, faible et forte. La version forte va un peu plus loin et dit que l’Univers est tel pour que nous puissions non seulement exister, mais aussi le penser et le comprendre (au sens d’Einstein, mais aussi au sens de Pascal). C’est une vision téléologique (non pas théologique !) qui implique l’idée d’une finalité à tout ce qui existe. J’écarte ainsi absolument la vision de science-fiction des « multi-univers » qu’on appelle « multivers » qui, par définition, n’est pas scientifique, car c’est un énoncé qui, par principe, n’est pas démontrable, testable, réfutable, ou falsifiable au sens de Popper. »

J’y ajoute une autre citation, apportée également par Christophe de Reyff et qui est de l’astrophysicien Leonard Susskind :

« Regarding recently discovered dark energy and its implication on the cosmological constant, the great mystery is not why there is dark energy. The great mystery is why there is so little of it [10^−122] … The fact that we are just on the knife edge of existence, [that] if dark energy were very much bigger, we wouldn’t be here, that’s the mystery.” A slightly larger quantity of dark energy, or a slightly larger value of the cosmological constant would have caused space to expand rapidly enough that galaxies would not form… »

Fin de citations

Comme l’évoque Christophe de Reyff, si certaines bases de l’Univers (les « constantes fondamentales » aux valeurs numériques encore et toujours inexpliquées) avaient eu des valeurs différentes pour des quantités extrêmement faibles (le « 10 puissance moins 122 » mentionné ci-dessus est en langage « développé » un nombre inimaginablement petit : 0, virgule, suivi de 121 zéro et enfin d’un 1 !), il n’y aurait pas eu d’Univers dans lequel la chimie organique basée sur le carbone, l’évolution prébiotique, la vie, son évolution et finalement notre existence même auraient été possibles (et dans lequel nous aurions pu nous interroger). Pour prendre un autre exemple, dans ses excellents mémoires (« Je n’aurai pas le temps », Seuil, 2008), Hubert Reeves évoque sur ce même sujet ce que disait Fred Hoyle à propos du carbone : « Si les propriétés des niveaux d’énergie du noyau de carbone n’avaient pas exactement les valeurs numériques qu’elles ont, le carbone serait pratiquement inexistant dans la nature ». Et, je précise, si telle avait été la situation, la vie dans sa complexité n’aurait pas été possible non plus puisque le carbone avec ses nombreuses liaisons chimiques possibles est au cœur de nos molécules d’êtres vivants.

Mais je voudrais aller plus loin.

Même si l’on constate que les conditions extrêmement fines pour l’Univers improbable dans lequel nous vivons ont bien été réunies, notre émergence en tant qu’espèce vivante et consciente dans ce contexte, a été, tout autant, tout à fait improbable. Autrement dit je vois deux phases (ou deux « tiroirs ») utiles à la discussion de la réponse à l’interrogation posée par le principe anthropique fort : celle des conditions physico-chimiques d’origine nécessaires et, ensuite, celle de l’évolution prébiotique puis biologique présupposant ces conditions.

Il faut bien voir que – après que les éléments chimiques dont nous sommes constitués sont apparus (hydrogène puis hélium primordiaux) et se sont enrichis (par nucléosynthèse dans le cœur des étoiles) dans toute la gamme des éléments qui existent aujourd’hui « dans la nature » (dont le carbone !), et ce dans le contexte des quatre grandes interactions fondamentales structurant l’Univers (gravité, électromagnétisme, interaction nucléaire forte et interaction nucléaire faible), et que donc l’Univers devienne potentiellement viable pour nous ou nos équivalents, êtres conscients, technologues, « faber » et communicants – il était pour autant impossible à l’origine d’en déduire un jour l’apparition de l’homme ou de son équivalent. Ce que je veux dire c’est que bien entendu nous sommes le fruit de ces constituants physico-chimiques de base qui nous ont rendu possibles mais que l’évolution aurait pu donner une multitude d’autres fruits sans que nous en fassions partie. Dans cette seconde phase, prébiotique puis biologique, la question s’est posée à de multiples reprises avant notre « avènement ». Autrement dit les bifurcations de l’évolution vers un Univers où nous aurions été absents, ont été multiples.

En préalable, nous n’avons pu apparaître qu’après que la nucléosynthèse stellaire ait produit dans notre futur environnement suffisamment de métallicité (éléments chimiques lourds) donc après un temps relativement long nécessaire à cette transformation. On peut constater que déjà à ce stade a joué un facteur temps résultant d’une multitude d’événements se succédant sur une très longue période (plus de 8 milliards d’années) : accrétion de gaz et de matière dans une multitude d’étoiles, puis fusion nucléaire au sein de ces étoiles, puis explosions et dispersions des éléments produits dans leur cœur, dans un contexte mobile, celui des galaxies et celui de l’expansion de l’Univers. A noter qu’on peut encore envisager, dans cette phase, un certain automatisme ou déroulement naturel depuis les « ingrédients » et interactions fondamentales et l’impulsion nécessaire donnée lors du Big-Bang.

Si l’on considère ensuite notre étoile, le Soleil, située dans un des bras de la zone habitable d’une galaxie banale, il a fallu qu’elle ne soit ni trop massive ni pas assez. Dans le premier cas elle aurait eu une vie moins longue et donc une période de stabilité insuffisante au long cheminement dont nous sommes l’aboutissement. Dans le second cas, sa zone d’habitabilité aurait été trop proche et aurait conduit la face de la planète où l’eau aurait pu être liquide à se trouver bloquée dans sa rotation par la force de marée et exposée dans cette proximité à des rayonnements intenses sans doute incompatibles avec la vie. A ce stade on arrive à une certaine différentiation des possibles et les particularités nécessaires pour conduire jusqu’à nous sont de plus en plus marquées quand on « rapproche l’image », comme on le lira par la suite. Je continue donc, pour mieux les voir.

Si l’on compare notre système solaire aux autres systèmes stellaires, on constate qu’il en est beaucoup qui n’ont pas de planète(s) de type terrestre dans leur zone habitable. Les raisons peuvent être diverses. Soit une planète de type Jupiter est « descendue » par accrétion progressive de toute matière environnante jusqu’à proximité de l’étoile. Soit la matière existant en deçà de la ligne de glace a été accrétée par une planète de masse terrestre manquant d’éléments légers, en particulier d’eau. Soit dans la même région, l’accrétion s’est poursuivie au-delà, jusqu’à 10 masses terrestres (« super-Terre »), retenant une atmosphère trop épaisse, générant une tectonique des plaques trop active, gardant une température de surface trop élevée et peut-être encore beaucoup trop sèche car n’ayant pas connu notre Grand-bombardement-tardif (qui n’a eu lieu que grâce aux errances de Jupiter et de Saturne, comme décrites par Alessandro Morbidelli). Nous avons eu juste la bonne masse pour une tectonique des plaques relativement douce sur une très longue période, pour une atmosphère relativement légère et laissant passer les rayons du Soleil (il fallait bien qu’il y eut photosynthèse !), et n’avons disposé de suffisamment d’eau que grâce au « Grand-Tack », le mouvement particulier mentionné ci-dessus du couple Jupiter-Saturne d’abord vers le Soleil puis ensuite vers l’extérieur du système solaire, ce qui a permis de nous faire hydrater par l’eau des astéroïdes venus d’au-delà de la ligne de glace après que notre planète ait été constituée, avec une croûte déjà formée. Ce phénomène déjà probablement très particulier pour les étoiles simples, a probablement été impossible dans les systèmes à étoiles doubles ou triples, bien plus nombreux.

Nous ne savons pas non plus si la Lune a été indispensable à l’émergence de la vie mais il est possible qu’elle l’ait été, vu l’importance de la stabilité ainsi forcée par elle de l’inclinaison de notre axe de rotation, favorisant une certaine stabilité climatique de la planète, et vu l’importance qu’a la force de marée qu’elle exerce sur la planète et sur nous pour toutes sortes de processus affectant la vie, à commencer par le maintien de la tectonique des plaques et peut-être l’entretien du champ magnétique global. Et l’on sait qu’il est rare qu’un satellite naturel unique et relativement aussi massif, accompagne une planète – il existe à la marge le cas de Pluton et de Charon mais Pluton est ce qu’on appelle désormais une « planète naine » – car notre Lune résulte d’un processus exceptionnel (d’autres rencontres planétaires en fin de période d’accrétion ont pu donner Mars sans satellites naturels notables, ou Saturne avec ses anneaux et nombreux satellites relativement petits par rapport à elle).

Ceci dit, une fois que le dispositif Soleil-Terre-Lune a été en place, l’évolution vers la vie intelligente de type homo-sapiens n’avait rien d’évident ni d’automatique à partir des molécules organiques spatiales complexifiées dans l’environnement de la Terre primitive. C’est une série aléatoire d’événements aux conséquences imprévisibles qui ont conduit jusqu’à nous à partir de ces molécules primitives. Notre existence découle nécessairement de ces constituants et de cet environnement d’origine mais son aboutissement à l’homme n’était rien moins que certain. Ce qu’on peut seulement dire c’est que ces événements ont eu lieu et que nous sommes ici (principe anthropique -très- faible) !

Le premier événement a été la constitution d’êtres unicellulaires (à partir de notre « dernier ancêtre universel », LUCA, mais dès l’origine sous les deux formes d’archée et de bactérie) que l’on peut qualifier de vivants parce qu’ils ont su puiser leur énergie et leur matière dans leur environnement afin de se reproduire presque à l’identique mais pas tout à fait, de telle sorte que leurs mutations ont pu permettre leur adaptation à l’environnement extérieur, donc leur survie et leur prolifération. On dit que les roches poreuses au-dessus des fissures à proximité des lignes de rupture des dorsales océaniques, ont été des lieux privilégiés pour la formation des premières cellules vivantes. Mais en disant cela, se rend on compte de la finesse de l’exigence ? Ce n’est pas précisément la ligne de rupture des dorsales et ses « fumeurs noirs » dont il s’agit (eau trop chaude, durée dans le temps trop courte) mais de lignes latérales avec leurs « fumeurs gris », moins chaudes et subsistant beaucoup plus longtemps. Et si cela s’est bien produit sur ces fissures, encore fallait-il que le différentiel entre le pH de l’eau de l’Océan (acide à cette époque primitive) et le pH des flux venant des profondeurs de la Terre (très basique), soit suffisamment important pour générer effectivement les échanges redox nécessaires à la vie au sein des alvéoles poreuses des roches de ces « fumeurs ». Par ailleurs l’assemblage du nécessaire biologique, de tout le nécessaire et rien que le nécessaire dans toute sa complexité (membrane, ARN…), n’a rien d’évident. On « ne passe pas comme cela » de quelques molécules organiques même complexes, à une cellule vivante. En laboratoire jusqu’à présent, personne n’y est parvenu. Sur quelle autre planète le phénomène a-t-il pu aussi se produire ?

Pour résumer : combien y a-t-il eu dans l’Univers d’autres planètes suffisamment hydratées comme la Terre l’a été grâce au Grand-Tack de Jupiter, dans une zone stellaire habitable qui grâce à un gros satellite comme la Lune, a pu permettre notre type de tectonique des plaques et une inclinaison stable de notre axe de rotation sur l’écliptique, sur une durée suffisante pour que s’élaborent ces premières formes de vie dans le fond d’un océan ?

Le même type de processus exceptionnel s’est répété avec la Grande-oxydation ou l’endosymbiose des bactéries et des archées pour donner les très improbables eucaryotes (nous n’avons retrouvé aucune trace de proto-eucaryotes), chimères capables de consommer ce poison que l’oxygène était à l’origine. Ensuite, vinrent les métazoaires. Après l’essai des gaboniontes (vers -2 Ga), il y eut le règne des édiacariens (vers -600 Ma), puis la faune de l’explosion cambrienne (à partir de -540 Ma) et après, de multiples rebondissements de la vie suivis d’extinctions, et juste avant les mammifères, les dinosaures. A chaque fois, il y eu la dominance de certaines formes de vie puis un changement environnemental radical (chute de la quantité d’oxygène dans l’air par exemple), ou une catastrophe (Chicxulub, pour prendre un seul exemple, bien connu) qui rebattaient les cartes du hasard avec les quelques espèces vivantes qui subsistaient. Alors quelles étaient les chances des mammifères, ancêtres d’homo-sapiens, sous le règne des dinosaures ? Quelles étaient les chances des dinosaures à l’époque des céphalopodes ? Quasiment aucune. Est-ce que les dinosaures auraient pu devenir intelligents et communicants comme les hommes s’ils n’avaient été éprouvés et finalement éliminés comme ils l’ont été par l’astéroïde de Chicxulub ? Nous n’en savons rien mais on peut penser que sans les accidents, voire les extinctions, ayant permis de passer d’un règne animal à l’autre et, en particulier, de ce dernier au règne des mammifères, nous ne serions pas là pour en parler. Et cependant plusieurs de ces accidents n’étaient absolument pas prévisibles (et non simplement « possibles ») au moment de l’évolution biologique où ils sont survenus.

Comment un événement qui s’est produit sur Terre, l’apparition de l’homme (ou d’autres animaux ayant atteint notre niveau de conscience et de capacités), aurait-il pu se reproduire ailleurs alors qu’il est le résultat de toutes une série d’accidents dans notre histoire planétaire spécifique ? Non, l’arrivée de l’homme n’était pas plus automatique que ne le sont les différents épisodes de l’histoire humaine qui depuis plusieurs centaines de milliers d’années ont conduit jusqu’à nous.

Pour réfléchir à la probabilité de la validité du principe anthropique fort, il faut donc bien dissocier d’une part, les conditions fondamentales, celles de la chimie et de la physique, et d’autre part, celle de l’histoire de l’évolution de la vie sur Terre. Il me semble assez évident par les exemples donnés ci-dessus que l’aboutissement de cette histoire à l’homme, n’était pas prévisible. Dire qu’elle a été « voulue » suppose que l’astéroïde de Chicxculub aurait été voulu et que le passage des primates à l’homme aurait été automatique ou que l’évolution d’autres animaux jusqu’à notre niveau aurait été possible), ce qu’il est quand même très difficile d’admettre.

Si on l’admet, malgré tout, c’est qu’on croit que nous sommes dans la main d’un Créateur qui décide absolument de tout et qui est intervenu lors de ces multiples et aléatoires bifurcations évoquées. Je laisse à chacun en juger et choisir. Certains feront comme Pascal, un pari, à vrai dire « le pari existentiel le plus osé », d’autres resteront dans la rationalité qui ne permet pas de trancher, simplement de s’émerveiller, de continuer à s’interroger, à étudier, à réfléchir. Autrement dit se prononcer positivement n’est pas une attitude scientifique mais une adhésion à un credo éclairée éventuellement par quelques lumières scientifiques. A mi-chemin, on pourrait considérer une version adoucie du principe anthropique fort reprenant la dissociation des deux phases présentées ci-dessus (mais elle n’est pas plus scientifique) : Le Créateur « satisfait de sa création » qu’est l’Univers, aurait pu se « réjouir » d’un résultat qu’il n’attendait pas de son évolution, même s’il l’espérait, à savoir l’Homme. En tout cas, comme le dit Christophe de Reyff, n’allons surtout pas chercher la « solution » dans des « multivers » invérifiables. Ce serait céder à la facilité consistant à donner à une question précise une réponse totalement diluée dans un autre questionnement supposant l’étude d’un infini pluriel dont nous n’avons aucune preuve. 

Notes :

1) Selon les termes de Brandon Carter :

« Ce que nous pouvons nous attendre à observer doit être compatible avec les conditions nécessaires à notre présence en tant qu’observateurs ». Il dit aussi : « j’ai forgé le principe anthropique en réaction à l’idée trop communément admise que l’Univers est partout identique, et que notre situation est tout à fait quelconque » (« réaction » que je partage tout à fait).

Selon les termes de l’article de Wikipedia sur le sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_anthropique :

« Les paramètres fondamentaux dont l’Univers dépend, sont-ils réglés [=ajustés précisément] pour que celui-ci permette la naissance et le développement d’observateurs en son sein à un certain stade de son développement ? »

2) Christophe de Reyff, Dr ès sciences, est retraité de l’OFEN (Office Fédéral de l’Energie) où il a été l’un des responsables pendant plus de 20 ans, de la recherche énergétique. Il a bien voulu me faire quelques remarques, que j’ai prises en compte, sur mon projet. 

Je recommande les lectures suivantes :

Nick Lane: “The vital question”, Profile Books, 2015;

Peter Ward & Joe Kirschvink: “A new history of life”, Bloomsbury Press, 2015;

André Maeder : « L’unique Terre habitée ? », Favre, 2012 ;

Jean-Pierre Bibring : « Mars planète bleue ? », Odile Jacob, 2009.

Illustration de titre : l’homme sous la Voie-lactée, crédit : Greg Rakozy.

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Index L’appel de Mars 20 04 21