La société martienne sera capitaliste et libérale plutôt qu’étatiste et socialiste ou elle ne sera pas

Pour les gens « raisonnables », l’établissement de l’homme sur Mars sera une aventure « folle » et il est fort probable que, de ce fait, son moteur sera bien davantage les grands capitalistes américains que les agences spatiales appartenant aux Etats (ce qui n’exclut pas que les agences y participent).

Une fois sur place les contraintes environnementales très particulières (éloignement de la Terre, très faible population, production d’énergie difficile, absence de ressources manufacturées, ressources alimentaires limitées, atmosphère irrespirable et de pression très basse, radiations solaires et galactiques peu filtrées et températures très froides) imposeront des règles de vie d’économie et de solidarité.

NB: on se situe au démarrage de la colonisation de Mars, avec une population qui se situe entre 1.000 et 50.000 personnes. On peut toutefois envisager que les principes ici décrits se perpétuent par la suite et même qu’ils s’appliquent un peu avant.

Cependant, une fois leurs besoins vitaux assurés (volume viabilisé habitable, air respirable, nourriture, eau potable, température douce, hygiène, accès à l’information), les nouveaux Martiens auront le choix entre des relations entre eux et avec la Terre, non monétarisées (« à chacun selon ses besoins ») ou monétarisées (« à chacun selon ses moyens », l’argent étant le mode d’expression des choix d’activité et plus généralement, de vie).

S’ils choisissent dans leur relation avec la Terre (ou n’ont pas d’autres solutions que) d’être financés exclusivement ou principalement par les budgets des Etats (via les agences), ils s’exposent à voir leurs ressources (nécessaires aux importations donc vitales) se tarir car il est plus que probable que les contribuables des pays correspondants se lassent au bout de quelques années (érosion de la nouveauté martienne !) de payer pour des gens très loin d’eux et qu’ils peuvent considérer ne pas leur apporter grand-chose (même s’ils se trompent). S’ils choisissent de renoncer dans le cadre de leurs relations entre eux en surface de Mars à la valorisation monétaire, ils s’exposent à pâtir de tous les défauts d’une société égalitariste et notamment (1) à une affectation des ressources rares en fonction des relations particulières que les uns et les autres peuvent avoir avec la Direction de la Colonie ; (2) à l’arbitraire dans le choix des investissements effectués par les autorités et au manque d’imagination ou de réalisme dans ces choix ; (3) au parasitisme de certains dont les besoins seraient évalués non en fonction de leur contribution (technique, intellectuelle ou financière) au bien commun mais en fonction de leur position dans la structure administrative de la Colonie ; (4) à la démotivation ; l’effort, la créativité et la prise de risques n’étant ni récompensées, ni encouragées.

Au contraire, l’utilisation de capital privé sur Mars permettrait de créer sur Terre un intérêt général dans l’investissement sur Mars. Cet investissement pourrait aussi bien provenir de l’épargne de personnes privées « normales » regroupée dans des fonds privés (comme jadis la « Compagnie des Indes »), que de grands capitalistes ou des Etats (incités par l’opinion publique et par la concurrence entre eux à y participer après coup). Bien sûr la création des infrastructures martiennes coûtera fort cher (dépenses à comparer à la création des lignes de chemins de fer transcontinentales en Amérique ou du Tunnel sous la Manche) avec un retour sur investissement incertain et lointain et il faudra organiser les financements adéquats (les banques savent faire). Ceux-ci se composeront d’émissions d’actions et d’emprunts, avec longues périodes de grâce avant remboursement du capital, mais en permettant dès le début les transactions sur les actions (le marché étant animé par la spéculation sur les perspectives de développement de la Colonie).

Pour responsabiliser les Martiens, donner confiance aux investisseurs et ne pas alourdir indéfiniment les engagements (qui devront un jour être honorés !) il faudra toutefois exiger que, dès le début, les frais variables générés par l’utilisation de ces infrastructures soient payés par leurs utilisateurs (avec, au fil du temps et du développement, un complément de plus en plus important servant à payer les intérêts et/où les dividendes puis à amortir le capital). Mais pour être efficace, cette responsabilité ne pourra être collective et diffuse. Elle devra être personnelle. On devra demander à chaque résident (et non à la Colonie qui ne servira que d’intermédiaire collecteur) de payer ses consommations ou utilisations, afin de le sensibiliser aux coûts et de l’inciter à s’offrir (s’il le souhaite) les facilités les plus efficaces et les plus agréables, d’autant qu’il disposera d’une rémunération plus confortable de son travail.

La monétarisation permettra une évaluation fine des besoins et de l’utilité des biens et des services, qu’ils soient importés de la Terre ou produits sur Mars et donc indirectement de la rémunération des producteurs et des distributeurs de ces biens ainsi que des prestataires de ces services résidant sur Mars. Les prix seront fixés par l’offre et la demande. Se priver de l’indicateur monétaire et se fier uniquement à un choix administratif risquerait non seulement de s’avérer peu adapté aux besoins réels mais aussi inefficace.

L’offre devra intégrer des coûts évidemment très élevés par rapport aux coûts terrestres et les rémunérations, pour faire face à cette offre et être attractives, devront permettre aux acteurs économiques martiens non seulement de « gagner leur vie » mais de le faire nettement mieux que s’ils étaient restés sur Terre. L’incitation sera indispensable. Sans rémunération suffisante, très peu de personnes vraiment qualifiées viendraient se porter candidates au voyage. Ces hommes et ces femmes seront des personnalités fortes (comme mis en évidence par leur choix de prendre un risque important) et compétentes (de par leur sélection avant le voyage). Quelques-uns se moqueront totalement de l’argent qu’ils pourront gagner mais beaucoup en partant voudront pouvoir revenir sur Terre en cas d’échec ou « expérience faite » et dans ce cas, disposer d’un capital personnel pour s’engager dans une nouvelle vie. S’ils restent sur Mars, on peut penser qu’ils voudront disposer d’une liberté de consommation aussi grande que possible (plutôt qu’avoir à tout demander à l’administration) et qu’ils voudront peut-être un jour concrétiser une idée d’activité nouvelle (y compris consistant à exporter vers la Terre), qu’il leur faudra financer (au moins en partie).

Mais attention! Il ne peut y avoir fixation de prix sans expression de demande. C’est le besoin (demande) qu’on aura des biens et services et de leurs fournisseurs et prestataires sur Mars (où sur Terre dans le cas de biens – immatériels – martiens destinés à la vente sur Terre) qui, à la rencontre de leur offre, déterminera le montant de leur rémunération. Une offre bénéficiant d’une demande insuffisante ne devra pas être stimulée artificiellement car ce serait au détriment des autres. In fine ce seront les perspectives de marge et de volume qui inciteront les détenteurs de capitaux à investir.

Il faudra donc éviter à tout prix qu’à la recherche d’une égalité illusoire et néfaste, l’administration de la Colonie ou les Etats terriens reprennent ces marges aux personnes privées par des impôts progressifs confiscatoires. Il faudra que l’administration martienne limite son emprise fiscale à un impôt raisonnable sur la valeur ajouté sur la consommation et une taxe sur le revenu, égale pour tous et aussi réduite que possible, pour les biens communautarisés (air, eau potable, usage des locaux publics).

Bien entendu on ne pourra laisser n’importe qui faire n’importe quoi. L’administration devra toujours donner son accord pour une nouvelle activité en prenant en compte des considérations de sécurité ou de préservation de l’environnement et des sites de recherche, notamment biologiques, ou encore après considération des conséquences pour les équipements ou l’énergie disponibles sur la planète. Dans cet esprit, l’administration de la Colonie pilotera sûrement un plan indicatif de développement mais les initiatives privées pourront être systématiquement encouragées (on peut envisager un principe de subsidiarité “gravé dans le marbre”, le public n’effectuant que les tâches non effectuées par le privé) même en dehors du plan. La Colonie trouverait son avantage dans une telle approche qui allégerait ses charges financières et qui stimulerait les initiatives. Dans ce contexte le rôle des banques installées localement pour évaluer l’intérêt économique des projet, leur faisabilité – la probabilité de leur rentabilité – et collecter les fonds nécessaires, sera essentiel.

Tous les nouveaux arrivants dans le cadre d’un contrat à long terme bénéficieront d’un droit gratuit (ou quasi-gratuit) au retour (on ne peut condamner quelqu’un à vie pour un mauvais choix et ce qui coûte cher c’est le voyage aller beaucoup plus que le voyage retour puisqu’on voudra réutiliser les lanceurs et qu’il n’y aura quasiment rien à exporter, en termes de masse, depuis Mars). On peut également anticiper que certains terriens ne voudront passer que 18 mois sur Mars, simplement pour gagner de l’argent en plus d’acquérir une expérience et des références notables. Il ne faudra pas les décourager s’ils ont des compétences requises et des personnalités leur permettant de supporter l’expérience (du fait de ce droit au retour, cela ne fera pratiquement pas de différence avec les autres et certains voudront peut-être rester sur Mars). Cette possibilité de repartir suscitera peut-être beaucoup de voyages (qui devront rester limités à deux ou trois pour chaque personne compte tenu des radiations) mais l’accroissement du nombre total des vols permettra l’abaissement de leur coût unitaire (économie d’échelle), ce qui aura un effet vertueux sur le coût de la vie sur Mars. Ce droit au retour donnera à chacun une possibilité de renégocier sa rémunération. Une possibilité de départ sera en effet un argument sérieux puisque l’alternative serait de faire venir un remplaçant, moyennant un coût évidemment élevé.

Du fait de l’importance de leur rôle, les investisseurs terriens, tout comme les résidents qui feront fonctionner la Colonie, devront avoir une place dans son Comité de Direction, introduisant au sein de ce Comité une rationalité économique capitaliste. Il ne faut pas en avoir peur. On n’a rien trouvé de mieux que le capitalisme dans un cadre libéral pour réguler les activités économiques pourvu qu’il s’exerce dans la transparence. C’est lui qui permettra le développement de la planète et l’implantation durable de la vie humaine. Y renoncer a priori serait condamner la Colonie martienne à péricliter puis à disparaître.

Image à la Une : Fondateurs de la pensée libérale sur le plan économique, sociétal et politique, Jean-Baptiste Say, 1767-1832 (à gauche), Claude-Frédéric Bastiat, 1801-1850 (à droite).  Leurs portraits pourraient être suspendus dans la Salle du Conseil de la Colonie martienne pour rappeler aux participants les limites que doit s’imposer l’Etat vis-à-vis des citoyens afin d’être à la fois respectueux de leur liberté, juste et efficace.

La société martienne, quintessence de la population terrestre (« Il faut de tout pour faire un monde »)

J’ai suggéré plusieurs fois que la Colonie martienne devrait être une sorte d’Abbaye de Thélème. Elle sera en effet d’abord une université et un laboratoire compte tenu de la justification importante au voyage que constitueront toujours les recherches planétologiques et exobiologiques. Pour satisfaire à la pression de notre « curiosity », elle comprendra un nombre proportionnellement élevé de chercheurs spécialisés dans ces disciplines mais elle devra également comprendre de nombreux ingénieurs dans toutes sortes de domaines, allant de celui des infrastructures en conditions extrêmes à l’astronautique et toute une population des meilleurs professionnels que nécessite la vie de toute communauté devant compter sur ses seules ressources et son ingéniosité. Entre ces personnes la communication et la collaboration, permettant le « cross-feeding » des connaissances et l’entraide pratique, sera essentielle. Cette société, par la compétence élevée de ses membres, la nécessité d’échanges et de rapports courtois entre eux, pourra donc être une version modernisée de la société idéale, intellectuelle, vivante, brillante, passionnée et joyeuse imaginée par Rabelais dans sa fameuse « abbaye » il y a bientôt cinq siècles.

NB : Il y a un an j’ai publié sur le même thème un billet sous le titre « il faut de tout pour faire un monde ». Il n’a suscité que peu d’intérêt. Comme je ne m’explique pas cette réaction et que je considère le thème important, j’ai souhaité lui redonner une seconde chance. Le voici donc retraité, sous un nouveau titre.

Pour décrire cette population, je me place dans l’hypothèse d’une première colonie de mille habitants telle que nous l’avons étudiée avec mon ami Richard Heidmann, fondateur de l’association Planète Mars (voir référence ci-dessous). Outre les scientifiques et les ingénieurs déjà mentionnés, les professionnels également mentionnés devront permettre de faire face à toutes les sollicitations d’une vie active, à tous les besoins de service (y compris ceux de policiers, de juges, de psychiatres, de banquiers), à la production de presque tous les biens tangibles nécessaires car il ne pourra y avoir que très peu de recours aux importations. D’abord parce que les arrivages sur Mars ne seront possibles que tous les 26 mois (il faudra attendre pour le voyage que les deux planètes soient en position convenable l’une par rapport à l’autre sur leur orbite respective), ensuite parce qu’on cherchera toujours à limiter les masses et les volumes importés en raison du coût du transport et de la capacité des soutes des vaisseaux spatiaux. En même temps qu’on s’efforcera de couvrir tous les besoins, on limitera donc au maximum le nombre de personnes nécessaires au fonctionnement de la Colonie puisque leur transport, le volume viabilisé de leur espace vital, leur maintien en bonne santé et leur rémunération coûteront fort cher. La société martienne sera extrêmement économe, mécanisée et robotisée.

Les deux premières solutions pour concilier ces contraintes, seront bien sûr les télécommunications avec la Terre* et l’impression 3D, la troisième sera un recrutement extrêmement rigoureux du personnel fonctionnel sur des critères de compétence, d’ingéniosité (on pourrait aussi parler de débrouillardise) et de sociabilité.

*NB : Il ne faut pas oublier que la vitesse de la lumière n’étant “que” de 300.000 km/s, le temps nécessaire à une information pour parvenir d’une planète à l’autre va de 3 à 22 minutes. Il n’y a donc aucune possibilité d’action/réaction immédiate à partir de la Terre.

On aura donc une société de personnes exerçant des fonctions très sophistiquées et d’autres moins mais auxquelles le contexte de l’environnement martien imposera des compétences élevées et qui seront puissamment assistées par la robotisation. Regardons-en de près quelques-unes :

Les « préposés au ménage ». Le service qu’ils exerceront, mineur sur Terre, ne sera pas une petite affaire sur Mars et l’effectuer, constituera une lourde responsabilité. Il faudra en effet contrôler et maintenir très sérieusement la viabilité des zones habitées. Leur travail consistera non seulement à enlever les poussières (largement à l’aide de robots) mais aussi à prendre des échantillons qu’on analysera pour vérifier que le contenu rapporté de l’extérieur est minimum (risque de silicose ou d’empoisonnement aux perchlorates), vérifier la composition atmosphérique de chaque bulle de vie et remédier aux déséquilibres de proportion des gaz, ou de pression ; examiner les parois, les meubles et les sols pour stopper au plus tôt toute éventuelle prolifération de bactéries ou de champignons ; contrôler les analyses bactériologiques de l’air et de l’eau effectuées grâce à des réseaux de capteurs (MiDASS de MELiSSA par exemple). Mais ce n’est pas tout ; l’environnement extérieur Martien est fragile et sujet d’études. Il n’est pas question de le polluer et de le transformer avant de le connaître (et même après !). En fait ces « préposés », sans doute mieux nommés « ingénieurs-sanitaires », devront donc traiter les « poussières » et déchets résultant de la vie humaine, pour les recycler ou les détruire (pyrolyse ?), les cendres devant probablement être isolées dans des containers étanches (vitrifiées ?).

Pour prendre un autre exemple, le « cuisinier », qui sera plus un « cuisinier-diététicien », devra gérer l’environnement sanitaire de ses produits avec un soin extrême et penser toujours (1) que l’on ne gâche rien (puisque tout est si difficile à produire), (2) que toute matière, organique ou autre, doit être autant que possible recyclée, (3) que la nourriture n’est pas faite que pour le plaisir mais doit d’abord permettre de survivre dans des conditions diététiques idéales et (4) que la consommation ne peut se faire qu’en fonction des disponibilités prévues (on mangera les produits frais ou congelés / lyophilisés en fonction des plannings de production et des dates optimales de conservation).

De manière générale une profession très demandée sera celle d’« ingénieur-bricoleur ». En dehors de l’utilisation de l’imprimante 3D pour renouveler le petit outillage ou les meubles, il faudra réparer, faire fonctionner des machines complexes ou simples, fatiguées par l’usage ou simplement victimes de défaillances. On ne jettera (presque) rien sur Mars. Avant de mettre une machine en pièces ou au rebut, on cherchera à la réparer ou à la réutiliser d’une manière quelconque, en entier ou en partie.

Pour régler les rapports entre les gens il faudra (outre bien sûr la pratique de la psychologie) introduire l’argent et on aura donc aussi une banque (et un ou deux banquiers). On ne peut en effet envisager de soumettre des personnes différentes, dont le seul intérêt commun sera d’avoir choisi de résider sur Mars pendant (au moins) 18 mois, au même rythme de vie, ou de leur imposer les mêmes consommations. Pendant leur temps libre, certains voudront sortir à l’extérieur de là base aussi souvent que possible, d’autres seront heureux de rester à l’intérieur devant leur ordinateur. Certains voudront faire du sport, d’autres regarder des films, écouter de la musique, et probablement les trois en proportions variées. Certains solliciteront énormément les installations communes, d’autres très peu. Il ne faut pas non plus oublier que l’air respirable et l’eau seront des consommables coûtant fort cher (à la production et au recyclage) et qu’ils auront aussi un prix. La seule façon de gérer la situation et les tensions sera donc de donner un prix aux biens et services et de les faire payer. Cette monétarisation des relations sera aussi le moyen d’introduire dans la société les professionnels individuels qui auront choisi de tenter leur chance sur Mars en indépendants (en accord avec l’administration de la colonie), soit avant de quitter la Terre, soit une fois sur place. Leur succès sera matérialisé par les revenus qu’ils tireront de leurs services à la « Société d’exploitation de Mars », aux autres résidents ou à la Terre lointaine. Mais avant d’entreprendre, ils auront peut-être aussi besoin d’emprunter. D’autres résidents de leur côté auront peut-être envie d’investir. L’intermédiation bancaire sera pour eux indispensable.

Il faut, dit-on, « de tout pour faire un monde » et dans ce monde martien naissant il y aura aussi des artistes et des communicants (la dimension esthétique et émotionnelle de l’aventure étant une motivation capitale et la séduction une condition de sa continuation). Maintenant, comme la population sera très faible pendant longtemps (difficulté du voyage, du développement des abris viabilisés et de la production des consommables de base), il faut aussi envisager qu’une même personne exerce plusieurs métiers. En fonction de leur complexité et de la difficulté intellectuelle à les maîtriser, les Martiens seront donc, comme on dit parfois aujourd’hui, des « slashers ». Mars sera le monde de la souplesse de l’adaptabilité et de la créativité. Tout problème devra être traité, d’une manière ou d’une autre, car très souvent la vie, de soi-même et des autres, sera en jeu.

Lien vers le site APM :

http://planete-mars.com/un-modele-economique-pour-une-colonie-martienne-de-mille-residents/

Image à la Une : Essai de restitution de l’Abbaye de Thélème par Charles Lenormant, archéologue français (1840). On retrouve dans la base martienne, la même idée de lieu non fermé mais protégé de l’extérieur, aussi autonome et confortable que possible et facilitant les échanges entre “résidents”. 

Utopie, science-fiction, fantasy ; l’imagination est le moteur de notre action

Pendant la majeure partie de son histoire, l’homme a imaginé l’« ailleurs » en dehors de toute considération scientifique car le progrès était suffisamment lent pour être pratiquement imperceptible. L’essentiel était de mettre en place sur le papier des structures sociales et politiques permettant de mieux se représenter des relations personnelles et un état psychologique souhaités (l’Utopie de Thomas More) ou simplement utiles à la démonstration (l’Eldorado de Candide), la comparaison (les Lettres persanes) ou la critique (Les voyages de Gulliver). Le XIXème siècle a changé tout cela avec l’accélération des découvertes scientifiques. Les tendances technologiques extrapolées et ce que nous laisse entrevoir l’astronomie, ont donné une autre dimension au cadre dans lequel peut se déployer notre imagination et ce cadre lui-même fait l’objet de spéculations beaucoup plus riches et parfois exubérantes. Du fait de ce changement majeur, la production littéraire a elle aussi changé et on peut aujourd’hui distinguer plusieurs genres dont l’action se situe dans ce vaste « ailleurs » ci-dessus évoqué. L’utopie (ou la dystopie) c’est la société idéale (ou pervertie), sciemment située « nulle part » ; la science-fiction c’est une variation sur l’utilisation de nouveaux moyens technologiques, souvent dans des ailleurs de commodité mais parfois sur des planètes identifiées ; la « fantasy » (terme américain difficilement traduisible en Français) c’est une histoire dans un cadre onirique agrémenté de suggestions pseudo-scientifiques (pour le moment et peut-être pour toujours en dehors de nos capacités) avec souvent une pincée de magie.

La science-fiction connaît aussi des variantes selon le degré de vraisemblance. On dit qu’elle est d’autant plus « dure » (« hard ») qu’elle se rapproche de la réalité. Beaucoup de scientifiques s’y sont essayés, par exemple Robert Forward dans « The Flight of the Dragonfly » où il brode sur son idée de voile solaire (toujours plus d’actualité comme le montre le projet Breakthrough Starshot).  Dans cette catégorie d’ouvrages, ceux qui ont choisi la planète Mars pour cadre, se doivent d’être aussi réalistes que possible quant à l’environnement puisqu’il est de mieux en mieux connu. Omettre cet aspect reviendrait à rendre l’histoire racontée non crédible. Ainsi la planète Mars des « Chroniques Martiennes » de Ray Bradbury qui pouvait être une possibilité à l’époque où l’auteur l’a imaginée, ne l’est plus du tout aujourd’hui même si la qualité poétique de l’œuvre reste intacte. Les fameuses « Chroniques » sont de ce fait devenues une fantasy.

Richard Heidmann, diplômé de l’Ecole Polytechnique, diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de l’Aéronautique, ancien directeur à la SNECMA (l’un des concepteurs des moteurs d’Ariane puis directeur « Orientation Recherche et Technologie » du groupe) et fondateur de la branche française de la Mars Society (« Association Planète Mars »), vient précisément d’écrire « Alerte à Mars City », roman de science-fiction-dure se situant dans une centaine d’années sur Mars. Il décrit une future société martienne crédible technologiquement et déroule une histoire logique dans ce cadre technologique, et compte tenu des contraintes posées par l’environnement martien.

En 2143, un journaliste est envoyé en reportage d’investigation dans la colonie martienne qui compte alors une cinquantaine de milliers de personnes, pour tenter d’élucider des événements anormaux et incompréhensibles (on pourrait dire « des signes faibles ») peut-être liés à la prise de conscience des martiens de leur particularité et de leurs intérêts propres. Je n’en dirai pas plus mais ce qui est remarquable c’est la justesse de l’analyse psychologique. On peut tout à fait se mettre aussi bien dans la peau du journaliste que dans celle de ses hôtes. On entre ainsi facilement dans une histoire qui « tient la route » dans un milieu humain tout à fait spécifique qui ne peut être que celui de ces pionniers, vivant une expérience très différente de celle de leurs contemporains sur Terre mais qui partagent des sentiments évidemment universels. Le héros est très astucieux et réactif, un peu le Tintin du 22ème siècle, ce qui lui permet de déjouer les traquenards qui lui sont tendus. Il n’en reste pas moins que l’histoire pleine de rebondissements (causés en partie par l’évolution des sentiments entre le journaliste et sa guide martienne) prend plusieurs fois des tours imprévus et qu’on reste toujours dans le vraisemblable.

Un autre roman que vous pourriez lire en cette fin d’été est « Genèse martienne » de Jean-Marc Salotti, Professeur des universités en informatique à l’Ecole Nationale de Cognitique de l’Institut Polytechnique de Bordeaux, secrétaire du groupe de travail de l’ Académie Internationale d’Astronautique chargé de faire le point sur les missions martiennes habitées et d’établir une liste de recommandations pour les agences spatiales internationales, et également membre du Conseil de direction de l’Association Planète Mars. Ici il n’est pas question de société martienne car l’auteur traite de la première mission habitée. On est toujours dans la science-fiction-dure mais davantage dans sa variante technologie. L’histoire est une application de sa théorie de mission habitée qui est dérivée de celle de Robert Zubrin, fondateur de la Mars Society. Les contraintes essentielles ici mises en valeur sont l’atterrissage de masses lourdes, les difficultés de déplacement en surface et l’hostilité de l’environnement. On est presque dans l’actualité, celle que de courageux pionniers pourraient vivre dans dix ans si on décidait demain d’aller sur Mars. Ils sont deux et partagent une magnifique aventure dans des conditions extrêmement éprouvantes, tout à fait réalistes. On est très loin de la fantasy d’Andy Weir (« Seul sur Mars ») dont l’environnement technologique et planétaire ne peut être acceptée que par des personnes peu au fait des réalités. Les conditions extrêmes qu’ils affrontent suscitent leur courage, stimulent leur inventivité et exaltent les sentiments d’amitié et de solidarité.

Ces deux romans sont les meilleurs que j’ai jamais lus sur les sujets respectifs de la première mission habitée et de la société martienne naissante, et je ne le dis pas parce qu’ils ont été écrits par des amis. On attend un metteur en scène et un producteur. Qui se lance ?

Pour conclure, je pense que ces variations sur le futur dans le genre science-fiction-dure, constituent le nuage virtuel dans lequel se crée notre réalité de demain. Les esprits scientifiques et les ingénieurs ont besoin, comme les autres, de jouer, de visualiser et quoi de mieux pour réfléchir que d’imaginer une histoire utilisant les concepts sur lesquels on travaille de manière abstraite. De leur côté les lecteurs vont s’imprégner de ces concepts et certains d’entre eux vont les exploiter et les prolonger avec le point de vue et les connaissances qui leurs sont propres. Il suffit de quelques graines pour faire avancer l’humanité toujours plus loin.

lectures:

« Alerte à Mars City », Editions 2A, avril 2017 ;

« Genèse martienne, Objectif Mars », Editions Amalthée, 30 mai 2016;

Un autre livre, que l’on peut classer dans le domaine scientifique, est à lire :

« Embarquement pour Mars » (3ème édition), écrit par un collectif de spécialistes de Mars (dont Richard Heidmann, Jean-Marc Salotti et moi-même), tous membres de l’Association Planète Mars ; diffusé en Suisse par Payot. Il s’agit de décrire pourquoi on doit et comment on pourra aller s’établir sur Mars.

image à la Une: couverture du livre de Richard Heidmann

Ci-dessous: couverture du livre de Jean-Marc salotti

Le robot sera-t-il l’avenir de l’homme ?

Le robot humanoïde pourra-t-il un jour remplacer l’homme ? La question se pose aujourd’hui du fait des progrès importants que nous effectuons en informatique. En anticipant, on parle d’Intelligence Artificielle. En utilisant ce terme, ne prête-t-on pas à nos créations plus de qualités qu’elles n’en peuvent avoir et surtout qu’elles n’en peuvent acquérir ?

Sur le plan de l’exploration spatiale, les robots de ce type présenteraient l’avantage par rapport aux robots actuels, de pouvoir prendre des initiatives, de s’adapter à des situations imprévues et, par rapport à nous-mêmes, de pouvoir être adaptés plus facilement à des conditions environnementales qui nous posent problème : la pression atmosphérique, la composition gazeuse de l’atmosphère, la température, la gravité, les radiations, l’alimentation, la longueur des voyages, les conditions psychologiques découlant de l’éloignement, de l’exiguïté des lieux de vie, etc…

Depuis l’aube des temps, la vie terrestre se transmet selon des gènes, segments codants de brins d’ADN eux-mêmes constituants essentiels de nos chromosome(s). Nous avons compris que cette vie remonte à un seul (petit groupe) d’individu(s), notre Last Universal Common Ancestor (LUCA) qui a vécu il y a peut-être quelques 3,8 milliards d’années. Au-delà elle remonte à la cellule prébiotique et à ses éléments constituants, dont les premières molécules d’ARN. Si l’homme, à partir de son esprit, était à l’origine d’une nouvelle forme de vie, c’est à dire, plus précisément, d’un être auto-reproductible(1), conscient, doué de raison, capable de sentir, d’agir et de communiquer, il accomplirait un saut prodigieux, que seul l’Univers (certains diraient « Dieu ») a réussi à accomplir sur Terre (et peut-être nulle part ailleurs) à l’issue d’un processus de plusieurs milliards d’années. Il s’agirait en effet d’une vie utilisant d’autres éléments primordiaux, entièrement différents de ceux qui nous constituent, que j’ai évoqués, et qui nous animent. C’est imaginable mais est-ce possible ?

Il faut bien voir que pour le moment les robots sont des êtres programmés. Ils effectuent les tâches qu’on leur a demandé d’effectuer. A la limite, ils peuvent sembler exprimer des sentiments mais ces sentiments sont ceux qu’on leur a demandé de simuler en réponse à certaines incitations précisément décrites. Ils sont prévisibles et dépendants.

Le robot peut capter de l’information et peut l’utiliser mais il ne peut pas choisir et décider par-lui-même de faire ou ne pas faire, et ensuite d’interpréter en vue d’un objectif dont l’intérêt pourrait n’apparaître que fortuitement. Ce qui manque au robot c’est l’affect. C’est cela qui nous « anime ». Ce sont les sentiments en général et entre autres (avec toutes sortes de nuances) l’envie, la curiosité, la peur, l’admiration, l’estime de soi, la passion, toutes pulsions qui fondamentalement sont à la base de nos actions c’est-à-dire les leviers qui nous font in fine agir. Pour nous la finalité n’est pas établie entièrement par des données, pour les robots, elle l’est. Pour eux il n’y a pas de volonté propre de faire car il n’y a aucun intérêt à faire, aucune satisfaction à tirer de l’action, simplement un programme à dérouler.

Alors, toute la question est de savoir si nous pourrons jamais inculquer cette sensibilité(2), cette personnalité, cette âme à nos robots.Il s’agit non pas d’une progression quantitative mais d’un saut qualitatif. Si nous y parvenons ils deviendront les véritables enfants de notre esprit. C’est à dire qu’ils seront nos dignes continuateurs, non pas une mutation de notre espèce vers une nouvelle, puisqu’ils ne porteront jamais aucun de nos gènes mais ils seront néanmoins tout aussi proches de nous que les autres hommes de chair et de sang, comme les « draags » de la planète Ygam du magnifique film de René Laloux, « La planète Sauvage »(3), et nous pourrons alors sans état d’âme leur céder notre place dans toutes les aventures trop difficiles que nous rêverions d’entreprendre. Ils seront dignes d’être considérés comme nos égaux et comme avec d’autres êtres humains, nous pourrons vivre à travers leur sensibilité ce qu’ils vivront et qu’ils nous transmettront.

Cette évolution nous ouvrirait des domaines d’exploration absolument fantastiques. Nous pourrions par l’intermédiaire de ces créatures, nos créatures, vivre dans l’enfer de Vénus ou les nuages de Jupiter, aller jusqu’à Proxima Centauri en « état déconnecté » (« switched off ») et visiter ensuite des planètes sans atmosphère respirable tant que nous pourrons exploiter sur place l’énergie diffusée par l’étoile étrangère. Doués de sensibilité et de sentiments, ces enfants de notre intelligence partageraient avec nous non seulement leurs études scientifiques et leurs reportages documentaires mais aussi leurs odyssées et les romans de leurs aventures.

Je rêve…Nous ne savons pas vraiment comment insuffler l’esprit à nos créatures(2). Le saurons-nous jamais ? En attendant, continuons notre chemin. Avoir des assistants de plus en plus compétents, des prolongements de plus en plus habiles (suite du silex taillé primitif et de tous nos outils) est aussi, pour nous, une grande satisfaction. N’ayons surtout pas peur du progrès et des possibilités considérables d’épanouissement qu’il nous offre.

Image à la Une : image du film de René Laloux, La Planète Sauvage. Les draags conçoivent leurs enfants par union de leurs esprits.

Note et Liens :

(1) Une différence essentielle du robot humanoïde avec l’homme restera le mode de « production ». Il n’y aura pas de fusion sexuée. Le robot humanoïde sera fabriqué à l’extérieur de ses « géniteurs », en usine, laboratoire et atelier (et non pas dans une matrice féminine à partir de la division des cellules d’un ovocyte fécondé) et il aura dès sa « naissance », sa taille adulte. L’apprentissage n’accompagnera pas la croissance mais sera déchargée (« unloaded ») dans l’objet. Le mode de production humain qui impose affectivité et proactivité (le robot me semble devoir être totalement passif lors de l’apprentissage), n’est-il pas indispensable à l’émotivité, à la sensibilité et au caractère de la personne ?

(2) http://emoshape.com/ Une société britannique qui veut apprendre aux robots à comprendre et réagir aux sentiments humains. Notez que cela ne signifie pas que les robots puissent ressentir ou plus précisément, générer en eux-mêmes ces sentiments.

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Planète_sauvage Le film date de 1973. Il a un peu vieilli dans la technologie de l’animation mais il ne faut pas s’arrêter à cet obstacle. Les dessins de Topor sont une succession de petits chefs-d’œuvre oniriques. Il n’est pas dit dans le film que les draags sont des robots mais, vus leur mode de reproduction, je suppose fortement qu’ils le sont !

Lire: “Je cherche à comprendre… les codes cachés de la nature »” de Joël de Rosnay (éditions “Les liens qui libèrent”, octobre 2016)

Les Tables de la Loi

Les règles qui s’appliquent à une société quelconque doivent évidemment tenir compte de son environnement. Il en ira sur Mars comme ailleurs. L’Universel sera tempéré, aménagé, en fonction des Circonstances de la vie sur la Planète-rouge, qui sont, comme vous avez pu le remarquer, très particulières. A partir de là on peut envisager ce qui sera écrit sur les « Tables de la Loi » locales. Il y aura pour les Martiens beaucoup d’obligations et quelques droits.

La première règle sera le droit au retour sur Terre. Tout arrivant sur la planète et aussi sa famille, devront avoir un billet gratuit pour exercer le choix de revenir vivre sur leur planète d’origine. Ce n’est pas une disposition de confort mais une nécessité sociale. Sans ce droit qui donc voudrait partir sinon quelques inconscients ? Mais ce droit va beaucoup plus loin. Il est la condition d’un traitement décent sur Mars. En cas de proposition de travail ou de traitement jugé inacceptable, tout résident martien pourra revendiquer cette liberté et, soit exercer son droit au retour, soit obtenir une proposition qui lui semblerait convenable. Ce droit est en fait un élément constituant essentiel de liberté et de rétablissement de l’équilibre dans les relations économiques.

La deuxième règle sera l’obligation de respecter les normes d’hygiène et de recyclage imposées par la communauté. Le danger de déséquilibre microbien sera en effet considérable dans un volume viabilisé petit et isolé et les conséquences de gâchis d’éléments organiques aussi bien que d’éléments manufacturés seront extrêmement dommageables*. Tout contributeur à cet environnement aura une responsabilité très forte à son maintien en bonnes conditions, beaucoup plus, proportionnellement, qu’un homme sur Terre qui ne représente individuellement qu’une partie infime d’un tout et qui peut compter sur un effet tampon immense.

*Le contrôle par des moyens “naturels” de l’équilibre de cet environnement microbien est l’objet de la recherche MELiSSA dont j’ai parlée dans d’autres articles de ce blog.

La troisième règle sera l’obligation d’effectuer la tâche confiée par la communauté, pour laquelle le séjour sur Mars aura été contracté. On est dans le même esprit que précédemment. Une personne dans une petite communauté a, par son action ou son inaction, un impact beaucoup plus grand sur celle-ci qu’un homme sur Terre perdu au sein d’une humanité de 7 milliards d’individus. Si l’on compte sur quelqu’un, on ne pourra s’offrir le luxe de sa défaillance. Il faudra bien sûr tenir compte des circonstances mais une personne responsable devrait au moins avertir ses compagnons aussitôt que possible de tout problème professionnel qui surviendrait et dont il serait conscient.

La quatrième règle sera l’obligation de respecter les contraintes de sécurité imposées par la communauté. Compte tenu de l’environnement martien, toute action mettant en danger la sécurité de la Colonie pourrait avoir des conséquences encore plus catastrophiques que de manier des substances toxiques ou explosives sur Terre car elle pourrait mettre en péril la poursuite même de l’établissement de l’homme sur Mars. Les protocoles de sécurité, à commencer par ceux d’entrée et de sortie des éléments viabilisés de la base, devront être scrupuleusement respectés.

La cinquième règle sera le devoir d’assistance à toute personne en détresse. Chaque vie humaine sur Mars sera précieuse, non seulement moralement mais aussi pratiquement, pour les raisons déjà exposées. Il n’y aura donc pas de sortie en solitaire, pas de sortie sans vérification préalable du fonctionnement des scaphandres, pas de sorties en période dangereuse ou douteuse (annonce de tempêtes de poussière ou de vent solaire) et celles qui devront avoir lieu la nuit seront exceptionnelles.

La sixième règle sera l’obligation d’accepter les contrôles médicaux, y compris psychologiques, et les traitements qui seront demandés par la communauté. Selon le principe déjà énoncé, la communauté aura besoin de tous et son intérêt sera de tout faire pour éviter qu’un de ses membres la mette en danger.

La septième règle sera le droit de chacun à l’oxygène, à l’eau, à la nourriture, aux soins vitaux et à un espace vital minimum. L’air que l’on respirera, l’eau que l’on boira, l’espace que l’on occupera ne seront pas des biens libres. Ils seront difficiles et coûteux à produire/à construire et à entretenir. Il faudra les faire payer par les utilisateurs pour éviter les gaspillages mais d’un autre côté on ne pourra pas envisager d’en priver des résidents puisque ce serait les condamner à mort. Une aide (un crédit ?) devra donc être donné à ceux qui ne pourraient se payer continûment ces « commodités » (alors qu’ils auraient dû en principe le pouvoir, d’après l’examen de leur candidature avant de quitter la Terre). On devra cependant demander un travail en contrepartie (dans la mesure où la santé de la personne le permettra).

La huitième règle sera le respect de la vie privée. Les contraintes de vie en commun et des risques encourus seront d’autant plus lourdes qu’il faudra que l’on donne à chacun un droit à la vie privée autant qu’il sera possible en dehors des obligations posées par ces contraintes. C’est une condition indispensable pour que la vie en promiscuité relative soit supportable. Cela implique en particulier la liberté d’opinion et de communication avec la Terre. Il ne saurait être question pour autant de tolérer quelque pression, quelque prosélytisme que ce soit. La liberté de chacun s’arrêtera strictement là où elle pourrait empiéter sur celle d’autrui. Dans cet esprit les personnes faibles devront être protégées de tout harcèlement et tout signe extérieur d’appartenance à une idéologie jugée dangereuse devrait être strictement banni (la société martienne sera évidemment une société laïque). Les Martiens ne vivront pas sur Terre et il faudra tout faire pour éviter d’importer sur Mars les conflits terrestres.

La neuvième règle sera le droit à l’accès aux bases de données de la Terre et de la Colonie. La créativité et simplement le bon fonctionnement de la base requerront un accès aussi totale et rapide que possible à toutes données existantes. Cependant, comme dit ci-dessus, des restrictions imposées pour la sécurité seront inévitables. L’administration de la Colonie devra connaître l’identité des utilisateurs des réseaux de communication (interdiction des pseudo et accès à internet restreint aux seules identités vérifiées). Cela rendra impossible la consultation régulière des sites dangereux et permettra éventuellement de remonter aux causes des problèmes.

La dixième règle sera l’obligation de respecter l’environnement de la planète hôte. Mars est une planète fragile, en quelque sorte moribonde. Il n’est pas question de la brutaliser. Le passé des Terriens doit les inciter à ne pas recommencer le gâchis et les destructions perpétrés sur Terre. D’autre part, l’étude de Mars restera pendant très longtemps un objectif essentiel et précieux pour l’humanité. Il conviendra donc de préserver au maximum la virginité de ce nouveau monde. Ceci implique non seulement un recyclage aussi parfait que possible (principe de non-pollution) mais aussi le renoncement à tout projet de terraformation (toujours porté par l’hubris de quelques-uns de mes amis).

Voici donc mes « dix-commandements ». Comme je ne prétends pas me comparer à l’auteur des originaux d’il y a près de quatre mille ans (cf. image à la Une), j’accepte leur discussion !

Image à la Une :

Détail du code des lois d’Hammourabi, daté d’environ 1750 avant JC, gravé sur une stèle taillée dans un monolithe de basalte de 2,25 mètres de haut (Musée du Louvre). On peut imaginer que les premiers Martiens auront à cœur de marquer leur arrivée sur leur nouvelle planète par un monument quelconque. Une stèle de ce genre serait une excellente idée (et il y a beaucoup de basalte sur Mars)! Voir photo de la stèle entière, ci-dessous. Crédit image : Mbzt — CC BY 3.0https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16931676

NB : Le code d’Hammourabi comprend 282 articles. Il n’est pas le premier code juridique. Le plus ancien dont nous ayons trace est celui du roi sumérien Ur-Nammu (vers 2100 avant JC) mais la stèle du roi babylonien Hammourabi est plus spectaculaire. En se plaçant strictement sur le plan du format, les fameux “Dix commandements” transmis par Moïse aux Hébreux (avant l’an 1000, peut-être vers 1300 avant J.C.), dans leur concision “lapidaire”ont évidemment beaucoup plus de force et devraient (comme ici) rester une source d’inspiration.