Pour leur mesure du Temps les Martiens resteront en partie des Terriens

On dit souvent que les Sumériens ont inventé le calendrier. Je dirais plutôt qu’ils ont été les premiers à écrire à propos du calendrier que nous utilisons tous aujourd’hui et qu’ils nous en ont transmis des éléments secondaires, importants certes mais non essentiels.

NB: cet article a été écrit à l’occasion de la conférence que je donne demain samedi 28 octobre (17h00, salle de spectacle du collège de Môtiers) dans le cadre de la célébration du changement d’heure. Une telle célébration est organisée tous les six mois par la ville horlogère de Fleurier (commune du Val-de-Travers). 

Sur Mars on sera soumis comme sur Terre à des contraintes locales, déterminantes pour le choix des repères temporels mais, en plus, on ne pourra s’abstraire d’autres contraintes résultant de notre histoire.

Sur Terre, il est évident que l’année solaire, le jour et la nuit, le midi et les mois lunaires sont des concepts universels car ils résultent d’observations qu’on ne peut pas ne pas faire.

Le jour a été dès l’apparition de la vie en surface de la Terre, une évidence biologique pour tout être vivant. Le demi-jour (irradiance solaire croissante puis décroissante) s’impose presque aussi fortement puisque chaque être vivant ressent le réchauffement puis le refroidissement de son environnement au cours de la journée et lie bien évidemment cette évolution au parcours du soleil dans le ciel.

Le mois, venant de l’observation du cycle des changements apparents de la Lune est sans doute autant que le jour, l’un des plus anciens repères de temps. La notion de mois existe dans toutes les cultures de la Terre quelles que soient leurs origines. Ainsi, le terme mois = Lune se retrouve dans toutes les langues indo-européennes et remonte donc à l’origine commune de ces langues ; les Mayas comme les Japonais, les peuples du moyen orient ou les Européens ont tous eu un mois lunaire.

L’année solaire était un concept presqu’autant universel mais son évidence a manqué à quelques populations bénéficiant d’un climat tropical, sec ou humide, trop égal. Dans les régions tempérées l’évidence s’imposa très tôt (Stonehenge) et s’accompagna de la perception des saisons avec reconnaissance des solstices et des équinoxes rythmant les années en quatre parties, un peu en décalage avec les cycles lunaires. Le problème majeur qui agita le monde des observateurs du ciel pendant des millénaires fut celui de la réconciliation de la durée de l’année lunaire (28 jours x 12) avec celle de l’année solaire (360 jours + 5). On a fini par généraliser l’année solaire mais pour certaines cultures archaïques qui ont conservé le mois lunaire comme référentiel, le problème n’est toujours pas résolu.

Pour les subdivisions du mois, de la nuit et du jour ou du demi-jour on n’est soumis à aucune contrainte, ce qui a permis quelques fantaisies (comme le calendrier des anciens Romains ou celui des révolutionnaires français). Le choix de 7 jours pour une semaine est arbitraire à l’intérieur de la contrainte (ou de la facilité) de choisir un multiple contenu exactement dans la durée d’un mois lunaire (on aurait pu choisir une unité de 14 jours ou pas de subdivision autre que le jour). Les choix d’un douzième pour l’heure par rapport au demi-jour de même que le choix de 60 unités comme subdivision de l’heure ont bien été faits par les Sumériens car ils avaient un système de numérisation duodécimal ou sexagésimale (ce qui revient au même). Comme ces bases sont aussi physiques (on compte sur les phalanges de ses doigts et on constate le nombre de cycles lunaires sur une année) on peut imaginer que les mêmes subdivisions aient pu exister ailleurs et aussi avant (même si les autres cultures, n’ayant pas imaginé l’écriture avant les Sumériens, n’ont pu manifester leur identité de vue en même temps).

Sur Mars, les repères fondamentaux sont différents. La planète effectue une révolution autour du Soleil en 669 « sols » (soit 688 « jours ») et il n’y a pas de Lune !  On pourrait donc imaginer des repères différents. Naturellement ceux qui s’imposeront dans la vie locale sont le sol (jour de 24h39), le midi, l’année solaire et les quatre saisons marquées par les équinoxes et les solstices. Cette base étant posée, plusieurs faits devront être pris en compte : (1) les Martiens seront des êtres humains venus de la Terre ; (2) ils « fonctionneront » avec des équipements sophistiqués fabriqués sur Terre ; (3) leurs premiers partenaires resteront pendant très longtemps les Terriens. Leurs référentiels devront donc être doubles, locaux d’une part, pour toutes les activités à mener en surface de la planète hôte et universels d’autre part, pour toutes relations avec la Terre (ou autres lieux dans l’espace) et tout suivi historique (personnel ou civilisationnel). Autrement dit, tout Martien utilisera un décompte terrestre de son âge biologique (il n’y aurait aucun intérêt et aucun sens à adopter un décompte martien) ; tout événement à mémoriser, même purement martien, le sera selon le référentiel des années terrestres décomptées depuis la naissance théorique de Jésus-Christ ; toute machine dont le fonctionnement ne sera pas contraint par la durée du jour martien, utilisera comme base de calcul du temps la seconde terrestre*. Cette dernière est la seule unité de mesure vraiment universelle maintenant qu’elle a été déconnectée de la vitesse de rotation de la Terre.

*9’192’631’770 périodes de radiation correspondant à la transition entre les deux niveaux hyperfins F3 et F4 de l’état fondamental 6S1/2 de l’atome de césium 133, à 0°Kelvin.

Par contre toute opération se situant dans un cadre temporel martien (sol, année, saison) devra être vue et suivie dans le cadre d’un référentiel martien. La journée martienne sera divisée en 24 heures martiennes (1,0275% de l’heure terrestre) et pour faciliter les repérages, les quatre saisons seront divisées chacune en trois mois (on pourrait choisir plus mais cela ne présenterait aucun intérêt et on voudra rester « simple » en recherchant l’analogie avec le système terrestre). Cela sera d’autant plus nécessaire que l’année martienne n’est pas exactement le double d’une année terrestre et que la durée des saisons est inégale compte tenu d’une orbite planétaire très elliptiques ce qui implique une vitesse nettement différente au périhélie et à l’aphélie (de 26 à 21 km/s). A l’intérieur de chaque saison (d’un solstice à une équinoxe et d’une équinoxe à un solstice), chaque mois balaiera donc le même secteur du ciel (1/3 de 90°) mais dans un laps de jours nettement inférieur au périhélie qu’à l’aphélie (mois de 44 à 66 jours).

Cette double contrainte imposera des systèmes de mesure du temps du type « dual » comme celui conçu par Vaucher-Manufacture-Fleurier, soit deux cadrans reliés entre eux selon les rapports entre les deux référentiels. Bien entendu il y aura aussi des fuseaux horaires sur Mars (en fait ils existent déjà* et sont utilisées par les missions robotiques ou les observateurs terrestres), 12 à l’Est et 12 à l’Ouest du Méridien puisqu’on choisira une heure martienne égale à 1/24ème du jour martien, et on devra changer d’heure en passant de l’un à l’autre. *NB : le Méridien a été fixé par rapport à un cratère sans aucun intérêt (« Airy-0 », en bordure oriental du plateau « Meridiani-Planum » ). Il est totalement arbitraire mais a le mérite d’être accepté par « tout le monde ».

Enfin, il est possible que d’autres événements périodiques remarquables soient retenus et utilisés comme repères additionnels. Je pense au pic d’activité solaire tous les onze ans qui sera redouté comme une mauvaise période en raison de la plus grande probabilité des éruptions solaires (cela impliquera qu’on prévoie moins de missions lointaines ou de constructions à l’extérieur); aux dates d’arrivée des vaisseaux terrestres tous les 26 mois (ils seront porteurs de nouveaux visages et de nouveaux produits, tant attendus, ils emporteront aussi connaissances et amis) ; aux quinze sols annuels pendant lesquels la Terre et Mars seront en conjonction et donc les communications directes impossibles (qui pourront être considérés comme des vacances).

La structuration du temps martien est déjà une appropriation par l’homme. Petit à petit on prépare notre arrivée sur Mars et cette réflexion déjà indispensable pour nos machines, y contribue.

Image à la Une: horloge “dual-time” réalisée par Vaucher-Manufacture-Fleurier, avec ma participation (conseil). Les deux mécanismes sont reliés par un rapport 1,0275 correspondant au rapport entre journée de 24h00 et “sol” de 24h39. Dimensions: 80 cm x 40 cm.

Le Projet-Bleu veut chercher une autre Terre dans le système d’Alpha Centauri

« Project-Blue » consiste à réaliser un petit télescope spatial dédié dont la seule fonction sera de rechercher une planète de type terrestre orbitant l’une des étoiles Alpha Centauri A ou B situées à 4,37 années-lumière du Soleil. Il s’agit d’abord de définir précisément les spécifications avant la mise en réalisation. Un crowdfunding a été lancé à cet effet. Il se termine dans quelques jours.

Le système stellaire d’Alpha Centauri est notre voisin le plus proche (rappelons que notre galaxie, la Voie Lactée, a un diamètre de 100.000 années-lumière et que Pluton se trouve, au plus loin, à 7 heures-lumière du Soleil). Il comprend trois étoiles, Alpha Centauri A, B et C que l’on nomme aussi « Proxima Centauri »* car c’est l’étoile actuellement la plus proche de notre Soleil (4,24 années-lumière). Nous avons déjà trouvé une planète rocheuse (« Proxima b ») de masse quasi terrestre (1,3 fois la Terre ou peut-être un peu plus) dans la zone habitable de cette dernière ; malheureusement Proxima Centauri est une toute petite étoile (0,123 masses solaires mais tout de même 128 fois Jupiter) et sa zone habitable en est extrêmement proche (neuf fois plus que l’orbite de Mercure ne l’est du Soleil). Cela expose sa planète à des radiations extrêmement dangereuses et bloque sa rotation par force de marée, de telle sorte qu’elle présente toujours la même face à son étoile, comme la Lune est bloquée par la masse de la Terre. Il est donc difficile d’envisager qu’elle puisse être une seconde Terre. Néanmoins un projet, déjà présenté dans ce blog (« Breakthrough Starshot »), envisage de l’explorer avec des voiles solaires propulsées à 20% de la vitesse de la lumière par des rayons laser.

NB : il n’est pas certain que Proxima Centauri appartienne bien au même système qu’Alpha Centauri. Elle pourrait n’être qu’un astre de passage, actuellement dans le voisinage des deux autres (dont elle est séparée de 13.000 Unités Astronomiques – « UA » – tout de même; une UA = distance Terre / Soleil ).

Le principe de Project-Blue est que, puisque nous avons trouvé une planète de type terrestre orbitant autour de Proxima, nous avons quelques chances d’en trouver une autre autour de l’une de ses étoiles sœur, Alpha Centauri A ou B. Ce serait plus intéressant car Alpha Centauri A (« ACA ») a une masse de 1,1 masse solaire et Alpha Centauri B (« ACB »), une masse de 0,907 masse solaire. Les deux étoiles sont donc de « vrais » soleils. Elles sont juste un peu plus vieilles que le nôtre (4,85 à 6,8 milliards d’années au lieu de 4,57) mais elles ont toujours la même composition et émettent presque les mêmes radiations (pas tout à fait car ACB émet un peu trop de rayons X), générant la même zone habitable. Leurs planètes de type terrestre en zone habitable, si elles existent, pourraient se trouver à la même distance de leur étoile. Compte tenu du différentiel très fort de lumière émis par l’étoile par rapport à celle réémise par ses planètes, il serait très difficile d’en distinguer une, visuellement, si elle était aussi proche de Proxima Centauri que l’est la planète Proxima-b. Cependant dans le cadre de Project-Blue, on cherche une planète plus lointaine de son étoile (à la distance d’une UA) et on utilisera un coronographe (ou deux?) qui occultera chacune des deux étoiles (ou les deux à la fois?). A noter que ce système permettant une détection visuelle d’objets aussi petits, n’est encore possible que pour les planètes des systèmes stellaires les plus proches de la Terre, peut-être quatre ou cinq seulement (et parmi eux, aucun autre n’est centré sur une étoile de type solaire).

Nous avons une chance et nous devons la saisir. Mais ne nous faisons pas d’illusion ; nous n’avons aucune certitude quant à ce qu’on pourra trouver. Le doute le plus fort provient de la nature binaire du système d’Alpha Centauri. De plus ACA est très proche de ACB. La distance varie entre 36,5 UA (distance de Pluton au Soleil) à seulement 11 UA (distance de Saturne au Soleil). Dans un tel système on ne peut savoir quels types de planètes les forces antagonistes et les distorsions d’orbite résultant de la proximité relative des étoiles entre elles, peuvent permettre. Il est en tout cas impossible que l’équivalent de Saturne ou de Jupiter existent. A supposer qu’une planète orbite néanmoins autour de l’une ou l’autre, ce pourrait être un « Jupiter chaud » qui, partant d’au-delà de la limite de glace du système (2,7 UA pour la Terre et sans doute une distance équivalente pour ACA et ACB), aurait balayé toute matière disponible jusqu’à proximité de l’étoile ; ces planètes sont très fréquentes dans notre environnement galactique. A supposer que ce soit une planète rocheuse de masse égale à la Terre (c’est possible pour une étoile de type solaire), rien ne nous dit qu’elle aurait reçu l’eau nécessaire à l’évolution vers la vie. Et même dans ce cas, rien ne dit que l’évolution ait conduit vers l’émergence d’une vie de type bactérien qui ensuite aurait généré de l’oxygène qui aurait permis l’apparition d’organismes vivants utilisant cette forme d’oxydant qui aurait permis une vie de type eucaryote mono-cellulaire puis de type eucaryote-métazoaire (les végétaux, les animaux puis nous-mêmes).

Les promoteurs de Project-Blue sont peut-être un peu optimistes ou présomptueux. Mais si nous trouvons une planète de type terrestre enveloppée par son cocon atmosphérique, quel incitation et quel défi ce serait ! Nul doute qu’à ce moment le projet Breakthtough Starshot ne soit ré-orienté vers cette possible Terre et que les agences interviennent massivement pour « aller voir ».

L’aventure est tentante d’autant plus que le programme proposé peut commencer avec peu de moyens financiers. Il s’agit pour le moment de définir précisément les spécifications du télescope avant d’en organiser la réalisation et ce premier stade ne coûterait que 175.000 dollars. Les promoteurs du projet, personnes très respectables et compétentes dans leur domaine* sont regroupées au sein du « BoldlyGo Institute », un organisme privé dont la devise est « advancing the frontier of Space science and exploration ». Ils bénéficient du soutien moral (mais pas financier !) de la NASA. Ils ont lancé le 6 septembre un crowdfunding qui sera clos fin octobre. Il a le 20/10, réuni 69% des fonds de ce premier stade (121.426 dollars). La totalité du projet (lancement compris) devrait coûter in fine environ 30 million de dollars, ce qui est très peu au regard des « gros projets » qui atteignent communément les centaines de millions. La raison en est que le télescope qui utilisera les dernières technologies optiques, n’aura qu’un seul objectif (on pourrait dire un seul réglage), rechercher cette planète.

*des universitaires américains de l’Université d’Arizona, du Carl Sagan Center for Research at the SETI Institute (Dr. Nathalie Cabrol), de l’Université du Massachussetts, Lowell, de Yale, de l’Université de Victoria (Colombie Britannique), de Penn State et du Bay Area Environmental Research Institute.

Alors, rejoignez-les! rejoignez nous ! Il reste une douzaine de jours. Dans quelques années nous pourrions ensemble découvrir peut-être l’hypothétique Polyphème et son plus gros satellite (dans le film Avatar, Pandora est un satellite rocheux de cette géante gazeuse supposée orbiter ACA)? Le lancement du télescope est prévu pour 2021, la première image pour 2022. Elle nous montrera l’environnement des deux étoiles tel qu’il était à peu près aujourd’hui. (4 ans et 4 mois auparavant). Il faut en effet le temps que la lumière fasse le chemin qui nous sépare de nos voisines et nous apporte l’information à la « petite » vitesse de 300.000 km/s !

Image à la Une : Vue d’artiste du télescope Project-Blue.

Liens :

http://www.projectblue.org/

http://boldlygo.org/

images ci-dessous,

1) Photo prise par le télescope Hubble du système binaire Alpha-Centauri-A (à gauche) et Alpha Centauri-B (à droite):

2) design conceptuel de Project-Blue:

Le passage de Florence, un avertissement sans frais

Le 1er septembre un astéroïde nommé « 3122 Florence » (d’après l’infirmière Florence Nightingale), est passé à proximité de la Terre (à 7 millions de km soit 18 fois la distance Terre/Lune). Cet événement a fait l’objet d’un article d’Olivier Perrin dans Le Temps du 30 août mais, comme on dit, le monde a « continué à tourner », la nouvelle ayant dû « passer au-dessus de la tête » de l’immense majorité de nos frères humains. Pourtant l’évènement est un rappel du danger vraiment terrible que présentent les astéroïdes et il mérite d’être souligné.

Rappelons les faits. Florence a un diamètre d’environ 4,5 km, à comparer aux 10 km de l’astéroïde de Chicxulub qui a causé la mort des dinosaures il y a 65 millions d’années et aux 19 mètres seulement de celui de Tcheliabinsk qui a causé l’effroi (et 1500 blessés tout de même), localement, lorsqu’il s’est écrasé en février 2013 (en fait il s’est fragmenté avant de toucher le sol). L’énergie libérée par la pénétration dans l’atmosphère de ce petit corps a été de 440 kilotonnes, c’est-à-dire 30 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima (standard de comparaison usuel)*. Le 12 octobre, hier, un autre « petit » astéroïde, nommé « 2012-TC4 », d’à peu près la même taille que celui de Tcheliabinsk (entre 10 et 15 mètres de diamètre), est passé à 42.000 km (soit un peu plus de trois diamètres terrestres). Cette distance n’est rien par rapport à l’immensité de l’espace. Pour mémoire, le corps céleste le plus proche, La Lune, se trouve en moyenne à 385.000 km et la planète la plus proche, Vénus, au plus près à 40 millions de km (Mars à 56 millions de km).

Nous ne sommes évidemment pas « tirés d’affaire ». Le nombre d’astéroïdes géocroiseurs (« NEO » ou « Near Earth Objects », en Anglais) de plus de 140 mètres, susceptibles de passer à moins de 0,05 UA (unités astronomiques) c’est-à-dire 7,5 millions de km, doit être de quelques 25.000. On a choisi 140 mètres un peu arbitrairement mais considérant que les dommages causés par la masse qu’ils représentent seraient très importants. Sur cette population, les gros astéroïdes du type de Florence sont rares, c’est en fait le plus gros depuis qu’on a décidé de les repérer systématiquement en 1998, mais il y en a d’autres. Les Américains (que l’on peut incidemment remercier) ont pris l’initiative. La recherche (« NEO Observation Program ») est l’un des objets principaux d’un organisme fédéral, le « Planetary Defense Coordination Office » , rattaché à la NASA.  En 2006  cet « office » a reçu l’objectif de déterminer les orbites de 90% des géocroiseurs d’au moins 140 mètres avant la fin 2020.

Vous voici donc rassurés ? Vous auriez tort. D’abord parce qu’il restera 10% de ces petits corps non identifiés ; ensuite parce qu’il faudra décider ce qu’on fait si on constate que l’un d’entre ceux qui sont identifiés, menace de percuter la Terre. Enfin parce qu’il faut avoir présent à l’esprit que des corps de ce type, autres que les NEO (c’est-à-dire en fait, les mêmes, très loin de la Terre), se comptent par milliards dans le système solaire. Nous avons d’abord ceux de la Ceinture d’Astéroïdes située entre Mars et Jupiter, des myriades d’objets qui n’ont pu constituer une planète du fait de la proximité de Jupiter. Ils sont soit des agglomérats de roches sèches, soit des agglomérats de roches et de glace d’eau, selon qu’ils se trouvent en-deçà ou au-delà de la Ligne-de-glace (limite de rejet des éléments les plus volatils du disque protoplanétaire à l’époque de la formation du système solaire, passant à peu près au milieu de la Ceinture d’Astéroïdes). Nous avons ensuite, au-delà de Neptune, ceux de la Ceinture de Kuiper, encore une « ceinture » et, encore plus loin (au-delà de 20.000 UA et jusqu’à 100.000 UA), ceux du Nuage d’Oort, une sphère ou plutôt un cocon qui enveloppe le système . Ces corps sont plus ou moins stabilisés depuis que les planètes se sont formées (ayant terminé leur accrétion, ne pouvant que rester sur la même orbite) mais rien n’interdit d’envisager des perturbations, soit internes (variations dans le rayonnement solaire, ou accumulation d’un effet local très lent), soit externes (le passage un peu rapproché d’une étoile voisine, le souffle d’une émission de radiations d’une étoile proche devenue nova en fin de vie). De temps en temps nous avons des comètes qui proviennent de ces régions éloignées, après des dizaines d’années de voyage et avoir évité tous les obstacles intermédiaires, en particulier les grosses planètes gazeuses et leur champs de gravité très étendus. De tels astres pourraient causer autant de dommages que des astéroïdes, tout dépend de leur masse et de leur cohésion interne.

La prochaine étape prévue est le passage de l’astéroïde Apophis, 325 mètres de diamètre, à 30.000 km de la Terre en 2029, mais il peut y avoir des imprévus !

Tout cela pour dire que nous ne pouvons pas être tranquilles et que nous ne devons pas nous sentir en sécurité car nous ne le sommes pas. Nous faisons partie d’un monde dangereux où les catastrophes naturelles sont possibles (cf aussi les récents ouragans qui ont dévasté les îles « paradisiaques » des Antilles). La probabilité de certaines, comme les chutes de gros astéroïdes, sont très faibles mais très graves. Il serait déraisonnable de ne pas les considérer et donc de ne pas s’y préparer. On peut réfléchir à la façon de se débarrasser de ceux qui paraîtraient dangereux, soit en les détruisant (mais certains gros débris resteraient sur leurs trajectoires initiales, soit en les déviant de leur trajectoire (par exemple en recouvrant une partie de leur surface d’une couche réfléchissante ou plus sombre pour les déséquilibrer). La difficulté vient de ce que les vitesses peuvent être très élevées (variables, mais la Terre se déplace autour du soleil à 30 km/s ; les objets provenant de la Ceinture d’Astéroïdes et d’au delà, sont sur des orbites beaucoup plus aplaties et en approchant du soleil, ils vont beaucoup plus vite) et que de ce fait leur inertie est très élevée. Il faudrait donc intervenir très loin de la Terre et à une vitesse très grande (peut-être à plusieurs années de voyage avec nos lanceurs actuels compte tenu des manœuvres d’approche nécessaires). C’est une des raisons pour lesquelles il serait de notre intérêt en tant qu’espèce intelligente et technologiquement capable, d’entreprendre notre sauvegarde, créer une branche de l’humanité sur Mars, par exemple. Mars peut, bien entendu, comme la Terre, être heurtée par un gros astéroïde mais il est extrêmement improbable que les deux planètes subissent en même temps une catastrophe de ce type. Bien entendu cela n’exclut pas qu’on continue à identifier les astéroïdes menaçant la Terre et qu’on réfléchisse aux moyens de les détourner.

Image à la Une : la trajectoire de Florence.

*autres astéroïdes notables récents : Toutatis, 4 à 5 km, de diamètre, passé à la distance de la Lune en 2004 ; « 2014-JO25 » 1,3 km de diamètre, passé à 1,8 millions de km de la Terre le 19 avril 2017.

NB1 : Les astéroïdes sont nommés d’après l’année où ils ont été découverts ; certains, plus connus ou remarquables, reçoivent un « vrai » nom.

NB2 : plutôt que d’utiliser le terme « diamètre », il serait plus correct de parler d’”encombrement”, les astéroïdes n’étant pas sphériques (leur masse est insuffisante). Disons que ce « diamètre » est la plus grande dimension.

Liens :

Communiqué NASA:

https://www.nasa.gov/feature/jpl/large-asteroid-to-safely-pass-earth-on-sept-1

Article d’Olivier Perrin dans Le Temps du 30 août :

https://www.letemps.ch/opinions/2017/08/30/deux-asteroides-potentiellement-dangereux-bientot-froler-terre

 

Etats d’âme à propos du projet d’Elon Musk

Les dernières illustrations de la présentation faite le 27 septembre par Elon Musk à l’IAC* d’Adelaïde me dérangent. On y voit un petit établissement martien qui se transforme très vite en mégalopole comme il y en a malheureusement tant sur Terre. Je veux le dire franchement, je n’aime pas cet horrible objectif.

*l’IAC est l’International Astronautical Congress. Il a lieu tous les ans à la même époque dans un pays différent.  

Pour moi la Planète-rouge est un sanctuaire que l’on doit approcher avec respect et précautions. Il n’est pas question de la saccager comme ont été saccagés tant de territoires à la surface de notre Terre. Nous devons tirer la leçon de nos erreurs et ne pas considérer les terres vierges où nous pouvons nous installer comme de simples supports à la prolifération de notre espèce et aux souillures d’une activité débridée et désordre. Mars comme la Terre est un être vivant que l’on peut approcher et auquel on pourra s’intégrer mais le but ne doit pas être de le détruire pour ensuite aller ailleurs. Où donc, d’ailleurs ? les autres planètes du système solaire sont beaucoup trop inhospitalières et Alpha Centauri n’est pas « la porte à côté »*.

*Je n’ai pas oublié la possibilité d’îles de l’espace comme Gerard O’Neill en rêvait  mais la faisabilité n’en est pas évidente, du moins encore aujourd’hui!

Je comprends bien entendu que le respect de Mars n’aille pas jusqu’au refus de l’explorer et de s’y installer (an contraire!) mais je pense qu’on ne peut pas s’y installer en négligeant l’intérêt scientifique de Mars et qu’on ne peut pas le faire sans attention à l’environnement. L’intérêt scientifique de Mars est évidement celui d’une planète assez semblable à la Terre sur laquelle l’évolution des molécules organiques a pu aller très loin, peut-être même jusqu’à la vie, une autre vie. Il faut pouvoir l’étudier et en tirer tous le profit possible pour l’avancement de notre compréhension de l’Univers ; ce sera passionnant et long ! L’attention à l’environnement est nécessité par l’obligation de ne pas transformer ce nouveau monde en véritable enfer écologique ce qui serait beaucoup plus facile que sur Terre compte tenu de sa pauvreté et de sa fragilité relative.

Elon Musk a beaucoup de qualités et ces qualités nous permettront, je l’espère ardemment, d’aller sur Mars tout bientôt. Mais Mars n’est pas un jouet et la conquête de Mars n’est pas un jeu vidéo. Ce n’est pas parce qu’on est un ingénieur et un homme d’affaires génial qu’il est permis de n’avoir aucune sensibilité écologique / planétologique ou plutôt qu’il soit permis que ce manque de sensibilité s’exprime sans retenue aucune.

Je terminais mon article précédent en remarquant qu’Elon Musk ne tenait aucun compte des recommandations sécuritaires trop strictes du COSPAR* (il ne les considère même pas). Je voudrais cependant qu’à un moment donné, assez vite après l’arrivée sur Mars des premiers vaisseaux d’Elon Musk, un lobby écologiste mondial se manifeste pour contrôler ses projets d’installations afin éventuellement de les infléchir en les humanisant. Il faut trouver, dans notre intérêt à tous, une voie moyenne entre les exigences du COSPAR et l’indifférence d’Elon Musk.

*Le COSPAR est le “Committee on Space Research”. C’est un  organisme international dont le but est d’organiser les travaux scientifiques en relation avec l’exploration spatiale. Il a publié en 1964 les premières recommandations relatives à la protection des “corps célestes”. Sa politique de protection planétaire (COSPAR Planetary Protection Policy) doit être appliquée par ses membres (les institutions scientifiques des grands pays capables d’accéder à l’espace) depuis 1984. Voir mes articles à ce sujet: 1 et 2.  

Dans son fameux triptyque des années 1990 (« Mars la rouge », « Mars la verte », « Mars la Bleue »), l’auteur de science-fiction américain Kim Stanley Robinson, imagine que, très vite après les débuts de la colonisation, le problème abordé aujourd’hui se pose, avant d’être résolu de manière violente. Dans cette perspective qui est peut-être inéluctable, je prends déjà parti. Je suis contre l’effacement de ce qui fait la particularité de Mars par rapport à la Terre, contre la terraformation. Je suis pour que Mars reste une terre largement vierge, peu peuplée et propre, un modèle et un espoir pour ceux qui seront restés sur Terre. Je veux aller sur Mars et y aller avec d’autres pour y ancrer une nouvelle branche de l’humanité mais je suis et je resterai toujours un « Rouge »*. Mars est notre seconde chance, ne la gâchons pas !

*terme désignant les opposants à la terraformation dans le roman de Kim Stanley Robinson.

Image à la Une: l’aboutissement du rêve d’Elon Musk (image crédit SpaceX) .

Image ci-dessous (crédit SpaceX): seconde phase du visuel de la colonie imaginée par Elon Musk (précédant “l’Image à la Une” dans sa présentation). Vous voyez la différence entre “trop” et “assez”.

N.B. Ces illustrations sont évidemment symboliques et ne doivent pas être “prises au pied de la lettre”. Cependant la dernière (celle de la mégalopole) traduit une intention inquiétante.