Le passage de Florence, un avertissement sans frais

Le 1er septembre un astéroïde nommé « 3122 Florence » (d’après l’infirmière Florence Nightingale), est passé à proximité de la Terre (à 7 millions de km soit 18 fois la distance Terre/Lune). Cet événement a fait l’objet d’un article d’Olivier Perrin dans Le Temps du 30 août mais, comme on dit, le monde a « continué à tourner », la nouvelle ayant dû « passer au-dessus de la tête » de l’immense majorité de nos frères humains. Pourtant l’évènement est un rappel du danger vraiment terrible que présentent les astéroïdes et il mérite d’être souligné.

Rappelons les faits. Florence a un diamètre d’environ 4,5 km, à comparer aux 10 km de l’astéroïde de Chicxulub qui a causé la mort des dinosaures il y a 65 millions d’années et aux 19 mètres seulement de celui de Tcheliabinsk qui a causé l’effroi (et 1500 blessés tout de même), localement, lorsqu’il s’est écrasé en février 2013 (en fait il s’est fragmenté avant de toucher le sol). L’énergie libérée par la pénétration dans l’atmosphère de ce petit corps a été de 440 kilotonnes, c’est-à-dire 30 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima (standard de comparaison usuel)*. Le 12 octobre, hier, un autre « petit » astéroïde, nommé « 2012-TC4 », d’à peu près la même taille que celui de Tcheliabinsk (entre 10 et 15 mètres de diamètre), est passé à 42.000 km (soit un peu plus de trois diamètres terrestres). Cette distance n’est rien par rapport à l’immensité de l’espace. Pour mémoire, le corps céleste le plus proche, La Lune, se trouve en moyenne à 385.000 km et la planète la plus proche, Vénus, au plus près à 40 millions de km (Mars à 56 millions de km).

Nous ne sommes évidemment pas « tirés d’affaire ». Le nombre d’astéroïdes géocroiseurs (« NEO » ou « Near Earth Objects », en Anglais) de plus de 140 mètres, susceptibles de passer à moins de 0,05 UA (unités astronomiques) c’est-à-dire 7,5 millions de km, doit être de quelques 25.000. On a choisi 140 mètres un peu arbitrairement mais considérant que les dommages causés par la masse qu’ils représentent seraient très importants. Sur cette population, les gros astéroïdes du type de Florence sont rares, c’est en fait le plus gros depuis qu’on a décidé de les repérer systématiquement en 1998, mais il y en a d’autres. Les Américains (que l’on peut incidemment remercier) ont pris l’initiative. La recherche (« NEO Observation Program ») est l’un des objets principaux d’un organisme fédéral, le « Planetary Defense Coordination Office » , rattaché à la NASA.  En 2006  cet « office » a reçu l’objectif de déterminer les orbites de 90% des géocroiseurs d’au moins 140 mètres avant la fin 2020.

Vous voici donc rassurés ? Vous auriez tort. D’abord parce qu’il restera 10% de ces petits corps non identifiés ; ensuite parce qu’il faudra décider ce qu’on fait si on constate que l’un d’entre ceux qui sont identifiés, menace de percuter la Terre. Enfin parce qu’il faut avoir présent à l’esprit que des corps de ce type, autres que les NEO (c’est-à-dire en fait, les mêmes, très loin de la Terre), se comptent par milliards dans le système solaire. Nous avons d’abord ceux de la Ceinture d’Astéroïdes située entre Mars et Jupiter, des myriades d’objets qui n’ont pu constituer une planète du fait de la proximité de Jupiter. Ils sont soit des agglomérats de roches sèches, soit des agglomérats de roches et de glace d’eau, selon qu’ils se trouvent en-deçà ou au-delà de la Ligne-de-glace (limite de rejet des éléments les plus volatils du disque protoplanétaire à l’époque de la formation du système solaire, passant à peu près au milieu de la Ceinture d’Astéroïdes). Nous avons ensuite, au-delà de Neptune, ceux de la Ceinture de Kuiper, encore une « ceinture » et, encore plus loin (au-delà de 20.000 UA et jusqu’à 100.000 UA), ceux du Nuage d’Oort, une sphère ou plutôt un cocon qui enveloppe le système . Ces corps sont plus ou moins stabilisés depuis que les planètes se sont formées (ayant terminé leur accrétion, ne pouvant que rester sur la même orbite) mais rien n’interdit d’envisager des perturbations, soit internes (variations dans le rayonnement solaire, ou accumulation d’un effet local très lent), soit externes (le passage un peu rapproché d’une étoile voisine, le souffle d’une émission de radiations d’une étoile proche devenue nova en fin de vie). De temps en temps nous avons des comètes qui proviennent de ces régions éloignées, après des dizaines d’années de voyage et avoir évité tous les obstacles intermédiaires, en particulier les grosses planètes gazeuses et leur champs de gravité très étendus. De tels astres pourraient causer autant de dommages que des astéroïdes, tout dépend de leur masse et de leur cohésion interne.

La prochaine étape prévue est le passage de l’astéroïde Apophis, 325 mètres de diamètre, à 30.000 km de la Terre en 2029, mais il peut y avoir des imprévus !

Tout cela pour dire que nous ne pouvons pas être tranquilles et que nous ne devons pas nous sentir en sécurité car nous ne le sommes pas. Nous faisons partie d’un monde dangereux où les catastrophes naturelles sont possibles (cf aussi les récents ouragans qui ont dévasté les îles « paradisiaques » des Antilles). La probabilité de certaines, comme les chutes de gros astéroïdes, sont très faibles mais très graves. Il serait déraisonnable de ne pas les considérer et donc de ne pas s’y préparer. On peut réfléchir à la façon de se débarrasser de ceux qui paraîtraient dangereux, soit en les détruisant (mais certains gros débris resteraient sur leurs trajectoires initiales, soit en les déviant de leur trajectoire (par exemple en recouvrant une partie de leur surface d’une couche réfléchissante ou plus sombre pour les déséquilibrer). La difficulté vient de ce que les vitesses peuvent être très élevées (variables, mais la Terre se déplace autour du soleil à 30 km/s ; les objets provenant de la Ceinture d’Astéroïdes et d’au delà, sont sur des orbites beaucoup plus aplaties et en approchant du soleil, ils vont beaucoup plus vite) et que de ce fait leur inertie est très élevée. Il faudrait donc intervenir très loin de la Terre et à une vitesse très grande (peut-être à plusieurs années de voyage avec nos lanceurs actuels compte tenu des manœuvres d’approche nécessaires). C’est une des raisons pour lesquelles il serait de notre intérêt en tant qu’espèce intelligente et technologiquement capable, d’entreprendre notre sauvegarde, créer une branche de l’humanité sur Mars, par exemple. Mars peut, bien entendu, comme la Terre, être heurtée par un gros astéroïde mais il est extrêmement improbable que les deux planètes subissent en même temps une catastrophe de ce type. Bien entendu cela n’exclut pas qu’on continue à identifier les astéroïdes menaçant la Terre et qu’on réfléchisse aux moyens de les détourner.

Image à la Une : la trajectoire de Florence.

*autres astéroïdes notables récents : Toutatis, 4 à 5 km, de diamètre, passé à la distance de la Lune en 2004 ; « 2014-JO25 » 1,3 km de diamètre, passé à 1,8 millions de km de la Terre le 19 avril 2017.

NB1 : Les astéroïdes sont nommés d’après l’année où ils ont été découverts ; certains, plus connus ou remarquables, reçoivent un « vrai » nom.

NB2 : plutôt que d’utiliser le terme « diamètre », il serait plus correct de parler d’”encombrement”, les astéroïdes n’étant pas sphériques (leur masse est insuffisante). Disons que ce « diamètre » est la plus grande dimension.

Liens :

Communiqué NASA:

https://www.nasa.gov/feature/jpl/large-asteroid-to-safely-pass-earth-on-sept-1

Article d’Olivier Perrin dans Le Temps du 30 août :

https://www.letemps.ch/opinions/2017/08/30/deux-asteroides-potentiellement-dangereux-bientot-froler-terre

 

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

10 réponses à “Le passage de Florence, un avertissement sans frais

  1. On ne peut être complètement affirmatif sur la cause de la disparition des dinosaures (et de biens d’autres espèces en même temps). Une étude américaine, présentée lors d’une réunion de l’American Geophysical Union, a renforcé l’hypothèse d’une cause volcanique bien plus que météoritique pour l’extinction de masse, notamment des dinosaures, de la fin du Secondaire. Une conclusion basée sur l’étude de sédiments profonds provenant de la côte orientale de l’Inde. En fait, 300’000 ans sépareraient la chute sur Terre de l’astéroïde de Chicxulub de la disparition des espèces. Ce qui n’enlève évidemment rien au danger potentiel que présentent les astéroïdes pour la vie sur notre planète !

    1. Après l’hypothèse que vous avancez (les émissions de lave des Trapps du Dekkan) une autre a été formulée qui incorpore les deux. Le volcanisme du Dekkan serait une conséquence de l’impact de la météorite de Chicxulub. Le choc de la météorite aurait induit une onde sismique extrêmement puissante qui aurait fragilisé la croûte terrestre de l’autre côté du globe (en planétologie on a déjà constaté cette transmission des chocs). Après un début d’extinction massive due à l’impact de la météorite, les éruptions volcaniques du Dekkan avec leurs quantités énormes de gaz létaux expulsées, dont le sulfure d’hydrogène, auraient prolongé les effets du nuage créé par l’impact. C’est donc bien l’impact qui a déclenché l’extinction massive (NB: les émissions du Dekkan ont suivi de beaucoup plus près que vous le dites l’impact de Chixculub, même si elles ont duré très longtemps).
      Par ailleurs, à l’époque (fin du Crétacé), les animaux dominants étaient les dinosaures et si certainement d’autres espèces ont souffert de l’événement, ce sont quand même eux qui ont le plus souffert. Ils étaient consommateurs d’énormes quantités de végétaux et la photosynthèse s’effectua soudainement très difficilement. Il y eu donc impact, volcanisme et appauvrissement très sérieux de l’environnement nutritif.

      1. On est bien d’accord; je n’ai rien dit d’autre qu’on ne peut être complètement affirmatif sur la cause première de l’extinction des espèces de la fin du Secondaire, à preuve l’utilisation systématique du conditionnel dans ce contexte, ni sur la “coïncidence” plus ou moins avérée avec l’événement de Chicxulub (au pays de mon épouse d’ailleurs, … n’y voyez cependant aucune corrélation!). Beaucoup d’hypothèses ont été avancées, sans qu’aucune n’emporte une totale et définitive adhésion, … et on en verra sans doute “sortir” encore d’autres (c’est ce qui fait la beauté de la Science d’ailleurs, rares sont les “vérités” totalement définitives dans ce domaine).

        1. Même si l’impact de l’astéroïde de Chicxulub à été suivi par le volcanisme des trapps du Dekkan, il ne faut pas sous-estimer les destructions causées par le premier. Il suffit de constater l’importance du cratère d’impact dans le Golf du Mexique. Ensuite le nuage de poussières soulevé dans l’atmosphère à été bien supérieur à celui soulevé par les grandes explosions volcaniques contemporaines comme celle du Krakatau qui a apporté un long hiver sur Terre. Par ailleurs le Crétacé était une époque où la Terre était couverte de forêts et on retrouve partout à la surface du globe des traces d’un incendie gigantesque (d’autant plus violent que la teneur en oxygène était plus élevée qu’aujourd’hui ). Donc tous les dinosaures ne sont peut-être pas morts le jour de l’impact mais forcément un nombre extrêmement élevé, certainement la plupart d’entre eux. Ne minimisez pas un événement évidemment très important. Il ne faudrait pas laisser croire que les dinosaures vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants dans les 300.000 ans qui suivirent l’impact!

  2. Tout ça pour dire que si nous avions un petit pieds-à-terre sympa sur Mars, l’humanité serait sauvée en cas d’apocalypse.

    Je suis d’accord que ce raisonnement se tient mais je le trouve un peu pathétique comme justification de la colonisation de Mars.
    Selon moi, l’homme est fondamentalement une espèce pionnière. Cette caractéristique humaine justifie la volonté de quelques-uns d’explorer puis de s’installer sur Mars. C’est la même que celle qui pousse un bébé à se mettre debout et à explorer son environnement. On a tendance à l’oublier, c’est tout.

    1. Même s’il a envie de mettre fin à l’expérience ?
      Pour continuer sur le même “fil”: imaginez que la Terre soit Sodome et Gomorrhe et qu’Elon Musk soit Loth (ou, en remontant un peu plus loin, qu’il soit Noé).

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