Avec le « Mars Colony Design Contest » nous nous préparons sérieusement à partir pour Mars

Cette semaine je suis à l’USC, University of Southern California (Los Angeles), où je défends la faisabilité d’un projet d’établissement martien de 1000 habitants devant un jury d’ingénieurs spécialistes et de membres de la communauté spatiale américaine.

Ce projet était en gestation depuis des années dans différents réflexions et travaux entrepris par moi-même au sein de la Mars Society Switzerland et mes amis de la Mars Society française (« Association Planète Mars »). Le lancement d’un concours sur le sujet par la Mars Society américaine nous a permis de le mettre en forme pour le soumettre à une évaluation « externe ». Nous avons constitué une petite équipe de trois personnes, moi-même, économiste et ancien banquier (entre autres !), Richard Heidmann, ingénieur polytechnicien, ancien « directeur orientation recherche et technologie » du groupe SNECMA (concepteur/constructeur d’Ariane), fondateur de l’Association Planète Mars, et Tatiana Volkova, étudiante russe candidate en doctorat d’architecture et d’ingénierie spatiale à l’EPFL, spécialiste des aménagements viabilisés en environnements extrêmes. Il fallait choisir un identifiant à notre équipe et Tatiana a trouvé la jolie expression, riche de significations, de « LET IT BE ». Plus de cent équipes partout dans le monde ont répondu au défi et notre dossier suisse, français et russe, a franchi les premières sélections. Nous avons été retenus dans les vingt premiers puis les dix premiers et enfin les cinq premiers. Tous les espoirs sont donc permis pour que nous montions aujourd’hui « sur le podium ». Nous aurons une demi-heure pour dérouler notre démonstration qui se fera « classiquement » sous forme de présentation powerpoint et de questions / réponses.

1000 habitants c’est la population que l’on peut raisonnablement envisager vingt ans après deux premières salves de lancements (chacune dans une fenêtre d’un seul mois espacée de 26 mois avec la suivante, puisque nous serons contraints par la mécanique spatiale). 1000 habitants ce ne sera plus un « commando » d’astronautes en exploration mais une vraie petite société multinationale avec toutes sortes de fonctions complémentaires et interagissantes, allant de la construction à la recherche et au tourisme en passant par la production de nourriture, la production et le recyclage de l’atmosphère, de l’eau et de tout ce qui peut l’être, le maintien de conditions sanitaires acceptables, l’opération de diverses machines et équipements, en particulier d’imprimantes 3D, l’utilisation de logiciels dans tous les domaines possibles, le tout en contact distant avec la Terre qui ne pourra intervenir que par ses conseils différés et la transmission de ses programmes informatiques (ce qui est déjà beaucoup).

Sur la faisabilité, nous avons des arguments que nous croyons évidemment solides. Je ne vais pas les développer dans cet article mais nous parlerons des différents points cruciaux dont l’articulation est nécessaire pour établir la crédibilité de notre projet : astroport (plateformes d’atterrissage et stocks d’ergols produits sur place) ; production et distribution d’énergie (nucléaire – par fission – et solaire mais nucléaire beaucoup plus que solaire) ; conception technique de la base (modularité et « RAMS* »), des habitats, des dômes dédiés aux réunions et aux échanges, des corridors, des serres, des lieux de fonctionnement des machines de production (un problème important est le rythme de construction : on ne peut pas tout faire du jour au lendemain du fait de la limitation en équipement, en matériel sous forme utilisable, en robots et en hommes); outils informatiques ; sécurité et santé des « colons » (évidemment traitement des problèmes de pressurisation et de protection contre les radiations mais aussi d’éventuelles infections microbiennes ou virales ou de problèmes dentaires, cardiaques, digestifs…) ; structure et stratégie financières, modèle économique ; aspects sociaux et culturels ; gouvernance ; aspects esthétiques et architecturaux. Certains de ces points sont purement techniques et il est assez facile de démontrer leur faisabilité (réalisation et/ou contrôle), d’autres sont plus délicats car construire une structure est une chose, s’organiser pour vivre dedans avec d’autres en est une autre.

*RAMS = « Reliability, Availability, Maintainability, Safety », des critères d’ingénierie toujours présents dans l’esprit des concepteurs, des constructeurs et des gestionnaires ; le premier, « Reliability », devant être aussi assorti du TRL (Technology Readiness Level) le plus élevé possible (au moins de niveau 7 sur 9 pour toute technologie employée sur place).

Sur le plan économique, nous pensons que seule une base offrant des services que des Terriens seront prêts à payer, sur le long terme, aura une chance de pérennité si le prix payé est générateur de profit pour les investisseurs. Cela revient à dire que la base doit fonctionner comme une entreprise recherchant sa rentabilité financière. Ce n’est peut-être pas dans l’ère du temps, plutôt anticapitaliste, mais je l’assume pleinement car cela repose sur des motivations rationnelles et très largement partagées, non sur une bienveillance publique qui pourrait s’émousser. Nous avons identifié les services que nous pourrions offrir et nous pensons qu’ils pourraient rencontrer un marché. Ce sont d’abord des services de résidence. L’entreprise d’exploitation (que j’aime bien appeler la « New India Company » pour faire un clin d’œil à d’autres aventuriers du passé !), qui sera largement privée, offrira à toutes les personnes intéressées par l’aventure, un lieu où vivre dans des conditions acceptables pendant les 18 mois du séjour. Les « personnes intéressées » seront d’une part les volontaires qui auront été sélectionnés pour faire fonctionner l’établissement (et qui seront – bien – payés par l’entreprise) et d’autre part, celles qui seront capables de se payer le séjour. Le service de base, permettant la survie, sera assorti de tous les services annexes nécessaires qu’il sera possible et raisonnable d’apporter (et qui seront payants en plus du service de base compris dans le forfait « voyage+séjour »). Les hôtes clients seront des scientifiques mais aussi des touristes ou des gens qui voudront tenter « quelque chose » sur Mars en raison du milieu particulier et de l’environnement humain extrêmement « pointu » et varié sur le plan technologique et intellectuel. Ceci conduit logiquement à considérer la colonie martienne comme un véritable incubateur de start-up dans toutes sortes de domaines. Il faudra payer « à son juste prix » ces services et ce droit à résidence pour dégager une rentabilité. Le juste prix c’est ce qui permettra (1) de couvrir les frais du séjour y compris l’amortissement et l’entretien de la structure, (2) la rémunération des personnes qui la feront fonctionner, (3) la génération d’une marge pour continuer le développement, remercier les investisseurs engagés et en encourager de nouveaux à se joindre à eux (même s’il faut prévoir une « période de grâce »). L’investissement sera bien sûr élevé (mais pas plus d’une cinquantaine de milliards, sur 30 ans car il faut considérer une dizaine d’années de préparation et de construction avant une exploitation commerciale). Si nous l’envisageons comme possible c’est sur la base d’une part de la révolution dans le transport par lanceurs lourds apportée par Elon Musk (réutilisabilité !) combinée avec l’économie d’échelle générée par la multiplication des vols et, d’autre part, l’utilisation des ressources planétaires locales (dont l’eau, l’atmosphère de CO2, l’aluminium, la silice et le fer) comme « inventée » par Robert Zubrin au début des années 1990. Ces conditions devraient permettre des coûts accessibles à la minorité de Terriens disposant de la richesse et de la motivation adéquates. Cela peut être considéré comme élitiste mais c’est inévitable ; bien sûr les plus motivés de ceux qui ne disposent pas des moyens financiers suffisants pourront convaincre des sponsors de payer pour eux ou des banques de les financer (il est bien connu que l’enthousiasme soulève des montagnes). Nous avons estimé que l’ensemble fournirait un nombre suffisant de « clients » même si cette population devra se renouveler constamment compte tenu de ce qu’au début, la quasi-totalité des personnes partant pour Mars voudront revenir sur Terre à la fin du cycle synodique suivant leur arrivée (c’est-à-dire après 18 mois de séjour, pour un retour sur Terre trente mois après leur départ de celle-ci).

Pendant leur séjour nous ne voulons pas que les résidents ni d’ailleurs leurs hôtes, soient soumis au total arbitraire d’un « chef » ou d’un « commandant ». Nous refusons et ne voyons pas la nécessité d’une direction impérieuse et militaire. Notre époque a bien compris que chacun devait participer à la société pour qu’elle soit agréable à vivre et efficace, aussi bien pour les propriétaires de la société d’exploitation qui chercheront légitimement à récupérer leur investissement avec profit, que pour les clients qui tout aussi légitimement voudront profiter aussi librement que possible d’un séjour cher payé. Dans cet esprit la « formule magique » suisse (conseils de direction avec nombre impair de membres et pluralité d’opinions et/ou de compétences) est un modèle auquel nous tenons et que nous nous efforcerons de faire comprendre et adopter. Cependant les dangers réels d’un accident provoqué ou non par maladresse, imposeront des contraintes et quelques restrictions à la liberté individuelle. Il y aura sur Mars des impératifs vitaux concernant la communauté toute entière qu’on ne pourra transgresser (tenant à la propreté et au recyclage, à la consommation d’énergie, à la préservation des sites de recherche planétologique). Dans ces domaines des règles très strictes s’appliqueront et les personnes responsables des départements opérationnels en charge de chacune des activités considérées comme vitale auront un droit de véto sur toute action ou initiative qu’ils considéreraient périlleuse.

Lorsque Elon Musk aura concrétisé son projet de Starship+Super-Heavy, la porte sera ouverte et la faisabilité technologique confortée. Il ne manquera plus que la volonté mais sans doute est-elle déjà présente et suffisamment puissante chez lui-même et certains autres qui ont les moyens financiers de la transformer en action. Ce seront eux les moteurs de la réalisation du projet. Les agences suivront.

Illustration de titre:

un secteur de la cité martienne, crédit Richard Heidmann: (1) rangées d’habitats (30 mètres carré par personne); (2) serres; (3) sas; (4) et (5) dômes de rencontres et d’échanges; (6) champ de panneaux solaires (source d’appoint et expérimentale). 200 personnes pourraient y habiter.

Il y a cinq ensembles de ce type autour d’un hub central. L’ensemble est accessibles par des corridors pressurisés et protégés contre les radiations, courant en surface. Les installations de production industrielle sont à l’extérieur (proche) et les réacteurs nucléaires (type Megapower, à l’étude au LANL – Los Alamos National Laboratory – du DOE – Department of Energy – des Etats Unis), un peu à l’écart. 

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

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