Un seul médecin et les moyens du bord

Les astronautes en voyage dans l’espace profond vont, par définition, s’éloigner de plus en plus de la Terre. Cela va avoir des conséquences non seulement pour leurs contacts physiques avec « nous » mais aussi pour leurs télécommunications. Pour une mission sur Mars, les contacts physiques ne seront plus possibles jusqu’à leur retour, c’est-à-dire 30 mois après leur départ, à la fin d’un cycle synodique repositionnant les planètes en situation adéquate pour un transit optimal de l’une à l’autre, en termes de temps, d’énergie et de masse transportée.

Sur les 30 mois, l’équipage sera 18 mois sur Mars et 2 fois 6 mois en transit interplanétaire. Pendant ces deux périodes, on suppose a priori que l’habitat bénéficiera d’une gravité artificielle par force centrifuge. Dans le cas contraire certains soins médicaux seraient plus difficiles. Sur Mars, la gravité naturelle de 0,38g sera suffisante pour exécuter tous soins dans les mêmes conditions que sur Terre.

Pendant toute la mission (les 30 mois), les astronautes devront vivre et se soigner avec leurs seules ressources. Elles seront limitées en raison des capacités d’emport du vaisseau spatial. Les équipements pouvant aider à la formation du diagnostic médical seront peu nombreux et peu massifs mais des caméras avec zoom et émissions de rayons pénétrant de faibles longueurs d’ondes (à utiliser exceptionnellement vu l’exposition forte aux radiations spatiales) pourront transmettre leurs images à la Terre. Les données que les instruments embarqués pourront recueillir seront (presque) immédiatement transmises à la Terre. Le matériel médical sera lui aussi limité en masse. Il faudra bien choisir ce que l’on emportera de la Terre en matière de seringues, bistouris, pinces, fils, etc…Les astronautes prendront avec eux des médicaments mais il faudra encore bien les choisir au départ puisque le réapprovisionnement sera impossible.

On peut imaginer, un jour, que certains médicaments soient fabriqués sur Mars, à partir d’éléments chimiques martiens. En effet, on trouvera sur cette planète les mêmes éléments chimiques que sur Terre. On pourra aussi faire des analyses de sang ou des transfusions sanguines et fabriquer des prothèses grâce à l’impression 3D, pourvu qu’on dispose des matériaux nécessaires – que là encore on pourra trouver sur Mars (métaux et matières plastiques). On pourra faire de même pendant le voyage, même utiliser une imprimante 3D qui fabriquerait des instruments médicaux à partir de matière brute embarquée.

Pour effectuer les soins, l’équipage comptera un médecin qui aura de fortes connaissances en (exo)biologie ou un (exo)biologiste qui aura de fortes connaissances en médecine. La nécessité d’une double spécialisation résulte de ce que, pour les premières missions sur Mars, on ne pourra embarquer au mieux que 4 personnes (et plutôt 3!) compte tenu des problèmes de capacité d’emport de masse des vaisseaux. Les autres passagers seront sans doute un mécanicien, un pilote et un géologue. Chacun aura une formation de secouriste et d’assistant au médecin mais cette formation ne pourra être très poussée (les opérations et anesthésies ne pourront donc être que légères). Le rôle du médecin / biologiste sera de faire respecter strictement les règles sanitaires, d’examiner régulièrement ses collègues à la recherche des symptômes de pathologies diverses pouvant les affecter, d’exercer sa vigilance pour détecter aussitôt que possible les situations à risques (psychologiques par exemple), d’intervenir dans des situations d’urgence (accident, crise cardiaque, AVC, etc…), de soigner « avec les moyens du bord », éventuellement de pratiquer des opérations chirurgicales simples (ou des actes de dentisterie), enfin de superviser des rééducations après intervention.

Son action individuelle sera appuyée, confortée, par ses télécommunications avec la Terre. La télémédecine sera donc incontournable. Les astronautes porteront des vêtements munis de multiples capteurs qui transféreront leurs données aussi bien à un ordinateur du vaisseau qu’à la Terre, vers une équipe médicale diversifiée. Les données recueillies par ces instruments seront complétées périodiquement par des analyses de fluides ou de matières, et les radios, effectuées sur place.

Il faut bien voir, et c’est la seconde difficulté, que plus on s’éloignera de la Terre plus les interventions terrestres ne seront possibles qu’avec un décalage dans le temps. Ce « time-lag » incontournable résultera de la distance. Mars évolue à une vitesse différente sur une orbite différente et cela conduit les deux planètes à s’approcher ou s’éloigner de 56 à 400 millions de km. Pour faire ce trajet la lumière met entre 3 et 23 minutes. Il faut évidemment le double pour avoir la réponse à une information envoyée. La télémédecine sera donc immédiate à l’intérieur du vaisseau mais elle sera différée avec la Terre. Il faut être clair, il ne pourra pas y avoir d’intervention télécommandée depuis la Terre. Outre les échanges audio et video en différé*, on peut penser que le médecin aura à sa disposition toute une bibliothèque numérisée sur les différents cas sur lesquels il pourrait avoir à intervenir mais pendant ces missions il sera seul en « première ligne » et il subsistera pour tous les astronautes un risque sanitaire certain, plus élevé que sur Terre (notamment en cas de défaillance du médecin !). Ils devront être prêts à le prendre.

NB :*A noter que tous les 26 mois, lorsque Mars sera (pour nous sur la Terre) en conjonction avec le Soleil (« derrière » le Soleil), les communications avec la Terre seront impossibles pendant une quinzaine de jours que j’appellerais les « jours cachés ».

Image à la Une : L’astronaute Karen Nyberg (USA), ingénieure de vol de l’expédition 36 de l’ISS (mai à septembre 2013), procède à un examen oculaire sur elle-même (fond de l’œil, avec un fondoscope). Image, crédit NASA.

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

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