Peut-on adhérer au “principe anthropique fort” autrement qu’animé par la Foi?

L’Homme est-il la finalité de l’Univers ? Autrement dit, la vie intelligente, consciente d’elle-même, de son environnement et communicante, est-elle la raison d’être de l’Univers ? La question est celle du « principe anthropique fort ». Elle fut posée en des termes moins bruts que les miens1 par l’astrophysicien Brandon Carter en 1973, donc assez récemment, mais elle est sous-jacente dans la conscience collective depuis « toujours ». On n’est en effet pas loin d’une question plus ancienne : « L’Univers a-t-il un « sens », a-t-il été conçu par un Créateur pour que l’Homme y apparaisse et puisse saisir ce sens ? ». Les religions y répondaient et y répondent encore bien sûr positivement, les plus primitives en interdisant d’y réfléchir, d’autres en nous laissant notre libre arbitre pour au moins en discuter les « modalités ». La Science s’interroge en envisageant que la réponse soit fort probablement négative parce que le Créateur ne fait plus partie de ses hypothèses depuis qu’elle a pris son envol et acquis son autonomie absolue, et depuis que nous avons pris conscience à la fois que nous n’étions plus au centre de tout et du « silence des espaces infinis ». Je ne vais évidemment pas apporter ici LA réponse mais ma réflexion. Pour préciser le sujet, je prends comme point de départ ce qu’écrivait Christophe de Reyff 2 dans un de ses commentaires sur mon article du blog « exploration spatiale » consacré à « Noël et notre place dans le Cosmos » (21 décembre 2019) :

Citations :

« Comme l’a écrit Einstein, « le plus incompréhensible dans l’Univers, c’est qu’il soit compréhensible ». On peut traduire cela en disant aussi bien que l’Univers est un miracle que le fait de le comprendre est aussi un miracle. À mon avis, il n’y a pas besoin de « faire comme si ». Il y aurait une infinité de façons de réaliser un Univers, mais semble-t-il, une seule qui a permis la chimie, la vie, l’évolution et l’émergence de l’Humanité. On nomme cette vue le « principe anthropique ». Ce principe existe dans deux formulations, faible et forte. La version forte va un peu plus loin et dit que l’Univers est tel pour que nous puissions non seulement exister, mais aussi le penser et le comprendre (au sens d’Einstein, mais aussi au sens de Pascal). C’est une vision téléologique (non pas théologique !) qui implique l’idée d’une finalité à tout ce qui existe. J’écarte ainsi absolument la vision de science-fiction des « multi-univers » qu’on appelle « multivers » qui, par définition, n’est pas scientifique, car c’est un énoncé qui, par principe, n’est pas démontrable, testable, réfutable, ou falsifiable au sens de Popper. »

J’y ajoute une autre citation, apportée également par Christophe de Reyff et qui est de l’astrophysicien Leonard Susskind :

« Regarding recently discovered dark energy and its implication on the cosmological constant, the great mystery is not why there is dark energy. The great mystery is why there is so little of it [10^−122] … The fact that we are just on the knife edge of existence, [that] if dark energy were very much bigger, we wouldn’t be here, that’s the mystery.” A slightly larger quantity of dark energy, or a slightly larger value of the cosmological constant would have caused space to expand rapidly enough that galaxies would not form… »

Fin de citations

Comme l’évoque Christophe de Reyff, si certaines bases de l’Univers (les « constantes fondamentales » aux valeurs numériques encore et toujours inexpliquées) avaient eu des valeurs différentes pour des quantités extrêmement faibles (le « 10 puissance moins 122 » mentionné ci-dessus est en langage « développé » un nombre inimaginablement petit : 0, virgule, suivi de 121 zéro et enfin d’un 1 !), il n’y aurait pas eu d’Univers dans lequel la chimie organique basée sur le carbone, l’évolution prébiotique, la vie, son évolution et finalement notre existence même auraient été possibles (et dans lequel nous aurions pu nous interroger). Pour prendre un autre exemple, dans ses excellents mémoires (« Je n’aurai pas le temps », Seuil, 2008), Hubert Reeves évoque sur ce même sujet ce que disait Fred Hoyle à propos du carbone : « Si les propriétés des niveaux d’énergie du noyau de carbone n’avaient pas exactement les valeurs numériques qu’elles ont, le carbone serait pratiquement inexistant dans la nature ». Et, je précise, si telle avait été la situation, la vie dans sa complexité n’aurait pas été possible non plus puisque le carbone avec ses nombreuses liaisons chimiques possibles est au cœur de nos molécules d’êtres vivants.

Mais je voudrais aller plus loin.

Même si l’on constate que les conditions extrêmement fines pour l’Univers improbable dans lequel nous vivons ont bien été réunies, notre émergence en tant qu’espèce vivante et consciente dans ce contexte, a été, tout autant, tout à fait improbable. Autrement dit je vois deux phases (ou deux « tiroirs ») utiles à la discussion de la réponse à l’interrogation posée par le principe anthropique fort : celle des conditions physico-chimiques d’origine nécessaires et, ensuite, celle de l’évolution prébiotique puis biologique présupposant ces conditions.

Il faut bien voir que – après que les éléments chimiques dont nous sommes constitués sont apparus (hydrogène puis hélium primordiaux) et se sont enrichis (par nucléosynthèse dans le cœur des étoiles) dans toute la gamme des éléments qui existent aujourd’hui « dans la nature » (dont le carbone !), et ce dans le contexte des quatre grandes interactions fondamentales structurant l’Univers (gravité, électromagnétisme, interaction nucléaire forte et interaction nucléaire faible), et que donc l’Univers devienne potentiellement viable pour nous ou nos équivalents, êtres conscients, technologues, « faber » et communicants – il était pour autant impossible à l’origine d’en déduire un jour l’apparition de l’homme ou de son équivalent. Ce que je veux dire c’est que bien entendu nous sommes le fruit de ces constituants physico-chimiques de base qui nous ont rendu possibles mais que l’évolution aurait pu donner une multitude d’autres fruits sans que nous en fassions partie. Dans cette seconde phase, prébiotique puis biologique, la question s’est posée à de multiples reprises avant notre « avènement ». Autrement dit les bifurcations de l’évolution vers un Univers où nous aurions été absents, ont été multiples.

En préalable, nous n’avons pu apparaître qu’après que la nucléosynthèse stellaire ait produit dans notre futur environnement suffisamment de métallicité (éléments chimiques lourds) donc après un temps relativement long nécessaire à cette transformation. On peut constater que déjà à ce stade a joué un facteur temps résultant d’une multitude d’événements se succédant sur une très longue période (plus de 8 milliards d’années) : accrétion de gaz et de matière dans une multitude d’étoiles, puis fusion nucléaire au sein de ces étoiles, puis explosions et dispersions des éléments produits dans leur cœur, dans un contexte mobile, celui des galaxies et celui de l’expansion de l’Univers. A noter qu’on peut encore envisager, dans cette phase, un certain automatisme ou déroulement naturel depuis les « ingrédients » et interactions fondamentales et l’impulsion nécessaire donnée lors du Big-Bang.

Si l’on considère ensuite notre étoile, le Soleil, située dans un des bras de la zone habitable d’une galaxie banale, il a fallu qu’elle ne soit ni trop massive ni pas assez. Dans le premier cas elle aurait eu une vie moins longue et donc une période de stabilité insuffisante au long cheminement dont nous sommes l’aboutissement. Dans le second cas, sa zone d’habitabilité aurait été trop proche et aurait conduit la face de la planète où l’eau aurait pu être liquide à se trouver bloquée dans sa rotation par la force de marée et exposée dans cette proximité à des rayonnements intenses sans doute incompatibles avec la vie. A ce stade on arrive à une certaine différentiation des possibles et les particularités nécessaires pour conduire jusqu’à nous sont de plus en plus marquées quand on « rapproche l’image », comme on le lira par la suite. Je continue donc, pour mieux les voir.

Si l’on compare notre système solaire aux autres systèmes stellaires, on constate qu’il en est beaucoup qui n’ont pas de planète(s) de type terrestre dans leur zone habitable. Les raisons peuvent être diverses. Soit une planète de type Jupiter est « descendue » par accrétion progressive de toute matière environnante jusqu’à proximité de l’étoile. Soit la matière existant en deçà de la ligne de glace a été accrétée par une planète de masse terrestre manquant d’éléments légers, en particulier d’eau. Soit dans la même région, l’accrétion s’est poursuivie au-delà, jusqu’à 10 masses terrestres (« super-Terre »), retenant une atmosphère trop épaisse, générant une tectonique des plaques trop active, gardant une température de surface trop élevée et peut-être encore beaucoup trop sèche car n’ayant pas connu notre Grand-bombardement-tardif (qui n’a eu lieu que grâce aux errances de Jupiter et de Saturne, comme décrites par Alessandro Morbidelli). Nous avons eu juste la bonne masse pour une tectonique des plaques relativement douce sur une très longue période, pour une atmosphère relativement légère et laissant passer les rayons du Soleil (il fallait bien qu’il y eut photosynthèse !), et n’avons disposé de suffisamment d’eau que grâce au « Grand-Tack », le mouvement particulier mentionné ci-dessus du couple Jupiter-Saturne d’abord vers le Soleil puis ensuite vers l’extérieur du système solaire, ce qui a permis de nous faire hydrater par l’eau des astéroïdes venus d’au-delà de la ligne de glace après que notre planète ait été constituée, avec une croûte déjà formée. Ce phénomène déjà probablement très particulier pour les étoiles simples, a probablement été impossible dans les systèmes à étoiles doubles ou triples, bien plus nombreux.

Nous ne savons pas non plus si la Lune a été indispensable à l’émergence de la vie mais il est possible qu’elle l’ait été, vu l’importance de la stabilité ainsi forcée par elle de l’inclinaison de notre axe de rotation, favorisant une certaine stabilité climatique de la planète, et vu l’importance qu’a la force de marée qu’elle exerce sur la planète et sur nous pour toutes sortes de processus affectant la vie, à commencer par le maintien de la tectonique des plaques et peut-être l’entretien du champ magnétique global. Et l’on sait qu’il est rare qu’un satellite naturel unique et relativement aussi massif, accompagne une planète – il existe à la marge le cas de Pluton et de Charon mais Pluton est ce qu’on appelle désormais une « planète naine » – car notre Lune résulte d’un processus exceptionnel (d’autres rencontres planétaires en fin de période d’accrétion ont pu donner Mars sans satellites naturels notables, ou Saturne avec ses anneaux et nombreux satellites relativement petits par rapport à elle).

Ceci dit, une fois que le dispositif Soleil-Terre-Lune a été en place, l’évolution vers la vie intelligente de type homo-sapiens n’avait rien d’évident ni d’automatique à partir des molécules organiques spatiales complexifiées dans l’environnement de la Terre primitive. C’est une série aléatoire d’événements aux conséquences imprévisibles qui ont conduit jusqu’à nous à partir de ces molécules primitives. Notre existence découle nécessairement de ces constituants et de cet environnement d’origine mais son aboutissement à l’homme n’était rien moins que certain. Ce qu’on peut seulement dire c’est que ces événements ont eu lieu et que nous sommes ici (principe anthropique -très- faible) !

Le premier événement a été la constitution d’êtres unicellulaires (à partir de notre « dernier ancêtre universel », LUCA, mais dès l’origine sous les deux formes d’archée et de bactérie) que l’on peut qualifier de vivants parce qu’ils ont su puiser leur énergie et leur matière dans leur environnement afin de se reproduire presque à l’identique mais pas tout à fait, de telle sorte que leurs mutations ont pu permettre leur adaptation à l’environnement extérieur, donc leur survie et leur prolifération. On dit que les roches poreuses au-dessus des fissures à proximité des lignes de rupture des dorsales océaniques, ont été des lieux privilégiés pour la formation des premières cellules vivantes. Mais en disant cela, se rend on compte de la finesse de l’exigence ? Ce n’est pas précisément la ligne de rupture des dorsales et ses « fumeurs noirs » dont il s’agit (eau trop chaude, durée dans le temps trop courte) mais de lignes latérales avec leurs « fumeurs gris », moins chaudes et subsistant beaucoup plus longtemps. Et si cela s’est bien produit sur ces fissures, encore fallait-il que le différentiel entre le pH de l’eau de l’Océan (acide à cette époque primitive) et le pH des flux venant des profondeurs de la Terre (très basique), soit suffisamment important pour générer effectivement les échanges redox nécessaires à la vie au sein des alvéoles poreuses des roches de ces « fumeurs ». Par ailleurs l’assemblage du nécessaire biologique, de tout le nécessaire et rien que le nécessaire dans toute sa complexité (membrane, ARN…), n’a rien d’évident. On « ne passe pas comme cela » de quelques molécules organiques même complexes, à une cellule vivante. En laboratoire jusqu’à présent, personne n’y est parvenu. Sur quelle autre planète le phénomène a-t-il pu aussi se produire ?

Pour résumer : combien y a-t-il eu dans l’Univers d’autres planètes suffisamment hydratées comme la Terre l’a été grâce au Grand-Tack de Jupiter, dans une zone stellaire habitable qui grâce à un gros satellite comme la Lune, a pu permettre notre type de tectonique des plaques et une inclinaison stable de notre axe de rotation sur l’écliptique, sur une durée suffisante pour que s’élaborent ces premières formes de vie dans le fond d’un océan ?

Le même type de processus exceptionnel s’est répété avec la Grande-oxydation ou l’endosymbiose des bactéries et des archées pour donner les très improbables eucaryotes (nous n’avons retrouvé aucune trace de proto-eucaryotes), chimères capables de consommer ce poison que l’oxygène était à l’origine. Ensuite, vinrent les métazoaires. Après l’essai des gaboniontes (vers -2 Ga), il y eut le règne des édiacariens (vers -600 Ma), puis la faune de l’explosion cambrienne (à partir de -540 Ma) et après, de multiples rebondissements de la vie suivis d’extinctions, et juste avant les mammifères, les dinosaures. A chaque fois, il y eu la dominance de certaines formes de vie puis un changement environnemental radical (chute de la quantité d’oxygène dans l’air par exemple), ou une catastrophe (Chicxulub, pour prendre un seul exemple, bien connu) qui rebattaient les cartes du hasard avec les quelques espèces vivantes qui subsistaient. Alors quelles étaient les chances des mammifères, ancêtres d’homo-sapiens, sous le règne des dinosaures ? Quelles étaient les chances des dinosaures à l’époque des céphalopodes ? Quasiment aucune. Est-ce que les dinosaures auraient pu devenir intelligents et communicants comme les hommes s’ils n’avaient été éprouvés et finalement éliminés comme ils l’ont été par l’astéroïde de Chicxulub ? Nous n’en savons rien mais on peut penser que sans les accidents, voire les extinctions, ayant permis de passer d’un règne animal à l’autre et, en particulier, de ce dernier au règne des mammifères, nous ne serions pas là pour en parler. Et cependant plusieurs de ces accidents n’étaient absolument pas prévisibles (et non simplement « possibles ») au moment de l’évolution biologique où ils sont survenus.

Comment un événement qui s’est produit sur Terre, l’apparition de l’homme (ou d’autres animaux ayant atteint notre niveau de conscience et de capacités), aurait-il pu se reproduire ailleurs alors qu’il est le résultat de toutes une série d’accidents dans notre histoire planétaire spécifique ? Non, l’arrivée de l’homme n’était pas plus automatique que ne le sont les différents épisodes de l’histoire humaine qui depuis plusieurs centaines de milliers d’années ont conduit jusqu’à nous.

Pour réfléchir à la probabilité de la validité du principe anthropique fort, il faut donc bien dissocier d’une part, les conditions fondamentales, celles de la chimie et de la physique, et d’autre part, celle de l’histoire de l’évolution de la vie sur Terre. Il me semble assez évident par les exemples donnés ci-dessus que l’aboutissement de cette histoire à l’homme, n’était pas prévisible. Dire qu’elle a été « voulue » suppose que l’astéroïde de Chicxculub aurait été voulu et que le passage des primates à l’homme aurait été automatique ou que l’évolution d’autres animaux jusqu’à notre niveau aurait été possible), ce qu’il est quand même très difficile d’admettre.

Si on l’admet, malgré tout, c’est qu’on croit que nous sommes dans la main d’un Créateur qui décide absolument de tout et qui est intervenu lors de ces multiples et aléatoires bifurcations évoquées. Je laisse à chacun en juger et choisir. Certains feront comme Pascal, un pari, à vrai dire « le pari existentiel le plus osé », d’autres resteront dans la rationalité qui ne permet pas de trancher, simplement de s’émerveiller, de continuer à s’interroger, à étudier, à réfléchir. Autrement dit se prononcer positivement n’est pas une attitude scientifique mais une adhésion à un credo éclairée éventuellement par quelques lumières scientifiques. A mi-chemin, on pourrait considérer une version adoucie du principe anthropique fort reprenant la dissociation des deux phases présentées ci-dessus (mais elle n’est pas plus scientifique) : Le Créateur « satisfait de sa création » qu’est l’Univers, aurait pu se « réjouir » d’un résultat qu’il n’attendait pas de son évolution, même s’il l’espérait, à savoir l’Homme. En tout cas, comme le dit Christophe de Reyff, n’allons surtout pas chercher la « solution » dans des « multivers » invérifiables. Ce serait céder à la facilité consistant à donner à une question précise une réponse totalement diluée dans un autre questionnement supposant l’étude d’un infini pluriel dont nous n’avons aucune preuve. 

Notes :

1) Selon les termes de Brandon Carter :

« Ce que nous pouvons nous attendre à observer doit être compatible avec les conditions nécessaires à notre présence en tant qu’observateurs ». Il dit aussi : « j’ai forgé le principe anthropique en réaction à l’idée trop communément admise que l’Univers est partout identique, et que notre situation est tout à fait quelconque » (« réaction » que je partage tout à fait).

Selon les termes de l’article de Wikipedia sur le sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_anthropique :

« Les paramètres fondamentaux dont l’Univers dépend, sont-ils réglés [=ajustés précisément] pour que celui-ci permette la naissance et le développement d’observateurs en son sein à un certain stade de son développement ? »

2) Christophe de Reyff, Dr ès sciences, est retraité de l’OFEN (Office Fédéral de l’Energie) où il a été l’un des responsables pendant plus de 20 ans, de la recherche énergétique. Il a bien voulu me faire quelques remarques, que j’ai prises en compte, sur mon projet. 

Je recommande les lectures suivantes :

Nick Lane: “The vital question”, Profile Books, 2015;

Peter Ward & Joe Kirschvink: “A new history of life”, Bloomsbury Press, 2015;

André Maeder : « L’unique Terre habitée ? », Favre, 2012 ;

Jean-Pierre Bibring : « Mars planète bleue ? », Odile Jacob, 2009.

Illustration de titre : l’homme sous la Voie-lactée, crédit : Greg Rakozy.

Pour retrouver dans ce blog un autre article sur un sujet qui vous intéresse, cliquez sur :

Index L’appel de Mars 20 04 21

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

40 réponses à “Peut-on adhérer au “principe anthropique fort” autrement qu’animé par la Foi?

  1. Une réflexion passionnante, qui ouvre des perspectives proprement … cosmiques :-)! Juste une modeste contribution à celle-ci: si l’Homme est supposé être la finalité de l’Univers, il paraît paradoxal qu’il n’ait existé que pendant une fraction de temps infime de son histoire (vieille de prés de 14 milliards d’année, alors que notre espèce Homo Sapiens n’est sur Terre que depuis quelques centaines de milliers d’années seulement). L’Univers a donc existé bien avant l’apparition de l’Homme et continuera à exister très probablement très longtemps après que notre espèce ait disparu. Quelle serait donc cette “finalité”?!

    1. Merci de votre commentaire très judicieux. Il est certain que nous ne sommes qu’un moment dans l’histoire de la vie et qu’il y aura forcément une suite dont nous ne connaissons rien puiqu’elle résultera comme dans le passé d’un mélange de continuité (comme l’eau qui coule) ponctuée d’accidents provoquant ce que j’appelle des “bifurcations”. Ceci dit nous resterons évidemment dans le cadre de l’évolution cosmique (expansion de l’Univers, vieillissement de notre Soleil,etc…).

      1. Bonjour,

        Je ne sais pas si l’Homme est la finalité de l’Univers, mais il est certain que ce dernier permet à toute matière (dont l’Homme) d’entretenir un lien fort (intrication), malheureusement non perceptible par tout un chacun. Le VIDE, où la notion de temps disparaît est nôtre « cloud computing ». Notre ADN est le logiciel qui se duplique tout au long des générations. Reste à savoir quel est le but final. Je traite cet aspect métaphysique dans le dernier chapitre d’un exposé proposant un nouveau paradigme de la physique que j’ai nommé « Nautile » décrivant un Univers « strobofractal ». ( http://www.universstrobofractal.fr )

  2. Les notions de « créateur » ou « dessein intelligent » ont été écartées depuis longtemps car elles aboutissent à des contradictions ou des absurdités du genre : Dieu a créé les dinosaures pour les faire disparaître ensuite ce qui évidemment ne correspond pas à un plan logique !
    Le volcanisme est à la fois destructeur et constructeur , il détruit la vie autant qu’il en permet de nouvelles , c’est tout le paradoxe des phénomènes qu’on découvre dans l’univers.
    Sur Terre, la vie est plus forte que la mort , mais nous ne savons pas pour combien de temps, un cataclysme peut tout emporter en une fraction de seconde !
    Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous n’avons rencontré aucune autre vie extra-terrestre , leur destin ayant pris fin avant de pouvoir communiquer …
    La vie sur Terre n’est donc que le fruit du hasard , l’homme étant l’aboutissement de l’évolution selon le principe décrit par Darwin et qui n’est pas terminée.
    Nous avons ajouté une couche sociale à la nature qui est autant destructrice et créatrice qu’elle malheureusement et qui fonctionne sur le modèle darwinien…
    Donc impossible de faire des pronostics sur l’avenir de l’humanité qui repose plus sur le hasard que l’intelligence ou la raison !
    On peut donc comprendre que certains s’en remettent à des forces supérieures ou mystiques, cela reste un choix personnel qui ne peut en aucun cas être imposé par un dogme quelconque fruit de gourous plus ou moins bien intentionnés…

  3. Interessantes reflexions. Ceci dit, si je puis me permettre, le fait que le chemin qui a mene a l’Homme soit tres improbable ne nous dit rien sur la possibilite d’autres chemins amenant a l’homme ou a d’autres types d’intelligences. Par definition, si nous sommes la, c’est que les conditions pour notre apparition, aussi faibles soient elles, ont ete reunies. Et par ailleurs, il me semble premature de juger de l’existence ou nous d’intelligences extra-terrestres.

    Et pour finir, il y a quelques autres especes dont l’intelligence se rapproche de la notre, et ce qui fait notre “pouvoir” sur cette Terre n’est pas tant notre intelligence seule que notre capacite a agir sur notre environement (pouces opposables,…). Pour moi, cela montre qu’au moins en terme evolutif il y a plusieurs chemins evolutifs possibles vers l’intelligence, et ce ne me semble pas incongru d’imaginer d’autres especes evoluant vers une place similaire a la notre si nous n’avions ete la les premiers.

    1. Tout ce que vous dites est juste (mais ne change pas les considérations finales du blog de M. Brisson). On peut en effet s’étonner que nous soyons la seule espèce “intelligente” sur cette planète (après avoir éliminés nos cousins néandertaliens en particulier), alors que d’autres ne sont pas génétiquement si éloignées de nous. Vous avez raison de souligner la particularité qui est notre faculté d’agir “manuellement” sur notre environnement; sinon, les baleines par exemple auraient pu nous dépasser en intelligence. Il y a une autre particularité très importante, notre faculté à pouvoir communiquer, par la parole d’abord et ensuite par l’écrit. Ainsi, il est possible de bâtir de génération en génération en gardant (en grand partie tout au moins) l’acquis de la précédente. Je pense que cela fait une énorme différence par rapport aux autres espèces intelligentes de notre planète et explique où nous somme parvenus.

    2. Tout à fait d’accord avec ce qu’écrit Monsieur Haldi pour vous donner réponse.
      Pour compléter (et parce que j’avais préparé aussi une réponse) j’ajoute ce qui suit:

      Je ne pense pas qu’il aurait pu y avoir d’autres chemins menant à l’homme puisque précisément nous sommes le résultat de ce cheminement et que s’il avait été différent, il n’aurait pas conduit à l’homme. Imaginez par exemple que notre bifurcation d’avec les grands singes il y a environ 7 millions d’années ne se soit pas faite (pourquoi aurait-elle dû ?) ou se soit faite différemment en donnant non pas un ancêtre à l’homme mais uniquement un ancêtre aux gorilles et un autre aux chimpanzés. Et le même principe d’incertitude s’est posé aux différentes bifurcations antérieures.
      Vous parlez d’autres types d’intelligence. Théoriquement oui, c’est possible mais comme je le montre dans mon article les conditions pour qu’une vie quelconque puisse émerger de la matière sont extrêmement difficile à remplir (comment réussir à créer une bactérie ?!). Ensuite pour passer de la bactérie à l’être conscient, communiquant et “faber” (dans le sens homo-faber), il faut franchir différentes étapes qui sont incroyablement difficiles à franchir et d’autant plus à reproduire (comme je l’écris aussi dans mon article). On ne peut donc simplement répondre que « ça devrait être possible ». Sur quelle base, selon quel raisonnement ?
      Il existe sur Terre des espèces animales intelligentes autres que l’homme mais aucune autre n’a notre capacité ingénieuriale et d’application de l’esprit de conception à la fabrication, non seulement seul mais en équipe, de même qu’aucune autre espèce n’a la capacité que nous avons acquise de mémoriser et de transmettre même si une sorte de « tradition orale » peut exister chez certains mammifères supérieurs. Nous sommes les seuls êtres vivants à pratiquer l’écrit et nous avons pu le faire parce que non seulement notre cerveau mais aussi notre corps nous l’a permis (les mains!) et aussi parce que certains individus ont inventé l’écriture. Supposez vous que n’importe quoi peut être inventé parce que cela doit être ? Ce serait faire insulte aux chercheurs et aux inventeurs qui nous ont permis par leur travail au cours des siècles de disposer aujourd’hui des outils dont nous disposons.
      Il y a peut-être plusieurs chemins évolutifs vers l’intelligence mais il me semble que l’évolution jusqu’à nous, l’espèce humaine, n’a rien eu d’automatique ni « d’écrit à l’avance » et encore une fois, ni les dinosaures, ni les bactéries (pour donner deux exemples seulement) ne seraient apparus sans un concours de circonstances tout à fait extraordinaires.

      1. Merci pour vos réponses, oui je suis d’accord qu’un autre chemin n’aurait pas mené à l’humain, mais je pense que d’autres intelligences pouvant modifier leur environnement sont possibles.

        Pour conclure, le fond de ma pensée c’est que le “but” de l’univers est de devenir conscient. Que l’Homme aide ou non à l’atteindre reste à voir, jusqu’à présent je ne suis pas convaincu par les arguments anthropiques que j’ai vu, mais je n’ai pas d’arguments très pertinents a apporter pour ou contre de toute façon.

  4. En tous cas, personne ne pourra jamais trancher et c’est ça, la vraie magie, mais j’ai toujours bien aimé la phrase de l’ami Voltaire 🙂

    “Je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger”

    1. Il a fallu un nombre énorme de circonstances pour arriver au monde que nous connaissons. Y a t’il une volonté derrière tout cela ?
      La réponse n’est elle pas simplement le hasard ?

      1. Le hasard guidé ou plutôt contraint par la nécessité! Ne pas oublier les contraintes. Certaines choses peuvent arriver, d’autre pas. Nous sommes dans un processus de développement de la complexité ou de l'”entropie” comme le dit Hubert Reeves. Ce n’est pas n’importe quelle complexité mais je ne vois pas pourquoi la complexification aurait dû nécessairement conduire à nous.

        1. Dans le monde que nous connaissons, bien imparfaitement, qui contient tellement de galaxies contenant elles mêmes tellement d’étoiles, le hasard, dans un essai parmi tous les autres, a pu faire se reunir les contraintes permettant d’arriver à notre monde terrestre et à l’humanité.
          Ce n’est pas que la complexification aurait du nécessairement conduire à nous, mais parmi le nombre quasi infini de realisations, pourquoi la notre ne se serait pas réalisée dans la mesure ou elle n’est pas impossible.
          Une probabilité infiniment faible n’est pas une probabilité nulle.
          Il faut bien que le hasard se produise !

          1. Excellente réponse cher Monsieur, “une probabilité infiniment faible n’est pas une probabilité nulle”.
            Cela rejoint un peu mon alternative au principe anthropique fort: “Le Créateur « satisfait de sa création » qu’est l’Univers, aurait pu se « réjouir » d’un résultat qu’il n’attendait pas de son évolution, même s’il l’espérait, à savoir l’Homme”.
            Ceci dit, comme l’a rappelé Pierre-André Haldi, l’homme n’est pas la fin de l’Histoire. Nous ne sommes peut-être (si nous survivons) qu’une étape ou un maillon vers “autre chose” doté d’une conscience puis d’une sagesse plus grande. Par exemple, on pourrait espérer avec Pierre Teilhard de Chardin nous trouver dans la perspective du point Omega…Mais tout cela n’est que spéculation et…espérance possible…ou pari.

      2. “La réponse n’est elle pas simplement le hasard ?”
        Ni vous et encore moins moi, ne pourrons en décider, c’est seulement ce que je dis.

        Un Pierre Brisson essaie d’atteindre la lumière avec sa passion, je dirais que c’est un “Marstiste”.

        Vous connaissez la fameuse phrase attribuée à Leo Burnett?

        “En cherchant à atteindre les étoiles, on n’en saisira peut-être aucune, mais l’on n’en sortira pas non plus, les mains pleines de boue”.

  5. Tableau édifiant, qui ouvre des perspectives quasi cosmiques de réflexions passionnantes. La citation d’Einstein par Christoffe de Reyff, “« Comme l’a écrit Einstein, « le plus incompréhensible dans l’Univers, c’est qu’il soit compréhensible »”, en particulier, ne saurait laisser indifférent et soulève une question qui peut paraître naïve ou inepte, à première vue: si l’univers (et, de manière générale, la matière), est compréhensible, est-il (ou elle) connaissable pour autant? Comme l’a rappelé Jacques Neirynck (que je cite de mémoire) dans un de ses blogs, nous ne pouvons connaître la matière en soi (ce que les philosophes allemands appellent “Die DInge an Sich”), nous ne pouvons que nous la représenter. On pense tout de suite à Schopenhauer et à son “Monde comme volonté et comme représentation” (Die Welt als Wille und Vorstellung). Nous serions donc incapables, en tant qu’espèce humaine, de nous connaître nous-mêmes mais seulement de nous faire une représentation de nous-mêmes (ce qui expliquerait, par exemple, des expressions populaires telles que “il se fait une très haute idée de lui-même”, “tu t’es regardé(e)?” ou “l’homme et son miroir”) et tout le “connais-toi toi-même” socratique tombe en pièces. L’introspection se laisse engloutir dans son propre trou noir et nous passerions notre temps à nous disputer et à nous entre-tuer pour de pures fictions.

    Un disciple de Jacques Monod dirait que notre présence sur terre est due au hasard et à la nécessité. Un marxiste soutiendrait pour sa part que la pensée n’est que la matière consciente d’elle-même – ce qu’un Paulo Freire ou un Ivan Illich appellent la “conscientisation” – et Marx lui-même nous renverrait à sa thèse sur les matérialistes antiques, Démocrite et Epicure. L’idée d’un plan ou d’une volonté pré-existant(e)s à la Création et leur réfutation ne datent donc pas d’hier et les débats à leur sujet – quand on peut s’offrir le luxe de s’y livrer – ont encore de beaux jours devant eux, comme cet article le montre.

    Pourtant – monsieur Brisson me pardonnera de revenir quelques instants sur terre -, tout en profitant du loisir forcé que m’impose en ce moment, comme à la moitié de l’humanité, le confinement, celui-ci est-il pour autant le fruit du seul hasard? Non, c’est évident, puisque sa cause est connue: un vilain virus invisible, de moins d’un dixième de millième de millimètre. Est-il nécessaire? C’est non moins évident, mais il ne l’aurait jamais été si les mesures pour contenir l’épidémie en cours avaient été prises à temps. Le hasard et la nécessité n’expliquent donc pas tout.

    En revanche, la volonté, elle, et même la représentation (notre volonté de contenir l’épidémie et nos tentatives de comprendre, donc de nous représenter, l’action dévastatrice du virus et ses modes de transmission) sont bien actives. Par les temps qui courent, n’est-ce pas tant mieux?

    Mais mes divagations d’oisif forcé sont sans aucune importance.

  6. “Une probabilité faible n’est pas une probabilité nulle”
    Mais cette faible probabilité est-elle due au seul hasard ?
    Non, car il y a quand même transmission d’informations par un alphabet, qui permet d’écrire des mots, de traduire des instructions, dans le langage des acides aminés.
    Le hasard seul, sans intelligence, n’invente pas de langages et n’écrit pas de messages !
    Ainsi, vous aurez beau jeter en l’air un alphabet et ses lettres, quand bien même des milliards de fois, cela ne retombera jamais sur le tapis sous la forme d’une poésie de Charles BEAUDELAIRE !
    Beaudelaire a fait acte de création…
    Pourquoi alors ne pas accepter en toute humilité qu’il y a eu un Projet, une Information.
    On pourrait aussi citer Brunor :
    – « Le mot Dieu n’appartient pas au vocabulaire scientifique, car la question de son existence n’appartient pas au domaine physique, celui des sciences. Aucune science ne pourra donc jamais déclarer, j’ai la preuve scientifique que Dieu existe.
    De même, aucune science ne peut prétendre affirmer, j’ai la preuve scientifique que Dieu n’existe pas. Déclaration impossible, la question de Dieu appartient au domaine métaphysique inaccessible aux sciences. »
    – « C’est un des enseignement du Second Principe de la Thermodynamique qui nous conduit une nouvelle fois, à poser la question d’une intelligence créatrice et organisatrice, capable de surmonter l’entropie pour créer des structures hautement improbables comme des êtres vivants.
    Prétendre de notre part que cette intelligence créatrice n’est autre que le Dieu de la Bible, serait hâtif et naïf. Le fait qu’une intelligence semble nécessaire ne nous dit, jusqu’à présent, rien de plus sur l’identité de cette intelligence.
    Si l’hypothèse d’Aristote et des Hébreux est vraie, avons-nous des moyens de l’identifier ?
    C’est l’enquête qui nous le dira, il faut la poursuivre. »

    1. Votre remarque: « Non, car il y a quand même transmission d’informations par un alphabet, qui permet d’écrire des mots, de traduire des instructions, dans le langage des acides aminés. »
      Ma réponse:
      Vous partez de l’hypothèse qu’il y a un alphabet préexistant. Certes mais à quel niveau se situe cet alphabet ? L’Univers à partir de l’hydrogène primordial et grâce à la nucléosynthèse des étoiles, a créé des atomes de « poids » divers (nombre de protons et neutrons) qui se sont assemblés au cours du temps et dans un environnement en évolution constante. L’alphabet du début n’est pas l’alphabet d’aujourd’hui. Mais je veux bien que dans l’ensemble de l’Univers, on en soit arrivé aux sucres et à quelques précurseurs d’acides aminés, donc à une version incontestablement élaborée d’alphabet.
      Mais ce que je conteste c’est qu’à partir de ces bases, ou de cet « alphabet » comme vous dites, on arrive nécessairement, automatiquement à notre complexité d’êtres vivants, puis, encore plus invraisemblable, à notre complexité d’être conscients, fabricants, communiquants, et mémorisants. C’est là où j’évoque le hasard, bien sûr dans le cadre de la nécessité (les contraintes qui existent). Je veux bien que nous résultions nécessairement de l’Univers originel mais je conteste que cet aboutissement (avant une évolution ultérieure inévitable) soit une nécessité (notez l’inversion) et donc que nous ne soyons autre chose qu’une des possibilités ouvertes à l’origine.

  7. Bonjour,
    Une question récurrente simpose à mon esprit:
    Les éventuelles “bulles” issues du bigbang formant un très hypothétique “multivers” suscite une interrogation à savoir : pourquoi tant et tant “d’essais infructueux” pour peut etre un seul résultat probant?
    Alors je me dis que la Nature gaspille tant de spermatozoïdes, que les multitudes de bébés tortues à peine sortie de leurs oeufs vont quasiment toutes mourrir presque instantanément, combien de graines disséminées par le vent et si peu prenant racine? Alors ne serait-ce pas un meme principe universel ? (pardon, ne devrais-je pas dire “multiversel”?). Merci d’avoir lu mes élucubrations et si un avis pouvait m’être apporté, j’en serais très reconnaissant à son auteur-e.

    1. En préalable à ma réponse sur le questionnement qu’on peut avoir à propos de la prodigalité de la Nature, il faut d’abord, à mon avis, en écarter les multivers. A ce jour, la théorie qui les suppose n’est qu’une théorie sans l’ombre d’un indice de réalité. Attendons donc d’en avoir avant d’en parler. Pour le moment ces multivers sont comme les sphères qui s’emboitaient les unes dans les autres pour expliquer le mouvement des astres dans le ciel avant Galilée.
      Maintenant, concernant la prodigalité de la Nature, c’est un fait mais cette prodigalité est dans tous les cas, parfaitement adaptée aux chances de survie de suffisamment d’individus pour qu’ils puissent perpétuer l’espèce (quelle qu’elle soit). On est en situation d’équilibre et lorsqu’un des termes permettant l’équilibre est protégé ou exposé dans des proportions imprévues, l’équilibre ancien est rompu et on va vers un nouvel équilibre par réajustement du rapport des termes précédemment en présence. C’est par exemple ce qui arrive actuellement avec le déséquilibre démographique dans les pays où la médecine ne s’était pas développée et aujourd’hui se banalise. Le réajustement se fait dans la douleur et le nouvel équilibre sera au détriment d’un des termes précédents ou de la totalité de l’espèce, s’ils ne peut s’effectuer.

  8. Bravo, excellent article ! Bien dans la ligne de ce que publie Le Temps. Je ne peux que vous encourager a en publier d autre de ce niveau. Je le trouve suffisament clair que pour etre lu par un jeune de 16 ans que la chose interesse. Je l ai donc transmi pour lecture a mon petit fils afin d eveiller sa curiosite et susciter sa reflexion. J attend avec impatience sa reponse.

  9. Beaucoup de faits ou constats mentionnés ici sont basés sur des observations relativement récentes et très lacunaires. Par exemple, il y a 30 ans, la communauté scientifique était persuadée que le système solaire était quelque chose de totalement unique. Depuis, on sait que la plupart des étoiles comme la notre ont un système solaire et que 1/5 aurait une planète offrant des propriétés similaires…. rien que pour notre galaxie, c’est des milliards de possibilités.

    Mais au-delà de ce constat, même si on comprend plus ou moins la vie sur Terre et son évolution, c’est le seul exemple qu’on a, qu’on étudie et qu’on projette pour les autres astres.

    Le truc qui me tourmente est plutôt le suivant: est-ce que la vie apparait uniquement avec les bons ingrédients, dans les bonnes proportions, dans la bonne zone, dans une certaine séquence temporelle, etc. ou est-ce qu’elle peut se développer avec d’autres ingrédients dans des conditions différentes? On pourrait écrire des encyclopédies entières sans arriver à une conclusion.

    A l’évidence, l’évolution de nos moyens d’observation ainsi que les futures missions non-habitées devraient permettre d’étendre nos connaissances sur le sujet et, avec de la chance, découvrir des mondes que nous ne soupçonnions même pas. Peut-être même qu’on “verra” des atmosphères très différentes ou très similaires à la nôtre. Bref, il reste tant de choses à découvrir et comprendre.

    1. Il reste tant de choses à découvrir! Certes!
      J’ai lu votre remarque sur les autres systèmes planétaires. Nous nous doutons que la plupart des étoiles ont des planètes qui orbitent autour d’elles. Mais ce qu’on a constaté depuis les premières découvertes c’est que les systèmes planétaires sont très différents les uns des autres. Cela dépend de la quantité de matière dans le disque protoplanétaire, de la densité de ce disque, de la variation de densité à l’intérieur du disque et ensuite de la manière dont s’est passée l’accrétion des planètes et du rapport qui s’est établi entre elles et avec leur étoile. En fait un système stellaire c’est comme une empreinte digitale. De loin chacune d’entre elles ressemble à toutes les autres, de près on voit qu’elles sont toutes différentes. C’est pour cela que trouver ailleurs une autre “Terre” est assez improbable. Je ferai d’ailleurs remarquer que contrairement à ce que vous laissez supposer, on n’a pas encore trouvé de planète de type terrestre orbitant autour d’une étoile de type solaire. Pour le moment on a surtout trouvé des Jupiters chauds ou des superterres orbitant autour de naine rouge, ce n’est pas du tout la même chose.
      Quant aux “ingrédients” nécessaires à la vie, on les connait avec le seul exemple terrestre mais on peut imaginer que toutes les combinaisons chimiques ne sont pas possibles. Par exemple, il est difficile d’imaginer des êtres vivants de type métazoaire (assemblage structuré et organisé de cellules vivantes) ne consommant pas d’oxygène ou sans eau liquide car pour faire fonctionner un être vivant complexe, il faut beaucoup d’énergie et pratiquement seul l’oxygène est susceptible de fournir cette énergie; il faut aussi de l’eau pour que les relations entre les différents éléments puissent s’établir et perdurer.
      Il reste certes beaucoup à découvrir mais on peut déjà voir les contraintes qui s’imposent. La vie, si elle est apparue ailleurs, ne peut pas utiliser n’importe quels éléments ni être structurée n’importe comment.

      1. Ce qu’on constate, c’est ce qu’on détecte/voit. Or, à l’heure actuelle, notre technique s’apparente à un type équipé d’une loupe qui tenterait de détecter des bactéries au-dessus d’un verre d’eau (j’exagère à peine).

        Entre les “ingrédients” qu’on connait et le fait qu’on ne peut pas tout combiner, il y a de la marge… une marge abyssale.

        Encore une fois, les connaissances et observations nous manquent pour porter de telles affirmations. Dans 20 ou 30 ans, je n’ai aucun doute que nous aurons un autre regard sur la vie extraterrestre tout comme nous avons aujourd’hui un autre regard sur les exoplanètes.

        1. Mais non, pas du tout!
          On ne peut pas dire que n’importe quoi est possible sous prétexte que l’on n’a pas suffisamment de données d’observation. D’abord parce qu’on en a suffisamment pour contraindre nos recherches et ensuite parce qu’on sait suffisamment ce qu’est la vie, pour ne pas imaginer n’importe quelle fantaisie irréaliste qui la rendrait possible sur n’importe quelle planète.

          1. Vous êtes trop conditionné par ce que vous voyez et connaissez. Il y a 30 ans, les scientifiques qui ont mis leur carrière en jeu pour rechercher des exoplanètes étaient considérés comme des hurluberlus.

            La réalité c’est que nous connaissons un peu notre modèle et les contraintes qui le compose. Dire que les choses doivent se passer exactement comme ici ou que si non, c’est irréaliste ou fantaisiste, c’est péremptoire et certainement faux.

            Si on regarde l’évolution de nos connaissances ces 100 dernières années, je n’ai aucun doute que les 100 prochaines nous apporterons des surprises majeures; y compris sur la vie ailleurs.

          2. Il n’est pas question de dire que “les choses doivent se passer exactement comme ici ou que sinon c’est irréaliste ou fantaisiste”. Simplement pour qu’on puisse envisager que quelque chose d’aussi complexe que la vie intelligente ait pu apparaître ailleurs que sur Terre, il faut bien considérer que certaines conditions très particulière aient pu être remplies. Et c’est peut-être parce que ces conditions sont extrêmement difficiles à remplir, que nous n’avons jusqu’à présent reçu aucun signal de civilisation intelligente extraterrestre.
            On peut difficilement envisager sérieusement que la vie ait pu se développer sur une planète ne réunissant pas un minimum de conditions favorables: eau liquide, oxygène libre dans l’atmosphère, éléments chimiques C,H,O,N,P,S,Fe (et quelques autres en proportions moindres), orbitant autour d’une étoile à longue durée de vie, dans la zone habitable de cette étoile. Imaginer autre chose, ce n’est pas être plus créatif ou “ouvert” à d’autres possibilités, c’est tout simplement irréaliste, fantaisiste et absolument pas sérieux. Je ne suis pas partisan du “tout est possible” qui est le niveau zéro de la réflexion intelligente.

  10. Nombreuses sont les personnes qui ne croient plus en un dieu qui serait à l’origine de tout l’univers, doté d’un pouvoir incommensurable et d’une omniscience indiscutable, capable de lire nos pensées, d’exaucer nos prières, de réaliser un bilan comptable de nos bonnes et mauvaises actions pour chacun d’entre nous. Mais parmi ces personnes, il me semble que beaucoup continuent d’imaginer l’univers en s’appuyant sur ce qui reste de la pensée religieuse.

    La pensée religieuse est ce qui reste en nous une fois qu’on a cessé de croire au dieu de notre enfance. Et le dieu de notre enfance n’est pas une invention poétique de l’enfance mais l’irruption du monde adulte dans notre imaginaire. Si on laissait les enfants expliquer l’univers sans leur imposer la vision d’une religion, il est fort à parier que leurs explications seraient très éloignées de celle de la religion. Donc la pensée religieuse n’est pas une pensée poétique qui expliquerait l’univers de manière enchanteresse. Historiquement, c’est même tout l’inverse, la religion est d’abord une standardisation de la pensée, parfois imposée dans la violence.

    Maintenant que la différence entre croyance en dieu et pensée religieuse est clarifiée, ou est-ce que je veux en venir dans un blog qui parle d’exploration spatiale, d’apparition de la vie et de principe anthropique fort.

    Il me semble qu’un des principaux obstacles à l’exploration spatiale est la volonté collective. Il manque une motivation commune qui nous pousserait à s’engager sur cette voie avec la même intensité que lors du programme Apollo. Même si à l’époque la motivation était principalement politique pour ne pas dire militaire.

    Un des arguments contre l’exploration spatiale qu’on peut lire souvent, y compris sur le blog de M. Brisson, c’est qu’elle est inutile et qu’il y a des choses bien plus urgentes à réaliser sur notre bonne vieille terre. Autrement dit, occupons-nous de soigner notre planète qui est la seule que nous avons plutôt que de perdre notre énergie à rêver de planter notre drapeau sur une autre planète sur laquelle de toutes façons, personne ne pourra survivre.

    J’ai réalisé que cet argument masquait quelque chose d’autre, de plus profondément enfoui dans notre inconscient, lorsqu’il m’a été servi pas un alpiniste chevronné qui a passé sa vie à grimper sur des sommets pour y planter – symboliquement – son drapeau personnel.

    Lorsque je lui ai fait remarquer les similitudes qui existent entre la quête d’un sommet de l’Himalaya et la quête de la planète Mars, il n’a pas voulu continuer la conversation.

    Selon moi, c’est la pensée religieuse qui ne nous autorise pas à imaginer une humanité vivant en dehors du monde dans lequel elle est née. La pensée religieuse est généralement une pensée conservative (sauf au moment de sa création) et elle est souvent très ancienne, même si elle évolue un peu avec le temps. Elle pose comme paradigme de base le concept d’un créateur de l’univers et ce principe est repris par beaucoup de non-croyant qui montrent ainsi l’immense difficulté cognitive de se débarrasser d’un paradigme qui a construit notre pensée depuis tant d’années.

    La religion influence encore notre façon d’imaginer le monde et pose des barrières mentales difficile à franchir parce que souvent, nous ne les voyons pas.

    Dans la phrase « Dieu ne joue pas aux dés » brandie pour contrecarrer la théorie de l’évolution des espèces de Charles Darwin, on remarque le problème méthodologique d’introduire Dieu dans une équation pour ensuite en justifier l’existence.

    Pour terminer, j’aimerai rappeler aux amoureux de la pensée poétique, aux nostalgiques d’un monde enchanté où l’on interprétait les phases de la lune avec beaucoup d’imagination et de mystère, que la science ne fait pas disparaître le mystère, elle ne retire pas la poésie du monde, elle ne nous empêche pas de rêver et d’imaginer. En réalité, c’est l’inverse qui est vrai. La science nous ouvre de nouveaux horizons que jamais auparavant nous n’aurions pu imaginer. La science nous ouvre l’univers alors que la pensée religieuse nous referme sur nous-même.

    1. Merci Monsieur Roethlisberger. Excellent commentaire auquel j’adhère totalement. Comme vous le dites très bien “la science nous ouvre l’univers alors que la pensée religieuse nous referme sur nous-mêmes”.

      1. Le gangster américain Bugsy Siegel, auquel on demandait sur son lit de mort s’il était croyant, a répondu: “ça dépend des moments.”

        Sauf indication contraire, les religions sont des inventions humaines et, comme le rappelait Jacques Neirynck sur son blog, le mot “Dieu” n’a pu être inventé que par l’homme. N’est-il pas aussi vrai que seul l’homme est capable de spéculer sur l’existence ou la non-existence de Dieu? Le seul fait d’affirmer qu’Il n’existe pas n’implique-t-il pas “ipso facto” que le contraire soit possible?

        Ou alors, comme l’affirmait un pasteur protestant: “Si Dieu existait, ça se saurait.”

        1. Certes mais le concept de Dieu a précédé sans doute la Science pour expliquer le monde et il est à l’origine d’une très grande partie de notre art. Nous ne devons pas oublier qu’il a été à la source d’histoires magnifiques (les mythes de la Création, entre autres), de peintures splendides (la main du Créateur de Michel-Ange, entre autres), de musiques d’une profondeur émotionnelle extraordinaire (Vivaldi, entre autres) et a été porteur de merveilleux et d’espérance pour une multitude de générations qui nous ont précédé.

          L’invention de Dieu est sans doute le fait de l’homme mais il fallait en passer par là pour arriver à la Science puisque Dieu a été l’expression de notre soif de comprendre et de notre incapacité à apporter des réponses rationnelles. En fait la réponse que la religion apportait a été d’abord dominante, tant les domaines baignant dans le mystère étaient nombreux et elle s’est progressivement réduite à ce qui restait inexplicable, aujourd’hui les résiduelles mais fondamentales questions sur les causes premières et le sens de la vie. Maintenant que la science explique presque tout on a tendance à considérer qu’elle peut tout expliquer et qu’elle n’est donc plus nécessaire. Peut-être est-ce le signe que nous sommes devenus adultes et que nous avons pris confiance en nous.

    2. ” …. aux amoureux de la pensée poétique, aux nostalgiques d’un monde enchanté où l’on interprétait les phases de la lune avec beaucoup d’imagination et de mystère….”

      On aurait bien tort “scientifiquement” de négliger cet astre poétique, le plus proche de nous.
      Les marées ne sont-elles pas provoquées par la lune?
      Demandez à la police et aux hôpitaux, si les jours de pleine lune ne sont pas un surcroit d’activité.

      Mais, la biodynamie réservera aux seuls poètes, sa délicieuse mystérie 🙂

  11. Le débat entre foi et science, toujours actuel, est un enjeu plus vaste que celui du seul principe anthropique qui nous occupe ici.
    Contrairement à la dernière affirmation ci-dessus qui répète que “la pensée religieuse nous referme sur nous-mêmes”, je ne voudrais mentionner ici que trois personnalités scientifiques et croyantes qui ont pourtant révolutionné la cosmologie :
    Le chanoine Copernic, Galilée et le chanoine Lemaître.
    Les deux premiers ont vu leurs ouvrages, et donc leurs idées nouvelles, mis à l’index, c’est-à-dire proscrits ou condamnés soit par la Congrégation de l’Index, soit par le tribunal de l’Inquisition de l’Église catholique romaine, qui les ont répertoriés dans le fameux “Index librorum prohibitorum” pour plusieurs décennies (l’héliocentrisme est condamné dès 1616 et finalement accepté dès 1757, l’Index lui-même étant aboli en 1966).
    Le troisième s’est même permis en 1952 de faire revenir le pape Pie XII sur son intention qui voulait utiliser sa découverte du Big bang pour conforter le récit de la création du monde dans la Bible.
    Tous les trois se sont ainsi opposés au “concordisme” (interprétation des textes sacrés de façon à ce qu’ils ne soient pas en contradiction avec les données de la science), faisant une claire distinction entre leurs travaux scientifiques et leur foi religieuse personnelle. Galilée a remis en place les théologiens en leur disant sous forme de boutade que les astronomes comme lui s’occupaient de savoir comment va le ciel et que les théologiens devaient ne se préoccuper que de savoir comment on va au Ciel. Il est donc faux de généraliser un soi-disant obscurantisme des croyants en matière de science. Ces trois éminents savants et croyants, qui ont marqué durablement l’astronomie, en sont les brillants contre-exemples.

    1. Dans les exemples ci-dessus, il est possible que la pensée religieuse n’ait pas été facteur de « refermement ». Je dis « possible » car pour deux d’entre eux, Copernic et Galilée, je ne sais pas s’ils étaient vraiment religieux. Je pense que leur sentiment religieux intime pouvait ne pas être incompatible avec leur nouvelle construction intellectuelle mais en tout cas ils n’avaient pas le loisir de l’exprimer librement. Ce que je sais par contre c’est que leurs constructions intellectuelles étaient considérées comme incompatibles avec le dogme de l’église catholique à l’époque. Aussi bien l’un comme l’autre ont dû être extrêmement prudents dans leurs expressions et leurs démonstrations et il ne faut pas oublier que Galilée a été condamné pour hérésie en 1633.
      Pour ce qui est du chanoine Lemaître, le cas est différent. Il est en effet étonnant et remarquable qu’il ait pu totalement dissocier sa foi de sa « théorie sur l’atome primitif ». Un autre cas m’interpelle et m’intéresse, c’est celui de Pierre Teilhard de Chardin. Lui aussi semble ne pas avoir été inhibé le moins du monde par sa pensée religieuse puisqu’il y incorpore sans contraintes sa propre réflexion sur l’évolution.
      Je veux donc bien admettre que l’on a bien des cas où la religion n’a pas été un enfermement. Cependant ces cas ont été exceptionnels. On ne peut nier que jusqu’à l’époque moderne, les dogmes chrétiens, ont été extrêmement pesants par leur intolérance et leur rigidité (Giordano Bruno a été brûlé sur le bûcher en 1600 !). Dans d’autres religions on en est aujourd’hui toujours au Moyen-Age.
      Par chance pour « l’Occident », le christianisme a su évoluer (en particulier parce qu’il y a été contraint depuis la Révolution française et avec l’« Esprit des Lumières ») malgré les difficultés que l’on connaît, et en fin de compte on ne peut pas dire que depuis le milieu du XIXème siècle, il ait pesé sur la réflexion des scientifiques. Mais en fin de compte cette évolution n’est-elle pas liée à son affaiblissement politico-social considérable ?

      1. Ces cas sont-ils si exceptionnels? Parmi les auteurs des Lumières, plusieurs étaient soit religieux (de Condillac, abbé), soit avaient reçu une éducation religieuse, qu’elle soit catholique ou protestante – Diderot, Louis de Jaucourt, Pierre Bayle, Condorcet, Vincent de Gournay, Fontenelle, Lavoisier, La Mettrie, le marquis de Sade et Turgot – pour ne nommer que quelques auteurs français, dont plus d’un a été formé chez les Jésuites avant que leurs écoles ne soient fermées à la veille de la Révolution.

        Pour avoir été éduqué chez curés et pasteurs, ont-ils moins pesé sur la réflexion scientifique?

        1. Vous avez un biais XXIème siecle. Les auteurs des Lumière avaient tous reçu une éducation, donc une éducation religieuse. Ce n’était pas un choix ni l’expression d’une conviction et d’ailleurs certains étaient profondément athées.
          Ceci dit je n’ai rien contre l’éducation donnée par les grands ordres religieux chrétiens. Il y a eu en leur sein des hommes absolument remarquables et admirables et les valeurs qu’ils nous ont transmises pour les avoir recueillies dans les Evangiles, sont des valeurs que nous pouvons chérir sans aucun regret ni honte, bien au contraire. Elles sont à la racine de l’humanisme et de la forme la plus évoluée de la civilisation, la nôtre.

          1. En effet, sous l’ancien régime l’Eglise avait le monopole de l’enseignement et ce n’était ni par choix, ni par conviction religieuse que ces auteurs le subissaient (au sens latin de “sub ire”). Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’un marquis de Sade, pourfendeur de clergé s’il en fut un, en soit issu.

            Je ne sais si j’ai un biais XXIe siècle, en revanche il me semble que le fait religieux s’y est déplacé et continue à le faire dans la mesure où l’individu, peut-être suite à ce que vous appelez plus haut l’affaiblissement politico-social de l’Eglise, se façonne, en quelque sorte à la carte et selon ses convenances, ses propres croyances ou mythes.

            Quant aux valeurs transmises par l’Evangile, vous prêchez à un converti. Pourtant, je ne pense pas que la civilisation occidentale lui soit redevable à lui seul. Oublierait-on que le monothéisme n’est pas une invention judaïque, mais égyptienne, avec le culte d’Aton (XVIIIe dynastie) et que Moïse, s’il a existé, a été élevé à la cour des pharaons? Plutôt que judéo-chrétienne, comme l’affirment certains historiens, notre civilisation serait en réalité égypto-chrétienne. Mais ceci est un autre débat et je ne prétends pas substituer le panthéon égyptien et sa kyrielle de dieux à l’étude des phénomènes cosmiques.

            N’est-il pas significatif que Leibniz, inventeur du calcul infinitésimal, ait pris les hieroglyphes pour modèle?

    2. Ne pourrait-on citer aussi Giordano Bruno (1548-1600), ancien dominicain qui paya sur le bûcher le “crime” d’avoir repris à son compte les thèses de Copernic et de Nicolas de Cuse, Descartes, élève des Jésuites au Collège de la Flèche ou encore les physiciens Edme Mariotte, prêtre et Georges Lemaître, abbé? Les Jésuites eux-mêmes étaient précocement versés dans les études mathématiques et physiques et ont formé dans leur collège pléthore d’excellents physiciens.

      Certaines religions ont formé un clergé à composantes scientifiques et peuvent disposer d’universités, comme l’Académie pontificale des sciences, et d’outils de recherche, comme l’Observatoire du Vatican. Le sujet des rapports entre la science et la religion a inspiré à Bertrand Russell l’essai “Science et Religion”, qui contient un chapitre soulevant la question intéressante de savoir si la science n’est pas elle-même superstitieuse. Aujourd’hui, la révolution numérique ne fait-elle pas office de quasi dogme?

      1. Merci pour vos compléments bienvenus !
        J’avais bien sûr déjà mentionné le chanoine Lemaître, à mon avis le plus exemplaire de tous en la matière qui nous occupe ici, la cosmologie dans la vision du principe anthropique. Même Einstein, qui s’était d’abord opposé à sa vue d’une “histoire”, d’un développement, d’une évolution de l’Univers, s’y est finalement rallié dès 1931. Il faut dire qu’au début du XXe s. on pensait encore à un Univers statique et quasiment “éternel” (un adjectif ici inapproprié, on devrait dire perpétuel) dans le passé du moins, notre Galaxie étant aussi vue comme un Univers-île unique flottant dans un vide infini. Les autres nébuleuses n’étaient pas encore considérées comme des galaxies analogues à la nôtre et on n’avait aucune idée de leur distance. C’est Edwin Hubble qui a fait les premières mesures, avec son assistant trop souvent oublié, Milton Humason, publiées dès 1926 et portant sur 400 objets. En 1929, en partant d’une base de 46 nébuleuses dont 24 pour lesquelles on connaissait à la fois la vitesse d’éloignement (par effet Doppler donnant un décalage vers le rouge) et la distance, assez approximative, grâce aux étoiles variables de type céphéides, il montra la relation linéaire qui deviendra la fameuse “constante de Hubble”. Mais il pensait simplement à un mouvement propre des galaxies lointaines (on saura seulement à la fin du XXe s. que cette constante n’est qu’un paramètre, un quotient d’une vitesse par une distance, qui actuellement décroît avec le temps qui passe, du fait de l’accélération de la vitesse d’expansion de l’Univers, la distance s’accroissant plus vite que la vitesse avec le temps qui passe). Mais c’est à Lemaître que revient la primeur d’avoir saisi le fait inimaginable qu’il s’agit non pas d’un mouvement propre des galaxies, mais d’une expansion de l’espace, du tissu de l’espace lui-même, et cela dès 1927 ! En toute justice, on devrait donc rebaptiser cette “constante de Hubble” comme le “paramètre de Hubble-Lemaître”.
        Pour en revenir à Giordano Bruno, son “hérésie” principale a été de s’être entêté à affirmer l’infinité de l’Univers, et donc des mondes et par là des humanités possibles aussi à l’infini, puisque la propriété des ensembles infinis est qu’il existe en leur sein une infinité d’ensembles infinis. Aujourd’hui encore la question n’est pas tranchée (si elle le sera jamais) de savoir si l’Univers est fini ou infini, bien que l’on sache en tout cas déjà qu’il est illimité, n’ayant pas de bord, mais cela est compatible aussi avec un Univers fini, c’est une affaire de topologie. Lemaître du reste ne pense pas , comme beaucoup de philosophes, que l’infini puisse se réaliser en acte (“in re”) concrètement dans la réalité (mais on peut pourtant penser l’infini, “in mente”, comme le font les mathématiciens sans problème, et même plusieurs infinis emboîtés les uns dans les autres) et il écrit ceci : ” L’espace réel, l’Univers est fini, sinon le tout est égal à la partie ; un volume fini a-t-il nécessairement une frontière ? “. Il termine sa démonstration de la finitude et de la non limitation, sur deux pages par l’analogie avec la surface de la Terre qui est finie (en km^2), mais qui n’a pas de frontière, pas de bord et est donc illimitée bien que finie. Giordano a été audacieux. Mais ce n’est pas encore aujourd’hui qu’on pourra lui donner raison.

        1. Merci pour votre réponse très complète et d’une grande clarté. J’avais bien lu vos propos sur Lemaître et, bien que je ne sois ni physicien, ni astronome, l’histoire des sciences m’a toujours vivement intéressé. Les biographies d’un Lemaître ou d’un Giordano Bruno, personnages peut-être injustement éclipsés par la stature d’un Kepler, d’un Copernic ou d’un Galilée, en recadrant leurs idées dans leur contexte historique, ne devraient-elles pas fournir une matière captivante à tout auteur de récits à caractère scientifique et inciter à la réflexion? On pense tout de suite à “La vie de Galilée” de Bertold Brecht et à sa célèbre phrase: “« Celui qui ne connaît pas la vérité, celui-là n’est qu’un imbécile. Mais celui qui la connaît et la qualifie de mensonge, celui-là est un criminel » et à son impact sur le débat entre science et religion, que Brecht vécut à sa manière face aux vérités imposées et à la censure dans l’Allemagne nazie. Mais où est le Brecht qui nous évoquera la vie d’un Lemaître ou d’un Giordano Bruno?

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