Partir pour Mars à la recherche du bonheur (2 – satisfactions)

La semaine dernière je vous ai présenté les aspects négatifs qu’entrainerait pour l’homme le choix de vivre sur Mars. Il est certain que si on s’arrêtait là, il y aurait peu de volontaires…mais ce n’est pas le cas. On le voit lorsqu’un projet aussi fou que Mars-One, impliquant des vols sans retour, est plébiscité par des centaines de milliers de personnes. Qu’est-ce donc qui suscite un tel enthousiasme ?

Il s’agit d’abord de participer physiquement à la découverte d’un monde nouveau et je pense que l’homme a dans ses gènes une pulsion de curiosité, de besoin de comprendre, qui concerne tout ce qu’il peut appréhender par sa raison et au plus près, par ses sens. Pendant longtemps, sauf pour quelques esprits particulièrement imaginatifs, audacieux et brillants, (Giordano Bruno, Bernard le Bouyer de Fontenelle), la surface du globe terrestre était le seul domaine possible où pouvait s’exprimer le monde des hommes, les astres n’étant que des objets périphériques appartenant au domaine des dieux et donc par nature, interdits à la vie « ordinaire ». Ce n’est que depuis les derniers siècles et surtout depuis la fin du 19ème (Camille Flammarion, Constantin Tsiolkovski) que l’on pressent une nouvelle vague d’exploration et d’expansion, dans le même esprit qu’à l’époque des Grandes Découvertes, « to boldly go where no man has gone before » (selon les belles paroles introductives de chaque épisode de la saga Star Trek). Dans cette perspective Mars s’impose comme la première étape et comme la première source de satisfaction de ce besoin profond.

Il s’agit ensuite de pénétrer les terres les plus vierges que l’on puisse concevoir. Mars est un monde dont la surface est restée intacte, où très probablement nulle vie « supérieure » (au-delà de l’équivalent des bactéries) ne s’est manifestée jamais. On le voit bien à certaines structures d’apparence fragile restées en équilibre depuis qu’elles ont été formées par les forces primaires de la nature, les volcans, les torrents, les tempêtes, le passage du temps.  Cette possibilité de parcourir ce monde pour la première fois, présente pour beaucoup quelque chose d’exaltant comme de contempler dans le silence les ondulations du sable des grandes dunes de nos désert, leur étendues pierreuses ou leur canyons desséchés (même si leur apparente virginité n’est en fait que la rareté de la présence de l’homme). Le monde de Mars est aride et ses paysages sont austères mais ils sont aussi beaux et grandioses que peuvent l’être ceux de nos grands déserts. On peut se laisser prendre de vertige et de pensées mystiques devant les montagnes du Hoggar ; on ressentira les mêmes appels et les mêmes émotions devant la hauteur des parois du rift immense de Valles Marineris. L’attrait sera considérable pour les habitants d’une planète saccagée, surpeuplée et suractive.

Il s’agit aussi de relever les défis les plus difficiles que l’on puisse se lancer tant sur le plan du caractère que des moyens technologiques. Rien ne sera facile sur Mars mais le simple fait de survivre dans cet environnement extrême sera en soi une réussite extraordinaire, à savourer continûment. L’homme sur Mars aura à sa disposition toutes sortes d’outils, d’instruments, de logiciels et de machines, robotisées ou non, provenant de technologies anciennes aussi bien que nouvelles, qu’il sera constamment incité à améliorer et à développer, plus qu’aucun autre homme resté sur Terre et non sollicité par un environnement aussi exigeant que le sien. Il sera « à la pointe » de la connaissance et du progrès et pourra apprécier et profiter directement de toute amélioration ou nouveauté engendrées par son imagination dans la mesure où (et d’autant plus que) son ingéniosité le lui permettra. En fait, en dehors de l’indisponibilité de machines intermédiaires ou de matières temporairement impossibles à produire sur Mars, ses seules limites seront ses propres capacités intellectuelles et physiques (et le temps nécessaire à se faire livrer un élément manquant depuis la Terre, pourvu qu’il ne soit pas trop massif).

Il s’agit encore de vivre au sein d’une communauté d’exception. Dans sa vie quotidienne le Martien ressentira la fierté et le plaisir de se trouver dans une société de pionniers. La première Colonie martienne sera la fleur de l’élite intellectuelle de la Terre, composée de personnes qui auront été choisies en fonction non seulement de leurs qualifications techniques ou scientifiques mais aussi de leur force de caractère et de leur aptitude à vivre en société. Bien entendu ces qualités ne seront pas génétiquement transmissibles et la qualité de la société évoluera avec les générations mais on peut imaginer que la première sera soucieuse de donner la meilleure éducation à ses enfants et le pourra. Elle sera un modèle pour les suivantes et ce modèle devrait s’imposer compte tenu de la nécessité résultant de tous les dangers environnants. Sur le plan strictement intellectuel, la mission d’éducation sera facilitée par la très haute capacité de tous dans des domaines complémentaires et couvrant tout l’éventail des activités humaines car la présence et l’exercice de ces métiers ensemble sur Mars sera une nécessité pour le maintien et le développement des infrastructures et le bon fonctionnement de la communauté.

Il s’agit enfin de jouir d’une situation extraordinaire, où aucune génération précédente d’hommes ne se sera trouvée, d’être au sommet d’une projection vers le futur et l’infini. Lorsqu’il donnera la vie, le nouveau Martien aura le sentiment de participer à la création d’une nouvelle branche de son espèce, la plus prometteuse et chargée d’espérance. Tous ensemble, ces Martiens auront le sentiment de porter la mémoire de la Terre et, par leur vie même en dehors de leur planète d’origine, d’en être la bouture, la seconde chance potentielle. Ce sentiment pourra être renforcé par l’existence et le maintien sur Mars d’un conservatoire de l’image des trésors de la Terre (fermes de serveurs informatiques, dont la pollution thermique n’aura aucune conséquence négative) et du plus grand nombre possible de ses graines ou semences (Global Seed Vault, comme celui du Svalbard).

Mars sera donc à la fois un immense laboratoire, une arche de Noé, une université, une pépinière d’innovations et de nouvelles entreprises pour les porter et, par la douceur, l’intensité et la qualité de ses relations humaines, une véritable Abbaye de Thélème. Comme toujours dans un choix, les candidats au départ et surtout ceux qui voudront rester dans le nouveau « Nouveau-monde », devront « peser le pour et le contre ». Comme on l’a vu les « contre » ne sont pas négligeables mais les « pour » que nous venons de présenter, apparaîtront tellement importants que suffisamment d’hommes (et de femmes !) devraient accepter les premiers (les “contre”) qui deviendront simplement des « moins », insister pour surmonter les difficultés, persévérer dans cet environnement hostile jusqu’à l’humaniser suffisamment et que les seconds (les “pour”)  devenus des « avantages » s’affirment comme des évidences.

Image à la Une : Contemplation du Mont Sharp (cratère Gale), photo de Curiosity (Mastcam) crédit image NASA/JPL-CalTech/MSSS 

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

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