Le choix des Lumières

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Daniel Niklaus Chodowiecki (1726 – 1801), Aufklärung!

Civilisation de l’esprit

De toute part, l’autoritarisme menace la modernité sociale et politique héritée des Lumières comme socle de la démocratie et des droits de l’homme. Moment de la deuxième modernité émancipatrice après la Renaissance, le temps des Lumières valide l’esprit critique, la liberté par le droit dans le contrat social, l’éducation, la perfectibilité, la modération du pouvoir, l’économie au service des individus, la promesse du bonheur public, la fraternité.

Cet humanisme émancipateur doit juguler le désenchantement contemporain qui mine la démocratie. Tourmentées par le problème du mal social, les Lumières valident l’idéal du progrès et du bien juridique et social pour tous. La « civilisation » (néologisme de 1756) des Lumières visait celle de l’esprit.

Née de la Révolution, la question du sens politique et moral des Lumières hante la conscience moderne jusqu’à aujourd’hui. Les Lumières de Montesquieu ou de Rousseau n’ont pas techniquement préparé la Révolution survenue violemment dans un contexte social et culturel traditionnel. Par contre, elles ont offert les concepts politiques et sociaux de légalité devant la loi pour condamner l’Ancien Régime contre lequel s’est élevée la démocratie sécularisée et représentative des Modernes.

Ennemi des Lumières

En 1801, partisan dès 1789 d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, Jean-Joseph Mounier (1758-1806), rédacteur de deux projets de Déclaration des droits de l’homme, conteste les apologistes de l’Ancien régime, dont le jésuite Augustin Barruel, (1741-1820), historien érudit, critique de Kant, chanoine de Paris sous la Restauration, auteur d’un bestseller antirévolutionnaire : Mémoire pour l’histoire du jacobinisme (1797-1799 ; 1818). Ce brillant pamphlet intellectuel dénonce les Lumières émancipatrices envers les mœurs et la religion : la sécularisation annonce le régicide de Louis XVI; les Encyclopédistes prépareraient la Terreur ! Barruel vomit la Révolution, comme il abomine tout ce émancipe l’individu des sphères autoritaires. Il impute les causes de 1789 aux athées, aux protestants, aux francs-maçons, aux « philosophes » matérialistes, voltairiens, aux libertins, aux protestants. Il abhorre le cosmopolitisme.

Vérité et justice

Mounier réfute Barruel. Dans une perspective kantienne, il salue l’impact bienfaisant des Lumières sur la perfectibilité, le bien commun, la loi contre l’arbitraire, le libéralisme et la modération politiques : « les [L]umières sont trop répandues dans la plus grande partie de l’Europe, pour qu’il soit possible de les anéantir. Les opinions changeant avec les siècles. Celles que la vérité et la justice protègent triomphent seules du temps et des passions des hommes. Pour les autres, quand le moment de leur destruction arrive, nulle puissance n’est capable de les maintenir » (De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur le Révolution française).Mounier fustige l’obscurantisme politico-moral: « Il en est à qui les abus sont devenus plus chers, qui regrettent ceux que les [L]umières du XVIIIe siècle ont détruits, qui s’attachent obstinément à ceux qu’elles menacent et voudraient pouvoir rétablir ceux dont les peuples sont délivrés ».

Son message concerne encore notre monde contemporain, où le désenchantement politique conforte l’autoritarisme renaissant, le communautarisme autiste et accélère la désagrégation sociale sous le joug des grandes inégalités qui attisent les violences sociales et le désarroi moral des vaincus de la mondialisation inégalitaire. Choisir la modernité des Lumières contre les archaïsmes d’aujourd’hui que réactive le populisme droitier et xénophobe, c’est consacrer l’humanisme de Mounier.

Majorité morale

Avec Mounier, c’est aussi affirmer la majorité morale de l’émancipation intellectuelle pour le bien commun, c’est replacer la Déclaration des droits de l’Homme au cœur de la raison politique moderne, c’est rendre à l’humanisme éclairé sa dialectique critique, c’est plaider pour le progrès social dans le démocratie politique, c’est rester fraternel envers celles et ceux venus de régions bouleversées qui nous demandent de les accueillir dans les règles universelles de l’État de droit.

L’héritage des Lumières doit éprouver et déconstruire la crise morale d’aujourd’hui en nous contraignant à reconstruire les valeurs fondatrices de notre modernité politique et sociale. Telles qu’elles devraient être enseignées de l’école obligatoire et à l’Université, les Lumières restent un passé vivant pour penser le temps présent. L’humanisme des Lumières est-il suffisant néanmoins pour contrer les désarrois contemporains de la post modernité et le retour effarant de l’autocratisme obscurantiste qui bafoue le sens immoral des périodes les plus sombres de l’histoire européenne du XXe siècle ? Mettons vitae à l’œuvre la vérité et la justice des Lumières.

À relire l’ouvrage classique de Jean-Claude Guillebaud, La Trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Seuil, 1995.

 

 

Poussières de bagnoles

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En 1954, le cinéaste du fantastique social Georges Franju signe son étonnant court-métrage Les Poussières. Après avoir notamment évoqué la souffrance animale aux abattoirs de la Villette avec le crépusculaire court-métrage Le sang des bêtes (1949) qui donne sens au débat contemporain sur le même sujet, Les Poussières est un film qui montre l’impact pathologique et morbide des poussières industrielles en milieu urbain. De manière invisible et insidieuse, sans relâche, de nuit comme de jour, les déchets microscopiques s’infiltrent partout – corps humains et animaux, immeubles,  eau, aliments. L’anomie urbaine est moins criminelle que respiratoire. Suffoquer : tel est le risque majeur de la mort urbaine !

Particules fines

Ce chef d’œuvre d’anticipation visuelle en noir et blanc sur la pollution industrielle trouve aujourd’hui une singulière résonance dans les envahissantes nuisances automobiles en milieu urbain. Un peu partout en Europe, les récents et répétés pics de pollution suscitent l’inquiétude sociale. Les particules fines déterminent des politiques de timide limitation du trafic automobile par alternance des plaques minéralogiques paires et impaires. On respire ! Avec un fort relais médiatique, le discours officiel à Genève ne cessait de prétendre que le niveau des particules fines restait au dessous du niveau alarmant ! Il fallait se rendre au-delà de la vallée de l’Arve pour commencer à étouffer!

Puissance mécanique et individualisme

La voiture reste associée à la subjectivité sociale de la liberté même si le fluide de la mobilité se grippe progressivement comme le montre aux heures de pointe  la saturation des bretelles de contournement et des autoroutes. Avec la dépendance collective toujours plus forte envers la voiture comme signe de distinction sociale et de puissance mécanique qui décuple l’individualisme, la continuelle suffocation est inexorable. Tout autour de la planète, maintes mégalopoles comme New Dehli ou Mexico sont aujourd’hui des cités asphyxiées par le CO2 pour paraphraser le terrifiant roman dystopique à l’accent voltairien du Français Régis Messac (La cité des asphyxiés, 1937).

De fait, au-delà du discours circonstanciel sur la “prévention” des risques de la pollution automobile qui menace la santé de tous (notamment les enfants et les personnes plus âgées), l’asphyxie collective est politiquement tolérée et surtout collectivement entretenue. L’individualisme et l’aveuglement des mange-bitume y contribuent largement. À petite ou grande vitesse, obligeant souvent les enfants à rester terrés dans les salles de classe à l’heure de la récréation pour échapper aux particules de la suffocation programmée, la bagnole conditionne la politique officielle des mobilités sociales soucieuses de ne pas heurter le consensus voiturier basé sur la “liberté” de chacun-e. En son flux incessant nocturne et diurne, sous-occupée en milieu urbain mais sur-équipée en termes puissance inutile, la voiture provoque l’inconfort locatif et les pathologies respiratoires de celles et de ceux qui vivent le long des corridors autoroutiers exposés aux poussières invisibles. Même dans sa forme évolutive (automobile propre), la voiture reste la maîtresse absolue de l’espace urbain et des usages sociaux du micro-déplacement.

L’hégémonie des mange-bitume

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J. Lob, J. Bielsa, Les mange-bitume, © Dargaud.

 L’hégémonie automobile est  particulièrement effarante à Genève : la cité devient la miniature de l’irrécupérable encombrement urbain avec son faisceau de particules suffocantes. Tout autour de la rade, le long des axes de pénétration urbaine où les façades sont noircies par les vestiges indélébiles de la pollution voiturière : les corridors automobiles sont maintenant de cauchemardesques flux à circulation quasi continuelle –  vers la ville, hors de la ville. Épargnant les zones socialement privilégiées (par exemple: “vieille ville” mise à l’abri par les controversées bornes régulatrices de la circulation), la horde mécanique contribue à la suffocation lente des quartiers saignés à vif par le flux automobile. Lorsque les mange-bitume étendent le territoire de l’hégémonie mécanique, les poussières de bagnoles étouffent lentement la cité des asphyxiés. Retenons notre souffle !

Pour méditer: Georges Franju, Les Poussières, France, 22 min., 1954 (sur le cinéaste, voir notamment: Kate Ince, Georges Franju. Au-delà du cinéma fantastique, Paris, 2008); Louis Tsagué, La pollution due au transport urbain et aéroportuaire: caractéristiques et méthode de réduction, Paris,  2009; Jacques Lob, José Bielsa, Les mange-bitume, Paris, 1974 (prémonitoire récit de bande dessinée sur le pire des mondes automobiles possible où la liberté de circuler recoupe l’obligation consumériste du contrôle social totalitaire).

Le moment punitif

Terry Gilliam, Brazil, 1985 (tous droits réservés).

De nombreux spécialistes du pénal l’affirment : aujourd’hui, en temps de paix, les sociétés libérales traversent la « période la plus répressive » de leur histoire récente. D’Europe aux États-Unis, jamais autant de femmes et d’hommes ne sont emprisonnés pour des délits mineurs, part forte des condamnations. La punition s’impose comme une modalité du gouvernement des individus… souvent par la peur.

Inflation carcérale

Les chiffres carcéraux donnent le vertige : depuis 1945 environ, la démographie carcérale au niveau planétaire est « multipliée par trois et demi ». En France, par exemple, la population carcérale a passé de 20 000 détenus en 1955 à 70 000 en 2016 (facteur 3.5). Non proportionnelle à l’augmentation de la population, cette inflation n’enregistre pas les individus suivis par contrôle judiciaire en milieu ouvert — près d’un quart de million en France, beaucoup plus aux États-Unis! La plupart des pays européens connaissent le même phénomène – sauf le Portugal, l’Allemagne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, pays sociaux-démocrates dont la population pénitentiaire décline ou se stabilise.

Si des deux côtés de l’Atlantique, le terrorisme a brutalisé le droit de punir, limité le libéralisme pénal et militarisé la police  tout en renforçant le césarisme politique, l’inflation punitive a précédé les premiers attentats. Elle s’affirme depuis les années 1970 comme le montre encore l’exemple américain de l’inflation carcérale— 1970 200 000 incarcérés ; 2010, 2.3 millions incarcérés, auxquelles s’ajoutent 7 millions de personnes sous régime probatoire (probation), essentiellement des noirs et des pauvres (facteur 7).

Populisme pénal

Un double phénomène culturel et politique explique le moment punitif qui n’est pas lié à une augmentation comparable de la criminalité. D’une part, sur un socle de paupérisme croissant qui reproduit les inégalités, l’intolérance sociale plus marquée aux illégalismes, aux incivilités, aux agressions, aux rixes domestiques et aux déviances dénoncées à la police car moins réglées que jadis par la pacification et la sociabilité de proximité. D’autre part, la focalisation des discours et des actions politiques sur les enjeux sécuritaires, creuset du populisme pénal. La sur-médiatisation des faits divers les plus atroces, tendant vers zéro dans la statistique criminelle par rapport à la délinquance routière, est exemplaire de ce moment punitif. Il caractérise aujourd’hui les sociétés libérales où l’État providence recule voire s’effondre. Où aussi, les morales les plus conservatrices et les plus punitives redressent allègrement la tête.

Plutôt les pauvres

Maintes élites politiques durcissent, instrumentalisent voire anticipent les peurs sécuritaires des individus pour en tirer un profit électoral. Preuve récente : en Suisse les campagnes politiques sur le code pénal et la sécurité qui notamment ethnicisaient la criminalité à la veille de votations populaires. Après ses recherches sur la police et la prison, Didier Fassin soulignes l’emballement de ce moment sécuritaire : « L’intolérance sélective de la société et le populismes pénal des politiques se répondent » dans un contexte de crise économique et de crise sociale de la représentation démocratique. Paradoxe du moment punitif : les classes populaires sont plus touchées que les « catégories dominantes ». Le vol d’usage ou de nécessité est plus durement réprimé que la fraude fiscale, la malversation financière, le crime écologique ou encore la spéculation éhontée sur les matières premières ou l’habitat urbain.

Prédation économique

Le moment punitif entraine le durcissement des rapports sociaux dans un monde livré à l’ultralibéralisme de l’économie prédatrice. Permettant à la police d’empiéter sur la justice, valorisant la rétribution sur la réparation, remplissant les prisons pour montrer le succès de la guerre policière contre le crime, le moment punitif en est certainement la condition sine qua non la plus visible. Dans un monde de ghettoïsation urbaine facilitant les dérives identitaires et la grande vulnérabilité sociale, l’extension du champ répressif  — qui criminalise des délits inédits souvent en les ethnicisant —  et l’alourdissement du régime des sanctions — qui provoque l’inflation carcérale des peines allongées — structure le moment punitif. Celui-ci serait indispensable au régime économique de la dérégulation, à l’hégémonie sociale qui en découle et à la reconstruction des morales conservatrices et puritaines.

Fondements de l’État policier

Selon le journaliste et écrivain américain Chris Hedges, nous sommes arrivés à un tournant particulièrement dangereux. Entremêlé à la guerre contre le terrorisme qui depuis le 11 septembre 2001 rogne les libertés publiques, ajouté au retour de la morale anti-libertaire et anti-humaniste, le moment punitif a « posé les fondements d’un État autoritaire et policier ». Processus « lent et insidieux » qu’une grave crise de la démocratie suffira à instaurer contre la culture politique et l’héritage libéral issu des Lumières émancipatrices et de la tradition juridique des droits de l’Homme.

Des deux côtés de l’Atlantique, de cette société du châtiment accru, entre régimes autoritaire, xénophobe, ultra-nationaliste et hyper-populiste, pourrait résulter une inquiétante dystopie sécuritaire et quasi-totalitaire hostile au libéralisme des institutions démocratiques. Pire, au nom de la démocratie menacée, elle pourrait instaurer une forme radicale d’autoritarisme, de violence politique et de contrôle social sécuritaire comme creuset du nouveau puritanisme moral et de l’hégémonie des prédateurs transnationaux.

 Lectures : Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris, seuil, 2016; Chris Hedges, Entretien avec Christophe Ayad, « Notre démocratie n’est plus qu’une façade », Le Monde, samedi 31 décembre 2016, dimanche 1er janvier 2017, p. 8 (« Quinze ans après le 11 septembre »); Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005.

Alep : le Tombeau de la conscience humaine

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Nous sommes à la veille de Noël : en Syrie, le « temps est compté » avertit l’ONU qui prévoit une catastrophe humanitaire d’une ampleur inédite. À Alep, les normes du droit humanitaire international sont violées. L’escalade du massacre des civils est enclenchée. Viva la muerte ! Damas et Moscou voudraient reprendre Alep avant le 20 janvier (présidence Trump).

Guerre totale

Bombes, roquettes, obus barils d’explosifs: les bombardements meurtriers effectués par Damas qu’appuient ses alliés russes et iraniens s’intensifient maintenant sur la ville coupée du monde. Depuis mardi, les bombes du régime syrien ont tué 115 civils dont 18 enfants. S’y ajoutent de terribles combats au sol notamment pour reprendre le quartier « rebelle » de Massaken Hanano, dans le nord-est d’Alep aux mains des insurgés depuis 2012. S’y ajoute le siège qui épuise l’eau, les médicaments et les ressources vitales de la population.

Un raz-de-marée du désespoir.

Dans Alep-Est, administrée par la rébellion au président syrien, 250 000 personnes sont captives de la guerre totale qui n’épargne ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les maternités, ni les lieux résidentiels. De rares ambulances sillonnent ce qui reste des rues parmi les ruines de la ville. Les casques blancs tentent mettre à l’abri les blessés et évacuent les cadavres. Le personnel médical et les médicaments manquent pour appliquer la médecine de guerre sur des corps meurtris par des plaies épouvantables. Plus de 200 000 femmes, hommes et enfants pourraient prochainement fuir vers la Turquie. Un raz-de-marée de désespérés !

Tsunami militaire

Les « quartiers rebelles » sont à la veille d’un effondrement matériel digne d’un tsunami. Lentement affamés, les civils sont systématiquement bombardés. L’épouvantable théâtre urbain de la détresse humaine horrifie les rares observateurs actifs sur ce tombeau de la conscience humaine – notamment l’Observatoire syrien des droits de l’Homme. S’affirme une nouvelle forme de « violence humanitaire ».

Un nouveau Munich

Toute médiation sous le patronage onusien est dans l’impasse. L’appel à la modération lancé à Lima par le président américain Barack Obama à son homologue russe est resté lettre morte. Le pessimisme l’emporte sur l’activisme diplomatique. Depuis plusieurs mois, la mobilisation de la société civile ne donne rien. Sous la houlette du fondateur du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) Leo Kannemann, des intellectuels se mobilisent à nouveau à Genève pour exiger solennellement l’arrêt des bombardements sur Alep. Urgence du désespoir avant que la ville martyre ne soit plus qu’une mégalopole-cimetière suite au massacre de masse en cours commis dans l’impunité collective face à l’impuissance diplomatique des régimes démocratiques :

« Au nom de la realpolitik, on oublie les atrocités, les tortures, les assassinats, les massacres pour s’entendre avec les prédateurs comme Poutine ou el-Assad. On veut la paix à tout prix, Munich n’est pas loin […] . »

Il pleut des bombes

Il n’y pas d’issue hors la guerre totale à Alep. Son anéantissement programmé fait écho en l’amplifiant au bombardement de Guernica (26 avril 1937) durant la guerre civile espagnole. Cet épouvantable massacre  (1654 morts, 800 blessés) résulte de l’utilisation du premier tapis de bombes et du premier bombardement alternant bombes explosives et incendiaire (alliance fasciste; aviation allemande escortée par des avions italiens ; largage : 60 tonnes de bombes). Y résonne aussi le siège de Sarajevo (avril 1992-février 1996) avec ses 11 000 morts dont 1500 enfants (siège le plus meurtrier au XXe siècle depuis celui de Léningrad, 1 800 000 tués, 8 septembre 1941-27 janvier 1944).

Alep, la ville sur laquelle il « pleut dsyrie-alep-sous-les-bombes-usa-et-russie-se-chamaillent-lonues bombes » selon Bana al-Abed, fillette syrienne âgée de sept ans. Avec Twitter, cette minuscule et extraordinaire héroïne au regard inquiet informe le monde sur l’escalade militaire et la catastrophe humanitaire en cours. Pourquoi le « monde ne nous entend pas » demande apeurée la fillette ? Comment la regarder dans les yeux avec notre impuissance morale ? À la veille de Noël, en ce début du XXIe siècle, sous un tapis de bombes meurtrières, Alep devient lentement mais sûrement le tombeau de la conscience humaine.

Addenda: aujourd’hui lundi 21 novembre 2016, l’ONU annonce  la fin de tout service hospitalier à Alep suite aux bombardements intensifs qui ont détruit l’un des derniers hôpitaux en service.

À lire  et à méditer : Sven Lindqvist, Une histoire du bombardement, Paris, la Découverte, 2012.

Tintin reporter sans plume dans le désordre mondial

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L’étoile mystérieuse, 1941-1942, © Casterman.
Pour Arsène.

 

Disparu à Bruxelles le 4 mars 1983, Georges Remi, dit Hergé, occupe l’actualité culturelle et muséographique avec les expositions de Paris et de Lausanne au Grand Palais et au Mudac. Dans le style minimaliste de la « ligne claire », Hergé révolutionne la bande dessinée née comme le cinéma au tournant du XXe siècle. S’y ajoutent des films, pastiches et produits dérivés pour les aficionados. Immortalisé par la saga en 24 albums (1693 planches, deux périodes chrpmatiques) de ses aventures tirées à plus de 200 millions d’exemplaire traduits en plus de 50 langues, Tintin le reporter sans plume n’a cesse d’être confronté au désordre planétaire. 

Selon Charles de Gaulle, Tintin était son « seul rival international ». Le mot débonnaire du géant politique célèbre une figure centrale de l’imaginaire contemporain. Celui de l’aventure et de la quête du bien dans un monde livré au mal. Reporter sans plume au service du journal catholique le Petit vingtième où paraît la saga jusqu’en 1940, Tintin possède un fox terrier blanc doté de la parole. Le bon sens canin annonce l’éthique éthylique du capitaine Archibald Haddock, rencontré sur le cargo Karaboudjan (Crabe aux pinces d’or, 1940). Épris d’amitié dont la quête culmine dans la blancheur tibétaine (Tintin au Tibet, 1960), le justicier juvénile sillonne la planète livrée aux scélérats.

Réalisme historique

Visitant au Pays des soviets (1929) l’envers du paradis prolétarien, Tintin explore ensuite le Congo colonial (Au Congo, 1930), peint selon l’imaginaire africain qui écrase les représentations culturelles des années 20 dans le cinéma et la littérature. Après la brousse congolaise, la jungle nord-américaine. Hergé la découvre dans les Scènes de la vie future de Georges Duhamel. À Chicago, Tintin défie Al Capone, corrupteur de la démocratie (En Amérique, 1931). Pistant un gangster dans le Grand ouest, il voit les indiens expulsés manu militari de leurs réserves par les capitaliste pétroliers. Le génocide sur la prairie ? Aux brutalités du Grand ouest,  succèdent les fastes de l’Extrême-Orient. Depuis le royaume du Rawhajpoutalah (Cigares du pharaon, 1932), il traque en Chine des trafiquants d’opium, tapis dans une fumerie de Shanghaï (Lotus bleu, 1934). Leurs crimes favorisent l’impérialisme japonais en Mandchourie. Tournant majeur dans la série et dénonçant le racisme anti-chinois, le Lotus bleu place l’univers de Tintin dans le réalisme historique du monde contemporain. Sans le manichéisme fondateur et catholique de la saga, cet épisode déconstruit le cliché du « péril jaune » qui dès 1900 hante maints Européens. À son nouvel ami Tchang que révoltent les préjugés occidentaux sur la « cruauté » et la « fourberie » des Chinois, Tintin rétorque que « les peuples se connaissent mal ». Ce plaidoyer altruiste de la tolérance anime la suite des épisodes.

Guerres et complots

En Amérique latine, exsangue des coups d’État de caudillos complices de la « General american Oil », il recherche un fétiche volé dans un musée ethnographique. Le totem initie Tintin à la pensée magique des peuples sans histoire (Oreille cassée, 1935). Ayant vaincu les faux-monnayeurs repliés dans l’Ile noire (1937), il combat ensuite le fascisme. En Syldavie, monarchie paternaliste et balkanique menacée d’Anschluss, il déjoue la conjuration d’une « Garde d’acier » qui dérobe le Sceptre d’Ottokar (1938). Le fétiche légitime le trône que veut renverser l’agitateur Müsstler, épigone de Mussolini et d’Hitler. Si Hergé met en garde contre le fascisme, durant l’Occupation de la Belgique, il s’accommode à l’ordre nouveau. Ses dessins en noir et blanc s’affichent dans Le Soir, quotidien bruxellois que contrôle Berlin. Alors que le Crabe aux pinces d’or (1940) revient sur le trafic des stupéfiants implanté dans un Maroc cinématographique, le désarroi moral, l’anti-cosmopolitisme et l’attentisme d’Hergé contaminent L’Étoile mystérieuse (1942). À la peur eschatologique du mal suit la quête réconciliatrice avec l’origine familiale. Le Secret de la Licorne (1943) mène au Trésor de Rackham Le Rouge (1945), caché dans la crypte du château de Moulinsart, où vécut l’ancêtre du capitaine Haddock. Dès lors, l’aventure rayonnera depuis ce havre voltairien, où le professeur Tournesol cultive ses roses.

Humanisme pessimiste

Après l’Eldorado utopique du Temple du soleil (1949), les aventuriers foulent la Lune (On a marché sur la Lune, 1954), puis plongent, via Genève, dans l’Europe de la guerre froide, que menace la destruction massive rêvée par Plekszy-Gladz, dictateur stalinien de la Bordurie, leader du moustacho-marxisme. Au retour de la coutumière poudrière proche-orientale (Or noir, 1950), où le trafic de « chair humaine » s’ajoute à celui des armes (Coke en stock, 1958), Tintin et Hadock regagnent le bercail (Les bijoux de la Castafiore, 1963), après leur ascension initiatique au pays des moines et du yéti (Au Tibet, 1960). Négligeant l’aventure pour exposer les règles narratives de la BD, l’épisode de la diva ravie fait écho au nouveau roman. Les héros sont captifs du manoir, théâtre du faux vol d’une émeraude qu’une pie dérobe, mais amplificateur de la saturation sonore propre à l’incommunicabilité : lapsus des Dupondt, couacs téléphoniques, hurlements du perroquet fou (« Allô j’écoute »), gammes lancinantes du pianiste Wagner, explosion du « Supercolor-Tryphonar ». Loin des désordres du monde, la ligne claire se brouille, l’univers de Tintin s’émiette comme la marche du château ou butte Haddock avant d’être cloué sur sa chaise d’invalide. Soulignant la fin de l’aventure, qu’avec peine réactivent Vol 714 pour Sydney (1968) et les Picaros (1976), l’auto-parodie lumineuse que sont les Bijoux de la Castafiore perpétue l’humanisme pessimiste d’Hergé. Face au gendarme alarmé par les tziganes qu’il invite à Moulinsart en les tirant de la décharge, Hadock fulmine. Il estime « inadmissible qu’on autorise ces braves gens à camper qu’au milieu d’une montagne d’immondices ». D’une colère à l’autre, Haddock l’alcoolique amplifie la haine d’Hergé le moraliste conservateur envers le rejet social des précaires et des démunis.

La bibliographie sur Hergé est pléthorique. On consultera avec profit Frédéric Soumois, Dossier Tintin. Sources, Versions, Thèmes, Structures, édition Jacques Antoine, Bruxelles, 1987, ainsi que Olivier Roche et Dominique Cerbelaud, Tintin. Bibliographie d’un mythe, sans lieu,  Impressions nouvelles, 2014.

La cité des imprimés

Delhi - librairie en pleine air
New Delhi – librairie en plein air

En villégiature au bout du Léman, un ami indien désire visiter les librairies de Genève. Le petit nombre de celles-ci l’étonne : est-il possible, soupire-t-il, que Genève, ville cosmopolite de la culture, abrite plus de fast food, de magasins de prêt-à-porter, d’agences immobilières, de bijouteries et de banques que de librairies et de cinémas ? La patrie de Rousseau et la cité du refuge de Borgès s’est-elle à ce point-là appauvrie? A Genève, la pratique sociale de la lecture s’est-elle définitivement déplacée sur le Net ? Évidemment, convient-il, comme dans plusieurs villes européennes où les meilleures librairies agonisent, le secteur économique du luxe et de la finance est le seul capable d’affronter le choc des loyers dans une cité terrorisée par le darwinisme immobilier. Était-ce toujours ainsi, demande-t-il l’air chagrin, en refermant l’édition originale française du Colosse de Maroussi d’Henry Miller, acquise sur le marché aux puces de Plainpalais.

Quarante-cinq librairies

Il est facile de lui répondre que Genève a été très longtemps une ville étonnamment riche en matière de commerce du livre moderne et ancien. Depuis le XIXe siècle, imprimeurs, éditeurs et libraires, plusieurs dynasties familiales tiennent le haut du pavé de la libraire genevoise, fierté culturelle et économique des autorités politiques de la cité, véritable citadelle des imprimés depuis la Réforme. Dans les années 1960-1970, un promeneur amoureux du livre n’avait que l’embarras du choix devant les 46 librairies ouvertes à Genève, sans compter les dizaines d’« Agences de journaux » de Naville, où s’achète la presse bigarrée du monde entier.

Ouvrages en stock

Bourg-de-Four, Grande rue, rues des Chaudronniers, de la Cité, du Conseil-Général, Piachaud et Corraterie, sur la rive gauche, les librairies sont très achalandées. Elles ont pour nom: Avichay, Bader, Bongeard, Georg, Guilde du Livre, Huguenin, Jullien, Labor et Fides, Pierret, Prior, Reymond, Robert, Sack, Slatkine, Stambac et Trono. Elles débordent de dizaines et de dizaines de milliers d’ouvrages d’occasion, anciens, neufs et scolaires, de tous les genres, pour toutes les bourses et de tous les formats, reliés ou brochés. S’y ajoutent des brochures, des pamphlets, des magazines anciens, des albums de bande dessinée, des estampes, des affiches et des gravures ainsi que des partitions voire des cahiers de musique.

Au-delà de l’Opéra, l’axe historique du commerce du livre gagne les librairies Dorsaz et Méroz le long du boulevard Georges-Favon, ainsi que Novel (Rue de Carouge).

Rues de la Confédération, Rôtisserie, Marché, Vieux-Collège, Fontaine, Verdaine, Tour Maîtresse, place de la Petite-Fusterie, passage Terraillet, Terrassière, Pictet-de-Rochemont: dans la basse ville, parmi une dizaine de salles de cinéma, trônent les librairies Barraud, Descombes, Droz, Dugerdil, Georg encore, l’actuelle Maison de la Bible, L’Ange de l’Eternel, Laplace, Maechler, Naville, Payot et encore Prior.

Librairies circulantes

La rive droite n’en est pas moins fournie en commerce du livre avec les petites et grandes librairies, spécialisées ou généralistes : Audéoud (rue Rousseau, livres sur le marxisme et l’URSS), Comtat (quai du Mont-Blanc), Cramer (Chantepolulet) Dorsaz (Cendrier), Mathieu (Servette), Librairie Voltaire (James-Fazy), Naville (Lévrier), Panchaud (avenue Wendt), Ravy (Fribourg), Weber (Monthoux) et Zeender (Voltaire). Cet étonnant patrimoine du commerce des imprimés, s’enrichit en outre avec quatre librairies circulantes (Bibliothèque catholique circulante, Kunzi, Sautter, Weill), où au cœur de la cité on loue pour quelques jours des « nouveautés » éditoriales pour enfants et adultes.

Patrimoine

Grandes ou modestes, lumineuses ou étroites, ces boutiques affichent leurs stocks inépuisables, toujours réassortis, d’ouvrages cosmopolites, rares ou banals, récents ou plus anciens, neufs ou d’occasion, littéraires, d’art, de sciences humaines, scientifiques ou ludiques. Du roman populaire à l’édition originale contemporaine en passant par les incunables ou les éditions imprimées depuis la Renaissance : le cœur de la cité est un temple du livre. S’y croisent journellement des savants, des intellectuels, des professeurs du collège ou de l’université, des magistrats, des lecteurs de tout genre, des étudiants, des collégiens et des touristes que fascine l’étonnant patrimoine des imprimés dans les librairies de Genève. La culture du livre y est collective comme le montrent en outre les dizaines de bureaux de tabac  dont les arrières-boutiques se transforment en officine du roman populaire d’occasion.

Sociabilité urbaine

Avec sa trentaine de salles de cinémas, Genève est alors une des villes européennes la mieux dotée en matière de librairies, régulièrement fréquentées par les auteurs internationaux qui résident durablement ou brièvement à Genève — Lawrence Durrel, Jorge Luis Borgès, Albert Cohen et bien d’autres.

Ce monde que nous avons perdu est notamment remplacé par la culture virtuelle du Net, regrette pourtant l’Indien mi-figue mi-raisin. Certainement. Pas de nostalgie. Pourtant, ce n’est pas seulement la disparition quasi achevée de la librairie, mais c’est aussi celle d’une sociabilité urbaine de proximité avec la culture du monde entier, affichée et luxuriante aux vitrines d’une cité non rongée, jusqu’à un point de non retour, par les enseignes du prêt à porter et celles du luxe. Nourrissant la spéculation sur les loyers, elles contribuent au cœur de la cité à la désertification sociale propice à l’agonie des librairies et des salles de cinémas.

 

 

 

 

 

Le sang des bêtes, la vie des hommes

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Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857, «  L’Héautontimorouménos », « Je te frapperai sans colère/Et sans haine, comme un boucher ».

En 1970, l’immense roman naturaliste d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz montre que les abattoirs reçoivent les bêtes vivantes pour les rendre mortes. Aujourd’hui, l’actualité ne cesse de focaliser notre sensibilité sur les conditions épouvantables des abattoirs. La publicité alimentaire évoque toujours plus le traitement respectueux des animaux d’abattage. Le « carnisme » métabolise la souffrance animale chez les mangeurs de viande.

Bêtes d’abattoirs, poussières urbaines

Le processus de transformation alimentaire par l’abattage du bétail pour le commerce en gros de la viande a inspiré jadis Georges Franju, cofondateur en 1936 avec Henri Langlois de la Cinémathèque française, cinéaste du fantastique social et du réalisme poétique pétri de surréalisme. Après avoir tourné avec Henri Langlois en 1934 son premier documentaire titré Le Métro, il intitule Le sang des bêtes son spectaculaire court métrage (en noir et blanc) de 1949 consacré aux abattoirs parisiens de Vaugirard (14e arrondissement) et de La Villette (19e).

Cette autopsie filmée de l’abattage animal s’inscrit dans un projet cinématographique éloigné de la fiction. Franju s’y adonne avec En passant par la Lorraine (1950, 31 min.), qui montre la condition minière du nord de la France, Hôtel des Invalides (1952, 22 min.) sur les Poilus mutilés et l’inoubliable Les Poussières (1954), sur la morbidité respiratoire de la pollution urbaine due aux particules microscopiques que nul ne voit…  mais que tous inspirent.

Vapeur du sang

Nés à Chicago en 1865 (Union Stocks), au centre d’un réseau ferroviaire national, les abattoirs industriels transforment la condition animale en bêtes de boucherie – bestiaux parqués, tués, saignés et débités par les « tueurs ». Franju pénètre l’espace crépusculaire de l’abattoir industriel qu’il capture en noir et blanc. La vapeur du sang et des entrailles enchevêtre la tuerie des bêtes à la vie des prolétaires. Le sang des bêtes abreuve le régime carné des humains.

Cheval blanc

Le Sang des bêtes : quatre moments d’abattage , corps à corps « sans haine » et « sans colère » entre l’homme et l’animal. Tuerie du cheval blanc : il surplombe son sort et s’effondre royalement après voir été foudroyé sur le front. Tuerie du bœuf : il résiste, s’acharne, s’accroche à la vie, rue, tombe comme un colosse essoufflé. Décapitation in vivo des veaux, aux yeux exorbités, liés sur une table métallique, pour en garantir la blancheur alimentaire. Tuerie des moutons égorgés vifs : ils sont menés en troupeaux à l’abattoir par le « ‘mignard’ (traître) », animal qui connaît le chemin et « aura la vie sauve » pour la prochaine cohorte de massacrés.

Brutalisation

 Alors que les abatteurs, tuent, écorchent, dépècent, entassent et jettent au loin les têtes coupées, le réflexe vitaliste agite les carcasses. Celles que les hommes débitent en commençant par les pattes avant d’en arracher les peaux. Le sang des bêtes inonde la condition humaine.

L’abattage renvoie sa brutalité sur le corps humain: empoignade avec les animaux qui se débattent; ouverture et dépeçage des cadavres animés de réflexes vitaux ; déplacement et élévation des carcasses équines et bovines; arrachage et dépeçage des peaux collées à la graisse. Blessures répétées du couteau qui ripe sur la viande animale. En « fleurant un cheval » à la lancette, l’ouvrier « Ernest Breuyet s’est tranché l’artère fémorale. Il a du être amputé de la jambe droite ». Depuis, méticuleux prolétaire d’abattoir, il claudique dans le sang des bêtes avec son pilon de bois. Il ressemble à un amputé de la Grande guerre.

La bonne humeur du tueur

Le Sang des bêtes : ni haine ni colère, mais la « simple bonne humeur des tueurs qui sifflent ou chantent en égorgeant parce qu’il faut bien manger chaque jour, et faire manger les autres au prix d’un très pénible et bien souvent dangereux métier ». Au crépuscule, l’abattage s’arrête, les couteaux sont remisés. Sur le sol, le sang des bêtes est rincé à grande eau. La nuit tombe sur la Villette. Les moutons parqués « s’endormiront avec le silence » sans entendre le « petit train de Paris-Vilette qui s’en ira à la nuit tombée chercher dans les campagnes les victimes du lendemain ». Jour après jour, l’abattage toujours recommencé ne cesse d’approvisionner la ville et les humains qui ingurgitent l’animal mort sorti de l’abattoir.

Le film de Georges Franju n’a pas pris une ride pour penser la réalité anthropologique et sensible des abattoirs d’aujourd’hui. La vie des hommes est enchevêtrée à la tuerie et à la souffrance des bêtes.

Sur Georges Franju (1912-1987) : L’Avant-scène Cinéma, 41, 1er octobre 1964, « Le sang des bêtes » [synopsis], pp. 46-50 ; Gérard Leblanc, Georges Franju, une esthétique de la déstabilisation, Paris, Maison de la Villette, 1992 (images tirées du film, tous droits réservés).
Voir: Le Monde, jeudi 30 juin, 2016: “Nouveau cas de maltraitance dans les abattoirs”,  “Les saigneurs des abattoirs”, pp. 6, 16-17.

 

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Prédateurs d’enfants

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La souffrance individuelle est multiple. Le pédophile incarne la figure contemporaine de l’ennemi public et de l’adulte pervers. Celui que rien ne peut justifier, même si les experts diagnostiquent chez l’auteur du passage à l’acte un traumatisme matriciel pour la prédation sexuelle des enfants. France, États-Unis : régulièrement, l’Église catholique est confrontée aux cas douloureux de prêtres pédophiles, à écouter ce que déplorent (parfois tardivement) l’évêque d’Orléans ou le cardinal Barbarin de Lyon.

 

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Ogre, loup-garou, croque-mitaine : depuis longtemps, les figures des prédateurs d’enfants alarment les sociétés, en inquiètent l’imaginaire et nourrissent la fiction de l’épouvante. Jaillis des ténèbres, frappant là où personne ne les attend, les monstres pervers ravissent les enfants pour leur infliger les sévices pulsionnels qu’exige le désir morbide qui culmine dans le viol ou la mutilation. Dans notre société, l’abus sexuel d’un enfant par un adulte qualifie l’outrage absolu et le crime majeur. Pour certains, ce passage à l’acte sur le corps des innocents justifie le rétablissement de la peine capitale. Pour d’autres, à voir l’éprouvant chef d’œuvre du cinéaste canadien Denis Villeneuve Prisoners (2013) qui pointe l’utopie sécuritaire du risque zéro en matière de protection des enfants, leur prédation justifie l’impossible vengeance privée des parents anéantis.

Le sanglot victimaire

Depuis 1800, selon les archives judiciaires et les traités de criminologie, le ravisseur d’enfants connaît trois figures, socialement construites entre peur et répression: le délinquant sexuel « banal », le violeur homicide et le pédophile pervers. À l’instar d’autres délits, ce crime ne se mesure que dans les statistiques officielles (traitement judiciaire, répression pénale). Sa présence médiatique oblitère sa dimension sociale qui reste inconnue. Le chiffre noir (cas ni dénoncés ni jugés) surpasserait celui de la répression.

L’abus des enfants s’est médiatisé avec les cas Dutroux (1996) et Outreau (2001-2005). Deux faits-divers qui questionnent la « protection », la « vulnérabilité sexuelle », la parole des mineurs, l’efficacité de la justice et le traitement pénal des prédateurs d’enfants.

Entre famille, Église et institutions publiques, des faits divers médiatisés scandent les épisodes répétés du saccage des innocents. La une d’hebdomadaires avides de faits divers abominables, comme Le Nouveau Détective, montre les corps outragés, les familles éplorés, les pédophiles récidivistes. Partout en Europe, ce contentieux, souvent incestueux, émeut l’opinion publique, mobilise les « Marches blanches » nées en Belgique (1996). Le sanglot victimaire finit par durcir le code pénal, comme on l’a observé en Suisse lors de la votation fédérale du 18 mai 2014. Dorénavant, les individus jugés pour pédophilie ne pourront plus, une fois leur peine purgée, travailler dans une institution pour enfants. Dès 2008, dans le même pays, suite à une autre initiative populaire adoptée par 52% des votants, les crimes sexuels à l’encontre d’enfants âgés de moins de douze ans sont désormais imprescriptibles.

Un outrage ancien

Le saccage des innocents est aussi ancien que répandu dans les sociétés européennes. Sous l’Ancien Régime, l’archive judiciaire regorge de viols d’enfants (« outrage », « libertinage criminel », etc.). De manière sporadique, les magistrats tentent d’en réprimer les auteurs, souvent des adultes qui sont familiers des victimes en raison de la grande promiscuité de la société à cette époque. Dès l’aube du XVIIIe siècle, les juges instruisent les cas dénoncés. Le corps meurtri de la victime « déchirée » revient à la sage-femme, au chirurgien ou au médecin. Ces experts médico-légaux objectivent les circonstances et les symptômes physiques voire moraux du viol. La peine du « ravisseur » est lourde, toujours adaptée aux circonstances du viol avec ou sans infection sexuelle. À Genève, entre 1770-1790, pour protéger la communauté, le bannissement frappe les hommes qui abusent et infectent des fillettes. Le violeur fugitif peut être condamné à mort par contumace et exécuté en effigie. Écoutées en justice, les filles abusées en restent « malades », « fiévreuses », « honteuses », « brisées » et délirantes.

La genèse du pervers

Malgré la pratique pénale qui dès le XVIIIe siècle sanctionne plus régulièrement le viol des impubères, longtemps prédomine néanmoins le dédain des adultes envers les enfants violés. Selon maints légistes imbus de certitudes anatomiques, le corps du mineur serait incompatible avec celui du violeur. La disproportion des organes sexuels joue contre la parole émue de la fillette violée. La « séduction d’une victime si faible et si inexpérimentée que cet acte de séduction peut être assimilé à une violence » : ce plaidoyer d’un magistrat français vers 1830 formule pourtant l’urgence répressive que suscite progressivement la pédophilie. Réformant le Code pénal de 1810, la loi du 28 avril 1832 instaure l’« attentat à la pudeur » sur les moins de onze ans (13 ans en 1863 ; 15 en 1945). Le crime emporte désormais la réclusion ou les travaux forcés.

Après 1850, la médico-légalisation de l’attentat à la pudeur forge les pathologies physiques et morales qui qualifient la « dangerosité du monstre ». Sous la IIIe République, émergent les premières lois protégeant l’enfance massacrée. De 1890 à 1970, suit la fabrication « scientifique » du « pervers », à laquelle contribue la clinique de la psychiatrie. Après 1914, pour les « outrages publics à la pudeur », la justice entérine l’expertise psychiatrique que marquent les concepts freudiens sur le « désir irrépressible ». Pourtant, entre honte sociale de la plainte, protection des adultes et embarras moral des jurys, la sanction des violeurs d’enfants reste atone jusque vers 1990, si on la compare à la réalité dissimulée de la pédophilie.

La culture pédophilique

Dans les années 1970, après André Gide et Roger Peyerefitte, la pédophilie  du photographe David Hamilton ou celle des « écrivains d’avant-garde » (Tony Duvert, Gabriel Matznef) devient un genre culturel en soi. Triomphe alors l’éloge de la jouissance non entravée ! La fascination esthétique de la pureté corporelle des mineurs est culturellement consensuelle. En 1977, le quotidien Libération soutient même le Front de libération des pédophiles (FLIP)  qui veut actualiser la « sexualité entre adultes et mineurs » au nom de l’amour partagé et de la guérilla anti-bourgeoise !

A contrario, depuis les années 1980, nourrissant la thérapeutique et la répression du violeur, la clinique pédé-psychiatrique objective le trauma de l’enfant abusé et l’impasse affective dans laquelle il se trouve. Il incarne la figure emblématique de la victime inguérissable, qui aujourd’hui peut traquer pénalement plusieurs années après les faits son ancien « ravisseur ».

Une question demeure ouverte : pourquoi et au nom de quelles peurs récentes ou ancestrales, dès les années 1990, le prédateur d’enfants focalise-t-il à ce point l’attention collective ? Quel sens social faut-il donner à sa spectaculaire et récente médiatisation ? Comment évoluent les seuils d’intolérance ? Le cas Dutroux aurait provoqué l’emballement pénal sur des faits jugés parfois irréels. Des historiens du sensible comparent, parfois avec provocation, la peur et la répression de la pédophilie à la grande chasse aux sorcières que l’Europe connaît entre les XVIe et XVIIe siècles.

L’« envahissement » médiatique du pédophile forge émotivement l’insécurité publique et aggrave le droit de punir. Exploitant plus d’une fois la douleur légitime des familles, le populisme pénal en fait notamment son terreau insécuritaire pour exiger une société plus répressive. Entre principe de précaution et défense sociale : le législateur doit-il suivre les associations de victimes (nées en 1995) et les faits divers ? Le défi démocratique dans la réponse de l’État de droit est crucial, notamment car le risque zéro en ce domaine (comme en beaucoup d’autres) est illusoire : malgré une législation absolue et un système répressif maximal, nul ne sait d’où frappera le mal. Sous l’État de droit, protéger les enfants des adultes dévoyés pose la question du rapport entre la loi pénale, l’anxiété collective et la brutalité du mal infligé aux enfants abusés. Ceux dont le regard brisé renvoie à la monstruosité insatiable de l’adulte prédateur.

Lecture éclairante : Anne-Claude Ambroise-Rendu, Histoire de la pédophilie, XIXe-XXIe siècle, Paris, 2014, Fayard, 352 p.

Otages du mal

“L’enfance : – Il est midi tous les quart d’heure – Il est jeudi tous les matins – Les adultes sont déserteurs – Tous les bourgeois sont des Indiens”. Jacques Brel, « L’Enfance » (1973).

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Depuis toujours, les enfants paient le prix fort des guerres et des atrocités commises par les adultes au nom de la raison militaire ou des idéologies purificatrices. Victimes en leurs corps, ils le sont en leurs âmes. Leurs regards terrorisés ne mentent jamais. S’ils survivent orphelins ou non des conflits armés ou des violences terroristes, s’ils ont la chance de n’être pas estropiés ad vitam par une mine anti personnelle, un mitraillage ou un bombardement, s’ils n’ont pas fondu dans la vomissure du napalm, s’ils échappent aux prédateurs de toutes sortes, leur enfance est volée. Anéantie. Traumatisée. Irrémédiablement enfouie sous les fleurs noires de la brutalité des guerres civiles et internationales, des purges ethniques, des règlements de comptes confessionnels, des occupations militaires, du fanatisme homicide. Apocalypse now !

Le Massacre des innocents

En 2011, l’UNESCO organise un colloque mondial sur le drame des Enfances en guerre. En donnant la parole aux enfants victimes de la guerre, l’organisation internationale tente d’insuffler un sursaut moral aux idéologues bellicistes, aux acteurs, aux propagateurs et aux bénéficiaires des guerres tout autour de la planète — de moins en moins bleue, de plus en écarlate (1). Comme le chagrin de l’enfance exterminée.

Les enfants insouciants sont les otages du mal qu’orchestrent les adultes. Selon l’Observateur (newsletter en ligne de l’OCDE) : « Au moins deux millions d’enfants sont morts ces 10 dernières années à la suite de guerres déclenchées par des adultes, qu’ils aient servi de cibles civiles ou qu’ils aient été tués au combat en tant que soldats » (2). Plus de 500 chaque jour! Les innocents hébétés crament dans les brasiers de l’incendie mondial. Au crépuscule, leurs âmes perdues ne  hantent pas assez les vivants, insatiables de la société du spectacle des épouvantes recommencées.

Ajouté à la menace diffuse des tueurs de masse nommés « terroristes », le drame planétaire des réfugiés frappe aujourd’hui la société apeurée, sécuritaire et xénophobe dans laquelle chaque jour nous sombrons davantage avec l’effritement de la démocratie libérale et de l’État de droit.

Les enfants disparus

Alors que la politique européenne d’asile envers les réfugiés est meurtrière avec la clôture programmée des frontières, la restriction du regroupement familial et la multiplication des camps d’enfermement d’étrangers pauvres en Europe (2010 : 250 camps en Europe), 27% du million de demandeurs d’asile arrivée en EU (2015) sont des mineurs. Leur santé et leur intégrité physico-morales devraient être la priorité de toute action humanitaire au niveau transnational. Pourtant ils sont la cible des prédateurs. Le Silence des agneaux est devenu assourdissant.

En effet, plus de « dix mille réfugiés mineurs » sont portés disparus durant les 24 derniers mois. Ce chiffre (estimation basse) exclut le nombre des enfants morts durant la fuite de leurs pays avec leurs parents – peut-on oublier la destinée fatale du garçonnet syrien retrouvé en septembre 2015 sur une plage turque ?

Après leurs enregistrements (Italie, Suède, etc.), près de 6000 enfants issus de zones de guerres ont disparus dans la nature. Avec l’exclusion prévue de la Grèce de l’espace Schengen, le chiffre des disparus explosera. La route des Balkans reste la plus dangereuse selon l’ONG Save the Children qui dénombre l’arrivée d’au moins 26 000 mineurs en Europe depuis 2015.

Criminalité organisée

Selon Europol, l’exode des réfugiés humanitaires est une manne financière pour des infrastructures criminelles de grande envergure et paneuropéenne. Les mineurs circulant sans être accompagnés d’adultes sont particulièrement vulnérables. Europol dispose de preuves accablantes sur l’exploitation sexuelle des réfugiés mineurs isolés, notamment en Allemagne et en Hongrie où fleurit maintenant la xénophobie étatique. D’autres pays sont dans la ligne de mire des policiers européens, débordés par le détresse des enfants perdus. Ils accumulent des données sur les mafias qui tirent profit de la vulnérabilité des mineurs jetés sur les routes de l’exil par la violence meurtrière des adultes. Depuis le sud de la Méditerranée, les gangs des passeurs font alliance avec ceux qui gèrent les réseaux florissants du commerce sexuel et de l’esclavage social des enfants vulnérables.

L’indifférence collective garantit la prospérité et l’impunité de ceux qui exploitent et massacrent les innocents. Massacrés sur le terrain des conflits armés. Sur la routes des exils forcés. Dans l’insalubrité policière des camps de rétention. Dans les réseaux criminels de l’économie noire et les bordels du libéralisme sexuel. Dans l’horreur économique de l’esclavage social. Nous sommes collectivement responsables du regard brisé des enfants exténués par la violence du monde.

Jusqu’à quand n’oserons-nous pas les regarder en face ?

 

James Whale, Frankenstein, 1931 – la créature s’apprête à noyer l’innocente “petite Maria” (© Universal)

(1) Rose Duroux, Catherine Milkovitch-Rioux (dir.), Enfances en guerre. Témoignages d’enfants sur la guerre, Genève, Georg (L’Equinoxe. Collection de sciences humaines), 2013.

(2) http://www.observateurocde.org/news/archivestory.php/aid/423/Les_enfants_sont_les_premi_E8res_victimes_de_la_guerre_.ht

Le monde à venir ?

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Sorti en 1936 dans le contexte mondial de la montée des périls noirs et rouges, Les Mondes futurs (Things to come), crépusculaire long-métrage du réalisateur américain William Cameron Menzies (1896-1957), s’inspire du roman quasi éponyme (1933)1 de H.G. Wells (1866-1946). Ce compagnon de route des socialistes anglais prône alors un « État-Monde » ou démocratie parlementaire universelle contre les nationalismes belliqueux. La Machine à explorer le temps (1895), L’île du Docteur Moreau (1896) L’Homme invisible (1897), La Guerre des mondes (1898) : de notoriété planétaire, devenus des classiques cinématographiques, les romans d’anticipation scientifique de Wells mêlent scepticisme sur l’exercice du pouvoir, philosophie du déclin et progrès scientifique propice au mal. D’un pessimisme radical comme le sera 1984 (1949) de George Orwell (1903-1950), Les Mondes futurs montrent l’avènement inexorable d’une humanité décimée par la guerre interminable et bientôt réduite à une Atlantide totalitaire qu’obsède la fuite en avant technologique contre les incertitudes morales et politiques du temps présent. L’autoritarisme résulte ici du désarroi collectif.

Désarroi collectif

Crise économique et mondialisation qui accélèrent la déprogrammation néo-libérale de l’État-providence, métastase terroriste, conflit militaire de grande envergure sur l’horizon du Proche-Orient, drame humanitaire de l’afflux toujours recommencé de réfugiés en Europe, politiques sécuritaires de surveillance globale contre les libertés pour la défense nationale, dérèglement climatique, massacre environnemental : face à de tels maux, notre désarroi collectif n’a rien à envier à l’imaginaire dystopique (utopie négative) des Mondes futurs de Wells.

Dans le monde à venir, comment encore accepter que trois sources d’enrichissement colossal à l’échelle planétaire résultent du trafic des armes (rang 1), de celui de la drogue (rang 2) et de celui des espèces animales en voie d’extinction (rang 3) ? Avec ses cultures de la mort, ce monde à venir sera-t-il celui de “l’horreur”, selon le colonel Kurz, ce mercenaire-individualiste des causes perdues qui agonise à la fin du film Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola ?

La futurologie n’est qu’une discipline spéculative, sans fondement, sinon celui de l’imaginaire uchronique. Or, ne serait-ce que pour entretenir l’espoir de nos enfants en une vie sinon meilleure du moins non dégradée matériellement et moralement par rapport à la nôtre, il faut  penser  le monde de demain pour infléchir celui d’aujourd’hui selon la ligne de mire de l’humanité.

Tel est l’enjeu politique du travail intellectuel. Ses bases : un système scolaire et universitaire ancré dans l’humanisme critique, des structures médiatiques libérées des contraintes financières, un État fort et ambitieux dans ses politiques culturelles qui ne suivent ni les lois du marché ni les carcans liberticides ou homicides de l’intégrisme confessionnel.

Responsabilité morale

Mais tel devrait être aussi la responsabilité morale des politiciens élus en ce qui concerne le monde à venir. Tel le Persan faussement naïf des Lettres persanes de Montesquieu (1721), un observateur impartial de la vie publique dirait que trop souvent ils nourrissent la montée du désarroi collectif. Notamment lorsqu’un discours issu de la vieille tradition sociale-démocrate de l’État régulateur des inégalités mime aujourd’hui celui du néo-libéralisme pour justifier l’austérité que les plus démunis paient au prix fort de leur vie fragile.

N’incarnent-ils pas ce désarroi général, celles et ceux qui, en Angleterre, en Espagne, en Grèce ou en France et demain ailleurs en Europe, plébiscitent avec espoir des formations politiques fidèles aux fondements et aux promesses égalitaires du socialisme historique ? Mais aussi ces électeurs apeurés, oublieux de l’histoire du XXe siècle, qui consacrent les partis d’extrême droite favorables à l’avènement autoritaire de la priorité nationale dans tous les secteurs de la société ?

On ne remontera pas dans le temps, sauf dans le roman de H.G. Wells, pour retrouver le meilleur des mondes possibles. Pourtant, face à celui qui vient, le travail intellectuel et politique est immense. Déconstruire les mythologies contemporaines les plus obscurantistes, les plus inégalitaires, les plus tournées vers les polarisations haineuses des différences socio-culturelles ou confessionnelles ou encore les plus hostiles à aux droits de l’Homme permettra partiellement, mais en partie seulement, de contrer l’avènement du pire des mondes possibles que prépare le désarroi collectif. Immense responsabilité morale face au monde à venir !

  1. The Shape of Things to Come