Le choix des Lumières

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Daniel Niklaus Chodowiecki (1726 – 1801), Aufklärung!

Civilisation de l’esprit

De toute part, l’autoritarisme menace la modernité sociale et politique héritée des Lumières comme socle de la démocratie et des droits de l’homme. Moment de la deuxième modernité émancipatrice après la Renaissance, le temps des Lumières valide l’esprit critique, la liberté par le droit dans le contrat social, l’éducation, la perfectibilité, la modération du pouvoir, l’économie au service des individus, la promesse du bonheur public, la fraternité.

Cet humanisme émancipateur doit juguler le désenchantement contemporain qui mine la démocratie. Tourmentées par le problème du mal social, les Lumières valident l’idéal du progrès et du bien juridique et social pour tous. La « civilisation » (néologisme de 1756) des Lumières visait celle de l’esprit.

Née de la Révolution, la question du sens politique et moral des Lumières hante la conscience moderne jusqu’à aujourd’hui. Les Lumières de Montesquieu ou de Rousseau n’ont pas techniquement préparé la Révolution survenue violemment dans un contexte social et culturel traditionnel. Par contre, elles ont offert les concepts politiques et sociaux de légalité devant la loi pour condamner l’Ancien Régime contre lequel s’est élevée la démocratie sécularisée et représentative des Modernes.

Ennemi des Lumières

En 1801, partisan dès 1789 d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, Jean-Joseph Mounier (1758-1806), rédacteur de deux projets de Déclaration des droits de l’homme, conteste les apologistes de l’Ancien régime, dont le jésuite Augustin Barruel, (1741-1820), historien érudit, critique de Kant, chanoine de Paris sous la Restauration, auteur d’un bestseller antirévolutionnaire : Mémoire pour l’histoire du jacobinisme (1797-1799 ; 1818). Ce brillant pamphlet intellectuel dénonce les Lumières émancipatrices envers les mœurs et la religion : la sécularisation annonce le régicide de Louis XVI; les Encyclopédistes prépareraient la Terreur ! Barruel vomit la Révolution, comme il abomine tout ce émancipe l’individu des sphères autoritaires. Il impute les causes de 1789 aux athées, aux protestants, aux francs-maçons, aux « philosophes » matérialistes, voltairiens, aux libertins, aux protestants. Il abhorre le cosmopolitisme.

Vérité et justice

Mounier réfute Barruel. Dans une perspective kantienne, il salue l’impact bienfaisant des Lumières sur la perfectibilité, le bien commun, la loi contre l’arbitraire, le libéralisme et la modération politiques : « les [L]umières sont trop répandues dans la plus grande partie de l’Europe, pour qu’il soit possible de les anéantir. Les opinions changeant avec les siècles. Celles que la vérité et la justice protègent triomphent seules du temps et des passions des hommes. Pour les autres, quand le moment de leur destruction arrive, nulle puissance n’est capable de les maintenir » (De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur le Révolution française).Mounier fustige l’obscurantisme politico-moral: « Il en est à qui les abus sont devenus plus chers, qui regrettent ceux que les [L]umières du XVIIIe siècle ont détruits, qui s’attachent obstinément à ceux qu’elles menacent et voudraient pouvoir rétablir ceux dont les peuples sont délivrés ».

Son message concerne encore notre monde contemporain, où le désenchantement politique conforte l’autoritarisme renaissant, le communautarisme autiste et accélère la désagrégation sociale sous le joug des grandes inégalités qui attisent les violences sociales et le désarroi moral des vaincus de la mondialisation inégalitaire. Choisir la modernité des Lumières contre les archaïsmes d’aujourd’hui que réactive le populisme droitier et xénophobe, c’est consacrer l’humanisme de Mounier.

Majorité morale

Avec Mounier, c’est aussi affirmer la majorité morale de l’émancipation intellectuelle pour le bien commun, c’est replacer la Déclaration des droits de l’Homme au cœur de la raison politique moderne, c’est rendre à l’humanisme éclairé sa dialectique critique, c’est plaider pour le progrès social dans le démocratie politique, c’est rester fraternel envers celles et ceux venus de régions bouleversées qui nous demandent de les accueillir dans les règles universelles de l’État de droit.

L’héritage des Lumières doit éprouver et déconstruire la crise morale d’aujourd’hui en nous contraignant à reconstruire les valeurs fondatrices de notre modernité politique et sociale. Telles qu’elles devraient être enseignées de l’école obligatoire et à l’Université, les Lumières restent un passé vivant pour penser le temps présent. L’humanisme des Lumières est-il suffisant néanmoins pour contrer les désarrois contemporains de la post modernité et le retour effarant de l’autocratisme obscurantiste qui bafoue le sens immoral des périodes les plus sombres de l’histoire européenne du XXe siècle ? Mettons vitae à l’œuvre la vérité et la justice des Lumières.

À relire l’ouvrage classique de Jean-Claude Guillebaud, La Trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Seuil, 1995.