George Flyod: lynchage policier

https://www.telerama.fr/sites/tr_master/files/styles/simplecrop1000/public/medias/2017/02/media_154335/une-carte-des-meurtres-racistes-par-lynchage-aux-etats-unis%2CM422996.jpg?itok=zvO7vj-1

Géographie du lynchage aux États-Unis: https://plaintalkhistory.com/monroeandflorencework/explore/

 

Jadis, le genou fléchi des statues de justice, sises sur les places des cités européennes, désignait la clémence du glaive. À Minneapolis, le genou fléchi d’un officier de police exécute publiquement un citoyen Afro-Américain. À nouveau, cette mise à mort sommaire illustre la culture nord-américaine de la brutalité raciale.

«J’étouffe»

Le 25 mai 2020, officier blanc du Minneapolis Police Departement, Derek Chauvin, mains dans les poches, étouffe sciemment George Floyd, citoyen Afro-Américain, âgé de 46 ans, père d’une fillette née il y a six ans. Menotté, plaqué au sol, nuque écrasée durant 8 minutes et 46 secondes par le genou fléchi du policier: Floyd implore la vie (I can’t breathe !), sans briser l’opiniâtreté du bourreau.

Sur la scène du crime filmée par plusieurs vidéos, quatre autres policiers restent passifs. Les images sonores de la tuerie font le tour du monde, embrasent les États-Unis et y motivent maints policiers repentants à mettre genou à terre. Plusieurs jours après les faits, l’arrestation de Chauvin motive son inculpation pour «meurtre non prémédité» (3 juin). Témoins inactifs du crime, ses collègues sont poursuivis.

L’homicide de George Floyd s’ajoute aux 1000 individus tués chaque année par la police nord-américaine que minent la violence raciale et la culture de la violence armée.

1000 personnes tuées en 2019 par la police. Les forces de l’ordre ont tué plus de 1 000 personnes en 2019 aux Etats-Unis, dont un quart étaient noires, quand les Afro-Américains représentent moins de 13 % de la population. Au cours des quinze dernières années dans le pays, seuls 110 policiers ont été inculpés pour homicide après avoir abattu une personne dans l’exercice de leur fonction. Et seuls cinq d’entre eux ont été condamnés pour meurtre. Protégés par la loi: dans un pays qui compte plus d’armes civiles en circulation que d’habitants, les policiers ont le droit de tirer s’ils ont des «craintes raisonnables de danger imminent» pour eux ou autrui. Protégés par leurs syndicats et des conventions collectives, qui rendent difficiles les poursuites “(https://www.liberation.fr/planete/2020/06/09/aux-etats-unis-des-premieres-pistes-pour-reformer-la-police_1790703).

Suggestion: dans le contexte trumpiste, la sauvagerie policière fait peut-être écho à la vieille culture punitive du lynchage qui a durablement ensanglanté le «vieux sud» des États-Unis, cher au romancier William Faulkner.

6000 lynchages

Juge en Virginie, William Lynch (1736-1796) traque avec des milices armées les outlaws. Bandits, voleurs de chevaux, Indiens révolté, Mexicains indisciplinés, émigrants chinois, voleurs, tricheurs au poker, vagabonds : les indésirables sociaux sont fouettés, bastonnés, trempés dans les fleuves, goudronnés puis emplumés, mais aussi sommairement pendus. Bientôt, la loi lynch (1837) forge la notion de «lynchage» qui escorte la « conquête de l’Ouest».

Gagnée par le nord abolitionniste et industriel sur le sud esclavagiste et rural, la Guerre de Sécession (1861-1865) ruine la plantation cotonnière et abolit l’esclavage des Afro-Américains. En conséquence, durablement concentré dans les États du sud entre la Floride et le Texas, le lynchage perpétue le suprématisme blanc et puritain. Il restaure l’«honneur» des sudistes humiliés. Corvéable sous le paternalisme domanial, l’ancien esclave se mue en prolétaire du capitalisme cotonnier. L’«homme libre» a le privilège d’être lynché !

De 1880 à 1952, les historiens décomptent environ 6000 lynchages (chiffres officiels: 4 472 victimes entre 1882 et 1968). Lynchages communautaires ou sous la la houlette du Ku Klux Klan né le 24 décembre 1865 pour garantir la suprématie blanche et puritaine. Si huit fois sur dix, le lynché est un noir, dans certains comtés du sud, la presse relate un acte de lynchage… tous les quatre jours, avec la complicité active et passive des juges, shérifs, gardiens de prison ou jurés. Appuyé ou non par la Garde nationale, un shérif équitable combat parfois le lynchage au risque des représailles.

Dès les années 1950, entre industrialisation du sud et combat des autorités fédérales ou des associations civiques, le lynchage décline sans disparaître. Après 200 tentatives infructueuses pendant un siècle, le Sénat américain adopte le mercredi 20 décembre 2018 (!) à l’unanimité, une proposition de loi faisant du lynchage un crime fédéral.

Mourir sans sépulture

Le lynchage public est un rituel punitif d’infamie.

Premier acte : la «chasse au nègre» que traquent les molosses déchainés.

Acte II : la foule assiège la prison ou le tribunal pour le saisir puis le trainer par les rues.

Acte III : passé à tabac, souvent dénudé et exposé devant la foule, photographié, le lynché  est pendu (arbre, pont, lampadaire, poteau téléphonique), puis criblé de balles.

Acte IV : le cadavre est ensuite tracté derrière une voiture puis jeté à la décharge.

Outre la pendaison, plus d’une fois le lynché est scalpé, castré ou écorché vif, puis suffoqué dans la boue ou salé comme un porc. Le lyncheur lui plonge aussi un fer ardent au fond de la gorge, lui arrache les yeux et la langue, mutile les doigts et les orteils. Si la pendaison est jugée «trop douce», le supplicié est lié à une chaîne suspendue au-dessus d’un bûcher. Au milieu de la «liesse populaire» il est précipité dans les flammes et remonté pour prolonger le calvaire. Parfois, entouré d’un cercle de flammes, le lynché est cloué à une souche d’arbre par le pénis. Dilemme : être grillé vif ou vivre en se mutilant avec le couteau qui lui est laissé! En 1934, le massacre de Claude Neal illustre la vindicte haineuse des gens ordinaires (voir encadré ci-dessous).

La cruauté des gens ordinaires

Spontané ou prémédité, le massacre du «corps noir» assure l’oppression blanche sur les Afro-Américains prolétarisés. Le lynchage vise à «purifier» la communauté puritaine et raciste, dans le contexte avéré ou imaginaire de relation sexuelle imposée ou consentante entre un noir et une blanche.

Comme le pogrom, le lynchage illustre la «vindicte» expiatoire de la foule des «gens ordinaires». Sa motivation : que la terreur renforce la prépotence blanche, morale, sociale et politique.

L’archive visuelle du lynchage est accablante. La raison vacille à voir de tels massacres. Films, photographies, cartes postales: des centaines d’images publiées sur le site mémoriel Without Sanctuary illustrent l’ancrage social de la vindicte raciste chez les «gens ordinaires». Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, entourés de leurs enfants, durant un demi-siècle, ils posent fièrement devant les corps mutilés accrochés aux arbres des États du sud. Cadavres pathétiques…  que pleure en 1939 Billie Holiday dans la lancinante chanson Strange Fruit (paroles de l’instituteur juif du Bronx Abel Meerpol).

Le lynchage : «fardeau du passé» ou symptôme raciste non ritualisé d’une culture de la brutalité policière toujours réitérée?

Celle de l’agent Derek Chauvin qui le 25 mai 2020, de son genou fléchi, étouffe Georg Flyod.

 

À consulter, avec recueillement : Without Sanctuary:  http://www.withoutsanctuary.org

À lire : Joël Michel, Le lynchage aux États-Unis, Paris, 2008, La Table Ronde.

À écouter : Billie Holiday, Strange Fruit : https://www.youtube.com/watch?v=Web007rzSOI

À revoir : William A. Wellman, The Ox-Bow Incident, U.S.A., 20th century Fox, 1943, 75 min. : https://www.youtube.com/watch?v=xudvfq3Mqbs

 

Massacre à Greenwood: 19 octobre 1934 : le corps mutilé de Lola Cannidy est découvert dans le comté de Jackson à Greenwood (nord de la Floride). Incarcéré, le noir Claude Neal aurait avoué le meurtre. Charrié de geôle en geôle durant une course-poursuite sur plusieurs centaines de kilomètres pour fuir la vindicte, Neal est ramené à Grenewood. Le journal Eagle titre : «La Floride va brûler un nègre. Il sera mutilé». La radio locale annonce le lynchage. Une ligue civique réclame l’aide de la Garde nationale. Refus du shérif. 5000 personnes gagnent Greenwood, ce qui oblige à déplacer le lieu du supplice. Passé à tabac, Claude Neal est mené dans les bois à 6 kilomètres du village. Les lyncheurs le castrent puis lui font ingurgiter son pénis. Son corps lacéré est marqué au fer rouge. Ses orteils et ses doigts sont coupés. On lui passe une corde au cou pour le plonger et le retirer du bûcher. Déshumanisé, Neal meurt sans repentir ni protestation. La famille de Lola Cannidy récupère son cadavre pour le dégrader avec les enfants du village. À trois heures du matin, la dépouille calcinée du lynché est pendue devant le tribunal.

LM 57

Peine de mort : la croix et le glaive

Jeudi 2 août 2018 : le Vatican apporte sa pierre abolitionniste au vieux problème de la mort pénale jugée « inadmissible » et définitivement supprimée dans l’Union européenne des 28 États. Dès le mois de mai, le pape François fait inscrire au Catéchisme de l’Église catholique (article 2267) que la « peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle ».

L’Église s’engagera dès lors pour son « abolition partout dans le monde ». La mort pénale reste une « mesure inhumaine qui humilie » et porte atteinte à l’inviolabilité de la personne humaine ».

L’aggiornamento pontifical corrige le catéchisme de 1989. Il légitimait la mort pénale en tant qu’« unique moyen pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’être humains ». Si le Vatican n’a officiellement aboli la peine capitale qu’en 1969, la voix universaliste du pape François fait écho à celle des philosophes des Lumières.

L’anathème pontifical permettra peut-être de renforcer la croisade abolitionniste mondiale.

Dans l’histoire de l’humanité, la mort pénale est la peine la plus ancienne infligée déjà dans la cité grecque et sous le droit romain. Elle recule partiellement durant la Moyen Age pour la justice compensatoire qui permet la réparation par la taxe du sang versé. De grands penseurs ou théologiens l’ont  alors légitimée. Saint-Augustin (354-430) fait de la mort pénale la sanction légitime contre le pécheur avili dans la cité de Dieu. Même son de cloche chez Thomas d’Aquin (1224/1225-1274). Le théologien forge pour plusieurs siècles la doctrine classique de la mort pénale contre les irrécupérables.

Dès la genèse de l’État moderne au XVIe siècle, attribut de la souveraineté absolue, la mort pénale culmine en Europe avec la justice patibulaire. Le supplice public doit intimider le peuple et prévenir le crime. À partir de 1750, si la peine de mort se banalise sous la forme de la pendaison infamante — sauf les nobles qui ont le privilège de la décapitation pour échapper à l’infamie du bourreau — sa légitimité est critiquée par les magistrats et les philosophes « éclairés » comme Cesare Beccaria (1738-1794).

En 1764 à Livourne, sous le couvert de l’anonymat, il publie son célèbre pamphlet Dei delitti e delle pene (Des délits et des peines). L’ouvrage devient un best-seller européen. Il est vite mis à l’index des livres impies. Encensé par Voltaire, il marque les pères fondateurs de la démocratie américaine. En moins de cent pages, Beccaria détruit la tradition juridique et morale de la mort pénale. Il montre qu’elle est inutile et non nécessaire. À sa nature injuste s’ajoute son inefficacité contre le crime.

Bref, la mort pénale est incompatible avec les droits naturels des individus. Utiles à la société, les travaux forcés corrigent le criminel le plus dangereux selon Beccaria. Idéalement, ils permettent de le resocialiser dans le respect de son humanité.

En outre, le pays conservateur de la peine capitale nourrit  la violence sociale des crimes de sang les plus épouvantables comme le montre aujourd’hui la criminologie comparée des États nord-américains abolitionnistes et non-abolitionnistes.

Si les Lumières minent la légitimité de la mort pénale contre  les apologistes du gibet, le législateur révolutionnaire (Code pénal de 1791) la maintient mais abolit les supplices identifiés au despotisme. Dès 1850 environ, au siècle du grand abolitionniste Victor Hugo, l’abolition progressive de la mort pénale est liée à la démocratie et au libéralisme étatique. Par exemple,  le gouvernement genevois supprime la mort pénale en 1871 sous la houlette de la majorité progressiste des radicaux. Nation des droits de l’Homme, la France reste la lanterne rouge européenne avec l’abolition de 1981.

Au delà du débat confessionnel, quel écho au message pontifical dans les trop nombreux États non-européens  qui persistent à appliquer la mort pénale ? Contre toute logique humaniste et sécuritaire.

Lecture: Michel Porret, Beccaria. Le droit de punir, Paris, éditions Michalon.

Lien: http://www.acatfrance.fr/peine-de-mort

LDM: 34

L’embellie de bourreaux

Ultime maillon de la chaîne punitive, le bourreau est une figure sociale vieille comme le monde. Son infamie flétrissait celles et ceux qu’il anéantissait dans l’éclat du supplice :  “La marque du crime est incrustée sur mon front, je suis moi-même un criminel condamné pour l’éternité” – P. Lagerkvist (1891-1974), Le Bourreau (1933), traduit du suédois (1952).

Or, les bourreaux ont heureusement disparu des 97 pays abolitionnistes pour tout crime de droit commun, politique et militaire (dont l’Union européenne avec la Suisse). Au contraire de ce progrès pénal qui doit s’universaliser, les exécuteurs sont régulièrement actifs, notamment dans 31 États aux U.S.A., ainsi qu’en Chine ou en Iran. Le bourreau a d’ailleurs particulièrement la cote en Arabie Saoudite, de même que dans les zones terrorisées par  Daesh comme l’ont montré en 2015 les  égorgements commis par des sbires déguisés en exécuteurs.

Dans le royaume pétrolier, le bourreau a le statut de “personnel religieux”. Son traitement est au bas de l’échelle salariale de la fonction publique. Cette année, l’administration saoudienne a recruté huit nouveaux exécuteurs. La monarchie absolue islamique prévoit-elle l’augmentation des mises à mort, des mutilations corporelles et des flagellations jusqu’au sang pour des condamnés à des peines moindres? Depuis janvier 2015, 110 personnes, au moins ont été pénalement tuées sur les places d’Arabie Saoudite. Forte augmentation par rapport aux deux dernières années: 78 exécutions en 2013, 87 en 2014 (AFP)1. Femmes, hommes, ressortissants nationaux et étrangers: le sabre du bourreau saoudien est égalitaire.

Les condamnés politiques risquent gros. Âgé de 21 ans, fils d’un opposant au régime, torturé pour aveux, condamné à mort pour un “délit politique”, soit manifestation tenue contre le régime à l’âge de 17 ans, le jeune opposant chiite Ali Mohammed Al-Nim serait sur le point d’être décapité. Son corps crucifié sera exposé jusqu’au “pourrissement” pour intimider les récalcitrants à l’ordre royal.

Le spectacle de la douleur

http://www.alterinfo.net/photo/art/default/5147123-7681656.jpg?v=1358845613

Le spectacle de la douleur saoudien est immuable. Il mêle archaïsme et modernité. Le rituel suppliciaire repose sur la décapitation publique au sabre par l’exécuteur vêtu blanc que protège un cordon armé. Le supplicié est à genoux, parfois étendu au sol, parfois les yeux bandés. Le crime pénal accompli, suit la levée du cadavre mutilé par une ambulance. Homicide, viol, vol à main armée, sorcellerie, adultère, sodomie, sabotage et apostasie: fourre-tout sécuritaire, arsenal du maintien de l’ordre public, le contentieux capital du royaume saoudien ressemble comme une goutte d’eau à celui qui avait cours dans la monarchie de droit divin en France sous l’Ancien régime. De François 1er à Louis XVI, le supplice de la roue ou de la pendaison visait à réactiver publiquement la souveraineté absolue du roi que blessait le crime d’un sujet.

Ancien Régime

En Arabie Saoudite, la similitude pénale avec l’Ancien Régime européen va jusqu’à l’exécution publique du supplice par décollation. Censée intimider les éventuels délinquants, une telle publicité n’est que l’instrument répressif pour forger la discipline sociale et remettre les esprits déviants dans le droit chemin de l’orthodoxie politique et religieuse. Dans la France de Louis XV, le 1er juillet 1766 à Abbeville, âgé de 21 ans,le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre est condamné à mort et exécuté pour impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominable. Il aurait blasphémé contre une procession religieuse et tailladé un crucifix. Torturé pour aveux, il est décapité publiquement. Son corps mutilé est jeté au bûcher.

Après Voltaire et Beccaria, au nom des droits de l’Homme, l’Europe éclairée a vomi l’atroce exécution du chevalier de la Barre, réhabilité en 1793.

Que dirons-nous devant le sort funeste du jeune opposant politique Ali Mohammed Al-Nim si Ryad en décide la décapitation publique puis la crucifixion d’infamie? Quelle légitimité expiatoire donne de facto Riyad aux bourreaux recrutés par l’ “État islamique”? Comment inciter les États rétentionnistes à abolir cette culture de la mort pénale qui légitime les violences les plus archaïques ? Comment arrêter l’embellie des bourreaux?

1 Croisement de diverses sources émanant d’ONG.