Peine de mort : la croix et le glaive

Jeudi 2 août 2018 : le Vatican apporte sa pierre abolitionniste au vieux problème de la mort pénale jugée « inadmissible » et définitivement supprimée dans l’Union européenne des 28 États. Dès le mois de mai, le pape François fait inscrire au Catéchisme de l’Église catholique (article 2267) que la « peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle ».

L’Église s’engagera dès lors pour son « abolition partout dans le monde ». La mort pénale reste une « mesure inhumaine qui humilie » et porte atteinte à l’inviolabilité de la personne humaine ».

L’aggiornamento pontifical corrige le catéchisme de 1989. Il légitimait la mort pénale en tant qu’« unique moyen pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’être humains ». Si le Vatican n’a officiellement aboli la peine capitale qu’en 1969, la voix universaliste du pape François fait écho à celle des philosophes des Lumières.

L’anathème pontifical permettra peut-être de renforcer la croisade abolitionniste mondiale.

Dans l’histoire de l’humanité, la mort pénale est la peine la plus ancienne infligée déjà dans la cité grecque et sous le droit romain. Elle recule partiellement durant la Moyen Age pour la justice compensatoire qui permet la réparation par la taxe du sang versé. De grands penseurs ou théologiens l’ont  alors légitimée. Saint-Augustin (354-430) fait de la mort pénale la sanction légitime contre le pécheur avili dans la cité de Dieu. Même son de cloche chez Thomas d’Aquin (1224/1225-1274). Le théologien forge pour plusieurs siècles la doctrine classique de la mort pénale contre les irrécupérables.

Dès la genèse de l’État moderne au XVIe siècle, attribut de la souveraineté absolue, la mort pénale culmine en Europe avec la justice patibulaire. Le supplice public doit intimider le peuple et prévenir le crime. À partir de 1750, si la peine de mort se banalise sous la forme de la pendaison infamante — sauf les nobles qui ont le privilège de la décapitation pour échapper à l’infamie du bourreau — sa légitimité est critiquée par les magistrats et les philosophes « éclairés » comme Cesare Beccaria (1738-1794).

En 1764 à Livourne, sous le couvert de l’anonymat, il publie son célèbre pamphlet Dei delitti e delle pene (Des délits et des peines). L’ouvrage devient un best-seller européen. Il est vite mis à l’index des livres impies. Encensé par Voltaire, il marque les pères fondateurs de la démocratie américaine. En moins de cent pages, Beccaria détruit la tradition juridique et morale de la mort pénale. Il montre qu’elle est inutile et non nécessaire. À sa nature injuste s’ajoute son inefficacité contre le crime.

Bref, la mort pénale est incompatible avec les droits naturels des individus. Utiles à la société, les travaux forcés corrigent le criminel le plus dangereux selon Beccaria. Idéalement, ils permettent de le resocialiser dans le respect de son humanité.

En outre, le pays conservateur de la peine capitale nourrit  la violence sociale des crimes de sang les plus épouvantables comme le montre aujourd’hui la criminologie comparée des États nord-américains abolitionnistes et non-abolitionnistes.

Si les Lumières minent la légitimité de la mort pénale contre  les apologistes du gibet, le législateur révolutionnaire (Code pénal de 1791) la maintient mais abolit les supplices identifiés au despotisme. Dès 1850 environ, au siècle du grand abolitionniste Victor Hugo, l’abolition progressive de la mort pénale est liée à la démocratie et au libéralisme étatique. Par exemple,  le gouvernement genevois supprime la mort pénale en 1871 sous la houlette de la majorité progressiste des radicaux. Nation des droits de l’Homme, la France reste la lanterne rouge européenne avec l’abolition de 1981.

Au delà du débat confessionnel, quel écho au message pontifical dans les trop nombreux États non-européens  qui persistent à appliquer la mort pénale ? Contre toute logique humaniste et sécuritaire.

Lecture: Michel Porret, Beccaria. Le droit de punir, Paris, éditions Michalon.

Lien: http://www.acatfrance.fr/peine-de-mort

LDM: 34

L’embellie de bourreaux

Ultime maillon de la chaîne punitive, le bourreau est une figure sociale vieille comme le monde. Son infamie flétrissait celles et ceux qu’il anéantissait dans l’éclat du supplice :  “La marque du crime est incrustée sur mon front, je suis moi-même un criminel condamné pour l’éternité” – P. Lagerkvist (1891-1974), Le Bourreau (1933), traduit du suédois (1952).

Or, les bourreaux ont heureusement disparu des 97 pays abolitionnistes pour tout crime de droit commun, politique et militaire (dont l’Union européenne avec la Suisse). Au contraire de ce progrès pénal qui doit s’universaliser, les exécuteurs sont régulièrement actifs, notamment dans 31 États aux U.S.A., ainsi qu’en Chine ou en Iran. Le bourreau a d’ailleurs particulièrement la cote en Arabie Saoudite, de même que dans les zones terrorisées par  Daesh comme l’ont montré en 2015 les  égorgements commis par des sbires déguisés en exécuteurs.

Dans le royaume pétrolier, le bourreau a le statut de “personnel religieux”. Son traitement est au bas de l’échelle salariale de la fonction publique. Cette année, l’administration saoudienne a recruté huit nouveaux exécuteurs. La monarchie absolue islamique prévoit-elle l’augmentation des mises à mort, des mutilations corporelles et des flagellations jusqu’au sang pour des condamnés à des peines moindres? Depuis janvier 2015, 110 personnes, au moins ont été pénalement tuées sur les places d’Arabie Saoudite. Forte augmentation par rapport aux deux dernières années: 78 exécutions en 2013, 87 en 2014 (AFP)1. Femmes, hommes, ressortissants nationaux et étrangers: le sabre du bourreau saoudien est égalitaire.

Les condamnés politiques risquent gros. Âgé de 21 ans, fils d’un opposant au régime, torturé pour aveux, condamné à mort pour un “délit politique”, soit manifestation tenue contre le régime à l’âge de 17 ans, le jeune opposant chiite Ali Mohammed Al-Nim serait sur le point d’être décapité. Son corps crucifié sera exposé jusqu’au “pourrissement” pour intimider les récalcitrants à l’ordre royal.

Le spectacle de la douleur

http://www.alterinfo.net/photo/art/default/5147123-7681656.jpg?v=1358845613

Le spectacle de la douleur saoudien est immuable. Il mêle archaïsme et modernité. Le rituel suppliciaire repose sur la décapitation publique au sabre par l’exécuteur vêtu blanc que protège un cordon armé. Le supplicié est à genoux, parfois étendu au sol, parfois les yeux bandés. Le crime pénal accompli, suit la levée du cadavre mutilé par une ambulance. Homicide, viol, vol à main armée, sorcellerie, adultère, sodomie, sabotage et apostasie: fourre-tout sécuritaire, arsenal du maintien de l’ordre public, le contentieux capital du royaume saoudien ressemble comme une goutte d’eau à celui qui avait cours dans la monarchie de droit divin en France sous l’Ancien régime. De François 1er à Louis XVI, le supplice de la roue ou de la pendaison visait à réactiver publiquement la souveraineté absolue du roi que blessait le crime d’un sujet.

Ancien Régime

En Arabie Saoudite, la similitude pénale avec l’Ancien Régime européen va jusqu’à l’exécution publique du supplice par décollation. Censée intimider les éventuels délinquants, une telle publicité n’est que l’instrument répressif pour forger la discipline sociale et remettre les esprits déviants dans le droit chemin de l’orthodoxie politique et religieuse. Dans la France de Louis XV, le 1er juillet 1766 à Abbeville, âgé de 21 ans,le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre est condamné à mort et exécuté pour impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominable. Il aurait blasphémé contre une procession religieuse et tailladé un crucifix. Torturé pour aveux, il est décapité publiquement. Son corps mutilé est jeté au bûcher.

Après Voltaire et Beccaria, au nom des droits de l’Homme, l’Europe éclairée a vomi l’atroce exécution du chevalier de la Barre, réhabilité en 1793.

Que dirons-nous devant le sort funeste du jeune opposant politique Ali Mohammed Al-Nim si Ryad en décide la décapitation publique puis la crucifixion d’infamie? Quelle légitimité expiatoire donne de facto Riyad aux bourreaux recrutés par l’ “État islamique”? Comment inciter les États rétentionnistes à abolir cette culture de la mort pénale qui légitime les violences les plus archaïques ? Comment arrêter l’embellie des bourreaux?

1 Croisement de diverses sources émanant d’ONG.