L’offensive des génies du mal

 

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Wes Craven, Scream 1, USA, 1996 © Dimensions Films.

De Marseille à Las Vegas, après le carnage initiateur commis en 2012 à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah qui marquait le début d’une nouvelle vague d’attentats en France (3 militaires, 1 enseignant et 3 enfants assassinés), le mal ne désarme pas. La culture du carnage gratuit semble s’installer durablement dans nos sociétés vulnérables, que fascine la représentation visuelle du mal extrême sous la forme de sophistiquées et perverses violences. Sociétés vulnérables car ouvertes et mobiles et dans lesquelles les parades sécuritaires restent aléatoires devant la menace de l’ennemi intérieur. Les adeptes du carnage sont-ils habités par un quelconque dilemme moral ?

Le dilemme de Milou

Les lecteurs des Aventures de Tintin connaissent le dilemme moral de Milou lorsque, devant un os ou une flaque de whisky, il écoute les voix intérieures de son bon et de son mauvais génie. De manière déchirante, elles l’induisent à la vertu du bien ou à la tentation du mal.

Choix moral que le capitaine Haddock peine à trancher lorsqu’il affronte l’épreuve terrible de l’alcoolique devant une bouteille de whisky Loch Lomond. Mais choix qu’il surmonte jusqu’à l’abnégation de soi-même lorsque pour sauver Tintin, à qui il est encordé et suspendu dans le vide sur un précipice himalayen, il s’apprête à trancher la corde qui le retient à la vie pour sauver son jeune ami (Tintin au Tibet, 1959). 

Bons et mauvais anges

Depuis le « Démon de Socrate », les bons et les mauvais génies hantent l’être humain du berceau jusque dans l’au-delà. Ils le protègent, le menacent, le mènent au salut ou à la damnation. Aujourd’hui, semble-t-il, d’innombrables mauvais génies dament le pion des bons anges plutôt fatigués. Comment vaincre ce mal social du carnage qui s’apprête à recommencer ?

Mauvais génies et bons anges : ces deux entités invisibles sont liées à la condition humaine en des contextes sociaux et culturels évolutifs. Si l’une est bénéfique, l’autre est maléfique, selon l’archétype littéraire du dédoublement de la personnalité dans L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert-Louis Stevenson (1886).

Neutraliser les génies du mal

Démons parfumés en Étrurie, divinités familières à Rome, « Éros, démon philosophe », ange bon et mauvais ange des Pères de l’Église, djinns en islam traditionnel, anges gardiens, démons familiers et esprits malfaisants ou bienfaisants du Moyen Âge au XIXe siècle ou encore imaginaire de la dualité coupable du capitaine Haddock, alter ego d’Hergé : les entités du bien et du mal traversent le temps et les civilisations, la pensée magique, les religions révélées et les imaginaires sociaux.

Êtres invisibles

L’ange gardien du christianisme répond au bon génie du néo-platonisme. Le démon familier des magiciens, des exorcistes et des aventuriers moderne comme Casanova ressuscite le daimõn platonicien, le paredros des Grecs et des Égyptiens et l’alter ego démoniaque de l’ange gardien.

À l’instar du Horla infiltré dans la tête du narrateur d’un conte de Maupassant, les « êtres invisibles » hantent les individus dont ils accentuent les fractures et les poussent  parfois au passage à l’acte homicide. Les fractures intérieures que depuis Freund la psychanalyse tente de réparer en réconciliant les génies du bien et du mal. Des fractures intérieures que les déchirures sociales accentuent.

Comment neutraliser les génies du mal en roue libre qui frappent dans les interstices de nos sociétés plutôt pacifiées ?

Une lecture stimulante : Jean-Patrice Boudet, Philippe Faure, Christian Roux (direction), De Socrate à Tintin. Anges gardiens et démons familiers de l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, 20011.

Téléphone portable, gadget de destruction massive ?

A qui ces grandes oreilles?

 

 

 

En moins d’une quinzaine d’années, le téléphone mobile a colonisé nos vies et transformé profondément nos habitudes sociales. À l’exception de la voiture et de l’ordinateur, nul autre objet industriel de consommation massive n’a autant modifié l’habitus des individus et des collectivités. Espace public, voitures, transports collectifs de tous les genres : il suffit d’observer quotidiennement les nouveaux rites sociaux de la communication permanente et en flux direct pour s’en convaincre. Certains, parfois sourcilleux, n’hésitent pas à évoquer une nouvelle forme d’autisme social. Voire d’aliénation.

Marché colossal

Le téléphone portable représente un des plus foudroyants développements technologiques de l’histoire industrielle. Il est né en 1973 (prototype) pour être commercialisé dès 1983. En 2006, un milliard de mobiles ont été vendu dans le monde. Fin 2015, s’y ajoutent environ 2 milliards de smartphones ! Tous les chiffres sont en inflation. En 1992, la France compte 500 000 abonnés au téléphone portable. Depuis 2007, le nombre des abonnés dépasse les 90% de la population adulte – 97% des 18-24 ans possèdent un téléphone portable ou un smartphone. Nos amis japonais changent de mobile tous les 12-18 mois. En France, 19 millions de portables sont remplacés annuellement. Marché colossal, on le sait.

Remplacer son portable signifie encore bien souvent  le jeter : 500 millions d’exemplaires ont été jetés en 2005 un peu partout sur la planète, dès lors le chiffre augmente malgré les campagnes de recyclage qui tentent d’obvier les problème de pollution avec la dispersion des composant toxiques que renferment les téléphones portables.

Réchauffement de l’ADN

L’industrie des portables est très lourde sur le plan énergétique : savez-vous que la fabrication d’une puce de 2 grammes équivaut à 1.7 kilo d’énergie fossile, 1 mètre cube d’azote et 32 litres d’eau…   soit plus que pour une automobile de 750 kilos!?

Le marché du portable, les intérêts et les profits économiques sont colossaux… les politiques de marketing agressives. S’édifient des monopoles inédits depuis le XIXe siècle. Les usages du mobile sont pourtant risqués. Le débat sanitaire flambe sans être tranché : cancer du cerveau, réchauffement de l’ADN, addiction, dangerosité automobile, hypnotisme auditif. La domestication du portable n’est pas achevée pour en limiter les effets pernicieux.

Le bonheur portatif

Mais…. votre portable  garantit votre bonheur ! La publicité des opérateurs est sans état d’âme. Elle associe le mobile à un imaginaire social de la réussite: fluidité, signe extérieur de richesse, portabilité des données, modernité communicationnelle, communauté planétaire, mondialisation. Le téléphone portable flatte l’imaginaire de la liberté et de la mobilité infinie. Être moderne, revient à communiquer à chaque instant et n’importe où ! Sans limite. Chaque utilisateur de portable est un acteur de la mondialisation ! Le bonheur est portatif avec la nouvelle configuration du lien social virtuel.

Pourtant, le téléphone mobile instaure de facto la liberté sous surveillance permanente. Le sans-fil enchaîne les individus-consommateurs. Le portable est la prothèse d’une perte d’autonomie. Le portable est un mouchard parfait : il laisse les innombrables traces dont l’utilisation policière culmine sous l’état d’urgence ou dans le cadre de campagnes sécuritaires. Le portable, c’est notre laisse électronique.

Mouchard parfait

En France, les 35 000 antennes qui maillent le territoire permettent de localiser les individus en temps réel. « Déterminer un emploi du temps… définir un itinéraire… reconstituer un réseau de relations… » : le portable radicalise le contrôle social des suspects et mais aussi des autres. Le « bornage » des suspects par le réseau des mobiles : nous vivons maintenant à l’heure de cette nouvelle technique policière du suivi à la trace électronique. Le bornage fait partie de la guerre larvée contre le cancer terroriste : et ensuite ? De telles techniques et de tels usages policiers ne seront jamais abandonnés. Un peu partout, régimes démocratiques ou autoritaires, il n’est pas rare que certains journalistes voient maintenant leurs sources dévoilées par le balisage de la communication mobile.

Dans 1984 (1948) George Orwell brosse une société totalitaire basée sur le panoptisme ou contrôle optique permanent de chaque personne pour repérer les rétifs au régime politique et au bonheur obligatoire dans le mensonge d’Etat. À l’aube du XXIe siècle, le téléphone portable concrétise et accélère le contrôle auditif des individus. Que dire et comment le dire dans le réseau surveillé de la téléphonie mobile ?

Le portable dans la démocratie

Le téléphone portable : objet de progrès ou arme de destruction massive des libertés individuelles ? Un petit livre provocateur mais très lucide nous met la puce à l’oreille. En montrant les mutations économiques et sociales massives qu’engendre la technologie de la téléphonie mobile et portable, il souligne la potentialité infinie du contrôle social que cette technologie instaure dans les sociétés contemporaines. Au temps des drones, l’utopie de la communication permanente mène peut-être à la dystopie du contrôle social infaillible.

Le portable contre ou avec la démocratie ? Question d’avenir qu’amplifient tous les objets connectés qui captent le réel dans d’innombrables circonstances. Pour le meilleur et peut-être le pour pire.

À méditer entre sourire et lucidité :  Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièces et main d’œuvre, Éditions l’Échappée, Montrueil, mai 2008, 94 p. (Collection Négatif).

 

Ligne de Mire reprendra dès la mi-aout.

Le moment punitif

Terry Gilliam, Brazil, 1985 (tous droits réservés).

De nombreux spécialistes du pénal l’affirment : aujourd’hui, en temps de paix, les sociétés libérales traversent la « période la plus répressive » de leur histoire récente. D’Europe aux États-Unis, jamais autant de femmes et d’hommes ne sont emprisonnés pour des délits mineurs, part forte des condamnations. La punition s’impose comme une modalité du gouvernement des individus… souvent par la peur.

Inflation carcérale

Les chiffres carcéraux donnent le vertige : depuis 1945 environ, la démographie carcérale au niveau planétaire est « multipliée par trois et demi ». En France, par exemple, la population carcérale a passé de 20 000 détenus en 1955 à 70 000 en 2016 (facteur 3.5). Non proportionnelle à l’augmentation de la population, cette inflation n’enregistre pas les individus suivis par contrôle judiciaire en milieu ouvert — près d’un quart de million en France, beaucoup plus aux États-Unis! La plupart des pays européens connaissent le même phénomène – sauf le Portugal, l’Allemagne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, pays sociaux-démocrates dont la population pénitentiaire décline ou se stabilise.

Si des deux côtés de l’Atlantique, le terrorisme a brutalisé le droit de punir, limité le libéralisme pénal et militarisé la police  tout en renforçant le césarisme politique, l’inflation punitive a précédé les premiers attentats. Elle s’affirme depuis les années 1970 comme le montre encore l’exemple américain de l’inflation carcérale— 1970 200 000 incarcérés ; 2010, 2.3 millions incarcérés, auxquelles s’ajoutent 7 millions de personnes sous régime probatoire (probation), essentiellement des noirs et des pauvres (facteur 7).

Populisme pénal

Un double phénomène culturel et politique explique le moment punitif qui n’est pas lié à une augmentation comparable de la criminalité. D’une part, sur un socle de paupérisme croissant qui reproduit les inégalités, l’intolérance sociale plus marquée aux illégalismes, aux incivilités, aux agressions, aux rixes domestiques et aux déviances dénoncées à la police car moins réglées que jadis par la pacification et la sociabilité de proximité. D’autre part, la focalisation des discours et des actions politiques sur les enjeux sécuritaires, creuset du populisme pénal. La sur-médiatisation des faits divers les plus atroces, tendant vers zéro dans la statistique criminelle par rapport à la délinquance routière, est exemplaire de ce moment punitif. Il caractérise aujourd’hui les sociétés libérales où l’État providence recule voire s’effondre. Où aussi, les morales les plus conservatrices et les plus punitives redressent allègrement la tête.

Plutôt les pauvres

Maintes élites politiques durcissent, instrumentalisent voire anticipent les peurs sécuritaires des individus pour en tirer un profit électoral. Preuve récente : en Suisse les campagnes politiques sur le code pénal et la sécurité qui notamment ethnicisaient la criminalité à la veille de votations populaires. Après ses recherches sur la police et la prison, Didier Fassin soulignes l’emballement de ce moment sécuritaire : « L’intolérance sélective de la société et le populismes pénal des politiques se répondent » dans un contexte de crise économique et de crise sociale de la représentation démocratique. Paradoxe du moment punitif : les classes populaires sont plus touchées que les « catégories dominantes ». Le vol d’usage ou de nécessité est plus durement réprimé que la fraude fiscale, la malversation financière, le crime écologique ou encore la spéculation éhontée sur les matières premières ou l’habitat urbain.

Prédation économique

Le moment punitif entraine le durcissement des rapports sociaux dans un monde livré à l’ultralibéralisme de l’économie prédatrice. Permettant à la police d’empiéter sur la justice, valorisant la rétribution sur la réparation, remplissant les prisons pour montrer le succès de la guerre policière contre le crime, le moment punitif en est certainement la condition sine qua non la plus visible. Dans un monde de ghettoïsation urbaine facilitant les dérives identitaires et la grande vulnérabilité sociale, l’extension du champ répressif  — qui criminalise des délits inédits souvent en les ethnicisant —  et l’alourdissement du régime des sanctions — qui provoque l’inflation carcérale des peines allongées — structure le moment punitif. Celui-ci serait indispensable au régime économique de la dérégulation, à l’hégémonie sociale qui en découle et à la reconstruction des morales conservatrices et puritaines.

Fondements de l’État policier

Selon le journaliste et écrivain américain Chris Hedges, nous sommes arrivés à un tournant particulièrement dangereux. Entremêlé à la guerre contre le terrorisme qui depuis le 11 septembre 2001 rogne les libertés publiques, ajouté au retour de la morale anti-libertaire et anti-humaniste, le moment punitif a « posé les fondements d’un État autoritaire et policier ». Processus « lent et insidieux » qu’une grave crise de la démocratie suffira à instaurer contre la culture politique et l’héritage libéral issu des Lumières émancipatrices et de la tradition juridique des droits de l’Homme.

Des deux côtés de l’Atlantique, de cette société du châtiment accru, entre régimes autoritaire, xénophobe, ultra-nationaliste et hyper-populiste, pourrait résulter une inquiétante dystopie sécuritaire et quasi-totalitaire hostile au libéralisme des institutions démocratiques. Pire, au nom de la démocratie menacée, elle pourrait instaurer une forme radicale d’autoritarisme, de violence politique et de contrôle social sécuritaire comme creuset du nouveau puritanisme moral et de l’hégémonie des prédateurs transnationaux.

 Lectures : Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris, seuil, 2016; Chris Hedges, Entretien avec Christophe Ayad, « Notre démocratie n’est plus qu’une façade », Le Monde, samedi 31 décembre 2016, dimanche 1er janvier 2017, p. 8 (« Quinze ans après le 11 septembre »); Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005.

Voiture piégée : le bombardier des pauvres

Alep, Damas, Kaboul, autres foyers des guerres civiles et des offensives terroristes : les attentats à la voiture piégée ensanglantent les conflits asymétriques. Aujourd’hui revendiqués en Syrie et en Irak par les djihadistes de l’État islamique, ces attentats réalisés aussi avec des camions multiplient les victimes civiles, policières et militaires. De 1992 à 1998, les attentats à la voiture piégée ont provoqué au moins 1050 morts et 12 000 blessés dans 13 villes différentes du monde. Objet de consommation universelle, la voiture devient un vecteur de la terreur aveugle.

Et cela depuis près d’un siècle.

Déflagration sur Manhattan !

Simplicité industrielle. Passage à l’acte tout aussi simple. La voiture piégée est une invention nord-américaine. Sa première utilisation revient à l’anarchiste Mario Buda. En septembre 1920, descendu à Manhattan (New York), l’activiste gare son chariot hippomobile au carrefour encombré de Wall Street et de Broad Street. Il quitte les lieux en y laissant les tracts des « Combattants anarchistes américains ». Vers midi, au cœur de la foule urbaine, éclate le chariot bourré d’explosifs et de ferraille. Déflagration sur Manhattan ! Bâtiments enflammés, toitures effondrées, voitures calcinées, cratère dans la chaussée, canalisations explosées, suffocant nuage de poussière : le bilan matériel et humain est très lourd avec quarante tués et 200 blessés. Joseph P. Kennedy, le père du futur président des U.S.A, échappe de peu à la mort explosive. Mario Buda aurait voulu venger l’arrestation récente des deux anarchistes italiens Sacco et Vanzetti (exécutés en 1927). Ayant échappé à la police, Buda aurait regagné l’Italie. Il y serait devenu un militant fasciste.

Ainsi est né le « bombardier des pauvres ».

Bicyclettes explosives

Camion ou voiture : un banal véhicule empli de dynamite ou de TNT devient une implacable machine à tuer. Elle remplace les vieilles « machines infernales » des anarchistes de la Belle époque ! Après quelques usages plus ou moins réussis, dès 1947 à Haïfa en Palestine sous mandat britannique, le véhicule piégé devient l’arme spécifique de la guérilla urbaine et des conflits civils. Le groupe terroriste Stern, militants nationalistes extrémistes, l’utilise contre les Britanniques et les Palestiniens, qui eux-aussi vont l’adopter en représailles. Le véhicule piégé se répand dans les zones des terribles conflits coloniaux : Saïgon (1952), Alger et Oran (1962), encore Saïgon dès 1970 lorsque le Vietcong piège des … bicyclettes.

Même la Mafia

Dès 1962 à Palerme, la Mafia règle ses comptes avec des Alfa Romeo Giulia explosives. De Belfast en 1972 à Beyrouth dans les années 1980, du Sri Lanka en 1985 à l’Italie et Londres en 1993 ou encore New Delhi en 2001 : la voiture piégée décime les populations captives des conflits nationalistes, religieux, mafieux et ceux aussi de la raison d’État. Dès 2003, avec 500 attentats et 9000 victimes, l’insécurité terroriste de la voiture piégée a culminé en Irak.

Nitrates de la mort

Depuis les années 1920, la technologie de la voiture explosive a beaucoup évoluée. Jusqu’aux années 1970, souvent bricolé, le véhicule piégé est bourré d’explosif militaire ou minier (dynamite, plastic). Or, en août 1970, opposés à la guerre que mènent les U.S.A au Vietnam, quatre étudiants américains font sauter sur le Campus universitaire de Wisconsin un véhicule chargé de nitrate d’ammonium et de nitrate de fioul. D’usage facilité, l’utilisation inédite de produits industriels et d’engrais donne un nouveau souffle à la voiture piégée en milieu urbain. A preuve : le « vendredi sanglant » du 21 juillet 1972 lorsque l’IRA épouvante Belfast avec des véhicules bourrés d’engrais.

La voiture piégée est une terrifiante arme non-conventionnelle dotés d’une puissance destructrice maximale. Le coût du « bombardier du pauvre » est modeste, son impact spectaculaire. En 1995, à Oklahoma City, l’extrémiste Timothy Mc Veigh dépense moins de 5000 dollars pour pulvériser avec une camionnette piégée un immense immeuble fédéral et tuer 168 personnes !

Communication explosive

Hergé, Au pays de l’or noir (1939-1940; 1950). © Casterman. L’essence falsifiée : voiture piégée parfaite. 

La voiture piégée est un moyen de communication qui fait du bruit. La préparation de l’attentat est rudimentaire, notamment avec un téléphone cellulaire ou un chauffeur suicidaire. Les foules immenses et mobiles des métropoles vulnérables constituent une cible de choix pour les activistes de la voiture piégée. En outre, après l’explosion, la scène du carnage livre très peu d’indices.

Multiplication des conflits non conventionnels et globalisation du messianisme terroriste qui frappe aveuglément : contexte désespérant de l’apocalypse motorisée qui pourrait être promue à un terrifiant avenir. Devenu un événement mondialement médiatisé, le massacre au camion lors du 14 juillet à Nice l’a montré : contre les « bombardiers du pauvre » la réponse sécuritaire semble être souvent en retard d’un tour sur le passage à l’acte. Sa simplicité stupéfiante est à la hauteur de l’épouvante dévastatrice qui en résulte.

Exemplaire  : Mike Davis, Petite histoire de la voiture piégée, Paris, édition Zones (2007).

Le bruit de la souffrance

the-tocsin-of-liberty-by-currier-ives-980x775Pendant longtemps, avant les sirènes électriques, le lourd tocsin résonnait dans les nuées pour signaler le danger du feu, de l’épidémie, de la mort, de l’invasion ou de la guerre. Le bruit campanaire rimait avec le danger social. Il s’opposait au silence pacifié. Or, le poète Paul Valéry disait : « Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre » (Tel quel, 1960). Écouter le silence pour entendre le réel : belle injonction poétique qui semble être d’un autre temps.

Aujourd’hui, le tintamarre du monde empêche cette hygiène intellectuelle. Il sature nos sens. Il nous assourdit. Il nous empêche d’écouter le silence invisible et réparateur d’humanité.

Ce tapage qui s’amplifie est bien évidemment celui d’une souffrance collective, individuelle et globale en pleine croissance. Elle est alarmante par le désarroi humain qu’elle recèle. Elle est terrifiante aussi. Ses échos plus ou moins déformés résonnent, loin du réel, dans les sociétés nanties, volontiers chuchoteuses, haïssant les cris, soucieuses de préserver l’acquis des sécurités. Entre apocalypse et farce absurde, cette pétarade peut conduire à la perte générale de sens. Tout tapage  complique la mise en sens critique du réel. Tout tapage brouille l’histoire comme le font les rumeurs alarmantes que flatte la populisme sécuritaire.

Trop plein sonore

Le bruit est devenu terreur. Il répercute la grande épouvante contemporaine. Râles des damnés affamés, crépitation répétée des assassinats de masse organisés par la nébuleuse terroriste contre des civils désarmés, canonnades et bombardements au Proche-Orient qu’emplissent les détonations des lignes de front et des effondrements de ruines, hurlements effarés des naufrages en Méditerranée où sombrent des esquifs de fortune couverts de réfugiés hagards avec les cris des noyés glissant épouvantés dans les abysses silencieux, clameurs des émigrés qui buttent sur les murs barbelés de la honte en Europe que protègent les charges policières, vociférations des xénophobes qui les fustigent haineusement, tollés s’élevant des camps “humanitaires”, sanglots des enfants otages du mal orchestré par les adultes, cris de colère en France et ailleurs contre l’austérité, ouragans et tempêtes du réchauffement climatique, chuchotements des Panama Papers où gisent les noms de ceux qui réclament à corps et à cri l’austérité tout en camouflant leurs richesses : le vacarme mondial résonne comme la dissonance planétaire. La dissonance sociale et politique de sa gouvernance. La saturation du scandale dans le sens d’un trop plein sonore. Le bruit ravageur aussi d’une histoire naturelle de notre planète bleue épuisée.

La parole du silence

L’aubade globale du mal tonitruant ressemble à la mélopée d’innombrables dysfonctionnements que la mondialisation généralise faute de pouvoir les juguler. À sotto voce ou à pleine voix, en contre-point, le chahut envahissant invite urgemment au silence méditatif, voire accusateur.  Cette sérénité nécessaire à la reconstruction critique mais que que fracasse la médiatisation quotidienne des horreurs répétées de l’histoire des fanatiques ou des prédateurs de tous les bords.

Cette pause sonore pourrait instaurer la récupération du sens qu’il faut donner aux choses. En résulteraient certainement la salutaire mise à distance icarienne pour un meilleur point de vue  et la possibilité de prendre plus de temps pour mieux expliquer à nos enfants ce que cache le tintamarre mondial, afin qu’il ne les laisse pas abasourdis. Ce silence est un ingrédient essentiel de la capacité réactive qui humanise chacun.

Est-il souhaitable de renouer avec le silence du recueillement spirituel ou laïc ? Peut-on faire entendre la “parole du silence” réprobateur contre le tintamarre du monde pour en épuiser les causes en réarmant la parole juste ? Aristote avait peut-être raison : tout silence peut porter en lui sa récompense… de justice ! 

En hommage libre, fraternel et trop bref à un livre très innovant : Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel (204 p.), 2016.

Terrorisme : armer la parole

 

« Quand surgit la véritable violence, avec sa bande-son et sa bande-image, ses sacrificateurs et ses victimes, ses appels et ses harangues, son horreur et son étrange héroïsme, ses idéaux et ses prestiges, se crée un trouble de dénomination : nous sommes privés de mots exacts pour la dire et réduits à user d’un glossaire dévalué, face au défi insupportable de cette nouvelle violence, qui nous paraît donc un « retour » à la barbarie, à l’état de nature des « sauvages » d’avant le contrat social […]. Le discours public retombe sur la solution de facilité : l’hostilité neuve, innommable du djihadisme et du Califat n’appartient ni à notre Temps, ni à notre Espace ». Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, 2015, p. 227.

 

 La violence démocratique

Depuis la première grande offensive terroriste du XXIe siècle contre la société civile (New York, Twin Towers, 2001), la réponse politique au terrorisme de masse reste celle de l’État sécuritaire avec des catégories d’explication classique. Les spécialistes évoquent volontiers les lois d’urgence antiterroristes dont le Patriot act nord-américain est exemplaire. Un scénario qui n’est pas achevé.

Symptôme de la mondialisation qui affaiblit la souveraineté étatique, l’internationalisation du terrorisme brise les frontières juridiques et politiques. L’offensive armée unifie dans la défense les territoires qu’elle vise dans un village planétaire confronté au même problème du mal et de la violence aveugle. Celle qui frappe avant tout les civils.

D’une tuerie publique à l’autre, la nébuleuse terroriste marque progressivement des points contre la démocratie dont les territoires s’étendent lentement depuis le XIXe siècle. Le régime démocratique est sommé par la violence de limiter (ou de reconsidérer) les droits et les libertés. Il s’agit d’assurer la sécurité des personnes dans les fluides démocratiques de la modernité sociale – habitat, travail, motorisation excessive, transports ferroviaires et aériens, loisirs.

Police ou armée?

Police ou armée : un nouveau nœud gordien se dessine à l’horizon des États démocratiques. En effet, la politique sécuritaire transforme en profondeur les conceptions classiques des pratiques policières. Elle en mine les usages traditionnels. Elle dénature la conception libérale du maintien de l’ordre sous l’État de droit. L’ancien impératif de neutraliser sans tuer s’efface devant celui de la neutralisation létale selon Le Monde du 14 mars 2016 (« on glisse d’une conception où l’on maintenait à distance des manifestants à une conception où l’on vise ces manifestants »). Aujourd’hui, dans les grands pays comme les États-Unis et la France, la militarisation croissante des forces de police — progressivement équipées d’armes et de munitions de guerre — est une nouvelle donne de la société démocratique. Figure éponyme du film d’anticipation politique sorti en 1987, RoboCop va-t-il devenir progressivement la figure coutumière des espaces urbains soumis à l’État sécuritaire ?

Le monopole étatique de la violence légale doit arrêter le terrorisme selon le cadre constitutionnel non modifiable dans l’urgence. S’y ajoute un autre combat légitime. Celui qui arme les paroles et équipe les rhétoriques contre la propagande terroriste. Le combat de persuasion qu’il faut mener débute à peine.

Les armes aiment la parole

L’offensive terroriste est aussi celle du discours politique. Les armes aiment la parole. Proclamation, récits, mises en scène (notamment des exécutions capitales dans l’économie archaïque du supplice public), photographies, vidéos : la guerre planétaire de la mondialisation terroriste est idéologique. Le salafisme djihadiste et le Califat, son institution armée, mènent la guerre médiatique (une bataille de communication) de la propagande. La mobilité virtuelle du Califat excède pour l’instant sa mobilité géographique.

Saisir et combattre les vitupérations de la propagande djihadiste oblige à la prendre au sérieux. Il faut déconstruire l’imaginaire social, politique et confessionnel que répand le Califat numérique pour universaliser son nomos de la haine (territoire mental et géographique). Le Califat est une forme inédite du politique menée par une « belligérance totale ». En suscitant l’hostilité, elle provoque son incompréhension analytique hors des catégories d’opposition de la civilisation à la barbarie. Le partisan du Califat, déjà actif sur notre sol national, prépare une « attaque de guérilla politique ».

Mentalement désarmés

Grande question : pourquoi sommes-nous mentalement désarmés face aux partisans du Califat avançant masqués dans les territoires à libérer avec cette nouvelle « guerre subversive » ? Désarmés au point de ressortir les vieilles lunes culturalistes, notamment les « explications amorphes » de la causalité religieuse, de la déliquescence du lien social et de l’agression des « croisés » occidentaux ?

L’hostilité du terrorisme islamique califal est polymorphe et illimitée. Comme le faisait l’hitlérisme dans les années 1930 en plaçant la race au-dessus des nationalismes, le Califat politique — comme État d’exception— absolutise la guerre subversive en l’activant hors du territoire califal et en l’inscrivant sous l’élan libérateur de la mondialisation qu’accélère l’économie. Planétaire, la guerre de conquête politique s’émancipe des règles ancestrales du droit international (ancien droit des gens). Le nouveau territoire du terroriste est celui de la Terre toute entière : l’ennemi mécréant est universel.

Contre le « totalitarisme nouveau » de l’« islam propagandiste », une nouvelle rhétorique politique s’impose. Celle du murmure démocratique, qui censure toute parole « bénignement offensante » au nom du relativisme socio-culturel et de l’égalitarisme, est devenue caduque. Il faut retrouver la force rhétorique des grands moments de l’histoire politique de la démocratie en guerre. Pour coexister belliqueusement avec l’ennemi, il faut parler contre (et avec) le Califat et les « maîtres du djihadisme ». La nouvelle arme rhétorique pour le contrecarrer sur les terrains de l’engagement et de la persuasion reste peut-être à inventer hors des catégories les plus convenues de notre désarmement mental.

Deux lectures très innovantes :

Jenny Raflik, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Paris, Gallimard (Bibliothèque des Sciences humaines), 2016 (416 p.). Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, Paris, lemieux éditeur, 2015 (262 p.).

 

 

Mise en œuvre de la peur !

La votation de ce weekend sur l’initiative dite de « mise en œuvre » (“pour le renvoi effectif des étrangers criminels”) illustre le récidivisme du populisme pénal cher à l’UDC. Le souverain suisse s’exprime encore et toujours dans le climat passionnel de la peur insécuritaire. Des statistiques judiciaires mal établies écrasent le débat public. La précarité économique écrase les plus démunis à qui est vendue l’idée de la prospérité liée à l’expulsion des étrangers (“Comité pour le sauvetage de la place industrielle suisse”).

Indigne de l’État de droit

Le même registre moral de la peur a marqué les votes antérieurs sur le régime de la perpétuité réelle, sur l’imprescriptibilité des crimes sexuels, ainsi que sur la récente tentative anachronique de réintroduire en Suisse la peine capitale (été 2010). Ce climat mine en Suisse l’avenir du droit égal pour chacun dans les libertés et les obligations. En divisant l’opinion publique sur le sort des justiciables non-nationaux, cette initiative viole le principe supérieur de la libre-circulation des individus en Europe auquel souscrit l’État fédéral. Elle brise l’universalité du droit, impératif de la société démocratique. Elle légitime dangereusement un régime pénal différencié pour des crimes identiques commis par des « Suisses » et des « étrangers ». Il s’agit là moins d’une « double peine », que de deux modalités du pénal mises en concurrence dans un climat de haine sociale.

Ce scénario juridique est indigne de l’État de droit au XXIe siècle. L’initiative UDC sur la mise en œuvre pour expulser les criminels non nationaux ouvre le piège fatal de la justice pénale à composante communautaire ! On pourrait dans la foulée imaginer des sanctions confessionnelles. Expulsion des criminels catholiques hors des cantons à majorité protestante ; idem pour les délinquants protestants hors des cantons à majorité catholique. Suivra vite le sort pénal des juifs, des bouddhistes, des musulmans, des animistes et des athées ! De facto, quoiqu’en disent les politiciens de tous les bords qui tentent de limiter bien tardivement les pots cassés du populisme pénal qu’ils n’ont pas su combattre, voire ont attisé, le vote à venir ramène la Suisse à l’Ancien régime des délits et des peines.

Archaïsme pénal

L’initiative mise en œuvre nous ramène à un régime pénal obsolète d’avant l’État de droit. Le régime de l’arbitraire qui a prévalu en Europe continentale de la fin du Moyen âge à la Révolution. Le régime des particularismes sociaux et juridiques pour différencier la sanction pénale du prêtre de la peine de l’aristocrate et du roturier, celle aussi du bourgeois ou du paysan. Le régime archaïque de l’infamie sociale que les réformateurs des Lumières comme Beccaria ou Voltaire ont combattu au nom de la modernité, du libéralisme, de l’humanisme et de l’égalité devant le droit. L’initiative de l’UDC fait écho aux mécanismes d’ostracisme de la Terreur  qui désignait le coupable comme l’« ennemi » social indigne du corps de la Nation, et punissables de sanctions extrêmes, comme les noyades collectives de Nantes ou les grandes charrettes de la guillotine. Il y a un vestige du terrorisme juridique des années 1793-1794 dans l’initiative sur la mise en œuvre contre les étrangers coupables d’un crime en Suisse. Peut-on imaginer de bannir dans son pays d’origine un terroriste ayant commis une tuerie de masse dans une ville d’Europe sans rendre des comptes à la justice et aux victimes ? Peut-on ainsi concevoir que l’État pénal capitule dans sa mission régalienne que ronge le populisme pénal ? 

Une incitative qui ressuscite le vieux bannissement en usage sous l’Ancien régime ! Exil des non-citoyens frappés d’atimie à Athènes, pèlerinage expiatoire au Moyen âge du chrétien pécheur, le bannissement s’affirme comme une peine en soi dès le XVIe siècle. Juste avant la peine capitale et les galères où près d’un condamné sur deux y meurt d’épuisement, le bannissement est lié à la montée en puissance de l’État moderne souverain sur un territoire unifié dans le puzzle des souverainetés en Europe. Au terme d’un procès en « grand criminel », le bannissement perpétuel ou « à temps » (5, 10, 15, 20 ans) veut « purger » le pays ou la cité de ceux que sous l’Ancien Régime la justice estime « irrécupérables ». Irrécupérables, mais pas assez pour être exécutés par la corde ou sur la roue.

Bannir sans juger

Le bannissement est une brutale mesure d’élimination sociale sans finalité réparatrice. Disparue au début du XIXe siècle, cette peine s’ajoute à la confiscation des biens matériels du banni. Incarcéré durant le procès, jugé et condamné, marqué au fer chaud (« v » pour voleur ; « vv » pour voleur récidiviste, etc.), le justiciable est ensuite transféré manu militari sur les frontières de la juridiction qui le bannit. Débarrassé de ses fers, il est littéralement envoyé se faire pendre ailleurs, quelque soit le crime commis ! Sous l’Ancien Régime, le bannissement est une « école du crime ». Désocialisé par l’arrachement communautaire, devenu infâme par la cicatrice pénale de la marque ardente, le banni est placé dans l’impasse sociale de la récidive. De nouveaux crimes lui offrent alors ce que la société ne peut plus lui donner en le mettant hors du lien social.

Or, comme le déplorent avec Beccaria les juristes progressistes de la fin du XVIIIe siècle hostiles au bannissement comme école du crime et comme sanction sans finalité correctrice, l’exil pénal plonge l’individu dans la mort civile. Cette mort juridique est incompatible avec les deux éléments du contrat social sous l’État de droit : la responsabilité individuelle du crime commis qui légitime la peine subie dans le ressort juridique de l’infraction;  la dignité du justiciable devenu criminel que punira une peine identique pour chacun. Toute autre voie est pernicieuse. Toute autre voie est fatale pour les principes d’équité et d’égalité qui fondent et légalisent le droit moderne. Renvoyer l’étranger auteur d’un délit dans son pays natal pour qu’il aille se faire pendre ailleurs illustre l’arrogance de l’État qui légitimerait la forme moderne du bannissement archaïque. L’exil pénal devient le déversoir social d’individus renvoyés chez eux après avoir commis un crime en Suisse, lequel est répressible selon le code pénal qui en vigueur. Principe universel depuis le droit romain !

Démagogie et vindicte

À continuer d’écouter les démagogues de la justice criminelle, à continuer de briser les acquis de la modernité pénale nés avec les principes démocratiques et libéraux des Lumières et de la Révolution qui depuis 1848 inspirent la législation fédérale, la Suisse prend un risque. Celui de devenir un nouveau musée au cœur d’une Europe qui se veut libérale. Le musée de l’archaïsme pénal. Mais aussi de l’archaïsme politique, tant que des objets universels et essentiels aux libertés individuelles comme ceux du droit seront livrés à la démagogie sécuritaire, à l’insécurité du présentisme et à la vindicte sociale qui aveuglent le souverain. Il est temps de repenser les objets soumis à l’exercice illimité de la souveraineté populaire pour le soustraire à la démagogie sécuritaire des populistes du pénal !

A lire: Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005

Le traquenard du terrorisme

Théofascisme ?

Outre son déprimant cortège de souffrances physiques et morales, l’offensive terroriste contre les populations civiles de l’Europe démocratique (ainsi que d’autres régions du monde, dont la Syrie, l’Irak, la Tunisie, la Turquie ou encore le Nigeria et le Cameroun) aboutit lentement à l’objectif autoritaire que vise la stratégie de l’effroi. Partout, marche vers l’État sécuritaire, on constate le renforcement des pouvoirs de la police avec une potentielle mise à l’écart de la justice – comme le déplorent ce jeudi 14 janvier les Magistrats de la Cour de cassation en France. Partout, dans des sociétés jusque là globalement apaisées et sans ennemi déclaré, des législations de la peur tentent, au mieux, de prévenir le passage à l’acte des tueurs qui massacrent au nom de Dieu, de leur haine des sociétés libérales et multi-confessionnelles. Ces adeptes du « théofascisme », pour le psychanalyste Roland Gori*, obéissent à une culture fanatique de la violence aveugle fondée sur l’effacement de la pitié, l’apologie de la cruauté et le massacre aveugle d’individus désarmés. Viva la Muerte ! À bas la démocratie !

Selon le juge italien Guido Raimondi, nouveau président de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) le « terrorisme met en danger le socle de la démocratie ». Celui juridique sur lequel repose l’Europe pratiquement en paix depuis bientôt 70 ans, à l’exception de la guerre d’ex-Yougoslavie. Face à la nébuleuse du mal, motivé par la vulnérabilité des sociétés urbaines, l’angoisse collective et le populisme sécuritaire, l’État de droit pourrait déroger de plus en plus au « noyau dur des garanties de droits de l’homme, comme le droit à la vie, l’interdiction de la torture et des traitements dégradants, ou l’interdiction de la peine de mort ». L’état d’urgence inscrit dans la Constitution et la déchéance de la nationalité constituent, paradoxalement, le traquenard antidémocratique du terrorisme (peut-être sa fatale victoire) qui aujourd’hui piège la France et qui demain pourrait être dans un régime autoritaire une arme létale contre les libertés.

Restreindre la souveraineté populaire sur le pénal

Risquant d’être plébiscitée par un fort consensus social en raison du contexte de la stratégie de l’effroi, la deuxième initiative de l’UDC pour l’expulsion des criminels étrangers (votation populaire le 22 février 2016 : «Pour le renvoi effectif des étrangers criminels (initiative de mise en œuvre)») obligerait l’application immédiate des dispositions de la première initiative du 28 novembre 2010 qui instaure un régime pénal selon l’origine nationale et un retour archaïque au bannissement de l’Ancien régime. Parti récidiviste du populisme pénal, champion autoritaire de l’alarmisme sécuritaire qui envenime la culture politique démocratique, l’UDC veut fautivement et de facto remplacer les juges par la vindicte punitive de la vox populi  favorable à l’expulsion immédiate des délinquants petits et grands d’origine non suisse. Non seulement cette initiative qui flatte l’émoi collectif contrevient aux engagements internationaux de la Suisse, mais elle instaure l’insécurité juridique en disqualifiant la proportionnalité de la peine, le travail des juges et l’action parlementaire. S’y ajoute l’amalgame moral entre les diverses formes de criminalité de droit commun et la dangerosité extrême du terrorisme. Il serait peut-être temps de restreindre la souveraineté populaire sur le champ du pénal.

La « démocratie sécuritaire » peut-elle endiguer la montée du mal intégriste ? Comment agir politiquement pour renverser la peur et l’inscrire durablement dans le camp de ceux qui désignent les Européens comme les ennemis à abattre ? La guerre sur le terrain des coordonnateurs politiques du terrorisme sera-t-elle la prochaine réplique à la stratégie de l’effroi ? Reconstruire la sécurité collective et individuelle dans le cadre de la société libérale et de l’État de droit n’est pas le moindre des défis politiques et géo-politiques à l’horizon de 2016 pour la démocratie pacifiée. Et cela, sans attiser le désarroi collectif par l’insécurité juridique et les clivages xénophobes.

* « La crise des valeurs favorise les théofascismes », Le Monde, Culture et Idées, samedi 2-Dimanche 3 –Lundi 4 janvier 2016, p. 7.


Photo: Douaniers suisses à  Bardonnex – Keystone

Université: pour une culture politique de l’humanisme.

 

 

 

Aujourd’hui, l’université comme le système scolaire obligatoire, sont la cible d’une politique de la dégradation institutionnelle. Certains politiciens et experts économistes méprisent les sciences humaines qui sont au cœur de la modernité éducative et universitaire. Ils menacent ainsi les fondements démocratiques de la fabrication des savoirs dont notre monde déboussolé a besoin.

L’effet de vérité

Dans notre société que blessent les violences économique, politique et climatique, le progrès moral et les repères face au désenchantement collectif dépendent de l’autorité forte des sciences humaines. Elles sont la mémoire des droits sociaux, de la perfectibilité humaine et des conflits de l’histoire qui ont forgé notre monde.

Dans leur langage universel, la littérature, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie disent notre dette au passé et nos engagements pour demain. En décryptant les nouvelles mythologies inégalitaires de l’ultralibéralisme et du sécuritaire, en montrant que nulle richesse sociale ou matérielle ne peut être produite contre l’individu, elles prouvent qu’aucune société ne peut être abandonnée aux forces économiques et politiques qui bafouent l’héritage de l’humanisme en voulant réguler la société selon les impératifs idéologiques du marché et de l’équilibre budgétaire.

Contre la posture d’autorité de l’économie qui intimide pour accroître ses profits, les sciences humaines répondront par l’effet de vérité des hypothèses et du plausible. Liées par nature aux institutions de santé, de justice et d’éducation (trois richesses inestimables de l’État démocratique), elles éclairent les horizons d’attente collectifs et attisent l’intelligence sociale, dont l’appétit de la lecture, le goût de la discussion, l’obligation critique et l’effort synthétique.

Contre le fanatisme

Au-delà de leurs objets et de leur méthodologie, les sciences humaines constituent les savoirs et les compétences indispensables au lien social dans la réciprocité du respect identitaire. Magistère dont l’actualité est particulièrement brûlante depuis la guerre que la nébuleuse terroriste et obscurantiste mène contre notre mode de vie démocratique en assassinant notamment des intellectuels parmi la masse des innocents massacrés et en broyant les joyaux culturels des civilisations (1). L’éducation humaniste reste la meilleure façon d’endiguer le fanatisme homicide et la barbarie culturelle ! Appelant à “tuer” des enseignants “mécréants” et “pervers” (Le Monde, 5 décembre 2015), l’État islamique guerroie contre la tradition humaniste de l’esprit critique.

Les sciences humaines irriguent l’université au-delà de la fracture institutionnelle des disciplines et des facultés. Elles garantissent la tradition académique comme espace qui lie le savoir gratuit aux connaissances ancrées dans les défis du présent – un espace où la flânerie intellectuelle n’est pas un crime de lèse-majesté. Dans un pays comme la Suisse  privé de toute richesse hors du tertiaire, l’université d’aujourd’hui comme garantie d’un État moderne reste avec le système scolaire (obligatoire, post-obligatoire) et les apprentissages professionnels l’ossature de la société démocratique et le poumon de l’économie nationale. Quiconque nie cette évidence ne comprend rien à notre singularité socio-culturelle face aux défis de demain.

Le contrat égalitaire de l’éducation publique

L’université est solidaire du « contrat égalitaire » que présuppose toute éducation publique dans le temps long de la réflexion, contre l’écume des modes consuméristes et des démagogies politiciennes. Avec la spécificité des études littéraires, de la philosophie, de l’histoire sociale ou des idées, du droit, de la théologie, l’université combat l’amnésie culturelle qui induit l’intolérance identitaire, le racisme et le discours politique dépourvu de tout fondement éthique. Les sciences humaines et exactes ne peuvent que s’allier dans l’université forte de ses moyens pour promouvoir les savoirs et les connaissances sur lesquels s’appuie un développement social égalitaire. L’Alma mater vit de l’impératif humaniste – « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » – qui n’est pas réservé aux académies en Utopie. En formant les citoyens libres et les cadres éclairés de la société, l’académie leur apprend à penser la dimension humaine du lien social. Solidaire avec les institutions d’éducation non universitaires, de santé et de développement pour le progrès social, elle outille intellectuellement les individus pour questionner l’avenir des sociétés, étudier leur passé et concevoir leur imaginaire. Elle permet de penser le choix des politiques culturelles, éthiques et économiques qu’une société démocratique privilégie si elle veut effacer la précarité sociale au lieu de l’accroître.

Le temps long de la pensée critique

Matrice des sciences humaines, l’histoire, comme l’écrivait l’immense Georges Orwell (1903-1950) dans 1984 est un « palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que nécessaire ». À l’instar de l’histoire, les sciences humaines affrontent les menaces budgétaires et les politiques populistes qui vont en précariser les moyens et les périmètres institutionnels, tout en démoralisant les étudiants. Enfants des sociétés démocratiques, les spécialistes en sciences humaines donnent du sens au passé et au présent. Ils ne sont pas des experts qui travaillent dans l’urgence médicale, pénale ou boursière. Souvent marqués par des actualités dramatiques (guerre, précarité, totalitarisme, terrorisme), les grands livres en sciences humaines publiés depuis un siècle résultent d’enseignements universitaires, dans la longue durée de la réflexion, par des enquêtes sur le terrain, en archives, en bibliothèques et aujourd’hui sur la toile. A l’instar du temps scolaire, le temps académique est un temps long et coûteux comme celui de la démocratie : tel est le prix social de la connaissance indispensable à rendre les individus autonomes et créatifs.

Les sciences humaines ne sont pas vouées à étudier le passé à l’aune du présent, car elles forgent la conscience critique des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Pivot de l’éducation publique qui autonomise les enfants, elles sont dépositaires du capital social et symbolique qui permet à une société de tenir debout. Leur responsabilité morale est donc élevée, comme le seront les moyens de chaque enseignant qui participe à la chaîne démocratique de l’éducation obligatoire, post obligatoire et universitaire. Toute politique niant ces évidences est suicidaire et ruine l’avenir des institutions d’éducation publique.

Armer la démocratie

Anthropologues, archéologues, juristes, théologiens, historiens, littéraires, philosophes, politologues, psychologues, sociologues, enseignants, chercheurs : unissez-vous avec les autres collègues de l’université! Il s’agit d’ouvrir  un front commun de résistance humaniste avec les enseignants de l’éducation publique obligatoire et post-obligatoire. Partout où cela est possible. La menace politique et budgétaire qui pèse aujourd’hui sur les systèmes d’éducation et les sciences humaines qui en sont la matrice doivent unir dans la légitime défense spirituelle les savants, les enseignants et les intellectuels pour riposter démocratiquement à l’offensive obscurantiste contre l’école, l’éducation, la culture et l’université. Ni l’école ni l’université ne sont des entreprises privées. Elles ne peuvent pas appartenir à celles et à ceux qui aujourd’hui en fragilisent la destinée en jouant aux apprentis sorciers. Seule la société est dépositaire de ses institutions d’éducation qui doivent perdurer pour les générations futures.

Les sciences humaines éduquent les individus dont le monde de demain aura besoin. Elles forgent aussi nos rêves fraternels pour un monde meilleur. Les valeurs de l’humanisme critique, comme fondement de l’enseignement, sont les ingrédients du bien social et de la modernité démocratique. L’école et l’université en restent les pivots essentiels, n’en déplaise aux fanatiques obscurantistes. Unies, elles fabriquent les savoirs pour la défense même de la démocratie. En affaiblissant l’éducation publique, on désarme l’État démocratique, à l’instar de la guerre totale qui brise l’esprit par l’anéantissement des bibliothèques.

Avec Fabrice Brandli, UNIGE

  1. Paul Veyne, Palmyre. L’irremplaçable, Paris, Albin Michel, 2015.

Stratégie de l’effroi

patrouille-sécuritaire

Le terrorisme et la loi : la magistrale conférence donnée le 11 novembre, dans le cadre des Rencontres internationales de Genève devant 1500 personnes, par l’ancien garde des sceaux Robert Badinter prend aujourd’hui une singulière et éprouvante actualité. Avec hauteur et solennité, entre magistrat et tribun démocrate, après avoir souligné l’évolution du terrorisme ciblé (contre les fonctionnaires militaires, policiers, judiciaires et civils de l’appareil d’État) vers le terrorisme aveugle et collectif (masse des civils), Robert Badinter a rappelé une double évidence. Premièrement : la riposte au terrorisme ne peut que résider dans la vigilance et l’autorité forte de l’État de droit. Autorité forte ! À l’inverse, la juridiction d’exception est le piège liberticide que nous tend la nébuleuse terroriste. Cette idéologie de la mort en action qui métastase le corps social et mine le régime démocratique. Deuxièmement : le terrorisme est devenu une probabilité croissante dans les sociétés ouvertes et libérales que vomissent les adeptes de l’âge de fer. Vous « vivrez longtemps avec le terrorisme ! », a conclu lucidement Robert Badinter. Prenons acte !

Mass murder

Treize novembre, vendredi soir, dans la même ville, à la même heure, des individus paisibles croisent des tueurs déterminés qui les massacrent froidement. Du stade de France aux rues peuplées des 10e et 11e arrondissements, la tuerie de masse (« mass murder »), qui a endeuillé Paris, fait écho à celle de janvier 2015. Il s’agissait alors de liquider les héritiers libertaires de mai 1968. Maintenant il s’agit de plonger dans l’effroi la génération hédoniste des villes multiculturelles et cosmopolites (au moins 19 nationalités parmi les victimes) qui refusent l’intégrisme au nom de la diversité et de la liberté dans les relations humaines.

Le bain de sang du 13 novembre montre l’implacabilité de l’hyper violence de la guérilla urbaine. Sa nature imparable aussi, puisque la sécurité absolue est impossible dans les mégalopoles contemporaines. Il suffit de prendre un train à grande vitesse à une heure de pointe pour mesurer la potentielle vulnérabilité des gares : le risque zéro est utopique. Jailli de n’importe où, frappant froidement à l’improviste, évitant la confrontation directe avec les forces de l’ordre policières et militaires, tirant parti d’une connaissance fine du tissu urbain visé, l’action directe des tueurs en bande vise les points les plus vulnérables de nos villes aux sociabilités ouvertes – sportives, culturelles, fraternelles, festives, consuméristes.

Le feu nourri de la haine

Feu roulant sur les terrasses remplies de consommateurs,  liquidation haineuse du public juvénile du Bataclan (salle de spectacle) emporté par le rock californien : les méthodes des exécuteurs collectifs ressemblent aux tueries perpétrées par les commandos de la mort des régimes fascistes. La lâcheté est l’équation fondamentale du massacre urbain. La dysmétrie du passage en est la signature vile: des armes de guerre contre des corps désarmés, de l’acharnement contre des femmes et des hommes terrassés au sol. S’y ajoutent la fuite des assassins mais aussi leur anéantissement dans l’apocalypse meurtrière de l’auto-explosion (comment s’élabore un tel fanatisme ?). La scène du crime est une scène de massacre collectif couverte de centaines de douilles d’armes automatiques. Aveuglés par la haine, les meurtriers tirent à feu roulant. Inlassablement, en tenant le coup du meurtre de masse.

Se recueillir

Apresle 13NOvembre2015 (9)

Manifestations solennelles, recueillement et minutes de silence confortent évidemment notre fraternité humaine, religieuse et citoyenne avec les victimes de la mort planifiée. Rites  de passage émotifs pour surpasser la souffrance et fabriquer le deuil : ces gestes collectifs ou individuels rappellent notre attachement aux valeurs de la vie qu’abominent les mercenaires des massacres collectifs. Mais cela suffit-il ? De couronnes mortuaires en discours politiques solennels sur l’unité nationale, de minutes de silence en indignation émotive, pouvons-nous continuer à assister hébétés à la guérilla urbaine qui monte en force et en intensité ? Pouvons-nous continuer à vivre protégés par des forces policières et militaires en renonçant à nos sociabilités tout en étant plongés dans l’effroi collectif, perceptible hier aux quatre coins de “Paris endeuillé” ? Sommes-nous condamnés à nous incliner  drame après drame sur les traces sanglantes et les dépouilles meurtries du massacre urbain ? Aujourd’hui, des civils décimés, demain peut-être des hôpitaux ou des écoles dans la ligne de mire du terrorisme urbain en ses ramifications transnationales.

Riposter

Le fondamentalisme islamiste est intolérable à l’instar des autres fondamentalismes. Comment riposter à la stratégie de l’effroi ? Certainement pas en revenant sur les vieux refrains culpabilisants et culturalistes de la tolérance, ni en procédant à des amalgames fratricides. Tout revient maintenant sur les politiques nationales de sécurité. Depuis soixante-douze heures, la demande sociale de sécurité est palpable, alors que les forces de l’ordre sont au taquet !

Le défi terroriste est terrible dans sa complexité, notamment pour mettre fin aussi à ses effets  parmi les milliers de femmes, d’enfants et d’hommes qui au Proche-Orient en paient le prix fort.

Nulle réponse simpliste n’est crédible, dont celle des populistes qui font feu de tout bois dans leur volonté de clôturer dans la peur xénophobe nos sociétés multiculturelles, de jouer la carte des divisions fratricides et de dénoncer le “laxisme de la justice”. Si rétorquer démocratiquement à l’hydre du mal reste la priorité politique et juridique sous l’État de droit, il est évident que les prochaines et inévitables répliques terroristes contribueront à renforcer l’autoritarisme et les solutions sécuritaires de l’endiguement policier.

Emplie de la gravité républicaine, l’allocution du lundi 16 novembre de François Hollande devant le Sénat réuni à Versailles frappe par son fléchissement  sécuritaire (évitable ?),  mis encore sous la houlette constitutionnelle de l’État de droit. La guerre juste menée par une large coalition sera-t-elle, in fine, l’arme inéluctable du retour à la sécurité intérieure ? Nul ne peut le prédire. 

Penser

Rétorquer démocratiquement à la stratégie de l’effroi terroriste devrait amener  à évaluer lucidement ce qui, depuis une génération au moins, exclut de la République une génération issue de l’émigration. La génération perdue de l’éducation nationale. La génération renvoyée à l’impasse miséreuse de la ghettoïsation socio-culturelle, de la prolétarisation galopante, du délit de faciès, de l’accumulation des haines identitaires, du chômage incessant et de la survie dans la petite et grande criminalité organisée. Une marginalisation où le radicalisme islamiste enracine, avec une grande détermination politique, son idéologie totalitaire en recrutant, de manière directe ou indirecte, des activistes et des tueurs capables de répandre l’épouvante du terrorisme de masse comme forme supposée de la vengeance historique post-coloniale. Un recrutement de tueur au prix du suicide terroriste dans la haine sociale de tout mode de vie incompatible avec le fondamentalisme. Entre effroi collectif de l’hyper criminalité terroriste  et culture sécuritaire dont les effets politiques sont encore invisibles, nous pourrions vite atteindre une  forme inédite de vulnérabilité démocratique.

“Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur”. Robert Badinter (http://www.liberation.fr/societe/2015/01/07/).

Conférence de Robert Badinter (Rencontres internationales de Genève), 11 novembre 2015:https://mediaserver.unige.ch/fichiers/view/91605