L’ENNEMI INVISIBLE (7). Deuxième vague

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Le voyageur au-dessus de la mer de nuages » par Caspar David Friedrich (1818)

Vague : « masse d’eau qui se soulève et retombe à la surface d’une mer, d’un lac ».

À la une de la plupart des médias : « Les restrictions se multiplient pour éviter une deuxième vague ! ». « Une seconde vague est jugée très probable » (plusieurs titres). « Coronavirus. La crainte mondiale d’une seconde vague de Covid-19 au retour des vacances » (Ouest France, 24 août 2020). Le « spectre d’une seconde vague inquiète la France et l’Italie » (Le Point santé, idem).

Rebond pandémique

Au déclin caniculaire de l’été 2020, avec le retour des vacanciers et des embouteillages urbains, nourrie de statistiques morbides sur les nouveaux cas et la progression des contaminations, la présomption d’un rebond pandémique automnal nommé « deuxième vague » devient ainsi plausible.

Déjà brutalement frappées avant l’été par l’ennemi invisible, plusieurs régions européennes s’y préparent. L’État parie sur la consolidation des dispositifs sanitaires et le renforcement du contrôle frontalier à l’instar de l’Autriche. Ainsi que sur la discipline sociale. Prophylaxie unanime : il faut resserrer la vis des libertés individuelles pour endiguer la deuxième vague des contaminations et la propagation interpersonnelle de Covid-19, cet ennemi invisible qui visibilise le déni individuel ou l’effroi collectif.

D’une vague à l’autre

Deuxième vague : intéressant euphémisme naturaliste ! Comme la vague de froid hivernale, comme la vague de chaud estivale. Fatalisme saisonnier.

« Nouvelle vague » aurait convenu, mais trop cinématographique, trop filmique. Et puis, face à l’armée des ombres, nous sommes toujours sur la jetée. À caresser le genou de Claire. Nous ne sommes pas encore à bout de souffle, ni captifs du cercle rouge, ni de l’ascenseur pour l’échafaud ou d’Alphaville avec le privé-philosophe Lemmy Caution. Il faut vivre sa vie, faire les 400 coups, accompagner encore Pauline à la plage ! Que la bête infectieuse meure ! Playtime !

Noli me tangere Covid-19 !

Il est vrai que « vague d’assaut » aurait tout aussi convenu, quoique assez belliciste.

« Vague d’assaut » répercute l’horreur de la Première Guerre mondiale durant laquelle se forge le néologisme militaire du conflit total. Peut-on ramener le second acte pandémique à la « succession de lignes de combattants » ? Ceux qui inlassablement jaillissent des tranchées adverses en vagues d’assaut réciproques. Ceux qui chargent l’ennemi d’en face sous l’ondée d’obus avant de mourir dans la boue comme la vague qui agonise sur la plage.

« Vague de fond » était aussi un bon candidat à la métaphore pandémique. Or, son sens de raz-de-marée intellectuel ou idéologique le disqualifie. Car il s’apparente au mouvement d’opinion qui déferle irrésistiblement dans la société comme un raz-de-marée hostile ou favorable à un projet, à un individu ou à une idée.

Littoral

Donc : deuxième vague !

La judicieuse rhétorique maritime du retour pandémique réverbère paradoxalement le loisir balnéaire, la joie vacancière, le bonheur du congé payé et la performance du surfeur athlétique ou du nageur chevronné. Un bon crawleur échappe au ressac atlantique. Inondé, il en ressort tout ragaillardi. Prêt à une nouvelle joute maritime. On rigole à la plage en sautant dans les rouleaux océaniques de la première et de la seconde vague ! On en redemande, surtout les enfants. On fait les guignols dans l’eau vive qui nous renverse joyeusement cul par-dessus tête, le slip de bain rempli de sable. Le souffle coupé. Le rire vers les beaux nuages qui passent au loin. Même félicité lorsque la seconde vague détruit le château de sable dont les vestiges filent dans les vaguelettes vers la mer toujours recommencée.

Autre vague, évidemment, que celle dévastatrice du tsunami océanique et tropical où s’abîme un monde littoral ou insulaire.

Le salut lustral

Face à la deuxième vague, un peu partout, avec des styles et des usages diversifiés, entre consensus et refus, s’instaure la culture sociale de la distanciation publique et de l’endiguement pandémique. Celle du masque chirurgical ou de tissu contre les postillons infectés, ces nouveaux miasmes invisibles de la mort dans l’imaginaire social et la réalité pathologique. La culture du masque est ancestrale. Ses racines sont pourtant moins hygiénistes que sacrales ou carnavalesques. Son imaginaire contemporain recoupe impunité et   force : grand criminel, super héros. Fantômas et Batman. Il faudra y revenir !

Une culture aussi des nouveaux gestes « barrières », dont celui du « rince-main » à l’accès des lieux publics devenus des sas décontamineurs (en théorie). Pandémie : vivons-nous le jaillissement et la fondation durable d’une nouvelle gouvernance de la purification et de l’onction salvatrice ? Le flacon désinfectant remplace le bénitier sacral, bien asséché cet été dans les églises fraîches d’Italie. Visqueuse ou fluide, poisseuse ou subtile, parfumée ou neutre, la lotion hydro-alcoolique succède à l’eau bénite. Le salut lustral est chimique.

Question : les gouttelettes prophylactiques endigueront-elles la « seconde vague » sur les rivages pandémiques ?

Alain Corbin, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social 18e-19e siècles, Aubier-Montaigne (1982), Champ, Flammarion 2008, trace de belles perspectives sur la “menace putride” dans l’imaginaire collectif.

LM 59

L’ENNEMI INVISIBLE (6). Confiner et punir

à M.C.

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© francescoch via getty image

« Confiner : reléguer, bannir, envoyer une ou plusieurs personnes demeurer dans certains pays éloignés. », Pierre Richelet, Dictionnaire français contenant les mots et les choses, Genève, 1780, p. 164.

« Confinement. Terme de droit criminel. La peine de l’isolement dans les prisons. », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, I, Paris, 1863, p. 727.

Selon Le Soir (2 avril), la police bruxelloise a verbalisé plus de 5.600 infracteurs aux « règles de confinement ». Face à l’ennemi invisible, 3.4 milliards de personnes sont aujourd’hui « confinées » à domicile dans 80 pays (50% de la population mondiale, Le Monde, 30 mars). Le Grand confinement planétaire fait écho au supposé Grand renfermement des insensés et des pauvres après la Renaissance selon Michel Foucault (Histoire de la folie, Gallimard, 1972) ! Écart à la règle, en Suisse, où nul n’est obligé de rester chez soi, l’OFSP parle d’auto-isolement. Le fédéralisme est volontariste. Or, autour d’un mot particulièrement équivoque, utilisé dans tous les sens dans l’actuel désarroi social, en cette chute dystopique vers le pire des mondes possibles, sommes-nous confinés (déportés sur les « confins ») ou cloisonnés (enfermés en « Grande quarantaine ») ?

Aux confins

Dès la fin du Moyen âge, le mot « confins » désigne la limite topographique et géographique du champ, du domaine, du fief, du ressort. La lexicologie nomme « confins » les terres ou les territoires sis en bordure de la frontière. Vivre aux confins signifie être exilé aux limites de la cité ou du ressort, voire en lisière du limes selon le concept géopolitique de la Rome impériale. Auparavant, chez Homère, Polyphème, le cyclope aveuglé par Ulysse, vit en monstre cavernicole aux confins des « mangeurs de pain » (Odyssée, IX), soit à l’orée du monde « barbare ».

Peu à peu, le sens strictement spatial de « confins » recoupe « bout, espace éloigné », territoire écarté, « contrée reculée », région isolée. En 1925, militaire, cartographe et explorateur britannique, l’aventurier Percy Fawcett (1867-1925) disparaît dans la jungle brésilienne, à la quête d’une cité mythique, aux confins du monde connu. En outre, confins désigne le « passage intermédiaire » entre deux situations sociales ou morales ainsi que l’étape ultime de la vie au seuil de la mort.

Confiner et punir

De tout temps, dans un sens punitif, « confiner » signifie « reléguer », détenir en un espace restreint, réduire l’individu à la résidence disciplinaire, le resserrer aux fers, le réprimer par la clôture, l’enfermer plus strictement dans la prison. « Confinement » équivaut principalement à enfermement pénitentiel et pénal, voire à bannissement avec « mort civile ». « On vient de la confiner dans un couvent » : jadis, s’y ajoute en outre l’usage  de la réclusion conventuelle, plus ou moins volontaire.

Par ailleurs, « de surface », « vertical » ou « horizontal profond », le confinement est un dispositif matériel particulièrement complexe (excavation, déplacement, réduction de la perméabilité, endiguement, etc.) appliqué aux sites pollués pour endiguer le vecteur de contamination.

Au Moyen âge, le confiné est un banni selon l’historienne polonaise Hanna Zaremska qui étudie le mécanisme pénal du confinement des pécheurs ou des malfaiteurs expulsés de la cité (Les bannis au Moyen âge, Aubier, 1996). Ils rachètent leurs illégalismes dans le pèlerinage religieux sur les routes d’Aix-la-Chapelle ou de Rome. Paradoxalement, le confinement est bien l’éloignement géographique du banni. Son retour suppose sa « purification » via le pèlerinage pieux. Bref, entre intimidation collective et ostracisme individuel, la sanction du confinement vise plutôt l’éloignement social que la quarantaine domiciliaire.

Rétention

À l’époque contemporaine, les États ségrégationnistes, autoritaires ou totalitaires instaurent le confinement à la périphérie du territoire national, soit l’exil du vaincu, de l’opposant(e) ou du « dissident ». À l’instar des réserves aux États-Unis où les Indiens sont clôturés parfois derrière les barbelés, le « confinement » reste un dispositif répressif plutôt qu’une mesure de salubrité collective (bien que celle-ci puisse motiver la ségrégation). Y est visé l’isolement disciplinaire du rétif ou la proscription de l’ennemi politique en enceinte de confinement (« zone sécurisée »).

Dès les années 1920, les régimes bolchévique puis stalinien confinent en Sibérie les « réactionnaires » envoyés au goulag ré-éducatif des travaux forcés. Sous le fascisme mussolinien (1925-1945), les intellectuels, les homosexuels, les démocrates, les socialistes puis les communistes sont confinés (« relegati ») au sud de la péninsule ou dans certaines îles méditerranéennes (San Domino, Ustica, nord de la Sicile). Paru en 1945, filmé en 1979 par Francesco Rosi, le néo-réaliste roman autobiographique Cristo si è fermato a Eboli (Le Christ s’est arrêté à Eboli) de Carlo Levi illustre le « contenimento » en exil rural sous l’autorité du podestà. Médecin turinois, membre du mouvement Justice et Liberté, le narrateur est « confiné » (banni) à Aliano, bourg désœuvré en Lucanie (Basilicate), « oublié de Dieu » selon les paysans.

Dès 1933, le confinement des opposants, des tziganes ou des Juifs instaure l’encampement concentrationnaire, pivot de la « solution finale » en Allemagne hitlérienne. Dans la Grèce de la Guerre civile (1946-1949) et des colonels fascistes (1967-1974), s’ils ne sont pas assassinés ou massés en camps de rétention, les opposants (libéraux, socialistes, communistes, ouvriers, étudiants, syndicalistes, intellectuels, etc.) sont confinés dans les îles, par exemple Ikaria en mer Égée orientale. Parmi d’autres démocrates, rescapé de la torture, le compositeur Mikis Theodorakis y est confiné en 1947 et 1948 avant sa détention concentrationnaire sur l’enfer insulaire de Makronissos (Cyclades). Même dispositif pénitentiaire dans la Chine communiste à lire la somme de Philip F. Wiliams et Yenna Wu (The Great Wall of Confinement. The Chinese Prison Camp through Contemporary Fiction and Reportage, University of California Press, 2004).

Pivot répressif des régimes liberticides et autoritaires, avilissant la dignité de l’exilé(e), le confinement (rural, insulaire) est l’exil carcéral à ciel ouvert sous un drastique régime policier.

Cloisonnement sanitaire et contrôle social

Les mesures sanitaires et sécuritaires liées à la pandémie actuelle relèvent plutôt du renfermement domestique qui claquemure l’individu dans l’espace privé loin de l’espace public. Claustration en lieu clos — comme en un enclos monacal sécularisé, avec les tâches et les fonctions dédiées aux besoins individuels et aux matières domestiques (ablutions, alimentation, loisir, travail, sommeil). Vivre cloîtrés égale « vivre reclus » mais non confinés hors de la cité.

Face à l’assaut coronaviral, le discours politique et médiatique est spartiate : « Nous sommes en état de guerre ! » L’impératif du Grand confinement (bientôt « déconfinement ») l’emporte verbalement sur « cloisonnement sanitaire » ou « mise en quarantaine » domestique (vocabulaire médical). Récurrent en temps d’incertitude, de troubles sociaux et de périls, ce tropisme du langage sécuritaire réverbère-t-il la « législation d’affolement » ? Celle que Jean Delumeau suit dans les moments de terreur collective qu’attisent la lèpre, la peste voire la sorcellerie satanique (La Peur en Occident, XVIeXVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1978).

Le langage sécuritaire du « confinement » préfigure-t-il l’effritement des libertés après le « déconfinement général » ? Par son ampleur démographique, le Grand confinement reste un formidable et inédit laboratoire politique du contrôle social autoritaire pour l’État libéral. Dans plusieurs mois, son idéologie, ses implications normatives et ses pratiques inédites escorteront-elles le retour à la normale ? L’État sanitaire du confinement, volontaire ou obligatoire, parachèvera-t-il l’État sécuritaire ?

 

Étienne Balibar: “Nous ne sommes égaux ni devant le risque ni devant les mesures prises pour le conjurer (…) je dirais que l’un des traits de la démocratie, c’est la conscience que toute stratégie de protection collective, qu’il s’agisse de bouclage des frontières, de confinement, de traçage des “populations à risque”, n’est pas inoffensive. La façon dont une société se veut “en guerre”, même contre un virus, met en jeu la démocratie” (https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/04/22/etienne-balibar-l-histoire-ne-continuera-pas-comme-avant_6037435_3260.html).

 

Une lecture stimulante pour historiciser distinctement la pratique disciplinaire et répressive du « confinement » en temps de paix : Norbert Finzsch et Robert Jütte (éditeurs scientifiques), Institutions of Confinement: Hospitals, Asylums, and Prisons in Western Europe and North America, 1500-1950, Cambridge University Press (1996), 2003.

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