Connaissez-vous Monsieur Affligé ?

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On the Bowery, USA, 1956, le chef d’œuvre semi-documentaire du cinéaste américain Lionel Rogosin sensible à la dignité des démunis new-yorkais qui vivent pourtant comme des hommes libres.

 

Avez-vous déjà croisé Monsieur Affligé ?

Dans ses habits sombres sens dessus dessous, avec ses sacs de chiffonnier d’un autre temps, Monsieur Affligé somnole sur un banc public de Genève. Avec les grandes chaleurs, ses pieds son vêtus de blanc. Comme celles d’un gisant médiéval, ses deux mains maculées reposent paisiblement sur son ventre. Parfois, sa tête dodeline puis s’affaisse quelques instants.

Deux puissants feuillus jaillis des pavés lui offrent un sanctuaire momentané. Monsieur Affligé est là ! Tout simplement. Il robinsonne. Il robinsonne dans le voisinage agité du bâtiment historique de l’université dressée dans l’écrin arboré du parc des Bastions, protégée par le buste sourcilleux d’Antoine Carteret. Monsieur Affligé  n’est pas si loin que ça de l’une des quatre statues “Alter Ego” du sculpteur Gérald Ducimetière, celle de l’écrivain Michel Butor (1982), éternisé sur la scène sociale de la rue. D’autres fois, le soleil mène Monsieur Affligé vers un autre banc, tout aussi cerné par les dévoreurs mécaniques de bitume.

Dans son abandon social, Monsieur Affligé est un familier  du quartier anonyme des banques. Là où des Mercedes sombres et rutilantes véhiculent en catimini la richesse licite et illicite du monde. En toute élégance mécanique !

Sur le sentier de la guerre ?

Tournant le dos à l’entrée principale d’une banque privée et sécurisée par d’immaculées caméras de vidéosurveillance qui espionnent l’espace public, Monsieur Affligé veille quotidiennement. En catimini sur son banc. Immuable et impassible en son insolite somnolence. A la grande indifférence de la police.

Il pourrait ressembler à un fier chef sioux. Mais un chef sioux assagi qui hésite à revenir sur le sentier de la guerre, car il en connait le prix et les désastres. Au milieu d’une pilosité qui grignote son visage fatigué, ses yeux mi-clos semblent ne rien manquer du monde qu’il a quitté. Du monde qui tourne le dos à Monsieur Affligé. Du petit théâtre social de ce quartier privilégié … que Monsieur Affligé semble avoir connu. Et qu’aujourd’hui il scrute à travers son apparente atonie.

Robinson Crusoé urbain

Monsieur Affligé est sans âge. Pourtant il n’est pas très âgé. Sa taille en impose, comme sa corpulence. Ses vêtements sombres et rapiécés dessinent son corps de géant accablé. Ses chaussures véhiculent la fatigue et la poussière de ses péripéties urbaines. Il semble transporter avec lui tout ce qu’il possède. Authentique Robinson Crusoé urbain, il survit sur le littoral de son naufrage.  Autarcique, Monsieur Affligé est une République à lui tout seul. Il est assis dans la dignité de sa posture d’oublié. Il ressemble à une île humaine dans un océan aseptisé qu’encombrent les embouteillages toxiques de l’anarchie citadine.

Échapper au regard de Monsieur Affligé.

Sur le square discret qu’occupe Monsieur Affligé un peu affaissé sur son banc devant la banque privée, le passant fait tout pour ne pas le déranger. Peut-être que ce même passant se faufile en catimini pour éviter de regarder Monsieur Affligé que protège son indolence factice.

Le passant n’agirait-il pas ainsi pour éviter que Monsieur Affligé ne l’observe à travers ses paupières mi-closes…  sur la petite scène sociale de la réussite apparente ?

Sentinelle sociale

Monsieur Affligé est une sentinelle sociale. Au cœur de la cité radieuse et oublieuse des « inutiles au monde », avec le panache de ceux qui n’ont plus qu’eux-mêmes à protéger, il force le respect. Jamais ce géant fissuré ne tend la main à l’hypothétique manne. Il refuse la pomme qu’un charitable lui offre. Dans sa dignité taciturne de Robinson Crusoé urbain qui fuit  l’empathie honteuse, Monsieur Affligé campe avec ténacité à l’avant-poste d’une sournoise catastrophe dont on ignore encore le moment et le nom.

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« Have you seen the old man/In the closed down market/Picking up the papers/With his worn out shoes/In his eyes you see no pride/And hanging loosely at his side/Yesterdays paper/Telling yesterdays news. » Ralph Mactell, Streets of London (1969).

Entre le pouce et l’index : Hand Spinner

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À Arsène

Mai 2017 marque une date dans l’histoire du consumérisme ludique. Comme autour de ruches studieuses, un bourdonnement inédit s’élève aujourd’hui des cours de récréation : le doux ronflement du Hand Spinner ou Fidget Spinner. La « toupie à main » ou « toupie à tripoter » fait tourner la tête des petits et des grands. Si elle hypnotise gentiment ses nombreux adeptes en culottes courtes et moins nombreux en jupettes, plus d’une fois, elle irrite les institutrices/instituteurs qui les bannissent de la classe ou carrément les interdisent dans l’espace scolaire comme dans certains établissements nord-américains. Les enfants en bas âges ne doivent pas ingurgiter la toupie à main.

Sur les préaux, la toupie à main, qui entraîne le regard des enfants  et parfois en inspire les rondes endiablées, supplée le trafic et la frénésie apocalyptique du Pokémon ou des photographies de footballers, voire de hockeyeurs sous d’autres latitudes.

Apaiser… canaliser par la puissance cinétique

Brevetée en 1997 dit-on par l’Américaine Catherine Hettinger qui faute de moyen abandonne son brevet en 2005, fabriquée sous licence en millions d’exemplaires en Chine d’où elle arrive par containers maritimes ou aériens, vendue à la sauvette sur les marchés ou à la devanture des magasins les plus variés à des prix défiant les lois du libéralisme économique, souvent en rupture de stock, la toupie à main envahit l’espace médiatique et social. Elle nourrit l’imaginaire de la maîtrise et de la méditation cinétiques.

Cet objet portatif d’une nouvelle passion enfantine et démocratique aurait été conçu à l’origine à des finalités thérapeutiques pour canaliser l’énergie et concentrer l’attention galopante d’enfants hyperactifs ou autistes — voire apaiser des adultes agités.

Le boomerang de Batman

En acier inoxydable, en laiton, en plastique, en cuivre, en bois voire en titane ou en matériau composite, la toupie à main est parfois lumineuse avec sa diode électroluminescente qui peut lacérer l’obscurité.

Monochrome, « cosmos », zébrée ou bariolée, chromée, sombre, marquetée ou pailletée, elle est usinée pour attirer l’œil. Elle est composée en son centre d’un palier rotatif pour les doigts, ce qui permet à la centrifugeuse de tourner très rapidement au moyen de roulements à billes dont la masse égale garantit l’équilibre du système. Le roulement à bille est en métal, en céramique ou en matériaux hybride. Si le métallique est silencieux, il tourne moins longtemps que celui bruyant en céramique.

La lubrification et le dépoussiérage des roulements à bille améliorent leurs performances rotatoires. Autour du palier rotatif ou centrifugeuse rayonnent sur un ou plusieurs plans deux, trois ou cinq branches lestées. Le modèle commun est une toupie à main à trois hélices de forme arrondie mais parfois aussi acérées comme un coutelas. Avec deux branches, la toupie à main évoque le boomerang de Batman !

Le tour du monde en quelques secondes

Comme l’enseignent les milliers de vidéos de démonstration en ligne, utiliser la « toupie à main » consiste à placer son centre entre le pouce et l’index afin de la faire tourner le plus longtemps possible, mais au minimum une minute. Spécifiques au matériau utilisé, les vibrations subtiles qui en résultent attisent l’attrait sensoriel  qu’exerce la puissance cinétique de la toupie à main.

Elle induit le micro exploit !

Le néophyte brandit la toupie frémissante au bout de l’index triomphant. Parfois — la toupie en rotation maximale — il la change de main ou effectue le « tour du monde » en quelques secondes, car il lui fait opérer une révolution autour de son corps, comme la translation de la Terre autour du soleil. Le virtuose, quand à lui, n’hésite pas à la faire tourner sur le front, au bout du nez ou d’un pied voire à l’extrémité d’un bâton !

La bataille des soucoupes volantes

D’autres joueurs organisent des joutes de toupie à main en les entrechoquant comme des soucoupes volantes fulgurantes et belliqueuses ! Certains champions — dit-on sur les préaux — auraient réussi à faire tourner d’un seul coup d’index une toupie durant… six minutes, voire dix ! Après avoir assisté à sa montée en vitesse, il est jouissif d’observer la lente décélération de la toupie à main… jusqu’à son immobilité sépulcrale.

Scruter la dynamique de la toupie à main apaiserait la vie intérieure. La fascination croissante pour la rotation harmonieuse et doucement vrombissante de la toupie à main sublime-t-elle l’effroi que génère notre monde qui tourne de manière toujours plus chaotique sur l’axe planétaire des innombrables dérèglements et déséquilibres ? Peut-être. Or, il n’est pas certain que l’engouement planétaire pour la toupie à main survive à l’été qui arrive.

 

Retour en dystopie. L’archive du monde inacceptable.


À F.R.

« […], il m’arrive de voir scintiller les étoiles et d’entendre bruire le vent comme certaine nuit, et je ne puis pas, non, je ne puis pas éteindre dans mon âme l’illusion, que malgré tout, je participe encore à la création d’un monde nouveau », Karin Boye, La Kallocaïne [1940].

 

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Edgar P. Jacobs, Le Piège diabolique, 1962, © Lombard. La dystopie du futur post-apocalyptique et totalitaire: un imaginaire visuel entre H.G. Wells et G. Orwell.

Un peu partout, les ventes des classiques de la littérature dystopique explosent : en début de l’année, celles de 1984 (édition Penguin) ont augmenté de…9500% ! Sur fond de lanceur d’alerte, de populisme antidémocratique, d’intégrisme religieux trans-confessionnel et d’autoritarisme politique à la Donald Trump qui déforme la réalité, attaque la parole de la presse et réactualise une forme inédite de « novlangue » en ses tweets frénétiques, 1984 de George Orwell cartonne sur le marché du livre en librairie et en ligne. Brave new world [Le meilleur des mondes] d’Adous Huxley se classe maintenant parmi les meilleures ventes de l’année !

Big Brother is watching you

En 1949, transfuge du communisme anglais, Orwell avertissait contre la puissance totalitaire des technologies de surveillance privée et publique incarnée par Big Brother dans la construction du mensonge d’État comme vérité suprême dans la novlangue (« La guerre c’est la paix ») avec la réécriture des sources d’archives. Humaniste pessimiste quand à l’avenir, Huxley quand à lui s’inquiétait dès 1932 notamment de l’avènement d’un monde déshumanisé qui, au nom du bonheur obligatoire et de l’égalité contrainte, soumet les individus à la toute puissance eugénique de la science en les asservissant psychiquement au moyen du « Soma » — drogue de synthèse offerte au peuple pour le convaincre que le meilleur des mondes possible est paradisiaque et que toute dissidence est pathologique.

Asservissement social en transparence politique

Renvoyant l’imaginaire utopique de la perfection à l’idéalisme juridique, social et politique incompatible avec le monde réel que Swift pointe en 1726 avec les Voyages de Gulliver, les contre-utopies du bonheur obligatoire prolifèrent dès l’aube du XXe siècle. Ces textes du pessimisme anthropologique ont donné de véritables chefs d’œuvres sous la plume d’auteurs de toute nationalité. Le Russe Eugène Zamiatine, avec Nous autres (1924), écrit contre le cauchemar d’une société de la transparence totalitaire. Le Français José Moselli, brosse une cité désespérante où la longévité repose sur les effluves des machines à sang pour la pureté raciale dans La Fin d’Illa (1925). Inventeur du mot « robot » en 1920 dans sa pièce de théâtre R.U.R. Rossum’s Universal Robots, le tchèque Karel `Capeck narre sur le registre absurde La Guerre des salamandres ou la terrifiante révolte anti-humanité de l’Homo saurien longtemps asservi comme le reste de la nature exploitée au-delà des besoins et de la raison. Le Français Pierre Boule s’en souviendra dans sa spectaculaire dystopie La Planète des singes (1963) qui inverse les rapports de domination et de connaissance entre les hominiens et les primates.

Mondialisation et délation sécuritaire

Dans le désastre planétaire qui se joue alors, la Suédoise Karin Boye s’inquiète de l’État mondial qui érige la délation en acte civique avec la « drogue de vérité » dans La Kallocaïne (1940). L’Américain Ray Bradbury, sur fond de Maccarthysme, terrifie en évoquant avec Farenheit 451 (1953) un monde futuriste où la lecture est un acte antisocial au point que les pompiers doivent brûler les livres dont la détention est un crime. Américain lui-aussi, génial auteur de Time Patrol [La Patrouille du temps, 1955], Poul Anderson songe à l’anéantissement terrifiant de la diversité culturelle dans la mondialisation et le trans-nationalisme au nom d’une « bienveillante » modernité en donnant à lire The Helping Hand [La Main tendue]. Son compatriote Phillip K. Dick, avec Minority Report [Rapport Minoritaire], anticipe en 1956 la venue d’une société sécuritaire dans laquelle des policiers-mutants prédisent les crimes au risque d’altérer la réalité sociale et de briser les fondements de la justice basée sur la présomption d’innocence. Deux autres Américains, William F. Nolan et George C. Jonhson, exposent en 1967 dans Logan’s Run [Quant ton cristal mourra] le cauchemar eugéniste d’un monde post-apocalyptique dans lequel l’État programme la fin de vie de chacun à l’âge de trente ans au profit des maîtres de la cité. L’Anglais J.G. Ballard explore en 1988 dans Running Wind [Sauvagerie] les conséquences dernières de notre logique ultra-sécuritaire, lorsque la vidéosurveillance remplace le lien social et attise la violence-spectacle que visent les tueurs de masse. Bref, le genre littéraire de la contre-utopie nous convie à penser le monde que nous voulons laisser à ceux qui nous suivent.

L’archive du monde inacceptable

THX1138 de George Lucas (1971), Punishment Park de Peter Watkins (1971),  Soleil vert de Richard Fleischer (1973), L’Âge de cristal de Michael Anderson (1976), Mad Max de George Miller (1979), Blade Runner de Rudley Scott (1982), 1984 de Michael Radford (1984), Brazil de Terry Gilliam (1985) : dans l’héritage de Huxley et d’Orwell, après le film fondateur de la dystopie totalitaire Metroplis par Fritz Lang (1927) et depuis les rêveries cinématographiques de mai 1968 comme L’An 01 de Jacques Doillon (1973), l’imaginaire de la contre-utopie irrigue aussi le cinéma de genre et d’auteur, via le réalisme cauchemardesque ou le burlesque ravageur, écho visuel au désenchantement d’après 1968.

Entre textes et images, l’imaginaire du pire des mondes possibles remplace aujourd’hui celui de l’utopie comme principe d’espoir pour la cité du bien et du juste dans l’héritage des Lumières. L’archive du monde inacceptable gît dans les récits de la dystopie. Être libre dans l’univers de la contre-utopie revient à renouer avec l’humanisme et l’individu contre les processus prédateurs et autoritaires de normalisation mondialiste et consumériste qui épuisent la terre.  C’est peut-être dans les pires scénarios de la contre-utopie que propose la littérature dystopique qu’il importe aujourd’hui de se ressourcer moralement. Se ressourcer pour reconsidérer la fabrication du lien social en démocratie dans un monde apaisé où la fraternité aurait le dernier mot et où les océans ne seraient plus les tombeaux abyssaux pour les enfants hébétés d’horreur et affamés qui − dans l’indifférence collective − fuient la violence belliciste des adultes. Dans ce monde du désarroi collectif, encore une fois le remède au pessimisme est dans le mal, puisque le choix de notre bonheur nous incombe in fine.