Bianca Castafiore en grève avec les femmes ?

 

 

 

 

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© Moulinsart.

Amicalement à Pierre Fresnault-Deruelle.

 

« Je ne sais pas pourquoi, mais chaque fois que je l’entends, je pense à ce cyclone qui s’est un jour abattu sur mon bateau, alors que je naviguais dans la mer des Antilles…. », Haddock à Tintin, Music-Hall Palace, Hergé, Les 7 boules de cristal (1948).

Vendredi 14 juin, dans l’embellie estivale, lors de la parade colorée des femmes pour l’égalité, à la terrasse d’une notoire brasserie sise au Rond-Point de Plainpalais, parmi les buveurs éméchés et enfumés, un ombrageux hausse le ton. En coq irrité, il gausse sans élégance le cortège : « Il ne manquerait plus que la Castafiore dans ce défilé d’excitées ! » Rires gras des potes le museau bien enfoncé dans le pichet mousseux !

AFP, jeudi 15 juin 2019, midi : « La célèbre diva italienne Bianca Castafiore, a interrompu vendredi 14 juin sa performance de Marguerite dans le Faust de Charles Gounod à l’affiche de l’opéra de Genève du 10 au 30 juin. Les représentations de l’opéra créé en 1859 avec l’Air des bijoux pour soprano sont à guichet fermé. Dans sa suite moderne du 5e étage de l’hôtel Cornavin, entourée de roses blanches, vêtue d’un immaculé tailleur Croco Chenal, paré de bijoux colorés, entre deux rires cristallins, la diva se confie aux journalistes Jaques-Vincent Monnerard du magazine universitaire Macpus et Jean-Loup de la Battelerie de Paris-Flash, prix Albert Londres 2018 pour son livre-reportage sur Les embouteillages urbains ou la naissance de l’automobilocratie (éditions GROGE). — Oui, j’ai fait grève par solidarité avec les femmes grévistes de Genève qui réclament l’égalité avec les hommes. Madre mia ! Elles ont raison ! Chacune a le droit d’être cantatrice ! — »

Un peu provocatrice la diva !

Un castrat ?

Pour certains, la diva ne serait pas une femme. Ainsi, Albert Algoud suggère que sous son apparence de femme, Bianca Castafiore n’en est pas une (La Castafiore : une biographie non autorisée). Blondeur et rondeurs cacheraient un secret d’adolescence. Fils unique de Bianca Spumanta et du miroitier napolitain Cesare Casta ruiné par la rivalité vénitienne, Fiorentino bientôt Bianca Castafiore serait le dernier castrat de l’histoire de la musique. Castrat : soit chanteur né masculin ayant subi la castration avant la puberté afin de préserver l’acuité du registre vocal (contralto, soprano), tout en conservant la puissance thoracique et sonore de l’adulte.

Une hypothèse entre deux genres ?

Quoiqu’il en soit, Bianca Castafiore comme femme en impose aux plus circonspects qui remarquent que sensible devant la violence elle s’évanouit souvent. Sous ses airs de mondaine orgueilleuse, snob et narcissique, tyrannique envers le pianiste Igor Wagner et l’habilleuse Irma, la diva est une inflexible femme de tête. Elle ne cesse d’ailleurs d’écorcher le viril patronyme  de Haddock, avec qui elle a peut-être une liaison dangereuse au château de Moulinsart, malgré la jambe plâtrée de l’ex-capitaine au long cours : Balzack, Bardock, Bartock, Hablock, Haddack, Hammock, Harrock, Hoklock, Kappock, Kapstock, Karbock, Karnack, Koddack, Kolback, Kornack, Kosack, Maggock, Mastock, Medock, Paddock.

Femme de tête

La diva est fière de sa carrière dont la réussite s’impute au volontarisme et au talent mondialement célébré.

Lors de sa première apparition dans l’affaire du Sceptre d’Ottokar (1939), à bord d’une puissante voiture, la diva recueille Tintin que talonnent les sbires de Müsttler, agitateur fasciste contre la couronne syldave. Elle se produit alors au Kursaal de Klow. Relayé par la radio nationale (« Klow, PTT), L’Air des bijoux qu’elle entonne toujours à pleins poumons éveille Tintin écroué dans les geôles policières, avant la levée d’écrou, prélude de son assassinat politique raté. Le lendemain soir, flanquée du pianiste Wagner, dans une longue et  éblouissante robe glamour de couleur aubergine échancrée sur les épaules, le cou ceint d’une rangée de perles, gantée de blanc, un plumet sur la tête, elle chante devant Muskar XII et la cour à la galerie des fêtes du palais royal de Klow, copie conforme de celui de Bruxelles.

Avec panache, inflexible, la cantatrice ne cesse de braver les hommes les plus autoritaires.

Militaires, policiers, procureur et dictateurs croisés lors des tournées mondiales — Europe, Inde, U.S.A, Amérique du Sud. Hors scène, elle y joue l’écervelée grande bourgeoise pour enjôler les hôtes belliqueux qui l’adulent à l’instar du colonel Sponsz, rigide chef de la Police bordure, pivot du régime maréchaliste de Pleksy-Gladz, mais fredonnant volontiers l’Air des bijoux.

Les 7 boules de cristal, L’Affaire Tournesol, Coke en stock, Les bijoux de la Castafiore, Les Picaros : la cantatrice blonde revient 5 fois en personne dans la saga du reporter sans plume. Lorsqu’elle est absente, sa voix est radiophonique (Au pays de l’or noir, Au Tibet), voire ironiquement singée par Haddock. Devant la table de commande du prototype lunaire X-FLR6, le loup de mer retraité chantonne le « grand air des bijoux de Faust » (Objectif lune).

La Castafiore est arrêtée 

Frivole au point de changer sa robe chaque jour, ne tolérant que les pâtes cuites al dente, VIP sur le yacht Schéhérazade durant la croisière mondaine qu’organise en Mer rouge le marquis de Gorgonzola (alias le forban cosmopolite Roberto Rastopopoulos, Coke en stock), la diva est souvent héroïque. À l’Opéra de Szohôd, où elle triomphe à nouveau en Marguerite de Faust, elle soustrait Tintin et Haddock aux recherches de la ZEP (Police d’État). Recevant dans sa loge la visite flatteuse du courtois colonel Sponsz, elle les met à l’abri de la penderie. Dans la capote du militaire, ils y récupèrent le sauf-conduit pour délivrer Tournesol détenu au secret dans la sinistre forteresse de Bakhine. Y croupissent peut-être les opposants du régime stalino-moustachiste.

Durant sa tournée triomphale en Amérique latine, à l’étape de San Theodoros, au terme de la soirée de gala donnée à Tapiocapolis devant le dictateur Tapioca, malgré la garde vigilante des « détectives » Dupond-Dupont, la diva est arrêtée par les services du colonel Sponz. Disgracié en Bordurie, comme beaucoup d’autres sbires du totalitarisme, il est devenu conseiller sécuritaire du régime militaire sous le nom d’Esponja.

La sirène vipérine

La cantatrice est accusée de participer au complot fomenté à Moulinsart pour renverser le caudillo en faveur du général Alcazar que paierait l’International Banana Company. La diva ignore qu’elle est le pivot du guet-apens machiavélique machiné par Esponja pour attirer à Tapiocapolis Tintin et ses amis en froide vengeance de l’échec subi lors de l’Affaire Tournesol.

Parodie de justice : le procureur militaire réclame et obtient la peine de mort contre les Dupond-Dupont. Virilement, il y ajoute la prison perpétuelle pour le « véritable cerveau du complot » : une « femme… une femme — on devrait dire un monstre et qui a mis son talent, son incontestable talent, au service de la haine : j’ai nommé Bianca Castafiore ‘le Rossignol milanais’ !… cette sirène au cœur de vipère ».

Le rire salvateur !

À la barre des accusés, flamboyante, coiffée d’un chatoyant chapeau fleuri, vêtue d’un tailleur rose, poudrier doré en mains, les yeux à demi-clos, la cantatrice brocarde le magistrat : « La prison à vie ? … Ai-je bien entendu ?… Mais vous êtes grotesque militaire ! … Ou alors fou à lier, mon pauvre ami ! … » Elle rit des documents « fabriqués de toutes pièces » qui la chargent comme dans tout bon procès politique. Elle rit de la dictature. Elle en rit à gorge déployée. Elle en rit au point d’entamer à pleins poumons son tube… l’Air des bijoux (« Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir »). Lancinant refrain narcissique qui mène à l’évacuation de la salle d’audience du tribunal fantoche où la tyrannie se mire sans tolérer le rire.

Le rire salvateur de la cantatrice fictionnelle ne saurait éteindre la mal politique et social de l’injustice et des inégalités que souvent fustige l’humaniste catholique Hergé. Or, l’imaginaire de la dérision n’est certainement pas sans effet subversif sur le conservatisme inégalitaire des injustices. L’histoire de la censure prouve cette vérité culturelle. De même qu’une joyeuse parade féminine pour l’égalité est parfois redoutable sur le conservatisme « viril » qui entre deux tournées pavane au Café du Commerce ! Comme en 14.

 

Faust – Air des Bijoux (Grand Théâtre de Genève)

Ruzan Mantashyan (Marguerite) interprète l’Air des bijoux dans la nouvelle mise en scène de Georges Lavaudant du Faust de Charles Gounod pour le Grand Théâtre de Genève (2018).

 

LDM 45

Little Nemo au Pays du Sommeil

Pour  Arsène
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Winsor McCay, Little Nemo in Slumberland (1905). tous droits réservés

La bande dessinée, souvent fabriquée comme récit imagé pour les enfants et les adolescents, est née avec le cinéma muet dans les années 1890. Polissons incorrigibles ou héros intrépides, les enfants y occupent une place centrale. En leur famille ou orphelins comme Little Orphan Annie, série créée en 1924 par le scénariste et dessinateur américain Harold Gray  dans le Chicago Tribune qui fait écho à Oliver Twist (1837-1839) de Charles Dickens, les enfants affrontent l’injustice des adultes.

Les polissons

Livrés à eux-mêmes, ils battent les rues, par exemple celles de Bruxelles où les « gamins Quick et Flupke », que crée en 1930 le belge Georges Remy (dit Hergé), défient quotidiennement l’Agent 15. Ils se débrouillent, en suivant l’exemple de l’espiègle Gavroche dans les Misérables de Victor Hugo (1862) ou du gosse misérable qu’abandonne sa mère dans le film muet de Charlie Chaplin The Kid (1921). Avec des méthodes musclées, les garnements peuvent être punis de leurs bêtises, à l’instar de Pam et Poum créés en 1897 dans New York Journal par Randolph Hearst et Rudolph Dirks (The Katzenjammers Kids, en français Pim, Pam, Poum). Entre bulles et phylactères, les enfants sont redresseurs d’injustice et affrontent le mal comme John et Pearl, les deux gosses du film de Charles Laughton La nuit du chasseur (1955), qui fuient le pasteur homicide visant le magot de leur père pendu pour vol.

Globe-trotter et reporter sans plume créé par Hergé en 1929, l’adolescent Tintin ne fait rien d’autre que pourfendre les pires méchants. L’aventure capture les enfants en culottes courtes, en pantalons golf ou en uniformes de scout que revêtent les cinq copains de la Patrouille des castors, série dessinée dès 1954 par Mitacq dans le Journal de Spirou. Sur la route de l’aventure, les enfants suivent Jim Hawkins, garçon d’aubergiste âgé de 14 ans, puis mousse sur L’Hispaniola, dans L’Île au trésor (1883) de Robert-Louis Stevenson. Parfois, une forme d’aventure singulière plonge l’enfant héros de BD … en lui-même.

Péripéties oniriques

Né dans une famille de la bourgeoisie américaine, âgé de 10 ans, Little Nemo est un petit garçon bien éduqué. Cinq ans après la publication de L’Interprétation des rêves de Sigmund Freund, le petit Nemo apparaît en 1905 dans le supplément dominical du New York Herald, sous la plume d’un génial pionnier de la bande dessinée, le dessinateur et scénariste américain d’origine écossaise Zenas Winsor McCay (1867-1934). De 1905 à 1926, il signe des centaines d’immenses planches dominicales en couleurs de Little Nemo in Slumberland, objet d’une comédie musicale à Broadway en 1908 puis d’un cartoon éponyme en 1911. Ce chef d’œuvre narratif de l’imaginaire onirique bouscule les conventions graphiques avec des arabesques, des perspectives surréalistes et des cadrages spectaculaires qui brisent l’alignement des vignettes. De 1911 à 1914, la saga sort dans le New York americain sous le titre In the Land of Wonder Dreams, puis revient dans le New York Herald. Elle est traduite en français sous le titre Petit Nemo au pays des songes (1908).

Cousin d’Alice au Pays des merveilles

Cousin lointain d’Alice perdue de l’autre côté du miroir (Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, 1865), Little Nemo est un aventurier singulier, car ses exploits ne l’éloignent jamais de sa chambre d’enfant, si ce n’est…en ses rêves nocturnes. À peine endormi sous son édredon, Little Nemo, s’échappe au Pays du Sommeil. Des exploits homériques l’attendent. Puis il se réveille en sursaut, couché dans son lit ou tombé brutalement au pied de celui-ci. Nuit après nuit, les songes multicolores recommencent. Ayant fendu les cieux sur un cheval volant, il chute dans la nuit intersidérale, où dansent des planètes à têtes humaines, pour retomber sur son lit. Lorsque son arche de Noé (jouet) devient énorme, les animaux envahissent sa chambre. Les pieds de son lit s’allongent pour une chevauchée sous la pleine lune par dessus la ville.

Combien de temps au bienheureux Pays du sommeil ?

Les rêves tournent ainsi parfois au cauchemar que hantent des ogres, des géants ou une main gigantesque qui entre par la fenêtre. Château baroque au pays du soleil, palais de glace, dômes en forme de champignons de la cité martienne, chapiteau d’un cirque monumental : les décors mouvants enchevêtrent les péripéties oniriques de Little Nemo, aspiré dans les tréfonds de son inconscient. Dinosaures et éléphants bariolés, lapin blanc, poisson rouge et paons démesurés, fraises atteintes de gigantisme, fleurs et arbres tropicaux : renversant l’échelle de la nature, la faune et la flore l’étreignent dans le gouffre des songes. D’autres créatures en peuplent les nuits : Impy le cannibale ou encore le Docteur Phil. Entre métamorphoses et labyrinthes qui brouillent la frontière du pays des rêves, Little Nemo gagne la planète Mars mais aussi le royaume féérique de King Morpheus et sa fille The Princes. Cigare au bec et coiffé d’un haut de forme, Flip le clown blanc, grimaçant et malfaisant, perturbe l’évasion onirique du garçonnet.

Cruel principe de réalité, il l’expulse régulièrement hors du Pays du Sommeil. L’enfance s’éloigne.

L’extraordinaire odyssée onirique de Little Nemo nous rappelle que, nuit après nuit, chaque enfant voyage en grand secret, parfois jusqu’à la planète Mars, mais à notre insu. Bien heureusement pour l’enfant-voyageur !

LDM: 33

Tintin reporter sans plume dans le désordre mondial

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L’étoile mystérieuse, 1941-1942, © Casterman.
Pour Arsène.

 

Disparu à Bruxelles le 4 mars 1983, Georges Remi, dit Hergé, occupe l’actualité culturelle et muséographique avec les expositions de Paris et de Lausanne au Grand Palais et au Mudac. Dans le style minimaliste de la « ligne claire », Hergé révolutionne la bande dessinée née comme le cinéma au tournant du XXe siècle. S’y ajoutent des films, pastiches et produits dérivés pour les aficionados. Immortalisé par la saga en 24 albums (1693 planches, deux périodes chopmatiques) de ses aventures tirées à plus de 200 millions d’exemplaire traduits en plus de 50 langues, Tintin le reporter sans plume n’a cesse d’être confronté au désordre planétaire. 

Selon Charles de Gaulle, Tintin était son « seul rival international ». Le mot débonnaire du géant politique célèbre une figure centrale de l’imaginaire contemporain. Celui de l’aventure et de la quête du bien dans un monde livré au mal. Reporter sans plume au service du journal catholique le Petit vingtième où paraît la saga jusqu’en 1940, Tintin possède un fox terrier blanc doté de la parole. Le bon sens canin annonce l’éthique éthylique du capitaine Archibald Haddock, rencontré sur le cargo Karaboudjan (Crabe aux pinces d’or, 1940). Épris d’amitié dont la quête culmine dans la blancheur tibétaine (Tintin au Tibet, 1960), le justicier juvénile sillonne la planète livrée aux scélérats.

Réalisme historique

Visitant au Pays des soviets (1929) l’envers du paradis prolétarien, Tintin explore ensuite le Congo colonial (Au Congo, 1930), peint selon l’imaginaire africain qui écrase les représentations culturelles des années 20 dans le cinéma et la littérature. Après la brousse congolaise, la jungle nord-américaine. Hergé la découvre dans les Scènes de la vie future de Georges Duhamel. À Chicago, Tintin défie Al Capone, corrupteur de la démocratie (En Amérique, 1931). Pistant un gangster dans le Grand ouest, il voit les indiens expulsés manu militari de leurs réserves par les capitalistes pétroliers. Le génocide sur la prairie ? Aux brutalités du Grand ouest,  succèdent les fastes de l’Extrême-Orient. Depuis le royaume du Rawhajpoutalah (Cigares du pharaon, 1932), il traque en Chine des trafiquants d’opium, tapis dans une fumerie de Shanghaï (Lotus bleu, 1934). Leurs crimes favorisent l’impérialisme japonais en Mandchourie. Tournant majeur dans la série et dénonçant le racisme anti-chinois, le Lotus bleu place l’univers de Tintin dans le réalisme historique du monde contemporain. Sans le manichéisme fondateur et catholique de la saga, cet épisode déconstruit le cliché du « péril jaune » qui dès 1900 hante maints Européens. À son nouvel ami Tchang que révoltent les préjugés occidentaux sur la « cruauté » et la « fourberie » des Chinois, Tintin rétorque que « les peuples se connaissent mal ». Ce plaidoyer altruiste de la tolérance anime la suite des épisodes.

Guerres et complots

En Amérique latine, exsangue des coups d’État de caudillos complices de la « General american Oil », il recherche un fétiche volé dans un musée ethnographique. Le totem initie Tintin à la pensée magique des peuples sans histoire (Oreille cassée, 1935). Ayant vaincu les faux-monnayeurs repliés dans l’Ile noire (1937), il combat ensuite le fascisme. En Syldavie, monarchie paternaliste et balkanique menacée d’Anschluss, il déjoue la conjuration d’une « Garde d’acier » qui dérobe le Sceptre d’Ottokar (1938). Le fétiche légitime le trône que veut renverser l’agitateur Müsstler, épigone de Mussolini et d’Hitler. Si Hergé met en garde contre le fascisme, durant l’Occupation de la Belgique, il s’accommode à l’ordre nouveau. Ses dessins en noir et blanc s’affichent dans Le Soir, quotidien bruxellois que contrôle Berlin. Alors que le Crabe aux pinces d’or (1940) revient sur le trafic des stupéfiants implanté dans un Maroc cinématographique, le désarroi moral, l’anti-cosmopolitisme et l’attentisme d’Hergé contaminent L’Étoile mystérieuse (1942). À la peur eschatologique du mal suit la quête réconciliatrice avec l’origine familiale. Le Secret de la Licorne (1943) mène au Trésor de Rackham Le Rouge (1945), caché dans la crypte du château de Moulinsart, où vécut l’ancêtre du capitaine Haddock. Dès lors, l’aventure rayonnera depuis ce havre voltairien, où le professeur Tournesol cultive ses roses.

Humanisme pessimiste

Après l’Eldorado utopique du Temple du soleil (1949), les aventuriers foulent la Lune (On a marché sur la Lune, 1954), puis plongent, via Genève, dans l’Europe de la guerre froide, que menace la destruction massive rêvée par Plekszy-Gladz, dictateur stalinien de la Bordurie, leader du moustacho-marxisme. Au retour de la coutumière poudrière proche-orientale (Or noir, 1950), où le trafic de « chair humaine » s’ajoute à celui des armes (Coke en stock, 1958), Tintin et Hadock regagnent le bercail (Les bijoux de la Castafiore, 1963), après leur ascension initiatique au pays des moines et du yéti (Au Tibet, 1960). Négligeant l’aventure pour exposer les règles narratives de la BD, l’épisode de la diva ravie fait écho au nouveau roman. Les héros sont captifs du manoir, théâtre du faux vol d’une émeraude qu’une pie dérobe, mais amplificateur de la saturation sonore propre à l’incommunicabilité : lapsus des Dupondt, couacs téléphoniques, hurlements du perroquet fou (« Allô j’écoute »), gammes lancinantes du pianiste Wagner, explosion du « Supercolor-Tryphonar ». Loin des désordres du monde, la ligne claire se brouille, l’univers de Tintin s’émiette comme la marche du château ou butte Haddock avant d’être cloué sur sa chaise d’invalide. Soulignant la fin de l’aventure, qu’avec peine réactivent Vol 714 pour Sydney (1968) et les Picaros (1976), l’auto-parodie lumineuse que sont les Bijoux de la Castafiore perpétue l’humanisme pessimiste d’Hergé. Face au gendarme alarmé par les tziganes qu’il invite à Moulinsart en les tirant de la décharge, Hadock fulmine. Il estime « inadmissible qu’on autorise ces braves gens à camper qu’au milieu d’une montagne d’immondices ». D’une colère à l’autre, Haddock l’alcoolique amplifie la haine d’Hergé le moraliste conservateur envers le rejet social des précaires et des démunis.

La bibliographie sur Hergé est pléthorique. On consultera avec profit Frédéric Soumois, Dossier Tintin. Sources, Versions, Thèmes, Structures, édition Jacques Antoine, Bruxelles, 1987, ainsi que Olivier Roche et Dominique Cerbelaud, Tintin. Bibliographie d’un mythe, sans lieu,  Impressions nouvelles, 2014.