Monsieur Prémonitoire

Les Mystères de Genève III

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Hergé, L’étoile mystérieuse, 1942 (Prophète Philippulus), © Moulinsart.

Parfois, au grand carrefour, près des ponts qui enjambent le Rhône, proche des palais bancaires, à la nuit bien tombée, Monsieur Préminitoire tient salon. En pleine rue… murmure fluvial.

«Voulez-vous savoir ce que je sais»? assène-t-il aux noctambules abasourdis, un instant figés dans la suffisance des nantis.

Un instant, un instant seulement Monsieur, les badauds s’agglutinent.

Quelle drôle de dégaine que celle de Monsieur Prémonitoire, filiforme, trop haut pour son coupe-vent râpé, avec son bonnet tibétain et son sac à dos militaire ruiné comme la défaite.

Barbe tailladée, face émaciée, yeux clairs mais exorbités, mains tendues aux ongles endeuillés qui assignent à l’écoute.

Comment peut-il encore sillonner la ville, Monsieur Prémonitoire, avec ses Pataugas laminés et ficelés d’où déborde son pantalon treillis?

À cet étrange prophète, il ne manque que la clochette de l’Apocalypse. Voire la trompette ou le gong du Jugement dernier.

Un terrible oracle de la dèche que Monsieur Prémonitoire.

«Voulez-vous savoir ce que je sais»?

Que sait-il vraiment?

Pour quelques pièces de monnaie, le prophète s’enflamme: «Je vais vous dire le vérité!»

La voix gronde, intarissable, rauque : « Venez!»

Tout y passe. Il n’ignore rien du mal pandémique qui épuise la planète et mène au gouffre.

«La colère noire du bon dieu nous frappe!» annonce et répète Monsieur Prémonitoire, l’index combattif, l’œil enflammé, tournoyant sur lui-même.

«CORONA, l’bon dieu y venge la nature. Oui, la nature. Trop de bombes, trop de guerres, trop de pollution, trop de bagnoles, trop de pauvres. Pas assez de silence! Les chauves-souris sont innocentes!»

Monsieur Prémonitoire s’embrase. Il plaint les chiens, les montagnes, les rivières, les arbres et les humains.

«Eh les malheureux enfants dans tout ça ?»: sanglote-t-il Monsieur Prémonitoire?

Il accuse les «politiciens», les «savants» et les «médecins» de cacher la «cause du virus».

L’État, la police et les ambulances sont complices! Pas vrai? Une vraie conspiration silencieuse des «présidents» et des «journalistes».

Le «sconfinement(!)» est la punition bien méritée. Le «sconfinement c’est notre premier châtiment», martèle Monsieur Prémonitoire.

«Il y en aura beaucoup d’autres… beaucoup d’autres…. Vous verrez, les vaccins n’y feront rien! Le virus, le virus, c’est un monstre qui se lève. Chaque jour, il change de forme! Il change de visage! Il approche. Je le sais… vous verrez. Nous sommes punis!»

Monsieur Prémonitoire ne désarme pas. Au contraire. Il insiste.

Il tremble:« Voulez-vous savoir ce que je sais? La guerre est perdue ! Et tous ces morts, ils vont-où?»

Apitoyés, hautains, les curieux s’égaient dans la ville assoupie.

Plus éveillé que jamais, face à lui-même, lucide ou aveuglé, Monsieur Prémonitoire poursuit le soliloque nocturne du cataclysme.

CORONA et complot y font bon ménage. Le sconfinement ne fait que commencer. La fin des temps approche.

Châtiment et expiation!

La Bête avance insatiable.

Mais il est tard Monsieur, il faut que je rentre chez moi.

Infiniment lentement, la nuit semble grignoter puis avaler l’oracle du ruisseau.

À moins qu’il ne disparaisse dans sa part d’ombre.

Voire la nôtre!

L’outillage contre le bouquinage ! Rouvrir les librairies.

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“Les librairies n’ont que faire de l’air du temps”: V. Puente, Le Corps des libraires, p. 7.

Pandémie urbaine : scènes paradoxales dans la ville blessée. Spectacles contradictoires.

Amertume aussi.

À la péripétie urbaine, entre la verticalité grise du faubourg et le ghetto bobo, l’immense surface du bricolage et du jardinage est ouverte. Toujours populaire. Toujours achalandée.

Béant l’hyper-marché: «Venez M’sieurs dames !»

Parking quasi complet. Cohorte habituelle de SUV. Foule bigarrée des grands jours.

Temple du Do it yourself

Après le rituel palmaire du gel hydro-alcoolique, chacun s’égaie joyeusement et rassuré dans la caverne d’Ali Baba du bien-être domestique.

Haut-parleurs feutrés de la dystopie du Do it yourself : la voix suave d’un androïde féminin répète les coutumiers messages sur la distance sociale : «Chères clientes, chers clients, dans les conditions sanitaires actuelles, nous vous demandons… !»

Un remake consumériste du film THX 1138 de George Lucas (1971)!

La clientèle masquée, parfois endimanchée, hésite entre la perceuse électrique BOSCH dernier cri, un tournevis cruciforme lumineux ou un «marteau de mécanicien» (mais aussi d’électricien, de maçon ou à piquer les soudures, voire d’arrache-clou), un sinistre set de douche bleuâtre Made in China, un bac plastique fourre-tout, un révolutionnaire spray de «rafraichisseur pour textile automobile», un tube de colle universelle ou encore un ficus microcarpa ginseng en pot.

Cohorte humaine aussi devant le «Click and Collect» où s’entassent les articles préemballés de la félicité laborieuse et bricoleuse.

Recluse derrière le haut hygiaphone en plexiglas, la mine défaite, les caissières débitent les flux monétaires du bricolage ménager.

Exit du supermarché: cohue métallique des charriots surchargés, insouciant embouteillage démocratique. Noms d’oiseaux habituels aux carrefours surchargés du parking bétonné.

La vie normale, quoi!

Librairies endeuillées

Retour au cœur de la cité. Stupeur.

Honte aussi?

Petites et grandes, nationales ou locales, généralistes, de bande-dessinée ou pour enfants: les librairies sont fermées.

«Fermées M’sieurs dames !» On vous le dit!

Hermétiquement closes. Radicalement barrées. Niet.

Quasi murées dans l’oubli social.

Comme endeuillées d’elles-mêmes, même si des libraires offrent le port gratuit des livres commandés en ligne.

En vitrine, miroir lugubre des faces masquées, les livres et les ouvrages de tous formats attendent. Dépérissent.

Romans, libelles, ouvrages de sciences humaines, albums d’art ou de photographie, bande-dessinée, livres d’enfants et scolaires mais aussi traités culinaires, cartes géographiques et guides de voyage: le patrimoine livresque de l’esprit est drastiquement mis en quarantaine. Les livres de poche perdent leur sens social.

Le livre se retrouve en réclusion matérielle et symbolique.

Banni de la cité prospère. Exilé de la sociabilité démocratique.

Tous ces imprimés qui espèrent retrouver leurs amis en chair et en os.

Tous ces imprimés qui attendent d’être feuilletés et collationnés.

Choix sanitaire et politique

Dans la pandémie inapaisée, il existe donc un choix sanitaire et politique insolite.

La flânerie à l’hyper-marché du bricolage domestique est licite (recommandée ?).

Le bouquinage dans les librairies de l’esprit est illégale (déconseillée ?).

Constatation empirique: au supermarché du bricolage, les gestes barrières seraient donc plus efficaces qu’à la libraire, temple de l’esprit.

L’outillage est libéré! Vive le bricolage!

Le livre est «confiné»! À bas le bouquinage !

En excluant le livre des «biens essentiels», la décision controversée du Conseil fédéral (13 janvier 2021) claquemure les libraires et les autres lieux culturels devenus inaccessibles. Par contre, la perceuse électrique et le spray de «rafraichisseur pour textile automobile» sont promus au rang de biens indispensables. Quasiment patrimoine de l’humanité!

Une décision politique qui oppose la vie matérielle et à celle de l’esprit.

La chaîne du livre est fragile

Quelle a été la négociation sociale ou commerciale derrière ce scénario autoritaire et contestable?

On le sait, de l’auteur au lecteur, via l’éditeur et le libraire, depuis toujours, la chaîne du livre est fragile.

Beaucoup plus fragile que celle de la perceuse électrique et du set de douche made in China.

La sociabilité du livre serait-elle moins primordiale que celle du marteau et du tournevis?

Déposons un instant les outils et réclamons sine die la réouverture des librairies aux mêmes conditions sanitaires que les cathédrales du Do-it-yourself!

Comme les musées, les bibliothèques, les dépôts d’archives ou les salles du spectacle vivant et filmique, les libraires sont les lieux d’accès populaire à la culture. Les seul et les plus simples avec la presse de qualité.

Ce qui évidemment ne disqualifie pas le marteau (de ferratier, de chaudronnier, à ciseler ou de commissaire-priseur) qui existe dès l’apparition de l’intelligence humaine, mais les “librairies n’ont que faire de l’air du temps“!

Lecteurs de tous bords unissons-nous! Nous avons nos habitudes et nos secrets dans les librairies comme les bricoleurs ont les leurs au Do it yourself!

Le livre vivant ne doit pas devenir une ruine de la pandémie.

Pour rêver, magnifique essai sensible de : Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoire de quelques librairies remarquables et autres choses, Éditions de La Bibliothèque, Paris, 2015, 125 p.

Si vous aimez la poésie: Le slam de Narcisse: perceuse:

https://www.rts.ch/play/tv/rtsculture/video/le-slam-de-narcisse-perceuse?urn=urn:rts:video:11944936

MUTANTS : QUI-VIVE !

© Arsène Doyon–Porret (crayon de couleurs, papier extra-blanc 75 g/m²): mutants.

 

 

 

“What makes this fragile world go ’round ?”, Beach House, “Space Song” (2015).

Comme dans un excellent film d’anticipation « série B » des années 1950, dont Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel (1956; https://www.heidi.news/profil/michel-porret), COVID-19, notre redoutable ennemi invisible mute.

COVID-19 en pleine mutation.

Le virus « contre-attaque », si l’on peut dire, notamment avec les variantes britanniques, sud-africaines et brésiliennes.

Après l’Angleterre exsangue, l’Europe continentale est gangrénée. Ailleurs dans le monde, le virus marque des points. Les plus démunis payent un lourd tribut sanitaire.

Où serons-nous cet été ?

D’autres offensives sur l’horizon pandémique ? Plus virulentes, plus contagieuses moins propices à l’immunité humaine ? Nul le sait. Aucun scénario n’est écrit à l’avance.

Où serons-nous cet été ?

En quarantaine domiciliaire ou libres et ivres de soleil ?

COVID-19 transmute.

Peut-être est-ce nous les vrais mutants de l’histoire ?

La nonchalance démocratique s’effrite. La vigilance anxieuse s’affirme. Les corps se renfrognent. La prévision se rétrécit.

Vivre sur le qui-vive, ce n’est pas la vie.

Qui-vive ! : injonction de la sentinelle devant la présence suspecte.

Wer lebt ? Who lives ? Che vive? Quien vive?

Cri d’alarme universel.

Appel au branle-bas.

Sommation avant le coup de feu.

Gouvernance de la peur

À partir de 2001, nous vivons massivement sur le qui-vive ! Bientôt vingt ans : quasiment une génération de l’effroi.

La génération troublée de l’inquiétude et de l’anxiété. Plus d’une fois, les enfants nés après cette date le ressentent.

Aussitôt accompli le raid sur les Twin Towers du Word Trade Center, le terrorisme a engendré la gouvernance de la peur fondée sur les législations d’exception.

La gouvernance du qui-vive !

Avions, trains, aéroports, gares, bâtiments publics, boîtes de nuit, centres commerciaux, écoles, marchés, rédaction de médias, rues et places urbaines, terrasses des cafés : face à l’hydre terroriste, l’État sécuritaire avec la vie sur le qui-vive !

Vivre sur le qui-vive, quelle vie !

Printemps 2020-aube 2021 : vivre sur le qui-vive devient progressivement la nouvelle norme biopolitique de la sociabilité suspicieuse. Celle qu’instaurent l’éloignement social, le port du masque, le gel hydro-alcoolique et les gestes barrières : du télétravail aux répétés couvre-feu et isolement sanitaire à domicile prolongé, remis en œuvre ou abrogé.

La vie en chair et en os est éprouvante. Épouvante ?

Les hôpitaux tiendront-ils le coup ?

Cadence improvisée et alarmée de la vie sur le qui-vive avec la fermeture-réouverture-fermeture-réouverture des commerces « non essentiels » et des restaurants ou bars.

Le qui-vive toujours recommencé !

Le bio-Léviathan

Vivre sur le qui-vive : refrain sonore de l’anxiété dans les supermarchés : « Nous rappelons à notre aimable clientèle que dans ce magasin le port du masque est obligatoire même pour les enfants à partir de 12 ans. Veuillez svp respecter la distanciation sociale ». Même son de cloche tourmenté dans les gares, les aéroports et les transports publics.

Continuellement sur le qui-vive ! Le regard inquiet au dessus du masque FFP2 ou autre.

Dès lors, l’État retrouve une puissance morale et politique qui fait plier la réticence néo-libérale.

L’« État est méconnaissable : il dépense à tour de bras et déploie de grands programmes de vaccination et de soutien à l’emploi » (Charlotte Epstein, « Notre sécurité est devenue corporelle avant tout », Le Monde, « Idées », 15 janvier 2021, p. 27).

Diagnostiqué, traqué, ausculté, mesuré en ses minimes oscillations et ses fluctuations fiévreuses, vacciné, réexaminé : le corps biologique refonde plus fortement le corps politique. L’extension des mécaniques et des applications de surveillance individuelle et corporelle se normalise. Elle forge le consensus sécuritaire de la guerre sociale anti-virale qui radicalise le nouveau Léviathan du bio-pouvoir.

On peut imaginer une  forme radicale de contrôle social étendu à l’ensemble des individus d’une communauté politique : le pointage automatique de l’état fébrile en lieu et place de la la biométrie faciale !

Usual suspects ?

“37°6 de température: vous êtes en état d’arrestation sanitaire !

Toute opposition est louche : le pandémo-réticent est un allié potentiel du virus ! Donc – en forçant le trait – un ennemi public.

Prémonition dystopique !

La « sécurité corporelle » : prodigieux enjeu sanitaire au niveau planétaire, gigantesque marché médical et sécuritaire, fondement de la gouvernance du qui-vive.

Celle de la peur qui s’est fortement banalisée depuis 2001 avec l’impératif sécuritaire.

Comment en ressortir tous indemnes ?

Faut-il vraiment abandonner les réconforts du couvre-feu et du « confinement » ?

Bas les masques : l’espoir sanitaire est-il suffisant pour l’espoir démocratique ?

COVID-19 mute ! Il nous transmute progressivement dans l’incarnation morale et physique du qui-vive !

Bientôt, les anthropologues  de l’anxiété sociale et du régime sécuritaire pourront écrire des pages substantielles et inoubliables sur les mutations socio-mentales du début du XXIe siècle.

LM 67

La pandémi-néologie

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© P. Geluck

A Marco M.

Disciple moraliste de Rousseau, Sébastien Mercier (1740-1814) était un homme des Lumières avec une vaste curiosité sociale et culturelle. Dramaturge, romancier, journaliste, “hérétique en littérature”, arpenteur urbain dans le Tableau de Paris, révolutionnaire modéré, le polygraphe a inventé l’« uchronie » avec L’An 2440 où rêve s’il s’en fut (1772).

Il y déplace l’utopisme dans le futur. Il mise sur le progrès social et la perfectibilité humaine. Matrice de la science-fiction, cette uchronie éclairée inspirera Émile Souvestre dans l’anti-utopie hygiéniste et ploutocratique Le Monde tel qu’il sera (1846).

Néologie

Durant la Révolution française, l’accélération de l’histoire frappe Mercier. En témoigne le changement langagier. L’écrivain traque l’ère nouvelle dans les mots inédits de l’égalité républicaine. Mercier devient linguiste politique. Il publie en 1801 La néologique : Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptations nouvelles. Attentives à la féminisation des mots masculins, 300 entrées et leurs  définitions illustrent la néologie :

j’ai osé, bravant de vaines et passagères clameurs, envisageant la langue telle qu’on la parlée, telle qu’on la parlera sans doute un jour, ou telle qu’on devrait la parler ; j’ai osé, dis-je, certain de son prochain et long triomphe, déployer sur ses plus hautes tours l’Oriflamme de Néologie.

Mercier déploie !

Il fabrique des néologismes souvent ironiques pour éclairer le recul des préjugés, le progrès des Lumières, l’avènement de la citoyenneté.

Florilège :

Abêtir. À quinze ans, un Jésuite m’enquinauda ; je fus novice, on m’abêtit pendant deux années (Voltaire).

Agitateur. Tel agitateur d’un peuple est un grand homme ; tel autre n’est qu’un misérable. Les époques, les intentions, le succès imprimeront à ce mot les acceptations les plus opposées.

Anthropophagie. Dans le sens littéral, ce mot nouveau signifie manger des hommes ;  dans le sens figuré, il signifie régner (…).

Autrice. (…) Les auteurs encensent, adulent les Autrices, mais ils ne les aiment pas.

Barbariser. L’exemple du sang répandu sur les échafauds n’a pas peu contribué à barbariser les cœurs et avilir le peuple (…).

Biforme. Homme qui a deux faces. C’est dans les révolutions que l’on voit figurer ces êtres Biformes qui se jettent tantôt dans un parti, tantôt dans un autre, qui les trompent tous les deux, et qui finissent par se tromper eux-mêmes

Fictionner. Ce n’est pas narrer, conter, fabuliser ; c’est imaginer des caractères moraux ou politiques, pour faire passer des vérités essentielles à l’ordre social.

Négricide. C’est le colporteur d’hommes noirs, l’avide marchand qui arrache à l’Afrique ses habitants pour engraisser l’Amérique de leur sueur et de leur cadavres (…).

Nélologuer. Faire des Néologies de mots ou de phrases, dans le discours et dans les écrits.

Pédantiser. Faire le docteur, prendre un ton de suprématie, s’attribuer un rôle de régent : c’est le vice des esprits médiocres (…).

Pictomane. Qui achète des tableaux à un prix considérable, excessif. Il y a bien des fous ; mais le Pictomane, je le déclare le plus insensé des hommes (…).

Républicide. Comme on dit parricide, régicide, liberticide, etc. Ce substantif, si souvent applicable, désigne l’assassin d’une république (…).

Vampirisme. Succion du sang du peuple (…), avidité du gain sans mesure, qui brave tout ; lois, reproches, indignation publique (…).

Néologuons… nous invite Mercier : la pandémie de COVID-19 accélère l’histoire.

Chloroquiniste. Partisan ardent de la choloroquinine ou antipaludique comme panacée du coronavirus. L’antichloroquiniste rejette cette médication.

Clapeur, clapeuse. L’individu qui, posté le soir sur son balcon ou à sa fenêtre, applaudit à l’unisson le personnel sanitaire engagé dans les soins des malades du COVID-19.

Confinement. Mise en quarantaine ou enfermement domiciliaire pour freiner la pandémie. Anciennement, déportation politique à la frontière d’une région ou d’un État sous un régime autoritaire (voir déconfinement)

Covidiot. Individu qui dit tout et son contraire sur le COVID-19. Souvent il rejette le port du masque au nom des libertés individuelles. Par contre sa liberté peut culminer au volant de son SUV qui fonce dans la ville piétonne. Complotiste, il estime que le virus a été fabriqué volontairement en Chine pour favoriser la commercialisation en Occident de la 5G chinoise ou du système Huawei ! Un nouveau péril jaune ?

Covido-sceptique. Il a des climato-sceptiques qui nient l’évidence du réchauffement climatique comme il y a des covido-sceptiques qui contestent la gravité pandémique.

Déconfinement. Fin de la mise en quarantaine domiciliaire. Avec le déconfinement, le clapeur et la clapeuse quittent le balcon.

Distanciation sociale (Distance sociale). Éloignement d’au moins 1.5 m que deux individus masqués doivent respecter dans les lieux de forte sociabilité: supermarchés, transports en commun, restaurants (etc.). Or le lien social ne diminue pas dans la distance comme le prouve la conversation téléphonique entre deux personnes éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Au contraire, l’espace renforce ici le lien social.

Distanciel. Mot bureaucratique pour désigner toute forme d’interaction humaine (examen universitaire, messe, travail, entretien d’embauche, discussion) qui emprunte un support virtuel. On dit : “Honorer Dieu en distanciel”; « Passer un examen en distanciel » au lieu de « Passer un examen à distance ». Restons simple !

Écouvillon. Longue tige en métal ou en bois nantie à son bout d’un morceau de coton ou de gaze, utilisée pour procéder des ponctions diagnostiques ou pour apposer des solutions antiseptiques ou analgésiques dans les cavités naturelles. Anciennement : Vieux linge attaché à un long bâton, avec lequel on nettoie le four [chauffé au bois], lorsqu’on veut enfourner le pain. Dans le langage militaire, l’écouvillon était la petite brosse métallique qui permettait de nettoyer ou graisser une arme à feu. Le covido-sceptique refuse que l’on introduise un écouvillon dans son nez. Il est semblable au climato-sceptique qui continue de rouler en SUV. Par contre, le covidiot estime que l’écouvillon matérialise le complot chinois.

Geste-barrière. Ensemble de dispositifs comportementaux ou corporels altruistes utiles à maintenir la distance sociale entre deux individus : porter un masque de protection sanitaire, ne plus se serrer la main, bannir l’échange de bises, éternuer (pouah !) dans le pli du coude. Le geste-barrière clôture la pandémie. Barrière est synonyme de palissade ou de clôture. Faut-il augmenter le nombre des « gestes-palissades » ? Le covido-sceptique, plutôt égoïste, tombe le masque, continue de serrer la main de son prochain, voire de l’embrasser, sans éternuer dans le plis de son coude (pouah !) De son côté, le covidiot, enfonce la pédale d’accélérateur du SUV.

Pangolinphile. Ami du pangolin (manidé, mammifère édenté et fourmilier écailleux insectivore) à qui certains imputent l’origine du COVID-19. Pour le pangolinphile, le fourmilier écailleux est un bouc émissaire sacrifié sur l’autel de l’ignorance pandémique. Puisque ce sont des chercheurs chinois qui ont avancé l’hypothèse que la bestiole a transmis à l’homme le virus morbide, le covidiot y voit la preuve du sino-complot.

Présentiel. Vocabulaire bureaucratique. Remplace en “chair et en os”. Passer un examen en présentiel signifie plus simplement être présent en “chair et en os”. La vraie vie quoi !

Quatorzaine. Confinement (voir supra) de deux semaines. Tend à remplacer quarantaine.

Reconfinement. Retour à l’enfermement sanitaire à domicile. À ce moment le clapeur et la clapeuse regagnent au crépuscule le balcon pour applaudir le personnel sanitaire.

Skypero ou skypéro. Mot valise formé de skype et apéro. Apéritif organisé en ligne avec le logiciel de visioconférence Skype. On dit aussi apéro balcon. Par extension, toute forme d’apéritif visuel. « En confinement, le clapeur a organisé un skyapéro en distanciel ». « Evidemment, c’est moins sympa », résument les clapeurs partisans du skypero.

Webminaire. Francisation du mot anglais webminar. Conférence ou séminaire donnée en ligne. Synonyme de webunion. Ne permet pas le travail en chair et en os. Le pangolinphile d’Europe communique avec son homologue asiatique lors du webminaire. Encore le complot chinois, même en distanciel, pour le covidiot !

Whatsaperos. Voir skypero (« moins sympa ! »).

Zoomatitude. Dispositif virtuel en distanciel qui permet à deux ou plusieurs clapeurs de communiquer par le logiciel zoom. Il fournit un service de conférence à distance qui combine la vidéoconférence, les réunions en ligne, le chat et la collaboration mobile. S’il permet de généraliser la vision conférence entre deux ou plusieurs ordinateurs, le système est parfois perturbé par le zoombombing ou zoom raiding, soit l’intrusion de pirates informatiques. Le pangolin n’y est pour rien se réjouit le pangolinphile. Par contre les Chinois… ah là là !! déplore le covidiot !

Zoombie. Usager excessif en distanciel du logiciel zoom : la folie le guette.

 Allez, « prenez soin de vous », néologuez !

Surtout pas de mélancovid ! (A suivre).

 Voir aussi: Benoît Melançon, Oreille tendue:

https://oreilletendue.com/2020/04/15/bref-lexique-du-confinement/

 

LDM 65

L’année terrible

Hantise de la pandémie

Arsène Doyon–Porret, aquarelle sur bristol.

La Terre s’amoche,

Covid-19 s’accroche.

Soignants sans repos, les brancards assaillent,

Mélopée autour du braséro où l’effroi ripaille,

Pandémie, ô pandémie que guident de morbides sections,

Qui clopinent au timbre de criards orphéons,

Ah, ogresse de destinée, qui, sauvage, pourrie,

Monstrueuse, nous emporte dans la charognerie,

Brouillard où la destinée oscille, où pour certains Dieu déguerpit,

Où le crépuscule augure la noirceur qui abasourdit,

Forcenée universelle, de rafales et de fulgurances infectées,

Quand reflueras-tu, pandémie ? comment te garrotter, souche mutée ?

Si la zoonose virale éparpille tout le convivial,

Si les confinements du télétravail n’assèchent pas le mal,

Si dans l’ombre plissée du masque s’entête le rêveur,

Alors le tourmenteur en enverra tant et tant au respirateur

La Terre a la pétoche,

Covid-19 l’empoche.

L’Année terrible est un recueil de poèmes (dont « Bêtises de la guerre ») que Victor Hugo publie en 1872 sur la guerre franco-prussienne et civile en France.

La ritournelle de la pandémie

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Fais pas ci, fais pas ça

Viens ici, mets-toi là

Attention ne t’infecte pas

Ou prends garde à toi

Lave tes mains, allez, rince tes doigts

Touche pas ça, sois réglo

Dis Érica, dis Damian

Fais pas ci, fais pas ça

À lala oups oups bassinet

Antilibéral encore au taquet

Mets pas ta main dans celle d’autrui

T’embrasses encore ton pote

Qu’as-tu donc contaminé ?

Mets le masque, ferme la bouche

Ravale ce que tu expectores

Vas te laver les mains

N’entre pas sans gel

Sinon panpan cucul

Fais pas ci, fais pas ça

À lala oups oups rejet

Avachi au coin du guichet

Laisse le policier te guider

Attention à la bagatelle

Arrête de résister

Haut les mains si on t’interpelle

Sois net contre la pandémie

Coude à coude avec tes amis

Il est temps du confinement

Faut pas rater le couvre-feu

Fais pas ci, fais pas ça

À lala oups quel ballet

Désemparé sous ton duvet

Tu te déprimes, t’en peux plus

Prends ton mouchoir…ne vas plus au pissoir

Ne sors pas sans le masque

Sinon panpan cucul

Isole-toi tire-toi d’là

Masque-toi rentre chez toi

Obéis aux consignes

Fais pas ci fais pas ça

À lala oups quel couplet

Apeuré tu t’soumet

Graine de rebelle aux abois

On va te traiter en teigne

Pourquoi tu refuses qu’on te renseigne

On ne le répétera pas

Rétif t’es un vrai vaurien

On te claquemure pour notre bien

Sois prudent sois conscient

Sinon c’est le fossoyeur

Fais pas ci fais pas ça

À lala oups lâche mon poignet

Si ça continue un tour de rivet

Eh vous tous n’relâchez rien

Eh vous tous serrez les freins

Fais pas ci, fais pas ça

Fais pas ci, fais pas ça

On y va tous ensemble

On est y presque parvenus

Tiens ! y’a plus rien…trop tard pour r’mettre le masque!

La la la la la la la la la la la….la la la la la la la la la…..la la la la la

Mais, mais…: ils ont raison avec toutes ces pâmoisons… ils n’ont pas tort avec tous ces morts !

 

Sur l’air de: “Fais pas ci fais pas ça”, Jacques Dutronc (album Il est cinq heures, 1968): https://www.youtube.com/watch?v=7QN2Jcor60A

LM 63

Le Grand asservissement

 

 

Archibald Lemme (©Agence Panopticoscope), « Le Chat en quarantaine », Zoompolis (NJ), septembre 2020

Dans le sédiment du silence et les bruits de la fortune.

Aux enfants blottis dans le cœur de la vie ou le ventre de leurs mères.

À tous ceux apaisés devant la menace armée.

Complices du rire, des nuages et des oiseaux : accaparons l’aurore !

 

L’épuisant moment pandémique du COVID 19 restera comme le temps exemplaire d’instauration politique de l’État sanitaire et sécuritaire en régime démocratique et libéral.

Par sécurité : partout, l’impératif préventif scande l’espace public et devient le refrain social de la ville meurtrie.

La ville meurtrie avec l’héroïsme hospitalier.

Certains nomment cette période précautionneuse : « état de guerre ». Ils oublient que la guerre implique la volonté humaine belliciste, le déterminisme non naturel, la stratégie rationnelle, le concept offensif, le savoir-faire balistique.

Isolement domiciliaire (hâtivement nommé « confinement ») volontaire voire obligatoire, couvre-feu, état d‘urgence, laisser-passer, réduction de la libre-circulation des individus : avec le renforcement périmétral du contrôle social, la fin du mal pandémique justifie tous les moyens pour le contenir. Une politique souvent improvisée d’endiguement qui libère les empoignades et les résistances hétéroclites, sectorielles, libertaires, parfois « anti-complotistes ».

Le miasme affole

L’extension croissante du télétravail et des affligeantes « zoom-relations » accentuent la décomposition de la sociabilité la plus sommaire, celle de la démocratie.

En présentiel (vocable insensé) ou à distance ?

La clôture des lieux de vie coutumière renforce ce désarroi social.

Le « geste-barrière » disqualifie le « geste-de bienvenue ». Il dénigre l’hospitalité. Il normalise l’écartement au loin du corps, à nouveau incarnation du mal. L’ordre comportemental en pandémie légitime la défiance réciproque.

Nous vivons de reculade en reculade ! Stricto sensu.

La contagion rôde.

Elle s’éternise avec le cortège morbide de la vulnérabilité sanitaire.

La fraternité de l’embrassade dégoûte.

Le baiser tourmente.

Le souffle de l’autre répugne.

Le miasme affole.

Le postillon terrifie.

La sueur palmaire épouvante.

Astiquons, brossons, décapons, décrassons, javellisons, lessivons : qu’advienne l’Ère du suprême hygiénisme.

Le mal mine la ville navrée dans l’état sanitaire.

Que dire des faméliques masqués aux dispensaires de la dernière chance ?

Que dire des comblés démasqués dans les SUV anachroniques ?

Et les ribambelles enfantines à visages découverts  sur les préaux ?

Et les oiseaux argentins dans le ciel crépusculaire ?

On voit vos narines !

Avec son masque mal ajusté, l’ennemi public tousse, éternue, se mouche sans plier le coude. Pire, il néglige de purifier ses mains en entrant au supermarché. Sur le quai de gare, devenu agent sanitaire casqué et masqué, le pandore ferroviaire  sanctionne vertement, le majeur menaçant :

« Eh vous là-bas ! Votre masque est de travers ! On voit vos narines ! On sent votre souffle !! Circulez !!! » (Gare de Lausanne, jeudi matin 19 novembre, vers 10 heures).

Suspect habituel. Individu inconscient. Œil de la police.

Suspect du régime sanitaire ou avatar du « boute-peste », tant redouté durant les pandémies de l’Ancien régime ?

Chirurgical ou à la mode, de tissu, de papier ou en plexiglas, le masque facial, nommé parfois muselière sanitaire, condamne le visage à découvert.

Le visage dévoilé que refusent à la fois les  justiciers (Zorro), les supers héros (Batman) et les supers criminels (Fantômas). Ils agissent à visages  masqués. Ils suscitent l’effroi pour sidérer l’adversaire et jouir de l’impunité.

Nous nous masquons pour profiter de la vie. C’est ainsi !

Boostant le capitalisme sanitaire comme le fera le vaccin, le gel hydro-alcoolique instaure la société morbide de la suspicion universelle.

Vivement le dégel pandémique de tous les abandons.

L’ère insalubre remplace le temps démocratique du flux social et de l’insouciance gestuelle et charnelle.

Le temps béni du flux et du reflux quand le bain de foule redevient un petit bonheur social.

Social-zoom !

Actuellement, les moins optimistes s’alarment.

Les plus lucides mettent en garde.

Les grincheux grinchent.

Tous parient sur la montée inexorable de l’assujettissement généralisé qu’oblige la gestion politique de la pandémie.

Selon eux, la contamination biologique de l’ennemi invisible précède la pestilence politico-sociale du Grand asservissement.

On pourrait le qualifier comme le contrat social dévoyé par la peur et l’insécurité : « La peur est le plus puissant des moteurs. La peur transforme les hommes. Elle peut les détruire, ou bien les rendre invulnérables. La peur dope les esprits, ou les réduit en bouillie. Elle est instrument d’asservissement, elle n’a pas de limite. Qui contrôle la peur, contrôle l’homme, voire des foules entières » (Maxime Chattam).

Impératif de l’imaginaire « risque zéro »: l’excessive exigence sociale de sécurité gommera bientôt les libertés fondamentales.

Le Grand asservissement politico-biologique illustre la condition non citoyenne des dystopies sécuritaires du contrôle social radical de l’individu confiné dans le pire des mondes possibles.

Pour s’en convaincre :

(re)lisons le chef-d’œuvre trop oublié La Kallocaïne que l’ingénieuse et désespérée écrivaine suédoise Karin Boye (1900-1941) publie en 1940, un peu avant son suicide.

(Re)lisons 1984 (1949) de George Orwell avec Le meilleur des Mondes (1932) d’Aldous Huxley

(Re)lisons L’âge de cristal (1967) de William Francis Nolan et George Clayton Jonhson.

(Re)voyons THX 1138 (1971) de George Lucas, synthèse filmique du totalitarisme dystopique.

Pivot de l’imaginaire dystopique, le Grand asservissement émerge lentement aujourd’hui du mal invisible et de l’offensive pandémique.

Nous ressortirons peut-être indemnes du laboratoire sanitaire de la discipline sociale qui depuis mars 2020 contraint les esprits et éloigne les corps. Or, la démocratie du « social-zoom » ne pose-t-elle pas déjà insidieusement les fondements juridiques, moraux et pratiques de  la « démocratie illibérale » du Grand asservissement basé sur la distanciation sociale, la permanence et l’extension extraordinaire du contrôle des individus  ?

La gestion de la pandémie  est un modèle de gouvernance. Ses conséquences et son impact dépasseront certainement la fin de la pandémie.

Alors,  pour l’instant, vivons coude à coude !

Imaginaire du Grand asservissement :

Karine Boye, La Kallocaïne (1940, en suédois), Éditions Ombres (Petite Bibliothèque Ombres), 2015 (191 p.)

George Lucas, THX 1138, 1971:

https://duckduckgo.com/?t=ffnt&q=THX+1138&atb=v208-1&iax=videos&iai=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3Dcjtj-w5dx9k&ia=videos

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L’ENNEMI INVISIBLE (7). Deuxième vague

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Le voyageur au-dessus de la mer de nuages » par Caspar David Friedrich (1818)

Vague : « masse d’eau qui se soulève et retombe à la surface d’une mer, d’un lac ».

À la une de la plupart des médias : « Les restrictions se multiplient pour éviter une deuxième vague ! ». « Une seconde vague est jugée très probable » (plusieurs titres). « Coronavirus. La crainte mondiale d’une seconde vague de Covid-19 au retour des vacances » (Ouest France, 24 août 2020). Le « spectre d’une seconde vague inquiète la France et l’Italie » (Le Point santé, idem).

Rebond pandémique

Au déclin caniculaire de l’été 2020, avec le retour des vacanciers et des embouteillages urbains, nourrie de statistiques morbides sur les nouveaux cas et la progression des contaminations, la présomption d’un rebond pandémique automnal nommé « deuxième vague » devient ainsi plausible.

Déjà brutalement frappées avant l’été par l’ennemi invisible, plusieurs régions européennes s’y préparent. L’État parie sur la consolidation des dispositifs sanitaires et le renforcement du contrôle frontalier à l’instar de l’Autriche. Ainsi que sur la discipline sociale. Prophylaxie unanime : il faut resserrer la vis des libertés individuelles pour endiguer la deuxième vague des contaminations et la propagation interpersonnelle de Covid-19, cet ennemi invisible qui visibilise le déni individuel ou l’effroi collectif.

D’une vague à l’autre

Deuxième vague : intéressant euphémisme naturaliste ! Comme la vague de froid hivernale, comme la vague de chaud estivale. Fatalisme saisonnier.

« Nouvelle vague » aurait convenu, mais trop cinématographique, trop filmique. Et puis, face à l’armée des ombres, nous sommes toujours sur la jetée. À caresser le genou de Claire. Nous ne sommes pas encore à bout de souffle, ni captifs du cercle rouge, ni de l’ascenseur pour l’échafaud ou d’Alphaville avec le privé-philosophe Lemmy Caution. Il faut vivre sa vie, faire les 400 coups, accompagner encore Pauline à la plage ! Que la bête infectieuse meure ! Playtime !

Noli me tangere Covid-19 !

Il est vrai que « vague d’assaut » aurait tout aussi convenu, quoique assez belliciste.

« Vague d’assaut » répercute l’horreur de la Première Guerre mondiale durant laquelle se forge le néologisme militaire du conflit total. Peut-on ramener le second acte pandémique à la « succession de lignes de combattants » ? Ceux qui inlassablement jaillissent des tranchées adverses en vagues d’assaut réciproques. Ceux qui chargent l’ennemi d’en face sous l’ondée d’obus avant de mourir dans la boue comme la vague qui agonise sur la plage.

« Vague de fond » était aussi un bon candidat à la métaphore pandémique. Or, son sens de raz-de-marée intellectuel ou idéologique le disqualifie. Car il s’apparente au mouvement d’opinion qui déferle irrésistiblement dans la société comme un raz-de-marée hostile ou favorable à un projet, à un individu ou à une idée.

Littoral

Donc : deuxième vague !

La judicieuse rhétorique maritime du retour pandémique réverbère paradoxalement le loisir balnéaire, la joie vacancière, le bonheur du congé payé et la performance du surfeur athlétique ou du nageur chevronné. Un bon crawleur échappe au ressac atlantique. Inondé, il en ressort tout ragaillardi. Prêt à une nouvelle joute maritime. On rigole à la plage en sautant dans les rouleaux océaniques de la première et de la seconde vague ! On en redemande, surtout les enfants. On fait les guignols dans l’eau vive qui nous renverse joyeusement cul par-dessus tête, le slip de bain rempli de sable. Le souffle coupé. Le rire vers les beaux nuages qui passent au loin. Même félicité lorsque la seconde vague détruit le château de sable dont les vestiges filent dans les vaguelettes vers la mer toujours recommencée.

Autre vague, évidemment, que celle dévastatrice du tsunami océanique et tropical où s’abîme un monde littoral ou insulaire.

Le salut lustral

Face à la deuxième vague, un peu partout, avec des styles et des usages diversifiés, entre consensus et refus, s’instaure la culture sociale de la distanciation publique et de l’endiguement pandémique. Celle du masque chirurgical ou de tissu contre les postillons infectés, ces nouveaux miasmes invisibles de la mort dans l’imaginaire social et la réalité pathologique. La culture du masque est ancestrale. Ses racines sont pourtant moins hygiénistes que sacrales ou carnavalesques. Son imaginaire contemporain recoupe impunité et   force : grand criminel, super héros. Fantômas et Batman. Il faudra y revenir !

Une culture aussi des nouveaux gestes « barrières », dont celui du « rince-main » à l’accès des lieux publics devenus des sas décontamineurs (en théorie). Pandémie : vivons-nous le jaillissement et la fondation durable d’une nouvelle gouvernance de la purification et de l’onction salvatrice ? Le flacon désinfectant remplace le bénitier sacral, bien asséché cet été dans les églises fraîches d’Italie. Visqueuse ou fluide, poisseuse ou subtile, parfumée ou neutre, la lotion hydro-alcoolique succède à l’eau bénite. Le salut lustral est chimique.

Question : les gouttelettes prophylactiques endigueront-elles la « seconde vague » sur les rivages pandémiques ?

Alain Corbin, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social 18e-19e siècles, Aubier-Montaigne (1982), Champ, Flammarion 2008, trace de belles perspectives sur la “menace putride” dans l’imaginaire collectif.

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L’ENNEMI INVISIBLE (6). Confiner et punir

à M.C.

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© francescoch via getty image

« Confiner : reléguer, bannir, envoyer une ou plusieurs personnes demeurer dans certains pays éloignés. », Pierre Richelet, Dictionnaire français contenant les mots et les choses, Genève, 1780, p. 164.

« Confinement. Terme de droit criminel. La peine de l’isolement dans les prisons. », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, I, Paris, 1863, p. 727.

Selon Le Soir (2 avril), la police bruxelloise a verbalisé plus de 5.600 infracteurs aux « règles de confinement ». Face à l’ennemi invisible, 3.4 milliards de personnes sont aujourd’hui « confinées » à domicile dans 80 pays (50% de la population mondiale, Le Monde, 30 mars). Le Grand confinement planétaire fait écho au supposé Grand renfermement des insensés et des pauvres après la Renaissance selon Michel Foucault (Histoire de la folie, Gallimard, 1972) ! Écart à la règle, en Suisse, où nul n’est obligé de rester chez soi, l’OFSP parle d’auto-isolement. Le fédéralisme est volontariste. Or, autour d’un mot particulièrement équivoque, utilisé dans tous les sens dans l’actuel désarroi social, en cette chute dystopique vers le pire des mondes possibles, sommes-nous confinés (déportés sur les « confins ») ou cloisonnés (enfermés en « Grande quarantaine ») ?

Aux confins

Dès la fin du Moyen âge, le mot « confins » désigne la limite topographique et géographique du champ, du domaine, du fief, du ressort. La lexicologie nomme « confins » les terres ou les territoires sis en bordure de la frontière. Vivre aux confins signifie être exilé aux limites de la cité ou du ressort, voire en lisière du limes selon le concept géopolitique de la Rome impériale. Auparavant, chez Homère, Polyphème, le cyclope aveuglé par Ulysse, vit en monstre cavernicole aux confins des « mangeurs de pain » (Odyssée, IX), soit à l’orée du monde « barbare ».

Peu à peu, le sens strictement spatial de « confins » recoupe « bout, espace éloigné », territoire écarté, « contrée reculée », région isolée. En 1925, militaire, cartographe et explorateur britannique, l’aventurier Percy Fawcett (1867-1925) disparaît dans la jungle brésilienne, à la quête d’une cité mythique, aux confins du monde connu. En outre, confins désigne le « passage intermédiaire » entre deux situations sociales ou morales ainsi que l’étape ultime de la vie au seuil de la mort.

Confiner et punir

De tout temps, dans un sens punitif, « confiner » signifie « reléguer », détenir en un espace restreint, réduire l’individu à la résidence disciplinaire, le resserrer aux fers, le réprimer par la clôture, l’enfermer plus strictement dans la prison. « Confinement » équivaut principalement à enfermement pénitentiel et pénal, voire à bannissement avec « mort civile ». « On vient de la confiner dans un couvent » : jadis, s’y ajoute en outre l’usage  de la réclusion conventuelle, plus ou moins volontaire.

Par ailleurs, « de surface », « vertical » ou « horizontal profond », le confinement est un dispositif matériel particulièrement complexe (excavation, déplacement, réduction de la perméabilité, endiguement, etc.) appliqué aux sites pollués pour endiguer le vecteur de contamination.

Au Moyen âge, le confiné est un banni selon l’historienne polonaise Hanna Zaremska qui étudie le mécanisme pénal du confinement des pécheurs ou des malfaiteurs expulsés de la cité (Les bannis au Moyen âge, Aubier, 1996). Ils rachètent leurs illégalismes dans le pèlerinage religieux sur les routes d’Aix-la-Chapelle ou de Rome. Paradoxalement, le confinement est bien l’éloignement géographique du banni. Son retour suppose sa « purification » via le pèlerinage pieux. Bref, entre intimidation collective et ostracisme individuel, la sanction du confinement vise plutôt l’éloignement social que la quarantaine domiciliaire.

Rétention

À l’époque contemporaine, les États ségrégationnistes, autoritaires ou totalitaires instaurent le confinement à la périphérie du territoire national, soit l’exil du vaincu, de l’opposant(e) ou du « dissident ». À l’instar des réserves aux États-Unis où les Indiens sont clôturés parfois derrière les barbelés, le « confinement » reste un dispositif répressif plutôt qu’une mesure de salubrité collective (bien que celle-ci puisse motiver la ségrégation). Y est visé l’isolement disciplinaire du rétif ou la proscription de l’ennemi politique en enceinte de confinement (« zone sécurisée »).

Dès les années 1920, les régimes bolchévique puis stalinien confinent en Sibérie les « réactionnaires » envoyés au goulag ré-éducatif des travaux forcés. Sous le fascisme mussolinien (1925-1945), les intellectuels, les homosexuels, les démocrates, les socialistes puis les communistes sont confinés (« relegati ») au sud de la péninsule ou dans certaines îles méditerranéennes (San Domino, Ustica, nord de la Sicile). Paru en 1945, filmé en 1979 par Francesco Rosi, le néo-réaliste roman autobiographique Cristo si è fermato a Eboli (Le Christ s’est arrêté à Eboli) de Carlo Levi illustre le « contenimento » en exil rural sous l’autorité du podestà. Médecin turinois, membre du mouvement Justice et Liberté, le narrateur est « confiné » (banni) à Aliano, bourg désœuvré en Lucanie (Basilicate), « oublié de Dieu » selon les paysans.

Dès 1933, le confinement des opposants, des tziganes ou des Juifs instaure l’encampement concentrationnaire, pivot de la « solution finale » en Allemagne hitlérienne. Dans la Grèce de la Guerre civile (1946-1949) et des colonels fascistes (1967-1974), s’ils ne sont pas assassinés ou massés en camps de rétention, les opposants (libéraux, socialistes, communistes, ouvriers, étudiants, syndicalistes, intellectuels, etc.) sont confinés dans les îles, par exemple Ikaria en mer Égée orientale. Parmi d’autres démocrates, rescapé de la torture, le compositeur Mikis Theodorakis y est confiné en 1947 et 1948 avant sa détention concentrationnaire sur l’enfer insulaire de Makronissos (Cyclades). Même dispositif pénitentiaire dans la Chine communiste à lire la somme de Philip F. Wiliams et Yenna Wu (The Great Wall of Confinement. The Chinese Prison Camp through Contemporary Fiction and Reportage, University of California Press, 2004).

Pivot répressif des régimes liberticides et autoritaires, avilissant la dignité de l’exilé(e), le confinement (rural, insulaire) est l’exil carcéral à ciel ouvert sous un drastique régime policier.

Cloisonnement sanitaire et contrôle social

Les mesures sanitaires et sécuritaires liées à la pandémie actuelle relèvent plutôt du renfermement domestique qui claquemure l’individu dans l’espace privé loin de l’espace public. Claustration en lieu clos — comme en un enclos monacal sécularisé, avec les tâches et les fonctions dédiées aux besoins individuels et aux matières domestiques (ablutions, alimentation, loisir, travail, sommeil). Vivre cloîtrés égale « vivre reclus » mais non confinés hors de la cité.

Face à l’assaut coronaviral, le discours politique et médiatique est spartiate : « Nous sommes en état de guerre ! » L’impératif du Grand confinement (bientôt « déconfinement ») l’emporte verbalement sur « cloisonnement sanitaire » ou « mise en quarantaine » domestique (vocabulaire médical). Récurrent en temps d’incertitude, de troubles sociaux et de périls, ce tropisme du langage sécuritaire réverbère-t-il la « législation d’affolement » ? Celle que Jean Delumeau suit dans les moments de terreur collective qu’attisent la lèpre, la peste voire la sorcellerie satanique (La Peur en Occident, XVIeXVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1978).

Le langage sécuritaire du « confinement » préfigure-t-il l’effritement des libertés après le « déconfinement général » ? Par son ampleur démographique, le Grand confinement reste un formidable et inédit laboratoire politique du contrôle social autoritaire pour l’État libéral. Dans plusieurs mois, son idéologie, ses implications normatives et ses pratiques inédites escorteront-elles le retour à la normale ? L’État sanitaire du confinement, volontaire ou obligatoire, parachèvera-t-il l’État sécuritaire ?

 

Étienne Balibar: “Nous ne sommes égaux ni devant le risque ni devant les mesures prises pour le conjurer (…) je dirais que l’un des traits de la démocratie, c’est la conscience que toute stratégie de protection collective, qu’il s’agisse de bouclage des frontières, de confinement, de traçage des “populations à risque”, n’est pas inoffensive. La façon dont une société se veut “en guerre”, même contre un virus, met en jeu la démocratie” (https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/04/22/etienne-balibar-l-histoire-ne-continuera-pas-comme-avant_6037435_3260.html).

 

Une lecture stimulante pour historiciser distinctement la pratique disciplinaire et répressive du « confinement » en temps de paix : Norbert Finzsch et Robert Jütte (éditeurs scientifiques), Institutions of Confinement: Hospitals, Asylums, and Prisons in Western Europe and North America, 1500-1950, Cambridge University Press (1996), 2003.

LDM 55

L’ENNEMI INVISIBLE (5). Intellectuel collectif.

 

Amies et amis, collègues et collègues, évoquent et affrontent l’ennemi invisible qui nous plonge dans le mal et le désarroi, tout en déjouant la sérénité analytique des sciences humaines. Que faire pour créer le temps qui passe tous confinés dans le confinement ou dans le jardin de la bibliothèque ? Ne rien faire au moment de ce basculement dans l’anomalie sociale lorsque nulle vie n’est indigne ? Des discours sensibles qui ressoudent la compréhension et la fraternité au-delà de la quarantaine domestique dans la ville silencieuse où les murs sont couverts de discours, où les piétons avancent soupçonneux et masqués, où les oiseaux printaniers les plus inattendus s’égayent comme jamais, où les nuits muettes ressourcent la sérénité. Des mots plutôt simples, parfois consolateurs. Ils donnent du sens au moment inédit de l’effroi pandémique. Ce péril qui dévoile la vie à huis-clos de la communauté du dedans. Des mots pour penser les fragiles libertés après la défaite de Covid-19. Un civisme intellectuel en quelque sorte. Dans la cité vulnérable, travaillons pour comprendre.

Merci!

Générique

Signataires:

Christophe Charle (Historien, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, IHMC) ; Frédéric Chauvaud (Historien, Université de Poitiers) ; Valérie Cossy (Spécialiste de littérature contemporaine, Université de Lausanne) ; Anne-Emmanuelle Demartini (Historienne, Université Paris XIII); Catherine Denys (Historienne, Université de Lille); Pascal Engel (Philosophe, EHESS) ; Arlette Farge (Historienne, EHESS) ; Claude Gauvard (Historienne, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) ; Laurence Guignard (Historienne, Université de Lorraine) ; Benoît Melançon (Spécialiste de littérature moderne et contemporaine, Université de Montréal) ; Vincent Milliot (Historien, Université Paris VIII) ; Alain Morvan (Écrivain, spécialiste de la littérature anglaise, ancien recteur d’académie) ; Marc Ortolani (Historien du droit, Université de Nice) ; Michelle Perrot (Historienne, Université Paris-Diderot) ; Daniel Roche (Historien, Collège de France) ; Gabriella Silvestrini (Philosophe, Università del Piemonte Orientale, Vercelli) ; Xavier Tabet (Spécialiste de littérature, langue et de civilisation italiennes, Université Paris 8) ; Elio Tavila (Historien du droit, Università degli Studi di Modena e Reggio Emilia).

Bande son :

John Coltrane, Impressions, 1963, “After the Rain”,

 Visuel :

Arsène Doyon – – Porret (Genève, né le 22 novembre 2009): “La bibliothèque et les nuages”.

Christophe Charle (Paris) : Que faire ?

L’historien ou l’historienne, sauf exception, se méfie des urgences du présent. S’il a choisi de consacrer sa vie même au passé proche c’est pour prendre du recul. Le confinement et l’avalanche d’informations déprimantes tous les jours le mettent à rude épreuve. Plus de lieux spécifiques pour se réfugier (archives, bibliothèques), seul espace restant, la chambre ou le bureau, seul horizon le face à face hypnotique avec l’écran d’ordinateur où l’on fouille dans les vieux fichiers, les textes abandonnés, les projets avortés remis à plus tard pour trouver ce fameux recul aussi indispensable que l’oxygène pour les malades en assistance respiratoire. Quelques heures puisées dans un ailleurs pour échapper à l’ici-bas angoissant, à la distance obligatoire avec les autres, pour pouvoir renouer des liens volontaires et non contraints avec un monde qu’on essaie de reconstituer alors que le monde entier se défait, se paralyse. On pourrait aisément stigmatiser cette attitude de la mise entre parenthèses, cet alibi de la tour d’ivoire. Elle peut cependant encore avoir une vertu en temps de panique.

La communication sur l’épidémie dont on nous abreuve et dont les vacillements permanents soulignent crument la grande incertitude de ceux et celles qui la mettent en œuvre nous livre un matériau de choix pour pratiquer le cœur de notre métier, la critique permanente des sources, si nous ne voulons pas complètement subir le cataclysme ambiant. Autre effet boomerang de la crise actuelle, cette discordance des temps, l’indice majeur de la modernité selon une proposition que j’avais émise il y a près de dix ans (Discordance des temps, une brève histoire de la modernité, Paris, A. Colin, 2011). En quelques mois elle a pris une ampleur si flagrante que plus personne n’adhère à ce qu’étaient les illusions d’hier.

Même le président des États-Unis, ce rêveur fou, a dû abandonner sa rhétorique conquérante et reconnaître la misère de la plus grande puissance militaire de tous les temps, tétanisée et sinistrée par un malheureux petit virus invasif, plus efficace qu’un tir de missile nord-coréen. La fin de l’histoire plus que jamais n’est pas pour demain. Travaillons à comprendre.

Frédéric Chauvaud (Poitiers) : Un couple de mésanges

Bien que situé à Poitiers, dans une sorte de grand corridor préservé du Covid-19, j’avais pris, comme directeur de la MSHS, dès le vendredi matin du 13 mars, des mesures pour assurer, dans les meilleures conditions le confinement. Deux jours plus tôt, j’avais fait un cours aux étudiant(e)s d’histoire de première année sur les pandémies du XIXe siècle et du début du siècle suivant (la peste, le choléra et la grippe espagnole), en donnant quelques définitions sur les animacules, les vibrions, la létalité, les bacilles, les virus…, insistant sur les effets de la maladie, les solidarités et les mouvements de panique, sans savoir que l’actualité allait brusquement lui donner un sens particulier.

Chez moi, lorsque la ville s’est enfoncée dans un silence nouveau, qui n’était pas celui du dimanche d’une ville de province, il a fallu malgré tout assurer la « continuité » administrative de l’équipe fédérative et la « continuité » pédagogique pour les étudiant(e)s, créant ainsi une sorte de bouillonnement à l’intérieur de la maison, qui verra se multiplier les visioconférences, bouillonnement qui contraste encore aujourd’hui avec l’inertie inédite des rues avoisinantes. Pas une voiture, pas un piéton, pas même un chien. Seul un couple de mésanges qui avait élu domicile dans la courette apporte des nouvelles en direct, et non par l’entremise des écrans, du monde extérieur. Il a été suivi par un couple de pigeons et puis par un couple de moineaux. Dans un futur proche, ils seront peut-être les véhicules volants de la communication entre voisins.

Valérie Cossy (Lausanne) : Un héron dans les yeux

Après presque trois semaines de confinement bien sage, je me décide à aller chercher les livres abandonnés sur mon bureau. La dématérialisation a des limites. Avant d’apparaître en ligne sous forme de pdf, les textes exigent parfois que l’on touche des livres. Je vais reprendre le métro pour la première fois depuis le 13 mars. Les cadences sont respectées comme si de rien n’était. Entre (rares) passagers on ne se regarde pas franchement en souriant. Arrivée à l’Anthropole (ça s’appelle comme ça), je peux entrer en « badgeant »… comme si de rien n’était. Mais je dois téléphoner à « Uni SEP » pour annoncer ma venue car désormais l’institution tient à l’œil toute allée et venue sur ses terres. J’entre dans un bâtiment vide aux échos de cathédrale (l’impression est seulement sonore). Dans la solitude inquiétante du bâtiment, je renonce à l’ascenseur, même pour grimper au cinquième. La paranoïa me guette mais elle me fait faire de l’exercice.

Derrière la porte du bureau m’attend un premier miracle : les orchidées abandonnées se sont déployées en mon absence. Tournées face au soleil qui tape contre une vitre sans store, bien serrées le long de deux tiges arquées, leurs fleurs sont parfaites, gracieuses. Je les regarde et les imprime dans mon cerveau. Et je m’attaque à mon travail de manutentionnaire à la photocopieuse. Puis je remplis mon sac à dos des livres à ramener chez moi et décide de rentrer à pied par les bords du lac. Mais avant-même d’atteindre le paysage de carte postale du Léman m’attend le deuxième miracle de la journée : en marchant le long de la route cantonale vide, je me retrouve à deux mètres d’un héron debout sur le talus. L’espace lui appartient désormais plus que d’habitude. Il me fixe. C’est la première fois de ma vie que je regarde un héron dans les yeux. Un instant de magie, comme un ralenti, qui efface provisoirement le reste du monde.

Anne-Emmanuelle Demartini (Paris) : Confinée dans le confinement

Paris, dans un appartement du 10e arrondissement, 84 m2, un couple d’universitaires et deux adolescentes confinés depuis près de trois semaines. Trois semaines de ménage. Trois semaines de cuisine. Surtout de cuisine. Les filles y tiennent : « manger c’est la seule chose agréable qu’on peut faire ». Alors j’épluche, je touille, je fais rissoler, je me creuse la tête pour trouver un plat nouveau à faire. Après, il faudra nettoyer la cuisine, remplir le lave-vaisselle. Et penser au linge. Je me fais du souci, pour ma mère, confinée à 1000 kms de moi, pour mes filles qui commencent à ne plus tourner rond, pour le grand Est, pour les Italiens, pour le monde. Je gère les RDV médicaux, les annulés et les indispensables. Je vais demander pour la cinquantième fois à l’aînée si elle a avancé ses lettres de motivation pour Parcoursup, aider la cadette à se connecter au cours de maths : ce sera avec mon propre ordinateur, car nous ne disposons pas d’un ordinateur chacun. Pour le bureau, pis encore : je partage un coin de la salle de séjour. En temps normal, pour me concentrer, je vais à la Bibliothèque Nationale ou au café, mais là, je suis coincée…

D’autant que trois jours après le début du confinement, mon conjoint s’est mis à faire des cours sur zoom : pas facile, dans ces conditions, de réfléchir, de parler, de passer dans la pièce, etc. Quand je ne suis pas dans la cuisine, je me confine dans ma chambre. Et quand je reprends la main sur mon ordinateur, je dépose le tablier de la mère de famille au bord de la crise de nerfs pour chausser les lunettes de la directrice de département dévouée. Mission (nécessaire mais quasi impossible) : assurer la continuité pédagogique. Des séries sans fin de mails pour mesurer la fracture numérique au sein du département, récupérer les mails personnels des étudiants, répondre aux interrogations des collègues, parler « modalités de contrôle des connaissances » etc. Mon imprimante a expiré, sans que j’aie pu récupérer la nouvelle que j’avais commandée. Pas de chance. Impossible d’imprimer un texte pour le travailler, pas même une autorisation de sortie… Ni temps ni lieu pour avancer des travaux ou rédiger un article. Juste quelques moments de répit pour taper un cours ou scanner un article à envoyer aux étudiants.

Alors, intellectuelle, attachée aux sciences humaines, en plein exercice de pensée critique face à la crise du covid-19 ? Ou plutôt une professeure d’Université, que la situation inattendue confronte à son déclassement social, contraint à exécuter la partition attendue de la femme à la maison, soucieuse, nourricière et ménagère, en lui offrant pour distraction l’absorption dans quelque tâche administrative ingrate :  confinée dans le confinement.

Catherine Denys (Lille) : Les gros geckos

En mai 2019, j’avais acheté un billet d’avion et réservé un logement pour passer 15 jours à l’île Maurice en avril 2020. Je fais des recherches sur l’histoire de la police de l’île au XVIIIe siècle, sur des archives locales passionnantes. Archives-plage, la combinaison du bonheur pour une historienne qui aime la mer ! J’ai imprimé les réservations et les ai punaisées près du frigo.

Tous les jours, depuis la fin de mai 2019, chaque fois que je passais devant ces papiers, je comptais les semaines qui me séparaient du séjour. Je rêvais à l’eau chaude et transparente du lagon, aux petits poissons des récifs, aux rangées de flamboyants le long des routes, aux mangues trop mûres qui s’écrasent sur le sol, aux oiseaux jaunes et rouges, aux gros geckos vert fluorescent, aux champs de canne à sucre qui ondulent sous le vent, à l’océan turquoise, au Morne majestueux, à l’accent chantant du français mauricien, à la beauté des saris, au goût sucré des petits ananas vendus dans la rue, à la moiteur tranquille de la salle de lecture des archives, aux fabuleux registres de la police royale et à mille autres détails enchanteurs qui me revenaient en mémoire des séjours précédents.
Avril 2020 est arrivé. Je n’irai pas à Maurice. Ce n’est pas grave.

Tous ces rêves qui nourrissaient l’anticipation, la promesse, l’impatience du séjour à venir, n’existaient que par la mémoire des séjours antérieurs. Le futur se nourrissait du passé et illuminait le présent d’un hiver morne. Je n’ai rien à regretter.

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour imaginer l’eau chaude et transparente du lagon, les petits poissons des récifs, les rangées de flamboyants le long des routes, les mangues trop mûres qui s’écrasent sur le sol, les oiseaux jaunes et rouges, les gros geckos vert fluorescent, les champs de canne à sucre qui ondulent sous le vent, l’océan turquoise, le Morne majestueux, l’accent chantant du français mauricien, la beauté des saris, le goût sucré des petits ananas vendus dans la rue, la moiteur tranquille de la salle de lecture des archives, les fabuleux registres de la police royale et mille autres détails enchanteurs. Je sais que je retournerai à Maurice.

Pascal Engel (***) : Acédie contrôlée

Il est jubilatoire, pour nombre d’académiques, de voir un certain nombre de pollutions de nos informations disparaître en temps de confinement. Mais décourageant de voir que ce sont les bavards professionnels qui en profitent, ne cessant de délivrer leurs conseils de lecture sur la peste de Manzoni ou celle d’Athènes (passe encore) et celle de Camus (passe moins). Ceux-là même qui voulaient nous vendre il y a quelques années leurs Moocs et leurs podcasts triomphent et ils sentent que l’âge d’or est venu pour eux. Il y a une grande indécence de notre part, en tant qu’intellectuels qui sommes habitués à travailler à nos bureaux, à recommander aux autres de le faire, à ignorer les efforts des autres et de ceux qui, par leur travail et leur courage, protègent les autres en silence sans avoir le temps de livrer leurs états d’âme. J’avoue être choqué (mot faible) par la multiplication sur les réseaux et les media, des manifestations auto-satisfaites des intellectuels (comme par hasard toujours les mêmes, ceux qui ont su se concilier les faveurs de journalistes en mal d’imagination),  qui, même en temps de confinement, sont là pour vendre leur dernier roman ou leur dernier essai. Le silence devrait être de mise, et je ne souhaite pas que l’on mette en avant mes états d’âme.

Mais je dois confesser que le confinement a des effets salutaires. On s’ennuie ferme, certes. Mais on a un avantage très grand : on peut remettre au lendemain ce qu’on pouvait faire le jour même. C’est aussi le lot commun de tous les captifs. Alors que dans la vie quotidienne on ne cesse de nous demander de faire telle ou telle chose et de respecter des dates butoir, nos obligations diminuent drastiquement. On peut se livrer en toute tranquillité et en toute impunité à ce vice d’acédie que Dante décrit dans la Commedia (Inferno ,VII, Purgatorio, XVII), que l’on appelle aussi paresse intellectuelle, et qui est souvent associé à la procrastination.  Mais il peut aussi le faire en toute liberté. […]

Dante traite la procrastination et l’acédie comme des péchés, de même que Thomas d’Aquin. On est tenté de les mettre du côté de la faiblesse de la volonté, elle aussi fustigée par Dante. Et de la traiter, en termes contemporains, comme un comportement irrationnel par excellence : si l’agent rationnel est celui qui cherche toujours à faire ce qu’il juge lui être le plus utile, comment peut-il ne pas le faire ?  Mais la procrastination est-elle toujours un vice ? Est-elle toujours un comportement irrationnel ? Il peut être sage, dans certains cas, de remettre une tâche ou un projet (Agamemnon n’avait pas tort d’attendre avant de lancer ses vaisseaux devant Troie, et les Grecs avaient de bonnes raisons d’attendre sous les murs de Troie plutôt que de se précipiter à l’assaut).

On peut escompter que la situation sera meilleure plus tard (G. Ainslie, Anatomie de la volonté, Presses de Nanterre). On peut même, comme John Perry, adopter le comportement de procrastination structurée, qui consiste à remettre sans cesse, mais à faire les choses petit à petit, sans se presser, en remettant les tâches fastidieuses, mais en accomplissant des tâches moindres : en gros c’est le renversement des préférences. Mais on peut aussi soutenir (que la procrastination est irrationnelle parce qu’elle implique une négligence ou un non-respect de son moi futur.

Un agent confiné est obligé de procrastiner. Car d’une part il n’est pas obligé de faire certaines choses du fait que certaines tâches ne peuvent être accomplies (à l’impossible nul n’est tenu), et d’autre part même s’il est obligé, les sanctions pourront difficilement s’appliquer. Il a, par ailleurs, pour autant que le confinement dure, tout son temps pour remplir ses obligations. Les impératifs cessent d’être catégoriques, il n’est même pas clair qu’ils soient hypothétiques. Il n’est pas délivré de tout projet, ni de toute obligation, mais il peut aisément les remettre à la Saint Glin-Glin. Qui se soucie de son moi futur, sauf quelques utilitaristes ? En un temps où on ne cesse, sur internet et ailleurs, de nous donner des ordres, de nous presser de faire le jour même ce que nous pourrions faire le lendemain ou les jours suivants, c’est un don rare. Faisons donc, consciemment, ce que nous aurions fait de toute façon : c’est- à-dire rien, ou presque.

Arlette Farge (Paris) : Consolation

En cette période irréelle et pourtant si présente, si prégnante, je ne tiens pas forcément à réfléchir en « intellectuelle ». J’ai trop appris dans ma vie d’historienne qu’imprévisible était l’histoire que je ne veux, ne peut, ni ne tiens à prévoir ce qui suivra plus tard. Jour après jour, je sens se transformer mes émotions et j’entends avec affection les voix émues, ou traversées d’inquiétude de celles et de ceux qui me sont proches. Une chose m’intrigue et me pèse : pourquoi est-ce si peu « académique » pour un sociologue ou historien, que sais-je ? d’échanger en toute simplicité sur l’exacerbation actuelle de nos sentiments ; pourquoi faire les braves comme s’il n’y avait que la « pensée” » qui avait des droits. Elle en a, certes, mais j’ai envie aujourd’hui de plaider pour un terme désuet, considéré comme mièvre et dépassé, enfantin presque, le mot : consolation. La consolation a deux couleurs entre autres : le partage et l’amour.

Claude Gauvard (Paris) : Créer le temps qui passe

Aujourd’hui dimanche 5 avril. Si je n’écris pas que c’est dimanche, rien ne me le fera savoir. Mon agenda n’a plus de raison d’être : toutes les conférences et les colloques sont annulés. Les réunions de travail aussi. Le décompte des morts donne au temps l’allure d’une courbe : on voudrait voir s’annoncer le palier bénéfique, on calcule les jours, mais on oublie le jour. C’est étrange de croire que le temps a disparu alors qu’il est si terriblement cruel.

Il faut donc créer soi-même le temps qui passe. L’instinct de survie me guide et, comme toujours dans les moments les plus graves de ma vie personnelle ou professionnelle, je pense aux choses élémentaires de l’existence, manger, se vêtir, regarder. Ce matin, parce que c’est dimanche, croissants et, à midi, tarte, confectionnée avec les pommes de mon jardin soigneusement conservées. J’ai mis une tenue plus gaie que celle d’hier et que sera celle de demain. Et puis je suis allée au jardin voir où en étaient les fleurs de ma pivoine arbustive blanche : les boutons n’en finissent pas de se gonfler avant de s’étirer. Je leur ai parlé en les gourmandant d’être si lents. Ils ont semblé répondre : « nous avons le temps ». Voilà, c’est dit. Avoir le temps, c’est ce que je cherchais alors que rien, normalement, ne devait me presser depuis que j’ai pris ma retraite. J’ai le temps, pas seulement de penser et d’écrire, mais d’ouvrir les yeux. « Le merveilleux nous entoure comme un rêve et nous ne le voyons pas ». J’ai eu toute ma vie, depuis mes dix-huit ans, cette citation (approximative) de Baudelaire en tête. Je la vis. Devrais-je en avoir honte, alors que tant d’autres autour de nous souffrent, peinent ou meurent ?  e n’ai pas de réponse. Serais-je devenue égoïste ? Il était peut-être temps !

Laurence Guignard (Paris 13e) : Basculement dans l’anomalie

Les premiers jours sont ceux du basculement dans l’anormalité et de l’effort d’adaptation qu’imposent ces moments-rupture. Chaque lendemain entérine les transformations de la veille, l’appropriation d’un monde dont le champ va à nouveau se transformer au cours de la journée, jusqu’à la réduction de l’emploi du temps, le lundi 17 mars, au voyage autour de son appartement. L’inquiétude pèse sur les menues décisions individuelles : rester, partir, conseiller à mes parents de filer à la campagne, à ma fille d’anticiper un départ en Bretagne prévu pour les ultimes révisions d’un concours qui sera reporté. Effort de projection aussi dans ce qui apparait d’emblée comme 45 jours de « confinement » : serait-ce un enfermement ? Ou plutôt, à cause d’une autre homophonie, un confortable cocooning ?

Les écrans ouvrent sur ce qui forme désormais l’essentiel du monde. Celui des amis, avec le soulagement salvateur des blagues de confinement dont on cherchera peut-être plus tard à identifier les auteurs et les circulations, des informations lancinantes et sinistres, des activités sportives – je me mets au yoga quotidien (en ligne) – et surtout du travail. Celui-ci préserve maintenant la prof-tgv que je suis de l’inconvénient des incessants voyages Paris-Nancy. La première semaine est celle de la continuité pédagogique proclamée : expérience neuve des cours en ligne sur diverses plateformes puisque celles des universités sont immédiatement saturées par cette soudaine activité : Team, Zoom ou Discord, un logiciel de jeu vidéo en ligne et pour l’occasion de vidéocours. Indiscret, il dévoile des avatars musclés qui dès la fin des cours retournent à leurs affrontements gothiques (sinon historiques). Il faut avouer qu’on a perdu des étudiants dans cette transition forcée, mais ce nouvel espace a permis des échanges de qualité dont je veux croire qu’ils nous ont fait du bien. A la fin de la semaine, il a fallu admettre que l’enseignement à distance relevait d’un temps d’exception, refoulé pour les SHS hors du champ des évaluations universitaires (mais non pour la faculté de sciences où je donne aussi des cours).

Pour l’historienne de la médecine, la pandémie marque la fin d’une époque de victoire médicale inscrite dans les comportements. Ma génération est celle de la prévention des maladies chroniques qui ont supplanté les maladies infectieuses. Elle a permis le rapprochement des corps, serrement de main pour les garçons, la bise, le hug pour les plus jeunes : des gestes arrivés confusément avec la libéralisation des mœurs et la mixité scolaire, qui ont résisté à l’épreuve du SIDA. Avec H1N1, on a appris à éternuer dans son coude. COVID-19 va-t-il refouler ces gestes devenus dangereux ?

Benoît Melançon (Montréal) : Merci de votre compréhension !

« Merci de votre compréhension. » Au risque d’être vidée de son sens, la formule nous submerge, chez le marchand de vin, à la pharmacie, devant les restaurants, dans les moyens de transport, sur les réseaux sociaux, en signature des courriels professionnels. Elle est à la fois marque de reconnaissance et demande timide : on remercie autrui de sa bienveillance, sans toujours bien savoir si elle nous est acquise. Par le partage d’une expérience, cette compréhension souhaitée de tout un chacun devrait tenir autant de la collaboration concrète (« Aidez-nous à lutter contre la pandémie ») que de la communion (« Nous sommes dans le même bateau »). Voilà bien une étymologie du mot compréhension : « saisir ensemble ». Mais il en est une autre : « saisir par l’intelligence ». La crise mondiale exige que les penseurs de toutes disciplines réfléchissent à ses enjeux, actuels et futurs. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment vivre et lutter aujourd’hui ? De quoi demain devrait-il être fait ? À vous — médecins, historiens, psychologues, économistes, littéraires, juristes —, merci, à l’avance, de votre effort de compréhension.

(Il y a quelques années, sans savoir ce qui l’attendait, BM a créé le blogue https://mercidevotrecomprehension.tumblr.com/.).

Vincent Milliot (Paris, 14e) : La liberté d’après

Les murs de la ville se resserrent-ils ? Il y a tout ce qui barre habituellement l’horizon : immeubles et cours d’immeubles, faîtes des toitures en zinc ou en ardoise, hérissement de cheminées et de d‘antennes qui ne laissent voir que des morceaux de ciel et décomptent les heures d’ensoleillement. Cette fois, on ne peut s’en échapper et le regard s’appesantit sur tout ce qui limite, obstrue, contraint. Les rares grands jardins parisiens, les perspectives des quais de la Seine sont devenus inaccessibles. Au-delà, n’y pensons plus. Mon bureau lui-même à quoi le comparer désormais dans son accumulation de livres et de dossiers ? Certainement pas à la cellule d’un moine, reclus volontaire ; pas plus au studio, au cabinet d’étude dont l’intimité ne se définit que dans un rapport à l’autre, volontairement choisi. Alors, à quoi rapporter ce poids sourd dans la poitrine, dès le matin ? Je pense à d’autres expériences de l’enfermement, insupportables à concevoir, destructrices des individus, doublement punitives, celles des détenus, parfois à trois dans une cellule d’une dizaine de mètres carrés. On vient d’en libérer plusieurs milliers pour alléger la surpopulation carcérale, en attendant d’y revenir. Mon appartement est grand, mais j’imagine les grilles, les portes, leurs bruits et cet étouffement intime auquel on condamne les « indésirables » dans des sociétés qui ont largement renoncé à l’utopie réparatrice de la prison pénale conçue à la fin des Lumières.

Lorsque je sors, rarement, je montre passeport et autorisation de sortie. Et l’on commence à débattre des mesures qui pourront accompagner le « déconfinement » : traçage numérique, surveillance accrue, basculement des mesures d’exception dans le cours ordinaire des choses. Une prison à l’air libre, parce que la santé, après la « sécurité », est érigée en première des libertés ? Après la peste de Marseille en 1720, dans tout le royaume des Bourbons, le contrôle des mobilités s’est renforcé, des spécialistes de la « police des étrangers » sont apparus, les techniques d’identification, fondées sur le papier et l’enregistrement, se sont perfectionnées. Sans plus de raison sanitaire. Il y aura urgence, pour les sciences humaines et sociales à penser un nouveau régime des libertés individuelles et publiques, de plus en plus menacé, de terrorisme en pandémies. Peut-on y contribuer déjà entre ces murs de livres ?

Il y a une semaine ma fille a vu passer au crépuscule dans notre rue, un renard. Enfin, libre d’aller. Un renard entré dans Paris. Mais pas encore les loups.

Alain Morvan (Paris) : Pavane pour un virus défait

Le soir où le Covid-19 vint frapper à ma porte (ce que je ne savais pas encore), j’écoutais le finale de Tristan. J’y trouvais une densité crépusculaire convenant assez bien à ce que l’horizon était en train de devenir. Je pensais que ce que m’avait révélé la littérature gothique – la présence occultée de la mort en un monde aseptisé, ou la terreur oubliée de l’épidémie derrière la figure mythique du vampire – allait désormais s’imposer à tous. Ces réflexions égotistes ne durèrent pourtant que quelques jours. S’il me fut épargné de connaître la détresse respiratoire, l’épuisement et la fièvre eurent tôt fait de me neutraliser. Impossible de lire. Impossible même de feuilleter l’admirable catalogue de l’exposition Huysmans que j’avais pris tant de plaisir à visiter quelques semaines plus tôt à Orsay. Impossible d’écouter de la musique, qu’il s’agît de Wagner le ténébreux ou de mon cher Verdi, ce maître d’énergie libératrice. Je n’étais plus qu’un corps luttant contre le tueur caché, à peine capable de sentir l’affection inquiète de ma famille. Quand on me demandait si je m’ennuyais, la question paraissait vide de sens. Et puis un jour, miracle. J’eus la force de tendre la main vers un exemplaire du TLS. J’y découvris un article éblouissant sur Metternich. Je le dévorai. Le sortilège s’était dissous. Byron et ses amis me pardonneront : l’homme du congrès de Vienne signait mon retour vers la vie. Ou peut-être le propriétaire du domaine de Johannisberg ?

Marc Ortolani (Nice) : La bibliothèque comme jardin

Il y a trois semaines, brutalement, ce qui n’était qu’un mot devient une injonction bien réelle : Confinement indéterminé. Voilà ce à quoi notre vie va se réduire… Et bien d’accord, faisons comme ils disent. Je suis prêt. J’ai un congélateur de fin du monde dont je ne verrai jamais le fond, le potager est plus prometteur que jamais. J’ai de quoi tenir des années. Je ferme le portail et je perds la clé.

Et puis, on ne va pas se laisser abattre par la première pandémie qui passe. On va continuer à vivre comme si de rien n’était. On line. C’est ce que j’ai fait. J’ai fait cours pendant des heures à mon écran d’ordinateur, j’ai terminé dans les temps la communication pour ce colloque qui ne s’est pas tenu, achevé cet article pour une revue qui ne paraîtra pas, fini cette évaluation pour une recrutement qui n’aura pas lieu. Et j’ai communiqué, skypé, whatsappé, tchaté, multiplié les coronapéros… Mais plus je communiquais, plus ils me manquaient, car la plupart des gens que j’aime sont loin de moi et l’écran ne suffit pas. Pourtant, il va falloir s’y faire : C’est ainsi que vont les choses ; c’est l’amour au temps du corona.

C’est au bout de deux semaines que j’ai commencé à perdre pied : j’ai peu à peu cessé de contacter mes étudiants égarés, mes collègues absents, une administration survoltée. J’ai cessé de compter les morts au journal télévisé ; j’ai enlevé de mon téléphone l’application qui permet de suivre à la minute, à l’échelle planétaire, la progression de la maladie, j’ai arrêté les films anxiogènes : Seul sur Mars, terminé ! There is still time… brother … C’est fini !

J’ai simplement levé les yeux de mes écrans et j’ai regardé autour de moi mon horizon confiné : ma bibliothèque qui regorge de livres que je n’ai pas lus et par la fenêtre, au bout d’une route sans voitures, sous un ciel sans avions, mon jardin printanier comme je ne l’avais jamais vu. Comme partout, la Nature y reprend ses droits : les pies n’ont jamais été si hardies, je partage mes repas avec un merle curieux. Hier un blaireau indolent s’est frayé un chemin sur mes plantes bandes et ce matin une biche en a exploré les abords, me laissant sur le chemin un crottin fumant comme pour me signaler qu’elle était chez elle chez moi.

Et si c’était là, dans cet horizon limité, que j’allais trouver l’apaisement ? Dans ma bibliothèque d’abord. Plutôt rayon Sagesse et religion… Voyons voir… L’apocalypse de Saint Jean, non… De la brièveté de la vie de Sénèque, on le savait déjà. Marc-Aurèle, Le jardin d’Epicure. On approche… Cicéron. Voilà. Et c’est là que cette formule jaillit du livre comme si elle m’y attendait depuis des siècles : « Si apud bibliothecam hortulum habes, nihil deerit » … (« Si tu as une bibliothèque qui donne sur un jardin, que peux-tu souhaiter d’autre ? » ). Elle a été écrite pour moi, pour que je la découvre aujourd’hui et que j’en fasse la béquille de cette drôle de vie. Voilà peut-être la clé du bonheur confiné ? Sans doute, puisque dans ma trompeuse et bienfaisante ataraxie, j’entends la voix de la sagesse me murmurer: Assez bavardé mon vieux Pangloss. Il est temps de retourner au jardin.

Michelle Perrot (Paris) : Les murs au temps du cv19

« Nous ne sommes pas en guerre ! », dit une affichette jaune collée sur l’immeuble qui me fait face, à l’angle Fleurus/Madame (Paris, 6e). Cela m’a donné, ce samedi 4 avril 2020, envie de regarder les murs du quartier, du moins du pâté de maisons autorisé pour une sortie quotidienne. Il fait un temps splendide, le plus beau des printemps. Le Luxembourg, fermé et désert, verdoie ; les massifs sont fleuris de tulipes ; beaucoup de joggers tournent autour, interminablement. Ce samedi après-midi, il y a pas mal de parents et d’enfants. Le confinement n’est pas total. Ce n’est pas Wu-Han.

Retour aux murs et palissades. Pas de graffiti, mais des affichettes jaunes ou rouges, évidemment artisanales ; textes en majuscules quand ils sont courts, minuscules dès qu’ils sont longs. Assez répétitifs. Peut-être de la même main, de deux ou trois, tout au plus ? « On veut des masques et des tests ! » « Masque=Vie ». « Testez-nous ». « Masquez-nous plutôt que de masquer vos erreurs ».

Les panneaux pour les élections municipales du 15 mars sont toujours là (angle Guynemer/Assas). Ils ont suscité des développements plus longs et plus accusateurs. « Les menteurs seront confondus ». « Nous ne sommes pas en guerre. Nous traversons une crise sanitaire ». « 15 mars 2020, « Tous aux urnes ». 15 avril 2020, pénurie d’urnes ». « Quand prévoient-ils de nous expliquer que le PORT du MASQUE est utile même lorsque l’on n’est pas malade. Mi-Avril ? Début Mai ? Quand il y aura des masques ».

« Respecter une distance de plus d’un mètre, c’est beaucoup plus efficace qu’un masque ». « Une Fake info de merde de Agnes paunier-Punacher » ( ??), secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances. (On préférerait presque quand elle nous invitait à « investir en Bourse », le 10 mars quand les cours s’effondraient).

Sous-jacent, le thème populiste du complot ; il y a eux qui nous mentent et nous manipulent, nous qui subissons.

Un suscripteur, visiblement choqué, a osé une défense, un peu embarrassée : « Il est possible qu’éventuellement il y ait potentiellement pu y avoir un tout peu de semblant de retard dans la décision de mise en place du confinement, mais la pertinence de la communication et de l’action gouvernementale au sujet des masques et des tests témoigne d’un sursaut de réactivité qui rassure énormément ! » Plus sobrement, une petite affichette bleue : « Rouvrez et nationalisez les Hôpitaux de l’Hôtel- Dieu et du Val-de-Grâce ». « Du fric pour l’hôpital public ».

Voici ce qu’on pouvait lire ce samedi 4 avril dans ce périmètre restreint. Un peu attendu, sans doute. Il n’en est pas moins intéressant de constater que l’explosion des réseaux sociaux n’empêche pas des citoyens de vouloir exprimer leur opinion sur les murs. Il faudra voir la suite. Il faudrait surtout voir ailleurs, ce que le confinement interdit. L’imagination est sans doute plus vive dans d’autres arrondissements. « Les murailles parlent », disait-on en 1848. C’est toujours vrai.

Daniel Roche (Paris) : Civisme et pandémie

La pandémie qui frappe le monde ne peut pas ne pas renvoyer l’historien à un passé qu’il croyait disparu, et en tant que citoyen ordinaire, à l’interroger sur nos comportements. La peste, ce mal qui répand la terreur, a fait partie de nos connaissances et de nos croyances ; dans notre pédagogie son éradication a certainement été l’un des éléments de notre confiance dans le progrès. Le succès des grandes découvertes médicales de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle concrétisait, outre la force d’une mondialisation réussie par les antibiotiques, l’accroissement de l’espérance de vie de tous en dépit des derniers avertissements mortels : 50 millions de mort dans le monde avec la grippe espagnole de 1918-19 19, 240 000 en France ! Il est difficile de comptabiliser à l’échelle mondiale les victimes des résurgences temporaires ou générales des pandémies postérieures aux années `80 du XXe siècle, retour de la Grippe A, épidémie d’Ebola.

Il est certain que notre enseignement de l’histoire des populations ne pouvait que s’infléchir en même temps que se réactualiser aujourd’hui, les gestes protecteurs anciens pour éteindre la flambée microbienne : restriction de toutes les circulations, mobilisation générale des moyens avec une efficacité et une rapidité qu’ignoraient les mondes anciens. Toutefois, l’armée ne fusillera pas les fuyards, comme elle l’a fait durant les dernières graves attaques de la peste au XVIIe siècle. Les mesures de quarantaine ont pu être efficaces, mais on doit en ternir un trait majeur : elles protégeaient mieux de la mort les personnes âgées que les enfants, les adolescents et les jeunes adultes plus vulnérables. Cela nous incite à la prudence face à l’adaptation sociale des maladies devant l’aptitude des virus à se transformer. Comme cela nous invite à nous interroger sur la nécessité de nos mobilités.

Reste que le confinement réactualise des gestes disparus, dont la pratique de la queue pour l’attente marchande. La génération des années 30-40 a connu ces files d’attentes liées aux restrictions alimentaires. Les queues d’aujourd’hui mettent en lumière des errements politiques ainsi que la discussion sur la politique ratée des masques. Elle traduit aussi une certaine différence avec ce que la guerre pouvait créer par ses incertitudes, une plus forte menace, une plus forte exaspération face aux contrôles. Les queues d’aujourd’hui doivent inciter au civisme car le confinement actuel est une invitation à l’entraide et à l’effort collectif. Les représentants de la France ridée ne peuvent que s’associer en pensant différemment le phénomène autrement que sur le modèle de la contrainte, mais dans l’appel de la solidarité.

Gabriella Silvestrini (Turin) : Le dernier rivage

Un samedi matin d’avril en 2020, à la fenêtre. Rien n’a changé. Les bâtiments, le ciel au-delà les toits, sur la façade des maisons les rayons du soleil qui marquent les heures et leur marche. Tout a changé. Un voile d’irréalité, d’étrangeté, entoure le paysage quotidien. Je me souviens du film On the Beach/Le dernier rivage (Stanley Kramer, 1959) et de l’attente insoucieuse et angoissante du danger invisible et mortel qui plane inexorablement sur les Australiens après la «troisième guerre mondiale». Ici aussi un danger invisible nous guette; il se cache non seulement dans l’air lumineux et transparent, mais aussi dans l’autre, dans nous-mêmes. Étourdis par les infos, par la liste incessamment renouvelée des infectés, des hospitalisés, des morts, nous nous laissons envahir par le langage de la guerre. La guerre de l’humanité contre le virus. Nous sommes tous des combattants aux ordres de l’armée des héroïques médecins. La guerre entre la vie et la mort. C’est le même langage de la guerre, de la victoire et de la défaite, qui est souvent invoqué lors de maladies mortelles comme le cancer: on combat, on gagne ou perd la bataille. Celui qui meurt est le vaincu. On partage ses dépouilles. L’analyse critique de ce langage de la maladie, de la mort et de la guerre pourrait contribuer à la compréhension de cet événement qui a balayé d’un coup la certitude de nos sociétés de pouvoir endiguer la «fortune». Un événement qui n’est pas niveleur comme la mort, mais révélateur et multiplicateur des inégalités: la possibilité d’accès aux soins, les mètres carrés dont chacun dispose en confinement, le manque de revenus et de ressources qui affectera  beaucoup plus les uns que les autres. La réaction que nous aurons face à ces inégalités nous permettra de regarder avec plus ou moins d’espérance le futur proche. L’espérance que l’épidémie ne déchaîne pas la guerre.

Xavier Tabet (Paris) : Aucune vie n’est indigne d’être vécue

Selon beaucoup de gens, il existe un « message » du coronavirus. Mais celui-ci, dans sa pluralité même, se présente sous la forme d’une énigme. Il n’est, en tous cas, pas aussi facilement déchiffrable que ne le pensent ceux qui pratiquent, parfois avec délectation et moralisme, la mystique de la terre, la rhétorique du Petit Prince. Ou ceux qui estiment, de façon docte, que plus rien ne sera pareil qu’avant, et annoncent les grandes aubes des temps nouveaux, après la fin, ou la transformation vertueuse, du capitalisme. Et pourtant, le fait est que la situation que nous vivons nous oblige à mettre à l’épreuve nos savoirs et nos discours ; elle nous oblige à penser en prise direct avec le présent, pour une « ontologie du présent » (Foucault). L’état d’urgence sanitaire (qui tend nécessairement un peu vers l’état d’exception politique) met en lumière un grand nombre de phénomènes et de tendances qui sont déjà celles que l’on peut observer depuis trente ans au moins. Attendu inattendu, l’événement constitue une forme de précipité de l’époque, il est « un fait porteur d’une idée » (Sartre).

Par-delà le lien complexe entre les différents versants (sanitaire, économique, politique, et bien entendu écologique) de la crise, chacun l’appréhende à l’aune de sa propre sensibilité, et de ses propres questionnements. Pour ma part, la crise (en partie déjà catastrophe) sanitaire que nous vivons illustre, malgré tout, la grandeur de nos « démocraties immunitaires » (Esposito), dans lesquelles la leçon de la Seconde guerre mondiale est qu’aucune vie n’est indigne d’être vécue, et où le droit à la vie représente l’impératif fondamental, « coûte que coûte ». Mais elle illustre en même temps certains des dangers de l’immunisation, lorsque la protection de la « vie nue » nous oblige à renoncer, au nom de la sécurité du vivant, à toutes les « formes de vie » qui sont les nôtres ; c’est-à-dire lorsque la vie sacrée se transforme en négation, voire en sacrifice, de la vie elle-même. L’équilibre entre la défense des libertés et les tendances (bio)sécuritaires – c’est-à-dire également les tentations du repli sur des idées fermées de la nation, de la communauté, ainsi que les différentes cultures du soupçon et de la distance – reste plus que jamais l’un des grands défis (et soucis) de notre époque.

Elio Tavila (Gênes) : Saisissement

Le décret de confinement me saisit à Gênes, un dimanche soir. Le lendemain, je n’irai pas travailler, comme je le faisais tous les lundis, comme tous les jours de la semaine. Le matin du jour suivant, je m’éveille dans un silence mystérieux, irréel. Les ruelles étroites de la vieille ville (« carruggi ») sont vides et toutefois on entend des voix dans l’air, dans les hauteurs. Des fenêtres arrivent un bourdonnement, parfois de la musique, parfois des cris d’enfants. Le soleil d’un printemps inattendu nous laisse stupéfaits. Dans l’attente avant d’entrer dans le supermarché, en rang, respectant les distances, cachés derrière nos masques de protection, on comprend qu’on appartient à la même humanité fragile et souffrante, qui cherche dans les yeux de l’autre le confort d’un sourire fraternel. Nous sommes égaux, malgré tout, nous sommes unis. Mais comment savoir avec les Italiens ?

John Coltrane (partout): After the Rain

https://www.youtube.com/watch?v=Je2tpX6Z-QA