La guerre calamiteuse: missive depuis Béatipolis

 

 

E.P. Jacobs, Le secret de l’Espadon, 1946-1949, © Blake et Mortimer 2021.

Mon estimé neveu:

Puisse cette missive te parvenir à Philadelphie.

Au terme d’un périple empli d’ouragans -comme si les éléments se liguaient contre La Licorne afin qu’elle n’arrivât jamais bon port- nous avons enfin relâché avec le capitaine Trelawney dans la rade paisible de l’île de nulle part.

Nous mettons pied à terre dans la liesse générale. Les émissaires des Béatipoliens nous couvrent d’exaltants rhododendrons. Pour célébrer l’amitié entre les peuples qui se méjugent, après nous avoir régalé de limonade et de gaufres à la cannelle, ils entonnent l’hymne de la Fraternité universelle.

Le paysage nous frappe: champs de blé à l’infini, pâturages et collines qu’irriguent des canaux d’eau vive animant d’antiques moulins. À l’horizon, sous un ciel açorien, jaillissent les remparts argentés de Béatipolis.

De débonnaires bovins broutent les gras pâturages, le cul dans les stratocumulus. Guidés par de fiers rouliers, chargés des fruits de la terre, de pesants charriots à yacks roux encombrent les routes pavées.

La douceâtre senteur du tiède lisier, qui engraisse les sillons, flatte les sens. La prospérité placide des Béatipoliens stupéfie.

Après l’accolade, nos hôtes évoquent leurs mœurs républicaines.

Mœurs des Béatipoliens

Leur histoire glorieuse remonte à la conquête de cette île aride par les aventuriers-philosophes du fondateur-législateur de Béatipolis, Léviathan Ier. En six jours, le souverain père de la Nation fit édifier la capitale Béatipolis.

D’un tempérament amène, végétariens et buveurs de lait, les insulaires vivent dans la quasi-nudité adamique. Comme d’altières Amazones halées d’embruns, les femmes dépassent de quelques têtes les hommes, que rend pâles le labeur manufacturier. En résulte l’autarcie de l’île où le luxe, la spéculation et la monnaie sont proscrits.

Les Béatipoliens exportent quelques biens de première nécessité: condolatex, galets arrondis, eau de source gazéfiée, trèfles à quatre feuilles, bois de réglisse,  poudre de cafards et antennes de homards.

Pour convoler au CUL (Chapelle de l’Union Licite), les Béatipoliens subissent un examen médico-légal qui certifie leur affinité physique et morale. Les incompatibles se confinent dans l’Organon, hospice dédié au culte des sens inassouvis.

En sandales spartiates, vifs, rieurs et polissons, blonds, roux ou bruns, élevés loin des familles au temple d’Émiliopédia où les nourrices à vapeur les engraissent durant six années, les enfants sont la fortune de ce peuple vertueux.

Les Béatipoliens sont très pieux. Ils vénèrent le soleil, source universelle de vie, au temple d’Hélios. Leur liturgie est rudimentaire. Nul clergé intolérant ne dispute, dans un jargon insensé, la nature des choses sacrées.

Ils ont la guerre en abomination, sauf pour repousser une invasion, voire parfois délivrer du joug tyrannique un peuple que le despotisme accable.

Sous la hampe du monarque légitime, la société se divise en trois ordres égalitaristes. Un serre-tête coloré distingue le rang de chacun : ceux qui travaillent jusqu’au grand âge (vert), ceux qui éduquent (bleu) et ceux qui légifèrent (mauve).

Montés sur d’élancées licornes, casqués de blanc, avec un demi-masque facial d’osier noir, en tuniques blindées écarlates, équipés de bidules à détente mécanique, les proxipoliciers veillent à l’ordre public.

La justice se rend avec retenue dans le PEL (Palais de l’Esprit des Lois): le Béatipolien adultérin ou l’ennemi public de la félicité est exilé dans la cité insulaire voisine de Beccariapolis. Il y subit la peine modulable des travaux forcés aux mines de rousseauxite. L’insurgé armé est exécuté publiquement sur la place du Contrat social avec le lombrosiolitique, un hilarant sérum létal.

Burinées sur la table de granit noir dressée devant la Chancellerie du bonheur obligatoire, les 12 lois fondatrices de la cité sont fréquemment proclamées devant le peuple en liesse, réuni à son de trompe.

Majestueuse cité

Nous arrivons enfin à Béatipolis, majestueuse cité aux quatre portes d’orichalque, ouvertes aux points cardinaux. L’embellissent 1984 fontaines et statues de naturalistes,  philosophes ou législateurs et autres bienfaiteurs de l’humanité.

À l’extérieur et à l’intérieur des logis privés et des édifices publics, les panoptiprismes -miroirs concaves en formes oculaires- veillent nuit et jour à la sécurité collective.

Par les rues de la cité géométrique aux 54 places octogonales, nous gagnons le palais cristallin de l’État, en face duquel se dressent la colossale effigie granitée de Léviathan Ier ainsi que l’Oratoire du livre où reposent 99 millions d’ouvrages manuscrits et imprimés que tous peuvent consulter.

Ayant gravi les 714 marches de l’escalier cyclopéen, nous entrons dans l’hémicycle aux 1001 miroirs de l’AG (Augure Générale).

Léviathan CC

Auguste sur un trône d’ébène, entouré d’un sextuor qui souffle les cuivres de la gloire, le sceptre ancestral à la main droite et le glaive gordien à la gauche, couvert du heaume safran de le renommée césarienne,  tête nue, flanqué du chancelier Vispacemparabellum  et de 451 dignitaires muets comme des carpes royales, Léviathan CC daigne nous ouïr.

Genoux fléchis, nous lui rendons le tribut d’estime dû à l’éclairé monarque à la barbe fleurie de lys. Nous lui offrons le buste en vermeil de Platristote et les Œuvres complètes du légiste Bodhobbes, éditées en 1784 à Calvinopolis chez Barillet.

Le sage monarque s’inquiète: «Nobles étrangers, pourquoi cette illustre ambassade chez les sages Béatipoliens?»

Oh puissant fils du soleil! Depuis 120 jours, sans raison aucune, les bataillons aériens, maritimes et terrestres du despote de la Transpoutinie anéantissent les villes, les ports et les habitants de notre pacifique Syldabordurie. Sous la férule du général Stratagos, notre armée patriotique a refoulé les assauts apocalyptiques et capturé les saboteurs de la Garde de fer infiltrée chez nous.

Ivre de liberté, la population endure la faim, la soif, la maladie et la peur dans les galeries et les catacombes des cités détruites. D’innombrables Syldaborduriens, surtout des femmes et des enfants, pour échapper aux atrocités, se sont exilés au pays voisin des “peuples de la plaine” du prince-philosophe Topor Potocki.

Oh sage Léviathan! Nos alliés promettent l’aide décisive à notre bien-aimé souverain Ottokar XII contre l’invasion. Or ils agissent peu car ils sont trop liés au négoce des richesses transpoutiniennes. En synode extraordinaire, l’Alliance des peuples aisés et consuméristes a exigé la fin des hostilités…ce qui les a intensifiées. Rien n’arrête le tyran belliciste. Il menace maintenant de nous calciner avec une arme de destruction massive que lâchera l’effroyable Stryge de feu, prête à l’envol mécanique.

Oh digne fils du soleil! La bravoure des Béatipoliens est notoire. Plus d’une fois, ils ont vaincu de cruels belligérants voulant les asservir. Aujourd’hui, au nom de la paix universelle, pourraient-ils prendre les armes pour la Syldabordurie?

Un bref silence, puis Léviathan CC rétorque:

Nobles étrangers, illustre ambassade! Si votre requête légitime se fonde sur le droit naturel des gens, la coutume interdit aux Béatipoliens de guerroyer dans un conflit hors de la mère-patrie. Votre résolution et votre audace sont vos seules armes défensives. Luttez jusqu’à la mort pour votre noble cause, qui est celle de tous les peuples libres. Ils vous en remercieront. Certes, nous vous fournirons de l’armement supplémentaire.

En ce qui concerne la Stryge de feu: seul au prix de l’apocalypse, le tyran l’utilisera. Mais bientôt, nos rusés émissaires le dissuaderont de poursuivre l’offensive….

Les ruines

Coupant la parole au monarque, précédé d’un éclair céleste, un souffle brûlant  ébranle le palais qui croule vite dans le feu et la poussière. Par miracle, nous arrivons à regagner l’air libre.

Béatipolis, nouvelle Atlantide effondrée, n’est plus qu’un océan de flammes d’où émergent des cris et des pleurs. Au milieu des corps calcinés, des silhouettes hagardes sillonnent le brouillard de cendres.

Dans le crépuscule, parmi les nuages que noircit le brasier, tel le dragon du mal, la Stryge de feu lâche d’ultimes salves funestes.

Éclairs et tintamarre répétés.

Comme toujours, le courage de Trelawney est édifiant. Il ne cesse de secourir les malheureux captifs du déluge du mal.

Sous la statue brisée de Léviahan Ier, dans les décombres de Béatipolis, entouré de gémissements, je termine au mieux cette dépêche.

Mon cher neveu, te parviendra-t-elle?

Si oui, rappelle aux avisés Philadelphiens que seule la force légitime du droit des gens, parfois en armes, arrêtera le conquérant malfaisant, profanateur des frontières, ivre de territoires, avide de vies innocentes, despote de son propre peuple.

Tragique destinée que celle des Hommes: au temps de la guerre calamiteuse, la Providence les a-t-elle oubliés?

Ton affectionné oncle, Jean-Robert de la Grande Boissière

Auroville : la guérilla des Utopiens

Auroville, India

Dans l’île des 54 cités du bonheur obligatoire et égalitaire, les Utopiens sont opposés à la guerre. Pourtant, ils bataillent pour «défendre leurs terres et frontières, pour repousser les ennemis répandus parmi […] leurs amis et alliés, par compassion envers quelque peuple opprimé par la tyrannie».

Telle est l’éthique de la «guerre juste» que l’humaniste Thomas More expose dans L’Utopie (1516), ce roman d’État sur le meilleur des mondes possibles réalisé nulle part (U-topos).

Cependant, en ce moment-même, descendants des Utopiens, les Aurovilliens mènent peut-être à leur tour une guerre juste!

Patrimoine utopique de l’humanité

Cité « expérimentale » du sud-est de l’Inde (État du Tamil Nadu), à une dizaine de kilomètres de l’ancien comptoir de Pondichéry, Auroville est fondée et inaugurée en 1968 dans une zone désertique sous le parrainage de l’UNESCO par l’écrivaine née en France Mirra Alfassa, «mère et compagne spirituelle» du philosophe Sri Aurobindo. Conçue par l’architecte lecorbusien Roger Anger pour 50 000 âmes, la cité idéale prétend être le lieu universel de la «vie communautaire» de femmes et d’hommes épris de paix et d’harmonie au-delà des clivages confessionnels, politiques et nationaux. Auto-administrée sous la férule de l’État, de forme circulaire comme l’île d’Utopie, avec au centre le Matrimandir de la méditation, divisée en quatre secteurs (industriel, résidentiel, international, culturel), la cité de 10 km2 sur les 25 prévus accueille aujourd’hui 3500 Aurovilliens».

La ruche des abeilles

Plutôt aisés en raison des conditions d’installation matérielle et locative dans la cité idéale basée sur la communauté des biens comme chez More, les Aurovilliens viennent de 50 pays. Cette ruche bourdonnante est divisée en 35 unités laborieuses (agriculture, éducation, santé, artisanat, informatique). Le travail au mérite permet la gratuité de la consommation alimentaire, de la santé et de l’éducation. À l’instar de la Table de la loi en Utopie, la Charte en quatre points rappelle notamment qu’Auroville, cité de l’éducation et du progrès perpétuels, appartient à l’Humanité. Modèle qui fascine les nombreux touristes, vaches à lait de la cité fraternelle. Si l’île des Utopiens est protégée par la ceinture mouvante des flots océaniques, la cité spirituelle des Aurovilliens est mise à l’écart du monde par la ceinture forestière.

Tout autour de la cité, rayonne une luxuriante forêt avec «200 espèces d’arbres et envahie de buissons épineux, repaire de perruches vertes à collier, de hiboux grand-duc et de cobras venimeux». Des fermes et vergers biologiques (œufs, mangues, fruits du jacquier, avocats, aubergines, haricots, épinards, taro, curcuma) avec des laiteries assurent en partie seulement l’autonomie alimentaire d’Auroville. La supérette avec ses produits internationaux assure le reste.

La charge de la brigade lourde des bulldozers

Depuis mi-décembre, les Aurovilliens défendent l’utopie ! Becs et ongles, ils contestent le projet routier de 4.4 km qui implique la percée mécanique de la ceinture verte. Cette route de la «couronne» remonte au projet fondateur de la cité. Les opposants luttent à armes inégales contre les bulldozers qui cernent la cité universelle du bien spirituel. Protégées par des sicaires privés, les machines ont commencé de dévorer la futaie en arrachant des dizaines d’arbres et en détruisant le Centre de la jeunesse dans la zone internationale de la ville bienheureuse. Favorables à la Crown Road, d’autres Aurovilliens y voient pourtant la nécessaire modernisation des infrastructures prévue par le plan initial. Chaos en Utopie!

Paradoxalement, la sauvegarde de l’utopie des Aurovilliens dépend maintenant d’une décision juridique. Le National Green Tribunal vient de suspendre jusqu’au 17 décembre le chantier de déforestation de la Crown Road. Les sages juges posent la question cruciale de la nécessité sociale et environnementale d’une telle percée forestière décidée dans lointaine New Dehli. Une telle route est-elle utile à la prospérité d’Auroville?

Crépuscule

Autour du tyrannique bonheur obligatoire, l’Utopie de Thomas More nous permet de penser les limites humaines et les espoirs politiques du meilleur des mondes possible, entre autarcie, liberté et égalité.

Née dans la mouvance hippie des années 1960, pionnière mondiale de l’énergie solaire, «cité dont la terre a besoin», Auroville conduit-elle la lutte du crépuscule des utopies sororales et fraternelles pour la sauvegarde du monde fragile de la biodiversité comme rempart local au réchauffement climatique, à la prédation économique et au consumérisme de masse? La guerre juste des Aurovilliens serait celle de la conscience universelle du bien en harmonie avec la nature, l’habitat du futur et le bonheur social.

Comment peut-on être Aurovillien?

Auroville, l’utopie fait de la résistance”, un reportage de Pauline Fricot (texte) et Pietro Paolini (photos) paru dans le magazine GEO d’avril 2021 (n°506, Florence)

 

 

 

La guerre des céphalopodes

(…) les salamandres étaient capables de parler toutes les langues du monde selon le littoral où elles vivaient ». Karel Capeck, La Guerre des salamandres, 1935.

© Arsène Doyon–Porret, dessin, crayons et marqueurs aquarellables, déc. 2021.

La prolifération des poulpes dans l’Atlantique inquiète les naturalistes et alarme les océanologues. Cette espèce fait un retour fulgurant après avoir quasiment disparu dans les années 1970. Sommes-nous à la veille d’une invasion d’invertébrés qui va renverser l’anthropocratie*. Celle-là même que le facétieux écrivain tchèque Karel Capek (1890-1938) narre dans sa dystopie visionnaire La guerre des salamandres (1935). Trois siècles après les faits, découverte près d’un squelette humain sur le littoral sud de l’île d’Ikaria dans le hameau fantomatique de Trapalou (Dodécanèse), une chronique anonyme, rongée par les rats et les intempéries, répond à cette question sous le titre L’étreinte abhorrée des poulpes.

À un moment où tout vacille à nouveau autour de nous, nous donnons à lire quelques fragments de cet insolite mémoire. Il évoque la première guerre des céphalopodes qui a déchiré l’humanité à l’aube du XXIIe siècle. Jadis, le statut d’être sensible est reconnu aux céphalopodes (dont octopodes, calmars et seiches) comme des créatures qui éprouvent des sentiments de douleur, de joie, d’empathie, de confort et d’excitation. L’intense sentiment de désarroi céphalopodique semble être à l’origine de la guerre la plus virulente survenue depuis la préhistoire.

Pullulation

(Début du manuscrit rédigé à l’encre de seiche sur papier kraft; fragments, plusieurs pages manquent)

…enfin remplacé par le féminisme…est arrivé insidieusement après la virulence de la dixième vague de la pandémie du COVID-19. Vraisemblablement échappé d’un coffre d’une banque suisse au Lichtenstein, le mutant kappa a contaminé le monde à la vitesse de l’inflation après un krach boursier. À cette époque sombre, l’Afrique est ensablée, le Proche-Orient califatisé, l’Europe inondée, l’Australie calcinée, l’Asie atomisée, l’Antarctique dissoute, l’URSS restaurée et les États-Unis trumpisés. Entre la troposphère et la mésosphère, la stratosphère est saturée d’épaves spatiales et de missiles en orbites. Sur Mars, la première expédition humaine s’est définitivement perdue dans les entrailles glacées de la Planète rouge après avoir erré des mois dans les sables et les roches.

Entre les stations océanographiques automatisées de Plougonvelin et de San Francisco, les premières observations de la pullulation céphalopodique ont été faites par les ichtyologistes de l’IMEIMER (Institut mondial pour l’exploitation intense de la mer) dans les eaux côtières de l’Atlantique puis dans celles du Pacifique. Directeur de Plougonvelin, spécialiste de l’hybridation animale, le docteur Lerne a alerté la communauté scientifique internationale. Stupeur et effroi:  les poulpes pullulent, ce dont attestent dans un premier temps les prises pléthoriques des pêcheurs anglais et bretons en guerre fratricide depuis toujours. Sur le port de Keroman, à Lorient (Morbihan), les étals des poissonniers croulent sous les pieuvres. Par contre les soles, dorades, lieux, lottes, même des rougets et autres poissons ou coquillages y ont disparu. Le poulpe est devenu le prédateur ultime de la faune sous-marine. Il pourrait ne pas oublier l’espèce humaine.

Gigantisme

Parfois, les tailles des céphalopodes dépassent les bornes de la nature. Les bêtes évolueraient vers le gigantisme. Certaines pieuvres à ventouses atteignent la taille humaine voire la stature d’un rhinocéros à corne jaune ou celle d’un cyclope polyphèmien à iris bleu. Au large de Cuba, long de 25 mètres et pesant quinze tonnes, un céphalopode rosâtre à points violets a heurté le destroyer USS Charles F. Adams (DDG-2) qui échappa de peu à la submersion après l’abandon du navire par l’équipage. Récupérée en eaux profondes par les sous-mariniers pakistanais de l’expédition Challenger du Manitoba III ayant appareillé de Montréal sous l’autorité du capitaine au long cours Beny Mêlehameçon, la pieuvre éventrée a été disséquée, baptisée Nautilus vulgaris puis naturalisée et exhibée au South Boston Nemo Aquarium qui l’a rachetée pour 1 million de dollars.

Quelle intelligence!

Océanographes spécialistes des ichtyolomutations, Edward Moreau et Montgomery Prendick ont publié en français dans le prestigieux mensuel arménien Erutan (Expérience, Recherche, Uchronie, Tactique, Application, Nota bene) la monographie définitive sur Nautilus vulgaris : «Une nouvelle ressource halieutique: le céphalopode géant. Gigantisme naturel ou chimère de l’évolution perturbée? Défis biologiques pour demain». Ils y rappellent notamment que, comptant environ 700 espèces, toutes marines, les céphalopodes sont les plus évolués des mollusques. À preuve, 500 millions de neurones répartis entre l’encéphale central, les lobes optiques et les huit bras. Un cortex naturel plus ramifié que celui du fameux super-computer HAL 9000 qui en 2001 a anéanti la mission Discover One aux confins de l’univers.

A contrario, reprenant les travaux de Moreau/Prendock, deux chercheurs brésiliens de l’Institut océanographique de Cananeia, Matheus de Cuhana et Clarice Lispector, ceux-là même qui avaient prouvé que la fameuse «créature du Lagon noir» était bien le chaînon manquant entre le poisson et l’homme**, supposent que l’invasion des céphalopodes est pathologique. Elle résulte des dix vagues successives de la pandémie de Covid-19 qui frappa la Terre au début du XXIe siècle. Dans la même revue, leur article pessimiste a fait sensation: «Pandemic Acceleration and Cephalopod Proliferation: a Vital Challenge for Mankind. Outline of a Biological-Infectious Pattern. The Contribution of Bio-Zooantrhopology».

(Des feuillets manquent au manuscrit déchiré en plusieurs endroits).

Hégémonie

Leur démonstration est angoissante. Partie de Chine en 2019, accidentelle ou malveillante, la pandémie de Covid-19 aurait boosté la transmission des pathologies entre les animaux et les humains. Des mutations infimes du lymphocyte C seraient en jeu. Les transformations génétiques imposeraient un nouveau rapport de forces à l’intérieur même du règne animal. Les biotopes sont bouleversés. Si longtemps, flanqué de sa lionne, le lion était le « roi des animaux », sa disparition accélérée par les safaris féministes a changé la hiérarchie zoologique. Dès lors, les céphalopodes ont pris les choses en tentacules  dans le nouvel empire des bêtes que les hommes menacent. Le poulpe revendique l’hégémonie écosystémique.

Remontant des abysses marines, quittant leur ordinaire passivité et leur goût de la dérive, s’alliant avec plusieurs espèces menacées, semant leurs prédateurs avec l’encre des seiches assujetties, les céphalopodes utilisent leurs ventouses pour… (manuscrits abîmé) puis réussissent à… (synthétiser ?) les variantes du virus-Covid. En résultent l’accélération et l’augmentation du cycle vital mais aussi de la taille des céphalopodes. Les mutations biologiques des pieuvres pourraient avoir ….. mais une conséquence inédite depuis l’origine de la vie. En effet…biotope… adaptation accélérée.

Sur les huit bras tentaculaires

..accélération de l’évolution darwinienne ? Le mollusque marin carnassier s’est imposé à la tête des espèces vivantes. Il les domine progressivement. Une mutation d’origine coronarienne a accéléré ses transformations physiques et physiologiques, sa capacité d’adaptation au milieu, sans oublier sa puissance cognitive qui dépasse celle de l’homme. Les céphalopodes ont massivement colonisé les littoraux océaniques et méditerranéens. Puis ils ont progressivement gagné la terre ferme. Un peu partout, les poulpes émergent et se mettent à respirer comme des mammifères en s’adaptant au milieu aérien. Ajustant son corps fait d’un épais manteau tissulaire sur sa coquille calcaire interne, le céphalopode se déplace sur terre grâce à ses huit bras tentaculaires, dont chacun est animé par un cerveau qui s’ajoute au cortex principal. Grâce à ses ventouses, l’animal se cramponne et saisit les objets dont il a besoin pour exercer …..(plusieurs feuillets manquent au manuscrit)…huit cerveaux et ses trois cœurs garantissent la suprématie biologique et historique qu’il poursuit pour assurer la survie des espèces vivantes sur Terre en les colo… (plusieurs feuillets manquent au manuscrit).

Polypous Ier 

(L’ultime feuillet incomplet du mystérieux manuscrit)

An 2121… pandémie jugulée…Nautilus vulgaris grouille entre mer et terre….les céphalopodes géants assujettissent l’humanité dont les villes sont policées par la Piovra, police du régime…despotisme éclairé et gouvernance mondiale de Polypous Ier…en son palais d’Octopolis à Sao Miguel aux Açores, cet énorme Amphioctopus marginatus édicte les nouvelles lois de la poulpocratie…elles sont arb.. ou progressistes ?…ère poulpienne sera celle de la réparation de la Terre que l’humanité s’est entêtée à détruire depuis la Révolution industrielle…«esclavage poulpocratique c’est la liberté»…le programme octopodiste est ambitieux….mode de vie pélagiques pour tous…décarbonation universelle, dressage environnemental, égalité entre le genre humain et le genre Amphioctopus, code pénal basé sur le «poulpicide» comme crime suprême…l’individualisme changé en céphalopodisme…Polypous Ier prône la «guerre juste» contre les humains rétifs et attachés à l’ancien régime…lecture obligatoire : Victor Hugo, Les travailleurs de la mer…dans les musées, les nus humains peints ou sculptés depuis la Renaissance sont remplacés par les statues ou images de l’esthétisme céphapolodique: pieuvre blanche ou boréale, pieuvre de nuit, pieuvre tachetée ou ocellée, pieuvre mimétique, photogénique, «gros poulpe bleu»…terminées les gastronomies antillaise du chatrou, réunionnaise du zourit ou méditerranéenne du calmar grillé…

Guerre

(Dernières lignes du manuscrit: quasi incompréhensibles)

inondation générale…milliard d’œufs pondus sur les littoraux…ode crépusculaire à Poulipos Ier…démesurées tentacules…partout, les bêtes se propulsent hors de l’eau…millions d’êtres humains asservis 18 heures sur 24 au nettoyage de la planète…résistance…répression, avant-garde des pieuvres géantes du Pacifique…commandos des pieuvres dimorphes dressées sur leurs huit bras…bataillons de pieuvres à anneaux bleus qui resserrent l’emprise…lobes optiques braqués sur… Nous tentons de résister… tentacules coupées au laser…repoussent instantanément…encre de seiche…submerge…les invertébrés triomphent…dictaturoctopa… fin…fin…apprenons à aimer Polypous Ier ! .. Nous devons réparer la nat…trop tard ? Cthulhu…? Geyser universel… gloire à toi Octopus cyanea!

* Martine Valo, « Prolifération. De poulpes dans l’Atlantique », Le Monde, 3 décembre 2021, No 23920, p. 8.

** Michel Porret, «Deep Black Lagoon», La Revue du Ciné-club universitaire, 2019, h.s. Histoires d’eaux, p. 50-57

Pippa Ehrlich et James Reed, My Octopus Teacher, 2020, Oscar du film documentaire 2021.

LDM 80

Le Grand asservissement

 

 

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Dans le sédiment du silence et les bruits de la fortune.

Aux enfants blottis dans le cœur de la vie ou le ventre de leurs mères.

À tous ceux apaisés devant la menace armée.

Complices du rire, des nuages et des oiseaux : accaparons l’aurore !

 

L’épuisant moment pandémique du COVID 19 restera comme le temps exemplaire d’instauration politique de l’État sanitaire et sécuritaire en régime démocratique et libéral.

Par sécurité : partout, l’impératif préventif scande l’espace public et devient le refrain social de la ville meurtrie.

La ville meurtrie avec l’héroïsme hospitalier.

Certains nomment cette période précautionneuse : « état de guerre ». Ils oublient que la guerre implique la volonté humaine belliciste, le déterminisme non naturel, la stratégie rationnelle, le concept offensif, le savoir-faire balistique.

Isolement domiciliaire (hâtivement nommé « confinement ») volontaire voire obligatoire, couvre-feu, état d‘urgence, laisser-passer, réduction de la libre-circulation des individus : avec le renforcement périmétral du contrôle social, la fin du mal pandémique justifie tous les moyens pour le contenir. Une politique souvent improvisée d’endiguement qui libère les empoignades et les résistances hétéroclites, sectorielles, libertaires, parfois « anti-complotistes ».

Le miasme affole

L’extension croissante du télétravail et des affligeantes « zoom-relations » accentuent la décomposition de la sociabilité la plus sommaire, celle de la démocratie.

En présentiel (vocable insensé) ou à distance ?

La clôture des lieux de vie coutumière renforce ce désarroi social.

Le « geste-barrière » disqualifie le « geste-de bienvenue ». Il dénigre l’hospitalité. Il normalise l’écartement au loin du corps, à nouveau incarnation du mal. L’ordre comportemental en pandémie légitime la défiance réciproque.

Nous vivons de reculade en reculade ! Stricto sensu.

La contagion rôde.

Elle s’éternise avec le cortège morbide de la vulnérabilité sanitaire.

La fraternité de l’embrassade dégoûte.

Le baiser tourmente.

Le souffle de l’autre répugne.

Le miasme affole.

Le postillon terrifie.

La sueur palmaire épouvante.

Astiquons, brossons, décapons, décrassons, javellisons, lessivons : qu’advienne l’Ère du suprême hygiénisme.

Le mal mine la ville navrée dans l’état sanitaire.

Que dire des faméliques masqués aux dispensaires de la dernière chance ?

Que dire des comblés démasqués dans les SUV anachroniques ?

Et les ribambelles enfantines à visages découverts  sur les préaux ?

Et les oiseaux argentins dans le ciel crépusculaire ?

On voit vos narines !

Avec son masque mal ajusté, l’ennemi public tousse, éternue, se mouche sans plier le coude. Pire, il néglige de purifier ses mains en entrant au supermarché. Sur le quai de gare, devenu agent sanitaire casqué et masqué, le pandore ferroviaire  sanctionne vertement, le majeur menaçant :

« Eh vous là-bas ! Votre masque est de travers ! On voit vos narines ! On sent votre souffle !! Circulez !!! » (Gare de Lausanne, jeudi matin 19 novembre, vers 10 heures).

Suspect habituel. Individu inconscient. Œil de la police.

Suspect du régime sanitaire ou avatar du « boute-peste », tant redouté durant les pandémies de l’Ancien régime ?

Chirurgical ou à la mode, de tissu, de papier ou en plexiglas, le masque facial, nommé parfois muselière sanitaire, condamne le visage à découvert.

Le visage dévoilé que refusent à la fois les  justiciers (Zorro), les supers héros (Batman) et les supers criminels (Fantômas). Ils agissent à visages  masqués. Ils suscitent l’effroi pour sidérer l’adversaire et jouir de l’impunité.

Nous nous masquons pour profiter de la vie. C’est ainsi !

Boostant le capitalisme sanitaire comme le fera le vaccin, le gel hydro-alcoolique instaure la société morbide de la suspicion universelle.

Vivement le dégel pandémique de tous les abandons.

L’ère insalubre remplace le temps démocratique du flux social et de l’insouciance gestuelle et charnelle.

Le temps béni du flux et du reflux quand le bain de foule redevient un petit bonheur social.

Social-zoom !

Actuellement, les moins optimistes s’alarment.

Les plus lucides mettent en garde.

Les grincheux grinchent.

Tous parient sur la montée inexorable de l’assujettissement généralisé qu’oblige la gestion politique de la pandémie.

Selon eux, la contamination biologique de l’ennemi invisible précède la pestilence politico-sociale du Grand asservissement.

On pourrait le qualifier comme le contrat social dévoyé par la peur et l’insécurité : « La peur est le plus puissant des moteurs. La peur transforme les hommes. Elle peut les détruire, ou bien les rendre invulnérables. La peur dope les esprits, ou les réduit en bouillie. Elle est instrument d’asservissement, elle n’a pas de limite. Qui contrôle la peur, contrôle l’homme, voire des foules entières » (Maxime Chattam).

Impératif de l’imaginaire « risque zéro »: l’excessive exigence sociale de sécurité gommera bientôt les libertés fondamentales.

Le Grand asservissement politico-biologique illustre la condition non citoyenne des dystopies sécuritaires du contrôle social radical de l’individu confiné dans le pire des mondes possibles.

Pour s’en convaincre :

(re)lisons le chef-d’œuvre trop oublié La Kallocaïne que l’ingénieuse et désespérée écrivaine suédoise Karin Boye (1900-1941) publie en 1940, un peu avant son suicide.

(Re)lisons 1984 (1949) de George Orwell avec Le meilleur des Mondes (1932) d’Aldous Huxley

(Re)lisons L’âge de cristal (1967) de William Francis Nolan et George Clayton Jonhson.

(Re)voyons THX 1138 (1971) de George Lucas, synthèse filmique du totalitarisme dystopique.

Pivot de l’imaginaire dystopique, le Grand asservissement émerge lentement aujourd’hui du mal invisible et de l’offensive pandémique.

Nous ressortirons peut-être indemnes du laboratoire sanitaire de la discipline sociale qui depuis mars 2020 contraint les esprits et éloigne les corps. Or, la démocratie du « social-zoom » ne pose-t-elle pas déjà insidieusement les fondements juridiques, moraux et pratiques de  la « démocratie illibérale » du Grand asservissement basé sur la distanciation sociale, la permanence et l’extension extraordinaire du contrôle des individus  ?

La gestion de la pandémie  est un modèle de gouvernance. Ses conséquences et son impact dépasseront certainement la fin de la pandémie.

Alors,  pour l’instant, vivons coude à coude !

Imaginaire du Grand asservissement :

Karine Boye, La Kallocaïne (1940, en suédois), Éditions Ombres (Petite Bibliothèque Ombres), 2015 (191 p.)

George Lucas, THX 1138, 1971:

https://duckduckgo.com/?t=ffnt&q=THX+1138&atb=v208-1&iax=videos&iai=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3Dcjtj-w5dx9k&ia=videos

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L’ENNEMI INVISIBLE (3). Le charivari contre la peur

  • Arsène Doyon–Porret, Le dernier homme sur Terre, © 27 mars 2020.

 

When you left that boat
Thought you’d sink if I couldn’t float/I wished I heard you shout/I would’ve rushed down at the slightest sound./The Saxophones, If you’are on the Water.

Paru en 1825, Le dernier homme de Mary Shelley (1797-1851), auteure adulée de Frankenstein (1818), inspire Je suis une légende (1955) de l’Américain Richard Matheson (1926-2013), signataire aussi de l’inoubliable L’homme qui rétrécit (1956). Entre les deux fictions de la post-humanité, plus d’un siècle d’intervalle, deux guerres mondiales, le cauchemar concentrationnaire, la menace nucléaire. Chez Mary Shelley, la peste planétaire fait écho aux 70 000 morts de celle de Londres (1665) chroniquée en 1722 par Daniel Defoe (1660-1731, Journal de l’année de la peste). Chez Matheson, les bacilles du vampirisme qui transforment les humains en morts-vivants et réactivent le mythe de Dracula (1897) du romancier irlandais Bram Stoker (1847-1912).

Ultime robinsonnade

Après l’épique struggle for life qu’engendre la pandémie virale, un seul homme survit sur Terre. Désolation ! Écrasé de l’ultime solitude qu’anime la nostalgie désespérée du passé enchanté, il robinsonne parmi les vestiges de la civilisation. Survivaliste précurseur, le dernier homme sur Terre incarne à lui seul la fin de l’Histoire toujours proclamée, toujours ajournée, toujours redoutée.

Chez Shelley, au terme d’une épopée de miraculé du mal biologique, Lionel Vernay équipe le frêle esquif d’une Odyssée méditerranéenne sans retour. Après avoir buriné sur le fronton de la basilique Saint-Pierre « An 2100, dernière année du monde », il y embarque les œuvres d’Homère et de Shakespeare.

Chez Matheson, endeuillé par la fin atroce de sa famille, combattant les morts-vivants qui veulent nocturnement le contaminer, Robert Neville devient la « légende » de l’espèce humaine. Il en paiera le tribut du sacrifice expiatoire, rituel de la régénération darwinienne d’une post-humanité née de la pandémie vampirique.

Entre guerre froide et cataclysme climatique, quatre métrages d’inégale qualité visualisent les grandes peurs hollywoodiennes dans la dramaturgie du dernier homme sur Terre : The World, the Flesh and the Devil (1959, Ranald MacDougall), The Last Man on Earth (1964, Ubaldo Ragona, Sidney Salkow, avec l’inégalable Vincent Price), The Omega Man (1971, Boris Sagal), I Am Legend (2007, Francis Lawrence). S’y ajoute l’avatar télévisuel The Last man on Earth (2015-2018) qui revient sur la décimation virale de l’humanité.

Imaginaire et imagerie d’eschatologie sécularisée que sécrètent les sociétés consuméristes et individualistes, ancrées dans l’essor industrialiste, la foi libérale et l’espoir en l’infini progrès scientifique.

Dystopie épidémique

Parmi les glorieux vestiges de Rome et de New York, Vernay et Neville font le deuil de la civilisation. Celle qu’ont décimée l’aveuglement collectif, le déni spiritualiste, la prédation géopolitique, la folie consumériste et le divorce non amiable entre… science et conscience. Deux sombres utopies sur la chimère du risque zéro. Deux inquiétantes fables dystopiques sur le mal naturel comme le fléau (im)prévisible de l’humanité. Sans céder à la collapsologie ambiante, peuvent-elles nourrir intellectuellement le temps hygiéniste du confinement anti-pandémique propice au ressaisissement collectif ?

Dans notre mise en quarantaine, hors de l’espace public, chacun tente de bannir moralement l’ennemi invisible. Hors du plein-air, les enfants convertissent joyeusement le confinement domestique en vacances prolongées avec activités et télé-école. Notre isolement sanitaire et sécuritaire fabrique lentement la communauté enfermée. Celle qui aujourd’hui est virtuellement l’objet du traçage électronique afin de repérer en temps réel le cheminement pandémique pour anticiper l’effet morbide. La communauté du dedans que matériellement, spatialement, socialement et culturellement tout sépare mais que réunit la décompensation urgente du péril croissant.

Charivari crépusculaire

Chaque soir vers 21h00, dans la cité-fantôme que sillonnent encore de rares automobiles et de hardis cyclistes, entre balcons et fenêtres, à l’unisson émotif, crépitent les vivats, les cris, les percussions de casseroles et les applaudissements crépusculaires de la communauté recluse. Depuis peu, s’y ajoutent des alléluias d’espoir qu’illuminent les lueurs de bougies et les éclats de téléphones portables.

Le charivari contre l’ennemi invisible ! Nouveau lien social improvisé et bientôt ritualisé. Le tintamarre civique et religieux ovationne les femmes et les hommes qui, sur la ligne de front hospitalière, endiguent au mieux la mort. La sociabilité tonitruante de la communauté enfermée conjure le mal biologique et son cortège de paniques qu’affrontent dans la solitude Vernay et Neville, ultimes Robinson de la dystopie post-pandémique.

https://www.youtube.com/watch?v=XeLLj2VZEGk

U. Ragona, S. Salkow: The Last Man on Earth (Official Trailer), 1964, USA, Italy (Associated Producers Inc. Produzioni La Regina).

Épier son prochain !

« Messieurs. Si l’on trouvait un moyen de se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d’hommes, de disposer tout ce qui les environne, de manière à opérer sur eux l’impression que l’on veut produire, de s’assurer de leurs actions, de leurs liaisons, de toutes les circonstances de leur vie, en sorte que rien ne pût échapper ni contrarier l’effet désiré, on ne peut pas douter qu’un moyen de cette espèce ne fût un instrument très énergique et très utile que les gouvernements pourraient appliquer à différents objets de la plus haute importance. »

Jérémie Bentham, Panoptique, 1791.

https://compote.slate.com/images/510ed0f8-8134-4088-abfa-657f4c57f6dc.jpeg?width=780&height=520&rect=2200x1467&offset=0x0

 

Les cieux emplis de drones avec ou sans puissance létale. La cité consumériste maillée de caméras biométriques pour la reconnaissance faciale. Des millions d’automobiles dévorant le bitume. D’innombrables individus soudés à un bracelet électronique comme connectivité pénale. Partout, les corps, les mots et les comportements captifs de la transparence sociale et de la vigilance panopticale. S’y ancrent le nouveau puritanisme moral où se nouent l’égalitarisme autoritaire et le bonheur obligatoire.

La ville sécuritaire n’est-elle que le cauchemar de l’anti-utopie d’un monde épuisé dont l’environnement naturel est à bout de course ?

Voire !

 

Vigilance

Depuis une vingtaine d’années maintenant, le succès moral de l’hydre terroriste s’affirme jour après jour contre la démocratie. Dès  2001, d’innombrables lois liberticides ont signé l’agonie du libéralisme politique et pénal. La « société de vigilance » serait aujourd’hui le point cardinal du civisme. Telle est notamment l’idée « d’union sacrée » de l’actuel président de la République française après la tuerie de la préfecture de police à Paris (3 octobre 2019).

À nouveau, comme après la tentative terroriste avortée par armes à feu survenue le 21 août 2015 à bord du train Thalys 9364 reliant Amsterdam à Paris sur la ligne LGV Nord, nous sommes intimés à devenir les sentinelles de la sécurité publique et des sociabilités urbaines.

 

Le onzième Commandement:

Observer les comportements « douteux ».

Inspecter les visages renfrognés ou impassibles.

Considérer les démarche louches ou les silhouettes inconnues.

Traquer les gestes déplacés et les mimiques inquiétantes.

Scruter les « suspects habituels ».

Ouïr les paroles irrévérencieuses.

Même les plus insignifiantes.

Bientôt celles des enfants ?

En fait, le nouveau Commandement séculier ordonne d’épier son prochain !

Pourtant, la ligne de partage positive est arbitraire et floue entre la normalité civique et les attitudes reprochables.

Est-ce ainsi que se joue la sécurité de la communauté ?

 

 

Délation ou civisme ?

Comment reconnaitre les ambiguïtés selon ce nouveau catéchisme civique  ? Est-ce là vraiment la panacée du lien social de proximité ? Doit-on obéir à l’incantation politique plus d’une fois populiste contre l’État de droit ?

Certainement pas ! Emplie de préjugés, aveugle à l’altérité, la délation rôde dans l’ombre.

Or, l’individu ne suffit pas observer son prochain. En outre, celui qui épie est bien évidemment suspect aux yeux de l’épié ! L’observateur est observé comme l’arroseur est arrosé !

Dans ce contexte alarmiste, les rouages pernicieux de la transparence sociale ou du panoptisme réciproque généralisé sont affolants. La vigilance sécuritaire emplit l’imaginaire cauchemardesque des anti-utopies entre Nous autres (1920) du Russe Ievgueni Zamiatine (1920) et The Minority Report (1956) de l’Américain Philip K. Dick, en passant  1984 (1949) de George Orwell.

Bien heureusement, le progrès panoptical va maintenant suppléer la vigilance du civisme humain. La machine infaillible remplacera l’inspection sociale, un peu comme le bracelet électronique renforce invisiblement le contrôle social. Il succède à certaines formes de privation de liberté à la gloire controversée de la surveillance électronique.

 

Reconnaissance faciale

 

Au bertillonnage photographique né à  fin du XIXe siècle (portrait de face et de profil) succède maintenant la “reconnaissance faciale” biométrique.

Routinière en Chine pour objectiver l’écart comportemental, le déficit d’enthousiasme civique ou autoriser l’accès à une ligne de métro (Shenzhen) voire l’achat d’une carte SIM, la reconnaissance faciale repose notamment sur 176 millions de caméras à l’intelligence artificielle déjà installées en 2016. D’ici 2020, trois fois plus de machines sont prévues pour le succès du communisme panoptical.

La technologie couteuse de la reconnaissance faciale est aussi à l’agenda politique et policier de plusieurs États démocratiques notamment en Allemagne et au Royaume-Uni. Elle est prioritaire dans la recherche sécuritaire en France. Plusieurs projets y sont à l’étude depuis 10 ans afin de disposer d’un outil performant pour les Jeux olympiques de 2024. Interdite à San-Francisco pour protéger les droits des individus, la reconnaissance faciale ne serait pas une priorité policière en Suisse notamment en raison de son coût financier. Son usage privé cadre des activités commerciales : achat, paiements ou retraits d’argent, flux des passagers à l’aéroport de Zurich, smartphones. Pourtant, si elles sont stockées, en cas de délits, les images de la reconnaissance faciale pourraient intéresser la police.

Police quotidienne

La reconnaissance faciale semble devenir le nouvel instrument biométrique du contrôle social le plus étendu quel que soit la nature du régime politique.

Le marché du pouvoir biométrique est illimité.

Pointage des antécédents judiciaires (France : fichier photographique de 7 millions de personnes), supervision urbaine (foules, incivisme en récidive), flux humain et embarquements frontaliers dans les aéroports, police des étrangers, identification en temps réel de tout un chacun, recherche des personnes disparues : le procédé de la reconnaissance faciale devient l’instrument soft de la gouvernance biométrique et non libérale des personnes avec et sans antécédents judiciaires.

Ce dispositif généralise à tout le corps social le dispositif policier du fichage et de son emploi en temps réel.

Sur notre proche horizon : la dystopie de la transparence sociale émerge tout autour de la démocratie électronique, sociotechnique et autoritaire. Celle de la reconnaissance faciale basée sur le contrôle d’identité… permanent et général. Comme l’extension illimitée de la police des individus en tant que mécanique de gouvernance politique dans la surveillance électronique quotidienne qui bannit la pénombre sociale.

Demain: le bonheur de THX 1138 dans le labyrinthe électronique du contrôle social ?

 

 

Lectures :

Ayse Ceyan, Pierre Piazza, L’Identification biométrique : champs, acteurs, enjeux et controverses, Paris, MSH, 2014 (452 p.).

René Lévy, Laurence Dumoulin, Annie Kensey et Christian Licoppe (direction), Le bracelet électronique : action publique, pénalité et connectivité, Genève, Médecin et Hygiène, Collection Déviance et Société, 2019 (257 p.).

Sur la genèse de l’ “État de surveillance” qui affaiblit l’ “État de droit”: Mireille Delmas-Marty, “La société de vigilance risque de faire oublier la devise républicaine”, Le Monde, vendredi 25 octobre 2019, p. 24.

LDM 48

G. Lucas, Electronic Labyrinth, 1967 (official trailer).

Désarroi

Désarroi
Désarroi
« Il subsiste de la beauté même si les hommes l’ont ravagée », Antoine Volodine, tout autour de Terminus radieux, 2014, Prix Médicis 

 

Après mai 1968, le « désarroi » social face aux violences policières aurait nourri la méfiance anti-démocratique qui revient dans les troubles récents en France selon L’Express (24 décembre 2018). « Les opposants syriens en plein désarroi après huit ans de guerre civile »  – La Croix (2 janvier 2019). À Marseille, le « grand désarroi des sinistrés » urbains frappe le même quotidien, sensible à la précarité (3 janvier 2019)? Le président Macron face au « désarroi des agriculteurs » – dont un se suicide tous les deux jours dans l’Hexagone – note en ligne Sputnik France (29 mai 2019). « Désarroi face à la nouvelle ‘rechute’ commerciale de Donald Trump » – Le Mond.fr (1er juin 2019).

« Tunisie : victoire du désarroi et du dégagisme » note après Le Monde  Le Point Afrique après l’élection au premier tour de la présidentielle du 15 septembre 2019 pour laquelle l’abstention culmine autour des 54%.

Le spicilège du désarroi contemporain est infini.

Néologisme à la Renaissance, le mot « désarroi » revient à la mode. Dès l’origine, il signifie la « mise en désordre », la « désorganisation ». Individuel ou collectif, il acquiert vite le sens psychique de « trouble moral » ou inquiétude émotive. Voire chagrin. Creuset d’indécision, de détresse, de désenchantement, de passivité mais aussi a contrario de durcissement défensif issu de la peur.

Né du terrorisme, du déracinement migratoire, du chaos climatique, de la mondialisation économique effrénée ou du vieillissement démographique, le désarroi entérinerait la gouvernance par l’effroi selon Corey Robin dans La Peur, une histoire politique (2006 ; USA : 2004). Sous la République de Weimar, le grand Walter Benjamin évoquait déjà l’éruption émotionnelle du Léviathan ultra-autoritaire quand la peur et le désarroi guident l’incertitude politique et la faille démocratique, terreau de la tyrannie (Cités, No 74, 2018 – Walter Benjamin Politique).

Le désarroi désignerait ainsi les alarmes et les peurs d’une génération et la déroute de la société qui brade les valeurs fondatrices de sa culture politique et juridique. Notamment démocratique.

Dans son lumineux Désarroi de notre temps, Simone Weil ressent les prémices de la catastrophe dans le désarroi social et moral de la fin des années 1930. Prélude à la catastrophe.

Dans notre fuite consumériste qui épuise les ressources de la planète, serions-nous à l’aube d’une génération du désarroi dans les termes de Simone Weil ?

Le populisme en est-il le signe précurseur ?

Selon Massimo Cacciari et Paolo Prodi, la « prophétie utopique » est soudée à l’ethos démocratique comme aspiration universaliste à la cité du bien (Occidente senza utopia, 2016 ; non traduit en français). En temps de désarroi, s’imposent le goût et l’imaginaire de la dystopie à voir l’actuel engouement pour 1984 de George Orwell et autres fictions désespérées que véhiculent la pop culture.

Pour le sociologue polono-britannique Zygmunt Bauman, le désarroi culmine en effet lorsque la fatigue utopique ramène à la « rétrotopie » ou régénération des modèles du passé (Retrotopia, 2017). A contrario, pour le néerlandais Rutger Bregman, notre temps du désarroi favorise l’application des « utopies réalistes » de la social-démocratie contre le nationalisme, la précarité et l’inégalité et pour la citoyenneté mondiale, l’économie verte et le revenu universel (Les utopies réalistes, 2017 ; néerlandais, 2014).

Si les sciences humaines peinent à qualifier la spécificité et la complexité du « moment » actuel des incertitudes politico-sociales qui attisent maintes peurs individuelles et collectives, la notion de désarroi offre t-elle une clef pertinente pour concevoir  un peu le monde qui vient ?

Comment penser le désarroi au-delà de la simple indignation face au mal et aux malheurs du temps ?

Fondée en 1946, l’association des Rencontres internationales de Genève consacre sa session publique des 25 et 26 septembre  au désarroi.

Le public y est invité à une conversation publique  avec l’écrivain français Antoine Volodine. La critique unanime note que “L’oeuvre d’Antoine Volodine est l’une des plus singulière et des plus fascinantes de la littérature contemporaine“. 

Cette conversation intellectuelle devant la cité s’annonce très prometteuse pour les spécialistes, les étudiant-e-s, les amoureux de la littérature et le grand public.
Auteur hétéronyme d’un vaste édifice romanesque pour enfants et adultes notamment édité chez Denoël (Présence du futur), Minuit, Gallimard et Seuil, lauréat de plusieurs prix littéraires dont le Médicis en 2014, s’étant confronté avec bonheur au genre saturé de la science-fiction, Antoine Volodine a forgé une œuvre complexe, excentrique, flamboyante et crépusculaire que marquent l’écho de Maldoror,  la voyance rimbaldienne, le rêve surréaliste et  l’utopisme révolutionnaire, tout autour des hantises du “XXe siècle malheureux “, des génocides, de l’échec révolutionnaire ou encore de la féminité, du chamanisme, de la mort (Frères sorcières, 2019).
ll prononcera une conférence autour d’expériences littéraires et oniriques  comme modalité de survie pour surpasser la seule indignation face au désarroi existentiel et y opposer le travail de la pensée.
La fiction est un outil d’appréhension de l’histoire dont elle est inséparable.
Avec ses faux dieux empêtrés dans leurs complots, ses animaux extravagants et bavards, son onirisme à tombeau ouvert, ses héros qui meurent et renaissent cent fois, aussi increvables et plastiques que les souris de Tex Avery, le livre terrible de Volodine (Les Songes de Mevlido, 2007), virtuose de la catastrophe, résonne comme un rire en plein désastre”. Michel Braudeau, Le Monde des livres (https://www.lemonde.fr/livres/article/2007/08/23/antoine-volodine-je-mets-en-scene-des-gens-emprisonnes-qui-me-sont-proches_946799_3260.html). 
“Après la somme qu’était Terminus radieux (Seuil, 2014, Prix Médicis), Antoine Volodine revient avec un triptyque dont chaque volet reprend et renouvelle une facette de son œuvre, une des plus singulières et des plus fascinantes de la littérature contemporaine. Le premier déroule l’interrogatoire d’Eliane Schubert. Devant un interlocuteur distant qui réprime sévèrement toutes ses manifestations d’émotion, elle retrace l’aventure d’une petite troupe de théâtre ambulante. » Le Temps, Isabelle Rüff, “Poétique et politique, la merveilleuse chevauchée des «Frères sorcières» de Volodine”, 13 janvier 2019; https://www.letemps.ch/culture/poetique-politique-merveilleuse-chevauchee-freres-sorcieres-volodine
-“Les « havres », les « terres d’exil », les entrevoûtes d’Antoine Volodine, qui de ce point de vue bâtit plus une œuvre-charpente qu’une œuvre-cathédrale, laissent se représenter un monde entrevoûté, un temps circulaire qui courbe l’histoire et notre pensée ». Pierre Benetti, En attendant Nadeauhttps://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/01/01/monde-entrevoute-volodine/
 Programme des RIG 2019

 

Les dévore-bitume

https://bdoubliees.com/journalpilote/sfig1/mangebitume/mangebitume1.jpgInvention industrielle spectaculaire, maillon fort de l’économie capitaliste, la voiture a forgé les usages sociaux et les représentations collectives de liberté et d’émancipation contemporaines. Dans la culture cinématographique, évidemment lié aux grands espaces, le road movie en est l’illustration  la plus notoire. Or,  l’automobilocratie commença insidieusement au début des années 1970 … !

Nuit et jour, les dévore-bitume blessent la cité qu’ils abasourdissent. Dans une ville de poche comme Genève, où tout est joignable à moins de trente minutes de marche, la voiture y instaure l’enfer mécanique. Celui du struggle for life de la pseudo-mobilité automobile qui attise les conflits symboliques liés à l’apparence de la puissance motrice.

Enfoncer le champignon

L’automobile instaure le comportement de la verticalité mécanique qui menace et méprise l’horizontalité piétonne. En cela, elle fait écho à la culture équestre des sociétés d’ordre non démocratiques de l’Ancien Régime qui opposaient la prépotence cavalière à la soumission piétonnière: “tu marches, je te domine “!

Enfoncer le champignon, c’est mieux que marcher ou pédaler en ville. La culture de la vitesse contribue à la brutalisation de la police de la circulation qui pourtant se raréfie en se municipalisant hormis le contrôle du parking, manne financière liée à la saturation voiturière. Plus d’une fois, à observer le chaos automobile qui congestionne la cité aux heures de pointe, le surpuissant véhicule immaculé 4/4 – parfaitement inutile hors de la Sierre Madre mexicaine ou de la Sierra Nevada d’Andalousie – exacerbe l’instinct prédateur du conductrice/conducteur. Solitairement, il s’épingle au volant de la puissance motrice en prenant les trottoirs pour la dune saharienne et les parkings pour une piste amazonienne !

Que faire des fous au volant qui, quotidiennement, persistent à brûler les feux devenus rouges en se croyant sur la boucle des 500 Miles d’Indianapolis voire sur la ligne droite des Hunaudières aux 24 heures du Mans ? Avec quels arguments raisonner les Michel Vaillant de pacotille qu’exulte la puissance d’un moteur emballé ? De quelle manière neutraliser le terrorisme voiturier du chauffard urbain ? Comment accepter encore ces cohortes de véhicules en ville dont le seul passager est le conducteur ? Comment endiguer l’autocratie voiturière des dévore-bitume qui persistent à asphyxier la ville en s’y déplaçant pour un rien ? Où mettre la frontière morale et matérielle entre l’individualisme voiturier et l’intérêt commun des citadins suffoqués ?

Polluer

La pédiatre et pneumologue Jocelyne Just n’y va pas par quatre chemins, en ville : « La voiture, c’est l’ennemi », tout particulièrement pour les enfants dont les organes en croissance ressentent fortement la nocivité du trafic. Dans la majorité des villes européennes, les admissions pour troubles respiratoires dans les services d’urgence pédiatrique culminent avec les pics de pollution liés au trafic voiturier.

En effet, qui oserait encore en douter ? En milieu urbain, outre sa dangerosité létale lors d’accidents ou de « rodéos », la voiture est la première source de pollution. Cela est notoire depuis les études pionnières des années 1980. Elle y provoque 50% à 60% de la pollution atmosphérique mesurée. Aucun paramètre sanitaire ne vient aujourd’hui infirmer le diagnostic de la nocivité automobile, tout particulièrement durant les intempéries hivernales ou les canicules appelées bientôt à se multiplier. Face à cette évidence, la surdité politique devient malfaisante, notamment lorsque les phénomènes caniculaires devraient obliger à reconsidérer en toute urgence la légitimité du trafic automobile au cœur urbain.

Déconsidérés par le lobby automobile, maints rapports médicaux démontrent l’augmentation des pathologies chroniques – asthme, allergies, maladies auto-immunes, voire diabète par modification du « microbiome » intestinal – et la proximité du logis avec une voie automobile. Vivre près d’une artère à grand trafic, c’est prendre un énorme risque pathologique qui s’ajoute au stresse nerveux que provoque le roulis tintamarresque du Léviathan mécanique qui nous aliène.

Impasse

Endiguer la nocivité automobile en milieu urbain pour épargner notamment la santé des enfants ne sera jamais réglé par la seule police de la circulation avec son cortège de harcèlement, d’interdictions et de réglementations. Plus d’un dévore-bitume planifie d’ailleurs l’amende de police dans le budget automobile. Sortir rapidement de l’impasse insécuritaire et sanitaire dans laquelle la voiture individuelle plonge la cité oblige à une nouvelle culture urbaine. Une éducation inédite aux usages sociaux non mécanisés de la ville.

Entre capharnaüm mécanique et poussières insidieuses, les grandes voies pénétrantes en ville sont-elles encore tolérables ? Comment bannir de la ville les automobiles inadéquates à l’espace urbain en raison de leur puissance motrice ? Comment instaurer une pratique du déplacement urbain qui disqualifie tout déplacement automobile socialement inutile car inférieur à 10 kilomètres ? Que faire pour souffler en ville avec nos enfants sans l’excès de CO2 que quotidiennement distillent les mange bitume ? Comment remettre la voiture à sa place légitime d’auxiliaire de la mobilité ?

Arme de destruction massive

La tolérance politique envers le trafic voiturier frise le laxisme public au nom de la « liberté » individuelle du déplacement. Le confort respiratoire et la quiétude sonore doivent l’emporter sur l’enfer mécanique de la prédation automobile. Appuyée sur les enquêtes de santé publique, une levée de boucliers est-elle possible ? Pourrait-on bientôt rappeler à l’État régulateur du trafic que la sur-tolérance automobile en milieu urbain équivaudra à la non-assistance à personnes en danger : soit l’habitant de la ville (enfant ou adulte) qui suffoque de manière croissante devant l’offensive toujours recommencée des dévore-bitume.

Instaurons vite le sanctuaire urbain du confort respiratoire et sonore sans voiture individuelle. Une ville non mécanisée par l’intérêt limité du dévore-bitume permettrait de bannir cette arme de destruction massive qui augmente la vulnérabilité métropolitaine de l’environnement social.

Pour retrouver une ville à la dimension du pas humain, pour la sociabilité de proximité, pour une Venise globale, raisonnons les dévore-bitume !

Utopie négative, illustration de cette page, une remarquable bande dessinée toujours hélas d’actualité :

https://www.bdtheque.com/repupload/T/T_4597.JPG

Scénario Jacques Lob, dessins José Bielsa, Les Mange-bitume, Paris, Dargaud, mars 1974 (épuisé).

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Genève submergée: 2035 après J.C.

https://culturebox.francetvinfo.fr/sites/default/files/styles/article_view_full_main_image/public/assets/images/2016/03/29paris_inondeu-_29_quai_gds_augustins_nb_1.jpg?itok=MpIfTUat

 

De retour de Patna pour sa coutumière villégiature genevoise, installé à la terrasse du café des Opiniâtres que berce la rumeur fluviale, mon ami indien natif du Rawhajpoutalah, un verre de Tchaï en main en son sari immaculé, me narre ainsi qu’à mon fils une affolante vision nocturne sur la cité lémanique :

La planète suffoque

« Nous sommes en l’an 2035 —  dit-il. Enclavés dans des murailles de fer et de béton, les États-Unis et la Russie forment la dictature mondiale du nouveau « Talon de fer » ou alliance de la ploutocratie mondialisée et des nomenklaturas militaires qui organisent la police totalitaire des cohortes terriennes et maritimes de réfugiés climatiques.

La chaleur écrase la planète.  Depuis des décennies, les compagnies aériennes low-coast ont multiplié leurs destinations en accélérant la détérioration du climat en raison de la fréquence insensée des déplacement aériens. L’Afrique est ensablée, l’Europe est inondée. De même que le Japon, l’Australie est recouverte par l’Océan comme une moderne Atlantide. La boue visqueuse noie l’Inde et la Chine livrées à la guerre civile des castes et des ultimes communistes.

Lac de la désolation

Partout les flots menacent la terre ferme : depuis longtemps Venise est un souvenir nostalgique. Privée de neige dès les années 2025, ayant vu fondre les glaciers de sa renommée touristique, la Suisse n’étant plus qu’un immense lac de la désolation, le Conseil fédéral s’est réfugié avec lingots d’or, couteaux multi-lames, fromage d’Emmental, femmes, enfants et escort girls dans le bunker géant, antisismique, anti-libertaire et amphibie édifié par le CDBSPP (Consortium Démocratique des Banques Suisse Privées et Publiques) au sommet déglacé de la pointe Dufour (4 634 mètres d’altitude) que survolent des drones atomiques bardés de caméras à haute résolution.

Ex-capitale du NOM (Nouvel Ordre Mondial), Genève est devenue l’épicentre européen de la canicule qui a eu raison de sa population de centenaires. Suite à la rupture du barrage de la Grande Dixence dont l’eau recouvre la vallée du Rhône, la ville natale de Rousseau est submergée.

Struggle for life

Les collines de Saint-Jean et de Champel émergent des flots, de même que la flèche de la cathédrale de Saint-Pierre, transformée en gigantesque parapluie, ainsi que la tour de la REST (Radio Enfin sans Télévision) d’où 24 heures sur 24 sont diffusés des marches militaires, des publicités pour des cirés ou des bottes de caoutchouc et des messages sécuritaires.

Livrée au strugge for life, la population survivante robinsonne sur les toits des immeubles les plus élevés loués 10 000 francs le demi-mètre carré par les régisseurs et propriétaires subaquatiques de la ville en ruine – même tarif que les îles flottantes réservées aux inondés de Genthy et Colognod. Chaque matin, les miliciens de la PNBC (Patrouille nautique bottée et casquée) récupèrent les cadavres d’adultes et d’enfants jetés nuitamment à l’eau.

Des corps flottent

Avec le cimetière de Saint-Georges, la falaise du Bois de la Bâtie s’est effondrée dans l’Arve qui charrie les vestiges glaciaires du Mont-Blanc au sommet duquel se blottissent les ultimes touristes japonais qui ont bientôt épuisé leurs stocks de riz lyophilisé.

Empli de poissons carnivores échappés de l’aquarium géant du Musée d’histoire naturelle emporté par un tsunami, un fleuve amazonien s’échappe du lac où surnagent les cadavres de réfugiés lynchés, de dealers et de banquiers agrippés à leurs valises d’héroïne et de dollars mal blanchis.

L’île du Salève

Le sommet du Salève est devenu le sanctuaire insulaire des fugitifs urbains. Dans des baraquements précaires qu’entourent des amas de barbelés, ils vivent de racines, de champignons et de trèfle à 3 feuilles sous la houlette austère et tyrannique du grand rédempteur barbu Naej Sunivlac. Prônant la vertu asexuée et la prédestination amphibique des survivants du Juste Déluge, le leader spirituel est protégé par la milice du GCM (Grande Compagnie Martiale) fondée avant la catastrophe par Petrus Teduam, chef-scout RLP (totem : Fouine curieuse) après avoir dirigé l’Harmonie du Département de la police des âmes et des corps et avoir été le confident du sultan de Bas-Rein.

Mur des lamentations aquatiques

Avant l’apocalypse aquatique, le pétro-souverain de Bas-Rein négocie avec les investisseurs chinois propriétaires à 100% de la ville depuis la faillite en 2025 de l’État CGM (Club Grandiloquent des Mensongers). Il leur a racheté les rives gauche et droite du centre urbain de Genève, où s’entrecroisent 12 voies-rapides autoroutières à huit pistes plébiscitées par référendum en même temps que l’interdiction des deux-roues, ainsi que le Palais des nations, l’aéroport, l’université depuis longtemps aux mains de la secte Confucius, les musées, l’opéra, l’hôpital cantonal, mais aussi le Monument Brunswick transformé en geyser de MigroCola comme le jet d’eau l’est en  fontaine de Jouvence Pomerol.

Par contre, le bienfaiteur du Golfe néglige le mur électrifié des Réformateurs devenu paroi des lamentations aquatiques, la prison Tutu-Rabilis, le  camp de rétention Paradise Now de 12 étages pour réfugiés insalubres au stade Bout-du-Monde, l’asile psychiatrique Valium Chouette Idée, spécialisé dans le redressement thérapeutique des mélancoliques et des “asociaux”.

Voitures amphibies

Par civisme coutumier, sous l’égide du SCT (Secte du Capharnaüm des Transports), les intouchable confréries de propriétaires de 4 X 4, jadis envahisseurs et pollueurs entêtés de la ville avec leurs alliés des petites cylindrées, ont transformé leurs véhicules en voitures amphibies tout aussi suffocantes. Armés du harpon militaire à munition et à viseur waterproof, les conducteurs traquent les derniers écologistes en pédalo et policent les décombres de la cité inondée. Ils ne ratent jamais celles et ceux qui lient le laxisme et l’individualisme automobiles à la Grande Inondation née du réchauffement inexorable d’une planète jadis bleue. »

Que devons-nous faire pour éviter le déluge climatique ? Comment protéger les enfants d’aujourd’hui qui seront les adultes de demain ? N’ai-je fait qu’un cauchemar trop réaliste ? — demande mon ami indien enturbanné à mon fils attentif en achevant son récit apocalyptique ou prémonitoire.

 

A venir:

festival Histoire et cité, 2019: Histoires d’eaux (27-31 mars 2019 ): https://histoire-cite.ch/

LDM: 42

 

 

Notre ami Gulliver : géant chez les nains et nain chez les géants

 

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S’ennuyant au foyer conjugal, lecteur des auteurs anciens et modernes, animé d’un insatiable goût des voyages maritimes, le chirurgien Lemuel Gulliver, héros homérique et picaresque de Jonathan Swift (1667-1745),  affronte les fortunes du destin sur les océans. Naufragé une première fois dans les mers du Sud, il parvient sain et sauf en nageant au pays de Liliput. Il y sera un géant parmi les nains.

Colosses

Revenu en Angleterre depuis Blefuscu, il reprend la mer à bord de l’Aventure. Après avoir échappe à une tempête d’apocalypse, il est oublié par l’équipage sur les rivages d’une île inconnue, où il tombe entre les mains de débonnaires colosses. Après deux ans de captivité dans la capitale du royaume de Brobdingnag, où il est un nain parmi les géants, il regagne l’Angleterre. Il entreprend un troisième voyage maritime comme médecin à bord de la Bonne-Espérance, solide vaisseau de 300 tonneaux qui traverse une tempête mais est capturé dans le golfe du Tonkin (mer de Chine) par deux vaisseaux pirates aux o0rdres d’un capitaine japonais.

Île volante

Abandonné par les forbans en pleine mer sur un « petit canot doté d’une voile et de rames, avec quatre journées de vivre », Gulliver, après avoir Résultat de recherche d'images pour "Gulliver Laputa"navigué durant cinq jours, aborde un îlot désertique pour être récupéré sur l’île volante du royaume de Laputa. Les habitants célestes y « sont toujours en proie à l’inquiétude » en raison de leur permanentes spéculations cosmographiques et métaphysiques. Ayant passé de Laputa aux îles voisines (Balnibari, Glubbdubdrid, Luggnagg), il regagne l’Angleterre via le Japon et Amsterdam sans être détourné ni par une tempête ni par des forbans.

Pirates

Son dernier périple maritime comme capitaine sur l’« Aventure, un solide vaisseau-marchand de 350 tonneaux », se boucle avec la mutinerie de l’équipage constitué d’« anciens flibustiers », tous recrutés à la Barbade et dans les îles Sous-le-Vent, en mer des Caraïbes, là où pullulent les forbans, boucaniers, les flibustiers et les pirates. Ayant marronné leur capitaine Gulliver sur une grève déserte d’où il gagnera le pays des Houyhnhnms (chevaux), les mutins choisissent l’utopie fraternelle des frères de la côte.

Les chevaux ignorent la guerre

Resté chez les chevaux (Houyhnhnms) qui asservissent les hommes mais ignorent le mot “guerre”, Gulliver médite la chimère de la cité idéale pour le bien des Hommes. Dans cette fiction burlesque parue en 1726 (Gulliver’s Travels), Swift le pamphlétaire républicain signe la mort de l’utopie.

Depuis l’enfance, notre ami Gulliver nous murmure  pour dire que le meilleur des mondes possibles reste une chimère qu’à jamais rattrapent l’ambition, l’orgueil et la violence des Hommes… pourtant contraints parfois de recourir tardivement à la “guerre juste” pour tenter de rappeler les fragiles règles du droit que bafouent les tyrans exterminateurs de leurs peuples.

Lecture: l’utopie pirate a fasciné Daniel Defoe: Libertalia, Paris, éd. Libertalia et Phébus, 2002 (paru en anglais dans L’Histoire générale des plus fameux pirates, 1724-1728).

(LM31)