Le moment punitif

Terry Gilliam, Brazil, 1985 (tous droits réservés).

De nombreux spécialistes du pénal l’affirment : aujourd’hui, en temps de paix, les sociétés libérales traversent la « période la plus répressive » de leur histoire récente. D’Europe aux États-Unis, jamais autant de femmes et d’hommes ne sont emprisonnés pour des délits mineurs, part forte des condamnations. La punition s’impose comme une modalité du gouvernement des individus… souvent par la peur.

Inflation carcérale

Les chiffres carcéraux donnent le vertige : depuis 1945 environ, la démographie carcérale au niveau planétaire est « multipliée par trois et demi ». En France, par exemple, la population carcérale a passé de 20 000 détenus en 1955 à 70 000 en 2016 (facteur 3.5). Non proportionnelle à l’augmentation de la population, cette inflation n’enregistre pas les individus suivis par contrôle judiciaire en milieu ouvert — près d’un quart de million en France, beaucoup plus aux États-Unis! La plupart des pays européens connaissent le même phénomène – sauf le Portugal, l’Allemagne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, pays sociaux-démocrates dont la population pénitentiaire décline ou se stabilise.

Si des deux côtés de l’Atlantique, le terrorisme a brutalisé le droit de punir, limité le libéralisme pénal et militarisé la police  tout en renforçant le césarisme politique, l’inflation punitive a précédé les premiers attentats. Elle s’affirme depuis les années 1970 comme le montre encore l’exemple américain de l’inflation carcérale— 1970 200 000 incarcérés ; 2010, 2.3 millions incarcérés, auxquelles s’ajoutent 7 millions de personnes sous régime probatoire (probation), essentiellement des noirs et des pauvres (facteur 7).

Populisme pénal

Un double phénomène culturel et politique explique le moment punitif qui n’est pas lié à une augmentation comparable de la criminalité. D’une part, sur un socle de paupérisme croissant qui reproduit les inégalités, l’intolérance sociale plus marquée aux illégalismes, aux incivilités, aux agressions, aux rixes domestiques et aux déviances dénoncées à la police car moins réglées que jadis par la pacification et la sociabilité de proximité. D’autre part, la focalisation des discours et des actions politiques sur les enjeux sécuritaires, creuset du populisme pénal. La sur-médiatisation des faits divers les plus atroces, tendant vers zéro dans la statistique criminelle par rapport à la délinquance routière, est exemplaire de ce moment punitif. Il caractérise aujourd’hui les sociétés libérales où l’État providence recule voire s’effondre. Où aussi, les morales les plus conservatrices et les plus punitives redressent allègrement la tête.

Plutôt les pauvres

Maintes élites politiques durcissent, instrumentalisent voire anticipent les peurs sécuritaires des individus pour en tirer un profit électoral. Preuve récente : en Suisse les campagnes politiques sur le code pénal et la sécurité qui notamment ethnicisaient la criminalité à la veille de votations populaires. Après ses recherches sur la police et la prison, Didier Fassin soulignes l’emballement de ce moment sécuritaire : « L’intolérance sélective de la société et le populismes pénal des politiques se répondent » dans un contexte de crise économique et de crise sociale de la représentation démocratique. Paradoxe du moment punitif : les classes populaires sont plus touchées que les « catégories dominantes ». Le vol d’usage ou de nécessité est plus durement réprimé que la fraude fiscale, la malversation financière, le crime écologique ou encore la spéculation éhontée sur les matières premières ou l’habitat urbain.

Prédation économique

Le moment punitif entraine le durcissement des rapports sociaux dans un monde livré à l’ultralibéralisme de l’économie prédatrice. Permettant à la police d’empiéter sur la justice, valorisant la rétribution sur la réparation, remplissant les prisons pour montrer le succès de la guerre policière contre le crime, le moment punitif en est certainement la condition sine qua non la plus visible. Dans un monde de ghettoïsation urbaine facilitant les dérives identitaires et la grande vulnérabilité sociale, l’extension du champ répressif  — qui criminalise des délits inédits souvent en les ethnicisant —  et l’alourdissement du régime des sanctions — qui provoque l’inflation carcérale des peines allongées — structure le moment punitif. Celui-ci serait indispensable au régime économique de la dérégulation, à l’hégémonie sociale qui en découle et à la reconstruction des morales conservatrices et puritaines.

Fondements de l’État policier

Selon le journaliste et écrivain américain Chris Hedges, nous sommes arrivés à un tournant particulièrement dangereux. Entremêlé à la guerre contre le terrorisme qui depuis le 11 septembre 2001 rogne les libertés publiques, ajouté au retour de la morale anti-libertaire et anti-humaniste, le moment punitif a « posé les fondements d’un État autoritaire et policier ». Processus « lent et insidieux » qu’une grave crise de la démocratie suffira à instaurer contre la culture politique et l’héritage libéral issu des Lumières émancipatrices et de la tradition juridique des droits de l’Homme.

Des deux côtés de l’Atlantique, de cette société du châtiment accru, entre régimes autoritaire, xénophobe, ultra-nationaliste et hyper-populiste, pourrait résulter une inquiétante dystopie sécuritaire et quasi-totalitaire hostile au libéralisme des institutions démocratiques. Pire, au nom de la démocratie menacée, elle pourrait instaurer une forme radicale d’autoritarisme, de violence politique et de contrôle social sécuritaire comme creuset du nouveau puritanisme moral et de l’hégémonie des prédateurs transnationaux.

 Lectures : Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris, seuil, 2016; Chris Hedges, Entretien avec Christophe Ayad, « Notre démocratie n’est plus qu’une façade », Le Monde, samedi 31 décembre 2016, dimanche 1er janvier 2017, p. 8 (« Quinze ans après le 11 septembre »); Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005.

Prédateurs d’enfants

violeur

 

La souffrance individuelle est multiple. Le pédophile incarne la figure contemporaine de l’ennemi public et de l’adulte pervers. Celui que rien ne peut justifier, même si les experts diagnostiquent chez l’auteur du passage à l’acte un traumatisme matriciel pour la prédation sexuelle des enfants. France, États-Unis : régulièrement, l’Église catholique est confrontée aux cas douloureux de prêtres pédophiles, à écouter ce que déplorent (parfois tardivement) l’évêque d’Orléans ou le cardinal Barbarin de Lyon.

 

L’innocence massacréeDUMASLOUPSGAROUS0002

Ogre, loup-garou, croque-mitaine : depuis longtemps, les figures des prédateurs d’enfants alarment les sociétés, en inquiètent l’imaginaire et nourrissent la fiction de l’épouvante. Jaillis des ténèbres, frappant là où personne ne les attend, les monstres pervers ravissent les enfants pour leur infliger les sévices pulsionnels qu’exige le désir morbide qui culmine dans le viol ou la mutilation. Dans notre société, l’abus sexuel d’un enfant par un adulte qualifie l’outrage absolu et le crime majeur. Pour certains, ce passage à l’acte sur le corps des innocents justifie le rétablissement de la peine capitale. Pour d’autres, à voir l’éprouvant chef d’œuvre du cinéaste canadien Denis Villeneuve Prisoners (2013) qui pointe l’utopie sécuritaire du risque zéro en matière de protection des enfants, leur prédation justifie l’impossible vengeance privée des parents anéantis.

Le sanglot victimaire

Depuis 1800, selon les archives judiciaires et les traités de criminologie, le ravisseur d’enfants connaît trois figures, socialement construites entre peur et répression: le délinquant sexuel « banal », le violeur homicide et le pédophile pervers. À l’instar d’autres délits, ce crime ne se mesure que dans les statistiques officielles (traitement judiciaire, répression pénale). Sa présence médiatique oblitère sa dimension sociale qui reste inconnue. Le chiffre noir (cas ni dénoncés ni jugés) surpasserait celui de la répression.

L’abus des enfants s’est médiatisé avec les cas Dutroux (1996) et Outreau (2001-2005). Deux faits-divers qui questionnent la « protection », la « vulnérabilité sexuelle », la parole des mineurs, l’efficacité de la justice et le traitement pénal des prédateurs d’enfants.

Entre famille, Église et institutions publiques, des faits divers médiatisés scandent les épisodes répétés du saccage des innocents. La une d’hebdomadaires avides de faits divers abominables, comme Le Nouveau Détective, montre les corps outragés, les familles éplorés, les pédophiles récidivistes. Partout en Europe, ce contentieux, souvent incestueux, émeut l’opinion publique, mobilise les « Marches blanches » nées en Belgique (1996). Le sanglot victimaire finit par durcir le code pénal, comme on l’a observé en Suisse lors de la votation fédérale du 18 mai 2014. Dorénavant, les individus jugés pour pédophilie ne pourront plus, une fois leur peine purgée, travailler dans une institution pour enfants. Dès 2008, dans le même pays, suite à une autre initiative populaire adoptée par 52% des votants, les crimes sexuels à l’encontre d’enfants âgés de moins de douze ans sont désormais imprescriptibles.

Un outrage ancien

Le saccage des innocents est aussi ancien que répandu dans les sociétés européennes. Sous l’Ancien Régime, l’archive judiciaire regorge de viols d’enfants (« outrage », « libertinage criminel », etc.). De manière sporadique, les magistrats tentent d’en réprimer les auteurs, souvent des adultes qui sont familiers des victimes en raison de la grande promiscuité de la société à cette époque. Dès l’aube du XVIIIe siècle, les juges instruisent les cas dénoncés. Le corps meurtri de la victime « déchirée » revient à la sage-femme, au chirurgien ou au médecin. Ces experts médico-légaux objectivent les circonstances et les symptômes physiques voire moraux du viol. La peine du « ravisseur » est lourde, toujours adaptée aux circonstances du viol avec ou sans infection sexuelle. À Genève, entre 1770-1790, pour protéger la communauté, le bannissement frappe les hommes qui abusent et infectent des fillettes. Le violeur fugitif peut être condamné à mort par contumace et exécuté en effigie. Écoutées en justice, les filles abusées en restent « malades », « fiévreuses », « honteuses », « brisées » et délirantes.

La genèse du pervers

Malgré la pratique pénale qui dès le XVIIIe siècle sanctionne plus régulièrement le viol des impubères, longtemps prédomine néanmoins le dédain des adultes envers les enfants violés. Selon maints légistes imbus de certitudes anatomiques, le corps du mineur serait incompatible avec celui du violeur. La disproportion des organes sexuels joue contre la parole émue de la fillette violée. La « séduction d’une victime si faible et si inexpérimentée que cet acte de séduction peut être assimilé à une violence » : ce plaidoyer d’un magistrat français vers 1830 formule pourtant l’urgence répressive que suscite progressivement la pédophilie. Réformant le Code pénal de 1810, la loi du 28 avril 1832 instaure l’« attentat à la pudeur » sur les moins de onze ans (13 ans en 1863 ; 15 en 1945). Le crime emporte désormais la réclusion ou les travaux forcés.

Après 1850, la médico-légalisation de l’attentat à la pudeur forge les pathologies physiques et morales qui qualifient la « dangerosité du monstre ». Sous la IIIe République, émergent les premières lois protégeant l’enfance massacrée. De 1890 à 1970, suit la fabrication « scientifique » du « pervers », à laquelle contribue la clinique de la psychiatrie. Après 1914, pour les « outrages publics à la pudeur », la justice entérine l’expertise psychiatrique que marquent les concepts freudiens sur le « désir irrépressible ». Pourtant, entre honte sociale de la plainte, protection des adultes et embarras moral des jurys, la sanction des violeurs d’enfants reste atone jusque vers 1990, si on la compare à la réalité dissimulée de la pédophilie.

La culture pédophilique

Dans les années 1970, après André Gide et Roger Peyerefitte, la pédophilie  du photographe David Hamilton ou celle des « écrivains d’avant-garde » (Tony Duvert, Gabriel Matznef) devient un genre culturel en soi. Triomphe alors l’éloge de la jouissance non entravée ! La fascination esthétique de la pureté corporelle des mineurs est culturellement consensuelle. En 1977, le quotidien Libération soutient même le Front de libération des pédophiles (FLIP)  qui veut actualiser la « sexualité entre adultes et mineurs » au nom de l’amour partagé et de la guérilla anti-bourgeoise !

A contrario, depuis les années 1980, nourrissant la thérapeutique et la répression du violeur, la clinique pédé-psychiatrique objective le trauma de l’enfant abusé et l’impasse affective dans laquelle il se trouve. Il incarne la figure emblématique de la victime inguérissable, qui aujourd’hui peut traquer pénalement plusieurs années après les faits son ancien « ravisseur ».

Une question demeure ouverte : pourquoi et au nom de quelles peurs récentes ou ancestrales, dès les années 1990, le prédateur d’enfants focalise-t-il à ce point l’attention collective ? Quel sens social faut-il donner à sa spectaculaire et récente médiatisation ? Comment évoluent les seuils d’intolérance ? Le cas Dutroux aurait provoqué l’emballement pénal sur des faits jugés parfois irréels. Des historiens du sensible comparent, parfois avec provocation, la peur et la répression de la pédophilie à la grande chasse aux sorcières que l’Europe connaît entre les XVIe et XVIIe siècles.

L’« envahissement » médiatique du pédophile forge émotivement l’insécurité publique et aggrave le droit de punir. Exploitant plus d’une fois la douleur légitime des familles, le populisme pénal en fait notamment son terreau insécuritaire pour exiger une société plus répressive. Entre principe de précaution et défense sociale : le législateur doit-il suivre les associations de victimes (nées en 1995) et les faits divers ? Le défi démocratique dans la réponse de l’État de droit est crucial, notamment car le risque zéro en ce domaine (comme en beaucoup d’autres) est illusoire : malgré une législation absolue et un système répressif maximal, nul ne sait d’où frappera le mal. Sous l’État de droit, protéger les enfants des adultes dévoyés pose la question du rapport entre la loi pénale, l’anxiété collective et la brutalité du mal infligé aux enfants abusés. Ceux dont le regard brisé renvoie à la monstruosité insatiable de l’adulte prédateur.

Lecture éclairante : Anne-Claude Ambroise-Rendu, Histoire de la pédophilie, XIXe-XXIe siècle, Paris, 2014, Fayard, 352 p.

Terrorisme : armer la parole

 

« Quand surgit la véritable violence, avec sa bande-son et sa bande-image, ses sacrificateurs et ses victimes, ses appels et ses harangues, son horreur et son étrange héroïsme, ses idéaux et ses prestiges, se crée un trouble de dénomination : nous sommes privés de mots exacts pour la dire et réduits à user d’un glossaire dévalué, face au défi insupportable de cette nouvelle violence, qui nous paraît donc un « retour » à la barbarie, à l’état de nature des « sauvages » d’avant le contrat social […]. Le discours public retombe sur la solution de facilité : l’hostilité neuve, innommable du djihadisme et du Califat n’appartient ni à notre Temps, ni à notre Espace ». Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, 2015, p. 227.

 

 La violence démocratique

Depuis la première grande offensive terroriste du XXIe siècle contre la société civile (New York, Twin Towers, 2001), la réponse politique au terrorisme de masse reste celle de l’État sécuritaire avec des catégories d’explication classique. Les spécialistes évoquent volontiers les lois d’urgence antiterroristes dont le Patriot act nord-américain est exemplaire. Un scénario qui n’est pas achevé.

Symptôme de la mondialisation qui affaiblit la souveraineté étatique, l’internationalisation du terrorisme brise les frontières juridiques et politiques. L’offensive armée unifie dans la défense les territoires qu’elle vise dans un village planétaire confronté au même problème du mal et de la violence aveugle. Celle qui frappe avant tout les civils.

D’une tuerie publique à l’autre, la nébuleuse terroriste marque progressivement des points contre la démocratie dont les territoires s’étendent lentement depuis le XIXe siècle. Le régime démocratique est sommé par la violence de limiter (ou de reconsidérer) les droits et les libertés. Il s’agit d’assurer la sécurité des personnes dans les fluides démocratiques de la modernité sociale – habitat, travail, motorisation excessive, transports ferroviaires et aériens, loisirs.

Police ou armée?

Police ou armée : un nouveau nœud gordien se dessine à l’horizon des États démocratiques. En effet, la politique sécuritaire transforme en profondeur les conceptions classiques des pratiques policières. Elle en mine les usages traditionnels. Elle dénature la conception libérale du maintien de l’ordre sous l’État de droit. L’ancien impératif de neutraliser sans tuer s’efface devant celui de la neutralisation létale selon Le Monde du 14 mars 2016 (« on glisse d’une conception où l’on maintenait à distance des manifestants à une conception où l’on vise ces manifestants »). Aujourd’hui, dans les grands pays comme les États-Unis et la France, la militarisation croissante des forces de police — progressivement équipées d’armes et de munitions de guerre — est une nouvelle donne de la société démocratique. Figure éponyme du film d’anticipation politique sorti en 1987, RoboCop va-t-il devenir progressivement la figure coutumière des espaces urbains soumis à l’État sécuritaire ?

Le monopole étatique de la violence légale doit arrêter le terrorisme selon le cadre constitutionnel non modifiable dans l’urgence. S’y ajoute un autre combat légitime. Celui qui arme les paroles et équipe les rhétoriques contre la propagande terroriste. Le combat de persuasion qu’il faut mener débute à peine.

Les armes aiment la parole

L’offensive terroriste est aussi celle du discours politique. Les armes aiment la parole. Proclamation, récits, mises en scène (notamment des exécutions capitales dans l’économie archaïque du supplice public), photographies, vidéos : la guerre planétaire de la mondialisation terroriste est idéologique. Le salafisme djihadiste et le Califat, son institution armée, mènent la guerre médiatique (une bataille de communication) de la propagande. La mobilité virtuelle du Califat excède pour l’instant sa mobilité géographique.

Saisir et combattre les vitupérations de la propagande djihadiste oblige à la prendre au sérieux. Il faut déconstruire l’imaginaire social, politique et confessionnel que répand le Califat numérique pour universaliser son nomos de la haine (territoire mental et géographique). Le Califat est une forme inédite du politique menée par une « belligérance totale ». En suscitant l’hostilité, elle provoque son incompréhension analytique hors des catégories d’opposition de la civilisation à la barbarie. Le partisan du Califat, déjà actif sur notre sol national, prépare une « attaque de guérilla politique ».

Mentalement désarmés

Grande question : pourquoi sommes-nous mentalement désarmés face aux partisans du Califat avançant masqués dans les territoires à libérer avec cette nouvelle « guerre subversive » ? Désarmés au point de ressortir les vieilles lunes culturalistes, notamment les « explications amorphes » de la causalité religieuse, de la déliquescence du lien social et de l’agression des « croisés » occidentaux ?

L’hostilité du terrorisme islamique califal est polymorphe et illimitée. Comme le faisait l’hitlérisme dans les années 1930 en plaçant la race au-dessus des nationalismes, le Califat politique — comme État d’exception— absolutise la guerre subversive en l’activant hors du territoire califal et en l’inscrivant sous l’élan libérateur de la mondialisation qu’accélère l’économie. Planétaire, la guerre de conquête politique s’émancipe des règles ancestrales du droit international (ancien droit des gens). Le nouveau territoire du terroriste est celui de la Terre toute entière : l’ennemi mécréant est universel.

Contre le « totalitarisme nouveau » de l’« islam propagandiste », une nouvelle rhétorique politique s’impose. Celle du murmure démocratique, qui censure toute parole « bénignement offensante » au nom du relativisme socio-culturel et de l’égalitarisme, est devenue caduque. Il faut retrouver la force rhétorique des grands moments de l’histoire politique de la démocratie en guerre. Pour coexister belliqueusement avec l’ennemi, il faut parler contre (et avec) le Califat et les « maîtres du djihadisme ». La nouvelle arme rhétorique pour le contrecarrer sur les terrains de l’engagement et de la persuasion reste peut-être à inventer hors des catégories les plus convenues de notre désarmement mental.

Deux lectures très innovantes :

Jenny Raflik, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Paris, Gallimard (Bibliothèque des Sciences humaines), 2016 (416 p.). Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, Paris, lemieux éditeur, 2015 (262 p.).