1984: le pire des mondes possibles

Big Brother, graffiti de rue, La Ferté-sous-Jouarre, Seine et Marne, 2012

«on croyait à l’époque que les portes donnant sur l’utopie étaient ouvertes et qu’on était au seuil d’un avenir resplendissant pour l’humanité.» Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini [1940], première  et remarquable traduction du manuscrit allemand par Olivier Mannoni, Calmann-Lévy, 2022, p. 185

 

«Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que les autres»: La ferme des animaux (Animal Farm. A Fairy Story) de George Orwell raille en 1945 le stalinisme. La fable animalière prélude son son chef d’œuvre Nineteen Eighty-Four, écrit en 1948, traduit partout, mis en bande dessinée, adapté 5 fois au cinéma entre 1956 et 2021, dont Brazil (1985) de Terry Gilliam.

Paru en 1949, 1984 suit la contre-utopie Nous autres (1924) d’Evgueni Zamiatine, admirateur de H.G. Wells (The Time Machine 1895), admiré d’Aldous Huxley (Brave New World 1932). Tuberculeux dès 1947, miné par le totalitarisme et l’échec du socialisme démocratique, informé par Arthur Koestler sur les procès de Moscou, George Orwell, l’ex-milicien antifranquiste de la guerre civile espagnole (1936) où il est blessé à la gorge, meurt en janvier 1950.

Aimer Big Brother

1984 ou la fiction politique de la manipulation mentale: l’État-parti d’Océanie (15% de la population) obéit au leader Big Brother, avatar du panoptisme, ou contrôle visuel permanent des individus. Est-il réel? Qui sait? Or, il voit et écoute tout sur les télécrans des lieux publics et privés, dont les rues de Londres. De la vie à la mort, chacun est épié.

«Deux Minutes de la Haine» préparent quotidiennement la «Semaine de la Haine». On y adule Big Brother. On y hurle le «chant de la Haine». On y vomit l’«ennemi du peuple», Emmanuel Goldstein, sosie de Léon Trotsky, auteur du brûlot: Théorie et Pratique du Collectivisme Oligarchique.

 

Michael Anderson, 1984, GB, 1956. “Les minutes de la haine” (© Columbia)

Si la «Mentopolice» traque le crime de la pensée, la délation apprise aux enfants pérennise la terreur. Le coït d’amour est illégal. Trahir l’Ingsoc, socialisme dictatorial, constitue un crime capital. Les ennemis de l’extérieur sont pendus dans la liesse populaire.

Le «doublepenser» appuie les quatre Ministères de la Vérité, de la Paix, de l’Amour, de l’Abondance. Le premier forge l’idéologie étatique en falsifiant les archives pour réécrire l’Histoire: «Qui contrôle le passé contrôle l’avenir: qui contrôle le présent contrôle le passé». Au second, incombe la guerre éternelle contre l’Eurasie et l’Estasie. Le troisième broie les déviants. Le dernier affame les 85% des individus. À pieds nus, ils végètent dans la promiscuité de logis «vétustes» avec du chou avarié et du gin infect.

Le «néoparler» manipule les Océaniens. Le matraquage étatique condense la doctrine totalitaire: «Guerre est Paix; Liberté est Servitude; Ignorance est Puissance». La révolution finira quand le «Sociang» purgera des esprits l’ancien lexique: «honneur», «justice», «moralité», «démocratie». Néoparler, doublepenser, malléabilité du passé: les «principes sacrés» du Sociang rendront inutiles la répression. Alors, confiant dans l’État, chacun aimera Big Brother, promu «Thor Gibber» en 1984 dans L’Esclavage c’est la liberté de la bédéiste Chantal Montellier.

Chantal Montellier, L’esclavage c’est la liberté, 1984, Les Humanoïdes associés, hommage crépusculaire à 1984, joug de Thor Gibber

Plumitif au Ministère de la Vérité, «gélatineux» de lassitude, non membre du parti, épris de sa collègue Julia, Winston Smith exècre ce monde. Rédigé hors champ du télécran domestique, son journal l’atteste: «À bas Big Brother».

Alors amants, Winston et Julia sont vendus par l’indicateur qui leur loue un cagibi. Ils sont écroués et interrogés au Ministère de l’Amour. Provocateur, ayant abusé Winston en l’affiliant à la Fraternité qui tramerait contre le Parti, O’Brien le «rééduque». Tabassages et tortures. In fine, il lui inflige sa «pire terreur»: des rats voraces dans une cage fixée au visage. Brisé, agréant le Parti qui «cherche le pouvoir en soi», Winston capitule. Il remporte la «victoire sur lui-même»: «Il aime Big Brother». Il trahit Julia.

Utopie-dystopie

Orwell croise les expériences totalitaires du XXe siècle: fascisme, stalinisme, et nazisme. Outre ce contexte politique, 1984 s’apparente au genre dystopique. Fiction pessimiste, la «dystopie» augure le pire des mondes possibles, celui de la dictature par la persécution. Owen à Winston: «Le but du pouvoir, c’est le pouvoir». S’inverse ainsi l’utopisme du bonheur né en 1516 avec L’Utopie du platonicien Thomas More.

Hors de l’Histoire, insulaire et souveraine, l’Utopie est le non-lieu de la félicité et de l’égalité obligées. Cédant les bébés à l’État, euthanasiant les «incurables», les purs Utopiens vivent en famille élargie. Si le gibet est aboli pour les crimes de droit commun, les rebelles sont tués comme des «fauves». Avant union, les fiancés passent le test médico-légal sur l’affinité des organes sexuels. More avoue: «en la République des Utopiens, il y a bien des choses que je désirerais voir en nos villes sans pourtant vraiment l’espérer».

Le XVIIIe siècle est l’âge d’or des utopies que moque Swift. En 1726, Gulliver’s Travel en ravage l’optimisme: géants et lilliputiens se valent en orgueil et en sottise. Les Houyhnhnms détiennent la vérité. Dotés de la parole, ces chevaux ignorent le mot «guerre» mais esclavagisent les humains. En leurs étables, Gulliver saisit la chimère de l’Eden terrestre.

Au soir des Lumières, l’utopisme croise l’uchronie. Louis-Sébastien Mercier affine ce genre matriciel de l’anticipation né à la Renaissance. En 1774, son best-seller L’An 2440 où rêve s’il n’en fût jamais prédit l’apothéose des Lumières…au XXVe siècle. Dès lors, si l’histoire améliore l’humanité, le meilleur des mondes est pour demain! Toujours recommencé, le mal ne cesse de miner la cité idéale.

Les utopies du mal

Au XXe siècle, entre scepticisme de Swift et uchronie de Mercier, les contre-utopies précédent et suivent 1984. Elles reflètent le gouffre moral avec l’humanisme des Lumières. Le bonheur collectif des Utopiens devient le joug d’État. Parmi d’autres, quelques textes classiques illustrent les utopies du mal sur l’horizon des guerres mondiales et du pouvoir totalitaire.

Jack London songe au pacte de la ploutocratie et du fascisme dans Le Talon de fer (The Iron Hell, 1908), cauchemar sur le pouvoir illimité du capitalisme. La Fin d’Illa (1925) de José Moselli brosse le monde des llliens. Au top du progrès scientifique, ils visent la pureté du sang comme marque du pouvoir hégémonique. Contre-utopie du taylorisme et du conditionnement humain, Le Meilleur des mondes (Brave New Word, 1932) d’Aldous Huxley suit l’État eugéniste dont le pouvoir va jusqu’à prédestiner chacun en classes Alpha, Bêta, Delta ou Epsilon selon l’utilité sociale.

Antinazie, la Suédoise Karin Boye publie en 1940, au seuil du suicide, son unique chef-d’œuvre La Kallocaïne (Kallocain). L’«État mondial» utilise cette drogue de la «délation civique» pour dominer les individus constamment épiés par l’«Œil et l’Oreille de la police», présage clair du télécran d’Orwell. En 1953, Ray Bradbury édite Fahrenheit 451, porté à l’écran en 1966 par François Truffaut et en 2018 par Ramin Bahrani. Futur incertain: l’État ordonne l’autodafé des livres, car l’amnésie culturelle renforce le pouvoir totalitaire. Les insoumis apprennent alors par cœur les classiques de la littérature mondiale.

Mis en film en 1976 par Michael Anderson, L’Âge de cristal (Logan’s Run, 1967) de William F. Nolan et George C. Jonhson, évoque le pouvoir létal d’une caste postapocalyptique. En 2116, quand leur implant palmaire s’assombrit, les individus âgés de 21 ans sont tués dans un rituel civique qui ranime la terreur d’État.

G. Lucas, THX1138, U.S.A. 1971 (© Warner Bros).

En amont et en aval d’Orwell, le meilleur des mondes possibles est la dictature d’une caste ou d’un parti unique qui remplace l’utopisme du bonheur commun par la coercition collective. Futuristes, les dystopies se polarisent sur celui que broie le pouvoir totalitaire qu’il défie, comme l’irréductible  THX 1138 dans le chef d’œuvre éponyme (1971) George Lucas qu’inspire 1984.

Selon 2084. La fin du monde (2015) de Boualem Sansal, toute dystopie jauge le mal en politique. Si Orwell déplore le joug du parti unique, Sansal, qui lui rend hommage, déploie celui de l’intégrisme islamiste.

Ainsi, la dystopie féconde la pensée politique. Imaginer la cité juste oblige à converser avec les contre-utopies. Le remède n’est-il pas dans l’imaginaire du mal? Orwell l’expose dans 1984 pour nous prévenir contre le pire des mondes possibles, là où le «pur pouvoir» est une fin en soi. D’une certaine manière, il n’a cessé de nous mettre en garde contre tout ce qui détruit lentement et sûrement la société libérale qui s’enracine dans les Lumières.

Vient de paraître :

Le point. Hors-série-Grandes biographies, 32, Novembre 2022 : George Orwell. Il nous avait prévenus.

«Ni théoricien ni philosophe, ce pamphlétaire génial s’est révélé l’un des grandes penseurs du totalitarisme. […] Un esprit lucide qu’il faut écouter pour mieux résister.» «Éditorial» de Laurence Moreau, Rédactrice en chef du Point hors-série, coordinatrice de ce remarquable numéro.

https://boutique.lepoint.fr/george-orwell-1915

Lectures: Karin Boye, La Kallocaïne (1940), traduit du suédois par M. Gay et G. de Mautort, Petite Bibliothèque des Ombres, 2014; Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Gallimard, folio-sf, 2015; Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, feux croisés, 2013; Kack London, Le Talon de fer, Libertalia, 2016; Thomas More, L’Utopie, éd. Guillaume Narvaud, Gallimard, folio-classique, 2012; José Moselli, La fin d’Illia, Grama, 1994; William F. Nolan et George C. Jonhson, L’Âge de cristal, Denoël 2001; George Orwell, 1984, nouvelle traduction par Josée Kamoun, Gallimard, folio,2018; Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Gallimard, 1985; Christin, Verdier, Orwell. Étonien, flic, prolo, milicien, journaliste, révolté, romancier, excentrique, socialiste, patriote, jardinier, ermite, visionnaire, Dargaud, 2019 [Roman graphique].

LDM: 90

Michel Porret

Professeur ordinaire puis honoraire (UNIGE), Michel Porret préside les Rencontres Internationales de Genève. D’abord libraire, il obtient sa maturité classique au Collège du soir avant un doctorat en histoire avec Bronislaw Baczko. Directeur de Beccaria. Revue d’histoire du droit de punir et des collections L’Équinoxe et Achevé d’imprimer (GEORG), il travaille sur la justice, les Lumières, l’utopie, la bande dessinée. Parmi 300 publications, dernier livre : Le sang des lilas. Une mère mélancolique égorge ses quatre enfants en mai 1885 à Genève, 2019. L'actualité nourrit son lien comparatiste au passé.

3 réponses à “1984: le pire des mondes possibles

  1. Sous le titre “Comment le Kremlin a tranquillement construit l’État de surveillance de la Russie” et tandis que la mobilisation par la Russie de réservistes pour renforcer ses effectifs sur la ligne de front de la guerre avec l’Ukraine a dominé la couverture médiatique de la Russie ces dernières semaines, le “Moscow Times” écrit que la mobilisation cachée de l’administration publique russe pour contrecarrer toute forme de résistance au régime de Poutine est en cours depuis bien avant la début de l’invasion (The Moscow Times, “How the Kremlin Quietly Built Russia’s Surveillance State” – https://www.themoscowtimes.com/2022/11/12/how-the-kremlin-quietly-built-russias-surveillance-state-a79307).

    Selon ce quotidien indépendant, l’agence russe de censure en ligne Roskomnadzor surveille les activités de protestation en ligne depuis 2020. Dans chaque région russe, les branches locales de Roskomnadzor retracent des “points de tension”, ou des événements qui pourraient provoquer le mécontentement du public. Leur objectif principal est d’identifier les fauteurs de troubles locaux, dont ils partagent ensuite les noms avec les services fédéraux de sécurité (FSB) et le ministère de l’Intérieur pour s’assurer qu’ils soient punis.

    Faisant partie du ministère du Développement numérique et donc pas officiellement un organisme d’application de la loi, Roskomnadzor a été créé pour s’assurer que les entreprises de télécommunications se conforment aux exigences de licence. Cependant, il agit désormais comme un élément de l’appareil de sécurité russe.

    Au printemps et en été – toujours selon “The Moscow “Times” , avant que le gouvernement russe n’ait commencé à réprimer toute forme de manifestation anti-guerre, les militants de Moscou ont souvent été surpris par la rapidité avec laquelle ils ont été identifiés par la technologie de reconnaissance faciale CCTV. Ces systèmes ne sont pas gérés par le FSB ou le ministère de l’Intérieur, mais par le Département des technologies de l’information (DIT) de Moscou, dont l’objectif principal est de superviser l’introduction de nouvelles technologies dans l’administration de Moscou. Bien que les employés de Roskomnadzor et les responsables du DIT sachent qui ils recherchent, ils sont maintenant devenus des membres à part entière de l’État de surveillance russe.

    Plus un département est doué sur le plan technologique, plus sa coopération avec l’appareil de répression de l’État est nécessaire. Au cours de la mobilisation, le DIT est passé de la fourniture de données sur les mouvements des manifestants anti-guerre dans la capitale à la délivrance de documents d’appel aux Moscovites éligibles en utilisant sa base de données sur la population de Moscou. De plus, le DIT a récemment annoncé son intention de construire un centre de données national stockant les données de reconnaissance faciale.

    Il serait facile de voir ces développements comme une conséquence directe de la guerre, dit le quotidien moscovite, mais ses fondations ont en fait été posées pendant la présidence 2008-2012 apparemment bénigne de Dmitri Medvedev, lorsque le Kremlin craignait que la crise économique de 2008 ne déclenche une révolution.

    La paranoïa du Kremlin a incité Medvedev à lancer une campagne nationale contre “l’extrémisme”, impliquant une restructuration massive du ministère de l’Intérieur qui a établi des bureaux régionaux de lutte contre l’extrémisme à travers le pays avec un grand siège basé à Moscou chargé de coordonner leurs efforts – conclut l’article du “Moscow Times”.

    Avec le muselage de toute opposition en Russie, ce qui était dystopie pour George Orwell en 1984 n’est-il pas devenu la réalité la plus actuelle? Ne suffirait-il pas de changer le titre de “1984” par “2022” pour que la fiction rejoigne cette même réalité?

  2. Belle liste et belle synthèse, mais n’oublions pas Margaret Atwood – Le dernier homme (Oryx and Crake, 2003) et La servante écarlate (The Handmaid’s Tale, 1985): avec elle la dystopie s’affronte au néo-libéralisme, à la destruction des écosystèmes et des modes de vie démocratiques (maux du temps) et au patriarcat (toujours résilient)!

  3. Oui, superbe synthèse, cher Michel.
    Je me permets de te signaler aussi, pour allonger la liste, et plus près de nous, l’étonnant “Soft Goulag” d’Yves Velan (romancier suisse romand auquel vient d’être consacré un colloque en avril, à l’UNIL), roman dystopique paru en 1977 et réédité chez Zoé en poche en 2017.

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