La pandémi-néologie

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© P. Geluck

A Marco M.

Disciple moraliste de Rousseau, Sébastien Mercier (1740-1814) était un homme des Lumières avec une vaste curiosité sociale et culturelle. Dramaturge, romancier, journaliste, “hérétique en littérature”, arpenteur urbain dans le Tableau de Paris, révolutionnaire modéré, le polygraphe a inventé l’« uchronie » avec L’An 2440 où rêve s’il s’en fut (1772).

Il y déplace l’utopisme dans le futur. Il mise sur le progrès social et la perfectibilité humaine. Matrice de la science-fiction, cette uchronie éclairée inspirera Émile Souvestre dans l’anti-utopie hygiéniste et ploutocratique Le Monde tel qu’il sera (1846).

Néologie

Durant la Révolution française, l’accélération de l’histoire frappe Mercier. En témoigne le changement langagier. L’écrivain traque l’ère nouvelle dans les mots inédits de l’égalité républicaine. Mercier devient linguiste politique. Il publie en 1801 La néologique : Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptations nouvelles. Attentives à la féminisation des mots masculins, 300 entrées et leurs  définitions illustrent la néologie :

j’ai osé, bravant de vaines et passagères clameurs, envisageant la langue telle qu’on la parlée, telle qu’on la parlera sans doute un jour, ou telle qu’on devrait la parler ; j’ai osé, dis-je, certain de son prochain et long triomphe, déployer sur ses plus hautes tours l’Oriflamme de Néologie.

Mercier déploie !

Il fabrique des néologismes souvent ironiques pour éclairer le recul des préjugés, le progrès des Lumières, l’avènement de la citoyenneté.

Florilège :

Abêtir. À quinze ans, un Jésuite m’enquinauda ; je fus novice, on m’abêtit pendant deux années (Voltaire).

Agitateur. Tel agitateur d’un peuple est un grand homme ; tel autre n’est qu’un misérable. Les époques, les intentions, le succès imprimeront à ce mot les acceptations les plus opposées.

Anthropophagie. Dans le sens littéral, ce mot nouveau signifie manger des hommes ;  dans le sens figuré, il signifie régner (…).

Autrice. (…) Les auteurs encensent, adulent les Autrices, mais ils ne les aiment pas.

Barbariser. L’exemple du sang répandu sur les échafauds n’a pas peu contribué à barbariser les cœurs et avilir le peuple (…).

Biforme. Homme qui a deux faces. C’est dans les révolutions que l’on voit figurer ces êtres Biformes qui se jettent tantôt dans un parti, tantôt dans un autre, qui les trompent tous les deux, et qui finissent par se tromper eux-mêmes

Fictionner. Ce n’est pas narrer, conter, fabuliser ; c’est imaginer des caractères moraux ou politiques, pour faire passer des vérités essentielles à l’ordre social.

Négricide. C’est le colporteur d’hommes noirs, l’avide marchand qui arrache à l’Afrique ses habitants pour engraisser l’Amérique de leur sueur et de leur cadavres (…).

Nélologuer. Faire des Néologies de mots ou de phrases, dans le discours et dans les écrits.

Pédantiser. Faire le docteur, prendre un ton de suprématie, s’attribuer un rôle de régent : c’est le vice des esprits médiocres (…).

Pictomane. Qui achète des tableaux à un prix considérable, excessif. Il y a bien des fous ; mais le Pictomane, je le déclare le plus insensé des hommes (…).

Républicide. Comme on dit parricide, régicide, liberticide, etc. Ce substantif, si souvent applicable, désigne l’assassin d’une république (…).

Vampirisme. Succion du sang du peuple (…), avidité du gain sans mesure, qui brave tout ; lois, reproches, indignation publique (…).

Néologuons… nous invite Mercier : la pandémie de COVID-19 accélère l’histoire.

Chloroquiniste. Partisan ardent de la choloroquinine ou antipaludique comme panacée du coronavirus. L’antichloroquiniste rejette cette médication.

Clapeur, clapeuse. L’individu qui, posté le soir sur son balcon ou à sa fenêtre, applaudit à l’unisson le personnel sanitaire engagé dans les soins des malades du COVID-19.

Confinement. Mise en quarantaine ou enfermement domiciliaire pour freiner la pandémie. Anciennement, déportation politique à la frontière d’une région ou d’un État sous un régime autoritaire (voir déconfinement)

Covidiot. Individu qui dit tout et son contraire sur le COVID-19. Souvent il rejette le port du masque au nom des libertés individuelles. Par contre sa liberté peut culminer au volant de son SUV qui fonce dans la ville piétonne. Complotiste, il estime que le virus a été fabriqué volontairement en Chine pour favoriser la commercialisation en Occident de la 5G chinoise ou du système Huawei ! Un nouveau péril jaune ?

Covido-sceptique. Il a des climato-sceptiques qui nient l’évidence du réchauffement climatique comme il y a des covido-sceptiques qui contestent la gravité pandémique.

Déconfinement. Fin de la mise en quarantaine domiciliaire. Avec le déconfinement, le clapeur et la clapeuse quittent le balcon.

Distanciation sociale (Distance sociale). Éloignement d’au moins 1.5 m que deux individus masqués doivent respecter dans les lieux de forte sociabilité: supermarchés, transports en commun, restaurants (etc.). Or le lien social ne diminue pas dans la distance comme le prouve la conversation téléphonique entre deux personnes éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Au contraire, l’espace renforce ici le lien social.

Distanciel. Mot bureaucratique pour désigner toute forme d’interaction humaine (examen universitaire, messe, travail, entretien d’embauche, discussion) qui emprunte un support virtuel. On dit : “Honorer Dieu en distanciel”; « Passer un examen en distanciel » au lieu de « Passer un examen à distance ». Restons simple !

Écouvillon. Longue tige en métal ou en bois nantie à son bout d’un morceau de coton ou de gaze, utilisée pour procéder des ponctions diagnostiques ou pour apposer des solutions antiseptiques ou analgésiques dans les cavités naturelles. Anciennement : Vieux linge attaché à un long bâton, avec lequel on nettoie le four [chauffé au bois], lorsqu’on veut enfourner le pain. Dans le langage militaire, l’écouvillon était la petite brosse métallique qui permettait de nettoyer ou graisser une arme à feu. Le covido-sceptique refuse que l’on introduise un écouvillon dans son nez. Il est semblable au climato-sceptique qui continue de rouler en SUV. Par contre, le covidiot estime que l’écouvillon matérialise le complot chinois.

Geste-barrière. Ensemble de dispositifs comportementaux ou corporels altruistes utiles à maintenir la distance sociale entre deux individus : porter un masque de protection sanitaire, ne plus se serrer la main, bannir l’échange de bises, éternuer (pouah !) dans le pli du coude. Le geste-barrière clôture la pandémie. Barrière est synonyme de palissade ou de clôture. Faut-il augmenter le nombre des « gestes-palissades » ? Le covido-sceptique, plutôt égoïste, tombe le masque, continue de serrer la main de son prochain, voire de l’embrasser, sans éternuer dans le plis de son coude (pouah !) De son côté, le covidiot, enfonce la pédale d’accélérateur du SUV.

Pangolinphile. Ami du pangolin (manidé, mammifère édenté et fourmilier écailleux insectivore) à qui certains imputent l’origine du COVID-19. Pour le pangolinphile, le fourmilier écailleux est un bouc émissaire sacrifié sur l’autel de l’ignorance pandémique. Puisque ce sont des chercheurs chinois qui ont avancé l’hypothèse que la bestiole a transmis à l’homme le virus morbide, le covidiot y voit la preuve du sino-complot.

Présentiel. Vocabulaire bureaucratique. Remplace en “chair et en os”. Passer un examen en présentiel signifie plus simplement être présent en “chair et en os”. La vraie vie quoi !

Quatorzaine. Confinement (voir supra) de deux semaines. Tend à remplacer quarantaine.

Reconfinement. Retour à l’enfermement sanitaire à domicile. À ce moment le clapeur et la clapeuse regagnent au crépuscule le balcon pour applaudir le personnel sanitaire.

Skypero ou skypéro. Mot valise formé de skype et apéro. Apéritif organisé en ligne avec le logiciel de visioconférence Skype. On dit aussi apéro balcon. Par extension, toute forme d’apéritif visuel. « En confinement, le clapeur a organisé un skyapéro en distanciel ». « Evidemment, c’est moins sympa », résument les clapeurs partisans du skypero.

Webminaire. Francisation du mot anglais webminar. Conférence ou séminaire donnée en ligne. Synonyme de webunion. Ne permet pas le travail en chair et en os. Le pangolinphile d’Europe communique avec son homologue asiatique lors du webminaire. Encore le complot chinois, même en distanciel, pour le covidiot !

Whatsaperos. Voir skypero (« moins sympa ! »).

Zoomatitude. Dispositif virtuel en distanciel qui permet à deux ou plusieurs clapeurs de communiquer par le logiciel zoom. Il fournit un service de conférence à distance qui combine la vidéoconférence, les réunions en ligne, le chat et la collaboration mobile. S’il permet de généraliser la vision conférence entre deux ou plusieurs ordinateurs, le système est parfois perturbé par le zoombombing ou zoom raiding, soit l’intrusion de pirates informatiques. Le pangolin n’y est pour rien se réjouit le pangolinphile. Par contre les Chinois… ah là là !! déplore le covidiot !

Zoombie. Usager excessif en distanciel du logiciel zoom : la folie le guette.

 Allez, « prenez soin de vous », néologuez !

Surtout pas de mélancovid ! (A suivre).

 Voir aussi: Benoît Melançon, Oreille tendue:

https://oreilletendue.com/2020/04/15/bref-lexique-du-confinement/

 

LDM 65

Épier son prochain !

« Messieurs. Si l’on trouvait un moyen de se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d’hommes, de disposer tout ce qui les environne, de manière à opérer sur eux l’impression que l’on veut produire, de s’assurer de leurs actions, de leurs liaisons, de toutes les circonstances de leur vie, en sorte que rien ne pût échapper ni contrarier l’effet désiré, on ne peut pas douter qu’un moyen de cette espèce ne fût un instrument très énergique et très utile que les gouvernements pourraient appliquer à différents objets de la plus haute importance. »

Jérémie Bentham, Panoptique, 1791.

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Les cieux emplis de drones avec ou sans puissance létale. La cité consumériste maillée de caméras biométriques pour la reconnaissance faciale. Des millions d’automobiles dévorant le bitume. D’innombrables individus soudés à un bracelet électronique comme connectivité pénale. Partout, les corps, les mots et les comportements captifs de la transparence sociale et de la vigilance panopticale. S’y ancrent le nouveau puritanisme moral où se nouent l’égalitarisme autoritaire et le bonheur obligatoire.

La ville sécuritaire n’est-elle que le cauchemar de l’anti-utopie d’un monde épuisé dont l’environnement naturel est à bout de course ?

Voire !

 

Vigilance

Depuis une vingtaine d’années maintenant, le succès moral de l’hydre terroriste s’affirme jour après jour contre la démocratie. Dès  2001, d’innombrables lois liberticides ont signé l’agonie du libéralisme politique et pénal. La « société de vigilance » serait aujourd’hui le point cardinal du civisme. Telle est notamment l’idée « d’union sacrée » de l’actuel président de la République française après la tuerie de la préfecture de police à Paris (3 octobre 2019).

À nouveau, comme après la tentative terroriste avortée par armes à feu survenue le 21 août 2015 à bord du train Thalys 9364 reliant Amsterdam à Paris sur la ligne LGV Nord, nous sommes intimés à devenir les sentinelles de la sécurité publique et des sociabilités urbaines.

 

Le onzième Commandement:

Observer les comportements « douteux ».

Inspecter les visages renfrognés ou impassibles.

Considérer les démarche louches ou les silhouettes inconnues.

Traquer les gestes déplacés et les mimiques inquiétantes.

Scruter les « suspects habituels ».

Ouïr les paroles irrévérencieuses.

Même les plus insignifiantes.

Bientôt celles des enfants ?

En fait, le nouveau Commandement séculier ordonne d’épier son prochain !

Pourtant, la ligne de partage positive est arbitraire et floue entre la normalité civique et les attitudes reprochables.

Est-ce ainsi que se joue la sécurité de la communauté ?

 

 

Délation ou civisme ?

Comment reconnaitre les ambiguïtés selon ce nouveau catéchisme civique  ? Est-ce là vraiment la panacée du lien social de proximité ? Doit-on obéir à l’incantation politique plus d’une fois populiste contre l’État de droit ?

Certainement pas ! Emplie de préjugés, aveugle à l’altérité, la délation rôde dans l’ombre.

Or, l’individu ne suffit pas observer son prochain. En outre, celui qui épie est bien évidemment suspect aux yeux de l’épié ! L’observateur est observé comme l’arroseur est arrosé !

Dans ce contexte alarmiste, les rouages pernicieux de la transparence sociale ou du panoptisme réciproque généralisé sont affolants. La vigilance sécuritaire emplit l’imaginaire cauchemardesque des anti-utopies entre Nous autres (1920) du Russe Ievgueni Zamiatine (1920) et The Minority Report (1956) de l’Américain Philip K. Dick, en passant  1984 (1949) de George Orwell.

Bien heureusement, le progrès panoptical va maintenant suppléer la vigilance du civisme humain. La machine infaillible remplacera l’inspection sociale, un peu comme le bracelet électronique renforce invisiblement le contrôle social. Il succède à certaines formes de privation de liberté à la gloire controversée de la surveillance électronique.

 

Reconnaissance faciale

 

Au bertillonnage photographique né à  fin du XIXe siècle (portrait de face et de profil) succède maintenant la “reconnaissance faciale” biométrique.

Routinière en Chine pour objectiver l’écart comportemental, le déficit d’enthousiasme civique ou autoriser l’accès à une ligne de métro (Shenzhen) voire l’achat d’une carte SIM, la reconnaissance faciale repose notamment sur 176 millions de caméras à l’intelligence artificielle déjà installées en 2016. D’ici 2020, trois fois plus de machines sont prévues pour le succès du communisme panoptical.

La technologie couteuse de la reconnaissance faciale est aussi à l’agenda politique et policier de plusieurs États démocratiques notamment en Allemagne et au Royaume-Uni. Elle est prioritaire dans la recherche sécuritaire en France. Plusieurs projets y sont à l’étude depuis 10 ans afin de disposer d’un outil performant pour les Jeux olympiques de 2024. Interdite à San-Francisco pour protéger les droits des individus, la reconnaissance faciale ne serait pas une priorité policière en Suisse notamment en raison de son coût financier. Son usage privé cadre des activités commerciales : achat, paiements ou retraits d’argent, flux des passagers à l’aéroport de Zurich, smartphones. Pourtant, si elles sont stockées, en cas de délits, les images de la reconnaissance faciale pourraient intéresser la police.

Police quotidienne

La reconnaissance faciale semble devenir le nouvel instrument biométrique du contrôle social le plus étendu quel que soit la nature du régime politique.

Le marché du pouvoir biométrique est illimité.

Pointage des antécédents judiciaires (France : fichier photographique de 7 millions de personnes), supervision urbaine (foules, incivisme en récidive), flux humain et embarquements frontaliers dans les aéroports, police des étrangers, identification en temps réel de tout un chacun, recherche des personnes disparues : le procédé de la reconnaissance faciale devient l’instrument soft de la gouvernance biométrique et non libérale des personnes avec et sans antécédents judiciaires.

Ce dispositif généralise à tout le corps social le dispositif policier du fichage et de son emploi en temps réel.

Sur notre proche horizon : la dystopie de la transparence sociale émerge tout autour de la démocratie électronique, sociotechnique et autoritaire. Celle de la reconnaissance faciale basée sur le contrôle d’identité… permanent et général. Comme l’extension illimitée de la police des individus en tant que mécanique de gouvernance politique dans la surveillance électronique quotidienne qui bannit la pénombre sociale.

Demain: le bonheur de THX 1138 dans le labyrinthe électronique du contrôle social ?

 

 

Lectures :

Ayse Ceyan, Pierre Piazza, L’Identification biométrique : champs, acteurs, enjeux et controverses, Paris, MSH, 2014 (452 p.).

René Lévy, Laurence Dumoulin, Annie Kensey et Christian Licoppe (direction), Le bracelet électronique : action publique, pénalité et connectivité, Genève, Médecin et Hygiène, Collection Déviance et Société, 2019 (257 p.).

Sur la genèse de l’ “État de surveillance” qui affaiblit l’ “État de droit”: Mireille Delmas-Marty, “La société de vigilance risque de faire oublier la devise républicaine”, Le Monde, vendredi 25 octobre 2019, p. 24.

LDM 48

G. Lucas, Electronic Labyrinth, 1967 (official trailer).

Épier et contrôler

« L’inspection : voilà le principe unique, et pour établir l’ordre, et pour le conserver ; mais une inspection d’un genre nouveau, qui frappe l’imagination plutôt que les sens, qui mette des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans son domaine. » Jeremy Bentham, Le Panoptique (1791).

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Lehigh Valley Vanguard | Marlana Eck, “Modern Discipline and Panopticism in the United States

Partout, silencieusement, en catimini, jour après jour, la vidéo-surveillance augmente son emprise quotidienne sur l’espace public des villes contemporaines. La cartographie sécuritaire implique le panoptisme urbain pour l’imaginaire du « risque zéro ». La crue est aussi forte que celle des polices privées ou encore des logiciels de géolocalisation et de « prédiction du crime » dans les forces de police nord-américaines. Les machines visent à objectiver le « hot spot » du crime (Risk Terrain Modeling) pour prévenir le passage à l’acte comme dans Minority Report de Steven Spielberg (2002).

Eldorado sécuritaire

La caméra automatisée s’impose comme le banal objet du mobilier urbain et du panoptisme généralisé. À Genève, même si quatre caméras de vidéo-surveillance sont vandalisées (8-9 janvier 2018) près de l’école des Pâquis, elles s’insèrent en un « dispositif global de sécurité » voulu par la municipalité.

Comme le portique de prévention qui grâce au terrorisme gagne les gares européennes (Italie, France, etc.), le marché du sécuritaire visuel est l’Eldorado pour l’industrie de la sécurité urbaine (année 2014: 15,9 milliards de dollars, contre 14,1 milliards en 2013). En se miniaturisant, la vidéo-surveillance est aussi accessible à tout particulier pour surveiller son domicile à distance.

Panoptisme

Objectif politique avoué : endiguer les incivilités, faire reculer les illégalismes, lutter contre le trafic des stupéfiants, prévenir le crime et augmenter les capacités d’intervention policière. Voir c’est savoir ce qui se trame ! Voir c’est vouloir cartographier le risque. S’y ajoute aussi le visionnement direct de la fluidité automobile en ville, sur les grands axes et les tunnels routiers. Pour renforcer le sentiment de sécurité de la population, le panoptisme condense le contrôle social préventif.

Épier c’est prévenir ! Ce contrôle social automatisé réduit drastiquement la police de proximité en milieu urbain — comme le montre le cas genevois. La quasi-seule présence policière dans la cité lémanique : d’éclatantes voitures de police  gyrophares en fête  qui filent à grande vitesse le long des artères avec des agents enfermés à double tour à l’intérieur ! « Papa, pourquoi le policier dans la voiture il a peur de nous ? » — me demande mon fils au retour de l’école par les rues de Saint-Jean, devant une voiture de police qui pile au dernier instant devant un passage jaune !

La caméra protège la caméra

Certaines municipalités veulent protéger les caméras de surveillance —  plutôt fragiles — par d’autres caméras de surveillance. L’œil électronique protège l’œil automatique qui nuit et jour épie les humains pour les défendre. Le panoptisme en boucle fermée : la nouvelle garantie technologique de la société libérale. Les périmètres prioritaires de la vidéo-surveillance recoupent souvent les zones prestigieuses de la cité, bien qu’en Italie, — par exemple — la vidéo-surveillance balaie maintenant les wagons ferroviaires.

Dans plusieurs villes françaises, si l’accès au centre de visionnage est limité, la police nationale et la gendarmerie peuvent accéder aux bandes enregistrées du panoptisme urbain pour le besoin d’enquêtes judiciaires. Une nouvelle juridiction de la pièce à conviction visuelle émerge.

Break the cameras !

Or, maints faits divers montrent que le panoptisme urbain ne protège pas toujours les sites vidéo-surveillés— à voir notamment la « vandalisation » en récidive (3 janvier 2018) du collège Georges-Brassens (Villeneuve-le-Roi), « protégé » par la vidéo-surveillance. Au contraire, écho lointain du luddisme — au XIXe siècle les ouvriers anglais cassaient les machines de la révolution industrielle — la détérioration des caméras urbaines semble émerger socialement comme la « violence logique » qu’induit la vidéo-surveillance contre le lien social de proximité. Briser l’œil  du pouvoir : quel sens à cette révolte désespérée ?

Et le lien social de proximité ?

L’idéologie politique et technocratique de la vidéo-surveillance conforte certainement la désespérance insécuritaire via la démagogie populiste de l’autoritarisme politique. L’étape suivante : la vidéo-surveillance “améliorée” par la reconnaissance  faciale.  La crise du lien social de proximité alimente la vidéo-surveillance comme inspection perpétuelle des individus. La détérioration du premier explique la puissance croissante de la seconde.

Matrice d’autoritarisme et d’antilibéralisme, le risque zéro nourrit l’utopie sécuritaire de la vidéo-surveillance que survolent silencieusement les drones du panoptisme généralisé comme soi-disant “dernier rempart de la démocratie” ! Le triomphe du panoptisme contemporain : chacun intègrera l’idée qu’il est l’objet d’une continuelle inspection visuelle. Chimère dystopique ou principe de réalité ?

Lire et relire : Jeremy Bentham, Le Panoptique, précédé par l’œil du pouvoir, entretien avec Michel Foucault, postface de Michelle Perrot, Paris, Belfond, 1977.