Genève submergée: 2035 après J.C.

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De retour de Patna pour sa coutumière villégiature genevoise, installé à la terrasse du café des Opiniâtres que berce la rumeur fluviale, mon ami indien natif du Rawhajpoutalah, un verre de Tchaï en main en son sari immaculé, me narre ainsi qu’à mon fils une affolante vision nocturne sur la cité lémanique :

La planète suffoque

« Nous sommes en l’an 2035 —  dit-il. Enclavés dans des murailles de fer et de béton, les États-Unis et la Russie forment la dictature mondiale du nouveau « Talon de fer » ou alliance de la ploutocratie mondialisée et des nomenklaturas militaires qui organisent la police totalitaire des cohortes terriennes et maritimes de réfugiés climatiques.

La chaleur écrase la planète.  Depuis des décennies, les compagnies aériennes low-coast ont multiplié leurs destinations en accélérant la détérioration du climat en raison de la fréquence insensée des déplacement aériens. L’Afrique est ensablée, l’Europe est inondée. De même que le Japon, l’Australie est recouverte par l’Océan comme une moderne Atlantide. La boue visqueuse noie l’Inde et la Chine livrées à la guerre civile des castes et des ultimes communistes.

Lac de la désolation

Partout les flots menacent la terre ferme : depuis longtemps Venise est un souvenir nostalgique. Privée de neige dès les années 2025, ayant vu fondre les glaciers de sa renommée touristique, la Suisse n’étant plus qu’un immense lac de la désolation, le Conseil fédéral s’est réfugié avec lingots d’or, couteaux multi-lames, fromage d’Emmental, femmes, enfants et escort girls dans le bunker géant, antisismique, anti-libertaire et amphibie édifié par le CDBSPP (Consortium Démocratique des Banques Suisse Privées et Publiques) au sommet déglacé de la pointe Dufour (4 634 mètres d’altitude) que survolent des drones atomiques bardés de caméras à haute résolution.

Ex-capitale du NOM (Nouvel Ordre Mondial), Genève est devenue l’épicentre européen de la canicule qui a eu raison de sa population de centenaires. Suite à la rupture du barrage de la Grande Dixence dont l’eau recouvre la vallée du Rhône, la ville natale de Rousseau est submergée.

Struggle for life

Les collines de Saint-Jean et de Champel émergent des flots, de même que la flèche de la cathédrale de Saint-Pierre, transformée en gigantesque parapluie, ainsi que la tour de la REST (Radio Enfin sans Télévision) d’où 24 heures sur 24 sont diffusés des marches militaires, des publicités pour des cirés ou des bottes de caoutchouc et des messages sécuritaires.

Livrée au strugge for life, la population survivante robinsonne sur les toits des immeubles les plus élevés loués 10 000 francs le demi-mètre carré par les régisseurs et propriétaires subaquatiques de la ville en ruine – même tarif que les îles flottantes réservées aux inondés de Genthy et Colognod. Chaque matin, les miliciens de la PNBC (Patrouille nautique bottée et casquée) récupèrent les cadavres d’adultes et d’enfants jetés nuitamment à l’eau.

Des corps flottent

Avec le cimetière de Saint-Georges, la falaise du Bois de la Bâtie s’est effondrée dans l’Arve qui charrie les vestiges glaciaires du Mont-Blanc au sommet duquel se blottissent les ultimes touristes japonais qui ont bientôt épuisé leurs stocks de riz lyophilisé.

Empli de poissons carnivores échappés de l’aquarium géant du Musée d’histoire naturelle emporté par un tsunami, un fleuve amazonien s’échappe du lac où surnagent les cadavres de réfugiés lynchés, de dealers et de banquiers agrippés à leurs valises d’héroïne et de dollars mal blanchis.

L’île du Salève

Le sommet du Salève est devenu le sanctuaire insulaire des fugitifs urbains. Dans des baraquements précaires qu’entourent des amas de barbelés, ils vivent de racines, de champignons et de trèfle à 3 feuilles sous la houlette austère et tyrannique du grand rédempteur barbu Naej Sunivlac. Prônant la vertu asexuée et la prédestination amphibique des survivants du Juste Déluge, le leader spirituel est protégé par la milice du GCM (Grande Compagnie Martiale) fondée avant la catastrophe par Petrus Teduam, chef-scout RLP (totem : Fouine curieuse) après avoir dirigé l’Harmonie du Département de la police des âmes et des corps et avoir été le confident du sultan de Bas-Rein.

Mur des lamentations aquatiques

Avant l’apocalypse aquatique, le pétro-souverain de Bas-Rein négocie avec les investisseurs chinois propriétaires à 100% de la ville depuis la faillite en 2025 de l’État CGM (Club Grandiloquent des Mensongers). Il leur a racheté les rives gauche et droite du centre urbain de Genève, où s’entrecroisent 12 voies-rapides autoroutières à huit pistes plébiscitées par référendum en même temps que l’interdiction des deux-roues, ainsi que le Palais des nations, l’aéroport, l’université depuis longtemps aux mains de la secte Confucius, les musées, l’opéra, l’hôpital cantonal, mais aussi le Monument Brunswick transformé en geyser de MigroCola comme le jet d’eau l’est en  fontaine de Jouvence Pomerol.

Par contre, le bienfaiteur du Golfe néglige le mur électrifié des Réformateurs devenu paroi des lamentations aquatiques, la prison Tutu-Rabilis, le  camp de rétention Paradise Now de 12 étages pour réfugiés insalubres au stade Bout-du-Monde, l’asile psychiatrique Valium Chouette Idée, spécialisé dans le redressement thérapeutique des mélancoliques et des “asociaux”.

Voitures amphibies

Par civisme coutumier, sous l’égide du SCT (Secte du Capharnaüm des Transports), les intouchable confréries de propriétaires de 4 X 4, jadis envahisseurs et pollueurs entêtés de la ville avec leurs alliés des petites cylindrées, ont transformé leurs véhicules en voitures amphibies tout aussi suffocantes. Armés du harpon militaire à munition et à viseur waterproof, les conducteurs traquent les derniers écologistes en pédalo et policent les décombres de la cité inondée. Ils ne ratent jamais celles et ceux qui lient le laxisme et l’individualisme automobiles à la Grande Inondation née du réchauffement inexorable d’une planète jadis bleue. »

Que devons-nous faire pour éviter le déluge climatique ? Comment protéger les enfants d’aujourd’hui qui seront les adultes de demain ? N’ai-je fait qu’un cauchemar trop réaliste ? — demande mon ami indien enturbanné à mon fils attentif en achevant son récit apocalyptique ou prémonitoire.

 

A venir:

festival Histoire et cité, 2019: Histoires d’eaux (27-31 mars 2019 ): https://histoire-cite.ch/

LDM: 42

 

 

Notre ami le ver de terre

 

 

Coupe d'un lombric

 

Considérons un instant le plus simple ver de terre. Le seul fait de ramper constitue déjà pour lui une supériorité.”, Camille Flammarion, Le Monde avant la création de l’Homme, 1886, p. 173.

Le ver de terre est souvent associé aux peurs millénaires de la mort. Celle qui inlassablement laboure la vie comme le lombric laboure la terre.

Or, le lombric incarne le travail de la vie dans la biodiversité du sous-sol.

La mésofaune et la microfaune du sol en modifient la structure. En plus d’y incorporer les matières organiques, elles en assurent l’agrégation biotique. Le naturaliste Darwin l’a montré dès 1881. Wolny et d’autres aussi : le ver de terre est prépondérant pour assurer la structure vivante du sol.

Sans jargonner : pivot de la biodiversité, le ver de terre est essentiel à la vie humaine.

Le titan des sous-sols

Dans les régions tempérées mais aussi tropicales, les vers peuvent mélanger et déplacer entre 500 et 1200 tonnes de terre par hectare à l’année. Ce travail colossal s’impute à celui des polysaccharides secrétées dans l’intestin des vers où transitent la terre. De toute éternité, ils dégradent la matière organique fraîche du sol. Ils la transportent. Ils la mélangent et l’incorporent avec des particules minérales dans leurs déjections (turricules).

La bonne agrégation du sol, soit sa vitalité biologique et plastique, dépend du travail que réalisent les vers de terre, ces titans des ténèbres de la terre.

Inlassablement, ils multiplient les galeries et les tunnels d’aération, de fertilisation et de vitalisation des sous-sols.

Inlassablement, ils grouillent dans la terre pour la maintenir en vie.

L’obscur travailleur du sous-sol est le partenaire ancestral de l’agriculteur. Dans les ténèbres souterraines, son abondance signale la fertilité et la bonne santé des sols terreux. Plus la terre est fertile, plus sa productivité est élevée, plus la nourriture est saine et riche. Plus l’avenir de l’humanité est assuré.

Le lombric est menacé

Selon l’agronome Christophe Gatineau, il y a environ 50 ans « quand nous avons décidé de ne plus nourrir les vers de terre et toute la diversité biologique, nous avons brisé le cycle » vital. Nous avons programmé l’arrêt de mort des sous-sols puisque les vers de terre constituent près des 80% de la nourriture des plantes.

Sans le travail millénaire du ver de terre, le sous-sol se désagrège en se stérilisant, la surface se fragmente, parfois les maisons s’effondrent comme dans un film-catastrophe.

Résultat : aujourd’hui un quart des sols européens sont usés en raison de la disparition de l’increvable laboureur qu’est le lombric. Des régions traditionnellement rurales sont frappées par la mort du lombric.

Les scientifiques nomment cela l’érosion du sol. Nettoyé de sa faune qui l’équilibre – dont le lombric – le sol se durcit. Il déstabilise les bâtiments à sa surface mais surtout finit par migrer en direction des mers et des océans via les rivières et les ruisseaux. Sans le lombric, le sol n’est plus qu’un désertique champ de cailloux impropre à la vie humaine.

Sans vers de terre, la terre est un cimetière.

À l’horizon : la désertification.

Le lombric a des droits

L’apport du lombric est vital au sol dans le sens où il le régénère sans relâche, l’oxygène, le fertilise. En cessant de nourrir les vers de terre, l’agrosystème s’est effondré, affamé ou empoisonné.

Comme l’ours, le loup et l’abeille qui bénéficient aujourd’hui d’un statut juridique d’espèce menacée, le lombric doit aussi obtenir le même droit à l’existence pour assurer la reconquête de la biodiversité. Un impératif vital – de paix civile, de démocratie alimentaire.

« Le ver de terre est le moteur de la transition écologique et solidaire, car sans lui, sans eux, pas de sols nourriciers, pas de nourriture, pas de transition » – avertit encore Christophe Gatineau. Avant de nous retrouver  au bord de la guerre civile alimentaire dans un champ stérile de pierres et de graviers, réhabilitons le ver de terre dans l’économe agricole de la diversité biologique.

À quand un plan européen pour la sauvegarde du ver de terre dans l’économie agricole ?

Le lombric est l’avenir de l’Homme !

Lecture urgente : Christophe Gatineau, Éloge du ver de terre, Paris, Flammarion, 212 pages.

Le ver de terre, crucial fertilisant : 

https://www.youtube.com/watch?v=ynzNiHHCV1g

LM 41

Téléphone portable, gadget de destruction massive ?

A qui ces grandes oreilles?

 

 

 

En moins d’une quinzaine d’années, le téléphone mobile a colonisé nos vies et transformé profondément nos habitudes sociales. À l’exception de la voiture et de l’ordinateur, nul autre objet industriel de consommation massive n’a autant modifié l’habitus des individus et des collectivités. Espace public, voitures, transports collectifs de tous les genres : il suffit d’observer quotidiennement les nouveaux rites sociaux de la communication permanente et en flux direct pour s’en convaincre. Certains, parfois sourcilleux, n’hésitent pas à évoquer une nouvelle forme d’autisme social. Voire d’aliénation.

Marché colossal

Le téléphone portable représente un des plus foudroyants développements technologiques de l’histoire industrielle. Il est né en 1973 (prototype) pour être commercialisé dès 1983. En 2006, un milliard de mobiles ont été vendu dans le monde. Fin 2015, s’y ajoutent environ 2 milliards de smartphones ! Tous les chiffres sont en inflation. En 1992, la France compte 500 000 abonnés au téléphone portable. Depuis 2007, le nombre des abonnés dépasse les 90% de la population adulte – 97% des 18-24 ans possèdent un téléphone portable ou un smartphone. Nos amis japonais changent de mobile tous les 12-18 mois. En France, 19 millions de portables sont remplacés annuellement. Marché colossal, on le sait.

Remplacer son portable signifie encore bien souvent  le jeter : 500 millions d’exemplaires ont été jetés en 2005 un peu partout sur la planète, dès lors le chiffre augmente malgré les campagnes de recyclage qui tentent d’obvier les problème de pollution avec la dispersion des composant toxiques que renferment les téléphones portables.

Réchauffement de l’ADN

L’industrie des portables est très lourde sur le plan énergétique : savez-vous que la fabrication d’une puce de 2 grammes équivaut à 1.7 kilo d’énergie fossile, 1 mètre cube d’azote et 32 litres d’eau…   soit plus que pour une automobile de 750 kilos!?

Le marché du portable, les intérêts et les profits économiques sont colossaux… les politiques de marketing agressives. S’édifient des monopoles inédits depuis le XIXe siècle. Les usages du mobile sont pourtant risqués. Le débat sanitaire flambe sans être tranché : cancer du cerveau, réchauffement de l’ADN, addiction, dangerosité automobile, hypnotisme auditif. La domestication du portable n’est pas achevée pour en limiter les effets pernicieux.

Le bonheur portatif

Mais…. votre portable  garantit votre bonheur ! La publicité des opérateurs est sans état d’âme. Elle associe le mobile à un imaginaire social de la réussite: fluidité, signe extérieur de richesse, portabilité des données, modernité communicationnelle, communauté planétaire, mondialisation. Le téléphone portable flatte l’imaginaire de la liberté et de la mobilité infinie. Être moderne, revient à communiquer à chaque instant et n’importe où ! Sans limite. Chaque utilisateur de portable est un acteur de la mondialisation ! Le bonheur est portatif avec la nouvelle configuration du lien social virtuel.

Pourtant, le téléphone mobile instaure de facto la liberté sous surveillance permanente. Le sans-fil enchaîne les individus-consommateurs. Le portable est la prothèse d’une perte d’autonomie. Le portable est un mouchard parfait : il laisse les innombrables traces dont l’utilisation policière culmine sous l’état d’urgence ou dans le cadre de campagnes sécuritaires. Le portable, c’est notre laisse électronique.

Mouchard parfait

En France, les 35 000 antennes qui maillent le territoire permettent de localiser les individus en temps réel. « Déterminer un emploi du temps… définir un itinéraire… reconstituer un réseau de relations… » : le portable radicalise le contrôle social des suspects et mais aussi des autres. Le « bornage » des suspects par le réseau des mobiles : nous vivons maintenant à l’heure de cette nouvelle technique policière du suivi à la trace électronique. Le bornage fait partie de la guerre larvée contre le cancer terroriste : et ensuite ? De telles techniques et de tels usages policiers ne seront jamais abandonnés. Un peu partout, régimes démocratiques ou autoritaires, il n’est pas rare que certains journalistes voient maintenant leurs sources dévoilées par le balisage de la communication mobile.

Dans 1984 (1948) George Orwell brosse une société totalitaire basée sur le panoptisme ou contrôle optique permanent de chaque personne pour repérer les rétifs au régime politique et au bonheur obligatoire dans le mensonge d’Etat. À l’aube du XXIe siècle, le téléphone portable concrétise et accélère le contrôle auditif des individus. Que dire et comment le dire dans le réseau surveillé de la téléphonie mobile ?

Le portable dans la démocratie

Le téléphone portable : objet de progrès ou arme de destruction massive des libertés individuelles ? Un petit livre provocateur mais très lucide nous met la puce à l’oreille. En montrant les mutations économiques et sociales massives qu’engendre la technologie de la téléphonie mobile et portable, il souligne la potentialité infinie du contrôle social que cette technologie instaure dans les sociétés contemporaines. Au temps des drones, l’utopie de la communication permanente mène peut-être à la dystopie du contrôle social infaillible.

Le portable contre ou avec la démocratie ? Question d’avenir qu’amplifient tous les objets connectés qui captent le réel dans d’innombrables circonstances. Pour le meilleur et peut-être le pour pire.

À méditer entre sourire et lucidité :  Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièces et main d’œuvre, Éditions l’Échappée, Montrueil, mai 2008, 94 p. (Collection Négatif).

 

Ligne de Mire reprendra dès la mi-aout.

Encore en bagnole?

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En 1954, le cinéaste du fantastique social Georges Franju signe son étonnant court-métrage Les Poussières. Après avoir notamment évoqué la souffrance animale aux abattoirs de la Villette avec le crépusculaire court-métrage Le sang des bêtes (1949) qui donne sens au débat contemporain sur le même sujet, Les Poussières est un film qui montre l’impact pathologique et morbide des poussières industrielles en milieu urbain. De manière invisible et insidieuse, sans relâche, de nuit comme de jour, les déchets microscopiques s’infiltrent partout – corps humains et animaux, immeubles,  eau, aliments. L’anomie urbaine est moins criminelle que respiratoire. Suffoquer : tel est le risque majeur de la mort urbaine !

Particules fines

Ce chef d’œuvre d’anticipation visuelle en noir et blanc sur la pollution industrielle trouve aujourd’hui une singulière résonance dans les envahissantes nuisances automobiles en milieu urbain. Un peu partout en Europe, les récents et répétés pics de pollution suscitent l’inquiétude sociale. Les particules fines déterminent des politiques de timide limitation du trafic automobile par alternance des plaques minéralogiques paires et impaires. On respire ! Avec un fort relais médiatique, le discours officiel à Genève ne cessait de prétendre que le niveau des particules fines restait au dessous du niveau alarmant ! Il fallait se rendre au-delà de la vallée de l’Arve pour commencer à étouffer!

Puissance mécanique et individualisme

La voiture reste associée à la subjectivité sociale de la liberté même si le fluide de la mobilité se grippe progressivement comme le montre aux heures de pointe  la saturation des bretelles de contournement et des autoroutes. Avec la dépendance collective toujours plus forte envers la voiture comme signe de distinction sociale et de puissance mécanique qui décuple l’individualisme, la continuelle suffocation est inexorable. Tout autour de la planète, maintes mégalopoles comme New Dehli ou Mexico sont aujourd’hui des cités asphyxiées par le CO2 pour paraphraser le terrifiant roman dystopique à l’accent voltairien du Français Régis Messac (La cité des asphyxiés, 1937).

De fait, au-delà du discours circonstanciel sur la “prévention” des risques de la pollution automobile qui menace la santé de tous (notamment les enfants et les personnes plus âgées), l’asphyxie collective est politiquement tolérée et surtout collectivement entretenue. L’individualisme et l’aveuglement des mange-bitume y contribuent largement. À petite ou grande vitesse, obligeant souvent les enfants à rester terrés dans les salles de classe à l’heure de la récréation pour échapper aux particules de la suffocation programmée, la bagnole conditionne la politique officielle des mobilités sociales soucieuses de ne pas heurter le consensus voiturier basé sur la “liberté” de chacun-e. En son flux incessant nocturne et diurne, sous-occupée en milieu urbain mais sur-équipée en termes puissance inutile, la voiture provoque l’inconfort locatif et les pathologies respiratoires de celles et de ceux qui vivent le long des corridors autoroutiers exposés aux poussières invisibles. Même dans sa forme évolutive (automobile propre), la voiture reste la maîtresse absolue de l’espace urbain et des usages sociaux du micro-déplacement.

L’hégémonie des mange-bitume

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J. Lob, J. Bielsa, Les mange-bitume, © Dargaud.

 L’hégémonie automobile est  particulièrement effarante à Genève : la cité devient la miniature de l’irrécupérable encombrement urbain avec son faisceau de particules suffocantes. Tout autour de la rade, le long des axes de pénétration urbaine où les façades sont noircies par les vestiges indélébiles de la pollution voiturière : les corridors automobiles sont maintenant de cauchemardesques flux à circulation quasi continuelle –  vers la ville, hors de la ville. Épargnant les zones socialement privilégiées (par exemple: “vieille ville” mise à l’abri par les controversées bornes régulatrices de la circulation), la horde mécanique contribue à la suffocation lente des quartiers saignés à vif par le flux automobile. Lorsque les mange-bitume étendent le territoire de l’hégémonie mécanique, les poussières de bagnoles étouffent lentement la cité des asphyxiés. Retenons notre souffle !

Pour méditer: Georges Franju, Les Poussières, France, 22 min., 1954 (sur le cinéaste, voir notamment: Kate Ince, Georges Franju. Au-delà du cinéma fantastique, Québec,  2008); Louis Tsagué, La pollution due au transport urbain et aéroportuaire: caractéristiques et méthode de réduction, Paris,  2009; Jacques Lob, José Bielsa, Les mange-bitume, Paris, 1974 (prémonitoire récit de bande dessinée sur le pire des mondes automobiles possible où la liberté de circuler recoupe l’obligation consumériste du contrôle social totalitaire).