Notre ami Gulliver : géant chez les nains et nain chez les géants

 

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S’ennuyant au foyer conjugal, lecteur des auteurs anciens et modernes, animé d’un insatiable goût des voyages maritimes, le chirurgien Lemuel Gulliver, héros homérique et picaresque de Jonathan Swift (1667-1745),  affronte les fortunes du destin sur les océans. Naufragé une première fois dans les mers du Sud, il parvient sain et sauf en nageant au pays de Liliput. Il y sera un géant parmi les nains.

Colosses

Revenu en Angleterre depuis Blefuscu, il reprend la mer à bord de l’Aventure. Après avoir échappe à une tempête d’apocalypse, il est oublié par l’équipage sur les rivages d’une île inconnue, où il tombe entre les mains de débonnaires colosses. Après deux ans de captivité dans la capitale du royaume de Brobdingnag, où il est un nain parmi les géants, il regagne l’Angleterre. Il entreprend un troisième voyage maritime comme médecin à bord de la Bonne-Espérance, solide vaisseau de 300 tonneaux qui traverse une tempête mais est capturé dans le golfe du Tonkin (mer de Chine) par deux vaisseaux pirates aux o0rdres d’un capitaine japonais.

Île volante

Abandonné par les forbans en pleine mer sur un « petit canot doté d’une voile et de rames, avec quatre journées de vivre », Gulliver, après avoir Résultat de recherche d'images pour "Gulliver Laputa"navigué durant cinq jours, aborde un îlot désertique pour être récupéré sur l’île volante du royaume de Laputa. Les habitants célestes y « sont toujours en proie à l’inquiétude » en raison de leur permanentes spéculations cosmographiques et métaphysiques. Ayant passé de Laputa aux îles voisines (Balnibari, Glubbdubdrid, Luggnagg), il regagne l’Angleterre via le Japon et Amsterdam sans être détourné ni par une tempête ni par des forbans.

Pirates

Son dernier périple maritime comme capitaine sur l’« Aventure, un solide vaisseau-marchand de 350 tonneaux », se boucle avec la mutinerie de l’équipage constitué d’« anciens flibustiers », tous recrutés à la Barbade et dans les îles Sous-le-Vent, en mer des Caraïbes, là où pullulent les forbans, boucaniers, les flibustiers et les pirates. Ayant marronné leur capitaine Gulliver sur une grève déserte d’où il gagnera le pays des Houyhnhnms (chevaux), les mutins choisissent l’utopie fraternelle des frères de la côte.

Les chevaux ignorent la guerre

Resté chez les chevaux (Houyhnhnms) qui asservissent les hommes mais ignorent le mot “guerre”, Gulliver médite la chimère de la cité idéale pour le bien des Hommes. Dans cette fiction burlesque parue en 1726 (Gulliver’s Travels), Swift le pamphlétaire républicain signe la mort de l’utopie.

Depuis l’enfance, notre ami Gulliver nous murmure  pour dire que le meilleur des mondes possibles reste une chimère qu’à jamais rattrapent l’ambition, l’orgueil et la violence des Hommes… pourtant contraints parfois de recourir tardivement à la “guerre juste” pour tenter de rappeler les fragiles règles du droit que bafouent les tyrans exterminateurs de leurs peuples.

Lecture: l’utopie pirate a fasciné Daniel Defoe: Libertalia, Paris, éd. Libertalia et Phébus, 2002 (paru en anglais dans L’Histoire générale des plus fameux pirates, 1724-1728).

(LM31)

La mystique du Colt

« Just my Rifle, my Pony and Me. », My Rifle, my Pony and Me [chanson], Howard Hawks, Rio Bravo, 1959.

 

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Sergio Corbucci, Django, Italie, 1966. La mystique du Colt à son apogée (tous droits réservés). Magnifique Franco Nero dans le rôle-titre.

Après la tuerie de la discothèque d’Orlando commise par un sicaire prônant son obédience islamiste (49 tués), la fusillade du 14 février 2018 en Floride au lycée de Parkland (17 morts) s’ajoute aux habituelles tueries en masse qui endeuillent les U.S.A depuis le massacre du 20 avril 1999 au Lycée Columbine. Deux étudiants y abattent 12 camarades et un professeur. Drame national, le fait divers incite le cinéaste Michael Moore à questionner la culture des armes à feu aux États-Unis dans le spectaculaire Bowling for Columbine (2002), primé à Cannes la même année.

Gun contre Gun

Gun Violence Archive recense les incidents liés aux armes à feu : 402 mineurs ont été meurtris ou tués aux États-Unis depuis le premier janvier 2018. Ils rejoignent les 36 252 morts par arme à feu en 2015 (homicides, suicides). Si 248 victimes ont moins de 14 ans, 4 140 étaient âgés de entre 15 et 24 ans*. Or les millions de port d’armes délivrés à travers les États-Unis (plus de 2 millions en Floride) conditionnent évidemment la brutalité souvent homicide avec laquelle interviennent les forces de police. Du côté policier, l’impératif du risque zéro multiplie l’usage préventif de l’arme à feu. La « bavure » est un effet collatéral de la culture sociale des armes à feu. La violence nourrit la violence.

Malgré la mobilisation massive des lycéens contre l’insécurité dans les écoles, la réponse politique est conforme au conservatisme de l’actuel gouvernement américain. Porte-parole officieux de la puissante National Rifle Association (NRA), que maintenant boycottent des enseignes de sport, des compagnies aériennes et de location automobile, le président Donald Trump, droit dans ses bottes Stetson, affirme sans rire : « Une école sans armes attire les mauvaises personnes ».

La panacée des fusillades serait d’une simplicité biblique : il faut armer les enseignants afin qu’ils puissent liquider en auto-défense le tueur de masse. Il faut multiplier les policiers armés sur les campus, comme au bon vieux temps de la frontière. « Gun » contre « Gun ! » Or, la présence à Parkland d’un aide-sheriff armé n’a pas évité le massacre des adolescents.

Retour au Western

Aujourd’hui, près de 70% des écoles publiques organisent des exercices d’auto-défense pour tenter de protéger les enfants et les adolescents contre les fusillades à l’arme automatique ! La classe devient le nouvel espace de l’affrontement sécuritaire. Le campus pourrait redevenir le théâtre social du duel lié à la mystique du Colt. Celui de l’affrontement à armes égales. Une mystique du Colt qu’a forgée le film de genre qu’est le western. Son imaginaire de l’auto-défense revient en force dans la culture politique américaine.

De sa naissance à son crépuscule, le western américain déploie la mystique du Colt comme ultime recours du bien contre le mal, parfois avec la figure héroïque du shériff isolé qui peine à endiguer la vindicte sociale de l’auto-défense ou du lynchage. Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann(1952), Rio Bravo de Howard Hawks (1959), L’Homme aux colts d’or d’Edward Dmytryk (1959) ou encore La Horde sauvage (1969) de Sam Peckinpah : parmi des centaines d’autres, les westerns américains de la mystique du Colt véhiculent les formes licites ou non de la violences armée, solitaire ou collective. Ils inspireront la veine des westerns italiens qu’incarnent notamment les figures inoubliables de Django et de Sabata, militants de la mystique du Colt, pour le meilleur et pour le pire.

Django et Sabata

Entre 1960 et 1970 environ, politisant l’imaginaire de la frontière dans le prisme de la lutte des classes et des années de plomb qui ensanglante l’Italie, les « westerns spaghettis » radicalisent la mystique du Colt. Leur esthétique solaire est romantique, naturaliste et baroque. La mystique du Colt y culmine dans la philosophie libertaire du justicier solitaire, épris de la juste vendetta. Mais aussi dans celle du potentat qui mêle le crime organisé à la vénalité. S’y ajoute en point d’acmé la liturgie frontale ou circulaire du duel (voire du « triel ») comme affrontement métaphysique entre le bon, la brute et le truand. Mon Colt fait la loi (1964) de Maro Caiano, (1964), la trilogie de Sergio Leone (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand, 1964-1966) avant le crépusculaire Il était une fois dans l’Ouest (1969), Django (1966) et Le Grand silence (1968) de Sergio Corbucci, Sabata (1969) de Gianfranco Parolini : parmi de très nombreux autres, ces films visualisent la mystique du Colt comme recours du bien contre le mal mais aussi comme instauration de la terreur sociale. Dès la première image, Django (Corbucci) traine dans la boue le cercueil contenant la mitraillette avec laquelle il purgera le mal de la Cité. L’arme à feu est un boulet moral…nécessaire.

Légitime défense

Aujourd’hui aux États-Unis, alors que l’imaginaire de la confrontation sociale et politique entre le bien et le mal suit l’imaginaire intersidéral de la saga belliciste Star Wars (Empire versus Alliance ; comme à l’âge d’or de l’héroïc fantasy des années 1930-1950), la mystique du Colt l’emporte sur la pacification sociale du désarmement. La Constitution rend celui-ci aléatoire (deuxième amendement dans l’héritage des « milices » coloniales matrice de la la révolution avant que G. Washington ne l’organise). Dans l’héritage de la frontière, l’armement d’autodéfense individuelle est une liberté constitutionnelle. Ainsi, malgré l’hécatombe d’adolescents fauchés sur les campus, dans l’imaginaire social, le Colt assure les libertés individuelles par la légitime défense contre le mal armé toujours imprévisible.

Répliquer, se défendre à main armée, faire sa propre justice : la mystique du Colt, selon les canons esthétiques et moraux du western, entretient la culture de la violence. Pire, elle instaure la privatisation de la violence armée contre le monopole de la violence d’État qui en régule tant bien que mal les excès, même si parfois le populisme en tire un substantiel bénéfice sécuritaire. La légitime défense s’abreuve au déficit sécuritaire de l’État de droit : la confrontation directe du gun contre gun mine le contrat social démocratique de la médiation pénale. La liberté est-elle au bout du Colt ?

 

Une lecture stimulante et urgente pour décrypter les mythologies contemporaines de la légitime défense comme fin du contrat social démocratique et genèse de la violence individualiste: Elas Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte, 2017. Voir aussi: Firmin DeBrabande, Do Guns Make Us Free?: Democracy and the Armed Society, Yale, YUP, 2015.
* « Fusillades aux Etats-Unis, cinq chiffres pour un fléau », Libération, 15 février 2018 (http://www.liberation.fr/planete/2018/02/15/fusillades-aux-etats-unis-cinq-chiffres-pour-un-fleau_1630047).
(LM. 30)

Épier et contrôler

« L’inspection : voilà le principe unique, et pour établir l’ordre, et pour le conserver ; mais une inspection d’un genre nouveau, qui frappe l’imagination plutôt que les sens, qui mette des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans son domaine. » Jeremy Bentham, Le Panoptique (1791).

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Lehigh Valley Vanguard | Marlana Eck, “Modern Discipline and Panopticism in the United States

Partout, silencieusement, en catimini, jour après jour, la vidéo-surveillance augmente son emprise quotidienne sur l’espace public des villes contemporaines. La cartographie sécuritaire implique le panoptisme urbain pour l’imaginaire du « risque zéro ». La crue est aussi forte que celle des polices privées ou encore des logiciels de géolocalisation et de « prédiction du crime » dans les forces de police nord-américaines. Les machines visent à objectiver le « hot spot » du crime (Risk Terrain Modeling) pour prévenir le passage à l’acte comme dans Minority Report de Steven Spielberg (2002).

Eldorado sécuritaire

La caméra automatisée s’impose comme le banal objet du mobilier urbain et du panoptisme généralisé. À Genève, même si quatre caméras de vidéo-surveillance sont vandalisées (8-9 janvier 2018) près de l’école des Pâquis, elles s’insèrent en un « dispositif global de sécurité » voulu par la municipalité.

Comme le portique de prévention qui grâce au terrorisme gagne les gares européennes (Italie, France, etc.), le marché du sécuritaire visuel est l’Eldorado pour l’industrie de la sécurité urbaine (année 2014: 15,9 milliards de dollars, contre 14,1 milliards en 2013). En se miniaturisant, la vidéo-surveillance est aussi accessible à tout particulier pour surveiller son domicile à distance.

Panoptisme

Objectif politique avoué : endiguer les incivilités, faire reculer les illégalismes, lutter contre le trafic des stupéfiants, prévenir le crime et augmenter les capacités d’intervention policière. Voir c’est savoir ce qui se trame ! Voir c’est vouloir cartographier le risque. S’y ajoute aussi le visionnement direct de la fluidité automobile en ville, sur les grands axes et les tunnels routiers. Pour renforcer le sentiment de sécurité de la population, le panoptisme condense le contrôle social préventif.

Épier c’est prévenir ! Ce contrôle social automatisé réduit drastiquement la police de proximité en milieu urbain — comme le montre le cas genevois. La quasi-seule présence policière dans la cité lémanique : d’éclatantes voitures de police  gyrophares en fête  qui filent à grande vitesse le long des artères avec des agents enfermés à double tour à l’intérieur ! « Papa, pourquoi le policier dans la voiture il a peur de nous ? » — me demande mon fils au retour de l’école par les rues de Saint-Jean, devant une voiture de police qui pile au dernier instant devant un passage jaune !

La caméra protège la caméra

Certaines municipalités veulent protéger les caméras de surveillance —  plutôt fragiles — par d’autres caméras de surveillance. L’œil électronique protège l’œil automatique qui nuit et jour épie les humains pour les défendre. Le panoptisme en boucle fermée : la nouvelle garantie technologique de la société libérale. Les périmètres prioritaires de la vidéo-surveillance recoupent souvent les zones prestigieuses de la cité, bien qu’en Italie, — par exemple — la vidéo-surveillance balaie maintenant les wagons ferroviaires.

Dans plusieurs villes françaises, si l’accès au centre de visionnage est limité, la police nationale et la gendarmerie peuvent accéder aux bandes enregistrées du panoptisme urbain pour le besoin d’enquêtes judiciaires. Une nouvelle juridiction de la pièce à conviction visuelle émerge.

Break the cameras !

Or, maints faits divers montrent que le panoptisme urbain ne protège pas toujours les sites vidéo-surveillés— à voir notamment la « vandalisation » en récidive (3 janvier 2018) du collège Georges-Brassens (Villeneuve-le-Roi), « protégé » par la vidéo-surveillance. Au contraire, écho lointain du luddisme — au XIXe siècle les ouvriers anglais cassaient les machines de la révolution industrielle — la détérioration des caméras urbaines semble émerger socialement comme la « violence logique » qu’induit la vidéo-surveillance contre le lien social de proximité. Briser l’œil  du pouvoir : quel sens à cette révolte désespérée ?

Et le lien social de proximité ?

L’idéologie politique et technocratique de la vidéo-surveillance conforte certainement la désespérance insécuritaire via la démagogie populiste de l’autoritarisme politique. L’étape suivante : la vidéo-surveillance “améliorée” par la reconnaissance  faciale.  La crise du lien social de proximité alimente la vidéo-surveillance comme inspection perpétuelle des individus. La détérioration du premier explique la puissance croissante de la seconde.

Matrice d’autoritarisme et d’antilibéralisme, le risque zéro nourrit l’utopie sécuritaire de la vidéo-surveillance que survolent silencieusement les drones du panoptisme généralisé comme soi-disant “dernier rempart de la démocratie” ! Le triomphe du panoptisme contemporain : chacun intègrera l’idée qu’il est l’objet d’une continuelle inspection visuelle. Chimère dystopique ou principe de réalité ?

Lire et relire : Jeremy Bentham, Le Panoptique, précédé par l’œil du pouvoir, entretien avec Michel Foucault, postface de Michelle Perrot, Paris, Belfond, 1977.

Patrouille militaire

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Patrouille : ronde faite par une petite troupe pour la sûreté et la tranquillité d’une ville, d’une place de guerre ou d’un camp. On nomme aussi patrouille la petite troupe qui fait la ronde. Encyclopédie méthodique. Art militaire, III, Paris, 1787, p. 313.

Depuis peu, en Europe, la configuration et la vie urbaines changent lentement mais inévitablement. Se modifie aussi l’usage social de la ville dans son hyper-centre. Après les tueries en masse par armes létales, explosifs, voitures-béliers ou poids lourds dans plusieurs capitales d’Europe, nous vivons avec les stigmates de la terreur aveugle et la peur de la récidive des tueurs en série. Pourtant, à sillonner ces jours-ci les quartiers festifs de Paris, les terrasses sont noires de monde.

719 jours

Paris comme Bruxelles ou Londres mais pas Berlin installent le régime sécuritaire des patrouilles militaires. Parfois au nom de l’État d’urgence que la France a instauré il y a maintenant 719 jours entre unanimité ou controverse politiques et juridiques en ce qui concerne l’impact dissuasif de Vigipirate sur le terrorisme.

Tout événement public d’envergure légitime l’imposante manifestation de la puissance policière et militaire sur terre et dans les airs — comme on l’a vu du 29 septembre au 1er octobre à Genève avec la visite des deux Géantes. En sortant de la gare, le visiteur buttait sur le dispositif sécuritaire digne d’une ville déjà frappée par un ignoble attentat. Bienvenu principe de précaution légitime, exercice de répétition policière en taille réelle ou discutable état d’urgence politisé ?

Fusil d’assaut en bandoulière et ninjas

Au cœur du dispositif sécuritaire de la ville vulnérable, circule la patrouille militaire. Trois ou quatre hommes jeunes en treillis de combat,  béret sur la tête et fusil d’assaut en bandoulière ou brandi en position de feu vers le sol. Sous l’autorité d’un officier, détendus ou nerveux, ils déambulent à pas mesurés parmi la multitude. Parfois, la patrouille sécuritaire circule à grande vitesse. Précédée d’une horde de motard policiers sirènes hurlantes et sifflets stridents, une patrouille de ninjas masqués et embarqués dans des camionnettes banalisées fend l’encombrement automobile aux heures de pointe, comme on l’observe ces jours-ci au cœur du quartier latin de Paris.

Points stratégiques

Longtemps déployée dans les villes occupées ou les espaces militarisés (caserne, bases aérienne ou navale, dépôt et arsenal), la patrouille militaire gagne du terrain dans la société civile en paix. Peu présente dans les quartiers populaires, la patrouille militaire maille la ville aux points stratégiques et de prestige comme les gares, les bâtiments officiels, les hôtels et boutiques de luxe, les banques et les aéroports.

Ossature sécuritaire

L’ossature sécuritaire de la ville patrouillée se prolonge avec les chicanes préventives que sont les barrières filtrantes, les cubes de ciment, les fouilles de sacs et aussi depuis quelque temps à Paris la segmentation en plusieurs tronçons éloignés des queues humaines à l’entrée des boîtes de nuit ou des musées. Maints lieux échappent à l’emprise mobile de la patrouille militaire, notamment les passages transversaux entre deux artères dans les immeubles du XIXe siècle ou encore les embouteillages néo-libéraux qui asphyxient les existences et les villes.

Certains estiment que nous avons le privilège discutable d’assister à la genèse lente d’une démocratie de la garnison. Notamment dans les régimes politiques où l’institution militaire pèse depuis longtemps sur les institutions civiles.

État de drone

De la démocratie libérale du XIXe siècle à la démocratie sociale-démocrate contemporaine, nos sociétés vont-elles muer vers la démocratie militarisée d’un État de droit que surveillent  les drones en tous leurs états ? Gouverner par la peur ! Lutter contre la nébuleuse terroriste qui modifie rapidement les modes opératoires de l’attaque imprévue semble constituer aujourd’hui la modalité inédite de la gouvernance et du pouvoir politique. Le Léviathan civil devient-il le Léviathan en treillis vert de gris ?

Justice vulnérable

Quoique qu’il en soit, le terrorisme freine durablement la démocratie des droits de l’homme. Sans le « Patriot Act », le régime autoritaire du président Donald Trump serait-il maintenant en place ? L’État sécuritaire — que publicise la patrouille militaire — renverserait durablement l’ordre démocratique. La justice serait assujettie aux impératifs sécuritaires du gouvernement pas la peur. Les sentinelles inédites de la démocratie sont les militaires en patrouille. Fusils en mai pour l’auto-défense politique face à l’imprévisibilité terroriste (massacre de cyclistes, sud de Manhattan, 31 octobre).

 

 

A lire: Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013; Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, octobre 2017.

L’offensive des génies du mal

 

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Wes Craven, Scream 1, USA, 1996 © Dimensions Films.

De Marseille à Las Vegas, après le carnage initiateur commis en 2012 à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah qui marquait le début d’une nouvelle vague d’attentats en France (3 militaires, 1 enseignant et 3 enfants assassinés), le mal ne désarme pas. La culture du carnage gratuit semble s’installer durablement dans nos sociétés vulnérables, que fascine la représentation visuelle du mal extrême sous la forme de sophistiquées et perverses violences. Sociétés vulnérables car ouvertes et mobiles et dans lesquelles les parades sécuritaires restent aléatoires devant la menace de l’ennemi intérieur. Les adeptes du carnage sont-ils habités par un quelconque dilemme moral ?

Le dilemme de Milou

Les lecteurs des Aventures de Tintin connaissent le dilemme moral de Milou lorsque, devant un os ou une flaque de whisky, il écoute les voix intérieures de son bon et de son mauvais génie. De manière déchirante, elles l’induisent à la vertu du bien ou à la tentation du mal.

Choix moral que le capitaine Haddock peine à trancher lorsqu’il affronte l’épreuve terrible de l’alcoolique devant une bouteille de whisky Loch Lomond. Mais choix qu’il surmonte jusqu’à l’abnégation de soi-même lorsque pour sauver Tintin, à qui il est encordé et suspendu dans le vide sur un précipice himalayen, il s’apprête à trancher la corde qui le retient à la vie pour sauver son jeune ami (Tintin au Tibet, 1959). 

Bons et mauvais anges

Depuis le « Démon de Socrate », les bons et les mauvais génies hantent l’être humain du berceau jusque dans l’au-delà. Ils le protègent, le menacent, le mènent au salut ou à la damnation. Aujourd’hui, semble-t-il, d’innombrables mauvais génies dament le pion des bons anges plutôt fatigués. Comment vaincre ce mal social du carnage qui s’apprête à recommencer ?

Mauvais génies et bons anges : ces deux entités invisibles sont liées à la condition humaine en des contextes sociaux et culturels évolutifs. Si l’une est bénéfique, l’autre est maléfique, selon l’archétype littéraire du dédoublement de la personnalité dans L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert-Louis Stevenson (1886).

Neutraliser les génies du mal

Démons parfumés en Étrurie, divinités familières à Rome, « Éros, démon philosophe », ange bon et mauvais ange des Pères de l’Église, djinns en islam traditionnel, anges gardiens, démons familiers et esprits malfaisants ou bienfaisants du Moyen Âge au XIXe siècle ou encore imaginaire de la dualité coupable du capitaine Haddock, alter ego d’Hergé : les entités du bien et du mal traversent le temps et les civilisations, la pensée magique, les religions révélées et les imaginaires sociaux.

Êtres invisibles

L’ange gardien du christianisme répond au bon génie du néo-platonisme. Le démon familier des magiciens, des exorcistes et des aventuriers moderne comme Casanova ressuscite le daimõn platonicien, le paredros des Grecs et des Égyptiens et l’alter ego démoniaque de l’ange gardien.

À l’instar du Horla infiltré dans la tête du narrateur d’un conte de Maupassant, les « êtres invisibles » hantent les individus dont ils accentuent les fractures et les poussent  parfois au passage à l’acte homicide. Les fractures intérieures que depuis Freund la psychanalyse tente de réparer en réconciliant les génies du bien et du mal. Des fractures intérieures que les déchirures sociales accentuent.

Comment neutraliser les génies du mal en roue libre qui frappent dans les interstices de nos sociétés plutôt pacifiées ?

Une lecture stimulante : Jean-Patrice Boudet, Philippe Faure, Christian Roux (direction), De Socrate à Tintin. Anges gardiens et démons familiers de l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, 20011.

Le réalisme de l’Utopie

« Il est vrai qu’on peut s’imaginer des Mondes possibles, sans péché et sans malheur, et on pourrait faire comme des Romans des Utopies, des Sévarambes ; mais ces mêmes mondes seraient d’ailleurs fort inférieur en bien au nôtre. » Leibnitz, Essais de théodicée, 1710.
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Dans le désarroi contemporain, le temps des « utopies réalistes » est-il arrivé ? Peut-être selon  Ruter Bregman, qui plaide l’ouverture mondiale des frontières, la semaine de travail de 15 heures, le revenu de base universel ou encore la taxation planétaire immédiate des flux financiers  et plus largement la lutte transnationale contre la pauvreté  dans Utopies réalistes (Seuil, septembre 2017), best-seller mondial pour penser le bonheur social dans le sillage de la culture des droits de l’Homme.

Améliorer le monde réel

En aucun lieu ! Tiré du latin « utopia » selon des éléments grecs – « ou-topos », terre de nulle part ; « eu-topos », terre du bonheur —, le mot « utopie » désigne le lieu impossible du bonheur humain. Soit l’île imaginaire des 54 cités dans l’Utopie de Thomas More (1516).

Communisme, agriculture, prospérité, éducation étatique des enfants, mariages hygiénistes avec visite prénuptiale des couples nus, divorce en consentement mutuel, euthanasie, troc et tolérance : avec sa République insulaire, où l’or est honni des Utopiens qui prônent la guerre juste pour se défendre, More désire « corriger des erreurs commises dans nos villes, nos pays, dans nos royaumes ». Si le « premier livre » d’Utopia veut réformer le droit de punir du monde réel avec l’abolition du gibet, le second place la cité égalitaire sous l’autorité de la peine capitale contre les Utopiens rétifs et tués en « bêtes indomptées » .

Entre La République de Platon, l’humanisme d’Érasme et les récits de la conquista de l’Amérique qui ouvre l’horizon mental des Européens, l’Utopia de Thomas More forge l’archétype du roman d’État pour le meilleur des mondes possibles (peut-être le pire aussi). Dès lors, les utopies expriment une « certaine époque, ses hantises et ses révoltes, le champ de ses attentes comme les chemins empruntés par l’imagination sociale [pour] envisager le possible et l’impossible » (B. Baczko, Lumières de l’utopie, 1978, p. 18).

Fictionner un plan de gouvernement

Lecteur de More, François Rabelais imagine le néologisme « utopie » dans Pantagruel (1532, « Un grand pays d’utopie »). Si le mot se banalise en français, le Dictionnaire de l’Académie française ne le consigne qu’en 1762 . L’édition de 1798 désigne l’utopie en chimère du rêveur social : « Utopie se dit en général d’un plan de Gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le Pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas More qui porte ce titre. Chaque rêveur imagine son Utopie ». Puisque le verbe « utopiser » n’existe pas, Sébastien Mercier – auteur du Tableau de Paris (1781 ; 1782-1788) — définit en 1810 la démarche utopique. Sa Néologie évoque l’utopie à « Fictionner » : « Fictionner […], c’est imaginer des caractères moraux ou politiques pour faire passer des vérités essentielles à l’ordre social. Fictionner un plan de gouvernement dans une île lointaine et chez un peuple imaginaire, pour le développement de plusieurs idées politiques, c’est ce qu’ont fait plusieurs auteurs qui ont écrit fictivement en faveur de la science qui embrasse l’économie générale des États et de la félicité des peuples ». L’utopie: roman d’État du progrès social.

Jamais le monde ne s’utopiera

Après une poignée d’utopies républicaines au XVIIe siècle sur la tolérance, la République des savants ou la planification sociale (La Città del Sole, 1623, Tommaso Campanella; New Atlantis, 1627, Francis Bacon; Histoire des Sévarambes, 1675, 1677-1679, Denis Veiras, etc.), la « période chaude de l’utopie » culmine au temps des Lumières (150 utopies publiées en français). Thomas More redevient actuel grâce à Nicolas Gueudeville. Bénédictin défroqué, traducteur d’Érasme, il publie en 1715 la traduction libre de L’Utopie, dédiée à un magistrat républicain de Leyde. Ce brûlot révolutionnaire blâme l’intolérance, le bellicisme, l’absolutisme et les classes sociales. Or, jamais le monde ne « s’utopiera », regrette Gueudeville, même si l’utopie éprouve les mœurs et la politique. More « n’a rien proposé dans son idée de République parfaite et heureuse, qui de foi, ne soit fort faisable. Les Lois, les Usages, les Coutumes, les Mœurs qu’on attribue ici à ces peuples imaginairement fortunés, ne sont point au-dessus de la raison humaine. Mais, les mauvais usage que […] les Hommes font de leur raison, est un obstacle à la fondation et à la réalité d’un Gouvernement utopien ». En 1789, Thomas Rousseau réédite sa traduction (1780) du « Roman politique » avec un titre d’actualité : Du Meilleur gouvernement possible ou la nouvelle île d’Utopie. Le « fond du système de Morus », clame Rousseau, est l’égalité parfaite entre tous les Citoyens d’un même État » puisqu’il abolit la propriété privée .

L’impitoyable propriété privée

L’utopie fascine et répugne maints écrivains des Lumières. Dans les Lettres Persanes (1721), avec la fable des Troglodytes bons et mauvais, Montesquieu montre que le système républicain ne va qu’aux petits États. Il y prêche la vertu politique, les libertés individuelles, le déisme et y blâme l’intolérance, le bellicisme, le luxe et le despotisme, ces attributs de l’absolutisme.

Inspiré par More et Veirras, Étienne-Gabriel Morelly publie anonymement en 1753 son utopie communiste Le Naufrage des Isles flottantes (1753), matrice du Code de la nature (1755). Sur cette « Terre fortunée », les mœurs ignorent les préjugés religieux. L’« impitoyable propriété » qui broie l’homme naturel y est abolie comme le mariage, la police, l’Église et les privilèges.

Montrant que le règne du mal arrive quand l’homme s’écarte de la nature, le communisme utopique y flirte  avec l’anarchisme.

Eldorado

Swift raille l’utopie, (Gulliver’s Travel, 1721). Pareillement, Voltaire moque l’Eldorado dans Candide (1759). Si comme chez More l’or est vil en ce pays « où tout bien », l’Eldorado ne vaut pas le monde réel, où retourne Candide pour aimer Cunégonde, cultiver son jardin et assumer sa condition humaine. Dans la Nouvelle Héloïse (1761), Rousseau brosse la micro-société de Clarens, figé dans le paysage paradisiaque de Vevey. Égalitaire, paternaliste, autarcique, auto-suffisante, rurale : la communauté suit le législateur-pédagogue M. de Wolmar. Il distribue travail, récompenses et jeux dans ce monde naturaliste que protège un bouclier de cristal, mais avec les femmes au « gynécée ». Le contrat social utopique vise bien l’atemporel bonheur dans la nature. Ce que radicalise l’utopie primitiviste du Supplément au voyage de Bougainville (1772) de Diderot. En cet Éden tahitien, la morale naturelle ne prohibe ni la nudité ni la liberté sexuelle qui enrichit la Nation. Le mal n’y règne qu’avec… la venue des Européens.

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La Découverte australe par un Homme-volant ou le Dédale français (1781)

Outre ses utopies utilitaires sur la police de la prostitution, le statut de la femme ou encore l’éducation masculine et le communisme (Le Pornographe, 1769 ; Les Gynographes, 1777 ; L’Andrographe, 1782), Restif de la Bretonne publie en 1781 La Découverte du monde austral par un homme volant, ou le Dédale français. Avec ses illusions pseudo-scientifiques sur l’aérostation, l’hybridité inter-espèces ou la cosmologie vitaliste (la vie naît de la copulation du soleil et des planètes), cette utopie évoque la république des Mégapatagons. Leur égalité a tari le crime et les peines. Le communisme matériel et sexuel s’ajoute au christianisme primitif, au labeur de subsistance, à la mort du luxe, à la morale naturelle, à l’éducation publique, au civisme méritocratique et aux cultes solaire et lunaire. L’utopie brouille le réel.

Uchronie

Cité hors du temps comme l’est Clarens, l’utopie ne peut changer le monde. Seul le temps en accomplira les promesses politiques et sociales, dans la dialectique de la perfectibilité selon l’Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain de Condorcet (1795). Il pense que l’humanité voit « s’ouvrir devant elle les perspectives illimités d’un bonheur » via le « progrès général des lumières ». En cette philosophie voltairienne de l’histoire-progrès, le meilleur des mondes possibles se situe dans le futur comme le propose encore Sébastien Mercier. Avant la Néologie (voir ci-dessus), il publie en 1771 L’An 2440 ou rêve s’il n’en fut jamais. Mercier déplace au XXIe siècle son rêve social, car le temps de la perfectibilité accomplit l’espoir libérateur des Lumières sans recourir à la Révolution.

Les ruines de Versailles

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Franklin J. Schaffner, Planet of the Apes, © MGM, USA, 1968.

Avec des mœurs régénérées par l’agriculture, la fiscalité équitable et la citoyenneté, Paris assainie et purgée de son aristocratie oisive et de son clergé prédateur, est la capitale d’une monarchie paternaliste. Y triomphe la religion naturelle, sans révélation miraculeuse. Pacifiste, Louis XXXIV est vêtu en paysan démocratique. Le « travail » et l’« industrie » remplacent le luxe. L’échafaud est anachronique, car toute peine suit la proportion entre crime et châtiments selon Beccaria. Puisqu’un « corps sain n’a pas besoin de cautères », la police secrète, l’hôpital général, les prisons et les lettres de cachet ont disparu. Le mariage sentimental remplace celui de raison, le divorce est légal. Les enfants nourris au sein maternel (Rousseau) sont éduqués par l’État. La Sorbonne est vidée des « ergoteurs », hostiles à la science véritable selon la nature.

Comme dans un film post-apocalyptique, en 2440, Versailles est un champ de ruines. En émergent des statues mutilées, des bassins asséchés et des portiques chavirés. L’uchronie a vaincu le temps de l’absolutisme.

République des Intérêts-Unis 

L’âge d’or de l’utopie reste le siècle des Lumières, avant les utopies socialistes et industrialistes du XIXe siècle qui prônent le collectivisme et l’émancipation du prolétariat. L’utopie tonifie l’imagination sociale dans l’espoir d’améliorer le réel.  Or, le meilleur des mondes possibles génère dès Swift le contre-point dystopique. S’en inspire Émile Souvestre bien avant Aldous Huxley ou George Orwell. Avocat, journaliste, littérateur, il publie en 1846 Le Monde tel qu’il sera, diatribe burlesque contre les Lumières, la perfectibilité et les utopiste . Sous l’État autoritaire et hygiéniste de l’an 3000, la « république des Intérêts-Unis » exige le « Chacun chez soi — Chacun pour soi » contre l’utopisme des droits de l’Homme.

Le Monde tel qu’il sera : le miroir dystopique d’aujourd’hui ?

Auparavant: ligne de mire, 1er juin 2017: Retour en dystopie. L’archive du monde inacceptable; 15 octobre 2015: Le monde à venir

***

Trois lectures : Bronislaw Baczko, Les Lumières de l’utopie, Paris, Payot, 1978 ; Bronislaw Baczko, Michel Porret, François Rosset, Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Genève, Georg, 2016 ; Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1999.

Ecouter: histoire vivante (18-22 septembre: autour du Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Genève, Georg, 2016), RSR I: http://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/histoire-vivante?id=8890102&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da

Voir: William Cameron Menzies, The Things to come, GB, 1936, d’après H.G. Wells, long-métrage, 108 min.

https://www.youtube.com/watch?v=eUlRuiZ_68Q

www.youtube.com/watch?v=atwfWEKz00U

Téléphone portable, gadget de destruction massive ?

A qui ces grandes oreilles?

 

 

 

En moins d’une quinzaine d’années, le téléphone mobile a colonisé nos vies et transformé profondément nos habitudes sociales. À l’exception de la voiture et de l’ordinateur, nul autre objet industriel de consommation massive n’a autant modifié l’habitus des individus et des collectivités. Espace public, voitures, transports collectifs de tous les genres : il suffit d’observer quotidiennement les nouveaux rites sociaux de la communication permanente et en flux direct pour s’en convaincre. Certains, parfois sourcilleux, n’hésitent pas à évoquer une nouvelle forme d’autisme social. Voire d’aliénation.

Marché colossal

Le téléphone portable représente un des plus foudroyants développements technologiques de l’histoire industrielle. Il est né en 1973 (prototype) pour être commercialisé dès 1983. En 2006, un milliard de mobiles ont été vendu dans le monde. Fin 2015, s’y ajoutent environ 2 milliards de smartphones ! Tous les chiffres sont en inflation. En 1992, la France compte 500 000 abonnés au téléphone portable. Depuis 2007, le nombre des abonnés dépasse les 90% de la population adulte – 97% des 18-24 ans possèdent un téléphone portable ou un smartphone. Nos amis japonais changent de mobile tous les 12-18 mois. En France, 19 millions de portables sont remplacés annuellement. Marché colossal, on le sait.

Remplacer son portable signifie encore bien souvent  le jeter : 500 millions d’exemplaires ont été jetés en 2005 un peu partout sur la planète, dès lors le chiffre augmente malgré les campagnes de recyclage qui tentent d’obvier les problème de pollution avec la dispersion des composant toxiques que renferment les téléphones portables.

Réchauffement de l’ADN

L’industrie des portables est très lourde sur le plan énergétique : savez-vous que la fabrication d’une puce de 2 grammes équivaut à 1.7 kilo d’énergie fossile, 1 mètre cube d’azote et 32 litres d’eau…   soit plus que pour une automobile de 750 kilos!?

Le marché du portable, les intérêts et les profits économiques sont colossaux… les politiques de marketing agressives. S’édifient des monopoles inédits depuis le XIXe siècle. Les usages du mobile sont pourtant risqués. Le débat sanitaire flambe sans être tranché : cancer du cerveau, réchauffement de l’ADN, addiction, dangerosité automobile, hypnotisme auditif. La domestication du portable n’est pas achevée pour en limiter les effets pernicieux.

Le bonheur portatif

Mais…. votre portable  garantit votre bonheur ! La publicité des opérateurs est sans état d’âme. Elle associe le mobile à un imaginaire social de la réussite: fluidité, signe extérieur de richesse, portabilité des données, modernité communicationnelle, communauté planétaire, mondialisation. Le téléphone portable flatte l’imaginaire de la liberté et de la mobilité infinie. Être moderne, revient à communiquer à chaque instant et n’importe où ! Sans limite. Chaque utilisateur de portable est un acteur de la mondialisation ! Le bonheur est portatif avec la nouvelle configuration du lien social virtuel.

Pourtant, le téléphone mobile instaure de facto la liberté sous surveillance permanente. Le sans-fil enchaîne les individus-consommateurs. Le portable est la prothèse d’une perte d’autonomie. Le portable est un mouchard parfait : il laisse les innombrables traces dont l’utilisation policière culmine sous l’état d’urgence ou dans le cadre de campagnes sécuritaires. Le portable, c’est notre laisse électronique.

Mouchard parfait

En France, les 35 000 antennes qui maillent le territoire permettent de localiser les individus en temps réel. « Déterminer un emploi du temps… définir un itinéraire… reconstituer un réseau de relations… » : le portable radicalise le contrôle social des suspects et mais aussi des autres. Le « bornage » des suspects par le réseau des mobiles : nous vivons maintenant à l’heure de cette nouvelle technique policière du suivi à la trace électronique. Le bornage fait partie de la guerre larvée contre le cancer terroriste : et ensuite ? De telles techniques et de tels usages policiers ne seront jamais abandonnés. Un peu partout, régimes démocratiques ou autoritaires, il n’est pas rare que certains journalistes voient maintenant leurs sources dévoilées par le balisage de la communication mobile.

Dans 1984 (1948) George Orwell brosse une société totalitaire basée sur le panoptisme ou contrôle optique permanent de chaque personne pour repérer les rétifs au régime politique et au bonheur obligatoire dans le mensonge d’Etat. À l’aube du XXIe siècle, le téléphone portable concrétise et accélère le contrôle auditif des individus. Que dire et comment le dire dans le réseau surveillé de la téléphonie mobile ?

Le portable dans la démocratie

Le téléphone portable : objet de progrès ou arme de destruction massive des libertés individuelles ? Un petit livre provocateur mais très lucide nous met la puce à l’oreille. En montrant les mutations économiques et sociales massives qu’engendre la technologie de la téléphonie mobile et portable, il souligne la potentialité infinie du contrôle social que cette technologie instaure dans les sociétés contemporaines. Au temps des drones, l’utopie de la communication permanente mène peut-être à la dystopie du contrôle social infaillible.

Le portable contre ou avec la démocratie ? Question d’avenir qu’amplifient tous les objets connectés qui captent le réel dans d’innombrables circonstances. Pour le meilleur et peut-être le pour pire.

À méditer entre sourire et lucidité :  Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièces et main d’œuvre, Éditions l’Échappée, Montrueil, mai 2008, 94 p. (Collection Négatif).

 

Ligne de Mire reprendra dès la mi-aout.

Connaissez-vous Monsieur Affligé ?

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On the Bowery, USA, 1956, le chef d’œuvre semi-documentaire du cinéaste américain Lionel Rogosin sensible à la dignité des démunis new-yorkais qui vivent pourtant comme des hommes libres.

 

Avez-vous déjà croisé Monsieur Affligé ?

Dans ses habits sombres sens dessus dessous, avec ses sacs de chiffonnier d’un autre temps, Monsieur Affligé somnole sur un banc public de Genève. Avec les grandes chaleurs, ses pieds son vêtus de blanc. Comme celles d’un gisant médiéval, ses deux mains maculées reposent paisiblement sur son ventre. Parfois, sa tête dodeline puis s’affaisse quelques instants.

Deux puissants feuillus jaillis des pavés lui offrent un sanctuaire momentané. Monsieur Affligé est là ! Tout simplement. Il robinsonne. Il robinsonne dans le voisinage agité du bâtiment historique de l’université dressée dans l’écrin arboré du parc des Bastions, protégée par le buste sourcilleux d’Antoine Carteret. Monsieur Affligé  n’est pas si loin que ça de l’une des quatre statues “Alter Ego” du sculpteur Gérald Ducimetière, celle de l’écrivain Michel Butor (1982), éternisé sur la scène sociale de la rue. D’autres fois, le soleil mène Monsieur Affligé vers un autre banc, tout aussi cerné par les dévoreurs mécaniques de bitume.

Dans son abandon social, Monsieur Affligé est un familier  du quartier anonyme des banques. Là où des Mercedes sombres et rutilantes véhiculent en catimini la richesse licite et illicite du monde. En toute élégance mécanique !

Sur le sentier de la guerre ?

Tournant le dos à l’entrée principale d’une banque privée et sécurisée par d’immaculées caméras de vidéosurveillance qui espionnent l’espace public, Monsieur Affligé veille quotidiennement. En catimini sur son banc. Immuable et impassible en son insolite somnolence. A la grande indifférence de la police.

Il pourrait ressembler à un fier chef sioux. Mais un chef sioux assagi qui hésite à revenir sur le sentier de la guerre, car il en connait le prix et les désastres. Au milieu d’une pilosité qui grignote son visage fatigué, ses yeux mi-clos semblent ne rien manquer du monde qu’il a quitté. Du monde qui tourne le dos à Monsieur Affligé. Du petit théâtre social de ce quartier privilégié … que Monsieur Affligé semble avoir connu. Et qu’aujourd’hui il scrute à travers son apparente atonie.

Robinson Crusoé urbain

Monsieur Affligé est sans âge. Pourtant il n’est pas très âgé. Sa taille en impose, comme sa corpulence. Ses vêtements sombres et rapiécés dessinent son corps de géant accablé. Ses chaussures véhiculent la fatigue et la poussière de ses péripéties urbaines. Il semble transporter avec lui tout ce qu’il possède. Authentique Robinson Crusoé urbain, il survit sur le littoral de son naufrage.  Autarcique, Monsieur Affligé est une République à lui tout seul. Il est assis dans la dignité de sa posture d’oublié. Il ressemble à une île humaine dans un océan aseptisé qu’encombrent les embouteillages toxiques de l’anarchie citadine.

Échapper au regard de Monsieur Affligé.

Sur le square discret qu’occupe Monsieur Affligé un peu affaissé sur son banc devant la banque privée, le passant fait tout pour ne pas le déranger. Peut-être que ce même passant se faufile en catimini pour éviter de regarder Monsieur Affligé que protège son indolence factice.

Le passant n’agirait-il pas ainsi pour éviter que Monsieur Affligé ne l’observe à travers ses paupières mi-closes…  sur la petite scène sociale de la réussite apparente ?

Sentinelle sociale

Monsieur Affligé est une sentinelle sociale. Au cœur de la cité radieuse et oublieuse des « inutiles au monde », avec le panache de ceux qui n’ont plus qu’eux-mêmes à protéger, il force le respect. Jamais ce géant fissuré ne tend la main à l’hypothétique manne. Il refuse la pomme qu’un charitable lui offre. Dans sa dignité taciturne de Robinson Crusoé urbain qui fuit  l’empathie honteuse, Monsieur Affligé campe avec ténacité à l’avant-poste d’une sournoise catastrophe dont on ignore encore le moment et le nom.

****

« Have you seen the old man/In the closed down market/Picking up the papers/With his worn out shoes/In his eyes you see no pride/And hanging loosely at his side/Yesterdays paper/Telling yesterdays news. » Ralph Mactell, Streets of London (1969).

Entre le pouce et l’index : Hand Spinner

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À Arsène

Mai 2017 marque une date dans l’histoire du consumérisme ludique. Comme autour de ruches studieuses, un bourdonnement inédit s’élève aujourd’hui des cours de récréation : le doux ronflement du Hand Spinner ou Fidget Spinner. La « toupie à main » ou « toupie à tripoter » fait tourner la tête des petits et des grands. Si elle hypnotise gentiment ses nombreux adeptes en culottes courtes et moins nombreux en jupettes, plus d’une fois, elle irrite les institutrices/instituteurs qui les bannissent de la classe ou carrément les interdisent dans l’espace scolaire comme dans certains établissements nord-américains. Les enfants en bas âges ne doivent pas ingurgiter la toupie à main.

Sur les préaux, la toupie à main, qui entraîne le regard des enfants  et parfois en inspire les rondes endiablées, supplée le trafic et la frénésie apocalyptique du Pokémon ou des photographies de footballers, voire de hockeyeurs sous d’autres latitudes.

Apaiser… canaliser par la puissance cinétique

Brevetée en 1997 dit-on par l’Américaine Catherine Hettinger qui faute de moyen abandonne son brevet en 2005, fabriquée sous licence en millions d’exemplaires en Chine d’où elle arrive par containers maritimes ou aériens, vendue à la sauvette sur les marchés ou à la devanture des magasins les plus variés à des prix défiant les lois du libéralisme économique, souvent en rupture de stock, la toupie à main envahit l’espace médiatique et social. Elle nourrit l’imaginaire de la maîtrise et de la méditation cinétiques.

Cet objet portatif d’une nouvelle passion enfantine et démocratique aurait été conçu à l’origine à des finalités thérapeutiques pour canaliser l’énergie et concentrer l’attention galopante d’enfants hyperactifs ou autistes — voire apaiser des adultes agités.

Le boomerang de Batman

En acier inoxydable, en laiton, en plastique, en cuivre, en bois voire en titane ou en matériau composite, la toupie à main est parfois lumineuse avec sa diode électroluminescente qui peut lacérer l’obscurité.

Monochrome, « cosmos », zébrée ou bariolée, chromée, sombre, marquetée ou pailletée, elle est usinée pour attirer l’œil. Elle est composée en son centre d’un palier rotatif pour les doigts, ce qui permet à la centrifugeuse de tourner très rapidement au moyen de roulements à billes dont la masse égale garantit l’équilibre du système. Le roulement à bille est en métal, en céramique ou en matériaux hybride. Si le métallique est silencieux, il tourne moins longtemps que celui bruyant en céramique.

La lubrification et le dépoussiérage des roulements à bille améliorent leurs performances rotatoires. Autour du palier rotatif ou centrifugeuse rayonnent sur un ou plusieurs plans deux, trois ou cinq branches lestées. Le modèle commun est une toupie à main à trois hélices de forme arrondie mais parfois aussi acérées comme un coutelas. Avec deux branches, la toupie à main évoque le boomerang de Batman !

Le tour du monde en quelques secondes

Comme l’enseignent les milliers de vidéos de démonstration en ligne, utiliser la « toupie à main » consiste à placer son centre entre le pouce et l’index afin de la faire tourner le plus longtemps possible, mais au minimum une minute. Spécifiques au matériau utilisé, les vibrations subtiles qui en résultent attisent l’attrait sensoriel  qu’exerce la puissance cinétique de la toupie à main.

Elle induit le micro exploit !

Le néophyte brandit la toupie frémissante au bout de l’index triomphant. Parfois — la toupie en rotation maximale — il la change de main ou effectue le « tour du monde » en quelques secondes, car il lui fait opérer une révolution autour de son corps, comme la translation de la Terre autour du soleil. Le virtuose, quand à lui, n’hésite pas à la faire tourner sur le front, au bout du nez ou d’un pied voire à l’extrémité d’un bâton !

La bataille des soucoupes volantes

D’autres joueurs organisent des joutes de toupie à main en les entrechoquant comme des soucoupes volantes fulgurantes et belliqueuses ! Certains champions — dit-on sur les préaux — auraient réussi à faire tourner d’un seul coup d’index une toupie durant… six minutes, voire dix ! Après avoir assisté à sa montée en vitesse, il est jouissif d’observer la lente décélération de la toupie à main… jusqu’à son immobilité sépulcrale.

Scruter la dynamique de la toupie à main apaiserait la vie intérieure. La fascination croissante pour la rotation harmonieuse et doucement vrombissante de la toupie à main sublime-t-elle l’effroi que génère notre monde qui tourne de manière toujours plus chaotique sur l’axe planétaire des innombrables dérèglements et déséquilibres ? Peut-être. Or, il n’est pas certain que l’engouement planétaire pour la toupie à main survive à l’été qui arrive.

 

Retour en dystopie. L’archive du monde inacceptable.


À F.R.

« […], il m’arrive de voir scintiller les étoiles et d’entendre bruire le vent comme certaine nuit, et je ne puis pas, non, je ne puis pas éteindre dans mon âme l’illusion, que malgré tout, je participe encore à la création d’un monde nouveau », Karin Boye, La Kallocaïne [1940].

 

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Edgar P. Jacobs, Le Piège diabolique, 1962, © Lombard. La dystopie du futur post-apocalyptique et totalitaire: un imaginaire visuel entre H.G. Wells et G. Orwell.

Un peu partout, les ventes des classiques de la littérature dystopique explosent : en début de l’année, celles de 1984 (édition Penguin) ont augmenté de…9500% ! Sur fond de lanceur d’alerte, de populisme antidémocratique, d’intégrisme religieux trans-confessionnel et d’autoritarisme politique à la Donald Trump qui déforme la réalité, attaque la parole de la presse et réactualise une forme inédite de « novlangue » en ses tweets frénétiques, 1984 de George Orwell cartonne sur le marché du livre en librairie et en ligne. Brave new world [Le meilleur des mondes] d’Adous Huxley se classe maintenant parmi les meilleures ventes de l’année !

Big Brother is watching you

En 1949, transfuge du communisme anglais, Orwell avertissait contre la puissance totalitaire des technologies de surveillance privée et publique incarnée par Big Brother dans la construction du mensonge d’État comme vérité suprême dans la novlangue (« La guerre c’est la paix ») avec la réécriture des sources d’archives. Humaniste pessimiste quand à l’avenir, Huxley quand à lui s’inquiétait dès 1932 notamment de l’avènement d’un monde déshumanisé qui, au nom du bonheur obligatoire et de l’égalité contrainte, soumet les individus à la toute puissance eugénique de la science en les asservissant psychiquement au moyen du « Soma » — drogue de synthèse offerte au peuple pour le convaincre que le meilleur des mondes possible est paradisiaque et que toute dissidence est pathologique.

Asservissement social en transparence politique

Renvoyant l’imaginaire utopique de la perfection à l’idéalisme juridique, social et politique incompatible avec le monde réel que Swift pointe en 1726 avec les Voyages de Gulliver, les contre-utopies du bonheur obligatoire prolifèrent dès l’aube du XXe siècle. Ces textes du pessimisme anthropologique ont donné de véritables chefs d’œuvres sous la plume d’auteurs de toute nationalité. Le Russe Eugène Zamiatine, avec Nous autres (1924), écrit contre le cauchemar d’une société de la transparence totalitaire. Le Français José Moselli, brosse une cité désespérante où la longévité repose sur les effluves des machines à sang pour la pureté raciale dans La Fin d’Illa (1925). Inventeur du mot « robot » en 1920 dans sa pièce de théâtre R.U.R. Rossum’s Universal Robots, le tchèque Karel `Capeck narre sur le registre absurde La Guerre des salamandres ou la terrifiante révolte anti-humanité de l’Homo saurien longtemps asservi comme le reste de la nature exploitée au-delà des besoins et de la raison. Le Français Pierre Boule s’en souviendra dans sa spectaculaire dystopie La Planète des singes (1963) qui inverse les rapports de domination et de connaissance entre les hominiens et les primates.

Mondialisation et délation sécuritaire

Dans le désastre planétaire qui se joue alors, la Suédoise Karin Boye s’inquiète de l’État mondial qui érige la délation en acte civique avec la « drogue de vérité » dans La Kallocaïne (1940). L’Américain Ray Bradbury, sur fond de Maccarthysme, terrifie en évoquant avec Farenheit 451 (1953) un monde futuriste où la lecture est un acte antisocial au point que les pompiers doivent brûler les livres dont la détention est un crime. Américain lui-aussi, génial auteur de Time Patrol [La Patrouille du temps, 1955], Poul Anderson songe à l’anéantissement terrifiant de la diversité culturelle dans la mondialisation et le trans-nationalisme au nom d’une « bienveillante » modernité en donnant à lire The Helping Hand [La Main tendue]. Son compatriote Phillip K. Dick, avec Minority Report [Rapport Minoritaire], anticipe en 1956 la venue d’une société sécuritaire dans laquelle des policiers-mutants prédisent les crimes au risque d’altérer la réalité sociale et de briser les fondements de la justice basée sur la présomption d’innocence. Deux autres Américains, William F. Nolan et George C. Jonhson, exposent en 1967 dans Logan’s Run [Quant ton cristal mourra] le cauchemar eugéniste d’un monde post-apocalyptique dans lequel l’État programme la fin de vie de chacun à l’âge de trente ans au profit des maîtres de la cité. L’Anglais J.G. Ballard explore en 1988 dans Running Wind [Sauvagerie] les conséquences dernières de notre logique ultra-sécuritaire, lorsque la vidéosurveillance remplace le lien social et attise la violence-spectacle que visent les tueurs de masse. Bref, le genre littéraire de la contre-utopie nous convie à penser le monde que nous voulons laisser à ceux qui nous suivent.

L’archive du monde inacceptable

THX1138 de George Lucas (1971), Punishment Park de Peter Watkins (1971),  Soleil vert de Richard Fleischer (1973), L’Âge de cristal de Michael Anderson (1976), Mad Max de George Miller (1979), Blade Runner de Rudley Scott (1982), 1984 de Michael Radford (1984), Brazil de Terry Gilliam (1985) : dans l’héritage de Huxley et d’Orwell, après le film fondateur de la dystopie totalitaire Metroplis par Fritz Lang (1927) et depuis les rêveries cinématographiques de mai 1968 comme L’An 01 de Jacques Doillon (1973), l’imaginaire de la contre-utopie irrigue aussi le cinéma de genre et d’auteur, via le réalisme cauchemardesque ou le burlesque ravageur, écho visuel au désenchantement d’après 1968.

Entre textes et images, l’imaginaire du pire des mondes possibles remplace aujourd’hui celui de l’utopie comme principe d’espoir pour la cité du bien et du juste dans l’héritage des Lumières. L’archive du monde inacceptable gît dans les récits de la dystopie. Être libre dans l’univers de la contre-utopie revient à renouer avec l’humanisme et l’individu contre les processus prédateurs et autoritaires de normalisation mondialiste et consumériste qui épuisent la terre.  C’est peut-être dans les pires scénarios de la contre-utopie que propose la littérature dystopique qu’il importe aujourd’hui de se ressourcer moralement. Se ressourcer pour reconsidérer la fabrication du lien social en démocratie dans un monde apaisé où la fraternité aurait le dernier mot et où les océans ne seraient plus les tombeaux abyssaux pour les enfants hébétés d’horreur et affamés qui − dans l’indifférence collective − fuient la violence belliciste des adultes. Dans ce monde du désarroi collectif, encore une fois le remède au pessimisme est dans le mal, puisque le choix de notre bonheur nous incombe in fine.