Auroville : la guérilla des Utopiens

Auroville, India

Dans l’île des 54 cités du bonheur obligatoire et égalitaire, les Utopiens sont opposés à la guerre. Pourtant, ils bataillent pour «défendre leurs terres et frontières, pour repousser les ennemis répandus parmi […] leurs amis et alliés, par compassion envers quelque peuple opprimé par la tyrannie».

Telle est l’éthique de la «guerre juste» que l’humaniste Thomas More expose dans L’Utopie (1516), ce roman d’État sur le meilleur des mondes possibles réalisé nulle part (U-topos).

Cependant, en ce moment-même, descendants des Utopiens, les Aurovilliens mènent peut-être à leur tour une guerre juste!

Patrimoine utopique de l’humanité

Cité « expérimentale » du sud-est de l’Inde (État du Tamil Nadu), à une dizaine de kilomètres de l’ancien comptoir de Pondichéry, Auroville est fondée et inaugurée en 1968 dans une zone désertique sous le parrainage de l’UNESCO par l’écrivaine née en France Mirra Alfassa, «mère et compagne spirituelle» du philosophe Sri Aurobindo. Conçue par l’architecte lecorbusien Roger Anger pour 50 000 âmes, la cité idéale prétend être le lieu universel de la «vie communautaire» de femmes et d’hommes épris de paix et d’harmonie au-delà des clivages confessionnels, politiques et nationaux. Auto-administrée sous la férule de l’État, de forme circulaire comme l’île d’Utopie, avec au centre le Matrimandir de la méditation, divisée en quatre secteurs (industriel, résidentiel, international, culturel), la cité de 10 km2 sur les 25 prévus accueille aujourd’hui 3500 Aurovilliens».

La ruche des abeilles

Plutôt aisés en raison des conditions d’installation matérielle et locative dans la cité idéale basée sur la communauté des biens comme chez More, les Aurovilliens viennent de 50 pays. Cette ruche bourdonnante est divisée en 35 unités laborieuses (agriculture, éducation, santé, artisanat, informatique). Le travail au mérite permet la gratuité de la consommation alimentaire, de la santé et de l’éducation. À l’instar de la Table de la loi en Utopie, la Charte en quatre points rappelle notamment qu’Auroville, cité de l’éducation et du progrès perpétuels, appartient à l’Humanité. Modèle qui fascine les nombreux touristes, vaches à lait de la cité fraternelle. Si l’île des Utopiens est protégée par la ceinture mouvante des flots océaniques, la cité spirituelle des Aurovilliens est mise à l’écart du monde par la ceinture forestière.

Tout autour de la cité, rayonne une luxuriante forêt avec «200 espèces d’arbres et envahie de buissons épineux, repaire de perruches vertes à collier, de hiboux grand-duc et de cobras venimeux». Des fermes et vergers biologiques (œufs, mangues, fruits du jacquier, avocats, aubergines, haricots, épinards, taro, curcuma) avec des laiteries assurent en partie seulement l’autonomie alimentaire d’Auroville. La supérette avec ses produits internationaux assure le reste.

La charge de la brigade lourde des bulldozers

Depuis mi-décembre, les Aurovilliens défendent l’utopie ! Becs et ongles, ils contestent le projet routier de 4.4 km qui implique la percée mécanique de la ceinture verte. Cette route de la «couronne» remonte au projet fondateur de la cité. Les opposants luttent à armes inégales contre les bulldozers qui cernent la cité universelle du bien spirituel. Protégées par des sicaires privés, les machines ont commencé de dévorer la futaie en arrachant des dizaines d’arbres et en détruisant le Centre de la jeunesse dans la zone internationale de la ville bienheureuse. Favorables à la Crown Road, d’autres Aurovilliens y voient pourtant la nécessaire modernisation des infrastructures prévue par le plan initial. Chaos en Utopie!

Paradoxalement, la sauvegarde de l’utopie des Aurovilliens dépend maintenant d’une décision juridique. Le National Green Tribunal vient de suspendre jusqu’au 17 décembre le chantier de déforestation de la Crown Road. Les sages juges posent la question cruciale de la nécessité sociale et environnementale d’une telle percée forestière décidée dans lointaine New Dehli. Une telle route est-elle utile à la prospérité d’Auroville?

Crépuscule

Autour du tyrannique bonheur obligatoire, l’Utopie de Thomas More nous permet de penser les limites humaines et les espoirs politiques du meilleur des mondes possible, entre autarcie, liberté et égalité.

Née dans la mouvance hippie des années 1960, pionnière mondiale de l’énergie solaire, «cité dont la terre a besoin», Auroville conduit-elle la lutte du crépuscule des utopies sororales et fraternelles pour la sauvegarde du monde fragile de la biodiversité comme rempart local au réchauffement climatique, à la prédation économique et au consumérisme de masse? La guerre juste des Aurovilliens serait celle de la conscience universelle du bien en harmonie avec la nature, l’habitat du futur et le bonheur social.

Comment peut-on être Aurovillien?

Auroville, l’utopie fait de la résistance”, un reportage de Pauline Fricot (texte) et Pietro Paolini (photos) paru dans le magazine GEO d’avril 2021 (n°506, Florence)

 

 

 

La guerre des céphalopodes

(…) les salamandres étaient capables de parler toutes les langues du monde selon le littoral où elles vivaient ». Karel Capeck, La Guerre des salamandres, 1935.

© Arsène Doyon–Porret, dessin, crayons et marqueurs aquarellables, déc. 2021.

La prolifération des poulpes dans l’Atlantique inquiète les naturalistes et alarme les océanologues. Cette espèce fait un retour fulgurant après avoir quasiment disparu dans les années 1970. Sommes-nous à la veille d’une invasion d’invertébrés qui va renverser l’anthropocratie*. Celle-là même que le facétieux écrivain tchèque Karel Capek (1890-1938) narre dans sa dystopie visionnaire La guerre des salamandres (1935). Trois siècles après les faits, découverte près d’un squelette humain sur le littoral sud de l’île d’Ikaria dans le hameau fantomatique de Trapalou (Dodécanèse), une chronique anonyme, rongée par les rats et les intempéries, répond à cette question sous le titre L’étreinte abhorrée des poulpes.

À un moment où tout vacille à nouveau autour de nous, nous donnons à lire quelques fragments de cet insolite mémoire. Il évoque la première guerre des céphalopodes qui a déchiré l’humanité à l’aube du XXIIe siècle. Jadis, le statut d’être sensible est reconnu aux céphalopodes (dont octopodes, calmars et seiches) comme des créatures qui éprouvent des sentiments de douleur, de joie, d’empathie, de confort et d’excitation. L’intense sentiment de désarroi céphalopodique semble être à l’origine de la guerre la plus virulente survenue depuis la préhistoire.

Pullulation

(Début du manuscrit rédigé à l’encre de seiche sur papier kraft; fragments, plusieurs pages manquent)

…enfin remplacé par le féminisme…est arrivé insidieusement après la virulence de la dixième vague de la pandémie du COVID-19. Vraisemblablement échappé d’un coffre d’une banque suisse au Lichtenstein, le mutant kappa a contaminé le monde à la vitesse de l’inflation après un krach boursier. À cette époque sombre, l’Afrique est ensablée, le Proche-Orient califatisé, l’Europe inondée, l’Australie calcinée, l’Asie atomisée, l’Antarctique dissoute, l’URSS restaurée et les États-Unis trumpisés. Entre la troposphère et la mésosphère, la stratosphère est saturée d’épaves spatiales et de missiles en orbites. Sur Mars, la première expédition humaine s’est définitivement perdue dans les entrailles glacées de la Planète rouge après avoir erré des mois dans les sables et les roches.

Entre les stations océanographiques automatisées de Plougonvelin et de San Francisco, les premières observations de la pullulation céphalopodique ont été faites par les ichtyologistes de l’IMEIMER (Institut mondial pour l’exploitation intense de la mer) dans les eaux côtières de l’Atlantique puis dans celles du Pacifique. Directeur de Plougonvelin, spécialiste de l’hybridation animale, le docteur Lerne a alerté la communauté scientifique internationale. Stupeur et effroi:  les poulpes pullulent, ce dont attestent dans un premier temps les prises pléthoriques des pêcheurs anglais et bretons en guerre fratricide depuis toujours. Sur le port de Keroman, à Lorient (Morbihan), les étals des poissonniers croulent sous les pieuvres. Par contre les soles, dorades, lieux, lottes, même des rougets et autres poissons ou coquillages y ont disparu. Le poulpe est devenu le prédateur ultime de la faune sous-marine. Il pourrait ne pas oublier l’espèce humaine.

Gigantisme

Parfois, les tailles des céphalopodes dépassent les bornes de la nature. Les bêtes évolueraient vers le gigantisme. Certaines pieuvres à ventouses atteignent la taille humaine voire la stature d’un rhinocéros à corne jaune ou celle d’un cyclope polyphèmien à iris bleu. Au large de Cuba, long de 25 mètres et pesant quinze tonnes, un céphalopode rosâtre à points violets a heurté le destroyer USS Charles F. Adams (DDG-2) qui échappa de peu à la submersion après l’abandon du navire par l’équipage. Récupérée en eaux profondes par les sous-mariniers pakistanais de l’expédition Challenger du Manitoba III ayant appareillé de Montréal sous l’autorité du capitaine au long cours Beny Mêlehameçon, la pieuvre éventrée a été disséquée, baptisée Nautilus vulgaris puis naturalisée et exhibée au South Boston Nemo Aquarium qui l’a rachetée pour 1 million de dollars.

Quelle intelligence!

Océanographes spécialistes des ichtyolomutations, Edward Moreau et Montgomery Prendick ont publié en français dans le prestigieux mensuel arménien Erutan (Expérience, Recherche, Uchronie, Tactique, Application, Nota bene) la monographie définitive sur Nautilus vulgaris : «Une nouvelle ressource halieutique: le céphalopode géant. Gigantisme naturel ou chimère de l’évolution perturbée? Défis biologiques pour demain». Ils y rappellent notamment que, comptant environ 700 espèces, toutes marines, les céphalopodes sont les plus évolués des mollusques. À preuve, 500 millions de neurones répartis entre l’encéphale central, les lobes optiques et les huit bras. Un cortex naturel plus ramifié que celui du fameux super-computer HAL 9000 qui en 2001 a anéanti la mission Discover One aux confins de l’univers.

A contrario, reprenant les travaux de Moreau/Prendock, deux chercheurs brésiliens de l’Institut océanographique de Cananeia, Matheus de Cuhana et Clarice Lispector, ceux-là même qui avaient prouvé que la fameuse «créature du Lagon noir» était bien le chaînon manquant entre le poisson et l’homme**, supposent que l’invasion des céphalopodes est pathologique. Elle résulte des dix vagues successives de la pandémie de Covid-19 qui frappa la Terre au début du XXIe siècle. Dans la même revue, leur article pessimiste a fait sensation: «Pandemic Acceleration and Cephalopod Proliferation: a Vital Challenge for Mankind. Outline of a Biological-Infectious Pattern. The Contribution of Bio-Zooantrhopology».

(Des feuillets manquent au manuscrit déchiré en plusieurs endroits).

Hégémonie

Leur démonstration est angoissante. Partie de Chine en 2019, accidentelle ou malveillante, la pandémie de Covid-19 aurait boosté la transmission des pathologies entre les animaux et les humains. Des mutations infimes du lymphocyte C seraient en jeu. Les transformations génétiques imposeraient un nouveau rapport de forces à l’intérieur même du règne animal. Les biotopes sont bouleversés. Si longtemps, flanqué de sa lionne, le lion était le « roi des animaux », sa disparition accélérée par les safaris féministes a changé la hiérarchie zoologique. Dès lors, les céphalopodes ont pris les choses en tentacules  dans le nouvel empire des bêtes que les hommes menacent. Le poulpe revendique l’hégémonie écosystémique.

Remontant des abysses marines, quittant leur ordinaire passivité et leur goût de la dérive, s’alliant avec plusieurs espèces menacées, semant leurs prédateurs avec l’encre des seiches assujetties, les céphalopodes utilisent leurs ventouses pour… (manuscrits abîmé) puis réussissent à… (synthétiser ?) les variantes du virus-Covid. En résultent l’accélération et l’augmentation du cycle vital mais aussi de la taille des céphalopodes. Les mutations biologiques des pieuvres pourraient avoir ….. mais une conséquence inédite depuis l’origine de la vie. En effet…biotope… adaptation accélérée.

Sur les huit bras tentaculaires

..accélération de l’évolution darwinienne ? Le mollusque marin carnassier s’est imposé à la tête des espèces vivantes. Il les domine progressivement. Une mutation d’origine coronarienne a accéléré ses transformations physiques et physiologiques, sa capacité d’adaptation au milieu, sans oublier sa puissance cognitive qui dépasse celle de l’homme. Les céphalopodes ont massivement colonisé les littoraux océaniques et méditerranéens. Puis ils ont progressivement gagné la terre ferme. Un peu partout, les poulpes émergent et se mettent à respirer comme des mammifères en s’adaptant au milieu aérien. Ajustant son corps fait d’un épais manteau tissulaire sur sa coquille calcaire interne, le céphalopode se déplace sur terre grâce à ses huit bras tentaculaires, dont chacun est animé par un cerveau qui s’ajoute au cortex principal. Grâce à ses ventouses, l’animal se cramponne et saisit les objets dont il a besoin pour exercer …..(plusieurs feuillets manquent au manuscrit)…huit cerveaux et ses trois cœurs garantissent la suprématie biologique et historique qu’il poursuit pour assurer la survie des espèces vivantes sur Terre en les colo… (plusieurs feuillets manquent au manuscrit).

Polypous Ier 

(L’ultime feuillet incomplet du mystérieux manuscrit)

An 2121… pandémie jugulée…Nautilus vulgaris grouille entre mer et terre….les céphalopodes géants assujettissent l’humanité dont les villes sont policées par la Piovra, police du régime…despotisme éclairé et gouvernance mondiale de Polypous Ier…en son palais d’Octopolis à Sao Miguel aux Açores, cet énorme Amphioctopus marginatus édicte les nouvelles lois de la poulpocratie…elles sont arb.. ou progressistes ?…ère poulpienne sera celle de la réparation de la Terre que l’humanité s’est entêtée à détruire depuis la Révolution industrielle…«esclavage poulpocratique c’est la liberté»…le programme octopodiste est ambitieux….mode de vie pélagiques pour tous…décarbonation universelle, dressage environnemental, égalité entre le genre humain et le genre Amphioctopus, code pénal basé sur le «poulpicide» comme crime suprême…l’individualisme changé en céphalopodisme…Polypous Ier prône la «guerre juste» contre les humains rétifs et attachés à l’ancien régime…lecture obligatoire : Victor Hugo, Les travailleurs de la mer…dans les musées, les nus humains peints ou sculptés depuis la Renaissance sont remplacés par les statues ou images de l’esthétisme céphapolodique: pieuvre blanche ou boréale, pieuvre de nuit, pieuvre tachetée ou ocellée, pieuvre mimétique, photogénique, «gros poulpe bleu»…terminées les gastronomies antillaise du chatrou, réunionnaise du zourit ou méditerranéenne du calmar grillé…

Guerre

(Dernières lignes du manuscrit: quasi incompréhensibles)

inondation générale…milliard d’œufs pondus sur les littoraux…ode crépusculaire à Poulipos Ier…démesurées tentacules…partout, les bêtes se propulsent hors de l’eau…millions d’êtres humains asservis 18 heures sur 24 au nettoyage de la planète…résistance…répression, avant-garde des pieuvres géantes du Pacifique…commandos des pieuvres dimorphes dressées sur leurs huit bras…bataillons de pieuvres à anneaux bleus qui resserrent l’emprise…lobes optiques braqués sur… Nous tentons de résister… tentacules coupées au laser…repoussent instantanément…encre de seiche…submerge…les invertébrés triomphent…dictaturoctopa… fin…fin…apprenons à aimer Polypous Ier ! .. Nous devons réparer la nat…trop tard ? Cthulhu…? Geyser universel… gloire à toi Octopus cyanea!

* Martine Valo, « Prolifération. De poulpes dans l’Atlantique », Le Monde, 3 décembre 2021, No 23920, p. 8.

** Michel Porret, «Deep Black Lagoon», La Revue du Ciné-club universitaire, 2019, h.s. Histoires d’eaux, p. 50-57

Pippa Ehrlich et James Reed, My Octopus Teacher, 2020, Oscar du film documentaire 2021.

LDM 80

La brutalité du vigile, le chagrin de l’enfant. Scène inquiétante de la vie quotidienne.

Arsène Doyon–Porret, dessin mine de plomb, crayon et feutres de couleurs, octobre 2021; © Poda.

Le 11 octobre 2021, la Tribune de Genève titrait sur les «dérapages» et les «incivilités» de «très jeunes mineurs» âgés de moins de 15 ans. Inquiétudes.

Inquiétudes morales aussi devant le spectacle navrant de la brutalité du vigile et du chagrin de l’enfant.

Crépuscule genevois

Témoignage d’enfant.

Début octobre, crépuscule genevois autour 17h30. Bus 7 vers le Lignon, à la périphérie ouest de Genève. Véhicule sans affluence de passagers. La routine vespérale. Arrêt. Un garçonnet d’une douzaine d’années, chargé d’un sac de sport, saute à bord. Essoufflements et sueur. Il a couru pour ne pas manquer le bus. Celui-ci repart en direction du stade de foot où il se rend.

Nouvelle station

Jaillis de l’ombre, deux vigiles sous uniforme paramilitaire de la compagnie de transport public genevois  sautent  à bord. Prêts à tout. Renfrognés. Mâchoires serrées. Spartiates. Comme sur une scène de guerre.

Contrôle routinier des quelques passagers couleur de cendre dont certains négocient la clémence du glaive. Au fond du bus, l’enfant s’agite. Son visage devient pénombre. Le duo sécuritaire s’approche à grands pas et encercle le petit passager. Ennemi public? Monologue indicible et mouvements confus dans le clair-obscur crépusculaire.

Le scénario du pire

«Ah ah mon gaillard, on n’a pas son ticket!»

Agacé mais heureux, Monsieur Vigile I verbalise le petit passager sans titre de transport. Il se défend  car il n’a «pas eu le temps de prendre le billet en montant au dernier moment dans le bus pour ne pas manquer l’entrainement du foot».

Assurant les arrières de son collègue, Monsieur Vigile II blâme le passager clandestin: «incivilités!»

Deux grands s’acharnent sur un petit!

Maintenant, le gosse fond inexorablement en larmes. Soubresauts d’abattement.

Chagrin d’enfant apeuré. Tête baissée. Chuchotements.

Triomphant, le nez jupitérien vers les étoiles, Monsieur Vigile I lui tend pompeusement la notification du PV qui l’amende et qui sera envoyé à ses parents.

Mission accomplie! On respire!

Pourtant l’atmosphère du bus est étouffante!

Messieurs Vigile I et Vigile II vocifèrent encore à bas régime. Soudain, ils laissent là l’enfant démoli avec à la main son amende. Ils se ruent hors de bus à l’arrêt, comme un mini commando intrépide, avec la bonne conscience du devoir accompli.

L’enfant de onze ans hoquète dans son coin. Gros bouillons de chagrin et de honte. Reniflements.

Tous les enfants, le «même sourire, les mêmes larmes».

Assises bien droites, le cœur à l’unisson, une mère et sa fille ado bien mises se gaussent du gamin humilié. Elles pouffent d’arrogance.

Témoin de la scène, journal de Spirou à la main, un copain de foot se trouve heureusement à bord du bus avec sa maman. Ils s’approchent fraternellement du désespéré. Ils le réconfortent délicatement en lui donnant un mouchoir pour essuyer ses larmes. Ils descendent ensemble du bus pour gagner le stade illuminé.

«100 francs, c’est beaucoup, mes parents ne sont pas riches» dit-il. Je «vais être grondé, mais je n’ai pas eu le temps de prendre mon ticket et je ne voulais pas arriver en retard à l’entraînement».

Sur la pelouse, toujours en larmes, ému et rabaissé, il est réconforté par ses copains en football qui rigolent un peu jaune : «T’en fais pas, ce sont des c***

Fraternité et liesse!

Autre scénario

Messieurs Vigiles I et Vigile II, rêvons à un autre scénario! Un scénario humain adapté à l’enfance du garçon sans titre de transport. Un scénario plutôt préventif que répressif.

Un scénario qui n’humilie pas un gosse honnête et sincère pour en faire un ennemi acharné du système.

Un contrôle à visage humain, quoi!

Autre scénario:

«Tu n’as pas ton ticket bonhomme! Flûte! Ce n’est pas bien. Tu sais que les bus ne sont pas gratuits à Genève. Bon, je comprends, le temps t’a manqué pour l’acheter et tu es monté en quatrième vitesse pour ne pas rater l’entrainement de foot! Je te crois. Je te crois. Important le foot! Voilà ce que nous allons faire: je passe l’éponge. N’aie pas peur! Aujourd’hui, tu n’auras pas d’amende. Je ne ferai pas le PV, mais que cela te serve d’avertissement. La prochaine fois, tu t’arranges pour acheter à temps ton titre de transport avant d’embarquer dans le bus. OK! Allez, salut! Et bon entraînement!»

Enfant radieux!

Messieurs Vigile I et Vigile II, est-ce si malaisé d’être ainsi un héros bienveillant et non punitif en apaisant un gosse apeuré de 11 ans qui n’a pas eu le temps d’acheter son titre de transport? Quel crime!

Évidemment, me direz-vous, la prévention optimale d’un tel délit consisterait à généraliser la gratuité des transports publics jusqu’à l’âge de 16 ans. Comme dans certaines villes européennes.

Messieurs Vigile I et Vigile II, vous conviendrez en effet que prévenir est toujours plus utile que punir. C’est moins onéreux et plus efficace.

C’est ainsi que vos pantomimes autoritaires ne feront plus sangloter les enfants.

En voiture, en voiture, «siouplait»!

 

LDM 79

Corona—cultures

Arsène Doyon–Porret (“PODA”), dessin et coloriage, crayons et feutre noir, octobre 2021

Sur les stades de foot, les enfants shootent le ballOVID-19! La pandémie COVID-19 inspire sa sublimation. Elle éprouve le monde depuis environ 17 280 heures. Avec des reflux et des récidives, des embellies et des rechutes, la pathologie désorganise les sociétés, éprouve l’économie et alarme les individus. Elle impacte négativement l’espérance de vie.

Beaucoup d’incertitude sur son origine: un laboratoire chinois mal sécurisé? La chaîne de distanciation biologique brisée entre les espèces -zoonose? Un acte malveillant? «L’industrialisation des élevages couplés à l’accélération des échanges à l’échelle mondiale et à la dégradation de la santé des populations dans les pays industrialisés»? (Barbare Steiger, De la démocratie en pandémie, Tracts Gallimard, No 23, janvier 21). Quoi d’autre?

Trauma pandémique

Dans les sociétés nanties et sécularisées, la mort retrouve une visibilité oubliée depuis des décennies, car, à l’opposé du sexe, elle reste le tabou majeur de notre société médicalisée selon Philippe Ariès. Peut-on oublier l’étreinte collective de la mort, les convois militaires funéraire, les inhumations solitaires en vrac, le tocsin funèbre à Bergame, épicentre pandémique en Italie? Des images d’Ancien régime. Des images fondatrices du trauma pandémique en Europe qui s’est ajouté à l’incertitude sur la genèse pandémique.

Au terme d’un cycle néolibéral, la remise en selle de l’État providence et la «politique budgétaire keynésienne» de relance donnent la mesure de l’ampleur du choc social et politique. Cher à la social-démocratie, l’État providence se réaffirme dans sa double dimension historique : contrôle social et déficit des comptes publics. Peut-être découvrions-nous notre impréparation?

En des formes différentes, la pandémie préoccupe et mobilise chacune et chacun. Plus que la faim dans le monde, le chaos climatique, la mortalité routière, la criminalité et la morbidité du narcotrafic mafieux ou l’errance cosmopolite des déracinés de la misère que la Méditerranée submerge. Ce “concernement” universel, quasi quotidien, est globalement morbide et angoissant. Bientôt, les parents fâchés rabroueront-ils ainsi les polissons : «Si tu n’es pas sage, j’appelle COVID-19»?

En Suisse (8,5 millions d’habitants), plus de 9.400 personnes sont décédées de la Covid-19. En Europe, plus de 900.000 personnes ont succombé au virus, selon un comptage réalisé par l’AFP.

Le tabassage médiatico-pandémique et statistique sur les radios publiques n’arrange pas les choses avec les chiffres oscillants de la démographie morbide en temps réel! La cité des vivants est assiégée jour et nuit.

Y rêvons-nous?

Ainsi, dans notre intimité, nous ne cessons d’y penser, voire d’y rêver chaque nuit que Dieu fait. Dans notre for intérieur, nous avons un avis raisonnable ou insensé sur les gestes barrières, sur les gels désinfectants, sur le vaccin traditionnel ou à ARN messager, sur le passe sanitaire que des démagogues ombrageux dénoncent comme le retour de l’Ausweis nazi. Sans rien y connaître, entre refus, prudence, crainte, adaptation et soumission, nous sommes devenus les spécialistes quotidiens de la prophylaxie. Nous avons un budget dédié aux produits de protection. Les tests seront bientôt payants. Les pharmaciens sont heureux. Nous nous sommes mués en hygiénistes professionnels sur-adaptés au moment de la COVID-19. Nous sommes les «Modernes» covidés-19 par rapport aux «Anciens» pestiférés ou cholériques du temps passé. Singulière adaptation collective!

COVID-19 produit à forte intensité des sous-cultures qui fabriquent un imaginaire social aussi  consumériste et ludique.

La mode

La « Pandemic Fashion » est née. Le «confinement» est tendance. Les gestes-barrières sont du dernier cri! Le « Lockdown » est esthétisé. On le rend sublime, désirable et attractif. Sa plus-value symbolique et marchande s’ajoute à celle du matériel de protection médicalisé non couvert par les assurances maladies: hygiaphones, gel, masques, gants.

Masques démédicalisés, colorés, ludiques et de luxe, gel parfumé au gingembre, au musc ou à la bergamote. Parmi d’autres labels, « Pour un homme de Caron » propose un « gel parfumé pour mains désinfectant » sous la même présentation fastueuse que les parfums ou eaux de toilette de la gamme. Avec un prix avoisinant. Se désinfecter les mains, quel chic!

Entre deux accalmies, pas seulement à la nuit tombée, l’infection rôde. Certes. Or, la haute couture et le prêt-à-porter récupèrent, transcendent et érotisent les codes hygiéniste et les gestes barrières. On joue sur la «pop culture». Le masque imprimé sur un t-shirt devient l’icône universaliste de la pandémie dévorante comme la figure de Che Guevara a été celle de la révolution universelle dans les années 1960, avant d’être étouffée dans l’œuf.

Corona Style

On décline Éros et Thanatos en des formes provocantes, chatoyantes et séduisantes. On parle maintenant du «Corona style» (pas la bière mexicaine mais le virus insatiable). Il inspire les créateurs et les “performateurs” contemporains qui subliment ou ridiculisent COVID-19.

Corona style gagne aussi l’industrie pornographique dont la consommation en ligne est exponentielle depuis deux ans. Dès l’aube de la pandémie, la «surconsommation de pornographie entraînerait des problèmes érectiles» s’alarme finement un grand quotidien romand qui perpétue le préjugé des seuls adeptes masculins du X.

«New Coronavirus Porn», «Pandemic-porn videos», «Coronavirus vidéo porno», «Pandmia videos porn», «Pandemie Xart Pornos»: l’”X-culture” prolifère dans tous ses états et en toutes ses posture (dé)masquées.

Le code pandémique se glisse progressivement en pornographie. Le geste-barrière, la seringue, le gant hygiéniste et le masque adapté aux intimités d’Éros deviennent les ingrédients obscènes et transgressifs du commerce sexuel en style genré.

Quelle étreinte à travers l’hygiaphone?  La distance des corps virtuellement infectés invite au corps à corps jouissif irrépressible. Le geste-barrière devient le geste qui dénude le derrière.

Il reste à écrire l’anthropologie des cultures en pandémie.  Champ complexe. Celui de l’imaginaire érotique du désir masqué serait le contrepoint résiliant à l’imaginaire dystopique du COVID 19-84. Tout comme le ballOVID-19!

On joue?

 

Gare aux voleurs!

Maurice Leblanc, Arsène Lupin contre Herlock Sholmes, 1906

« Quand il s’approche/On cache les broches/Et les sacoches/Il vide les poches/Sans anicroche. » L’Arsène/ Jacques Dutronc, 1971.

Depuis l’Antiquité, le droit à la propriété qui culmine au XIXe siècle reste le socle moral et économique du monde contemporain. Les multiples facettes du vol y reproduisent l’ordre propriétaire.

Civilisation propriétaire

Voici un livre brillant sur l’histoire du vol, mis sous les auspices d’Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur de la Belle époque créé en 1905 par Maurice Leblanc. Trois parties substantielles autour de la «civilisation», de la «défense» puis des «crises et recompositions» de la propriété. Vers 1980, les statistiques policières en France signalent «un vol toutes les 37 secondes». Toute proportions gardées, la Suisse n’est pas loin. Cette délinquance ordinaire est rattrapée par les hold-ups. Chers au film noir, plutôt urbains, ils se multiplient par 10 de 1968 à 1985 puis reculent.

Depuis toujours, voler est une activité sociale omniprésente. Le vol alimente le discours politique et parfois xénophobe («Gangs roumains») sur l’insécurité matérielle et humaine.

L’État répond par la violence légale à la «demande sociale de sécurité» pour apaiser l’«obsession propriétaire» qui culmine après la Révolution bourgeoise de 1789. Consacrée par le Code pénal de 1810, la qualification du vol est tautologique : «Quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui appartient pas est coupable de vol». Dès lors, les slogans alarmistes contre les crocheteurs, les manipulateurs de rossignols, les cambrioleurs nocturnes ou diurnes, les voleurs occasionnels ou d’habitude, les écumeurs nationaux ou étrangers, les faussaires en col blanc nourrissent l’intarissable discours sécuritaire. Dans notre société consumériste et d’assurance sur les biens et la vie, le voleur incarne l’ennemi public numéro 1 des petits et des grands propriétaires affolés. Il est la figure noire de la morale vertueuse. Celle qui depuis la Bible soude l’argent au labeur honnête.

Pluralité du vol

D’une plume leste, Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne-Université, écrit l’anthropologie culturelle et politique des appropriations illégales. Entre «exploits criminels des bandes organisées» et larcins minuscules qui détériorent la vie quotidienne des populations urbaines souvent les plus modestes, il suit les réactions sociales et politiques que suscite le vol. Souvent de nécessité selon le destin tragique du forçat hugolien Jean Valjean (Les Misérables), le vol est l’envers social de la civilisation propriétaire. En quelque sorte, il en est le corollaire inévitable qui ne pourra jamais disparaître. Depuis toujours, les enfants jouent au «gendarme et au voleur» ! En préférant le rôle du voleur.

Pluralité du vol : il y a mille manières de dérober le bien d’autrui. Grappiller la récolte, voler une poule, chaparder un pain sur l’étal du boulanger, subtiliser de la viande dans un supermarché, arracher un sac à main, voler une voiture, brigander sur le grand chemin, cambrioler un logis, dévaliser un commerce ou un bureau de poste, organiser le casse à main armée d’une banque, assaillir un véhicule blindé de transport d’espèces, pirater un navire : l’activité sociale des voleurs est multiple. Elle nourrit la légitime-défense, mobilise la police, inspire les fabricants de serrures, stimule l’industrie des systèmes de sécurité et enrichit les assurances. Le vol est le secteur gris et très rentable de l’économie capitaliste.

Les archives du vol

Ce livre original est fascinant. Au plus près des archives, il croise la matérialité des butins recelés ou des objets pillés en temps de paix ou de guerre ainsi que la culture sécuritaire des portes, des verrous, des chaînes de sécurité, des serrures et de la vidéo-surveillance qui tentent de prévenir matériellement le vol. Étatique ou privée, investigatrice ou brutale, l’activité policière oscille entre le recueil de la plainte victimaire, la poursuite des habiles malandrins et la quête scientifique des indices matériels ou des traces d’ADN sur les lieux de l’effraction plus ou moins bien assurés.

La vidéo-surveillance privée et publique se vend comme la panacée du vol. Voir pour prévoir…souvent en vain!

Menaces et police du vol, protection privée, lieux exposés à l’effraction, autodéfense des «voisins vigilants», mise en garde publique: l’histoire sociale du vol dessine ses «présences» constantes dans la civilisation propriétaire dont la morale commune repose sur le septième commandement («Tu ne voleras pas!»). La «propriété c’est le vol», certes ! Le célèbre slogan anarchiste de Joseph Proudhon montre que le désordre des voleurs renforce l’«ordre propriétaire». La causalité du vol y réside. Sa reproduction sécuritaire est socialement garantie par le vol. Inséparables gendarmes et voleurs!

Un beau livre à ne pas manquer!

Arnaud-Dominique Houte, Propriété défendue. La société française à l’épreuve du vol, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 2021, 379 p.

 

Richard Fleischer, Armored Car Robbery, 1950

https://www.youtube.com/watch?v=nSfAN79Pmi8

 

Pandémie: résurgence de la haine

Michel Porret: “Effroi urbain” (Saint-Julien en Genevois, samedi 5 septembre 2021).

Comme l’écrit en 1978 l’historien du sentiment religieux Jean Delumeau dans La Peur en Occident, dès la fin du Moyen âge, la «cité est assiégée». S’y réitèrent «à intervalles plus ou moins rapprochés, des épisodes de panique collective, notamment lorsqu’une épidémie s’abattait sur une ville ou une région» (p.98). Après les mesures sanitaires étatiques du premier «confinement» (quarantaine domiciliaire) imposé un peu partout en Europe entre mars 2019 et mai 2020 contre la pandémie de la Covid-19, nous vivons méfiants, inquiets, apeurés et alarmés. La cité est assiégée, comme le rappellent les nouvelles mesures sanitaires édictées vendredi 8 septembre 2021 par le Conseil fédéral, pour application dès le 13 septembre.

https://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19: «l’emploi du féminin serait préférable; il n’est peut-être pas trop tard pour redonner à cet acronyme le genre qui devrait être le sien».

Anthropologie de l’effroi

Masques, gestes barrières, désinfection quotidienne, écart corporel, dépistage manuel et automatisé par température: la nouvelle culture sanitaire augmente l’intolérance sensible au morbide, pour paraphraser Alain Corbin. Elle nous transforme en acteurs improvisés d’une histoire sociale et planétaire de la peur qu’accélère la médiatisation continuelle et irréfléchie de la forte mortalité due à la Covid-19, dont la courbe saisonnière oscille entre embellie et rechute. Cette anthropologie de l’effroi culmine avec les rituels du deuil escamoté qui marque le temps des catastrophes humaines, des épidémies aux guerres selon Alessandro Pastore. Peut-on oublier l’étreinte de la mort collective, les convois militaires funéraires et les inhumations solitaires en vrac à Bergame, épicentre pandémique en Italie?

La démocratie pandémique

Le régime d’«exception ordinaire», mis aux libertés individuelles et collectives, mène-t-il à la «démocratie en pandémie»? Peut-on associer ces deux termes? Le «Lock down» sanitaire, selon Xavier Tabet, est un moment politique inédit par son ampleur où le droit à la vie est ancré dans la biopolitique au profit de la majorité mais avec des risques liberticides. Comment l’État de droit va-t-il ajuster durablement le paramètre politique de la démocratie pandémique? À moyen terme, dans le pire des mondes possibles, entre macro-économie et discipline sociale, la «gouvernance de la peur» peut certainement rapprocher les États libéraux et autoritaires, comme parfois les guerres l’ont fait. Est-elle probable cette nouvelle alliance sanitaire du régime d’exception pour miner l’offensive pathologique de Covid-19? En Chine comme aux U.S.A., les lieux publics réservés aux personnes doublement vaccinées se multiplient. À New York, de nombreux commerces affichent «No mask. No Entry».

Mal pandémique, mal moral

Au risque contagieux, que depuis 6 mois endiguent les campagnes vaccinales sur fond de rivalités scientifiques et d’enjeux économiques colossaux entre trusts pharmaceutiques, suit la crainte anti-vaccin. L’auto-défense des «antivax» et des «anti-passes» dérive en refus «libertaire». Une minorité politiquement hétéroclite conteste l’État providence sanitaire. Le vaccin et le «passe sanitaire» symbolisent la tyrannie hygiénique. «Ma liberté » — dit-on— est «incompatible avec votre politique préventive». À bas la dictature sanitaire!

Dans ce contexte de délabrement moral et social, un problème crucial noircit l’horizon : le mal pandémique réveille le mal moral. Le libertarisme anti-sanitaire devient antisémite. En «retournant les stigmates» du mal, il brouille sciemment la mémoire collective du mal. «Non au passe nazitaire; Prochaine étape: rafle des non vaccinés» : sous de tels slogans, en France, mais aussi en Suisse et ailleurs, la mobilisation graduelle «anti-passes et anti-vaccins» a des relents nauséabonds. Numéros tatoués sur les avant-bras de manifestants qui arborent une étoile jaune, étoile de David peinte sur la façade d’un centre de vaccination (Neuillé-Pont-Pierre, Indre-et-Loire), huée contre les «empoisonneurs juifs» : l’hostilité anti-sanitaire emprunte le symbolisme concentrationnaire de l’antisémitisme nazi entre 1939 et 1945.

Résurgence de la haine

Ce «phénomène viral» canalise et attise la résurgence de la «haine antijuifs» (rancune confuse contre les «institutions de l’ordre établi»; haine trouble des élites, haine jalouse du cosmopolitisme). Selon Tal Bruttmann, remarquable historien de la Shoah, nous assistons sous la pandémie à l’inquiétante et décomplexée «jonction entre l’antisémitisme primaire de ceux qui pensent que le vaccin a été inventé par les juifs pour détruire les autres, et l’antisémitisme plus politique de ceux qui disent que les juifs contrôlent les médias, le pouvoir» (Le Monde, 19 août 2021). Dès l’aube de la pandémie, toujours complotistes, toujours marquées par les rumeurs invraisemblables, les démesurées «accusations à relents antisémites» sur les réseaux sociaux (Europe, Russie, États-Unis) renouent avec l’imaginaire criminel des «allégations d’empoisonnement» qui ont culminé au Moyen âge.

Cette constante de l’antisémitisme chrétien et politique né avec peste noire (mi-XIVe siècle), comme l’a montré le grand historien italien de la chasse aux sorcières Carlo Ginzburg, peut se banaliser dans le durcissement de la démocratie sanitaire. Or, il y a pire.

En comparant la politique sanitaire de l’État providence aux rafles antijuives et le président Macron ou le Conseil fédéral à Hitler et à l’État totalitaire, la mouvance antisémite des antivax et des anti-passes relativise la «barbarie nazie». Les droites nationalistes et extrêmes  hostiles à l’État libéral et à la culture de l’État providence trouvent leur compte dans la chimère pseudo libertaire.

La pandémie de la Covid-19 pose ainsi un double défi démocratique, complexe à résoudre, impératif pour l’avenir de nos enfants: sortir de la gouvernance de la peur en plaçant sans concessions autoritaires le droit à la vie sous le régime de l’État de droit; combattre le renversement des stigmates qui relativise et réactive le mal moral toujours assoupi. Un gros chantier pour abattre la populisme sanitaire et ses démons pestilentiels, spectres hideux d’un autre temps!

Lectures utiles:

Gastone Breccia, Andrea Frediani, Epidemie e Guerre che hanno cambiato il corso della storia,  Newton Compon, 2020;  Cécile Chambraud, Louise Couvelaire, « Mobilisations anti-passe sanitaire : l’antisémitisme d’extrême droite resurgit », Le Monde 19.08. 2021 (p. 8-9); Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social 18e-19e siècles,  Aubier, 1982; Jean Delumeau, La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles). Une cité assiégée, Paris, Fayard, 1978; Carlo Ginzburg, Le Sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1992; Marino Niola, « Perché oggi è cosi eguale a ieri », La Republica, Robinson, 243, 31.07.2021 (p. 4-5); Alessandro Pastore, Crimine e giustizia in tempo di peste nell’Europa moderna, Roma-Bari, Laterza, 1991; Corey Robin, La Peur, histoire d’une idée politique, Armand Colin, 2006; Barbara Stiegler, De la Démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation,  Tracts Gallimard (23), janvier 2021; Xavier Tabet, Lockdown. Diritto alla vita e biopolitica, s.l., Ronziani numeri, 2021.

Rappel : quelques offensives pandémiques

Peste d’Athènes : 430-426 av. J.C.
Peste antonine : 65-180
Peste justinienne : 542
Peste noire : 1347-1350
Peste d’Arles : 1579-1581
Peste de Londres : 1592-1593
Peste espagnole : 1596-1602
Peste italienne : 1629-1631
Grande peste de Naples. 1656
Grande peste de Séville : 1647-1652
Grande peste de Londres : 1665-1666
Grande peste de Vienne : 1679
Grande épidémie de variole en Islande : 1707-1709
Épidémie de peste de la Grande guerre du nord (Danemark, Suède) : 1710-1712
Peste de Marseille : 1720-1722
Grande peste des Balkans : 1738
Peste de Russie : 1770-1772
Peste de Perse : 1772-1773
Variole des Indiens des plaines : 1780-1782
Fièvre jaune des États-Unis : 1793-1798
Épidémie ottomane : 1812-1819
Première pandémie de choléra :1817-1824 (Afrique orientale, Asie mineure, Extrême-Orient)
Deuxième pandémie de choléra : 1829-1851 (Asie, Europe, U.S.A.)
Variole des grandes plaines (USA) : 1837-1838
Troisième pandémie de choléra : 1846-1860 (Monde)
Peste de Chine : 1855-1945 (Monde)
Quatrième pandémie de choléra : 1863-1875 (Europe, Afrique du Nord, Amérique du Sud)
Cinquième pandémie de choléra : 1881-1896 (Inde, Europe, Afrique)
Grippe russe : 1889-1990 (Monde)
Sixième pandémie de choléra : 1899-1923 (Europe, Asie, Afrique)
Grippe espagnole : 1918-1920 (Monde) : 50 à 100 millions de †
Grippe asiatique : 1957-1958 (Monde) : 1 à 4 millions de †
Septième pandémie de choléra : 1961-présent (Monde)
Grippe de Hong-Kong : 1968-1969 (Monde) : 1 à 4 millions de †
Grippe russe : 1977 (Monde)
SIDA (1920) : 1980-présent (Monde) : 32 millions de †
Grippe A (H1N1) : 2009-2010 (Monde)
Ebola : 2013, 2018 (Afrique de l’Ouest ;République/Congo)

LDM 76

Poésie du monde: je suis troublé, mais je ne sais pas pourquoi

 

«L’Afrique est ensablée, l’Europe est inondée»: Lars Von Trier, Element of Crime (1984)

Covid: première vague pandémique

Covid: seconde vague pandémique

Covid: troisième vague pandémique

Planète affolée: émissions de Co2 en pleine vigueur

Amérique du Nord, Canada: dôme de chaleur

Afrique : «Se dirige-t-on vers une catastrophe au Tigré?»

 

«Canicule en Australie, confinement à Hong Kong, ambulances au Portugal.»

«La température mondiale continue d’augmenter: l’été 2021, marqué par des incendies violents gigantesques, des températures records et des inondations, s’annonce comme le plus chaud jamais enregistré.»

On s’en jette un petit vite fait?

Allemagne, Belgique, Chine : destruction de masse par inondation

Brésil: déforestation

Californie: calcination

Méditerranée: combustion

Grèce: inflammation

Turquie: ignition

«Une vague de chaleur provoque un épisode de fonte « massive » des glaces au Groenland»

«Les SUV, deuxième cause du réchauffement climatique en France, selon WWF (40% des immatriculations)»

Irak : 52 degrés Celsius en Enfer (politique)

Migrants : déracinement suicidaire et embarquements naufrageurs sur rafiots de fortune

«Plus de 700 migrants secourus durant le week-end en Méditerranée»

«Les corps de 25 migrants retrouvés au large du Yémen»

 

Chine: répression kafkaïenne et contrôle social futuriste

Russie: canicule autoritaire

Europe: délire anti-vaccinal, peste antisémite, frémissements fascistes

Palestine: le statu quo! Quoi d’autre?

Afghanistan… à suivre!

On s’en jette un petit vite fait?

Poésie du monde global ou pesée globale du monde?

«Peine de mort : 88% des exécutions commises en Égypte, Iran, Irak et Arabie saoudite.»

«Amazon a dégagé 7,8 milliards de dollars (6,56 milliards d’euros) de bénéfice net au deuxième trimestre, 48% de plus qu’il y a un an.»

«Plus de 56 milliards de bénéfices: Apple, Google et Microsoft avalent le monde.»

«Le chiffre d’affaires des drogues dans le monde est estimé à 243 milliards d’euros.»

«L’ONG Oxfam alerte avec un nouveau rapport : la faim a de nouveau beaucoup progressé dans le monde. Elle tuait « habituellement » six personnes à la minute et elle menace dorénavant onze personnes à la minute, nettement plus que la Covid-19, sept personnes à la minute…»

On s’en jette un petit vite fait?

Covid : l’objectif de la 4e vague sera atteint en automne!

«Le variant Delta à l’assaut du monde arabe.»

«Selon les projections de l’Institut Pasteur, 50.000 enfants et adolescents pourraient être infectés chaque jour à partir de septembre

«Papa…le monde sera comment quand je serai plus grand?»/« Meilleur, moins crépusculaire. Plus fraternel. Il ne faut pas avoir peur! Mais les adultes doivent cesser de mentir devant l’accalmie qui s’en va!»

On s’en jette un petit vite fait?/Ouais, où t’as parqué ton SUV?

 

Joan Baez – I’m Troubled And I Don’t Know Why (BBC Television Theatre, London – June 5, 1965):

https://www.youtube.com/watch?v=RD3_A9TYggQ

L’équipée

Le train se penche à la portière/de ses propres wagons/il se regarde tout prospère/heureux comme un dragon/[…], Raymond Queneau, « Chance », Battre la campagne, Gallimard, 1968 (p. 9).

Le Petit Vingtième, jeudi 22 mai 1930, le dilemme du globe-trotteur. ©Hergé/Moulinsart, 2021.

Au pivot de l’été, d’une vague pandémique qui s’écarte à l’une qui monte peut-être en vigueur, le temps de souffler est-il venu?

Souffler au loin : battre la campagne, courir les rues, fendre les flots?

Certains ne voyagent pas. D’autres, plus insouciants, plus privilégiés, à tout prix, insatiables, recommencent la péripétie lilliputienne du voyage touristique.

Quelques gerfauts métalliques lacèrent à nouveau les nues apaisées ou les dômes de chaleur.

Le bruit et la vitesse percutent les rubans asphaltés entre le monde d’avant et celui où s’engouffre le temps présent.

Quels itinéraires?

Quels itinéraires automobiles, ferroviaires, maritimes ou pédestres doit on suivre pour sillonner le présent incertain d’avenir?

Pérégriner sur le littoral ou affronter les massifs?

Tutoyer l’insularité aux aubes poignantes?

Rester en terme ferme ? Pourquoi pas ! Gagner l’eau vive? Belle idée !

Le désir de rivage peur escorter l’appétence sylvestre.

Souffler.

Journal de bord

Étendue ou minuscule, toute odyssée est un intime journal de route. Souvent bricolé dans la planification croissante du déplacement touristique.

Le réel s’y confronte vite à l’imaginaire allochtone. L’attrait de mouvement éprouve les corps et les âmes.

Souffler et faire le point.

S’y ajoute le temps du dialogue livresque.

Dialoguer

Par exemple, avec Équipée. Voyage au Pays du Réel de Victor Segalen (1878-1910). Médecin de marine, ethnographe, archéologue, globe-trotteur et  voyageur en Océanie et en Chine, où il trouve l’inspiration poétique et confronte sur le terrain l’imaginaire voyageur et la réalité paysagère ou urbaine, Segalen publie en outre Stèles (1912 ; 1914) et René Leys, cette fascinante intrigue « simili-policière de la vie pékinoise » (1922).

Éblouissant ouvrage posthume paru en 1929, chronique de l’intimité qu’altère l’exotisme, Équipée sacre et poétise le devoir humain de la marche. On y lit que l’imaginaire, préliminaire de l’aventure, est tout ce qui survit à l’aventure du voyage.

L’imaginaire de la mémoire.

Une inoubliable page littéraire, parfois philosophique, parfois initiatrice, pour investir le temps mobile de l’été afin de penser nos pérégrinations d’étape en étape dans l’expérience du petit déracinement. Pourtant:

Ce n’est point au hasard que doit se dessiner le voyage. À toute expérience humaine il faut un bon tremplin terrestre. Un logique itinéraire, est exigé, afin de partir, non pas à l’aventure, mais vers de belles aventures. Je devrai surtout me garder de l’incessante rumination du problème posé : le bon marcheur va son train sans s’interroger à chaque pas sa semelle. […] Mais n’être dupe ni du voyage, ni du pays, ni du quotidien pittoresque, ni de soi! La mise en route et les gestes et les cris au départ, à l’avancée, les porteurs, les chevaux, les mules et les chars, les jonques pansues sur les fleuves […] auront moins pour but de me porter vers le but que de faire incessamment éclater ce débat, doute fervent et pénétrant qui […] se propose : l’Imaginaire déchoit-il ou se renforce-t-il quand on le confronter au Réel?

Équipée : la jouissance de l’effort dans les pas recommencés qui forment le voyage comme le retour éternel vers notre humanité. Viser l’épuisement pour achever l’exploration de soi-même : une thématique vacancière dans l’équipée planifiée?

À creuser.

Victor Segalen, Équipée. Voyage au Pays du Réel, Paris, Gallimard, 1983 (Coll. L’Imaginaire). (https://ebooks-bnr.com/segalen-victor-equipee-pekin-aux-marches-thibetaines/)

 

La ligne de mire reprendra début août.

Qui a peur de l’Homme noir ?

 

Arsène Doyon-Porret, “L’Homme noir”, mai 2021, crayon noir sur papier.

«A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles […] A, noir corset velu de mouches éclatantes/Qui bombinent autour des puanteurs cruelles […]», Arthur Rimbaud, « Voyelles », (1872, 73 ; 1883).

à Youri

On le sait. Mais on se tait. Un nouveau spectre hante le monde contemporain, où s’élargit la fracture socio-culturelle entre les démunis et les nantis : la police de la pensée. Celle dont l’immense écrivaine suédoise Karin Boye et son confrère anglais George Orwell ont écrit l’anthropologie politique, respectivement dans La Kallocaïne (1940) et 1984 (1949).

Croisade puritaine

Cette Sainte-alliance du manichéisme endosse maintenant l’accoutrement rapiécé du «progressisme» pour un nouveau contrat naturaliste qui garantirait l’égalité angélique en déconstruisant les habitudes et les couches culturelles soi-disant favorables à l’oppression des un(e) et des autres. Cet imaginaire tenace trouve des relais militants, légalistes mais aussi opportunistes dans les institutions privées et publiques. L’école et l’université, places démocratiques de l’apprentissage des savoirs et de la recherche fondamentale, sont visées par le raid puritain.

Assignées du côté de la culpabilité, sommées de revisiter le passé au nom du présentisme moral, les institutions piétinent sur la planche glissante de la police de la pensé et du révisionnisme: rebaptiser les rues, déboulonner les statues, débroussailler les bibliothèques, transformer le langage millénaire au risque de l’incommunicabilité, relativiser la pensée, briser l’historicité des mots et des choses, effriter les traditions. Inventaire infini à la Prévert, la poétique en moins.

Les effets latéraux de la croisade puritaine peuvent atteindre le burlesque digne des Marx Brothers, le génie créatif et subversif en moins

Croque-mitaine

Sur le préau des écoles, depuis longtemps les enfants jouent à «Qui a peur de l’Homme noir». Un jeu enfantin d’habileté, de stratégie, de poursuite, de rôle. À la fin du XVIIIe siècle, ses règles sont déjà figées.

Trois champs divisent le terrain de jeu : un central (A) avec l’«Homme noir», deux latéraux (B, C), où se placent les joueurs. Au cri initial de «Qui a peur de l’Homme noir?», les joueurs répondent «Personne!» S’ensuit une course-poursuite effrénée entre les joueurs à travers les trois camps. Les prisonniers de l’Homme noir deviennent ses alliés pour saisir les joueurs encore libres. Au terme de la poursuite, les adversaires occupent les camps opposés par rapport au début de la partie. À nouveau l’Homme noir crie «Avez-vous peur de l’Homme noir?» Les joueurs encore libres hurlent : «Non!» Une nouvelle traque s’ouvre: l’Homme noir et ses partisans-prisonniers s’unissent contre ceux qui les défient encore. Le jeu s’arrête lorsque tous les acteurs ont été happés. Le dernier joueur toujours libre, soit le plus brave de tous, le plus méritant, le plus chanceux, devient l’Homme noir de la partie suivante. Passage de témoin.

Vraisemblablement né en Allemagne et en Autriche durant la pandémie de la peste noire au XIVe siècle, ce jeu renvoie à la figure millénaire du croque-mitaine, soit la mort qu’incarne l’Homme noir dans un imaginaire des ténèbres propre à notre civilisation depuis les Grecs au moins.

Vacarme, agitation, fou-rire: aux récréations scolaires, les enfants adorent ce jeu de rôle. La course poursuite illustre la manière dont les vivants luttent contre la mort qui un jour rattrape la vie. Anthropologiquement, le jeu collectif de l’Homme noir est un simulacre de cette épreuve. Empli de vertige, il masque la peur, valide la témérité, libère l’imaginaire de l’effroi. Est-ce seulement le hasard qui fait triompher l’Homme noir? Comment y échapper? Peut-on y échapper? Pourquoi vouloir être une fois ou l’autre l’Homme noir, cette figure ambivalente de la mort dans le jeu de la vie?

L’Homme vert

Retour tragique du préau:

-Papa! On n’a plus le droit de dire Qui a peur de l’Homme noir, car c’est raciste! On doit dire Qui a peur de l’Homme vert!

-Comment ça L’Homme vert? Mais cela discrimine les Martiens! Rappelle-toi du film Mars attaque !

-Papa, c’est raciste de dire Qui a peur de l’Homme noir?

-Mais non, les sociétés humaines ont souvent associé le noir à la peur et à la mort. Pourquoi? Il est malaisé de voir clair dans les ténèbres, d’où jaillit l’effroi face à l’invisible! Rappelle-toi de Tintin qui pénètre avec appréhension la caverne obscure du yéti. Dans la mythologie grecque, le fleuve Styx sépare la lumière du jour (vie) de l’obscurité de l’enfer (mort). Dans d’autres civilisations, c’est le blanc qui peut signifier la mort voire l’effroi. Les spécialistes disent que l’Homme noir est une créature «nyctomorphe»! Une créature étrange qui prend simplement la forme et la teinte de la nuit. Alors!

-Alors, papa on fait quoi?

-Eh bien…. Les couleurs n’ont rien à voir avec les races qui n’existent pas. Ceux qui lient les deux choses pour hiérarchiser les couleurs de peau sont racistes. Il faut expliquer cela aux potes! D’ailleurs, la couleur verte est chargée du sens social de l’infamie voire de la naïveté. Continuez de jouer ensemble à Qui a peur de l’Homme noir? Comme d’autres créatures de la nuit, loup-garou, ogre ou vampire, le croque-mitaine est une très vieille figure. Dans notre culture, dans notre imaginaire, dans notre histoire, elle s’apparente à l’image du diable qui soude la peur ou le mal à la destinée humaine. Le jeu de Qui a peur de l’Homme noir? fait justement dépasser l’effroi diabolique lié aux ténèbres et au mal, tout en rappelant que le vie est une course-poursuite. Les êtres humains, dont la peau est naturellement noire, n’ont rien à voir avec cette affaire ludique!

Le jeu Qui a peur de l’Homme noir est-il condamné à disparaître? Né au temps létal de la pandémie bubonique, va-t-il agoniser au temps du politiquement-correct sous l’appellation loufoque de Qui a peur de l’Homme vert? Sans trahir l’éthique de la fraternité humaine, aux antipodes d’une quelconque idéologie raciale (ou raciste) qui exprime toujours un rapport de domination politique et économique, symbolisant la balance entre la vie et la mort, son ludisme pédagogique restitue l’épaisseur anthropologique et la complexité culturelles dont nous sommes heureusement pétris. C’est cela qu’il importe de transmettre aux enfants en ne gommant surtout pas les héritages du passé, mais en leur montrant, en croisant les lectures, les films et les expériences sociales, les vrais enjeux de la fabrique sociale des inégalités qui ne résident pas dans l’intitulé d’un jeu ancestral. N’en déplaise au néo-puritanisme.

-Dis papa, dans la bibliothèque, ce gros livre Le Rouge et le noir, il n’est donc pas raciste!

 

Toujours fondamental : Roger Caillois, Les Jeux et les hommes (Le masque et le vertige), Paris, Gallimard, 1958 (nombreuses rééditions) ; Auguste Omont: « L’homme noir » in: Les jeux de l’enfance à l’école et dans la famille, Paris, Librairie Classique Internationale Fouraut, 1894.

 

Je zoome. Tu zoomes. Il ou elle zoome. Nous zoomons. Vous zoomez. Ils ou elles zooment Sergio Leone zoome !

 

 

Sergio Leone, Il buono, il brutto, il cattivo, Italie, 1966, 175 min., © PEA. Zooms: « duel final » à trois.

Avec la pandémie COVID19 (et autres variables virales), zoomer, verbe intransitif du 1er groupe conjugué avec l’auxiliaire avoir, désigne la bureaucratie planétaire des vidéoconférences insaturées au moyen de logiciels dédiés dans les établissements d’enseignement obligatoires, les universités et les hautes-écoles, les administrations publiques ou privées ainsi que dans les entreprises.

Zoomer instaure en temps réel la communication et la discussion entre des personnes physiquement éloignées, car bien souvent mises en quarantaine chez eux (« confinement »). Mais aussi pour leur contrôle que les zoomers, en fait, savent de mieux en mieux déjouer.

Le «distanciel» (pour relations sociales dans la distance) remplace le «présentiel» (pour relations sociales en chair et en os). Depuis 18 mois environ, ce nouveau mode de sociabilité virtuelle dans l’éloignement se banalise.

«Une fois les choses redevenues normales», comme le dit souvent mon aimable facteur sous le masque qui l’étouffe, le vie en zoom va-t-elle se pérenniser?

D’un point de vue pragmatique et utilitaire, beaucoup de choses militent pour ancrer durablement le zoonage (néologisme) dans l’économie et le contrôle social: gain temporel (donc financier), autorité, technocratie, flexibilité, mondialisation des normes bureaucratiques, discipline individuelle, ordre collectif.

Zoom pour un ! Tous pour Zoom!

Or, ce zoom-là, on ne l’aime guère. On s’y habitue car il n’est que la prothèse obligatoire et virtuelle de la vie sociale. Sa modernité que certains exaltent nous étouffe.

Ce zoom-là usurpe la place d’un autre!

Celui qui fait rêver. Celui de la grande aventure.

Dans le langage visuel (photographique puis filmique), zoomer signifie photographier ou filmer en opérant un gros plan (focalisation) au moyen d’un appareil spécifique ou d’une mécanique particulière de prises de vue («zoom»).

Zoomer : isoler et amplifier un détail. Le grossir. Lui donner un sens saillant. L’amplification visuelle réverbère le gros plan d’un objet, d’un visage, d’un corps, d’un lieu.

Le bon, la brute et le truand (1966) : en conclusion de son chef d’œuvre sur la «mystique du colt», Sergio Leone multiplie et accélère les zooms sur les protagonistes du duel (triel) suprême. Entre éclat solaire, sonorité des cuivres, croassements de corbeaux et ombre de la mort qui va happer l’un d’eux dans le cercle sépulcral des tombes environnantes, les zooms répétés scandent la vigilance, la ruse et la bravoure (ultime) des duellistes.

Une des plus belles scènes de toute l’histoire du cinéma après 1945.

Visages burinés, yeux méfiants, fatalistes ou sarcastiques, paupières agitées, ceinture lourde de munition, main prête à saisir la crosse du colt: zooms en chaîne, la mort est en marche dans le temps suspendu.

Zooms enchaînés comme des clignement d’yeux.

Le zoom accroît la tension et annonce le dénouement du feu pour Sentenza (Lee Van Cleef). Il est mis en tombe par les deux balles consécutives du cynique Biondo (Clint Eastwood) qui a pris soin de vider nuitamment le colt du troisième larron (Tuco Ramirez).

Au zoom, suit le plan général sur les survivants du duel à trois. Le retour au plan large suspend pour un temps le face à face mortel.

Face à face virtuel.

Le zoom accentue l’isolement dans la dureté pandémique qui semble aujourd’hui marquer le pas. Le dispositif visuel grossit les traits du visage mis en ligne virtuelle. Pour atténuer l’incursion panopticale dans leur univers domestique, maints zoomers changent l’écran en fond noir ou en photographie exotique.

D’autres mettent leur cravate pour être présentable. D’autres encore, leur chapeau à fleur voire leur voilette.

Genèses de fiction: ouvrir zoom, agir en zoomers, cadrer, fermer, enregistrer.

Western solaire de Sergio Leone: splendeur du zoom filmique, le desperado meurt dans un combat homérique. Les murailles de Troie sont remplacées par les rangées de pierres tombales.

Quotidienneté des gestes barrières: grisaille du zoom hygiéniste, la sociabilité agonise dans la trivialité de la désincarnation.

On s’y habitue? Pas de résignation!

Être desperado ou ne pas être socialisé dans la virtualité? Telle est la question.

A quand le retour au plan large?

 

Il Buono, Il Brutto e il Cattivo: colonne sonore

https://www.youtube.com/watch?v=d6RL67BMtiM

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