Patrouille militaire

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Patrouille : ronde faite par une petite troupe pour la sûreté et la tranquillité d’une ville, d’une place de guerre ou d’un camp. On nomme aussi patrouille la petite troupe qui fait la ronde. Encyclopédie méthodique. Art militaire, III, Paris, 1787, p. 313.

Depuis peu, en Europe, la configuration et la vie urbaines changent lentement mais inévitablement. Se modifie aussi l’usage social de la ville dans son hyper-centre. Après les tueries en masse par armes létales, explosifs, voitures-béliers ou poids lourds dans plusieurs capitales d’Europe, nous vivons avec les stigmates de la terreur aveugle et la peur de la récidive des tueurs en série. Pourtant, à sillonner ces jours-ci les quartiers festifs de Paris, les terrasses sont noires de monde.

719 jours

Paris comme Bruxelles ou Londres mais pas Berlin installent le régime sécuritaire des patrouilles militaires. Parfois au nom de l’État d’urgence que la France a instauré il y a maintenant 719 jours entre unanimité ou controverse politiques et juridiques en ce qui concerne l’impact dissuasif de Vigipirate sur le terrorisme.

Tout événement public d’envergure légitime l’imposante manifestation de la puissance policière et militaire sur terre et dans les airs — comme on l’a vu du 29 septembre au 1er octobre à Genève avec la visite des deux Géantes. En sortant de la gare, le visiteur buttait sur le dispositif sécuritaire digne d’une ville déjà frappée par un ignoble attentat. Bienvenu principe de précaution légitime, exercice de répétition policière en taille réelle ou discutable état d’urgence politisé ?

Fusil d’assaut en bandoulière et ninjas

Au cœur du dispositif sécuritaire de la ville vulnérable, circule la patrouille militaire. Trois ou quatre hommes jeunes en treillis de combat,  béret sur la tête et fusil d’assaut en bandoulière ou brandi en position de feu vers le sol. Sous l’autorité d’un officier, détendus ou nerveux, ils déambulent à pas mesurés parmi la multitude. Parfois, la patrouille sécuritaire circule à grande vitesse. Précédée d’une horde de motard policiers sirènes hurlantes et sifflets stridents, une patrouille de ninjas masqués et embarqués dans des camionnettes banalisées fend l’encombrement automobile aux heures de pointe, comme on l’observe ces jours-ci au cœur du quartier latin de Paris.

Points stratégiques

Longtemps déployée dans les villes occupées ou les espaces militarisés (caserne, bases aérienne ou navale, dépôt et arsenal), la patrouille militaire gagne du terrain dans la société civile en paix. Peu présente dans les quartiers populaires, la patrouille militaire maille la ville aux points stratégiques et de prestige comme les gares, les bâtiments officiels, les hôtels et boutiques de luxe, les banques et les aéroports.

Ossature sécuritaire

L’ossature sécuritaire de la ville patrouillée se prolonge avec les chicanes préventives que sont les barrières filtrantes, les cubes de ciment, les fouilles de sacs et aussi depuis quelque temps à Paris la segmentation en plusieurs tronçons éloignés des queues humaines à l’entrée des boîtes de nuit ou des musées. Maints lieux échappent à l’emprise mobile de la patrouille militaire, notamment les passages transversaux entre deux artères dans les immeubles du XIXe siècle ou encore les embouteillages néo-libéraux qui asphyxient les existences et les villes.

Certains estiment que nous avons le privilège discutable d’assister à la genèse lente d’une démocratie de la garnison. Notamment dans les régimes politiques où l’institution militaire pèse depuis longtemps sur les institutions civiles.

État de drone

De la démocratie libérale du XIXe siècle à la démocratie sociale-démocrate contemporaine, nos sociétés vont-elles muer vers la démocratie militarisée d’un État de droit que surveillent  les drones en tous leurs états ? Gouverner par la peur ! Lutter contre la nébuleuse terroriste qui modifie rapidement les modes opératoires de l’attaque imprévue semble constituer aujourd’hui la modalité inédite de la gouvernance et du pouvoir politique. Le Léviathan civil devient-il le Léviathan en treillis vert de gris ?

Justice vulnérable

Quoique qu’il en soit, le terrorisme freine durablement la démocratie des droits de l’homme. Sans le « Patriot Act », le régime autoritaire du président Donald Trump serait-il maintenant en place ? L’État sécuritaire — que publicise la patrouille militaire — renverserait durablement l’ordre démocratique. La justice serait assujettie aux impératifs sécuritaires du gouvernement pas la peur. Les sentinelles inédites de la démocratie sont les militaires en patrouille. Fusils en mai pour l’auto-défense politique face à l’imprévisibilité terroriste (massacre de cyclistes, sud de Manhattan, 31 octobre).

 

 

A lire: Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013; Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, octobre 2017.

Encore en bagnole?

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En 1954, le cinéaste du fantastique social Georges Franju signe son étonnant court-métrage Les Poussières. Après avoir notamment évoqué la souffrance animale aux abattoirs de la Villette avec le crépusculaire court-métrage Le sang des bêtes (1949) qui donne sens au débat contemporain sur le même sujet, Les Poussières est un film qui montre l’impact pathologique et morbide des poussières industrielles en milieu urbain. De manière invisible et insidieuse, sans relâche, de nuit comme de jour, les déchets microscopiques s’infiltrent partout – corps humains et animaux, immeubles,  eau, aliments. L’anomie urbaine est moins criminelle que respiratoire. Suffoquer : tel est le risque majeur de la mort urbaine !

Particules fines

Ce chef d’œuvre d’anticipation visuelle en noir et blanc sur la pollution industrielle trouve aujourd’hui une singulière résonance dans les envahissantes nuisances automobiles en milieu urbain. Un peu partout en Europe, les récents et répétés pics de pollution suscitent l’inquiétude sociale. Les particules fines déterminent des politiques de timide limitation du trafic automobile par alternance des plaques minéralogiques paires et impaires. On respire ! Avec un fort relais médiatique, le discours officiel à Genève ne cessait de prétendre que le niveau des particules fines restait au dessous du niveau alarmant ! Il fallait se rendre au-delà de la vallée de l’Arve pour commencer à étouffer!

Puissance mécanique et individualisme

La voiture reste associée à la subjectivité sociale de la liberté même si le fluide de la mobilité se grippe progressivement comme le montre aux heures de pointe  la saturation des bretelles de contournement et des autoroutes. Avec la dépendance collective toujours plus forte envers la voiture comme signe de distinction sociale et de puissance mécanique qui décuple l’individualisme, la continuelle suffocation est inexorable. Tout autour de la planète, maintes mégalopoles comme New Dehli ou Mexico sont aujourd’hui des cités asphyxiées par le CO2 pour paraphraser le terrifiant roman dystopique à l’accent voltairien du Français Régis Messac (La cité des asphyxiés, 1937).

De fait, au-delà du discours circonstanciel sur la “prévention” des risques de la pollution automobile qui menace la santé de tous (notamment les enfants et les personnes plus âgées), l’asphyxie collective est politiquement tolérée et surtout collectivement entretenue. L’individualisme et l’aveuglement des mange-bitume y contribuent largement. À petite ou grande vitesse, obligeant souvent les enfants à rester terrés dans les salles de classe à l’heure de la récréation pour échapper aux particules de la suffocation programmée, la bagnole conditionne la politique officielle des mobilités sociales soucieuses de ne pas heurter le consensus voiturier basé sur la “liberté” de chacun-e. En son flux incessant nocturne et diurne, sous-occupée en milieu urbain mais sur-équipée en termes puissance inutile, la voiture provoque l’inconfort locatif et les pathologies respiratoires de celles et de ceux qui vivent le long des corridors autoroutiers exposés aux poussières invisibles. Même dans sa forme évolutive (automobile propre), la voiture reste la maîtresse absolue de l’espace urbain et des usages sociaux du micro-déplacement.

L’hégémonie des mange-bitume

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J. Lob, J. Bielsa, Les mange-bitume, © Dargaud.

 L’hégémonie automobile est  particulièrement effarante à Genève : la cité devient la miniature de l’irrécupérable encombrement urbain avec son faisceau de particules suffocantes. Tout autour de la rade, le long des axes de pénétration urbaine où les façades sont noircies par les vestiges indélébiles de la pollution voiturière : les corridors automobiles sont maintenant de cauchemardesques flux à circulation quasi continuelle –  vers la ville, hors de la ville. Épargnant les zones socialement privilégiées (par exemple: “vieille ville” mise à l’abri par les controversées bornes régulatrices de la circulation), la horde mécanique contribue à la suffocation lente des quartiers saignés à vif par le flux automobile. Lorsque les mange-bitume étendent le territoire de l’hégémonie mécanique, les poussières de bagnoles étouffent lentement la cité des asphyxiés. Retenons notre souffle !

Pour méditer: Georges Franju, Les Poussières, France, 22 min., 1954 (sur le cinéaste, voir notamment: Kate Ince, Georges Franju. Au-delà du cinéma fantastique, Paris, 2008); Louis Tsagué, La pollution due au transport urbain et aéroportuaire: caractéristiques et méthode de réduction, Paris,  2009; Jacques Lob, José Bielsa, Les mange-bitume, Paris, 1974 (prémonitoire récit de bande dessinée sur le pire des mondes automobiles possible où la liberté de circuler recoupe l’obligation consumériste du contrôle social totalitaire).