Connaissez-vous Monsieur Affligé ?

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On the Bowery, USA, 1956, le chef d’œuvre semi-documentaire du cinéaste américain Lionel Rogosin sensible à la dignité des démunis new-yorkais qui vivent pourtant comme des hommes libres.

 

Avez-vous déjà croisé Monsieur Affligé ?

Dans ses habits sombres sens dessus dessous, avec ses sacs de chiffonnier d’un autre temps, Monsieur Affligé somnole sur un banc public de Genève. Comme celles d’un gisant médiéval, ses deux mains maculées reposent paisiblement sur son ventre. Parfois, sa tête dodeline puis s’affaisse quelques instants.

Deux puissants feuillus jaillis des pavés lui offrent un sanctuaire momentané. Monsieur Affligé est là ! Tout simplement. Il robinsonne. Il robinsonne dans le voisinage agité du bâtiment historique de l’université dressée dans l’écrin arboré du parc des Bastions, protégée par le buste sourcilleux d’Antoine Carteret. Monsieur Affligé  n’est pas si loin que ça de l’une des quatre statues “Alter Ego” du sculpteur Gérald Ducimetière, celle de l’écrivain Michel Butor (1982), éternisé sur la scène sociale de la rue. D’autres fois, le soleil mène Monsieur Affligé vers un autre banc, tout aussi cerné par les dévoreurs mécaniques de bitume.

Dans son abandon social, Monsieur Affligé est un familier  du quartier anonyme des banques. Là où des Mercedes sombres et rutilantes véhiculent en catimini la richesse licite et illicite du monde. En toute élégance mécanique !

Sur le sentier de la guerre ?

Tournant le dos à l’entrée principale d’une banque privée et sécurisée par d’immaculées caméras de vidéosurveillance qui espionnent l’espace public, Monsieur Affligé veille quotidiennement. En catimini sur son banc. Immuable et impassible en son insolite somnolence. A la grande indifférence de la police.

Il pourrait ressembler à un fier chef sioux. Mais un chef sioux assagi qui hésite à revenir sur le sentier de la guerre, car il en connait le prix et les désastres. Au milieu d’une pilosité qui grignote son visage fatigué, ses yeux mi-clos semblent ne rien manquer du monde qu’il a quitté. Du monde qui tourne le dos à Monsieur Affligé. Du petit théâtre social de ce quartier privilégié … que Monsieur Affligé semble avoir connu. Et qu’aujourd’hui il scrute à travers son apparente atonie.

Robinson Crusoé urbain

Monsieur Affligé est sans âge. Pourtant il n’est pas très âgé. Sa taille en impose, comme sa corpulence. Ses vêtements sombres et rapiécés dessinent son corps de géant accablé. Ses chaussures véhiculent la fatigue et la poussière de ses péripéties urbaines. Il semble transporter avec lui tout ce qu’il possède. Authentique Robinson Crusoé urbain, il survit sur le littoral de son naufrage.  Autarcique, Monsieur Affligé est une République à lui tout seul. Il est assis dans la dignité de sa posture d’oublié. Il ressemble à une île humaine dans un océan aseptisé qu’encombrent les embouteillages toxiques de l’anarchie citadine.

Échapper au regard de Monsieur Affligé.

Sur le square discret qu’occupe Monsieur Affligé un peu affaissé sur son banc devant la banque privée, le passant fait tout pour ne pas le déranger. Peut-être que ce même passant se faufile en catimini pour éviter de regarder Monsieur Affligé que protège son indolence factice.

Le passant n’agirait-il pas ainsi pour éviter que Monsieur Affligé ne l’observe à travers ses paupières mi-closes…  sur la petite scène sociale de la réussite apparente ?

Sentinelle sociale

Monsieur Affligé est une sentinelle sociale. Au cœur de la cité radieuse et oublieuse des « inutiles au monde », avec le panache de ceux qui n’ont plus qu’eux-mêmes à protéger, il force le respect. Jamais ce géant fissuré ne tend la main à l’hypothétique manne. Il refuse la pomme qu’un charitable lui offre. Dans sa dignité taciturne de Robinson Crusoé urbain qui fuit  l’empathie honteuse, Monsieur Affligé campe avec ténacité à l’avant-poste d’une sournoise catastrophe dont on ignore encore le moment et le nom.

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« Have you seen the old man/In the closed down market/Picking up the papers/With his worn out shoes/In his eyes you see no pride/And hanging loosely at his side/Yesterdays paper/Telling yesterdays news. » Ralph Mactell, Streets of London (1969).

Le moment punitif

Terry Gilliam, Brazil, 1985 (tous droits réservés).

De nombreux spécialistes du pénal l’affirment : aujourd’hui, en temps de paix, les sociétés libérales traversent la « période la plus répressive » de leur histoire récente. D’Europe aux États-Unis, jamais autant de femmes et d’hommes ne sont emprisonnés pour des délits mineurs, part forte des condamnations. La punition s’impose comme une modalité du gouvernement des individus… souvent par la peur.

Inflation carcérale

Les chiffres carcéraux donnent le vertige : depuis 1945 environ, la démographie carcérale au niveau planétaire est « multipliée par trois et demi ». En France, par exemple, la population carcérale a passé de 20 000 détenus en 1955 à 70 000 en 2016 (facteur 3.5). Non proportionnelle à l’augmentation de la population, cette inflation n’enregistre pas les individus suivis par contrôle judiciaire en milieu ouvert — près d’un quart de million en France, beaucoup plus aux États-Unis! La plupart des pays européens connaissent le même phénomène – sauf le Portugal, l’Allemagne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, pays sociaux-démocrates dont la population pénitentiaire décline ou se stabilise.

Si des deux côtés de l’Atlantique, le terrorisme a brutalisé le droit de punir, limité le libéralisme pénal et militarisé la police  tout en renforçant le césarisme politique, l’inflation punitive a précédé les premiers attentats. Elle s’affirme depuis les années 1970 comme le montre encore l’exemple américain de l’inflation carcérale— 1970 200 000 incarcérés ; 2010, 2.3 millions incarcérés, auxquelles s’ajoutent 7 millions de personnes sous régime probatoire (probation), essentiellement des noirs et des pauvres (facteur 7).

Populisme pénal

Un double phénomène culturel et politique explique le moment punitif qui n’est pas lié à une augmentation comparable de la criminalité. D’une part, sur un socle de paupérisme croissant qui reproduit les inégalités, l’intolérance sociale plus marquée aux illégalismes, aux incivilités, aux agressions, aux rixes domestiques et aux déviances dénoncées à la police car moins réglées que jadis par la pacification et la sociabilité de proximité. D’autre part, la focalisation des discours et des actions politiques sur les enjeux sécuritaires, creuset du populisme pénal. La sur-médiatisation des faits divers les plus atroces, tendant vers zéro dans la statistique criminelle par rapport à la délinquance routière, est exemplaire de ce moment punitif. Il caractérise aujourd’hui les sociétés libérales où l’État providence recule voire s’effondre. Où aussi, les morales les plus conservatrices et les plus punitives redressent allègrement la tête.

Plutôt les pauvres

Maintes élites politiques durcissent, instrumentalisent voire anticipent les peurs sécuritaires des individus pour en tirer un profit électoral. Preuve récente : en Suisse les campagnes politiques sur le code pénal et la sécurité qui notamment ethnicisaient la criminalité à la veille de votations populaires. Après ses recherches sur la police et la prison, Didier Fassin soulignes l’emballement de ce moment sécuritaire : « L’intolérance sélective de la société et le populismes pénal des politiques se répondent » dans un contexte de crise économique et de crise sociale de la représentation démocratique. Paradoxe du moment punitif : les classes populaires sont plus touchées que les « catégories dominantes ». Le vol d’usage ou de nécessité est plus durement réprimé que la fraude fiscale, la malversation financière, le crime écologique ou encore la spéculation éhontée sur les matières premières ou l’habitat urbain.

Prédation économique

Le moment punitif entraine le durcissement des rapports sociaux dans un monde livré à l’ultralibéralisme de l’économie prédatrice. Permettant à la police d’empiéter sur la justice, valorisant la rétribution sur la réparation, remplissant les prisons pour montrer le succès de la guerre policière contre le crime, le moment punitif en est certainement la condition sine qua non la plus visible. Dans un monde de ghettoïsation urbaine facilitant les dérives identitaires et la grande vulnérabilité sociale, l’extension du champ répressif  — qui criminalise des délits inédits souvent en les ethnicisant —  et l’alourdissement du régime des sanctions — qui provoque l’inflation carcérale des peines allongées — structure le moment punitif. Celui-ci serait indispensable au régime économique de la dérégulation, à l’hégémonie sociale qui en découle et à la reconstruction des morales conservatrices et puritaines.

Fondements de l’État policier

Selon le journaliste et écrivain américain Chris Hedges, nous sommes arrivés à un tournant particulièrement dangereux. Entremêlé à la guerre contre le terrorisme qui depuis le 11 septembre 2001 rogne les libertés publiques, ajouté au retour de la morale anti-libertaire et anti-humaniste, le moment punitif a « posé les fondements d’un État autoritaire et policier ». Processus « lent et insidieux » qu’une grave crise de la démocratie suffira à instaurer contre la culture politique et l’héritage libéral issu des Lumières émancipatrices et de la tradition juridique des droits de l’Homme.

Des deux côtés de l’Atlantique, de cette société du châtiment accru, entre régimes autoritaire, xénophobe, ultra-nationaliste et hyper-populiste, pourrait résulter une inquiétante dystopie sécuritaire et quasi-totalitaire hostile au libéralisme des institutions démocratiques. Pire, au nom de la démocratie menacée, elle pourrait instaurer une forme radicale d’autoritarisme, de violence politique et de contrôle social sécuritaire comme creuset du nouveau puritanisme moral et de l’hégémonie des prédateurs transnationaux.

 Lectures : Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris, seuil, 2016; Chris Hedges, Entretien avec Christophe Ayad, « Notre démocratie n’est plus qu’une façade », Le Monde, samedi 31 décembre 2016, dimanche 1er janvier 2017, p. 8 (« Quinze ans après le 11 septembre »); Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005.

Alep : le Tombeau de la conscience humaine

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Nous sommes à la veille de Noël : en Syrie, le « temps est compté » avertit l’ONU qui prévoit une catastrophe humanitaire d’une ampleur inédite. À Alep, les normes du droit humanitaire international sont violées. L’escalade du massacre des civils est enclenchée. Viva la muerte ! Damas et Moscou voudraient reprendre Alep avant le 20 janvier (présidence Trump).

Guerre totale

Bombes, roquettes, obus barils d’explosifs: les bombardements meurtriers effectués par Damas qu’appuient ses alliés russes et iraniens s’intensifient maintenant sur la ville coupée du monde. Depuis mardi, les bombes du régime syrien ont tué 115 civils dont 18 enfants. S’y ajoutent de terribles combats au sol notamment pour reprendre le quartier « rebelle » de Massaken Hanano, dans le nord-est d’Alep aux mains des insurgés depuis 2012. S’y ajoute le siège qui épuise l’eau, les médicaments et les ressources vitales de la population.

Un raz-de-marée du désespoir.

Dans Alep-Est, administrée par la rébellion au président syrien, 250 000 personnes sont captives de la guerre totale qui n’épargne ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les maternités, ni les lieux résidentiels. De rares ambulances sillonnent ce qui reste des rues parmi les ruines de la ville. Les casques blancs tentent mettre à l’abri les blessés et évacuent les cadavres. Le personnel médical et les médicaments manquent pour appliquer la médecine de guerre sur des corps meurtris par des plaies épouvantables. Plus de 200 000 femmes, hommes et enfants pourraient prochainement fuir vers la Turquie. Un raz-de-marée de désespérés !

Tsunami militaire

Les « quartiers rebelles » sont à la veille d’un effondrement matériel digne d’un tsunami. Lentement affamés, les civils sont systématiquement bombardés. L’épouvantable théâtre urbain de la détresse humaine horrifie les rares observateurs actifs sur ce tombeau de la conscience humaine – notamment l’Observatoire syrien des droits de l’Homme. S’affirme une nouvelle forme de « violence humanitaire ».

Un nouveau Munich

Toute médiation sous le patronage onusien est dans l’impasse. L’appel à la modération lancé à Lima par le président américain Barack Obama à son homologue russe est resté lettre morte. Le pessimisme l’emporte sur l’activisme diplomatique. Depuis plusieurs mois, la mobilisation de la société civile ne donne rien. Sous la houlette du fondateur du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) Leo Kannemann, des intellectuels se mobilisent à nouveau à Genève pour exiger solennellement l’arrêt des bombardements sur Alep. Urgence du désespoir avant que la ville martyre ne soit plus qu’une mégalopole-cimetière suite au massacre de masse en cours commis dans l’impunité collective face à l’impuissance diplomatique des régimes démocratiques :

« Au nom de la realpolitik, on oublie les atrocités, les tortures, les assassinats, les massacres pour s’entendre avec les prédateurs comme Poutine ou el-Assad. On veut la paix à tout prix, Munich n’est pas loin […] . »

Il pleut des bombes

Il n’y pas d’issue hors la guerre totale à Alep. Son anéantissement programmé fait écho en l’amplifiant au bombardement de Guernica (26 avril 1937) durant la guerre civile espagnole. Cet épouvantable massacre  (1654 morts, 800 blessés) résulte de l’utilisation du premier tapis de bombes et du premier bombardement alternant bombes explosives et incendiaire (alliance fasciste; aviation allemande escortée par des avions italiens ; largage : 60 tonnes de bombes). Y résonne aussi le siège de Sarajevo (avril 1992-février 1996) avec ses 11 000 morts dont 1500 enfants (siège le plus meurtrier au XXe siècle depuis celui de Léningrad, 1 800 000 tués, 8 septembre 1941-27 janvier 1944).

Alep, la ville sur laquelle il « pleut dsyrie-alep-sous-les-bombes-usa-et-russie-se-chamaillent-lonues bombes » selon Bana al-Abed, fillette syrienne âgée de sept ans. Avec Twitter, cette minuscule et extraordinaire héroïne au regard inquiet informe le monde sur l’escalade militaire et la catastrophe humanitaire en cours. Pourquoi le « monde ne nous entend pas » demande apeurée la fillette ? Comment la regarder dans les yeux avec notre impuissance morale ? À la veille de Noël, en ce début du XXIe siècle, sous un tapis de bombes meurtrières, Alep devient lentement mais sûrement le tombeau de la conscience humaine.

Addenda: aujourd’hui lundi 21 novembre 2016, l’ONU annonce  la fin de tout service hospitalier à Alep suite aux bombardements intensifs qui ont détruit l’un des derniers hôpitaux en service.

À lire  et à méditer : Sven Lindqvist, Une histoire du bombardement, Paris, la Découverte, 2012.

Nomadisme forcé : les camps ordinaires d’aujourd’hui

Camps en Europe
Camps en Europe

Barbelés

Le « camp » est la matrice de la spatialité urbaine. Bien longtemps dans l’histoire, il est en outre le lieu mobile de rassemblement précaire ou sécurisé des armées en campagne. Puis, le camp spatialise la déportation politique, l’internement des combattants, l’occupation d’un pays, la concentration forcée, l’extermination de masse, le génocide. Inventé aux États-Unis dans les années 1870 pour clôturer la prairie puis les réserves indiennes, le barbelé délimite le camp de concentration d’êtres humains. Avec son système sécuritaire qui culmine dans le mirador et l’enceinte électrifiée, le barbelé en est la frontière matérielle et intimidante. Les baraques de bois et les blocs de béton spatialisent dans l’enceinte blafarde du camp son horreur inhumaine comme le montre notamment le poignant moyen-métrage d’Alain Resnais Nuit et brouillard (1955).

Goulag, Lager

Du système concentrationnaire à la structure de police et de rétention des réfugiés : avec des structures très semblables, le camp est multiforme dans sa finalité d’enfermement. À l’aube de la Grande Guerre, depuis 1914, l’expression « lien d’internement des civils » se banalise alors que dans la Russie soviétique et l’Allemagne nazie les camps institutionnalisent le système pénitentiaire du travail forcé en régime stalinien (goulag) et le dispositif d’extermination du régime nazi (Lager). Depuis 1949 au sud de Beyrouth, Chatila est un camp de réfugiés palestiniens, placé sous la protection de l’UNRWA. En 1982, il est le théâtre du massacre de 2500 Palestiniens. Si aujourd’hui, 500 000 Palestiniens vivent en camp au Liban, plus d’un million de réfugiés syriens sont dispersés à travers le même pays.

Par millions

Au seuil désemparé du XXIe siècle, entre insécurité alimentaire, urgences sanitaires, désespoir collectif, drames intimes, violence interpersonnelle, désespoir juridique, les camps sont devenus une réalité planétaire pour des millions d’adultes et d’enfants qui y sont concentrés. Livrés à la criminalité organisée que les camps suscitent. En 2015, le HCR estime à 17 millions le nombre de réfugiés dans le monde: 40% vivent dans des camps officiels.  Déplacés, migrants, réfugiés, exilés, apatrides, déportés, demandeurs d’asile, sans-papiers, clandestins, « déguerpis » : peu importe le vocabulaire qui se banalise dans le langage médiatique et la « galaxie humanitaire », le camp est devenu le lieu de vie forcé des humains qui ont tout perdu. Souvent, ils n’ont plus rien à perdre— à l’instar des victimes de catastrophes naturelles comme au Tchad.

Nomadisme forcé

Hommes, enfants, enfants: les personnes déplacées occupent la scène des conflits internationaux et civils. Les camps émaillent donc l’effarant théâtre des migrations humaines forcées. Emblème de l’impuissance politique du XXIe siècle à pacifier le monde, le camp matérialise l’espace de rétention nommé accueil « humanitaire ». En France, inauguré en 1999 pour les migrants du Kosovo, le « centre d’accueil » de Sangate près de Calais fermé en 2002 est devenu la « jungle » renfermant d’innombrables « sous-camps » (dont « Tioxide-Calais », un site industriel désaffecté classé « Seveso »). S’y entassent près de 3000 déracinés de la guerre — notamment arrivés d’Afghanistan, d’Erythrée, de Somalie, du Soudan, de Syrie. Calais : la miniature de la violence de l’histoire contemporaine qui culmine dans les déplacements collectifs et le nomadisme forcé des personnes coupées de leurs pays. Des enfants arrachés à leurs racines et à leur enfance.

Le mal du camp

A Kurdish refugee boy from the Syrian town of Kobani sticks his hand out of a tent in a refugee camp in the border town of Suruc, Sanliurfa province November 21, 2014. REUTERS/Osman Orsal (TURKEY - Tags: CIVIL UNREST CONFLICT SOCIETY IMMIGRATION) - RTR4F285

Entre rhétorique militaire et idéologie exterminatrice (nazisme : « Konzentrationslager »), « mettre en camp » signifie concentrer des individus dans un espace sécuritaire. Jamais ne sont utilisés les concepts réparateurs et véritablement humanitaires d’accueillir, de protéger, de secourir ou d’abriter. Le camp c’est le mal de la rétention contrainte dans le mal du nomadisme forcé, de la clochardisation planétaire. En découlent les euphémismes administratifs de centres de rétention, de détention, d’expulsion. Innombrables procédures d’enfermement des errants sans condamnation que guide la culture carcérale du confinement des indésirables sociaux. Stade suprême de la police des déracinés, l’« encampement » (néologisme prometteur proposé par le sociologue Michel Agier, Un Monde de camps, 2014) devient lentement une des dispositifs contemporains du gouvernement du monde, une manière radicale de gérer les « indésirables ».

Encampés

Tentes, baraques, caravanes, containers, immeubles désaffectés, sites industriels ruinés : du campement spontané de fortune au camp solide pour humains déplacés, les abris précaires et morbides des déracinés de la guerre et de la misère deviennent progressivement des « camps-villes ». Les bidonvilles et les ghettos de la postmodernité sociale et politique induisent dangereusement la xénophobie parfois haineuse de plus nantis que hantent les peurs du déclassement social et de la chute dans la misère. Figures pathétiques du désordre mondial, les « encampés » tentent de survivre à tout prix dans les camps hétéroclites du malheur. Ils incarnent dans la dignité et aussi dans la colère légitime le signe le plus désastreux de l’inégalité planétaire— entre prédation financière, désastres écologiques et guerres toujours recommencées. Les camps: étapes consternantes des migrations forcées promises à l’inflation démographique.

Trois lectures indispensables : Michel Agier, Un monde des camps, Paris, La Découverte, 2014 ; Olivier Razac, Histoire politique du barbelé, Paris, Champ Flammarion, 2009 ; Alain Rey, avec des photographies de Guillaume Lavit d’Autefort, Parler des camps au XXIe siècle. Les étapes de la migration, Paris, Trédaniel, 2016.

Le bruit de la souffrance

the-tocsin-of-liberty-by-currier-ives-980x775Pendant longtemps, avant les sirènes électriques, le lourd tocsin résonnait dans les nuées pour signaler le danger du feu, de l’épidémie, de la mort, de l’invasion ou de la guerre. Le bruit campanaire rimait avec le danger social. Il s’opposait au silence pacifié. Or, le poète Paul Valéry disait : « Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre » (Tel quel, 1960). Écouter le silence pour entendre le réel : belle injonction poétique qui semble être d’un autre temps.

Aujourd’hui, le tintamarre du monde empêche cette hygiène intellectuelle. Il sature nos sens. Il nous assourdit. Il nous empêche d’écouter le silence invisible et réparateur d’humanité.

Ce tapage qui s’amplifie est bien évidemment celui d’une souffrance collective, individuelle et globale en pleine croissance. Elle est alarmante par le désarroi humain qu’elle recèle. Elle est terrifiante aussi. Ses échos plus ou moins déformés résonnent, loin du réel, dans les sociétés nanties, volontiers chuchoteuses, haïssant les cris, soucieuses de préserver l’acquis des sécurités. Entre apocalypse et farce absurde, cette pétarade peut conduire à la perte générale de sens. Tout tapage  complique la mise en sens critique du réel. Tout tapage brouille l’histoire comme le font les rumeurs alarmantes que flatte la populisme sécuritaire.

Trop plein sonore

Le bruit est devenu terreur. Il répercute la grande épouvante contemporaine. Râles des damnés affamés, crépitation répétée des assassinats de masse organisés par la nébuleuse terroriste contre des civils désarmés, canonnades et bombardements au Proche-Orient qu’emplissent les détonations des lignes de front et des effondrements de ruines, hurlements effarés des naufrages en Méditerranée où sombrent des esquifs de fortune couverts de réfugiés hagards avec les cris des noyés glissant épouvantés dans les abysses silencieux, clameurs des émigrés qui buttent sur les murs barbelés de la honte en Europe que protègent les charges policières, vociférations des xénophobes qui les fustigent haineusement, tollés s’élevant des camps “humanitaires”, sanglots des enfants otages du mal orchestré par les adultes, cris de colère en France et ailleurs contre l’austérité, ouragans et tempêtes du réchauffement climatique, chuchotements des Panama Papers où gisent les noms de ceux qui réclament à corps et à cri l’austérité tout en camouflant leurs richesses : le vacarme mondial résonne comme la dissonance planétaire. La dissonance sociale et politique de sa gouvernance. La saturation du scandale dans le sens d’un trop plein sonore. Le bruit ravageur aussi d’une histoire naturelle de notre planète bleue épuisée.

La parole du silence

L’aubade globale du mal tonitruant ressemble à la mélopée d’innombrables dysfonctionnements que la mondialisation généralise faute de pouvoir les juguler. À sotto voce ou à pleine voix, en contre-point, le chahut envahissant invite urgemment au silence méditatif, voire accusateur.  Cette sérénité nécessaire à la reconstruction critique mais que que fracasse la médiatisation quotidienne des horreurs répétées de l’histoire des fanatiques ou des prédateurs de tous les bords.

Cette pause sonore pourrait instaurer la récupération du sens qu’il faut donner aux choses. En résulteraient certainement la salutaire mise à distance icarienne pour un meilleur point de vue  et la possibilité de prendre plus de temps pour mieux expliquer à nos enfants ce que cache le tintamarre mondial, afin qu’il ne les laisse pas abasourdis. Ce silence est un ingrédient essentiel de la capacité réactive qui humanise chacun.

Est-il souhaitable de renouer avec le silence du recueillement spirituel ou laïc ? Peut-on faire entendre la “parole du silence” réprobateur contre le tintamarre du monde pour en épuiser les causes en réarmant la parole juste ? Aristote avait peut-être raison : tout silence peut porter en lui sa récompense… de justice ! 

En hommage libre, fraternel et trop bref à un livre très innovant : Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel (204 p.), 2016.