L’offensive des génies du mal

 

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Wes Craven, Scream 1, USA, 1996 © Dimensions Films.

De Marseille à Las Vegas, après le carnage initiateur commis en 2012 à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah qui marquait le début d’une nouvelle vague d’attentats en France (3 militaires, 1 enseignant et 3 enfants assassinés), le mal ne désarme pas. La culture du carnage gratuit semble s’installer durablement dans nos sociétés vulnérables, que fascine la représentation visuelle du mal extrême sous la forme de sophistiquées et perverses violences. Sociétés vulnérables car ouvertes et mobiles et dans lesquelles les parades sécuritaires restent aléatoires devant la menace de l’ennemi intérieur. Les adeptes du carnage sont-ils habités par un quelconque dilemme moral ?

Le dilemme de Milou

Les lecteurs des Aventures de Tintin connaissent le dilemme moral de Milou lorsque, devant un os ou une flaque de whisky, il écoute les voix intérieures de son bon et de son mauvais génie. De manière déchirante, elles l’induisent à la vertu du bien ou à la tentation du mal.

Choix moral que le capitaine Haddock peine à trancher lorsqu’il affronte l’épreuve terrible de l’alcoolique devant une bouteille de whisky Loch Lomond. Mais choix qu’il surmonte jusqu’à l’abnégation de soi-même lorsque pour sauver Tintin, à qui il est encordé et suspendu dans le vide sur un précipice himalayen, il s’apprête à trancher la corde qui le retient à la vie pour sauver son jeune ami (Tintin au Tibet, 1959). 

Bons et mauvais anges

Depuis le « Démon de Socrate », les bons et les mauvais génies hantent l’être humain du berceau jusque dans l’au-delà. Ils le protègent, le menacent, le mènent au salut ou à la damnation. Aujourd’hui, semble-t-il, d’innombrables mauvais génies dament le pion des bons anges plutôt fatigués. Comment vaincre ce mal social du carnage qui s’apprête à recommencer ?

Mauvais génies et bons anges : ces deux entités invisibles sont liées à la condition humaine en des contextes sociaux et culturels évolutifs. Si l’une est bénéfique, l’autre est maléfique, selon l’archétype littéraire du dédoublement de la personnalité dans L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert-Louis Stevenson (1886).

Neutraliser les génies du mal

Démons parfumés en Étrurie, divinités familières à Rome, « Éros, démon philosophe », ange bon et mauvais ange des Pères de l’Église, djinns en islam traditionnel, anges gardiens, démons familiers et esprits malfaisants ou bienfaisants du Moyen Âge au XIXe siècle ou encore imaginaire de la dualité coupable du capitaine Haddock, alter ego d’Hergé : les entités du bien et du mal traversent le temps et les civilisations, la pensée magique, les religions révélées et les imaginaires sociaux.

Êtres invisibles

L’ange gardien du christianisme répond au bon génie du néo-platonisme. Le démon familier des magiciens, des exorcistes et des aventuriers moderne comme Casanova ressuscite le daimõn platonicien, le paredros des Grecs et des Égyptiens et l’alter ego démoniaque de l’ange gardien.

À l’instar du Horla infiltré dans la tête du narrateur d’un conte de Maupassant, les « êtres invisibles » hantent les individus dont ils accentuent les fractures et les poussent  parfois au passage à l’acte homicide. Les fractures intérieures que depuis Freund la psychanalyse tente de réparer en réconciliant les génies du bien et du mal. Des fractures intérieures que les déchirures sociales accentuent.

Comment neutraliser les génies du mal en roue libre qui frappent dans les interstices de nos sociétés plutôt pacifiées ?

Une lecture stimulante : Jean-Patrice Boudet, Philippe Faure, Christian Roux (direction), De Socrate à Tintin. Anges gardiens et démons familiers de l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, 20011.

Le bruit de la souffrance

the-tocsin-of-liberty-by-currier-ives-980x775Pendant longtemps, avant les sirènes électriques, le lourd tocsin résonnait dans les nuées pour signaler le danger du feu, de l’épidémie, de la mort, de l’invasion ou de la guerre. Le bruit campanaire rimait avec le danger social. Il s’opposait au silence pacifié. Or, le poète Paul Valéry disait : « Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre » (Tel quel, 1960). Écouter le silence pour entendre le réel : belle injonction poétique qui semble être d’un autre temps.

Aujourd’hui, le tintamarre du monde empêche cette hygiène intellectuelle. Il sature nos sens. Il nous assourdit. Il nous empêche d’écouter le silence invisible et réparateur d’humanité.

Ce tapage qui s’amplifie est bien évidemment celui d’une souffrance collective, individuelle et globale en pleine croissance. Elle est alarmante par le désarroi humain qu’elle recèle. Elle est terrifiante aussi. Ses échos plus ou moins déformés résonnent, loin du réel, dans les sociétés nanties, volontiers chuchoteuses, haïssant les cris, soucieuses de préserver l’acquis des sécurités. Entre apocalypse et farce absurde, cette pétarade peut conduire à la perte générale de sens. Tout tapage  complique la mise en sens critique du réel. Tout tapage brouille l’histoire comme le font les rumeurs alarmantes que flatte la populisme sécuritaire.

Trop plein sonore

Le bruit est devenu terreur. Il répercute la grande épouvante contemporaine. Râles des damnés affamés, crépitation répétée des assassinats de masse organisés par la nébuleuse terroriste contre des civils désarmés, canonnades et bombardements au Proche-Orient qu’emplissent les détonations des lignes de front et des effondrements de ruines, hurlements effarés des naufrages en Méditerranée où sombrent des esquifs de fortune couverts de réfugiés hagards avec les cris des noyés glissant épouvantés dans les abysses silencieux, clameurs des émigrés qui buttent sur les murs barbelés de la honte en Europe que protègent les charges policières, vociférations des xénophobes qui les fustigent haineusement, tollés s’élevant des camps “humanitaires”, sanglots des enfants otages du mal orchestré par les adultes, cris de colère en France et ailleurs contre l’austérité, ouragans et tempêtes du réchauffement climatique, chuchotements des Panama Papers où gisent les noms de ceux qui réclament à corps et à cri l’austérité tout en camouflant leurs richesses : le vacarme mondial résonne comme la dissonance planétaire. La dissonance sociale et politique de sa gouvernance. La saturation du scandale dans le sens d’un trop plein sonore. Le bruit ravageur aussi d’une histoire naturelle de notre planète bleue épuisée.

La parole du silence

L’aubade globale du mal tonitruant ressemble à la mélopée d’innombrables dysfonctionnements que la mondialisation généralise faute de pouvoir les juguler. À sotto voce ou à pleine voix, en contre-point, le chahut envahissant invite urgemment au silence méditatif, voire accusateur.  Cette sérénité nécessaire à la reconstruction critique mais que que fracasse la médiatisation quotidienne des horreurs répétées de l’histoire des fanatiques ou des prédateurs de tous les bords.

Cette pause sonore pourrait instaurer la récupération du sens qu’il faut donner aux choses. En résulteraient certainement la salutaire mise à distance icarienne pour un meilleur point de vue  et la possibilité de prendre plus de temps pour mieux expliquer à nos enfants ce que cache le tintamarre mondial, afin qu’il ne les laisse pas abasourdis. Ce silence est un ingrédient essentiel de la capacité réactive qui humanise chacun.

Est-il souhaitable de renouer avec le silence du recueillement spirituel ou laïc ? Peut-on faire entendre la “parole du silence” réprobateur contre le tintamarre du monde pour en épuiser les causes en réarmant la parole juste ? Aristote avait peut-être raison : tout silence peut porter en lui sa récompense… de justice ! 

En hommage libre, fraternel et trop bref à un livre très innovant : Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel (204 p.), 2016.

Stratégie de l’effroi

patrouille-sécuritaire

Le terrorisme et la loi : la magistrale conférence donnée le 11 novembre, dans le cadre des Rencontres internationales de Genève devant 1500 personnes, par l’ancien garde des sceaux Robert Badinter prend aujourd’hui une singulière et éprouvante actualité. Avec hauteur et solennité, entre magistrat et tribun démocrate, après avoir souligné l’évolution du terrorisme ciblé (contre les fonctionnaires militaires, policiers, judiciaires et civils de l’appareil d’État) vers le terrorisme aveugle et collectif (masse des civils), Robert Badinter a rappelé une double évidence. Premièrement : la riposte au terrorisme ne peut que résider dans la vigilance et l’autorité forte de l’État de droit. Autorité forte ! À l’inverse, la juridiction d’exception est le piège liberticide que nous tend la nébuleuse terroriste. Cette idéologie de la mort en action qui métastase le corps social et mine le régime démocratique. Deuxièmement : le terrorisme est devenu une probabilité croissante dans les sociétés ouvertes et libérales que vomissent les adeptes de l’âge de fer. Vous « vivrez longtemps avec le terrorisme ! », a conclu lucidement Robert Badinter. Prenons acte !

Mass murder

Treize novembre, vendredi soir, dans la même ville, à la même heure, des individus paisibles croisent des tueurs déterminés qui les massacrent froidement. Du stade de France aux rues peuplées des 10e et 11e arrondissements, la tuerie de masse (« mass murder »), qui a endeuillé Paris, fait écho à celle de janvier 2015. Il s’agissait alors de liquider les héritiers libertaires de mai 1968. Maintenant il s’agit de plonger dans l’effroi la génération hédoniste des villes multiculturelles et cosmopolites (au moins 19 nationalités parmi les victimes) qui refusent l’intégrisme au nom de la diversité et de la liberté dans les relations humaines.

Le bain de sang du 13 novembre montre l’implacabilité de l’hyper violence de la guérilla urbaine. Sa nature imparable aussi, puisque la sécurité absolue est impossible dans les mégalopoles contemporaines. Il suffit de prendre un train à grande vitesse à une heure de pointe pour mesurer la potentielle vulnérabilité des gares : le risque zéro est utopique. Jailli de n’importe où, frappant froidement à l’improviste, évitant la confrontation directe avec les forces de l’ordre policières et militaires, tirant parti d’une connaissance fine du tissu urbain visé, l’action directe des tueurs en bande vise les points les plus vulnérables de nos villes aux sociabilités ouvertes – sportives, culturelles, fraternelles, festives, consuméristes.

Le feu nourri de la haine

Feu roulant sur les terrasses remplies de consommateurs,  liquidation haineuse du public juvénile du Bataclan (salle de spectacle) emporté par le rock californien : les méthodes des exécuteurs collectifs ressemblent aux tueries perpétrées par les commandos de la mort des régimes fascistes. La lâcheté est l’équation fondamentale du massacre urbain. La dysmétrie du passage en est la signature vile: des armes de guerre contre des corps désarmés, de l’acharnement contre des femmes et des hommes terrassés au sol. S’y ajoutent la fuite des assassins mais aussi leur anéantissement dans l’apocalypse meurtrière de l’auto-explosion (comment s’élabore un tel fanatisme ?). La scène du crime est une scène de massacre collectif couverte de centaines de douilles d’armes automatiques. Aveuglés par la haine, les meurtriers tirent à feu roulant. Inlassablement, en tenant le coup du meurtre de masse.

Se recueillir

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Manifestations solennelles, recueillement et minutes de silence confortent évidemment notre fraternité humaine, religieuse et citoyenne avec les victimes de la mort planifiée. Rites  de passage émotifs pour surpasser la souffrance et fabriquer le deuil : ces gestes collectifs ou individuels rappellent notre attachement aux valeurs de la vie qu’abominent les mercenaires des massacres collectifs. Mais cela suffit-il ? De couronnes mortuaires en discours politiques solennels sur l’unité nationale, de minutes de silence en indignation émotive, pouvons-nous continuer à assister hébétés à la guérilla urbaine qui monte en force et en intensité ? Pouvons-nous continuer à vivre protégés par des forces policières et militaires en renonçant à nos sociabilités tout en étant plongés dans l’effroi collectif, perceptible hier aux quatre coins de “Paris endeuillé” ? Sommes-nous condamnés à nous incliner  drame après drame sur les traces sanglantes et les dépouilles meurtries du massacre urbain ? Aujourd’hui, des civils décimés, demain peut-être des hôpitaux ou des écoles dans la ligne de mire du terrorisme urbain en ses ramifications transnationales.

Riposter

Le fondamentalisme islamiste est intolérable à l’instar des autres fondamentalismes. Comment riposter à la stratégie de l’effroi ? Certainement pas en revenant sur les vieux refrains culpabilisants et culturalistes de la tolérance, ni en procédant à des amalgames fratricides. Tout revient maintenant sur les politiques nationales de sécurité. Depuis soixante-douze heures, la demande sociale de sécurité est palpable, alors que les forces de l’ordre sont au taquet !

Le défi terroriste est terrible dans sa complexité, notamment pour mettre fin aussi à ses effets  parmi les milliers de femmes, d’enfants et d’hommes qui au Proche-Orient en paient le prix fort.

Nulle réponse simpliste n’est crédible, dont celle des populistes qui font feu de tout bois dans leur volonté de clôturer dans la peur xénophobe nos sociétés multiculturelles, de jouer la carte des divisions fratricides et de dénoncer le “laxisme de la justice”. Si rétorquer démocratiquement à l’hydre du mal reste la priorité politique et juridique sous l’État de droit, il est évident que les prochaines et inévitables répliques terroristes contribueront à renforcer l’autoritarisme et les solutions sécuritaires de l’endiguement policier.

Emplie de la gravité républicaine, l’allocution du lundi 16 novembre de François Hollande devant le Sénat réuni à Versailles frappe par son fléchissement  sécuritaire (évitable ?),  mis encore sous la houlette constitutionnelle de l’État de droit. La guerre juste menée par une large coalition sera-t-elle, in fine, l’arme inéluctable du retour à la sécurité intérieure ? Nul ne peut le prédire. 

Penser

Rétorquer démocratiquement à la stratégie de l’effroi terroriste devrait amener  à évaluer lucidement ce qui, depuis une génération au moins, exclut de la République une génération issue de l’émigration. La génération perdue de l’éducation nationale. La génération renvoyée à l’impasse miséreuse de la ghettoïsation socio-culturelle, de la prolétarisation galopante, du délit de faciès, de l’accumulation des haines identitaires, du chômage incessant et de la survie dans la petite et grande criminalité organisée. Une marginalisation où le radicalisme islamiste enracine, avec une grande détermination politique, son idéologie totalitaire en recrutant, de manière directe ou indirecte, des activistes et des tueurs capables de répandre l’épouvante du terrorisme de masse comme forme supposée de la vengeance historique post-coloniale. Un recrutement de tueur au prix du suicide terroriste dans la haine sociale de tout mode de vie incompatible avec le fondamentalisme. Entre effroi collectif de l’hyper criminalité terroriste  et culture sécuritaire dont les effets politiques sont encore invisibles, nous pourrions vite atteindre une  forme inédite de vulnérabilité démocratique.

“Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur”. Robert Badinter (http://www.liberation.fr/societe/2015/01/07/).

Conférence de Robert Badinter (Rencontres internationales de Genève), 11 novembre 2015:https://mediaserver.unige.ch/fichiers/view/91605