Trafic d’êtres humains

 

 

 

Hergé, Coke en stock, 1958 (tous droits réservés, Casterman).

En 1958, Hergé publie le 19e album des aventures du reporter sans plume Tintin : Coke en stock.

Cet humaniste conservateur y dénonce le terrorisme d’État, le renversement du gouvernement légitime, le trafic des armes de guerre par les mercenaires nostalgiques du colonialisme et la traite des êtres humains par les négriers capitalistes.

Tintin contre le commerce meurtrier des êtres vivants.

Une économie très rentable !

Celle de la vie humaine qui longtemps a nourri la traite mondiale des esclaves – d’abord “orientale” (interne à l’Afrique) puis atlantique selon Olivier Grenouilleau (Les Traites négrières: Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2005) ou Marcus Rediker A bord du négrier: Une histoire atlantique de la traite, Paris, Seuil, .

En Mer rouge — cadre géopolitique de la rocambolesque aventure dans la poudrière proche-orientale qui part de et revient à Moulinsart — les négriers  modernes vendent et achètent des être humains. Soit des migrants africains détournés de leur pèlerinage vers La Mecque. Orchestrée dans l’ombre par le milliardaire Rastapopoulos qu’adule la jet society, la traite des humains embarqués comme du bétail  sur un cargo trafiqué s’y effectue sous le langage codé de ” coke en stock ”  – soit réserve d’esclave.

Atrocité de l’esclavage qui provoque la colère homérique de Haddock paternaliste – la plus tonitruante peut-être de toute la saga !

Comme beaucoup d’autres épisodes, cet album minimaliste d’Hergé n’a rien perdu de sa puissance narrative .

Son actualité politique reste vive.

Plutôt pessimiste comme d’autres épisodes de la saga (Tintin et les Picaros, 1976).

Aujourd’hui, le trafic d’êtres humains est  un fléau planétaire.

Le revers terrifiant de la mondialisation. La tragédie humanitaire des réfugiés et des exilés qui fuient le dérèglement climatique, la guerre, le répression politique ou les génocides pour aspirer légitimement à la protection internationale (HCR) du droit des personnes.

La tragédie quotidienne réactive le trafic des êtres humains. Notamment entre l’Afrique et l’Europe, les réseaux maffieux des passeurs prospèrent sur la détresse humaine. Au prix fort.

Celui du racket.  Du kidnapping. De la prostitution.De la maltraitance des enfants.

Mais aussi celui de l’intimidation et des représailles familiales, voire de la mise en esclavage,  avec des complicités étatiques.

S’y ajoute l”économie de la mort”.

L’ ” économie de la mort ” escorte le trafic des êtres humains. Elle la conditionne. Elle en est la composante essentielle. Elle en est le ressort. Elle génère les profits considérables des réseaux de passeurs. Elle draine des capitaux substantiels vers le secteur bancaire occidental. En Libye, le trafic des migrants pèse 4.5 milliards de dollars. Au bas mot.

Si les les Dingy en bois sont bricolés dans les pays voisins du départ de l’exil, ceux “insubmersibles” en caoutchouc sont usinés en Chine. Avec les moteurs de hors-bord, leur commerce mondial est plutôt juteux. Importés par des grossistes cosmopolites, ils sont exportés via  Malte par containers maritimes en Libye ou d’autres rivages méditerranéens du désespoir. Les services douaniers sont impuissants  à contrôler et confisquer des marchandises dites “commerciales”. L’économie libérale est intouchable. Même celle de la mort programmée.

Embarqués sur les frêles esquifs achetés à prix d’or au marché noir de la survie, d’innombrables réfugiés naufragent dans la Méditerranée centrale.

S’y noient les femmes et les enfants d’abord.

L’exil au prix de la vie. Au prix de l’économie de la mort.

Au prix de notre aveuglement ou de notre impuissance devant la trafic des êtres humains.

Comment l’abolir? La colère du capitaine Haddock est insuffisante.

Même avec un porte-voix !

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LM 40

HCR | Réfugiés et migrants pris au piège d’un commerce meurtrier au Niger

Henri Vernes, le père de Bob Morane fête son centième anniversaire

À Arsène –  dans l’aventure de la vie.

À Benoît – à l’autre bout du monde, mais pas si loin que cela de la Manicouagan.

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Henri Vernes, Vous êtes né le 16 octobre 1918 à Ath en Belgique.

Bon anniversaire Henri Vernes !

Et merci !

Savez-vous Henri Vernes que des adultes présomptueux affirment que l’on sort de l’enfance le jour fatidique où l’on dépose tristement sur le trottoir pour s’en débarrasser un carton rempli des volumes de Bob Morane ? Ces aventures cosmopolites qui paraissent sous votre plume déjà aguerrie dans la collection populaire belge Marabout Junior en 1953 avec La Vallée infernale. Un aventurier est né.

L’aventurier

L’aventurier qu’incarne Claude Titre dans la série télévisée française en 26 épisodes réalisés avec des bouts de ficelle (Les Aventures de Bob Morane, 2 saisons 1964-1965). L’aventurier mis en onde radiophonique et que chante en 1982 le groupe Indochine en hommage fraternel. Héros d’une bonne centaine d’albums de BD, Bob Morane est l’héritier de la grande littérature populaire du XIXe siècle, de Jules Verne à Gaston Leroux.

Après La Vallée infernale : près de 250 romans en tout jusqu’à aujourd’hui. Traduits tout autour de la planète. À des millions d’exemplaires. Parmi eux, entre dévoilement du monde, récit policier, conte fantastique, croisade contre le mal ou space opera, d’inoubliables épisodes, dont La griffe de feu, Oasis K ne répond plus, La croisière du Mégophias, La marque de Kali, Le masque de jade, Les chasseurs de dinosaures, La cité des sables, ou encore L’orchidée noire, Les compagnons de Damballah, Le maître du silence, L’homme aux dents d’or, Les mangeurs d’atome, Le temple des crocodiles, Le masque bleu, Terreur la Manicouagan, Le mystérieux docteur Xhatan, Organisation Smog, Le samouraï aux mille soleils, Le talisman des Voïvodes, Les cavernes de la nuit, Les spectres d’Atlantis – ou encore le cycle d’Ananké.

Depuis La couronne de Golconde, s’y ajoute la spectaculaire saga terrestre et intersidérale de l’Ombre jaune, alias Monsieur Ming, savant hors norme, quasi immortel et ambigu génie du mal. Avec ses Dacoïts et autres créatures ténébreuses, il mène la guerre totale contre l’humanité en raison du déclin matérialiste de l’Occident. Grâce à la complicité secrète et amoureuse de la splendide eurasienne Tania Orloff, nièce de Monsieur Ming, Morane le met invariablement en échec. Parfois en y laissant quasiment la vie.

Tout autour du monde

Autour de la planète bleue tellement malmenée aujourd’hui – mais aussi dans l’enchevêtrement temporel avec la Patrouille du temps du colonel Craig et dans les vestiges archéologiques de continents disparus comme l’Atlantide ou Mu avec son ami sexagénaire l’archéologue Aristide Clairembart – on y lit l’aventure sous toutes ses formes. La grande aventure qu’enfant vous quêtiez déjà dans les romans fleuves de Louis Boussenard comme Le Tour du Monde d’un gamin de Paris (1883). Celle plus noire que vous a insufflé votre ami Jean Ray (1887-1964), l’immense auteur gantois de chefs d’œuvre de la littérature fantastique comme Le Grand nocturne (1942) ou Malpertuis (1943).

Échos d’enfance

Savez-vous Henri Vernes que mes volumes jaunes puis blancs de la collection Marabout junior puis Pocket Marabout sont toujours religieusement classés dans l’une de mes dix bibliothèques ? À l’abri de la poussière. Dans la parage des collections d’ouvrages sur les Lumières, la criminologie ancienne ou la littérature ancienne et moderne. Comment en effet renoncer au prodigieux réservoir imaginaire de l’aventure selon Bob Morane ?

Y gisent épars des pans désinvoltes ou préoccupés de l’enfance. En émergent les odeurs fragiles et les souvenirs inaltérables de lectures diurnes et nocturnes. Du temps volé aux adultes lorsque avec Bob Morane on rêvait à un futur plus heureux qui n’arrivait pas.

Les années passent. Le médiocre papier d’imprimerie des aventures de Bob Morane se fissure sous l’éclat persistant des couvertures bariolées dessinées par Dino Attanasio ou Pierre Joubert. À chaque épisode, elles montrent l’héroïsme de l’aventurier au visage aquilin qui affronte le mal, le péril ou l’imminence de la mort : parachutage périlleux, noyade, crash aérien, assassinat, sacrifice rituel, lutte avec des fauves, corps à corps subaquatique, poursuites et joutes terrestres, maritimes et aériennes.

Combattre les raclures

Flanqué de son faire-valoir le géant roux écossais Bill Ballantine – moderne Porthos – autant buveur de whisky que le capitaine Archibald Haddock, Bob Morane le polyglotte combat depuis 1953 les pires raclures de l’univers. Les ordures de tous les genres. Il les défie avec la force morale de l’aventurier inoxydable qui hésite à tuer et celle musculaire du karatéka hors pair. Sous toutes les latitudes, dans tous les bas fonds, tout y passe : écumeurs des mers, négriers, trafiquants de stupéfiants (La fleur du sommeil), kidnappeurs d’enfants, truands, marchands d’armes, saboteurs d’avions civils (Panique dans le ciel), espions tueurs, mafiosi (Échec à la main noire), braconniers d’espèces menacées, (Le gorille blanc), pilleurs de vestiges archéologiques (Le secret des Mayas), tyran oppresseur (Le maître du silence) ou encore industriels pivots de dictatures militaires (Tempête sur les Andes), exploiteurs de misère, terroristes transnationaux du SMOG (Terreur à la Manicouagan), nostalgiques nazis avide de revanche raciste (Le cratère des immortels), politiciens corrompus.

 

L’éthos du justicier

Don Quichotte moderne fonçant en Jaguar Type E, Indiana Jones avant la date, redresseur de torts, protecteur de la veuve et de l’orphelin, le « commandant » Morane a un peu vieilli, malgré ses 33 ans. Comme tout un chacun. Parfois il se ressource dans son monastère médiéval auvergnat. Or est-il anachronique ce goût de l’aventure qui stimule l’ancien pilote militaire, polytechnicien, collectionneur d’ouvrages rares et journaliste intermittent au journal Reflets ? La quête du bien qui l’anime est-elle déplacée dans notre univers livré au mal multiforme qui jamais ne désarme ? Comme d’autres figures justicières, Bob Morane conforte l’imaginaire social d’un monde meilleur auquel nous rêvons faute de pouvoir l’édifier. Telle est la force libératrice de la fiction tout autour de l’éthos du justicier.

 

Prolongeons avec : Daniel Fano, Henri Vernes et Bob Morane, une double vie d’aventure, Bordeaux, 2007, Le Castor Astral ; Rémy Gallart et Francis Saint-Martin, Bob Morane, profession aventurier, Paris, Encrage 2007 ; Sylvain Venayre, La gloire de l’aventure : genèse d’une mystique moderne : 1850-1940, Aubier, coll. « Historique », 2002.

 

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Exils et refuges : mondialisation humaine

 

Devant eux: les réseaux maffieux, l’administration et la police des camps et des centres de rétention que clôturent — parfois dès la frontière — les murs barbelés et électrifiés pour intimider les flux croissant de l’exil. Tentes, baraques, caravanes, roulottes, containers, immeubles ruinés, friches industrielles, abris militaires : du campement précaire au cantonnement solide pour humains déplacés, les abris du déracinement se muent en « camps-villes ». La nouvelle civilisation  du précaire social. Les ghettos du malheur planétaire génèrent la générosité des associations humanitaires. Mais aussi le populisme et la xénophobie des enracinés comme en Hongrie et en Italie que panique le « débordement » migratoire et identitaire. Que panique la montée planétaire de la précarité humaine. Comme le prélude  d’un inexorable tsunami social de plus ample envergure.

Aujourd’hui  — dont en leur pays — plus de 65 millions d’humains sont recensés comme déplacés contre leur gré (HCR). Cette population équivaut à celle de France. Ou alors à celle de la Suisse multipliée par 8. Nombre inouï et inédit dans l’Histoire de l’exil forcé. Cela revient à … 20 personnes chaque minute ! Parmi eux — meurtris par le malheur individuel et collectif — 22.5 millions de réfugiés appauvris ont gagné l’étranger. Entre le tombeau abyssal de la Méditerranée, les circuits maffieux du trafic d’êtres humains et le durcissement un peu partout des lois nationales contre les étrangers, la « nation des exilés » constitue en 2018 le 21e pays du monde — avant le Royaume-Uni ou l’Afrique du Sud.

En 2016 et 2017, les Rencontres internationales de Genève (fondées en 1946) accueillent des écrivains prestigieux pour évoquer la force de l’imagination et de la littérature face au recul de l’humanisme. Comment utiliser l’intelligence et la créativité pour endiguer le mal ? En septembre 2018, des intellectuels, des chercheurs, des membres d’associations humanitaires  et des spécialistes du droit humanitaire repenseront les réalités sociales, démographiques, culturelles et anthropologiques du « nomadisme forcé ». Mobilisé par les « exils et les refuges » comme creuset du multiculturel, l’État de droit est lié aux traditions égalitaires, juridiques et démocratiques de la solidarité et de la fraternité issues des Lumières. Que reste-t-il de cet héritage ?

Notre horizon d’attente démocratique est particulièrement chargé:

— comment édifier la nouvelle utopie du cosmopolitisme bienveillant dans la « mondialisation humaine » ?

Rendez-vous à Genève du 24 au 27 septembre 2018 : Exils et refuges. http://www.rencontres-int-geneve.ch

Illustration: 〈Affiche RIG 2018. “Exils et refuges”. Dessin ©Javier de Isusi (Bande-dessinée Asylum, 2016). Graphisme : Chris Gautschi〉

Peine de mort : la croix et le glaive

Jeudi 2 août 2018 : le Vatican apporte sa pierre abolitionniste au vieux problème de la mort pénale jugée « inadmissible » et définitivement supprimée dans l’Union européenne des 28 États. Dès le mois de mai, le pape François fait inscrire au Catéchisme de l’Église catholique (article 2267) que la « peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle ».

L’Église s’engagera dès lors pour son « abolition partout dans le monde ». La mort pénale reste une « mesure inhumaine qui humilie » et porte atteinte à l’inviolabilité de la personne humaine ».

L’aggiornamento pontifical corrige le catéchisme de 1989. Il légitimait la mort pénale en tant qu’« unique moyen pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’être humains ». Si le Vatican n’a officiellement aboli la peine capitale qu’en 1969, la voix universaliste du pape François fait écho à celle des philosophes des Lumières.

L’anathème pontifical permettra peut-être de renforcer la croisade abolitionniste mondiale.

Dans l’histoire de l’humanité, la mort pénale est la peine la plus ancienne infligée déjà dans la cité grecque et sous le droit romain. Elle recule partiellement durant la Moyen Age pour la justice compensatoire qui permet la réparation par la taxe du sang versé. De grands penseurs ou théologiens l’ont  alors légitimée. Saint-Augustin (354-430) fait de la mort pénale la sanction légitime contre le pécheur avili dans la cité de Dieu. Même son de cloche chez Thomas d’Aquin (1224/1225-1274). Le théologien forge pour plusieurs siècles la doctrine classique de la mort pénale contre les irrécupérables.

Dès la genèse de l’État moderne au XVIe siècle, attribut de la souveraineté absolue, la mort pénale culmine en Europe avec la justice patibulaire. Le supplice public doit intimider le peuple et prévenir le crime. À partir de 1750, si la peine de mort se banalise sous la forme de la pendaison infamante — sauf les nobles qui ont le privilège de la décapitation pour échapper à l’infamie du bourreau — sa légitimité est critiquée par les magistrats et les philosophes « éclairés » comme Cesare Beccaria (1738-1794).

En 1764 à Livourne, sous le couvert de l’anonymat, il publie son célèbre pamphlet Dei delitti e delle pene (Des délits et des peines). L’ouvrage devient un best-seller européen. Il est vite mis à l’index des livres impies. Encensé par Voltaire, il marque les pères fondateurs de la démocratie américaine. En moins de cent pages, Beccaria détruit la tradition juridique et morale de la mort pénale. Il montre qu’elle est inutile et non nécessaire. À sa nature injuste s’ajoute son inefficacité contre le crime.

Bref, la mort pénale est incompatible avec les droits naturels des individus. Utiles à la société, les travaux forcés corrigent le criminel le plus dangereux selon Beccaria. Idéalement, ils permettent de le resocialiser dans le respect de son humanité.

En outre, le pays conservateur de la peine capitale nourrit  la violence sociale des crimes de sang les plus épouvantables comme le montre aujourd’hui la criminologie comparée des États nord-américains abolitionnistes et non-abolitionnistes.

Si les Lumières minent la légitimité de la mort pénale contre  les apologistes du gibet, le législateur révolutionnaire (Code pénal de 1791) la maintient mais abolit les supplices identifiés au despotisme. Dès 1850 environ, au siècle du grand abolitionniste Victor Hugo, l’abolition progressive de la mort pénale est liée à la démocratie et au libéralisme étatique. Par exemple,  le gouvernement genevois supprime la mort pénale en 1871 sous la houlette de la majorité progressiste des radicaux. Nation des droits de l’Homme, la France reste la lanterne rouge européenne avec l’abolition de 1981.

Au delà du débat confessionnel, quel écho au message pontifical dans les trop nombreux États non-européens  qui persistent à appliquer la mort pénale ? Contre toute logique humaniste et sécuritaire.

Lecture: Michel Porret, Beccaria. Le droit de punir, Paris, éditions Michalon.

Lien: http://www.acatfrance.fr/peine-de-mort

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Little Nemo au Pays du Sommeil

Pour  Arsène
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Winsor McCay, Little Nemo in Slumberland (1905). tous droits réservés

La bande dessinée, souvent fabriquée comme récit imagé pour les enfants et les adolescents, est née avec le cinéma muet dans les années 1890. Polissons incorrigibles ou héros intrépides, les enfants y occupent une place centrale. En leur famille ou orphelins comme Little Orphan Annie, série créée en 1924 par le scénariste et dessinateur américain Harold Gray  dans le Chicago Tribune qui fait écho à Oliver Twist (1837-1839) de Charles Dickens, les enfants affrontent l’injustice des adultes.

Les polissons

Livrés à eux-mêmes, ils battent les rues, par exemple celles de Bruxelles où les « gamins Quick et Flupke », que crée en 1930 le belge Georges Remy (dit Hergé), défient quotidiennement l’Agent 15. Ils se débrouillent, en suivant l’exemple de l’espiègle Gavroche dans les Misérables de Victor Hugo (1862) ou du gosse misérable qu’abandonne sa mère dans le film muet de Charlie Chaplin The Kid (1921). Avec des méthodes musclées, les garnements peuvent être punis de leurs bêtises, à l’instar de Pam et Poum créés en 1897 dans New York Journal par Randolph Hearst et Rudolph Dirks (The Katzenjammers Kids, en français Pim, Pam, Poum). Entre bulles et phylactères, les enfants sont redresseurs d’injustice et affrontent le mal comme John et Pearl, les deux gosses du film de Charles Laughton La nuit du chasseur (1955), qui fuient le pasteur homicide visant le magot de leur père pendu pour vol.

Globe-trotter et reporter sans plume créé par Hergé en 1929, l’adolescent Tintin ne fait rien d’autre que pourfendre les pires méchants. L’aventure capture les enfants en culottes courtes, en pantalons golf ou en uniformes de scout que revêtent les cinq copains de la Patrouille des castors, série dessinée dès 1954 par Mitacq dans le Journal de Spirou. Sur la route de l’aventure, les enfants suivent Jim Hawkins, garçon d’aubergiste âgé de 14 ans, puis mousse sur L’Hispaniola, dans L’Île au trésor (1883) de Robert-Louis Stevenson. Parfois, une forme d’aventure singulière plonge l’enfant héros de BD … en lui-même.

Péripéties oniriques

Né dans une famille de la bourgeoisie américaine, âgé de 10 ans, Little Nemo est un petit garçon bien éduqué. Cinq ans après la publication de L’Interprétation des rêves de Sigmund Freund, le petit Nemo apparaît en 1905 dans le supplément dominical du New York Herald, sous la plume d’un génial pionnier de la bande dessinée, le dessinateur et scénariste américain d’origine écossaise Zenas Winsor McCay (1867-1934). De 1905 à 1926, il signe des centaines d’immenses planches dominicales en couleurs de Little Nemo in Slumberland, objet d’une comédie musicale à Broadway en 1908 puis d’un cartoon éponyme en 1911. Ce chef d’œuvre narratif de l’imaginaire onirique bouscule les conventions graphiques avec des arabesques, des perspectives surréalistes et des cadrages spectaculaires qui brisent l’alignement des vignettes. De 1911 à 1914, la saga sort dans le New York americain sous le titre In the Land of Wonder Dreams, puis revient dans le New York Herald. Elle est traduite en français sous le titre Petit Nemo au pays des songes (1908).

Cousin d’Alice au Pays des merveilles

Cousin lointain d’Alice perdue de l’autre côté du miroir (Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, 1865), Little Nemo est un aventurier singulier, car ses exploits ne l’éloignent jamais de sa chambre d’enfant, si ce n’est…en ses rêves nocturnes. À peine endormi sous son édredon, Little Nemo, s’échappe au Pays du Sommeil. Des exploits homériques l’attendent. Puis il se réveille en sursaut, couché dans son lit ou tombé brutalement au pied de celui-ci. Nuit après nuit, les songes multicolores recommencent. Ayant fendu les cieux sur un cheval volant, il chute dans la nuit intersidérale, où dansent des planètes à têtes humaines, pour retomber sur son lit. Lorsque son arche de Noé (jouet) devient énorme, les animaux envahissent sa chambre. Les pieds de son lit s’allongent pour une chevauchée sous la pleine lune par dessus la ville.

Combien de temps au bienheureux Pays du sommeil ?

Les rêves tournent ainsi parfois au cauchemar que hantent des ogres, des géants ou une main gigantesque qui entre par la fenêtre. Château baroque au pays du soleil, palais de glace, dômes en forme de champignons de la cité martienne, chapiteau d’un cirque monumental : les décors mouvants enchevêtrent les péripéties oniriques de Little Nemo, aspiré dans les tréfonds de son inconscient. Dinosaures et éléphants bariolés, lapin blanc, poisson rouge et paons démesurés, fraises atteintes de gigantisme, fleurs et arbres tropicaux : renversant l’échelle de la nature, la faune et la flore l’étreignent dans le gouffre des songes. D’autres créatures en peuplent les nuits : Impy le cannibale ou encore le Docteur Phil. Entre métamorphoses et labyrinthes qui brouillent la frontière du pays des rêves, Little Nemo gagne la planète Mars mais aussi le royaume féérique de King Morpheus et sa fille The Princes. Cigare au bec et coiffé d’un haut de forme, Flip le clown blanc, grimaçant et malfaisant, perturbe l’évasion onirique du garçonnet.

Cruel principe de réalité, il l’expulse régulièrement hors du Pays du Sommeil. L’enfance s’éloigne.

L’extraordinaire odyssée onirique de Little Nemo nous rappelle que, nuit après nuit, chaque enfant voyage en grand secret, parfois jusqu’à la planète Mars, mais à notre insu. Bien heureusement pour l’enfant-voyageur !

LDM: 33

Cash Marx

Everybody knows the fight was fixed
The poor stay poor, the rich get rich
That’s how it goes
Everybody knows. /Leonard Cohen, Everybody Knows.

 

https://pre00.deviantart.net/9dd2/th/pre/i/2014/261/7/9/lego_karl_marx_and_friedrich_engels_by_luciferslego-d7znvju.jpg

Karl Marx, père du matérialisme historique, est né le 5 mai 1818 à Trèves en Rhénanie, région viticole de la Moselle, proche de la frontière luxembourgeoise. Il meurt pauvre le 14 mars 1883 à Londres. La commémoration discrète du bicentenaire de sa naissance étonne et détonne dans l’actualité du mouvement social au prisme de Mai 68.

La statue du Commandeur

Habile à opérer la synthèse du communiste et du capitalisme en oubliant la démocratie, la Chine a offert à la municipalité divisée de Trèves une colossale statue en pied de l’auteur du Manifeste du parti communiste (1848). Près de six mètres (socle inclus) et plusieurs tonnes de bronze. Le monument dépasse l’ensemble statuaire de bronze dressé au Marx-Engels Forum de Berlin (3.85 mètres) inauguré en 1986. Un objet mémoriel du communisme dû au plasticien chinois Wu Weishan.

En 2017, le conseil municipal de Trèves accepte le pesant don chinois par 42 voix pour et 7 contre (4 absentions). « Nous sommes au côté de l’enfant de notre cité. Et nous évoquons Karl Marx de façon constructive et active » dit Malu Dreyer, ministre-présidente sociale-démocrate du Land de Rhénanie-Palatinat. En fait, un simple geste d’amitié transnationale entre les peuples.

Trente ans après la chute du mur de Berlin, Marx est donc ” reboulonné ” ! Couverte d’un drap rouge-révolution, sa statue est dévoilée et inaugurée le samedi 5 mai en présence d’un plénipotentiaire chinois. Liesse convenue, mais finalement rituel bon enfant et plutôt consumériste.

Chaque année, près de 15 000 touristes chinois visitent la ville natale de Marx dont le musée éponyme est fréquenté annuellement par 40 000 personnes. En face du musée… un nouveau restaurant chinois ! Retour ému aux sources révolutionnaires et aux raviolis à la vapeur !

Pop culture

Statufié, Marx est aujourd’hui une icône de la pop culture. Il rapporte du cash grâce aux produits dérivés qui multiplient son effigie. Marx est mort, vive Marx !

On peut commencer par Karl, « poupée Art Toy de tissu, disponible en deux tailles (48 et 115 cm), 34 ou 109 euros. À lire l’offre publicitaire, ce véritable « doudou design au style unique » est fabriqué pour les « enfants de 0 à 112 ans » ! Vendu dans un petit sac en tissu orné d’une brève biographie et d’une citation-choc sur la nécessité d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, ce produit « dérivé incontournable » vise tous les fans de Marx, partisans ou non de la lutte des classes. Qu’on se le dise !

La cuvée Marx

Petits bustes blancs ou rouges, crayon avec la signature de l’économiste, cartes postales, affiches, tasses, t-shirts : parmi d’autres, ces objets effigiés s’achalandent dans la boutique de la Karl-Marx Haus à Trèves — élégante et bourgeoise maison natale devenue musée (10 Brückenstrasse). Le chic du chic pour réconforter votre ami banquier un soir où Wall-Street fléchit : la cuvée Karl Marx (rouge), vendue à dix euros aux prolétaires de tous les pays mais aux autres aussi !

Pour enrichir son musée domestique, avec l’effigie de Marx, on peut encore acquérir des billets de 0 euros (prix de vente 3 euros), un canard de bain (5.90 euros), un moule à biscuit ou un tapis de souris d’ordinateur. Le pavé numérique remplace le pavé de granit dans la gueule des exploiteurs.

S’y ajoutent aussi la bière Karl Marx et un produit d’hygiène buccal parfumé à la menthe (2.70 euros). Sur les posters, les slogans marxistes ornent le portrait du philosophe matérialiste. Des capitalistes écologistes les détournent pour prôner commercialement les bienfaits de la caféine : « Buveurs de café de tous les pays, unissez vous ! »

Manga et BD

Aujourd’hui le Capital est un manga japonais traduit en français avec une préface d’Olivier Besancenot (2008). Depuis 2013, l’éditeur Dargaud vend la biographie austère du compère d’Engels. En 158 minutes, Le Jeune Karl Marx, biopic coloré du cinéaste Raoul Peck, évoque les années de formation du philosophe. Visuel… visuel.

En Pologne Kolejka, Monopoly version communiste traduit dans plusieurs langues, s’arrache depuis 2012, souvent pour… moquer le communisme.

Lego et Playmobil

Du côté des jouets éducatifs et autres historical toys, les rarissimes et minuscules figurines Lego de Marx et d’Engels ne sont pas officielles, contrairement à celle de la créature de Frankenstein. Des collectionneurs imaginatifs les ont bricolées. Leur valeur flambe aux bourses d’échange ! Or, l’insurrection gronde car le peuple murmure son mécontentement.

Il réclame une figure Playmobil de Marx…. après celle de Luther, vendue à 750 000 exemplaires à partir de 2017. Au siège social de la marque allemande, on hésite à relancer ainsi la lutte des classes en augmentant les cadences trois-huit des ouvriers sur les chaînes de montage des jouets.

La pop culture célèbre Marx comme jadis elle a exalté Che Guevera. Dans les années 1970, le poster rouge et noir du guérillero anti-impérialiste et barbu au béret basque ornait les chambres des adolescents entre un portrait de Tintin, une photographie des Américains sur la Lune et une autre de Janis Joplin – ” Me and Bobby McGee “. Toute la conscience du monde en quelque sorte.

Cash Marx en avant ! Le vieux monde galope derrière toi !

Au fait, combien de temps encore la galopade ?

 

Dettes partielles : https://www.letemps.ch/monde/celebrations-mouvementees-penseur-karl-marx-Allemagne; http://www.liberation.fr/planete/2018/05/03/capitalisme-et-canards-de-bain-le-jour-ou-karl-marx-est-devenu-pop_1647477

(LM32)

Notre ami Gulliver : géant chez les nains et nain chez les géants

 

https://i1.wp.com/hamandista.com/wp-content/uploads/2017/12/english-politics-in-gullivers-travels.png?fit=738%2C415

S’ennuyant au foyer conjugal, lecteur des auteurs anciens et modernes, animé d’un insatiable goût des voyages maritimes, le chirurgien Lemuel Gulliver, héros homérique et picaresque de Jonathan Swift (1667-1745),  affronte les fortunes du destin sur les océans. Naufragé une première fois dans les mers du Sud, il parvient sain et sauf en nageant au pays de Liliput. Il y sera un géant parmi les nains.

Colosses

Revenu en Angleterre depuis Blefuscu, il reprend la mer à bord de l’Aventure. Après avoir échappe à une tempête d’apocalypse, il est oublié par l’équipage sur les rivages d’une île inconnue, où il tombe entre les mains de débonnaires colosses. Après deux ans de captivité dans la capitale du royaume de Brobdingnag, où il est un nain parmi les géants, il regagne l’Angleterre. Il entreprend un troisième voyage maritime comme médecin à bord de la Bonne-Espérance, solide vaisseau de 300 tonneaux qui traverse une tempête mais est capturé dans le golfe du Tonkin (mer de Chine) par deux vaisseaux pirates aux o0rdres d’un capitaine japonais.

Île volante

Abandonné par les forbans en pleine mer sur un « petit canot doté d’une voile et de rames, avec quatre journées de vivre », Gulliver, après avoir Résultat de recherche d'images pour "Gulliver Laputa"navigué durant cinq jours, aborde un îlot désertique pour être récupéré sur l’île volante du royaume de Laputa. Les habitants célestes y « sont toujours en proie à l’inquiétude » en raison de leur permanentes spéculations cosmographiques et métaphysiques. Ayant passé de Laputa aux îles voisines (Balnibari, Glubbdubdrid, Luggnagg), il regagne l’Angleterre via le Japon et Amsterdam sans être détourné ni par une tempête ni par des forbans.

Pirates

Son dernier périple maritime comme capitaine sur l’« Aventure, un solide vaisseau-marchand de 350 tonneaux », se boucle avec la mutinerie de l’équipage constitué d’« anciens flibustiers », tous recrutés à la Barbade et dans les îles Sous-le-Vent, en mer des Caraïbes, là où pullulent les forbans, boucaniers, les flibustiers et les pirates. Ayant marronné leur capitaine Gulliver sur une grève déserte d’où il gagnera le pays des Houyhnhnms (chevaux), les mutins choisissent l’utopie fraternelle des frères de la côte.

Les chevaux ignorent la guerre

Resté chez les chevaux (Houyhnhnms) qui asservissent les hommes mais ignorent le mot “guerre”, Gulliver médite la chimère de la cité idéale pour le bien des Hommes. Dans cette fiction burlesque parue en 1726 (Gulliver’s Travels), Swift le pamphlétaire républicain signe la mort de l’utopie.

Depuis l’enfance, notre ami Gulliver nous murmure  pour dire que le meilleur des mondes possibles reste une chimère qu’à jamais rattrapent l’ambition, l’orgueil et la violence des Hommes… pourtant contraints parfois de recourir tardivement à la “guerre juste” pour tenter de rappeler les fragiles règles du droit que bafouent les tyrans exterminateurs de leurs peuples.

Lecture: l’utopie pirate a fasciné Daniel Defoe: Libertalia, Paris, éd. Libertalia et Phébus, 2002 (paru en anglais dans L’Histoire générale des plus fameux pirates, 1724-1728).

(LM31)

La mystique du Colt

« Just my Rifle, my Pony and Me. », My Rifle, my Pony and Me [chanson], Howard Hawks, Rio Bravo, 1959.

 

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Sergio Corbucci, Django, Italie, 1966. La mystique du Colt à son apogée (tous droits réservés). Magnifique Franco Nero dans le rôle-titre.

Après la tuerie de la discothèque d’Orlando commise par un sicaire prônant son obédience islamiste (49 tués), la fusillade du 14 février 2018 en Floride au lycée de Parkland (17 morts) s’ajoute aux habituelles tueries en masse qui endeuillent les U.S.A depuis le massacre du 20 avril 1999 au Lycée Columbine. Deux étudiants y abattent 12 camarades et un professeur. Drame national, le fait divers incite le cinéaste Michael Moore à questionner la culture des armes à feu aux États-Unis dans le spectaculaire Bowling for Columbine (2002), primé à Cannes la même année.

Gun contre Gun

Gun Violence Archive recense les incidents liés aux armes à feu : 402 mineurs ont été meurtris ou tués aux États-Unis depuis le premier janvier 2018. Ils rejoignent les 36 252 morts par arme à feu en 2015 (homicides, suicides). Si 248 victimes ont moins de 14 ans, 4 140 étaient âgés de entre 15 et 24 ans*. Or les millions de port d’armes délivrés à travers les États-Unis (plus de 2 millions en Floride) conditionnent évidemment la brutalité souvent homicide avec laquelle interviennent les forces de police. Du côté policier, l’impératif du risque zéro multiplie l’usage préventif de l’arme à feu. La « bavure » est un effet collatéral de la culture sociale des armes à feu. La violence nourrit la violence.

Malgré la mobilisation massive des lycéens contre l’insécurité dans les écoles, la réponse politique est conforme au conservatisme de l’actuel gouvernement américain. Porte-parole officieux de la puissante National Rifle Association (NRA), que maintenant boycottent des enseignes de sport, des compagnies aériennes et de location automobile, le président Donald Trump, droit dans ses bottes Stetson, affirme sans rire : « Une école sans armes attire les mauvaises personnes ».

La panacée des fusillades serait d’une simplicité biblique : il faut armer les enseignants afin qu’ils puissent liquider en auto-défense le tueur de masse. Il faut multiplier les policiers armés sur les campus, comme au bon vieux temps de la frontière. « Gun » contre « Gun ! » Or, la présence à Parkland d’un aide-sheriff armé n’a pas évité le massacre des adolescents.

Retour au Western

Aujourd’hui, près de 70% des écoles publiques organisent des exercices d’auto-défense pour tenter de protéger les enfants et les adolescents contre les fusillades à l’arme automatique ! La classe devient le nouvel espace de l’affrontement sécuritaire. Le campus pourrait redevenir le théâtre social du duel lié à la mystique du Colt. Celui de l’affrontement à armes égales. Une mystique du Colt qu’a forgée le film de genre qu’est le western. Son imaginaire de l’auto-défense revient en force dans la culture politique américaine.

De sa naissance à son crépuscule, le western américain déploie la mystique du Colt comme ultime recours du bien contre le mal, parfois avec la figure héroïque du shériff isolé qui peine à endiguer la vindicte sociale de l’auto-défense ou du lynchage. Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann(1952), Rio Bravo de Howard Hawks (1959), L’Homme aux colts d’or d’Edward Dmytryk (1959) ou encore La Horde sauvage (1969) de Sam Peckinpah : parmi des centaines d’autres, les westerns américains de la mystique du Colt véhiculent les formes licites ou non de la violences armée, solitaire ou collective. Ils inspireront la veine des westerns italiens qu’incarnent notamment les figures inoubliables de Django et de Sabata, militants de la mystique du Colt, pour le meilleur et pour le pire.

Django et Sabata

Entre 1960 et 1970 environ, politisant l’imaginaire de la frontière dans le prisme de la lutte des classes et des années de plomb qui ensanglante l’Italie, les « westerns spaghettis » radicalisent la mystique du Colt. Leur esthétique solaire est romantique, naturaliste et baroque. La mystique du Colt y culmine dans la philosophie libertaire du justicier solitaire, épris de la juste vendetta. Mais aussi dans celle du potentat qui mêle le crime organisé à la vénalité. S’y ajoute en point d’acmé la liturgie frontale ou circulaire du duel (voire du « triel ») comme affrontement métaphysique entre le bon, la brute et le truand. Mon Colt fait la loi (1964) de Maro Caiano, (1964), la trilogie de Sergio Leone (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand, 1964-1966) avant le crépusculaire Il était une fois dans l’Ouest (1969), Django (1966) et Le Grand silence (1968) de Sergio Corbucci, Sabata (1969) de Gianfranco Parolini : parmi de très nombreux autres, ces films visualisent la mystique du Colt comme recours du bien contre le mal mais aussi comme instauration de la terreur sociale. Dès la première image, Django (Corbucci) traine dans la boue le cercueil contenant la mitraillette avec laquelle il purgera le mal de la Cité. L’arme à feu est un boulet moral…nécessaire.

Légitime défense

Aujourd’hui aux États-Unis, alors que l’imaginaire de la confrontation sociale et politique entre le bien et le mal suit l’imaginaire intersidéral de la saga belliciste Star Wars (Empire versus Alliance ; comme à l’âge d’or de l’héroïc fantasy des années 1930-1950), la mystique du Colt l’emporte sur la pacification sociale du désarmement. La Constitution rend celui-ci aléatoire (deuxième amendement dans l’héritage des « milices » coloniales matrice de la la révolution avant que G. Washington ne l’organise). Dans l’héritage de la frontière, l’armement d’autodéfense individuelle est une liberté constitutionnelle. Ainsi, malgré l’hécatombe d’adolescents fauchés sur les campus, dans l’imaginaire social, le Colt assure les libertés individuelles par la légitime défense contre le mal armé toujours imprévisible.

Répliquer, se défendre à main armée, faire sa propre justice : la mystique du Colt, selon les canons esthétiques et moraux du western, entretient la culture de la violence. Pire, elle instaure la privatisation de la violence armée contre le monopole de la violence d’État qui en régule tant bien que mal les excès, même si parfois le populisme en tire un substantiel bénéfice sécuritaire. La légitime défense s’abreuve au déficit sécuritaire de l’État de droit : la confrontation directe du gun contre gun mine le contrat social démocratique de la médiation pénale. La liberté est-elle au bout du Colt ?

 

Une lecture stimulante et urgente pour décrypter les mythologies contemporaines de la légitime défense comme fin du contrat social démocratique et genèse de la violence individualiste: Elas Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte, 2017. Voir aussi: Firmin DeBrabande, Do Guns Make Us Free?: Democracy and the Armed Society, Yale, YUP, 2015.
* « Fusillades aux Etats-Unis, cinq chiffres pour un fléau », Libération, 15 février 2018 (http://www.liberation.fr/planete/2018/02/15/fusillades-aux-etats-unis-cinq-chiffres-pour-un-fleau_1630047).
(LM. 30)

Épier et contrôler

« L’inspection : voilà le principe unique, et pour établir l’ordre, et pour le conserver ; mais une inspection d’un genre nouveau, qui frappe l’imagination plutôt que les sens, qui mette des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans son domaine. » Jeremy Bentham, Le Panoptique (1791).

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Lehigh Valley Vanguard | Marlana Eck, “Modern Discipline and Panopticism in the United States

Partout, silencieusement, en catimini, jour après jour, la vidéo-surveillance augmente son emprise quotidienne sur l’espace public des villes contemporaines. La cartographie sécuritaire implique le panoptisme urbain pour l’imaginaire du « risque zéro ». La crue est aussi forte que celle des polices privées ou encore des logiciels de géolocalisation et de « prédiction du crime » dans les forces de police nord-américaines. Les machines visent à objectiver le « hot spot » du crime (Risk Terrain Modeling) pour prévenir le passage à l’acte comme dans Minority Report de Steven Spielberg (2002).

Eldorado sécuritaire

La caméra automatisée s’impose comme le banal objet du mobilier urbain et du panoptisme généralisé. À Genève, même si quatre caméras de vidéo-surveillance sont vandalisées (8-9 janvier 2018) près de l’école des Pâquis, elles s’insèrent en un « dispositif global de sécurité » voulu par la municipalité.

Comme le portique de prévention qui grâce au terrorisme gagne les gares européennes (Italie, France, etc.), le marché du sécuritaire visuel est l’Eldorado pour l’industrie de la sécurité urbaine (année 2014: 15,9 milliards de dollars, contre 14,1 milliards en 2013). En se miniaturisant, la vidéo-surveillance est aussi accessible à tout particulier pour surveiller son domicile à distance.

Panoptisme

Objectif politique avoué : endiguer les incivilités, faire reculer les illégalismes, lutter contre le trafic des stupéfiants, prévenir le crime et augmenter les capacités d’intervention policière. Voir c’est savoir ce qui se trame ! Voir c’est vouloir cartographier le risque. S’y ajoute aussi le visionnement direct de la fluidité automobile en ville, sur les grands axes et les tunnels routiers. Pour renforcer le sentiment de sécurité de la population, le panoptisme condense le contrôle social préventif.

Épier c’est prévenir ! Ce contrôle social automatisé réduit drastiquement la police de proximité en milieu urbain — comme le montre le cas genevois. La quasi-seule présence policière dans la cité lémanique : d’éclatantes voitures de police  gyrophares en fête  qui filent à grande vitesse le long des artères avec des agents enfermés à double tour à l’intérieur ! « Papa, pourquoi le policier dans la voiture il a peur de nous ? » — me demande mon fils au retour de l’école par les rues de Saint-Jean, devant une voiture de police qui pile au dernier instant devant un passage jaune !

La caméra protège la caméra

Certaines municipalités veulent protéger les caméras de surveillance —  plutôt fragiles — par d’autres caméras de surveillance. L’œil électronique protège l’œil automatique qui nuit et jour épie les humains pour les défendre. Le panoptisme en boucle fermée : la nouvelle garantie technologique de la société libérale. Les périmètres prioritaires de la vidéo-surveillance recoupent souvent les zones prestigieuses de la cité, bien qu’en Italie, — par exemple — la vidéo-surveillance balaie maintenant les wagons ferroviaires.

Dans plusieurs villes françaises, si l’accès au centre de visionnage est limité, la police nationale et la gendarmerie peuvent accéder aux bandes enregistrées du panoptisme urbain pour le besoin d’enquêtes judiciaires. Une nouvelle juridiction de la pièce à conviction visuelle émerge.

Break the cameras !

Or, maints faits divers montrent que le panoptisme urbain ne protège pas toujours les sites vidéo-surveillés— à voir notamment la « vandalisation » en récidive (3 janvier 2018) du collège Georges-Brassens (Villeneuve-le-Roi), « protégé » par la vidéo-surveillance. Au contraire, écho lointain du luddisme — au XIXe siècle les ouvriers anglais cassaient les machines de la révolution industrielle — la détérioration des caméras urbaines semble émerger socialement comme la « violence logique » qu’induit la vidéo-surveillance contre le lien social de proximité. Briser l’œil  du pouvoir : quel sens à cette révolte désespérée ?

Et le lien social de proximité ?

L’idéologie politique et technocratique de la vidéo-surveillance conforte certainement la désespérance insécuritaire via la démagogie populiste de l’autoritarisme politique. L’étape suivante : la vidéo-surveillance “améliorée” par la reconnaissance  faciale.  La crise du lien social de proximité alimente la vidéo-surveillance comme inspection perpétuelle des individus. La détérioration du premier explique la puissance croissante de la seconde.

Matrice d’autoritarisme et d’antilibéralisme, le risque zéro nourrit l’utopie sécuritaire de la vidéo-surveillance que survolent silencieusement les drones du panoptisme généralisé comme soi-disant “dernier rempart de la démocratie” ! Le triomphe du panoptisme contemporain : chacun intègrera l’idée qu’il est l’objet d’une continuelle inspection visuelle. Chimère dystopique ou principe de réalité ?

Lire et relire : Jeremy Bentham, Le Panoptique, précédé par l’œil du pouvoir, entretien avec Michel Foucault, postface de Michelle Perrot, Paris, Belfond, 1977.

Patrouille militaire

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Patrouille : ronde faite par une petite troupe pour la sûreté et la tranquillité d’une ville, d’une place de guerre ou d’un camp. On nomme aussi patrouille la petite troupe qui fait la ronde. Encyclopédie méthodique. Art militaire, III, Paris, 1787, p. 313.

Depuis peu, en Europe, la configuration et la vie urbaines changent lentement mais inévitablement. Se modifie aussi l’usage social de la ville dans son hyper-centre. Après les tueries en masse par armes létales, explosifs, voitures-béliers ou poids lourds dans plusieurs capitales d’Europe, nous vivons avec les stigmates de la terreur aveugle et la peur de la récidive des tueurs en série. Pourtant, à sillonner ces jours-ci les quartiers festifs de Paris, les terrasses sont noires de monde.

719 jours

Paris comme Bruxelles ou Londres mais pas Berlin installent le régime sécuritaire des patrouilles militaires. Parfois au nom de l’État d’urgence que la France a instauré il y a maintenant 719 jours entre unanimité ou controverse politiques et juridiques en ce qui concerne l’impact dissuasif de Vigipirate sur le terrorisme.

Tout événement public d’envergure légitime l’imposante manifestation de la puissance policière et militaire sur terre et dans les airs — comme on l’a vu du 29 septembre au 1er octobre à Genève avec la visite des deux Géantes. En sortant de la gare, le visiteur buttait sur le dispositif sécuritaire digne d’une ville déjà frappée par un ignoble attentat. Bienvenu principe de précaution légitime, exercice de répétition policière en taille réelle ou discutable état d’urgence politisé ?

Fusil d’assaut en bandoulière et ninjas

Au cœur du dispositif sécuritaire de la ville vulnérable, circule la patrouille militaire. Trois ou quatre hommes jeunes en treillis de combat,  béret sur la tête et fusil d’assaut en bandoulière ou brandi en position de feu vers le sol. Sous l’autorité d’un officier, détendus ou nerveux, ils déambulent à pas mesurés parmi la multitude. Parfois, la patrouille sécuritaire circule à grande vitesse. Précédée d’une horde de motard policiers sirènes hurlantes et sifflets stridents, une patrouille de ninjas masqués et embarqués dans des camionnettes banalisées fend l’encombrement automobile aux heures de pointe, comme on l’observe ces jours-ci au cœur du quartier latin de Paris.

Points stratégiques

Longtemps déployée dans les villes occupées ou les espaces militarisés (caserne, bases aérienne ou navale, dépôt et arsenal), la patrouille militaire gagne du terrain dans la société civile en paix. Peu présente dans les quartiers populaires, la patrouille militaire maille la ville aux points stratégiques et de prestige comme les gares, les bâtiments officiels, les hôtels et boutiques de luxe, les banques et les aéroports.

Ossature sécuritaire

L’ossature sécuritaire de la ville patrouillée se prolonge avec les chicanes préventives que sont les barrières filtrantes, les cubes de ciment, les fouilles de sacs et aussi depuis quelque temps à Paris la segmentation en plusieurs tronçons éloignés des queues humaines à l’entrée des boîtes de nuit ou des musées. Maints lieux échappent à l’emprise mobile de la patrouille militaire, notamment les passages transversaux entre deux artères dans les immeubles du XIXe siècle ou encore les embouteillages néo-libéraux qui asphyxient les existences et les villes.

Certains estiment que nous avons le privilège discutable d’assister à la genèse lente d’une démocratie de la garnison. Notamment dans les régimes politiques où l’institution militaire pèse depuis longtemps sur les institutions civiles.

État de drone

De la démocratie libérale du XIXe siècle à la démocratie sociale-démocrate contemporaine, nos sociétés vont-elles muer vers la démocratie militarisée d’un État de droit que surveillent  les drones en tous leurs états ? Gouverner par la peur ! Lutter contre la nébuleuse terroriste qui modifie rapidement les modes opératoires de l’attaque imprévue semble constituer aujourd’hui la modalité inédite de la gouvernance et du pouvoir politique. Le Léviathan civil devient-il le Léviathan en treillis vert de gris ?

Justice vulnérable

Quoique qu’il en soit, le terrorisme freine durablement la démocratie des droits de l’homme. Sans le « Patriot Act », le régime autoritaire du président Donald Trump serait-il maintenant en place ? L’État sécuritaire — que publicise la patrouille militaire — renverserait durablement l’ordre démocratique. La justice serait assujettie aux impératifs sécuritaires du gouvernement pas la peur. Les sentinelles inédites de la démocratie sont les militaires en patrouille. Fusils en mai pour l’auto-défense politique face à l’imprévisibilité terroriste (massacre de cyclistes, sud de Manhattan, 31 octobre).

 

 

A lire: Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013; Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, octobre 2017.