Patrouille militaire

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Patrouille : ronde faite par une petite troupe pour la sûreté et la tranquillité d’une ville, d’une place de guerre ou d’un camp. On nomme aussi patrouille la petite troupe qui fait la ronde. Encyclopédie méthodique. Art militaire, III, Paris, 1787, p. 313.

Depuis peu, en Europe, la configuration et la vie urbaines changent lentement mais inévitablement. Se modifie aussi l’usage social de la ville dans son hyper-centre. Après les tueries en masse par armes létales, explosifs, voitures-béliers ou poids lourds dans plusieurs capitales d’Europe, nous vivons avec les stigmates de la terreur aveugle et la peur de la récidive des tueurs en série. Pourtant, à sillonner ces jours-ci les quartiers festifs de Paris, les terrasses sont noires de monde.

719 jours

Paris comme Bruxelles ou Londres mais pas Berlin installent le régime sécuritaire des patrouilles militaires. Parfois au nom de l’État d’urgence que la France a instauré il y a maintenant 719 jours entre unanimité ou controverse politiques et juridiques en ce qui concerne l’impact dissuasif de Vigipirate sur le terrorisme.

Tout événement public d’envergure légitime l’imposante manifestation de la puissance policière et militaire sur terre et dans les airs — comme on l’a vu du 29 septembre au 1er octobre à Genève avec la visite des deux Géantes. En sortant de la gare, le visiteur buttait sur le dispositif sécuritaire digne d’une ville déjà frappée par un ignoble attentat. Bienvenu principe de précaution légitime, exercice de répétition policière en taille réelle ou discutable état d’urgence politisé ?

Fusil d’assaut en bandoulière et ninjas

Au cœur du dispositif sécuritaire de la ville vulnérable, circule la patrouille militaire. Trois ou quatre hommes jeunes en treillis de combat,  béret sur la tête et fusil d’assaut en bandoulière ou brandi en position de feu vers le sol. Sous l’autorité d’un officier, détendus ou nerveux, ils déambulent à pas mesurés parmi la multitude. Parfois, la patrouille sécuritaire circule à grande vitesse. Précédée d’une horde de motard policiers sirènes hurlantes et sifflets stridents, une patrouille de ninjas masqués et embarqués dans des camionnettes banalisées fend l’encombrement automobile aux heures de pointe, comme on l’observe ces jours-ci au cœur du quartier latin de Paris.

Points stratégiques

Longtemps déployée dans les villes occupées ou les espaces militarisés (caserne, bases aérienne ou navale, dépôt et arsenal), la patrouille militaire gagne du terrain dans la société civile en paix. Peu présente dans les quartiers populaires, la patrouille militaire maille la ville aux points stratégiques et de prestige comme les gares, les bâtiments officiels, les hôtels et boutiques de luxe, les banques et les aéroports.

Ossature sécuritaire

L’ossature sécuritaire de la ville patrouillée se prolonge avec les chicanes préventives que sont les barrières filtrantes, les cubes de ciment, les fouilles de sacs et aussi depuis quelque temps à Paris la segmentation en plusieurs tronçons éloignés des queues humaines à l’entrée des boîtes de nuit ou des musées. Maints lieux échappent à l’emprise mobile de la patrouille militaire, notamment les passages transversaux entre deux artères dans les immeubles du XIXe siècle ou encore les embouteillages néo-libéraux qui asphyxient les existences et les villes.

Certains estiment que nous avons le privilège discutable d’assister à la genèse lente d’une démocratie de la garnison. Notamment dans les régimes politiques où l’institution militaire pèse depuis longtemps sur les institutions civiles.

État de drone

De la démocratie libérale du XIXe siècle à la démocratie sociale-démocrate contemporaine, nos sociétés vont-elles muer vers la démocratie militarisée d’un État de droit que surveillent  les drones en tous leurs états ? Gouverner par la peur ! Lutter contre la nébuleuse terroriste qui modifie rapidement les modes opératoires de l’attaque imprévue semble constituer aujourd’hui la modalité inédite de la gouvernance et du pouvoir politique. Le Léviathan civil devient-il le Léviathan en treillis vert de gris ?

Justice vulnérable

Quoique qu’il en soit, le terrorisme freine durablement la démocratie des droits de l’homme. Sans le « Patriot Act », le régime autoritaire du président Donald Trump serait-il maintenant en place ? L’État sécuritaire — que publicise la patrouille militaire — renverserait durablement l’ordre démocratique. La justice serait assujettie aux impératifs sécuritaires du gouvernement pas la peur. Les sentinelles inédites de la démocratie sont les militaires en patrouille. Fusils en mai pour l’auto-défense politique face à l’imprévisibilité terroriste (massacre de cyclistes, sud de Manhattan, 31 octobre).

 

 

A lire: Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013; Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, octobre 2017.

L’offensive des génies du mal

 

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Wes Craven, Scream 1, USA, 1996 © Dimensions Films.

De Marseille à Las Vegas, après le carnage initiateur commis en 2012 à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah qui marquait le début d’une nouvelle vague d’attentats en France (3 militaires, 1 enseignant et 3 enfants assassinés), le mal ne désarme pas. La culture du carnage gratuit semble s’installer durablement dans nos sociétés vulnérables, que fascine la représentation visuelle du mal extrême sous la forme de sophistiquées et perverses violences. Sociétés vulnérables car ouvertes et mobiles et dans lesquelles les parades sécuritaires restent aléatoires devant la menace de l’ennemi intérieur. Les adeptes du carnage sont-ils habités par un quelconque dilemme moral ?

Le dilemme de Milou

Les lecteurs des Aventures de Tintin connaissent le dilemme moral de Milou lorsque, devant un os ou une flaque de whisky, il écoute les voix intérieures de son bon et de son mauvais génie. De manière déchirante, elles l’induisent à la vertu du bien ou à la tentation du mal.

Choix moral que le capitaine Haddock peine à trancher lorsqu’il affronte l’épreuve terrible de l’alcoolique devant une bouteille de whisky Loch Lomond. Mais choix qu’il surmonte jusqu’à l’abnégation de soi-même lorsque pour sauver Tintin, à qui il est encordé et suspendu dans le vide sur un précipice himalayen, il s’apprête à trancher la corde qui le retient à la vie pour sauver son jeune ami (Tintin au Tibet, 1959). 

Bons et mauvais anges

Depuis le « Démon de Socrate », les bons et les mauvais génies hantent l’être humain du berceau jusque dans l’au-delà. Ils le protègent, le menacent, le mènent au salut ou à la damnation. Aujourd’hui, semble-t-il, d’innombrables mauvais génies dament le pion des bons anges plutôt fatigués. Comment vaincre ce mal social du carnage qui s’apprête à recommencer ?

Mauvais génies et bons anges : ces deux entités invisibles sont liées à la condition humaine en des contextes sociaux et culturels évolutifs. Si l’une est bénéfique, l’autre est maléfique, selon l’archétype littéraire du dédoublement de la personnalité dans L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert-Louis Stevenson (1886).

Neutraliser les génies du mal

Démons parfumés en Étrurie, divinités familières à Rome, « Éros, démon philosophe », ange bon et mauvais ange des Pères de l’Église, djinns en islam traditionnel, anges gardiens, démons familiers et esprits malfaisants ou bienfaisants du Moyen Âge au XIXe siècle ou encore imaginaire de la dualité coupable du capitaine Haddock, alter ego d’Hergé : les entités du bien et du mal traversent le temps et les civilisations, la pensée magique, les religions révélées et les imaginaires sociaux.

Êtres invisibles

L’ange gardien du christianisme répond au bon génie du néo-platonisme. Le démon familier des magiciens, des exorcistes et des aventuriers moderne comme Casanova ressuscite le daimõn platonicien, le paredros des Grecs et des Égyptiens et l’alter ego démoniaque de l’ange gardien.

À l’instar du Horla infiltré dans la tête du narrateur d’un conte de Maupassant, les « êtres invisibles » hantent les individus dont ils accentuent les fractures et les poussent  parfois au passage à l’acte homicide. Les fractures intérieures que depuis Freund la psychanalyse tente de réparer en réconciliant les génies du bien et du mal. Des fractures intérieures que les déchirures sociales accentuent.

Comment neutraliser les génies du mal en roue libre qui frappent dans les interstices de nos sociétés plutôt pacifiées ?

Une lecture stimulante : Jean-Patrice Boudet, Philippe Faure, Christian Roux (direction), De Socrate à Tintin. Anges gardiens et démons familiers de l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, 20011.

Le réalisme de l’Utopie

« Il est vrai qu’on peut s’imaginer des Mondes possibles, sans péché et sans malheur, et on pourrait faire comme des Romans des Utopies, des Sévarambes ; mais ces mêmes mondes seraient d’ailleurs fort inférieur en bien au nôtre. » Leibnitz, Essais de théodicée, 1710.
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Dans le désarroi contemporain, le temps des « utopies réalistes » est-il arrivé ? Peut-être selon  Ruter Bregman, qui plaide l’ouverture mondiale des frontières, la semaine de travail de 15 heures, le revenu de base universel ou encore la taxation planétaire immédiate des flux financiers  et plus largement la lutte transnationale contre la pauvreté  dans Utopies réalistes (Seuil, septembre 2017), best-seller mondial pour penser le bonheur social dans le sillage de la culture des droits de l’Homme.

Améliorer le monde réel

En aucun lieu ! Tiré du latin « utopia » selon des éléments grecs – « ou-topos », terre de nulle part ; « eu-topos », terre du bonheur —, le mot « utopie » désigne le lieu impossible du bonheur humain. Soit l’île imaginaire des 54 cités dans l’Utopie de Thomas More (1516).

Communisme, agriculture, prospérité, éducation étatique des enfants, mariages hygiénistes avec visite prénuptiale des couples nus, divorce en consentement mutuel, euthanasie, troc et tolérance : avec sa République insulaire, où l’or est honni des Utopiens qui prônent la guerre juste pour se défendre, More désire « corriger des erreurs commises dans nos villes, nos pays, dans nos royaumes ». Si le « premier livre » d’Utopia veut réformer le droit de punir du monde réel avec l’abolition du gibet, le second place la cité égalitaire sous l’autorité de la peine capitale contre les Utopiens rétifs et tués en « bêtes indomptées » .

Entre La République de Platon, l’humanisme d’Érasme et les récits de la conquista de l’Amérique qui ouvre l’horizon mental des Européens, l’Utopia de Thomas More forge l’archétype du roman d’État pour le meilleur des mondes possibles (peut-être le pire aussi). Dès lors, les utopies expriment une « certaine époque, ses hantises et ses révoltes, le champ de ses attentes comme les chemins empruntés par l’imagination sociale [pour] envisager le possible et l’impossible » (B. Baczko, Lumières de l’utopie, 1978, p. 18).

Fictionner un plan de gouvernement

Lecteur de More, François Rabelais imagine le néologisme « utopie » dans Pantagruel (1532, « Un grand pays d’utopie »). Si le mot se banalise en français, le Dictionnaire de l’Académie française ne le consigne qu’en 1762 . L’édition de 1798 désigne l’utopie en chimère du rêveur social : « Utopie se dit en général d’un plan de Gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le Pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas More qui porte ce titre. Chaque rêveur imagine son Utopie ». Puisque le verbe « utopiser » n’existe pas, Sébastien Mercier – auteur du Tableau de Paris (1781 ; 1782-1788) — définit en 1810 la démarche utopique. Sa Néologie évoque l’utopie à « Fictionner » : « Fictionner […], c’est imaginer des caractères moraux ou politiques pour faire passer des vérités essentielles à l’ordre social. Fictionner un plan de gouvernement dans une île lointaine et chez un peuple imaginaire, pour le développement de plusieurs idées politiques, c’est ce qu’ont fait plusieurs auteurs qui ont écrit fictivement en faveur de la science qui embrasse l’économie générale des États et de la félicité des peuples ». L’utopie: roman d’État du progrès social.

Jamais le monde ne s’utopiera

Après une poignée d’utopies républicaines au XVIIe siècle sur la tolérance, la République des savants ou la planification sociale (La Città del Sole, 1623, Tommaso Campanella; New Atlantis, 1627, Francis Bacon; Histoire des Sévarambes, 1675, 1677-1679, Denis Veiras, etc.), la « période chaude de l’utopie » culmine au temps des Lumières (150 utopies publiées en français). Thomas More redevient actuel grâce à Nicolas Gueudeville. Bénédictin défroqué, traducteur d’Érasme, il publie en 1715 la traduction libre de L’Utopie, dédiée à un magistrat républicain de Leyde. Ce brûlot révolutionnaire blâme l’intolérance, le bellicisme, l’absolutisme et les classes sociales. Or, jamais le monde ne « s’utopiera », regrette Gueudeville, même si l’utopie éprouve les mœurs et la politique. More « n’a rien proposé dans son idée de République parfaite et heureuse, qui de foi, ne soit fort faisable. Les Lois, les Usages, les Coutumes, les Mœurs qu’on attribue ici à ces peuples imaginairement fortunés, ne sont point au-dessus de la raison humaine. Mais, les mauvais usage que […] les Hommes font de leur raison, est un obstacle à la fondation et à la réalité d’un Gouvernement utopien ». En 1789, Thomas Rousseau réédite sa traduction (1780) du « Roman politique » avec un titre d’actualité : Du Meilleur gouvernement possible ou la nouvelle île d’Utopie. Le « fond du système de Morus », clame Rousseau, est l’égalité parfaite entre tous les Citoyens d’un même État » puisqu’il abolit la propriété privée .

L’impitoyable propriété privée

L’utopie fascine et répugne maints écrivains des Lumières. Dans les Lettres Persanes (1721), avec la fable des Troglodytes bons et mauvais, Montesquieu montre que le système républicain ne va qu’aux petits États. Il y prêche la vertu politique, les libertés individuelles, le déisme et y blâme l’intolérance, le bellicisme, le luxe et le despotisme, ces attributs de l’absolutisme.

Inspiré par More et Veirras, Étienne-Gabriel Morelly publie anonymement en 1753 son utopie communiste Le Naufrage des Isles flottantes (1753), matrice du Code de la nature (1755). Sur cette « Terre fortunée », les mœurs ignorent les préjugés religieux. L’« impitoyable propriété » qui broie l’homme naturel y est abolie comme le mariage, la police, l’Église et les privilèges.

Montrant que le règne du mal arrive quand l’homme s’écarte de la nature, le communisme utopique y flirte  avec l’anarchisme.

Eldorado

Swift raille l’utopie, (Gulliver’s Travel, 1721). Pareillement, Voltaire moque l’Eldorado dans Candide (1759). Si comme chez More l’or est vil en ce pays « où tout bien », l’Eldorado ne vaut pas le monde réel, où retourne Candide pour aimer Cunégonde, cultiver son jardin et assumer sa condition humaine. Dans la Nouvelle Héloïse (1761), Rousseau brosse la micro-société de Clarens, figé dans le paysage paradisiaque de Vevey. Égalitaire, paternaliste, autarcique, auto-suffisante, rurale : la communauté suit le législateur-pédagogue M. de Wolmar. Il distribue travail, récompenses et jeux dans ce monde naturaliste que protège un bouclier de cristal, mais avec les femmes au « gynécée ». Le contrat social utopique vise bien l’atemporel bonheur dans la nature. Ce que radicalise l’utopie primitiviste du Supplément au voyage de Bougainville (1772) de Diderot. En cet Éden tahitien, la morale naturelle ne prohibe ni la nudité ni la liberté sexuelle qui enrichit la Nation. Le mal n’y règne qu’avec… la venue des Européens.

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La Découverte australe par un Homme-volant ou le Dédale français (1781)

Outre ses utopies utilitaires sur la police de la prostitution, le statut de la femme ou encore l’éducation masculine et le communisme (Le Pornographe, 1769 ; Les Gynographes, 1777 ; L’Andrographe, 1782), Restif de la Bretonne publie en 1781 La Découverte du monde austral par un homme volant, ou le Dédale français. Avec ses illusions pseudo-scientifiques sur l’aérostation, l’hybridité inter-espèces ou la cosmologie vitaliste (la vie naît de la copulation du soleil et des planètes), cette utopie évoque la république des Mégapatagons. Leur égalité a tari le crime et les peines. Le communisme matériel et sexuel s’ajoute au christianisme primitif, au labeur de subsistance, à la mort du luxe, à la morale naturelle, à l’éducation publique, au civisme méritocratique et aux cultes solaire et lunaire. L’utopie brouille le réel.

Uchronie

Cité hors du temps comme l’est Clarens, l’utopie ne peut changer le monde. Seul le temps en accomplira les promesses politiques et sociales, dans la dialectique de la perfectibilité selon l’Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain de Condorcet (1795). Il pense que l’humanité voit « s’ouvrir devant elle les perspectives illimités d’un bonheur » via le « progrès général des lumières ». En cette philosophie voltairienne de l’histoire-progrès, le meilleur des mondes possibles se situe dans le futur comme le propose encore Sébastien Mercier. Avant la Néologie (voir ci-dessus), il publie en 1771 L’An 2440 ou rêve s’il n’en fut jamais. Mercier déplace au XXIe siècle son rêve social, car le temps de la perfectibilité accomplit l’espoir libérateur des Lumières sans recourir à la Révolution.

Les ruines de Versailles

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Franklin J. Schaffner, Planet of the Apes, © MGM, USA, 1968.

Avec des mœurs régénérées par l’agriculture, la fiscalité équitable et la citoyenneté, Paris assainie et purgée de son aristocratie oisive et de son clergé prédateur, est la capitale d’une monarchie paternaliste. Y triomphe la religion naturelle, sans révélation miraculeuse. Pacifiste, Louis XXXIV est vêtu en paysan démocratique. Le « travail » et l’« industrie » remplacent le luxe. L’échafaud est anachronique, car toute peine suit la proportion entre crime et châtiments selon Beccaria. Puisqu’un « corps sain n’a pas besoin de cautères », la police secrète, l’hôpital général, les prisons et les lettres de cachet ont disparu. Le mariage sentimental remplace celui de raison, le divorce est légal. Les enfants nourris au sein maternel (Rousseau) sont éduqués par l’État. La Sorbonne est vidée des « ergoteurs », hostiles à la science véritable selon la nature.

Comme dans un film post-apocalyptique, en 2440, Versailles est un champ de ruines. En émergent des statues mutilées, des bassins asséchés et des portiques chavirés. L’uchronie a vaincu le temps de l’absolutisme.

République des Intérêts-Unis 

L’âge d’or de l’utopie reste le siècle des Lumières, avant les utopies socialistes et industrialistes du XIXe siècle qui prônent le collectivisme et l’émancipation du prolétariat. L’utopie tonifie l’imagination sociale dans l’espoir d’améliorer le réel.  Or, le meilleur des mondes possibles génère dès Swift le contre-point dystopique. S’en inspire Émile Souvestre bien avant Aldous Huxley ou George Orwell. Avocat, journaliste, littérateur, il publie en 1846 Le Monde tel qu’il sera, diatribe burlesque contre les Lumières, la perfectibilité et les utopiste . Sous l’État autoritaire et hygiéniste de l’an 3000, la « république des Intérêts-Unis » exige le « Chacun chez soi — Chacun pour soi » contre l’utopisme des droits de l’Homme.

Le Monde tel qu’il sera : le miroir dystopique d’aujourd’hui ?

Auparavant: ligne de mire, 1er juin 2017: Retour en dystopie. L’archive du monde inacceptable; 15 octobre 2015: Le monde à venir

***

Trois lectures : Bronislaw Baczko, Les Lumières de l’utopie, Paris, Payot, 1978 ; Bronislaw Baczko, Michel Porret, François Rosset, Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Genève, Georg, 2016 ; Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1999.

Ecouter: histoire vivante (18-22 septembre: autour du Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Genève, Georg, 2016), RSR I: http://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/histoire-vivante?id=8890102&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da

Voir: William Cameron Menzies, The Things to come, GB, 1936, d’après H.G. Wells, long-métrage, 108 min.

https://www.youtube.com/watch?v=eUlRuiZ_68Q

www.youtube.com/watch?v=atwfWEKz00U

Téléphone portable, gadget de destruction massive ?

A qui ces grandes oreilles?

 

 

 

En moins d’une quinzaine d’années, le téléphone mobile a colonisé nos vies et transformé profondément nos habitudes sociales. À l’exception de la voiture et de l’ordinateur, nul autre objet industriel de consommation massive n’a autant modifié l’habitus des individus et des collectivités. Espace public, voitures, transports collectifs de tous les genres : il suffit d’observer quotidiennement les nouveaux rites sociaux de la communication permanente et en flux direct pour s’en convaincre. Certains, parfois sourcilleux, n’hésitent pas à évoquer une nouvelle forme d’autisme social. Voire d’aliénation.

Marché colossal

Le téléphone portable représente un des plus foudroyants développements technologiques de l’histoire industrielle. Il est né en 1973 (prototype) pour être commercialisé dès 1983. En 2006, un milliard de mobiles ont été vendu dans le monde. Fin 2015, s’y ajoutent environ 2 milliards de smartphones ! Tous les chiffres sont en inflation. En 1992, la France compte 500 000 abonnés au téléphone portable. Depuis 2007, le nombre des abonnés dépasse les 90% de la population adulte – 97% des 18-24 ans possèdent un téléphone portable ou un smartphone. Nos amis japonais changent de mobile tous les 12-18 mois. En France, 19 millions de portables sont remplacés annuellement. Marché colossal, on le sait.

Remplacer son portable signifie encore bien souvent  le jeter : 500 millions d’exemplaires ont été jetés en 2005 un peu partout sur la planète, dès lors le chiffre augmente malgré les campagnes de recyclage qui tentent d’obvier les problème de pollution avec la dispersion des composant toxiques que renferment les téléphones portables.

Réchauffement de l’ADN

L’industrie des portables est très lourde sur le plan énergétique : savez-vous que la fabrication d’une puce de 2 grammes équivaut à 1.7 kilo d’énergie fossile, 1 mètre cube d’azote et 32 litres d’eau…   soit plus que pour une automobile de 750 kilos!?

Le marché du portable, les intérêts et les profits économiques sont colossaux… les politiques de marketing agressives. S’édifient des monopoles inédits depuis le XIXe siècle. Les usages du mobile sont pourtant risqués. Le débat sanitaire flambe sans être tranché : cancer du cerveau, réchauffement de l’ADN, addiction, dangerosité automobile, hypnotisme auditif. La domestication du portable n’est pas achevée pour en limiter les effets pernicieux.

Le bonheur portatif

Mais…. votre portable  garantit votre bonheur ! La publicité des opérateurs est sans état d’âme. Elle associe le mobile à un imaginaire social de la réussite: fluidité, signe extérieur de richesse, portabilité des données, modernité communicationnelle, communauté planétaire, mondialisation. Le téléphone portable flatte l’imaginaire de la liberté et de la mobilité infinie. Être moderne, revient à communiquer à chaque instant et n’importe où ! Sans limite. Chaque utilisateur de portable est un acteur de la mondialisation ! Le bonheur est portatif avec la nouvelle configuration du lien social virtuel.

Pourtant, le téléphone mobile instaure de facto la liberté sous surveillance permanente. Le sans-fil enchaîne les individus-consommateurs. Le portable est la prothèse d’une perte d’autonomie. Le portable est un mouchard parfait : il laisse les innombrables traces dont l’utilisation policière culmine sous l’état d’urgence ou dans le cadre de campagnes sécuritaires. Le portable, c’est notre laisse électronique.

Mouchard parfait

En France, les 35 000 antennes qui maillent le territoire permettent de localiser les individus en temps réel. « Déterminer un emploi du temps… définir un itinéraire… reconstituer un réseau de relations… » : le portable radicalise le contrôle social des suspects et mais aussi des autres. Le « bornage » des suspects par le réseau des mobiles : nous vivons maintenant à l’heure de cette nouvelle technique policière du suivi à la trace électronique. Le bornage fait partie de la guerre larvée contre le cancer terroriste : et ensuite ? De telles techniques et de tels usages policiers ne seront jamais abandonnés. Un peu partout, régimes démocratiques ou autoritaires, il n’est pas rare que certains journalistes voient maintenant leurs sources dévoilées par le balisage de la communication mobile.

Dans 1984 (1948) George Orwell brosse une société totalitaire basée sur le panoptisme ou contrôle optique permanent de chaque personne pour repérer les rétifs au régime politique et au bonheur obligatoire dans le mensonge d’Etat. À l’aube du XXIe siècle, le téléphone portable concrétise et accélère le contrôle auditif des individus. Que dire et comment le dire dans le réseau surveillé de la téléphonie mobile ?

Le portable dans la démocratie

Le téléphone portable : objet de progrès ou arme de destruction massive des libertés individuelles ? Un petit livre provocateur mais très lucide nous met la puce à l’oreille. En montrant les mutations économiques et sociales massives qu’engendre la technologie de la téléphonie mobile et portable, il souligne la potentialité infinie du contrôle social que cette technologie instaure dans les sociétés contemporaines. Au temps des drones, l’utopie de la communication permanente mène peut-être à la dystopie du contrôle social infaillible.

Le portable contre ou avec la démocratie ? Question d’avenir qu’amplifient tous les objets connectés qui captent le réel dans d’innombrables circonstances. Pour le meilleur et peut-être le pour pire.

À méditer entre sourire et lucidité :  Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièces et main d’œuvre, Éditions l’Échappée, Montrueil, mai 2008, 94 p. (Collection Négatif).

 

Ligne de Mire reprendra dès la mi-aout.

Connaissez-vous Monsieur Affligé ?

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On the Bowery, USA, 1956, le chef d’œuvre semi-documentaire du cinéaste américain Lionel Rogosin sensible à la dignité des démunis new-yorkais qui vivent pourtant comme des hommes libres.

 

Avez-vous déjà croisé Monsieur Affligé ?

Dans ses habits sombres sens dessus dessous, avec ses sacs de chiffonnier d’un autre temps, Monsieur Affligé somnole sur un banc public de Genève. Avec les grandes chaleurs, ses pieds son vêtus de blanc. Comme celles d’un gisant médiéval, ses deux mains maculées reposent paisiblement sur son ventre. Parfois, sa tête dodeline puis s’affaisse quelques instants.

Deux puissants feuillus jaillis des pavés lui offrent un sanctuaire momentané. Monsieur Affligé est là ! Tout simplement. Il robinsonne. Il robinsonne dans le voisinage agité du bâtiment historique de l’université dressée dans l’écrin arboré du parc des Bastions, protégée par le buste sourcilleux d’Antoine Carteret. Monsieur Affligé  n’est pas si loin que ça de l’une des quatre statues “Alter Ego” du sculpteur Gérald Ducimetière, celle de l’écrivain Michel Butor (1982), éternisé sur la scène sociale de la rue. D’autres fois, le soleil mène Monsieur Affligé vers un autre banc, tout aussi cerné par les dévoreurs mécaniques de bitume.

Dans son abandon social, Monsieur Affligé est un familier  du quartier anonyme des banques. Là où des Mercedes sombres et rutilantes véhiculent en catimini la richesse licite et illicite du monde. En toute élégance mécanique !

Sur le sentier de la guerre ?

Tournant le dos à l’entrée principale d’une banque privée et sécurisée par d’immaculées caméras de vidéosurveillance qui espionnent l’espace public, Monsieur Affligé veille quotidiennement. En catimini sur son banc. Immuable et impassible en son insolite somnolence. A la grande indifférence de la police.

Il pourrait ressembler à un fier chef sioux. Mais un chef sioux assagi qui hésite à revenir sur le sentier de la guerre, car il en connait le prix et les désastres. Au milieu d’une pilosité qui grignote son visage fatigué, ses yeux mi-clos semblent ne rien manquer du monde qu’il a quitté. Du monde qui tourne le dos à Monsieur Affligé. Du petit théâtre social de ce quartier privilégié … que Monsieur Affligé semble avoir connu. Et qu’aujourd’hui il scrute à travers son apparente atonie.

Robinson Crusoé urbain

Monsieur Affligé est sans âge. Pourtant il n’est pas très âgé. Sa taille en impose, comme sa corpulence. Ses vêtements sombres et rapiécés dessinent son corps de géant accablé. Ses chaussures véhiculent la fatigue et la poussière de ses péripéties urbaines. Il semble transporter avec lui tout ce qu’il possède. Authentique Robinson Crusoé urbain, il survit sur le littoral de son naufrage.  Autarcique, Monsieur Affligé est une République à lui tout seul. Il est assis dans la dignité de sa posture d’oublié. Il ressemble à une île humaine dans un océan aseptisé qu’encombrent les embouteillages toxiques de l’anarchie citadine.

Échapper au regard de Monsieur Affligé.

Sur le square discret qu’occupe Monsieur Affligé un peu affaissé sur son banc devant la banque privée, le passant fait tout pour ne pas le déranger. Peut-être que ce même passant se faufile en catimini pour éviter de regarder Monsieur Affligé que protège son indolence factice.

Le passant n’agirait-il pas ainsi pour éviter que Monsieur Affligé ne l’observe à travers ses paupières mi-closes…  sur la petite scène sociale de la réussite apparente ?

Sentinelle sociale

Monsieur Affligé est une sentinelle sociale. Au cœur de la cité radieuse et oublieuse des « inutiles au monde », avec le panache de ceux qui n’ont plus qu’eux-mêmes à protéger, il force le respect. Jamais ce géant fissuré ne tend la main à l’hypothétique manne. Il refuse la pomme qu’un charitable lui offre. Dans sa dignité taciturne de Robinson Crusoé urbain qui fuit  l’empathie honteuse, Monsieur Affligé campe avec ténacité à l’avant-poste d’une sournoise catastrophe dont on ignore encore le moment et le nom.

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« Have you seen the old man/In the closed down market/Picking up the papers/With his worn out shoes/In his eyes you see no pride/And hanging loosely at his side/Yesterdays paper/Telling yesterdays news. » Ralph Mactell, Streets of London (1969).

Entre le pouce et l’index : Hand Spinner

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À Arsène

Mai 2017 marque une date dans l’histoire du consumérisme ludique. Comme autour de ruches studieuses, un bourdonnement inédit s’élève aujourd’hui des cours de récréation : le doux ronflement du Hand Spinner ou Fidget Spinner. La « toupie à main » ou « toupie à tripoter » fait tourner la tête des petits et des grands. Si elle hypnotise gentiment ses nombreux adeptes en culottes courtes et moins nombreux en jupettes, plus d’une fois, elle irrite les institutrices/instituteurs qui les bannissent de la classe ou carrément les interdisent dans l’espace scolaire comme dans certains établissements nord-américains. Les enfants en bas âges ne doivent pas ingurgiter la toupie à main.

Sur les préaux, la toupie à main, qui entraîne le regard des enfants  et parfois en inspire les rondes endiablées, supplée le trafic et la frénésie apocalyptique du Pokémon ou des photographies de footballers, voire de hockeyeurs sous d’autres latitudes.

Apaiser… canaliser par la puissance cinétique

Brevetée en 1997 dit-on par l’Américaine Catherine Hettinger qui faute de moyen abandonne son brevet en 2005, fabriquée sous licence en millions d’exemplaires en Chine d’où elle arrive par containers maritimes ou aériens, vendue à la sauvette sur les marchés ou à la devanture des magasins les plus variés à des prix défiant les lois du libéralisme économique, souvent en rupture de stock, la toupie à main envahit l’espace médiatique et social. Elle nourrit l’imaginaire de la maîtrise et de la méditation cinétiques.

Cet objet portatif d’une nouvelle passion enfantine et démocratique aurait été conçu à l’origine à des finalités thérapeutiques pour canaliser l’énergie et concentrer l’attention galopante d’enfants hyperactifs ou autistes — voire apaiser des adultes agités.

Le boomerang de Batman

En acier inoxydable, en laiton, en plastique, en cuivre, en bois voire en titane ou en matériau composite, la toupie à main est parfois lumineuse avec sa diode électroluminescente qui peut lacérer l’obscurité.

Monochrome, « cosmos », zébrée ou bariolée, chromée, sombre, marquetée ou pailletée, elle est usinée pour attirer l’œil. Elle est composée en son centre d’un palier rotatif pour les doigts, ce qui permet à la centrifugeuse de tourner très rapidement au moyen de roulements à billes dont la masse égale garantit l’équilibre du système. Le roulement à bille est en métal, en céramique ou en matériaux hybride. Si le métallique est silencieux, il tourne moins longtemps que celui bruyant en céramique.

La lubrification et le dépoussiérage des roulements à bille améliorent leurs performances rotatoires. Autour du palier rotatif ou centrifugeuse rayonnent sur un ou plusieurs plans deux, trois ou cinq branches lestées. Le modèle commun est une toupie à main à trois hélices de forme arrondie mais parfois aussi acérées comme un coutelas. Avec deux branches, la toupie à main évoque le boomerang de Batman !

Le tour du monde en quelques secondes

Comme l’enseignent les milliers de vidéos de démonstration en ligne, utiliser la « toupie à main » consiste à placer son centre entre le pouce et l’index afin de la faire tourner le plus longtemps possible, mais au minimum une minute. Spécifiques au matériau utilisé, les vibrations subtiles qui en résultent attisent l’attrait sensoriel  qu’exerce la puissance cinétique de la toupie à main.

Elle induit le micro exploit !

Le néophyte brandit la toupie frémissante au bout de l’index triomphant. Parfois — la toupie en rotation maximale — il la change de main ou effectue le « tour du monde » en quelques secondes, car il lui fait opérer une révolution autour de son corps, comme la translation de la Terre autour du soleil. Le virtuose, quand à lui, n’hésite pas à la faire tourner sur le front, au bout du nez ou d’un pied voire à l’extrémité d’un bâton !

La bataille des soucoupes volantes

D’autres joueurs organisent des joutes de toupie à main en les entrechoquant comme des soucoupes volantes fulgurantes et belliqueuses ! Certains champions — dit-on sur les préaux — auraient réussi à faire tourner d’un seul coup d’index une toupie durant… six minutes, voire dix ! Après avoir assisté à sa montée en vitesse, il est jouissif d’observer la lente décélération de la toupie à main… jusqu’à son immobilité sépulcrale.

Scruter la dynamique de la toupie à main apaiserait la vie intérieure. La fascination croissante pour la rotation harmonieuse et doucement vrombissante de la toupie à main sublime-t-elle l’effroi que génère notre monde qui tourne de manière toujours plus chaotique sur l’axe planétaire des innombrables dérèglements et déséquilibres ? Peut-être. Or, il n’est pas certain que l’engouement planétaire pour la toupie à main survive à l’été qui arrive.

 

Retour en dystopie. L’archive du monde inacceptable.


À F.R.

« […], il m’arrive de voir scintiller les étoiles et d’entendre bruire le vent comme certaine nuit, et je ne puis pas, non, je ne puis pas éteindre dans mon âme l’illusion, que malgré tout, je participe encore à la création d’un monde nouveau », Karin Boye, La Kallocaïne [1940].

 

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Edgar P. Jacobs, Le Piège diabolique, 1962, © Lombard. La dystopie du futur post-apocalyptique et totalitaire: un imaginaire visuel entre H.G. Wells et G. Orwell.

Un peu partout, les ventes des classiques de la littérature dystopique explosent : en début de l’année, celles de 1984 (édition Penguin) ont augmenté de…9500% ! Sur fond de lanceur d’alerte, de populisme antidémocratique, d’intégrisme religieux trans-confessionnel et d’autoritarisme politique à la Donald Trump qui déforme la réalité, attaque la parole de la presse et réactualise une forme inédite de « novlangue » en ses tweets frénétiques, 1984 de George Orwell cartonne sur le marché du livre en librairie et en ligne. Brave new world [Le meilleur des mondes] d’Adous Huxley se classe maintenant parmi les meilleures ventes de l’année !

Big Brother is watching you

En 1949, transfuge du communisme anglais, Orwell avertissait contre la puissance totalitaire des technologies de surveillance privée et publique incarnée par Big Brother dans la construction du mensonge d’État comme vérité suprême dans la novlangue (« La guerre c’est la paix ») avec la réécriture des sources d’archives. Humaniste pessimiste quand à l’avenir, Huxley quand à lui s’inquiétait dès 1932 notamment de l’avènement d’un monde déshumanisé qui, au nom du bonheur obligatoire et de l’égalité contrainte, soumet les individus à la toute puissance eugénique de la science en les asservissant psychiquement au moyen du « Soma » — drogue de synthèse offerte au peuple pour le convaincre que le meilleur des mondes possible est paradisiaque et que toute dissidence est pathologique.

Asservissement social en transparence politique

Renvoyant l’imaginaire utopique de la perfection à l’idéalisme juridique, social et politique incompatible avec le monde réel que Swift pointe en 1726 avec les Voyages de Gulliver, les contre-utopies du bonheur obligatoire prolifèrent dès l’aube du XXe siècle. Ces textes du pessimisme anthropologique ont donné de véritables chefs d’œuvres sous la plume d’auteurs de toute nationalité. Le Russe Eugène Zamiatine, avec Nous autres (1924), écrit contre le cauchemar d’une société de la transparence totalitaire. Le Français José Moselli, brosse une cité désespérante où la longévité repose sur les effluves des machines à sang pour la pureté raciale dans La Fin d’Illa (1925). Inventeur du mot « robot » en 1920 dans sa pièce de théâtre R.U.R. Rossum’s Universal Robots, le tchèque Karel `Capeck narre sur le registre absurde La Guerre des salamandres ou la terrifiante révolte anti-humanité de l’Homo saurien longtemps asservi comme le reste de la nature exploitée au-delà des besoins et de la raison. Le Français Pierre Boule s’en souviendra dans sa spectaculaire dystopie La Planète des singes (1963) qui inverse les rapports de domination et de connaissance entre les hominiens et les primates.

Mondialisation et délation sécuritaire

Dans le désastre planétaire qui se joue alors, la Suédoise Karin Boye s’inquiète de l’État mondial qui érige la délation en acte civique avec la « drogue de vérité » dans La Kallocaïne (1940). L’Américain Ray Bradbury, sur fond de Maccarthysme, terrifie en évoquant avec Farenheit 451 (1953) un monde futuriste où la lecture est un acte antisocial au point que les pompiers doivent brûler les livres dont la détention est un crime. Américain lui-aussi, génial auteur de Time Patrol [La Patrouille du temps, 1955], Poul Anderson songe à l’anéantissement terrifiant de la diversité culturelle dans la mondialisation et le trans-nationalisme au nom d’une « bienveillante » modernité en donnant à lire The Helping Hand [La Main tendue]. Son compatriote Phillip K. Dick, avec Minority Report [Rapport Minoritaire], anticipe en 1956 la venue d’une société sécuritaire dans laquelle des policiers-mutants prédisent les crimes au risque d’altérer la réalité sociale et de briser les fondements de la justice basée sur la présomption d’innocence. Deux autres Américains, William F. Nolan et George C. Jonhson, exposent en 1967 dans Logan’s Run [Quant ton cristal mourra] le cauchemar eugéniste d’un monde post-apocalyptique dans lequel l’État programme la fin de vie de chacun à l’âge de trente ans au profit des maîtres de la cité. L’Anglais J.G. Ballard explore en 1988 dans Running Wind [Sauvagerie] les conséquences dernières de notre logique ultra-sécuritaire, lorsque la vidéosurveillance remplace le lien social et attise la violence-spectacle que visent les tueurs de masse. Bref, le genre littéraire de la contre-utopie nous convie à penser le monde que nous voulons laisser à ceux qui nous suivent.

L’archive du monde inacceptable

THX1138 de George Lucas (1971), Punishment Park de Peter Watkins (1971),  Soleil vert de Richard Fleischer (1973), L’Âge de cristal de Michael Anderson (1976), Mad Max de George Miller (1979), Blade Runner de Rudley Scott (1982), 1984 de Michael Radford (1984), Brazil de Terry Gilliam (1985) : dans l’héritage de Huxley et d’Orwell, après le film fondateur de la dystopie totalitaire Metroplis par Fritz Lang (1927) et depuis les rêveries cinématographiques de mai 1968 comme L’An 01 de Jacques Doillon (1973), l’imaginaire de la contre-utopie irrigue aussi le cinéma de genre et d’auteur, via le réalisme cauchemardesque ou le burlesque ravageur, écho visuel au désenchantement d’après 1968.

Entre textes et images, l’imaginaire du pire des mondes possibles remplace aujourd’hui celui de l’utopie comme principe d’espoir pour la cité du bien et du juste dans l’héritage des Lumières. L’archive du monde inacceptable gît dans les récits de la dystopie. Être libre dans l’univers de la contre-utopie revient à renouer avec l’humanisme et l’individu contre les processus prédateurs et autoritaires de normalisation mondialiste et consumériste qui épuisent la terre.  C’est peut-être dans les pires scénarios de la contre-utopie que propose la littérature dystopique qu’il importe aujourd’hui de se ressourcer moralement. Se ressourcer pour reconsidérer la fabrication du lien social en démocratie dans un monde apaisé où la fraternité aurait le dernier mot et où les océans ne seraient plus les tombeaux abyssaux pour les enfants hébétés d’horreur et affamés qui − dans l’indifférence collective − fuient la violence belliciste des adultes. Dans ce monde du désarroi collectif, encore une fois le remède au pessimisme est dans le mal, puisque le choix de notre bonheur nous incombe in fine.

Le choix des Lumières

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Daniel Niklaus Chodowiecki (1726 – 1801), Aufklärung!

Civilisation de l’esprit

De toute part, l’autoritarisme menace la modernité sociale et politique héritée des Lumières comme socle de la démocratie et des droits de l’homme. Moment de la deuxième modernité émancipatrice après la Renaissance, le temps des Lumières valide l’esprit critique, la liberté par le droit dans le contrat social, l’éducation, la perfectibilité, la modération du pouvoir, l’économie au service des individus, la promesse du bonheur public, la fraternité.

Cet humanisme émancipateur doit juguler le désenchantement contemporain qui mine la démocratie. Tourmentées par le problème du mal social, les Lumières valident l’idéal du progrès et du bien juridique et social pour tous. La « civilisation » (néologisme de 1756) des Lumières visait celle de l’esprit.

Née de la Révolution, la question du sens politique et moral des Lumières hante la conscience moderne jusqu’à aujourd’hui. Les Lumières de Montesquieu ou de Rousseau n’ont pas techniquement préparé la Révolution survenue violemment dans un contexte social et culturel traditionnel. Par contre, elles ont offert les concepts politiques et sociaux de légalité devant la loi pour condamner l’Ancien Régime contre lequel s’est élevée la démocratie sécularisée et représentative des Modernes.

Ennemi des Lumières

En 1801, partisan dès 1789 d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, Jean-Joseph Mounier (1758-1806), rédacteur de deux projets de Déclaration des droits de l’homme, conteste les apologistes de l’Ancien régime, dont le jésuite Augustin Barruel, (1741-1820), historien érudit, critique de Kant, chanoine de Paris sous la Restauration, auteur d’un bestseller antirévolutionnaire : Mémoire pour l’histoire du jacobinisme (1797-1799 ; 1818). Ce brillant pamphlet intellectuel dénonce les Lumières émancipatrices envers les mœurs et la religion : la sécularisation annonce le régicide de Louis XVI; les Encyclopédistes prépareraient la Terreur ! Barruel vomit la Révolution, comme il abomine tout ce émancipe l’individu des sphères autoritaires. Il impute les causes de 1789 aux athées, aux protestants, aux francs-maçons, aux « philosophes » matérialistes, voltairiens, aux libertins, aux protestants. Il abhorre le cosmopolitisme.

Vérité et justice

Mounier réfute Barruel. Dans une perspective kantienne, il salue l’impact bienfaisant des Lumières sur la perfectibilité, le bien commun, la loi contre l’arbitraire, le libéralisme et la modération politiques : « les [L]umières sont trop répandues dans la plus grande partie de l’Europe, pour qu’il soit possible de les anéantir. Les opinions changeant avec les siècles. Celles que la vérité et la justice protègent triomphent seules du temps et des passions des hommes. Pour les autres, quand le moment de leur destruction arrive, nulle puissance n’est capable de les maintenir » (De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur le Révolution française).Mounier fustige l’obscurantisme politico-moral: « Il en est à qui les abus sont devenus plus chers, qui regrettent ceux que les [L]umières du XVIIIe siècle ont détruits, qui s’attachent obstinément à ceux qu’elles menacent et voudraient pouvoir rétablir ceux dont les peuples sont délivrés ».

Son message concerne encore notre monde contemporain, où le désenchantement politique conforte l’autoritarisme renaissant, le communautarisme autiste et accélère la désagrégation sociale sous le joug des grandes inégalités qui attisent les violences sociales et le désarroi moral des vaincus de la mondialisation inégalitaire. Choisir la modernité des Lumières contre les archaïsmes d’aujourd’hui que réactive le populisme droitier et xénophobe, c’est consacrer l’humanisme de Mounier.

Majorité morale

Avec Mounier, c’est aussi affirmer la majorité morale de l’émancipation intellectuelle pour le bien commun, c’est replacer la Déclaration des droits de l’Homme au cœur de la raison politique moderne, c’est rendre à l’humanisme éclairé sa dialectique critique, c’est plaider pour le progrès social dans le démocratie politique, c’est rester fraternel envers celles et ceux venus de régions bouleversées qui nous demandent de les accueillir dans les règles universelles de l’État de droit.

L’héritage des Lumières doit éprouver et déconstruire la crise morale d’aujourd’hui en nous contraignant à reconstruire les valeurs fondatrices de notre modernité politique et sociale. Telles qu’elles devraient être enseignées de l’école obligatoire et à l’Université, les Lumières restent un passé vivant pour penser le temps présent. L’humanisme des Lumières est-il suffisant néanmoins pour contrer les désarrois contemporains de la post modernité et le retour effarant de l’autocratisme obscurantiste qui bafoue le sens immoral des périodes les plus sombres de l’histoire européenne du XXe siècle ? Mettons vitae à l’œuvre la vérité et la justice des Lumières.

À relire l’ouvrage classique de Jean-Claude Guillebaud, La Trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Seuil, 1995.

 

 

Encore en bagnole?

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En 1954, le cinéaste du fantastique social Georges Franju signe son étonnant court-métrage Les Poussières. Après avoir notamment évoqué la souffrance animale aux abattoirs de la Villette avec le crépusculaire court-métrage Le sang des bêtes (1949) qui donne sens au débat contemporain sur le même sujet, Les Poussières est un film qui montre l’impact pathologique et morbide des poussières industrielles en milieu urbain. De manière invisible et insidieuse, sans relâche, de nuit comme de jour, les déchets microscopiques s’infiltrent partout – corps humains et animaux, immeubles,  eau, aliments. L’anomie urbaine est moins criminelle que respiratoire. Suffoquer : tel est le risque majeur de la mort urbaine !

Particules fines

Ce chef d’œuvre d’anticipation visuelle en noir et blanc sur la pollution industrielle trouve aujourd’hui une singulière résonance dans les envahissantes nuisances automobiles en milieu urbain. Un peu partout en Europe, les récents et répétés pics de pollution suscitent l’inquiétude sociale. Les particules fines déterminent des politiques de timide limitation du trafic automobile par alternance des plaques minéralogiques paires et impaires. On respire ! Avec un fort relais médiatique, le discours officiel à Genève ne cessait de prétendre que le niveau des particules fines restait au dessous du niveau alarmant ! Il fallait se rendre au-delà de la vallée de l’Arve pour commencer à étouffer!

Puissance mécanique et individualisme

La voiture reste associée à la subjectivité sociale de la liberté même si le fluide de la mobilité se grippe progressivement comme le montre aux heures de pointe  la saturation des bretelles de contournement et des autoroutes. Avec la dépendance collective toujours plus forte envers la voiture comme signe de distinction sociale et de puissance mécanique qui décuple l’individualisme, la continuelle suffocation est inexorable. Tout autour de la planète, maintes mégalopoles comme New Dehli ou Mexico sont aujourd’hui des cités asphyxiées par le CO2 pour paraphraser le terrifiant roman dystopique à l’accent voltairien du Français Régis Messac (La cité des asphyxiés, 1937).

De fait, au-delà du discours circonstanciel sur la “prévention” des risques de la pollution automobile qui menace la santé de tous (notamment les enfants et les personnes plus âgées), l’asphyxie collective est politiquement tolérée et surtout collectivement entretenue. L’individualisme et l’aveuglement des mange-bitume y contribuent largement. À petite ou grande vitesse, obligeant souvent les enfants à rester terrés dans les salles de classe à l’heure de la récréation pour échapper aux particules de la suffocation programmée, la bagnole conditionne la politique officielle des mobilités sociales soucieuses de ne pas heurter le consensus voiturier basé sur la “liberté” de chacun-e. En son flux incessant nocturne et diurne, sous-occupée en milieu urbain mais sur-équipée en termes puissance inutile, la voiture provoque l’inconfort locatif et les pathologies respiratoires de celles et de ceux qui vivent le long des corridors autoroutiers exposés aux poussières invisibles. Même dans sa forme évolutive (automobile propre), la voiture reste la maîtresse absolue de l’espace urbain et des usages sociaux du micro-déplacement.

L’hégémonie des mange-bitume

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J. Lob, J. Bielsa, Les mange-bitume, © Dargaud.

 L’hégémonie automobile est  particulièrement effarante à Genève : la cité devient la miniature de l’irrécupérable encombrement urbain avec son faisceau de particules suffocantes. Tout autour de la rade, le long des axes de pénétration urbaine où les façades sont noircies par les vestiges indélébiles de la pollution voiturière : les corridors automobiles sont maintenant de cauchemardesques flux à circulation quasi continuelle –  vers la ville, hors de la ville. Épargnant les zones socialement privilégiées (par exemple: “vieille ville” mise à l’abri par les controversées bornes régulatrices de la circulation), la horde mécanique contribue à la suffocation lente des quartiers saignés à vif par le flux automobile. Lorsque les mange-bitume étendent le territoire de l’hégémonie mécanique, les poussières de bagnoles étouffent lentement la cité des asphyxiés. Retenons notre souffle !

Pour méditer: Georges Franju, Les Poussières, France, 22 min., 1954 (sur le cinéaste, voir notamment: Kate Ince, Georges Franju. Au-delà du cinéma fantastique, Paris, 2008); Louis Tsagué, La pollution due au transport urbain et aéroportuaire: caractéristiques et méthode de réduction, Paris,  2009; Jacques Lob, José Bielsa, Les mange-bitume, Paris, 1974 (prémonitoire récit de bande dessinée sur le pire des mondes automobiles possible où la liberté de circuler recoupe l’obligation consumériste du contrôle social totalitaire).

Le moment punitif

Terry Gilliam, Brazil, 1985 (tous droits réservés).

De nombreux spécialistes du pénal l’affirment : aujourd’hui, en temps de paix, les sociétés libérales traversent la « période la plus répressive » de leur histoire récente. D’Europe aux États-Unis, jamais autant de femmes et d’hommes ne sont emprisonnés pour des délits mineurs, part forte des condamnations. La punition s’impose comme une modalité du gouvernement des individus… souvent par la peur.

Inflation carcérale

Les chiffres carcéraux donnent le vertige : depuis 1945 environ, la démographie carcérale au niveau planétaire est « multipliée par trois et demi ». En France, par exemple, la population carcérale a passé de 20 000 détenus en 1955 à 70 000 en 2016 (facteur 3.5). Non proportionnelle à l’augmentation de la population, cette inflation n’enregistre pas les individus suivis par contrôle judiciaire en milieu ouvert — près d’un quart de million en France, beaucoup plus aux États-Unis! La plupart des pays européens connaissent le même phénomène – sauf le Portugal, l’Allemagne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, pays sociaux-démocrates dont la population pénitentiaire décline ou se stabilise.

Si des deux côtés de l’Atlantique, le terrorisme a brutalisé le droit de punir, limité le libéralisme pénal et militarisé la police  tout en renforçant le césarisme politique, l’inflation punitive a précédé les premiers attentats. Elle s’affirme depuis les années 1970 comme le montre encore l’exemple américain de l’inflation carcérale— 1970 200 000 incarcérés ; 2010, 2.3 millions incarcérés, auxquelles s’ajoutent 7 millions de personnes sous régime probatoire (probation), essentiellement des noirs et des pauvres (facteur 7).

Populisme pénal

Un double phénomène culturel et politique explique le moment punitif qui n’est pas lié à une augmentation comparable de la criminalité. D’une part, sur un socle de paupérisme croissant qui reproduit les inégalités, l’intolérance sociale plus marquée aux illégalismes, aux incivilités, aux agressions, aux rixes domestiques et aux déviances dénoncées à la police car moins réglées que jadis par la pacification et la sociabilité de proximité. D’autre part, la focalisation des discours et des actions politiques sur les enjeux sécuritaires, creuset du populisme pénal. La sur-médiatisation des faits divers les plus atroces, tendant vers zéro dans la statistique criminelle par rapport à la délinquance routière, est exemplaire de ce moment punitif. Il caractérise aujourd’hui les sociétés libérales où l’État providence recule voire s’effondre. Où aussi, les morales les plus conservatrices et les plus punitives redressent allègrement la tête.

Plutôt les pauvres

Maintes élites politiques durcissent, instrumentalisent voire anticipent les peurs sécuritaires des individus pour en tirer un profit électoral. Preuve récente : en Suisse les campagnes politiques sur le code pénal et la sécurité qui notamment ethnicisaient la criminalité à la veille de votations populaires. Après ses recherches sur la police et la prison, Didier Fassin soulignes l’emballement de ce moment sécuritaire : « L’intolérance sélective de la société et le populismes pénal des politiques se répondent » dans un contexte de crise économique et de crise sociale de la représentation démocratique. Paradoxe du moment punitif : les classes populaires sont plus touchées que les « catégories dominantes ». Le vol d’usage ou de nécessité est plus durement réprimé que la fraude fiscale, la malversation financière, le crime écologique ou encore la spéculation éhontée sur les matières premières ou l’habitat urbain.

Prédation économique

Le moment punitif entraine le durcissement des rapports sociaux dans un monde livré à l’ultralibéralisme de l’économie prédatrice. Permettant à la police d’empiéter sur la justice, valorisant la rétribution sur la réparation, remplissant les prisons pour montrer le succès de la guerre policière contre le crime, le moment punitif en est certainement la condition sine qua non la plus visible. Dans un monde de ghettoïsation urbaine facilitant les dérives identitaires et la grande vulnérabilité sociale, l’extension du champ répressif  — qui criminalise des délits inédits souvent en les ethnicisant —  et l’alourdissement du régime des sanctions — qui provoque l’inflation carcérale des peines allongées — structure le moment punitif. Celui-ci serait indispensable au régime économique de la dérégulation, à l’hégémonie sociale qui en découle et à la reconstruction des morales conservatrices et puritaines.

Fondements de l’État policier

Selon le journaliste et écrivain américain Chris Hedges, nous sommes arrivés à un tournant particulièrement dangereux. Entremêlé à la guerre contre le terrorisme qui depuis le 11 septembre 2001 rogne les libertés publiques, ajouté au retour de la morale anti-libertaire et anti-humaniste, le moment punitif a « posé les fondements d’un État autoritaire et policier ». Processus « lent et insidieux » qu’une grave crise de la démocratie suffira à instaurer contre la culture politique et l’héritage libéral issu des Lumières émancipatrices et de la tradition juridique des droits de l’Homme.

Des deux côtés de l’Atlantique, de cette société du châtiment accru, entre régimes autoritaire, xénophobe, ultra-nationaliste et hyper-populiste, pourrait résulter une inquiétante dystopie sécuritaire et quasi-totalitaire hostile au libéralisme des institutions démocratiques. Pire, au nom de la démocratie menacée, elle pourrait instaurer une forme radicale d’autoritarisme, de violence politique et de contrôle social sécuritaire comme creuset du nouveau puritanisme moral et de l’hégémonie des prédateurs transnationaux.

 Lectures : Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris, seuil, 2016; Chris Hedges, Entretien avec Christophe Ayad, « Notre démocratie n’est plus qu’une façade », Le Monde, samedi 31 décembre 2016, dimanche 1er janvier 2017, p. 8 (« Quinze ans après le 11 septembre »); Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Hachette, 2005.