1984: le pire des mondes possibles

Big Brother, graffiti de rue, La Ferté-sous-Jouarre, Seine et Marne, 2012

«on croyait à l’époque que les portes donnant sur l’utopie étaient ouvertes et qu’on était au seuil d’un avenir resplendissant pour l’humanité.» Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini [1940], première  et remarquable traduction du manuscrit allemand par Olivier Mannoni, Calmann-Lévy, 2022, p. 185

 

«Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que les autres»: La ferme des animaux (Animal Farm. A Fairy Story) de George Orwell raille en 1945 le stalinisme. La fable animalière prélude son son chef d’œuvre Nineteen Eighty-Four, écrit en 1948, traduit partout, mis en bande dessinée, adapté 5 fois au cinéma entre 1956 et 2021, dont Brazil (1985) de Terry Gilliam.

Paru en 1949, 1984 suit la contre-utopie Nous autres (1924) d’Evgueni Zamiatine, admirateur de H.G. Wells (The Time Machine 1895), admiré d’Aldous Huxley (Brave New World 1932). Tuberculeux dès 1947, miné par le totalitarisme et l’échec du socialisme démocratique, informé par Arthur Koestler sur les procès de Moscou, George Orwell, l’ex-milicien antifranquiste de la guerre civile espagnole (1936) où il est blessé à la gorge, meurt en janvier 1950.

Aimer Big Brother

1984 ou la fiction politique de la manipulation mentale: l’État-parti d’Océanie (15% de la population) obéit au leader Big Brother, avatar du panoptisme, ou contrôle visuel permanent des individus. Est-il réel? Qui sait? Or, il voit et écoute tout sur les télécrans des lieux publics et privés, dont les rues de Londres. De la vie à la mort, chacun est épié.

«Deux Minutes de la Haine» préparent quotidiennement la «Semaine de la Haine». On y adule Big Brother. On y hurle le «chant de la Haine». On y vomit l’«ennemi du peuple», Emmanuel Goldstein, sosie de Léon Trotsky, auteur du brûlot: Théorie et Pratique du Collectivisme Oligarchique.

 

Michael Anderson, 1984, GB, 1956. “Les minutes de la haine” (© Columbia)

Si la «Mentopolice» traque le crime de la pensée, la délation apprise aux enfants pérennise la terreur. Le coït d’amour est illégal. Trahir l’Ingsoc, socialisme dictatorial, constitue un crime capital. Les ennemis de l’extérieur sont pendus dans la liesse populaire.

Le «doublepenser» appuie les quatre Ministères de la Vérité, de la Paix, de l’Amour, de l’Abondance. Le premier forge l’idéologie étatique en falsifiant les archives pour réécrire l’Histoire: «Qui contrôle le passé contrôle l’avenir: qui contrôle le présent contrôle le passé». Au second, incombe la guerre éternelle contre l’Eurasie et l’Estasie. Le troisième broie les déviants. Le dernier affame les 85% des individus. À pieds nus, ils végètent dans la promiscuité de logis «vétustes» avec du chou avarié et du gin infect.

Le «néoparler» manipule les Océaniens. Le matraquage étatique condense la doctrine totalitaire: «Guerre est Paix; Liberté est Servitude; Ignorance est Puissance». La révolution finira quand le «Sociang» purgera des esprits l’ancien lexique: «honneur», «justice», «moralité», «démocratie». Néoparler, doublepenser, malléabilité du passé: les «principes sacrés» du Sociang rendront inutiles la répression. Alors, confiant dans l’État, chacun aimera Big Brother, promu «Thor Gibber» en 1984 dans L’Esclavage c’est la liberté de la bédéiste Chantal Montellier.

Chantal Montellier, L’esclavage c’est la liberté, 1984, Les Humanoïdes associés, hommage crépusculaire à 1984, joug de Thor Gibber

Plumitif au Ministère de la Vérité, «gélatineux» de lassitude, non membre du parti, épris de sa collègue Julia, Winston Smith exècre ce monde. Rédigé hors champ du télécran domestique, son journal l’atteste: «À bas Big Brother».

Alors amants, Winston et Julia sont vendus par l’indicateur qui leur loue un cagibi. Ils sont écroués et interrogés au Ministère de l’Amour. Provocateur, ayant abusé Winston en l’affiliant à la Fraternité qui tramerait contre le Parti, O’Brien le «rééduque». Tabassages et tortures. In fine, il lui inflige sa «pire terreur»: des rats voraces dans une cage fixée au visage. Brisé, agréant le Parti qui «cherche le pouvoir en soi», Winston capitule. Il remporte la «victoire sur lui-même»: «Il aime Big Brother». Il trahit Julia.

Utopie-dystopie

Orwell croise les expériences totalitaires du XXe siècle: fascisme, stalinisme, et nazisme. Outre ce contexte politique, 1984 s’apparente au genre dystopique. Fiction pessimiste, la «dystopie» augure le pire des mondes possibles, celui de la dictature par la persécution. Owen à Winston: «Le but du pouvoir, c’est le pouvoir». S’inverse ainsi l’utopisme du bonheur né en 1516 avec L’Utopie du platonicien Thomas More.

Hors de l’Histoire, insulaire et souveraine, l’Utopie est le non-lieu de la félicité et de l’égalité obligées. Cédant les bébés à l’État, euthanasiant les «incurables», les purs Utopiens vivent en famille élargie. Si le gibet est aboli pour les crimes de droit commun, les rebelles sont tués comme des «fauves». Avant union, les fiancés passent le test médico-légal sur l’affinité des organes sexuels. More avoue: «en la République des Utopiens, il y a bien des choses que je désirerais voir en nos villes sans pourtant vraiment l’espérer».

Le XVIIIe siècle est l’âge d’or des utopies que moque Swift. En 1726, Gulliver’s Travel en ravage l’optimisme: géants et lilliputiens se valent en orgueil et en sottise. Les Houyhnhnms détiennent la vérité. Dotés de la parole, ces chevaux ignorent le mot «guerre» mais esclavagisent les humains. En leurs étables, Gulliver saisit la chimère de l’Eden terrestre.

Au soir des Lumières, l’utopisme croise l’uchronie. Louis-Sébastien Mercier affine ce genre matriciel de l’anticipation né à la Renaissance. En 1774, son best-seller L’An 2440 où rêve s’il n’en fût jamais prédit l’apothéose des Lumières…au XXVe siècle. Dès lors, si l’histoire améliore l’humanité, le meilleur des mondes est pour demain! Toujours recommencé, le mal ne cesse de miner la cité idéale.

Les utopies du mal

Au XXe siècle, entre scepticisme de Swift et uchronie de Mercier, les contre-utopies précédent et suivent 1984. Elles reflètent le gouffre moral avec l’humanisme des Lumières. Le bonheur collectif des Utopiens devient le joug d’État. Parmi d’autres, quelques textes classiques illustrent les utopies du mal sur l’horizon des guerres mondiales et du pouvoir totalitaire.

Jack London songe au pacte de la ploutocratie et du fascisme dans Le Talon de fer (The Iron Hell, 1908), cauchemar sur le pouvoir illimité du capitalisme. La Fin d’Illa (1925) de José Moselli brosse le monde des llliens. Au top du progrès scientifique, ils visent la pureté du sang comme marque du pouvoir hégémonique. Contre-utopie du taylorisme et du conditionnement humain, Le Meilleur des mondes (Brave New Word, 1932) d’Aldous Huxley suit l’État eugéniste dont le pouvoir va jusqu’à prédestiner chacun en classes Alpha, Bêta, Delta ou Epsilon selon l’utilité sociale.

Antinazie, la Suédoise Karin Boye publie en 1940, au seuil du suicide, son unique chef-d’œuvre La Kallocaïne (Kallocain). L’«État mondial» utilise cette drogue de la «délation civique» pour dominer les individus constamment épiés par l’«Œil et l’Oreille de la police», présage clair du télécran d’Orwell. En 1953, Ray Bradbury édite Fahrenheit 451, porté à l’écran en 1966 par François Truffaut et en 2018 par Ramin Bahrani. Futur incertain: l’État ordonne l’autodafé des livres, car l’amnésie culturelle renforce le pouvoir totalitaire. Les insoumis apprennent alors par cœur les classiques de la littérature mondiale.

Mis en film en 1976 par Michael Anderson, L’Âge de cristal (Logan’s Run, 1967) de William F. Nolan et George C. Jonhson, évoque le pouvoir létal d’une caste postapocalyptique. En 2116, quand leur implant palmaire s’assombrit, les individus âgés de 21 ans sont tués dans un rituel civique qui ranime la terreur d’État.

G. Lucas, THX1138, U.S.A. 1971 (© Warner Bros).

En amont et en aval d’Orwell, le meilleur des mondes possibles est la dictature d’une caste ou d’un parti unique qui remplace l’utopisme du bonheur commun par la coercition collective. Futuristes, les dystopies se polarisent sur celui que broie le pouvoir totalitaire qu’il défie, comme l’irréductible  THX 1138 dans le chef d’œuvre éponyme (1971) George Lucas qu’inspire 1984.

Selon 2084. La fin du monde (2015) de Boualem Sansal, toute dystopie jauge le mal en politique. Si Orwell déplore le joug du parti unique, Sansal, qui lui rend hommage, déploie celui de l’intégrisme islamiste.

Ainsi, la dystopie féconde la pensée politique. Imaginer la cité juste oblige à converser avec les contre-utopies. Le remède n’est-il pas dans l’imaginaire du mal? Orwell l’expose dans 1984 pour nous prévenir contre le pire des mondes possibles, là où le «pur pouvoir» est une fin en soi. D’une certaine manière, il n’a cessé de nous mettre en garde contre tout ce qui détruit lentement et sûrement la société libérale qui s’enracine dans les Lumières.

Vient de paraître :

Le point. Hors-série-Grandes biographies, 32, Novembre 2022 : George Orwell. Il nous avait prévenus.

«Ni théoricien ni philosophe, ce pamphlétaire génial s’est révélé l’un des grandes penseurs du totalitarisme. […] Un esprit lucide qu’il faut écouter pour mieux résister.» «Éditorial» de Laurence Moreau, Rédactrice en chef du Point hors-série, coordinatrice de ce remarquable numéro.

https://boutique.lepoint.fr/george-orwell-1915

Lectures: Karin Boye, La Kallocaïne (1940), traduit du suédois par M. Gay et G. de Mautort, Petite Bibliothèque des Ombres, 2014; Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Gallimard, folio-sf, 2015; Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, feux croisés, 2013; Kack London, Le Talon de fer, Libertalia, 2016; Thomas More, L’Utopie, éd. Guillaume Narvaud, Gallimard, folio-classique, 2012; José Moselli, La fin d’Illia, Grama, 1994; William F. Nolan et George C. Jonhson, L’Âge de cristal, Denoël 2001; George Orwell, 1984, nouvelle traduction par Josée Kamoun, Gallimard, folio,2018; Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Gallimard, 1985; Christin, Verdier, Orwell. Étonien, flic, prolo, milicien, journaliste, révolté, romancier, excentrique, socialiste, patriote, jardinier, ermite, visionnaire, Dargaud, 2019 [Roman graphique].

LDM: 90

Le racisme du Mont-Blanc

 

Mount Kilimandjaro (Wikipedia, GNU)

Tanzanie, Kilimandjaro: “Montagne blanche”. Un scandale de longue durée.

La tyrannie du présent

Quelle époque «chouette», aurait pu dire le petit Nicolas!

Désarroi et retour inquiet du préau: «Tu savais papa que dire ″massif du Mont-Blanc″ c’est raciste! On nous a dit que ça discrédite les personnes de couleur! T’en penses quoi?»

Je ne pense plus. Je dévisse comme un premier de cordée.

Je dévisse abasourdi sous la sottise dans la crevasse abyssale de la tyrannie du présent.

Vite, réarmement moral :

«Oh, tu aurais pu répondre que dans le canton de Vaud, il y a le Noirmont. Un fier sommet du massif du Jura qui s’élève à 1’567 mètres d’altitude. En Valais, on peut aussi contempler le spectaculaire Mont Rose qui culmine à 4’634 mètres d’altitude. En Allemagne, on randonne dans la profonde Forêt-Noire! A la limite entre les départements du Puy-de-Dôme et de la Loire, près de Thiers, on peut s’égarer dans la forêt des Bois Noirs. Cela équilibre la ségrégation qu’entretient le massif du Mont-Blanc

Calembredaines

Après la toponymie urbaine qu’il faut rénover en déboulonnant les statues, en débaptisant et rebaptisant les rues, les ruelles, les impasses, les places, les squares et les bâtiments officiels au gré de l’humeur, de la complaisance, de la réécriture présentiste de l’histoire et du ressentiment contemporain envers le passé, il faudra bientôt revoir la toponymie alpine.  Au plus vite.

Au cœur de l’Afrique noire, le scandale du Kilimandjaro (“montagne blanche” selon l’étymologie Ol Doinyo Oibor en Maa) ne peut plus durer!

Revoir aussi la toponymie  maritime.

Que dire de Mer Rouge? De Mer Noire? De Mer Jaune que sillonnent les grands requins bleus et les ondulantes raies à taches noires (Taeniura meyeni)? Les personnes blanches ne peuvent être que rabaissées par la toponymie et la zoonomie océaniques.

Quand à eux, les lacs ne sont pas angéliques. Oh non! Lac Bleu, Lac Gris, Lac Noir, Lac Vert sont suspects de forte discrimination. Tout est dit et son contraire avec le profond Lac des Neuf Couleurs dans la vallée de l’Ubaye, Alpes-de-Haute-Provence!

Dieu reconnaîtra-t-il  les siens?

Et les fleuves!

Ah les fleuves! Le Fleuve Jaune? Pas net ce Tibétain-là, avec ses 5’464 kilomètres et son débit de 2’571 m3/seconde! Même chose pour le Fleuve Rouge qui charrie ses poissons communistes de Chine au Vietnam sur 1’149 kilomètres, débit 2’640 m3/seconde.

Récusons ces toponymies archaïques, séculaires et d’usage commun, souvent nées de la mythologie, de l’histoire, du climat et des imaginaires millénaires. Cela  discorde dans la tyrannie du présent. Il faut adapter les mots à l’imagination  du ressentiment insatiable. Même au prix de 1001 calembredaines.

Aiguille laiteuse

Bref: la géographie ne sert pas seulement à faire la guerre selon Yves Lacoste. Elle entretient aujourd’hui les préjugés entre les peuples, les personnes et les genres selon le racisme latent du Mont-Blanc qui nourrit les rumeurs d’école et les tintamarres de préau! La toponymie est oppressive et inégalitaire. Il faut la changer. Y veillent les Sheev Palpatine normatifs de la novlangue totalitaire et autres commissaires ombrageux aux archives des mots et des choses.

Rebaptisons, par exemple, «massif du Mont-Blanc» par «massif du Mont-Polychrome» pour que tous, sur tous les bords, s’y retrouvent.

Mais, attention, «massif» est masculin. Optons alors pour «massive de la cime polychrome», voire « aiguille notamment laiteuse» pour honorer les vaches nourricières du proche Chablais!

Ouvrons «une concoure» pour renommer lacs, fleuves, bosquets et forêts, étangs, ruisseaux, collines et montagnes. Rigoureux cahier des charges: toponymie incolore, inclusive, égalitaire et non discriminante.

Vive la grande égalité géographique qui ira jusqu’à renommer la blancheur de nos monts enneigés mais heureusement indépendants.

Nous y arriverons. Mais où? Ben quoi, en dystopie!

Oui, dans l’utopie crépusculaire du désarroi où capitule le bon sens: en revenant du préau, les enfants répéteront enfin que «Mont-Blanc» est la représentation raciste du monde inégalitaire de jadis, avant la tyrannie du présent. Ensuite, on pourra leur asséner qu’ils sont d’infortunés hétéro-normés.

Elle est “rien chouette” notre époque!

LDM 89

2440…1984…2001…2022…rendez-vous au futur du passé

 

E. Souvestre, Le Monde tel qu’il sera, 1846, “La vapeur substituée à la maternité”, p. 81

De la Renaissance au crépuscule des Lumières, hors de l’histoire, en atemporalité édénique, les utopies figent un monde inexistant. Celui du bonheur obligatoire et de l’égalité tyrannique des Utopiens sur l’île de nulle part (U-topos). Cet atoll souverain aux 54 cités que l’humaniste Thomas More imagine en 1516 (L’Utopie), tout en souhaitant avec lucidité que la société idéale n’advienne jamais.

Or, le scepticisme de la dystopie, soit l’anti-utopie du pire des mondes possibles, mine rapidement la chimère sociale et politique de la cité aux lois parfaites. Incompatible avec les libertés, le bonheur contraint est abominable, même dans le «meilleur des mondes possibles».

Houyhnhnms

En 1721, Swift donne ses lettres de noblesses à l’anti-utopie avec la satire pessimiste des Voyages de Gulliver: Géants ou lilliputiens, nobles ou bourgeois, riches et pauvres, mathématiciens ou militaires, femmes et hommes, tous sont égaux en orgueil et en sottise. Le bonheur social se situe au pays champêtre des Houyhnhnms. Ces robustes chevaux dotés de la parole socratique ignorent le mot guerre mais asservissent les humains loin du mal. Chez eux, Gulliver trouve réconfort et nostalgie.

Uchronie

Avant la Révolution de 1789, l’utopie devient volontiers uchronie. Le polygraphe rousseauiste Louis-Sébastien Mercier invente ce genre matriciel de l’anticipation politique. Son best-seller L’An 2440 où rêve s’il n’en fût jamais prédit en 1774 la réalisation des Lumières…au XXVe siècle grâce au peuple-roi et roi-philosophe. Dorénavant, le meilleur des mondes possibles n’est plus géographique mais devient temporel. Il se déplace dans le futur perfectible. L’histoire accomplit le progrès qu’envisagent les humains pour améliorer la cité du bien.

Machine d’allaitement à vapeur

Pourtant, le pessimisme dystopique corrompt l’espérance uchronique. La législation idéale devient le cauchemar de la tyrannie égalitaire. L’achèvement de l’histoire mène, en fait, au pire des mondes possibles. Celui de la ploutocratie, de l’individualisme ultime et du joug industriel qu’entrevoit en 1846 Émile Souvestre dans Le Monde tel qu’il sera: En l’an 3000, dans l’«île du Budget» et la «République des Intérêts-Unis»,  c’est «chacun chez soi, chacun pour soi». Si le machinisme remplace l’homme, une machine d’«allaitement à la vapeur» sustente les nouveau-nés dans la «Salle Jean-Jacques Rousseau» de l’«Université des Métiers-Unis». Les enfants en ressortent à l’âge de 18 ans…après avoir été «élevés sous cloches». La modernité progresse!

Le pire des mondes possibles

Aujourd’hui, nos rendez-vous en uchronie ou en dystopie ne manquent pas. Cette entrevue imaginaire est souvent futuriste dans une chronologie lointaine, encore ouverte. Au XXVe siècle, la promesse uchronique des Lumières va-t-elle se réaliser selon Mercier? L’an 3000 sera-t-il celui de la mondialisation ploutocratique et de l’individualisme exacerbé que déplore  Souvestre? Pourtant, le pire des mondes possibles n’a-t-il pas déjà dans le passé du futur?

1984

Longtemps, l’an 1984 dessinait la ligne de mire futuriste de l’avènement totalitaire et de la société de surveillance perpétuelles avec la figure de l’affable Big Brother que George Orwell campe dans son chef d’œuvre 1984 publié en 1949 contre le stalinisme. Trente-huit ans après 1984, si ce roman politique reste actuel dans le monde illibéral qui arrive, la puissance du contrôle social en Chine et ailleurs n’a rien à envier au paradigme dystopique d’Orwell.

2001

Tiré du roman éponyme d’Arthur C. Clarke, le long-métrage darwinien de Stanley Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace (2001: A Space Odyssey) illustre en 1968 le struggle for life des humains contre l’intelligence artificielle qui peut nous submerger. L’utopie de la connaissance infinie depuis la préhistoire y devient la fable philosophique du savoir létal car coupé de la conscience humaniste. Vingt-et-un ans après ce rendez-vous imaginaire de 2001 avec l’ordinateur HAL devenu dément et homicide par orgueil dans le vaisseau spatial U.S. Discovery One, comment actualiser cette dystopie intersidérale sur les conflits entre les intelligences humaines et cybernétiques?

2022

Canicule, effet de serre, épuisement des ressources, pollution, misère, surpopulation, barbarie sociale, répression policière et euthanasie d’État: l’humanité plonge en enfer dans la dystopie Make Room Make Room (1963) de l’écrivain américain Harry Harrison. Richard Fleischer en tire le film crépusculaire Soleil vert (Soylent Green, 1973) placé en…2022! À New York, la multinationale Soylent Industries nourrit les 44 millions d’habitants de la mégalopole chaotique avec des aliments artificiels. Par contre, les riches des ghettos sécurisés mangent encore des mets naturels. La nutrition détermine la domination politique, car la nourriture de synthèse provient secrètement…des cadavres récupérés dans les centres d’euthanasie obligatoire. En 2022, l’anthropophagie articule la gouvernance totalitaire dans un monde à bout de course, quand la nature nourricière n’est plus que le souvenir nostalgique de vieillards apeurés.

L’imaginaire du mal

1984, 2001, 2022 : trois dates centrales de nos imaginaires sociaux, trois rendez-vous temporels en dystopie! Trois problèmes de la modernité. L’imaginaire politique, cognitif et environnemental du pire des mondes possibles offre des expériences de pensée. Elles discréditent l’idéalisme utopique du meilleur des mondes possibles légué par les Lumières et enterré en 1932 par Aldous Huxley dans Brave New World (Le Meilleur des mondes). Big Brother en 1984 et HAL l’ordinateur dément en 2001 désignent le passé d’un univers longtemps futuriste. Or, le Soleil vert de 2022 est contemporain de notre monde actuel, épuisé et surchauffé.

Que faisons-nous? Est-ce suffisant de trier névrotiquement nos déchets et de pédaler d’arrache-pied sur des bicyclettes bientôt aussi onéreuses que des automobiles? D’ailleurs, celles-ci peuvent-elles continuer à dévorer impunément le bitume en asphyxiant le peuple des villes? La Cité des asphyxiés du Français Régis Messac, éprouvante dystopie voltairienne de 1937 sur la gouvernance politique par l’octroi de l’oxygène aux individus soumis, mérite ici relecture!

Dystopie: la chimère imaginaire de la fable conjecturale ou la leçon morale de notre culture politique? Un jeu de l’esprit ou un avertissement lucide dans la dévastation bientôt inexorable du présent? Renouer avec l’utopie d’un monde meilleur ancré dans le bien oblige à honorer le rendez-vous avec le pire des mondes possibles. Le remède n’est-il pas dans l’imaginaire du mal? État d’urgence en dystopie!

 

LDM : 88

Juger les sorcières et les sorciers

 

 

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Entre la Renaissance et l’aube des Lumières, des individus qui auraient pactisé avec le Diable sont jugés et exécutes pour crime de sorcellerie. Des procès illustrent la peur du mal qui désole la communauté chrétienne.  Aujourd’hui, il s’agirait de réhabiliter les “sorcières” et les “sorciers” comme pour corriger le passé.

 

1560-1630 : chasse aux sorcières

Le mal a sa scène favorite : la nuit. À l’époque moderne, c’est sous la lune que les sorcières s’envolaient au sabbat pour vénérer le Roi des ténèbres. Reniant foi et salut, elles y foulent la Croix puis pissent dans le bénitier. Après avoir baisé le cul fétide du Diable et incorporé son sperme glacé, elles trépignent «panse contre panse». Au son d’une ignoble trompe, elles rongent un nourrisson non baptisé puis mijotent l’onguent maléfique où flottent charogne et vipères.

Après l’orgie diabolique, avec le baume maudit, la sorcière désole les vivants. Elle les tourmente ou les tue. Attisant orage et tempête, elle ravage les moissons et le bétail. Elle infecte l’eau et stérilise les femmes. Imputé à l’«ennemi du genre humain», l’assaut maléfique polarise le mal des peurs morales et biologiques qui hantent la cité de Dieu. La terreur du péché que charrient les imaginaires sociaux et les traités démonologiques.

Nourri par le Marteau des sorcières (1486) des Dominicains Henry Instiitoris et Jacques Sprenger, mené en style inquisitoire par les juges séculiers, le procès de la sorcière refoule l’offensive maligne. «Sottise mentale» ou «énigme historique» selon Lucien Febvre, la chasse aux sorcières naît vers 1530 pour culminer de 1560 à 1630. Avec le scepticisme croissant des juges et des médecins qui scrutent le corps des sorcières que le Diable marque pour les assujettir, elle reflue vers 1670-1680, puis s’étiole au XVIIIe siècle.

Commune aux régimes absolutiste et républicain, âpre en milieu rural et sur le limes confessionnel dès la Réforme luthérienne, la répression embrase la Rhénanie, le piémont alpin, l’arc jurassique, le bassin lémanique, la mosaïque du Saint-empire, la Savoie. Le cœur de l’Europe est davantage frappé que le sud méditerranéen et l’Angleterre du Common Law. Si la chasse coïncide avec la consolidation de la souveraineté de l’État moderne, ses chiffres sont incertains. Près de 110 000 procès mènent au bûcher 60 000 à 80 000 individus. Entre héritage du péché originel et misogynie ecclésiale, 7 à 8 fois sur 10 une femme est visée. Dénoncée par d’autres femmes! Marginale, étrangère ou veuve, guérisseuse ou empoisonneuse, elle est punie en sorcière qui «baille le mal [donne]» au retour de la contre-eucharistie du sabbat.

1537 : Rolette Liermy décapitée

À Genève, le 10 août 1535, le Grand conseil abolit la messe puis adopte la Réforme le 21 mai 1536. Quatorze mois plus tard, le mardi 3 juillet 1537, sous la canicule, une foule haineuse force la masure de Rolette Liermy, femme sans âge. Accusée d’avoir ensorcelé un couple, elle est traînée par les cheveux au chevet des malades. Malavisée, elle saigne une poule sur leurs faces pour déloger le mal. Trahie, elle est saisie et incarcérée à la prison de l’Évêché qui surplombe la cité et les âmes de Genève. Le lieutenant de justice lui arrache l’aveu du maleficium.

Huit ans avant, un jour de colère, le Diable en homme noir l’aborde sur une sente rurale. Il lui offre richesse et puissance…si elle renie Dieu, la Vierge, les saints et le paradis. Cédant à la tentation, elle s’offre à l’inconnu devenu félin noir. En hommage, elle en baise l’anus et jure le don annuel d’une poule. Le démon la mord au bras pour sceller l’alliance du mal. Elle en reçoit salaire : argent (en bois!), baume maléfique, bâton blanc pour le sabbat.

Oignant sa chèvre qui en crève, Rolette jette l’onguent. Sa révolte irrite Satan qui la bat et lui donne une poudre noire. Souvent au sabbat, elle y partage avec d’autres sorcières le festin du Diable. Agente du mal, Rolette tue des proches —dont 4 enfants. Parmi eux, une fillette de 4 ou 5 ans. Sa mère fâche la “sorcière” pour un litige lié au transit animal sur son champ.

Les présomptions du juge impliquent la torture : elle subit donc trois fois l’estrapade. Les mains liées dans le dos, hissée au bout d’une corde passée dans une poulie mise au plafond de la salle du «tourment», elle est précipitée dans le vide mais retenue avant le sol afin de disloquer ses articulations. Plusieurs «traits de cordes» visent les taciturnes parfois privés de sommeil dans un tonneau. Comme à chaque fois, l’aveu motive la mort pénale: nul salut pour la sorcière. La peine de salubrité publique purge la communauté de l’infection satanique. Devant le peuple réuni à son de trompe, Rolette est décapitée au gibet de Champel. Son crime: homicides, maléfice et empoisonnement par «poudre» et «onguent». Selon la rengaine des sentences criminelles, le supplice terrifiera les suppôts de Satan.

1567 : Jean Catelin brûlé vif

Paysan au village de Russin proche de Genève, Jean Catelin est incriminé le 15 novembre 1567. Un communier —accusé de maléfice— l’a dénoncé. Craint du voisinage, Catelin irait au sabbat. Il aurait occis hommes et bêtes. Niant tout, il craque en triste état à la troisième séance d’estrapade. Ses aveux confortent l’interrogatoire démonologique du juge qui fabrique le coupable.

Trois ans auparavant, au fond des bois, sous la forme d’un molosse, le Diable le hèle. Prenant forme humaine, il réclame le tribut du baise-cul. Reniant Dieu, Catelin est marqué à la jambe gauche, reçoit de l’argent [feuilles de chêne] et deux boîtes de graisse venimeuse. Paroissien du mal, il offrira au diable le cens annuel d’un poussin. Testant la toxicité du baume sur une poule et la chienne de son beau-frère litigieux, Catelin tue ensuite le bœuf et le poulain du voisin qui refuse la vente d’un arpent de terre. Ayant abattu encore une femme et un homme agresseur de son épouse, il dit être allé deux fois au sabbat, juché sur un bâton blanc oint d’onguent. Voulant sauver sa peau, il dénonce vingt comparses de l’orgie satanique. Ses aveux compromettent d’autres témoins. Comme dans maints procès, pour se blanchir, ils noircissent le renom du sorcier. Reprochant au Diable de l’avoir lâché sous la torture, Catelin est brûlé vif le 9 décembre 1567 au gibet de Plainpalais. Dans la bise glaciale du crépuscule, des pasteurs en noir le guident à l’atroce supplice expiatoire. Sa combustion in vivo devrait intimider le peuple. Le bourreau jette ses cendres aux quatre vents. Le néant attend corps et mémoire du sorcier.

1573 : Jeanne Petit bannie

En 1573, Jeanne Petit, illettrée, vachère communale, vivant avec son quatrième mari sur une tenure prieurale, est citée au tribunal de la seigneurie de Wahil (Pas-de-Calais). Sa réputation d’ensorceleuse nourrit la rumeur villageoise. Treize personnes —parfois alphabétisées mais plus riches qu’elle (dont le curé et le seigneur du lieu)— l’accusent de sorcellerie. Elle aurait fait crever par «sortilège» près de 250 têtes de bétail —juments, poulains, vaches, moutons, brebis. La richesse communautaire est menacée. Jadis plombées par la peur, les langues se délient. Le voisinage craint la puissance de Jeanne qui par colère a «maléficié» la femme de son beau-frère avec le baume de la mort. Interrogée sur le mode inquisitoire, elle est torturée. Endurcie par la vie, forte dans la douleur, elle nie en bloc. Elle n’évoque ni le sabbat ni le diable. Frôlant la mort pénale sur le bûcher expiatoire, elle est condamnée le 25 juin 1573 à faire «amende honorable». Ayant demandé pardon à la communauté et à Dieu, elle est bannie perpétuellement, sous peine de la mort si elle revient. Négligeant la véracité du maléfice, soucieux de rétablir la paix sociale minée par les discordes de voisinage et l’étrange épizootie, les juges éloignent l’accusée. Son ban la protège de la vindicte collective et du lynchage. Comme d’autres individus vite accusés de maléfice dans un contexte litigieux, Jeanne échappe au rituel patibulaire d’intimidation publique. Parmi des milliers de cas pareils, celui-ci illustre la routine des procès intentés contre les “servantes de Satan” pour pacifier la communauté et endiguer le mal.

1652 : Michée Chauderon pendue et calcinée

Le 6 avril 1652, 15 ans après le Discours de la méthode de Descartes et quatre après le traité de Westphalie qui éteint les atrocités confessionnelles de la guerre de Trente ans, Michée Chauderon est pendue à Genève. Elle est la dernière personne à y être exécutée pour crime de sorcellerie depuis 1527 (47 femmes, 23 hommes). Catholique, savoyarde, veuve et lessiveuse, Michée est une sorcière pour huit femmes en colère qui l’accusent d’avoir empoisonné deux femmes «possédées». Guérisseuse notoire, Michée refuse de les soulager avec son réputé bouillon blanc de gros sel purificateur. La rumeur enfle: est-elle l’amie des démons? N’a-t-elle pas jadis «touché» la tête de deux nourrissons? Le premier devient muet. La fièvre tue le second. Entre peur et haine, Michée est arrêtée.

En justice, elle répond à 296 questions. D’entrée, elle nie en bloc. Bonne catholique, elle a toujours prié Dieu. Elle ne fréquente ni sabbat ni «sorcier». Elle ignore si elle est «marquée» par le Diable comme l’affirme une accusatrice. Selon la démonologie, le commerce maléfique ressort du stigmate insensible et anémique qu’au sabbat Satan griffe sur l’initié. Le corps usé de Michée revient aux experts. L’ayant dénudée et rasée, deux chirurgiens la scrutent sous toutes les coutures. Après avoir bandé ses yeux, ils plantent l’alène chirurgicale en un point suspect au sein droit pour éprouver l’irritabilité. Craignant l’emballement pénal, ils n’en déduisent rien. En résulte la contre-expertise de deux médecins et de deux chirurgiens qui croisent naturalisme et retenue. Au terme du même protocole médico-légal, opposant corps enchanté à corps malade, les experts freinent la spirale répressive en niant l’hypothèse de la marque satanique.

Michée retombe une fois encore dans les mains de deux maîtres-chirurgiens venus du pays de Vaud. Habitués aux procès en sorcellerie, imbus de démonologie, ils toisent l’accusée pour repérer le «sceau diabolique». Insensible et anémique, un double stigmate les persuade qu’elle est marquée à la «lèvre supérieure» et à la «cuisse droite».

Les indices corporels ramènent Michée à la torture. Le «cœur gros» selon le geôlier, elle dit avoir croisé en forêt l’«ombre du Diable» qui l’aurait marquée à son insu. Incarné en un prodigieux lièvre, le Diable la harcèle et lui donne la poudre maléfique pour bailler le mal. Brisée par l’estrapade, agréant le coït satanique, elle est perdue. Elle voudrait ne pas être «brûlée vive»…pour prier Dieu jusqu’au dernier souffle.

Pour s’être «donnée au Diable» — par «douceur» pénale selon la sentence — elle est donc pendue. Les juges ont ils ouï la terreur de l’accusée ou savent-ils que le bûcher évoque l’Inquisition? Image néfaste pour la République calviniste dont la tolérance autoproclamée en fortifie l’image européenne. L’ayant énuquée, le bourreau la jette au feu puis disperse les cendres dans le vent printanier. Le nom de Michée Chauderon n’est pas noté sur le Livre des morts. Seuls y figurent les individus bien famés et  inhumés chrétiennement.

Or, depuis 1652, ce cas révolte les esprits éclairés. À l’incrédulité de protestants libéraux —Jean Le Clerc, Michel de La Roche— s’ajoute la charge de Voltaire et de Condorcet contre les juges superstitieux. Si au XIXe siècle, le procès anime la chicane confessionnelle, vers 1990, la sorcière devient l’icône a féministe de la férocité patriarcale des magistrats de l’Ancien régime. Ayant donné son nom à une venelle genevoise, elle reste la plus notoire des femmes exécutées pour connivence satanique.

Vies fragiles

La femme «inconstante» par «nature» a payé le lourd tribut de la banalisation du mal satanique selon De la démonomanie des sorciers (1580), diatribe politique de Jean Bodin contre la sorcellerie, éditée lorsque les conflits confessionnels minent la France d’Henri III. Penseur de la souveraineté moderne, qualifiant le maleficium de crime de «lèse-majesté» car le pacte satanique menace le roi de droit divin, il publie sa somme démonologique quand culmine la chasse aux sorcières, freinée un temps par les humanistes. Avant Voltaire, les adeptes d’Erasme, dont le médecin Jean Wier (1515-1588) pour qui les sorcières sont des «mélancoliques» plus à soigner qu’à brûler, récusent l’hypothèse démonologique de l’intercession satanique. Cette crédulité ancestrale a couté la vie à Michée Chauderon. Mais aussi à des milliers d’autres «sorcières» enfouies dans la nuit des archives de la répression.

Le crime de sorcellerie était un crime imaginaire qui illustre la vie fragile (Arlette Farge) et les peurs sociales dans les communautés de l’Ancien régime confrontées au mal et au malheur biologique. Aujourd’hui, un peu partout en Europe, s’ouvre un débat inédit: faut-il réhabiliter les femmes et les hommes accusés et condamnés à mort pour crime de sorcellerie (environ 100 000). Réhabilitation anachronique au prix d’une discutable réécriture du passé dans le prisme contemporain de notre sensibilité individualiste, de nos  seuils d’intolérance et de nos culpabilités qui, demain, ne seront plus les mêmes.

Le débat est ouvert.

Lectures : Lucien Febvre, « Sorcellerie, sottise ou révolution mentale », Annales E.S.C., 1948 ; Carlo Ginzburg, Le sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1989 ; Brian P. Levack, La Grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes, Seyssel, Champ-Vallon, 2001 ; Robert Muchembled, La Sorcière au village (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Gallimard, 1991 ; Michel Porret, L’Ombre du Diable. Michée Chauderon dernière sorcière exécutée à Genève (1652), Genève, Georg, 2009 et 2019.

Ressentiment Péril et espoir démocratiques

«Les idéologies du ressentiment ont été et sont les grandes fabulatrices de raisonnements conspiratoires. Les adversaires qu’elles se donnent passent leur temps à ourdir des trames, ils n’ont de cesse de tendre des rets; et comme ces menées malveillantes ne sont guère confirmées par l’observation, il faut supposer une immense conspiration». Marc Angenot, Les Idéologies du ressentiment, 1996.

Le ressentiment désigne la rancune amalgamée avec de l’hostilité envers ce qui est reconnu comme la source d’un préjudice, d’un mal subi, d’une humiliation réelle ou ressentie, voire d’une injustice. Entre deux personnes, le ressentiment anime les conflits, embrase la jalousie, renforce l’agressivité, décuple la haine que le résilience peut aider à surmonter.

Messianisme

En dépassant l’acrimonie individuelle, passion litigieuse ou haineuse, le ressentiment sur le plan collectif anime les griefs de collectivités ou de communautés humaines envers des institutions, des régimes politiques, des étrangers ou d’autres groupes sociaux identifiés à l’altérité inassimilable voire au mal absolu. Souvent en falsifiant l’histoire, le ressentiment est alors récupéré par des prophètes et des dirigeants messianiques qui l’instrumentalisent pour asseoir leur pouvoir en mobilisant les foules, en motivant l’intolérance confessionnelle, en prônant la revanche politique contre les «privilégiés», en exhortant à la dénonciation de «boucs-émissaires» souvent démunis, en pratiquant la brutalisation sociale, en réveillant le nationalisme belliciste toujours assoupi, en justifiant la xénophobie, en organisant la mise au pas de la recherche académique, en poussant au durcissement identitaire mais aussi en rejouant le messianisme révolutionnaire sur l’air de 1789.

Parfois, le ressentiment est culturel et opportuniste lorsqu’on prétend faire le procès du passé en déboulonnant les statues et en renversant les portraits peints qui heurtent les subjectivités et les sensibilités du présentisme.

Guerres de religion, révolutions, régimes autoritaires et totalitaires rouges ou noirs, conflits mondiaux, Shoah, décolonisation: maintes fois, selon les régimes politiques et les moments particuliers, le ressentiment a mis le monde au bord de l’«apocalypse» et du «désapprentissage de la civilisation» comme l’illustrent au XXe siècle, après l’hécatombe de la Grande guerre, notamment la «révolution» fasciste en Italie,  la tragédie antisémite du nazisme exterminateur, les régimes de l’apartheid ou encore les effarantes guerres coloniales.

Doutes identitaires

Imaginaire social mobilisateur, le ressentiment serait la «construction à travers laquelle la société majoritaire, d’ordinaire une partie de cette société, exprime ses anxiétés et ses tensions et cherche à surmonter ses doutes identitaires» (Ph. Burrin, Ressentiment et apocalypse, p. 18). Depuis la fin des années 1980, peut-être accélérés par la mondialisation puis par la pandémie récente, les ressentiments abondent. Du terrorisme de masse au populisme antidémocratique via la désinformation ou les «infox», les symptômes persistants du ressentiment ne manquent pas.

Entre désarroi politique et social, l’émotion individuelle nourrit l’émoi collectif. L’accumulation de griefs antilibéraux instaure probablement le renouveau autoritaire et l’offensive contre la modernité démocratique héritée des Lumières et les acquis des droits individuels dans la vie privée. Comment comprendre autrement le tournant conservateur de la Cour suprême qui aujourd’hui «attaque les piliers progressistes des États-Unis»? Quels en seront les impacts symbolique et concrets en Europe? Quel est le périmètre vindicatif du ressentiment anti-démocratique dans la guerre de conquête que le président russe Vladimir Poutine mène depuis février en Ukraine?

Ressentiment envers la liberté humaine

Or, le ressentiment culmine plus d’une fois dans l’intolérance gratuite, aveugle et meurtrière envers la différence humaine. Pour s’en persuader, revoyons les 2 dernières et édifiantes minutes du road-movie «démocrate» de Denis Hopper Easy Rider (1969). Est-ce autre chose que son ressentiment envers la liberté humaine qui motive le «brave» paysan traditionaliste du Mississippi profond à abattre froidement à la Winchester depuis son pick-up les deux motards californiens Wyatt et Billy en quête de fraternité  et de sororité? Quelle est exactement la nature de sa haine meurtrière outre la conscience morbide de sa certitude identitaire qui n’autorise nulle concession altruiste?

Au bord d’un monde empli de nouveaux périls militaires, climatiques et antilibéraux, pour l’avenir des enfants qui en Ukraine payent le prix fort de la guerre injuste, comment la démocratie peut-elle combattre et déconstruire avec l’éducation et la culture les idéologies du ressentiment qui la menacent toujours plus ? Hors du bain de sang, il en va de son avenir.

 

 

A (re)lire: Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse. Essai sur l’antisémitisme nazi, Paris, Seuil. 2004.

Les Rencontres internationales de Genève consacrent leur session de septembre 2022 (lundi 26 à jeudi 29 inclus) au thème actuel de: Ressentiment. Péril et espoir démocratiques. Programme détaillé bientôt en ligne sur : http://www.rencontres-int-geneve.ch/

La Ligne de mire reprend courant août.

La guerre calamiteuse: missive depuis Béatipolis

 

 

E.P. Jacobs, Le secret de l’Espadon, 1946-1949, © Blake et Mortimer 2021.

Mon estimé neveu:

Puisse cette missive te parvenir à Philadelphie.

Au terme d’un périple empli d’ouragans -comme si les éléments se liguaient contre La Licorne afin qu’elle n’arrivât jamais bon port- nous avons enfin relâché avec le capitaine Trelawney dans la rade paisible de l’île de nulle part.

Nous mettons pied à terre dans la liesse générale. Les émissaires des Béatipoliens nous couvrent d’exaltants rhododendrons. Pour célébrer l’amitié entre les peuples qui se méjugent, après nous avoir régalé de limonade et de gaufres à la cannelle, ils entonnent l’hymne de la Fraternité universelle.

Le paysage nous frappe: champs de blé à l’infini, pâturages et collines qu’irriguent des canaux d’eau vive animant d’antiques moulins. À l’horizon, sous un ciel açorien, jaillissent les remparts argentés de Béatipolis.

De débonnaires bovins broutent les gras pâturages, le cul dans les stratocumulus. Guidés par de fiers rouliers, chargés des fruits de la terre, de pesants charriots à yacks roux encombrent les routes pavées.

La douceâtre senteur du tiède lisier, qui engraisse les sillons, flatte les sens. La prospérité placide des Béatipoliens stupéfie.

Après l’accolade, nos hôtes évoquent leurs mœurs républicaines.

Mœurs des Béatipoliens

Leur histoire glorieuse remonte à la conquête de cette île aride par les aventuriers-philosophes du fondateur-législateur de Béatipolis, Léviathan Ier. En six jours, le souverain père de la Nation fit édifier la capitale Béatipolis.

D’un tempérament amène, végétariens et buveurs de lait, les insulaires vivent dans la quasi-nudité adamique. Comme d’altières Amazones halées d’embruns, les femmes dépassent de quelques têtes les hommes, que rend pâles le labeur manufacturier. En résulte l’autarcie de l’île où le luxe, la spéculation et la monnaie sont proscrits.

Les Béatipoliens exportent quelques biens de première nécessité: condolatex, galets arrondis, eau de source gazéfiée, trèfles à quatre feuilles, bois de réglisse,  poudre de cafards et antennes de homards.

Pour convoler au CUL (Chapelle de l’Union Licite), les Béatipoliens subissent un examen médico-légal qui certifie leur affinité physique et morale. Les incompatibles se confinent dans l’Organon, hospice dédié au culte des sens inassouvis.

En sandales spartiates, vifs, rieurs et polissons, blonds, roux ou bruns, élevés loin des familles au temple d’Émiliopédia où les nourrices à vapeur les engraissent durant six années, les enfants sont la fortune de ce peuple vertueux.

Les Béatipoliens sont très pieux. Ils vénèrent le soleil, source universelle de vie, au temple d’Hélios. Leur liturgie est rudimentaire. Nul clergé intolérant ne dispute, dans un jargon insensé, la nature des choses sacrées.

Ils ont la guerre en abomination, sauf pour repousser une invasion, voire parfois délivrer du joug tyrannique un peuple que le despotisme accable.

Sous la hampe du monarque légitime, la société se divise en trois ordres égalitaristes. Un serre-tête coloré distingue le rang de chacun : ceux qui travaillent jusqu’au grand âge (vert), ceux qui éduquent (bleu) et ceux qui légifèrent (mauve).

Montés sur d’élancées licornes, casqués de blanc, avec un demi-masque facial d’osier noir, en tuniques blindées écarlates, équipés de bidules à détente mécanique, les proxipoliciers veillent à l’ordre public.

La justice se rend avec retenue dans le PEL (Palais de l’Esprit des Lois): le Béatipolien adultérin ou l’ennemi public de la félicité est exilé dans la cité insulaire voisine de Beccariapolis. Il y subit la peine modulable des travaux forcés aux mines de rousseauxite. L’insurgé armé est exécuté publiquement sur la place du Contrat social avec le lombrosiolitique, un hilarant sérum létal.

Burinées sur la table de granit noir dressée devant la Chancellerie du bonheur obligatoire, les 12 lois fondatrices de la cité sont fréquemment proclamées devant le peuple en liesse, réuni à son de trompe.

Majestueuse cité

Nous arrivons enfin à Béatipolis, majestueuse cité aux quatre portes d’orichalque, ouvertes aux points cardinaux. L’embellissent 1984 fontaines et statues de naturalistes,  philosophes ou législateurs et autres bienfaiteurs de l’humanité.

À l’extérieur et à l’intérieur des logis privés et des édifices publics, les panoptiprismes -miroirs concaves en formes oculaires- veillent nuit et jour à la sécurité collective.

Par les rues de la cité géométrique aux 54 places octogonales, nous gagnons le palais cristallin de l’État, en face duquel se dressent la colossale effigie granitée de Léviathan Ier ainsi que l’Oratoire du livre où reposent 99 millions d’ouvrages manuscrits et imprimés que tous peuvent consulter.

Ayant gravi les 714 marches de l’escalier cyclopéen, nous entrons dans l’hémicycle aux 1001 miroirs de l’AG (Augure Générale).

Léviathan CC

Auguste sur un trône d’ébène, entouré d’un sextuor qui souffle les cuivres de la gloire, le sceptre ancestral à la main droite et le glaive gordien à la gauche, couvert du heaume safran de le renommée césarienne,  tête nue, flanqué du chancelier Vispacemparabellum  et de 451 dignitaires muets comme des carpes royales, Léviathan CC daigne nous ouïr.

Genoux fléchis, nous lui rendons le tribut d’estime dû à l’éclairé monarque à la barbe fleurie de lys. Nous lui offrons le buste en vermeil de Platristote et les Œuvres complètes du légiste Bodhobbes, éditées en 1784 à Calvinopolis chez Barillet.

Le sage monarque s’inquiète: «Nobles étrangers, pourquoi cette illustre ambassade chez les sages Béatipoliens?»

Oh puissant fils du soleil! Depuis 120 jours, sans raison aucune, les bataillons aériens, maritimes et terrestres du despote de la Transpoutinie anéantissent les villes, les ports et les habitants de notre pacifique Syldabordurie. Sous la férule du général Stratagos, notre armée patriotique a refoulé les assauts apocalyptiques et capturé les saboteurs de la Garde de fer infiltrée chez nous.

Ivre de liberté, la population endure la faim, la soif, la maladie et la peur dans les galeries et les catacombes des cités détruites. D’innombrables Syldaborduriens, surtout des femmes et des enfants, pour échapper aux atrocités, se sont exilés au pays voisin des “peuples de la plaine” du prince-philosophe Topor Potocki.

Oh sage Léviathan! Nos alliés promettent l’aide décisive à notre bien-aimé souverain Ottokar XII contre l’invasion. Or ils agissent peu car ils sont trop liés au négoce des richesses transpoutiniennes. En synode extraordinaire, l’Alliance des peuples aisés et consuméristes a exigé la fin des hostilités…ce qui les a intensifiées. Rien n’arrête le tyran belliciste. Il menace maintenant de nous calciner avec une arme de destruction massive que lâchera l’effroyable Stryge de feu, prête à l’envol mécanique.

Oh digne fils du soleil! La bravoure des Béatipoliens est notoire. Plus d’une fois, ils ont vaincu de cruels belligérants voulant les asservir. Aujourd’hui, au nom de la paix universelle, pourraient-ils prendre les armes pour la Syldabordurie?

Un bref silence, puis Léviathan CC rétorque:

Nobles étrangers, illustre ambassade! Si votre requête légitime se fonde sur le droit naturel des gens, la coutume interdit aux Béatipoliens de guerroyer dans un conflit hors de la mère-patrie. Votre résolution et votre audace sont vos seules armes défensives. Luttez jusqu’à la mort pour votre noble cause, qui est celle de tous les peuples libres. Ils vous en remercieront. Certes, nous vous fournirons de l’armement supplémentaire.

En ce qui concerne la Stryge de feu: seul au prix de l’apocalypse, le tyran l’utilisera. Mais bientôt, nos rusés émissaires le dissuaderont de poursuivre l’offensive….

Les ruines

Coupant la parole au monarque, précédé d’un éclair céleste, un souffle brûlant  ébranle le palais qui croule vite dans le feu et la poussière. Par miracle, nous arrivons à regagner l’air libre.

Béatipolis, nouvelle Atlantide effondrée, n’est plus qu’un océan de flammes d’où émergent des cris et des pleurs. Au milieu des corps calcinés, des silhouettes hagardes sillonnent le brouillard de cendres.

Dans le crépuscule, parmi les nuages que noircit le brasier, tel le dragon du mal, la Stryge de feu lâche d’ultimes salves funestes.

Éclairs et tintamarre répétés.

Comme toujours, le courage de Trelawney est édifiant. Il ne cesse de secourir les malheureux captifs du déluge du mal.

Sous la statue brisée de Léviahan Ier, dans les décombres de Béatipolis, entouré de gémissements, je termine au mieux cette dépêche.

Mon cher neveu, te parviendra-t-elle?

Si oui, rappelle aux avisés Philadelphiens que seule la force légitime du droit des gens, parfois en armes, arrêtera le conquérant malfaisant, profanateur des frontières, ivre de territoires, avide de vies innocentes, despote de son propre peuple.

Tragique destinée que celle des Hommes: au temps de la guerre calamiteuse, la Providence les a-t-elle oubliés?

Ton affectionné oncle, Jean-Robert de la Grande Boissière

Schéhérazade, le yacht de Méphistophélès : Poutine après Rastapopoulos

Hergé, Coke en stock, Casterman, 1958 (© sté Moulinsart)

Luxe et despotisme

Sorti en 2020 d’un chantier naval allemand, en cale sèche dans le port toscan de Marina di Carrera, battant pavillon des îles Caïman, consigné dans une société sise au paradis fiscal des îles Marshall, le yacht Schéhérazade est démesuré: 140 mètres de long, six ponts, deux aires d’hélicoptère, une piscine dont le toit peut se muer en piste de danse, un gymnase et une salle de cinéma. L’intérieur ressemble à un palais des 1001 nuits pour nouveau riche. Le navire appartiendrait à un milliardaire russe, prête-nom peut-être de Vladimir Poutine.

Sur la ligne de mire de la police fiscale italienne pour une éventuelle mise sous séquestre au nom des rétorsions contre les oligarques russes, le «navire de Poutine» est évalué à 700 millions de dollars. Même si le propriétaire est officiellement inconnu, l’équipage russe est constitué surtout de membres du FSO, service fédéral de protection du maître du Kremlin.

Montesquieu l’a montré jadis:  régime de la peur, de l’oppression et de la guerre illimitée, le despotisme est inséparable du luxe.

Ex-médiocre colonel du KGB, l’agresseur militaire de l’Ukraine n’est pas le premier propriétaire (présumé) d’un luxueux navire baptisé Schéhérazade. Pense-t-il un jour s’y réfugier?

Méphistophélès

À la fin des années 1950, ex-patron de la « Cosmos Pictures », ancien boss du narcotrafic en Extrême-Orient, propriétaire de la compagnie d’aviation «Arabair», patron de presse, de chaînes de radio et de télévision, l’infâme Roberto Rastapopoulos, alias Marquis Di Gorgonzola, est le fortuné propriétaire du Schéhérazade. Cet homme de petite taille porte le monocle et fume le cigare.

Véritable musée d’art contemporain flottant, ce «yacht de milliardaire» navigue en Mer Rouge. À son bord, entre jeux mondains, bal masqué et cocktails dinatoires, la jet society s’amuse.

Déguisé en Méphistophélès, un des sept princes de l’Enfer, Rastapopoulos y fraie des aristocrates, des duchesses, des altesses, des vedettes et une diva de la Scala de Milan.

Que du beau monde qui voyage pour le plaisir sur le bâtiment immaculé du baron du crime organisé!

Business as usual!

Le costume de Méphistophélès sied à merveille au génie du mal: il vient d’ajouter à son business délictueux le trafic des armes de guerre et la traite négrière.

Pour le compte de Rastapopoulos, un ex-policier véreux de la concession internationale de Shanghai fournit l’armement militaire à un ancien faux-monnayeur qui renverse (momentanément) l’émir légitime et despotique Ben Kalish Ezab pour instaurer un régime fantoche aux ordres du “respectable” Rastapopoulos.

Dans la poudrière proche-orientale, le Schéhérazade est l’antre du mal. Un sous-marin de guerre le protège. Sur son yacht, Rastapopoulos coordonne les abominables trafics des cargos négriers en mer Rouge, dont le Ramona. La cargaison humaine y est entassée sous le nom de code «Coke en stock». Détournés de leur dévote destination, les malheureux pèlerins africains pour La Mecque aboutissent sur des marchés d’esclave où les vendent des sbires de Rastapopoulos.

Justice?

Au moment d’être justement appréhendé par l’équipage d’un « croiseur américain » qui arraisonne le Schéhérazade, Rastapopoulos échappe à la justice des hommes. Il s’enfuit à bord d’un canot automobile lequel, feignant de sombrer dans les abysses maritimes, libère un submersible de poche.

Exit Méphistophélès!

Soudainement, il est devenu infréquentable.

La question du trafic d’êtres humains est alors immédiatement mis à l’agenda de l’O.N.U.

«Ukraine libre!» lit-on sur le phare dressé face au port de Marina di Carrera, à quelques encablures du Schéhérazade dont le propriétaire serait Vladimir Poutine.

Si le tyran venait à être rattrapé par la justice internationale pour les crimes de guerre commis en Ukraine, selon une exigence juridique et morale croissante, aurait-il la possibilité d’y échapper, à l’instar de Méphistophélès-Rastapopoulos, éclipsé du Schéhérazade afin de se dérober à la justice des hommes?

Le mal aurait-il toujours le dernier mot?

À lire :

Hergé, Coke en stock, Tournai, Casterman, 1958 (19e album des Aventures de Tintin).

Olivier Bonnel, « La police fiscale italienne traque le présumé ‘navire de Poutine’ », Le Monde (“Guerre en Ukraine”), dimanche 27 et lundi 28 mars 2022, p. 5.

Michel Porret, Objectif Hergé, “Tintin, voilà des années que je lis tes aventures”, PUM, Montréal, 2021.

Frédéric Chauvaud et Michel Porret, Le Procès de Roberto Rastapopoulos, Genève, Georg, 2022 (à paraître).

La guerre sur le préau. C’est la “faute à Raspoutine”: mots d’enfants

«Et puis les adultes sont tellement cons/Qu’ils nous feront bien une guerre.» Jacques Brel, «J’arrive», Album: Ces Gens-là, 1966.

 

Arsène Doyon-Porret, Poda,  mars 2022, dessin, crayon et feutre: “La guerre à la porte de l’Europe

Depuis deux semaines, préméditée, la guerre d’hégémonie poutinienne frappe l’Ukraine en bafouant le droit international. Un conflit injuste dont la détermination crépusculaire est renforcée par le dilemme libéral du recours à la « guerre juste » :  https://www.heidi.news/ca-pourrait-vous-etonner/le-dilemme-liberal-d-une-guerre-juste-en-ukraine.

Suivie quasiment heure par heure par les médias, cette guerre proche nourrit toujours plus les commentaires du préau, entre foot, courses-poursuites et conciliabules secrets.

Vers 11h30, j’ose laisser traîner mes oreilles parmi les écolières et les écoliers qui galopent dans la lumière printanière qui leur ressemble. “lls font quoi pour protéger les enfants?”, s’inquiète un garçonnet. Dans la cohue et la stabulation libre, d’autres mots suivent, insolites, entreprenants: “C’est la faute à Raspoutine” (!). “Invitons les enfants ukrainiens réfugiés à venir apprendre le français dans notre école“. Bientôt, les paroles espiègles sont avalées par le brouhaha des polissons sous la façade sévère de l’école bienveillante, avec son préau arborisé à nouveau ensoleillé, clos de hautes grilles acérées, ces dérisoires frontières contre le mal.

Si ce conflit déboussole les régimes démocratiques, la parole des enfants mérite d’être ouïe. Entre émotion, sentiment d’injustice, information réelle et quolibet protecteur, au moment de mettre bas les masques de la pandémie, les mots enfantins disent beaucoup du désarroi collectif, de la peur d’Apocalypse now. Moins virulentes que les dessins des enfants dans la guerre, ces paroles de préau réverbèrent l’injuste offensive militaire qui depuis Moscou ensanglante l’horizon européen en meurtrissant d’autres enfants, piégés avec leurs familles dans la  barbarie et les atrocités d’une guerre totale qui continue de monter en puissance.

***

Adrian, 12 ans, Genève:

«Russie vs Ukraine. Moi je trouve que le crétin de Poutine ne réfléchit pas, car par rapport à la 2e guerre mondiale, Hitler a tué beaucoup de monde pour rien et on ne peut pas revenir en arrière, contrairement à Poutine qui, lui, peut tout arrêter, et que tout redevienne à la normale. Vive l’Ukraine.»

Agnès, 7 ans, Genève:

«Tout le monde sait que Poutine est fou, sauf Poutine. Le peuple ne s’est pas battu contre sa loi. En gros, il s’est présenté trop de fois, comme un dictateur. Il a plus de pouvoir que les autres présidents».

Arsène, 12 ans, Genève:

«Poutine, c’est un salop depuis toujours! C’est vrai quoi! Parce que franchement pour moi ce n’est pas possible qu’un ancien colonel du KGB devienne président. Et puis ce conflit, à quoi ça rime? Déclencher une guerre déjà faut être timbré, mais en plus si on commence à tabasser à bout portant tout ceux qui portent une pancarte pacifiste, où allons-nous, je vous le demande?»

Arthur, 11 ans, Genève:

«Je ne comprends pas cette guerre! Se battre pour gagner du territoire alors que l’humanité nous appartient c’est complètement ridicule .»

Colette, 14 ans, Genève:

«Pourquoi personne n’assassine Poutine? Il faut être courageux pour être assassin.»

Dorian, 12 ans, Genève:

«Cette guerre est inutile : Poutine a déjà le plus grand pays du monde avec ses 143 millions d’habitants. Et il veut encore plus, toujours plus ! La situation est déjà grave et il empire les choses en menaçant l’Ukraine avec ses missiles nucléaires. Mais s’il le fait, l’OTAN sera touchée et ça partira en 3e guerre mondiale, donc il ferait mieux de se calmer. Notre enfance n’est que virus mortel et guerre.»

Gilles, 9 ans, Genève:

«Déjà, pourquoi on fait la guerre? Combien y-a-t’il de morts? Si c’était à Genève, est-ce qu’on se battrait ou bien on fuirait?»

Jacopo, 11 ans, Genève :

«Je pense que la guerre c’est mal et inutile et que la Russie fait mal à faire la guerre à l’Ukraine juste parce que dans certains de leurs territoires il y a plus de Russes. Je pense beaucoup au peuple et aux enfants ukrainiens qui souffrent et j’espère que ce conflit terminera bientôt et que l’Ukraine résiste.»

Julien, 9 ans, Genève:

«A quoi ça sert de conquérir un pays quand on en a déjà un si grand?  Pourquoi Poutine si il est chef de la Russie, il devrait faire plaisir aux Russes pour se faire élire? Maltraiter un pays, et un autre, ne va pas l’aider. Je ne comprends pas pourquoi les soldats russes arrivent pas à se révolter. Ils sont beaucoup, non?»

Lennie, 12 ans, Genève :

«Je pense qu’il est temps que les dirigeants de tous pays apprennent l’empathie. Les civils sont attaqués et l’OTAN ne se positionne pas car l’Ukraine n’en fait pas partie. Cette guerre fait beaucoup de victimes: les Ukrainiens bombardés sans raison et les Russes opprimés par leur président. Cela me met très en colère.»

Léon, 6 ans, Genève:

«J’aime pas la guerre, il y a des champignons nucléaires. Et des coups de feu et des tanks et des personnes qui meurent. Il y a aussi des bâtiments qui explosent. Il y a des mines qui explosent. Il y a des avions qui lancent des bombes, il y a des trains renversés. C’est triste la guerre.»

Martin, 12 ans, Genève:

«Je trouve que cette guerre est vraiment inutile car, oui, avant, l’Ukraine faisait partie de la Russie mais aujourd’hui, l’Ukraine a le droit d’être libre dans son territoire. Tous les citoyens et les soldats qui tombent pendant cette guerre ne devraient pas subir toutes ces souffrances à cause d’un dictateur qui ne pense qu’à ses rêves de grandeur.»

Paul, 10 ans, Montréal:

«Je trouve que la guerre c’est dangereux et souvent c’est inutile. Ça tue des millions d’innocents et ça fait des ravages dans la nature. Beaucoup de gens doivent quitter leur pays, migrer, quitter leur famille. Moi ça me fait penser aux dictateurs fous, dangereux et au pouvoir».

Petros, 11 ans, Genève :

«Alors que tout le monde regarde la guerre, nous, nous jouons…»

 

Ligne de mire reste ouverte pour accueillir et publier d’autres paroles d’enfants en écho au drame ukrainien.

À vos plumes, enfants des préaux!

Tu la veux ta bonne fessée?

Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:

—Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j’ai reçu une bonne fessée. Et toi?

Jules Renard, Poil de Carotte, 1894.

Mange pas tes ongles vilain
Va te laver les mains
Ne traverse pas la rue
Sinon panpan cucul.
(…)
Tu me fatigues, je n’en peux plus
Dis bonjour, dis bonsoir
Ne cours pas dans le couloir
Sinon panpan cucul
Jacques Dutronc, Fais pas ci, fais pas ça, 1968
La fustigation infamante des mères célibataires: modèle de la pédagogie de l’effroi pour la domestication de la correction paternelle ou conjugale. Gravure sur acier de D. Chodowiecki, fin XVIIIe s. (Coll. M.P.).

Corriger et humilier

Substantif féminin, la fessée désigne des coups répétés sur les fesses d’une personne en lieu et place de punition. On dit «administrer, donner, ficher une bonne fessée». Dans la plupart du temps,  on vise un enfant, fille ou garçon, qui fait des «bêtises» ou qui désobéit. La fessée est donc une brutalité exercée sur autrui dans le but douteux de dresser, de corriger, de punir voire d’éduquer et de rabaisser. Moins impulsive et plus longue que la gifle ou le soufflet, plus préméditée par l’adulte, la fessée reste la forme banale mais cependant cruelle du châtiment des polissonnes et des polissons. Durant des siècles, le «droit de correction» corporelle est ainsi un privilège de l’autorité parentale envers les «enfants récalcitrants».

Rituel, posture, souffrance: l’anthropologie de la fessée est celle de l’humiliation morale et physique de l’enfant. À mains nues, avec des verges, un ceinturon ou avec le martinet légendaire. Cul dénudé ou en slip, le bambin, plié sur le genou paternel ou étendu sur un lit, subit, intériorise et pleure la brutalité corporelle comme une norme punitive. Il faut relire les 49 chapitres du chef d’œuvre minimaliste Poil de Carotte de Jules Renard. Ce petit livre autobiographique donne sens à la culture de la brutalité parentale dans la famille Lepic. Dans ce cas, elle est maternelle contre l’enfant non désiré et souffre-douleur.

Violence éducative

 La fessée se ramène à ce que les spécialistes de la maltraitance des enfants nomment les «violences éducatives ordinaires» (VEO). Or, quarante ans après la Suède, patrie autoproclamée des droits de l’homme, la France devient le 56e État à prohiber les châtiments corporels avec la LOI n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires. Dans l’Hexagone, 85% des parents sont adeptes de la violence éducative qui peut frôler la maltraitance voire aboutir au pire. Malgré le dernier débat parlementaire de décembre 2020, la Suisse reste la lanterne rouge du mouvement abolitionniste de la fessée qui est légalisé dans soixante États.  Au pays d’Heidi, un enfant âgé de moins de trois ans sur cinq subit des châtiments corporels (Association Terre des hommes), bien souvent dans une situation de dégradation familiale.

Une somme : 248 articles

Or, dans la longue durée des civilisations, l’anthropologie et l’histoire sociale, judiciaire et culturelle de la fessée, mais aussi des châtiments corporels, pénitentiels ou correctifs, sont complexes. Cet objet couvre un vaste champ factuel et imaginaire. Celui des pratiques, des normes et des représentations mentales qui nourrissent les arts plastiques, la fiction écrite ou le cinéma. Y reviennent  les 248 articles du Dictionnaire du fouet et de la fessée dirigé et publié en février 2022 par Isabelle Poutrin et Elisabeth Lusset. Une somme à ne pas manquer.

Florilège d’un copieux  menu intellectuel: «Abus et excès» de la violence ordinaire dont familiale; brutalité et «adultère»dans le christianisme ou le droit coranique; châtiments corporels de la discipline militaire ou envers les galériens de l’Ancien régime; autoflagellation des ascèses chrétiens; autorités maternelle et paternelle à l’épreuve de la violence éducative; bastonnades en Chine et ailleurs; bagnes coloniaux; discipline des cachots monastiques et carcéraux; «clubs de fessée» et autres érotisations du châtiment corporel depuis les libertins des Lumières jusqu’à prostitution et flagellation contemporaines; «correction maritale», féminicide ou «mariticide»; écoles médiévales, d’Ancien régime et contemporaines; enfance et enfants; esclaves et esclavages depuis l’Antiquité romaine; femmes tondues; fustigations judiciaires à Rome, en pays d’Islam et sous l’Ancien régime ou knout en Russie tsariste; éducation musclée, châtiments scolaire mais aussi  en hospices et maisons de retraite; sanction douloureuse de la masturbation et de la «nudité»; médecine légale des brutalités domestiques; pédagogie de la Renaissance au XXe siècle; mais aussi les gifles dans les séries télévisées, la guerre des sexes au cinéma, Harry Potter, Orange mécanique de Stanley Kubrick voire…«Hergé et la fessée». (Etc.)

Hergé, Tintin au pays de l’or noir, Casterman 1950, 58, 3-c (© Moulinsart).

Pédagogie de l’effroi

Tout au long de l’Ancien régime, la fustigation publique des voleurs ou des prostituées était une «pédagogie de l’effroi» visant le «peuple». Une leçon sociale et morale souvent imitée et qui légitimait les brutalités correctives dans la domus familiale. Or, les violences domestiques et familiales n’ont pas disparu comme le montre l’actualité de la maltraitance, accablante envers les adultes dévoyés. Durant longtemps, alors que le pouvoir du père reflétait celui du roi, elles complétaient dans leur différence sociale le monopole de la violence de l’État moderne. Militaire, pénale, pénitentiaire voire «pédagogique»: la violence institutionnelle, infligée à des degrés et selon des finalités non uniformes, visait la discipline sociale. Celle que Michel Foucault pointe en 1975 dans Surveiller et punir en ses dimensions punitives, carcérales, hospitalières, asilaires et scolaires ou encore manufacturières.

La brutalité individuelle ne tombe pas du ciel. Elle n’est pas innée. Elle se construit socialement. La culture de la violence privée s’articule avec la culture politique. Soit celle que l’État légitime ou met en œuvre. Même en Utopie, où elle est censée disparaitre des relations familiales et sociales, la brutalité humaine répercute celle de la loi idéale. Les régimes politiques non libéraux ou autoritaires et les normes morales du patriarcat ont durablement légitimé les excès dans les cadres familiaux et conjugaux.

Ainsi, la fessée reste l’emblème domestique de la violence institutionnelle qui a culminé longtemps dans le châtiment capital. Progressivement, le régime démocratique a rendu anachronique cette souffrance légale de la mort pénale, comme l’illustrent depuis le XIXe siècle les étapes européennes de l’abolition, précoce dans les États de la sociale démocratie, tardive dans les régimes monarchico-jacobins comme la France.

Dignité

L’histoire de la modération punitive et de l’empathie altruiste se radicalise en 1764 quand Cesare Beccaria publie à Livourne (Toscane) son incisif et célèbre Des délits et des peines. Dans ce pamphlet philosophique qui devient le best-seller des Lumières, il y fustige la peine de mort et les châtiments suppliciaires d’État qui dégradent l’individu mais ne le corrigent jamais. Il y place l’éducation avant la punition, le lien social avant la théologie morale de l’expiation doloriste. Il prône la fin de la souffrance corporelle en tant que sanction politique et modèle de la discipline domestique.

La grandeur du libéralisme politique et l’État de droit issus des Lumières ne peuvent que résider dans la fidélité démocratique à la modernité politique de Beccaria qui condamne définitivement la pédagogie de l’effroi. Les reconfigurations des seuils du sensible autour du respect de la personne ont petit à petit discrédité les châtiments corporels, objets de scandales publics ou privés, thèmes de mépris moral.

La famille sans fessée et comme la cité de la dignité humaine sans châtiments corporels.

De A jusqu’à presque Z, ce beau dictionnaire érudit le démontre pleinement. En le refermant, on reste songeur.

Pourquoi ne pas envisager un second tome intitulé : Dictionnaire du câlin et des caresses. Choyer et embrasser? Tout un programme bienvenu dans le marasme ambiant des corps malmenés et contrits.

Isabelle Poutrin et Élisabeth Lusset (direction), Dictionnaire du fouet et de la fessée. Corriger et punir, Paris, février 2022, puf, 773 pages.

 

Auroville : la guérilla des Utopiens

Auroville, India

Dans l’île des 54 cités du bonheur obligatoire et égalitaire, les Utopiens sont opposés à la guerre. Pourtant, ils bataillent pour «défendre leurs terres et frontières, pour repousser les ennemis répandus parmi […] leurs amis et alliés, par compassion envers quelque peuple opprimé par la tyrannie».

Telle est l’éthique de la «guerre juste» que l’humaniste Thomas More expose dans L’Utopie (1516), ce roman d’État sur le meilleur des mondes possibles réalisé nulle part (U-topos).

Cependant, en ce moment-même, descendants des Utopiens, les Aurovilliens mènent peut-être à leur tour une guerre juste!

Patrimoine utopique de l’humanité

Cité « expérimentale » du sud-est de l’Inde (État du Tamil Nadu), à une dizaine de kilomètres de l’ancien comptoir de Pondichéry, Auroville est fondée et inaugurée en 1968 dans une zone désertique sous le parrainage de l’UNESCO par l’écrivaine née en France Mirra Alfassa, «mère et compagne spirituelle» du philosophe Sri Aurobindo. Conçue par l’architecte lecorbusien Roger Anger pour 50 000 âmes, la cité idéale prétend être le lieu universel de la «vie communautaire» de femmes et d’hommes épris de paix et d’harmonie au-delà des clivages confessionnels, politiques et nationaux. Auto-administrée sous la férule de l’État, de forme circulaire comme l’île d’Utopie, avec au centre le Matrimandir de la méditation, divisée en quatre secteurs (industriel, résidentiel, international, culturel), la cité de 10 km2 sur les 25 prévus accueille aujourd’hui 3500 Aurovilliens».

La ruche des abeilles

Plutôt aisés en raison des conditions d’installation matérielle et locative dans la cité idéale basée sur la communauté des biens comme chez More, les Aurovilliens viennent de 50 pays. Cette ruche bourdonnante est divisée en 35 unités laborieuses (agriculture, éducation, santé, artisanat, informatique). Le travail au mérite permet la gratuité de la consommation alimentaire, de la santé et de l’éducation. À l’instar de la Table de la loi en Utopie, la Charte en quatre points rappelle notamment qu’Auroville, cité de l’éducation et du progrès perpétuels, appartient à l’Humanité. Modèle qui fascine les nombreux touristes, vaches à lait de la cité fraternelle. Si l’île des Utopiens est protégée par la ceinture mouvante des flots océaniques, la cité spirituelle des Aurovilliens est mise à l’écart du monde par la ceinture forestière.

Tout autour de la cité, rayonne une luxuriante forêt avec «200 espèces d’arbres et envahie de buissons épineux, repaire de perruches vertes à collier, de hiboux grand-duc et de cobras venimeux». Des fermes et vergers biologiques (œufs, mangues, fruits du jacquier, avocats, aubergines, haricots, épinards, taro, curcuma) avec des laiteries assurent en partie seulement l’autonomie alimentaire d’Auroville. La supérette avec ses produits internationaux assure le reste.

La charge de la brigade lourde des bulldozers

Depuis mi-décembre, les Aurovilliens défendent l’utopie ! Becs et ongles, ils contestent le projet routier de 4.4 km qui implique la percée mécanique de la ceinture verte. Cette route de la «couronne» remonte au projet fondateur de la cité. Les opposants luttent à armes inégales contre les bulldozers qui cernent la cité universelle du bien spirituel. Protégées par des sicaires privés, les machines ont commencé de dévorer la futaie en arrachant des dizaines d’arbres et en détruisant le Centre de la jeunesse dans la zone internationale de la ville bienheureuse. Favorables à la Crown Road, d’autres Aurovilliens y voient pourtant la nécessaire modernisation des infrastructures prévue par le plan initial. Chaos en Utopie!

Paradoxalement, la sauvegarde de l’utopie des Aurovilliens dépend maintenant d’une décision juridique. Le National Green Tribunal vient de suspendre jusqu’au 17 décembre le chantier de déforestation de la Crown Road. Les sages juges posent la question cruciale de la nécessité sociale et environnementale d’une telle percée forestière décidée dans lointaine New Dehli. Une telle route est-elle utile à la prospérité d’Auroville?

Crépuscule

Autour du tyrannique bonheur obligatoire, l’Utopie de Thomas More nous permet de penser les limites humaines et les espoirs politiques du meilleur des mondes possible, entre autarcie, liberté et égalité.

Née dans la mouvance hippie des années 1960, pionnière mondiale de l’énergie solaire, «cité dont la terre a besoin», Auroville conduit-elle la lutte du crépuscule des utopies sororales et fraternelles pour la sauvegarde du monde fragile de la biodiversité comme rempart local au réchauffement climatique, à la prédation économique et au consumérisme de masse? La guerre juste des Aurovilliens serait celle de la conscience universelle du bien en harmonie avec la nature, l’habitat du futur et le bonheur social.

Comment peut-on être Aurovillien?

Auroville, l’utopie fait de la résistance”, un reportage de Pauline Fricot (texte) et Pietro Paolini (photos) paru dans le magazine GEO d’avril 2021 (n°506, Florence)