Pandémie: résurgence de la haine

Michel Porret: “Effroi urbain” (Saint-Julien en Genevois, samedi 5 septembre 2021).

Comme l’écrit en 1978 l’historien du sentiment religieux Jean Delumeau dans La Peur en Occident, dès la fin du Moyen âge, la «cité est assiégée». S’y réitèrent «à intervalles plus ou moins rapprochés, des épisodes de panique collective, notamment lorsqu’une épidémie s’abattait sur une ville ou une région» (p.98). Après les mesures sanitaires étatiques du premier «confinement» (quarantaine domiciliaire) imposé un peu partout en Europe entre mars 2019 et mai 2020 contre la pandémie de la Covid-19, nous vivons méfiants, inquiets, apeurés et alarmés. La cité est assiégée, comme le rappellent les nouvelles mesures sanitaires édictées vendredi 8 septembre 2021 par le Conseil fédéral, pour application dès le 13 septembre.

https://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19: «l’emploi du féminin serait préférable; il n’est peut-être pas trop tard pour redonner à cet acronyme le genre qui devrait être le sien».

Anthropologie de l’effroi

Masques, gestes barrières, désinfection quotidienne, écart corporel, dépistage manuel et automatisé par température: la nouvelle culture sanitaire augmente l’intolérance sensible au morbide, pour paraphraser Alain Corbin. Elle nous transforme en acteurs improvisés d’une histoire sociale et planétaire de la peur qu’accélère la médiatisation continuelle et irréfléchie de la forte mortalité due à la Covid-19, dont la courbe saisonnière oscille entre embellie et rechute. Cette anthropologie de l’effroi culmine avec les rituels du deuil escamoté qui marque le temps des catastrophes humaines, des épidémies aux guerres selon Alessandro Pastore. Peut-on oublier l’étreinte de la mort collective, les convois militaires funéraires et les inhumations solitaires en vrac à Bergame, épicentre pandémique en Italie?

La démocratie pandémique

Le régime d’«exception ordinaire», mis aux libertés individuelles et collectives, mène-t-il à la «démocratie en pandémie»? Peut-on associer ces deux termes? Le «Lock down» sanitaire, selon Xavier Tabet, est un moment politique inédit par son ampleur où le droit à la vie est ancré dans la biopolitique au profit de la majorité mais avec des risques liberticides. Comment l’État de droit va-t-il ajuster durablement le paramètre politique de la démocratie pandémique? À moyen terme, dans le pire des mondes possibles, entre macro-économie et discipline sociale, la «gouvernance de la peur» peut certainement rapprocher les États libéraux et autoritaires, comme parfois les guerres l’ont fait. Est-elle probable cette nouvelle alliance sanitaire du régime d’exception pour miner l’offensive pathologique de Covid-19? En Chine comme aux U.S.A., les lieux publics réservés aux personnes doublement vaccinées se multiplient. À New York, de nombreux commerces affichent «No mask. No Entry».

Mal pandémique, mal moral

Au risque contagieux, que depuis 6 mois endiguent les campagnes vaccinales sur fond de rivalités scientifiques et d’enjeux économiques colossaux entre trusts pharmaceutiques, suit la crainte anti-vaccin. L’auto-défense des «antivax» et des «anti-passes» dérive en refus «libertaire». Une minorité politiquement hétéroclite conteste l’État providence sanitaire. Le vaccin et le «passe sanitaire» symbolisent la tyrannie hygiénique. «Ma liberté » — dit-on— est «incompatible avec votre politique préventive». À bas la dictature sanitaire!

Dans ce contexte de délabrement moral et social, un problème crucial noircit l’horizon : le mal pandémique réveille le mal moral. Le libertarisme anti-sanitaire devient antisémite. En «retournant les stigmates» du mal, il brouille sciemment la mémoire collective du mal. «Non au passe nazitaire; Prochaine étape: rafle des non vaccinés» : sous de tels slogans, en France, mais aussi en Suisse et ailleurs, la mobilisation graduelle «anti-passes et anti-vaccins» a des relents nauséabonds. Numéros tatoués sur les avant-bras de manifestants qui arborent une étoile jaune, étoile de David peinte sur la façade d’un centre de vaccination (Neuillé-Pont-Pierre, Indre-et-Loire), huée contre les «empoisonneurs juifs» : l’hostilité anti-sanitaire emprunte le symbolisme concentrationnaire de l’antisémitisme nazi entre 1939 et 1945.

Résurgence de la haine

Ce «phénomène viral» canalise et attise la résurgence de la «haine antijuifs» (rancune confuse contre les «institutions de l’ordre établi»; haine trouble des élites, haine jalouse du cosmopolitisme). Selon Tal Bruttmann, remarquable historien de la Shoah, nous assistons sous la pandémie à l’inquiétante et décomplexée «jonction entre l’antisémitisme primaire de ceux qui pensent que le vaccin a été inventé par les juifs pour détruire les autres, et l’antisémitisme plus politique de ceux qui disent que les juifs contrôlent les médias, le pouvoir» (Le Monde, 19 août 2021). Dès l’aube de la pandémie, toujours complotistes, toujours marquées par les rumeurs invraisemblables, les démesurées «accusations à relents antisémites» sur les réseaux sociaux (Europe, Russie, États-Unis) renouent avec l’imaginaire criminel des «allégations d’empoisonnement» qui ont culminé au Moyen âge.

Cette constante de l’antisémitisme chrétien et politique né avec peste noire (mi-XIVe siècle), comme l’a montré le grand historien italien de la chasse aux sorcières Carlo Ginzburg, peut se banaliser dans le durcissement de la démocratie sanitaire. Or, il y a pire.

En comparant la politique sanitaire de l’État providence aux rafles antijuives et le président Macron ou le Conseil fédéral à Hitler et à l’État totalitaire, la mouvance antisémite des antivax et des anti-passes relativise la «barbarie nazie». Les droites nationalistes et extrêmes  hostiles à l’État libéral et à la culture de l’État providence trouvent leur compte dans la chimère pseudo libertaire.

La pandémie de la Covid-19 pose ainsi un double défi démocratique, complexe à résoudre, impératif pour l’avenir de nos enfants: sortir de la gouvernance de la peur en plaçant sans concessions autoritaires le droit à la vie sous le régime de l’État de droit; combattre le renversement des stigmates qui relativise et réactive le mal moral toujours assoupi. Un gros chantier pour abattre la populisme sanitaire et ses démons pestilentiels, spectres hideux d’un autre temps!

Lectures utiles:

Gastone Breccia, Andrea Frediani, Epidemie e Guerre che hanno cambiato il corso della storia,  Newton Compon, 2020;  Cécile Chambraud, Louise Couvelaire, « Mobilisations anti-passe sanitaire : l’antisémitisme d’extrême droite resurgit », Le Monde 19.08. 2021 (p. 8-9); Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social 18e-19e siècles,  Aubier, 1982; Jean Delumeau, La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles). Une cité assiégée, Paris, Fayard, 1978; Carlo Ginzburg, Le Sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1992; Marino Niola, « Perché oggi è cosi eguale a ieri », La Republica, Robinson, 243, 31.07.2021 (p. 4-5); Alessandro Pastore, Crimine e giustizia in tempo di peste nell’Europa moderna, Roma-Bari, Laterza, 1991; Corey Robin, La Peur, histoire d’une idée politique, Armand Colin, 2006; Barbara Stiegler, De la Démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation,  Tracts Gallimard (23), janvier 2021; Xavier Tabet, Lockdown. Diritto alla vita e biopolitica, s.l., Ronziani numeri, 2021.

Rappel : quelques offensives pandémiques

Peste d’Athènes : 430-426 av. J.C.
Peste antonine : 65-180
Peste justinienne : 542
Peste noire : 1347-1350
Peste d’Arles : 1579-1581
Peste de Londres : 1592-1593
Peste espagnole : 1596-1602
Peste italienne : 1629-1631
Grande peste de Naples. 1656
Grande peste de Séville : 1647-1652
Grande peste de Londres : 1665-1666
Grande peste de Vienne : 1679
Grande épidémie de variole en Islande : 1707-1709
Épidémie de peste de la Grande guerre du nord (Danemark, Suède) : 1710-1712
Peste de Marseille : 1720-1722
Grande peste des Balkans : 1738
Peste de Russie : 1770-1772
Peste de Perse : 1772-1773
Variole des Indiens des plaines : 1780-1782
Fièvre jaune des États-Unis : 1793-1798
Épidémie ottomane : 1812-1819
Première pandémie de choléra :1817-1824 (Afrique orientale, Asie mineure, Extrême-Orient)
Deuxième pandémie de choléra : 1829-1851 (Asie, Europe, U.S.A.)
Variole des grandes plaines (USA) : 1837-1838
Troisième pandémie de choléra : 1846-1860 (Monde)
Peste de Chine : 1855-1945 (Monde)
Quatrième pandémie de choléra : 1863-1875 (Europe, Afrique du Nord, Amérique du Sud)
Cinquième pandémie de choléra : 1881-1896 (Inde, Europe, Afrique)
Grippe russe : 1889-1990 (Monde)
Sixième pandémie de choléra : 1899-1923 (Europe, Asie, Afrique)
Grippe espagnole : 1918-1920 (Monde) : 50 à 100 millions de †
Grippe asiatique : 1957-1958 (Monde) : 1 à 4 millions de †
Septième pandémie de choléra : 1961-présent (Monde)
Grippe de Hong-Kong : 1968-1969 (Monde) : 1 à 4 millions de †
Grippe russe : 1977 (Monde)
SIDA (1920) : 1980-présent (Monde) : 32 millions de †
Grippe A (H1N1) : 2009-2010 (Monde)
Ebola : 2013, 2018 (Afrique de l’Ouest ;République/Congo)

LDM 76

Poésie du monde: je suis troublé, mais je ne sais pas pourquoi

 

«L’Afrique est ensablée, l’Europe est inondée»: Lars Von Trier, Element of Crime (1984)

Covid: première vague pandémique

Covid: seconde vague pandémique

Covid: troisième vague pandémique

Planète affolée: émissions de Co2 en pleine vigueur

Amérique du Nord, Canada: dôme de chaleur

Afrique : «Se dirige-t-on vers une catastrophe au Tigré?»

 

«Canicule en Australie, confinement à Hong Kong, ambulances au Portugal.»

«La température mondiale continue d’augmenter: l’été 2021, marqué par des incendies violents gigantesques, des températures records et des inondations, s’annonce comme le plus chaud jamais enregistré.»

On s’en jette un petit vite fait?

Allemagne, Belgique, Chine : destruction de masse par inondation

Brésil: déforestation

Californie: calcination

Méditerranée: combustion

Grèce: inflammation

Turquie: ignition

«Une vague de chaleur provoque un épisode de fonte « massive » des glaces au Groenland»

«Les SUV, deuxième cause du réchauffement climatique en France, selon WWF (40% des immatriculations)»

Irak : 52 degrés Celsius en Enfer (politique)

Migrants : déracinement suicidaire et embarquements naufrageurs sur rafiots de fortune

«Plus de 700 migrants secourus durant le week-end en Méditerranée»

«Les corps de 25 migrants retrouvés au large du Yémen»

 

Chine: répression kafkaïenne et contrôle social futuriste

Russie: canicule autoritaire

Europe: délire anti-vaccinal, peste antisémite, frémissements fascistes

Palestine: le statu quo! Quoi d’autre?

Afghanistan… à suivre!

On s’en jette un petit vite fait?

Poésie du monde global ou pesée globale du monde?

«Peine de mort : 88% des exécutions commises en Égypte, Iran, Irak et Arabie saoudite.»

«Amazon a dégagé 7,8 milliards de dollars (6,56 milliards d’euros) de bénéfice net au deuxième trimestre, 48% de plus qu’il y a un an.»

«Plus de 56 milliards de bénéfices: Apple, Google et Microsoft avalent le monde.»

«Le chiffre d’affaires des drogues dans le monde est estimé à 243 milliards d’euros.»

«L’ONG Oxfam alerte avec un nouveau rapport : la faim a de nouveau beaucoup progressé dans le monde. Elle tuait « habituellement » six personnes à la minute et elle menace dorénavant onze personnes à la minute, nettement plus que la Covid-19, sept personnes à la minute…»

On s’en jette un petit vite fait?

Covid : l’objectif de la 4e vague sera atteint en automne!

«Le variant Delta à l’assaut du monde arabe.»

«Selon les projections de l’Institut Pasteur, 50.000 enfants et adolescents pourraient être infectés chaque jour à partir de septembre

«Papa…le monde sera comment quand je serai plus grand?»/« Meilleur, moins crépusculaire. Plus fraternel. Il ne faut pas avoir peur! Mais les adultes doivent cesser de mentir devant l’accalmie qui s’en va!»

On s’en jette un petit vite fait?/Ouais, où t’as parqué ton SUV?

 

Joan Baez – I’m Troubled And I Don’t Know Why (BBC Television Theatre, London – June 5, 1965):

https://www.youtube.com/watch?v=RD3_A9TYggQ

L’équipée

Le train se penche à la portière/de ses propres wagons/il se regarde tout prospère/heureux comme un dragon/[…], Raymond Queneau, « Chance », Battre la campagne, Gallimard, 1968 (p. 9).

Le Petit Vingtième, jeudi 22 mai 1930, le dilemme du globe-trotteur. ©Hergé/Moulinsart, 2021.

Au pivot de l’été, d’une vague pandémique qui s’écarte à l’une qui monte peut-être en vigueur, le temps de souffler est-il venu?

Souffler au loin : battre la campagne, courir les rues, fendre les flots?

Certains ne voyagent pas. D’autres, plus insouciants, plus privilégiés, à tout prix, insatiables, recommencent la péripétie lilliputienne du voyage touristique.

Quelques gerfauts métalliques lacèrent à nouveau les nues apaisées ou les dômes de chaleur.

Le bruit et la vitesse percutent les rubans asphaltés entre le monde d’avant et celui où s’engouffre le temps présent.

Quels itinéraires?

Quels itinéraires automobiles, ferroviaires, maritimes ou pédestres doit on suivre pour sillonner le présent incertain d’avenir?

Pérégriner sur le littoral ou affronter les massifs?

Tutoyer l’insularité aux aubes poignantes?

Rester en terme ferme ? Pourquoi pas ! Gagner l’eau vive? Belle idée !

Le désir de rivage peur escorter l’appétence sylvestre.

Souffler.

Journal de bord

Étendue ou minuscule, toute odyssée est un intime journal de route. Souvent bricolé dans la planification croissante du déplacement touristique.

Le réel s’y confronte vite à l’imaginaire allochtone. L’attrait de mouvement éprouve les corps et les âmes.

Souffler et faire le point.

S’y ajoute le temps du dialogue livresque.

Dialoguer

Par exemple, avec Équipée. Voyage au Pays du Réel de Victor Segalen (1878-1910). Médecin de marine, ethnographe, archéologue, globe-trotteur et  voyageur en Océanie et en Chine, où il trouve l’inspiration poétique et confronte sur le terrain l’imaginaire voyageur et la réalité paysagère ou urbaine, Segalen publie en outre Stèles (1912 ; 1914) et René Leys, cette fascinante intrigue « simili-policière de la vie pékinoise » (1922).

Éblouissant ouvrage posthume paru en 1929, chronique de l’intimité qu’altère l’exotisme, Équipée sacre et poétise le devoir humain de la marche. On y lit que l’imaginaire, préliminaire de l’aventure, est tout ce qui survit à l’aventure du voyage.

L’imaginaire de la mémoire.

Une inoubliable page littéraire, parfois philosophique, parfois initiatrice, pour investir le temps mobile de l’été afin de penser nos pérégrinations d’étape en étape dans l’expérience du petit déracinement. Pourtant:

Ce n’est point au hasard que doit se dessiner le voyage. À toute expérience humaine il faut un bon tremplin terrestre. Un logique itinéraire, est exigé, afin de partir, non pas à l’aventure, mais vers de belles aventures. Je devrai surtout me garder de l’incessante rumination du problème posé : le bon marcheur va son train sans s’interroger à chaque pas sa semelle. […] Mais n’être dupe ni du voyage, ni du pays, ni du quotidien pittoresque, ni de soi! La mise en route et les gestes et les cris au départ, à l’avancée, les porteurs, les chevaux, les mules et les chars, les jonques pansues sur les fleuves […] auront moins pour but de me porter vers le but que de faire incessamment éclater ce débat, doute fervent et pénétrant qui […] se propose : l’Imaginaire déchoit-il ou se renforce-t-il quand on le confronter au Réel?

Équipée : la jouissance de l’effort dans les pas recommencés qui forment le voyage comme le retour éternel vers notre humanité. Viser l’épuisement pour achever l’exploration de soi-même : une thématique vacancière dans l’équipée planifiée?

À creuser.

Victor Segalen, Équipée. Voyage au Pays du Réel, Paris, Gallimard, 1983 (Coll. L’Imaginaire). (https://ebooks-bnr.com/segalen-victor-equipee-pekin-aux-marches-thibetaines/)

 

La ligne de mire reprendra début août.

Qui a peur de l’Homme noir ?

 

Arsène Doyon-Porret, “L’Homme noir”, mai 2021, crayon noir sur papier.

«A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles […] A, noir corset velu de mouches éclatantes/Qui bombinent autour des puanteurs cruelles […]», Arthur Rimbaud, « Voyelles », (1872, 73 ; 1883).

à Youri

On le sait. Mais on se tait. Un nouveau spectre hante le monde contemporain, où s’élargit la fracture socio-culturelle entre les démunis et les nantis : la police de la pensée. Celle dont l’immense écrivaine suédoise Karin Boye et son confrère anglais George Orwell ont écrit l’anthropologie politique, respectivement dans La Kallocaïne (1940) et 1984 (1949).

Croisade puritaine

Cette Sainte-alliance du manichéisme endosse maintenant l’accoutrement rapiécé du «progressisme» pour un nouveau contrat naturaliste qui garantirait l’égalité angélique en déconstruisant les habitudes et les couches culturelles soi-disant favorables à l’oppression des un(e) et des autres. Cet imaginaire tenace trouve des relais militants, légalistes mais aussi opportunistes dans les institutions privées et publiques. L’école et l’université, places démocratiques de l’apprentissage des savoirs et de la recherche fondamentale, sont visées par le raid puritain.

Assignées du côté de la culpabilité, sommées de revisiter le passé au nom du présentisme moral, les institutions piétinent sur la planche glissante de la police de la pensé et du révisionnisme: rebaptiser les rues, déboulonner les statues, débroussailler les bibliothèques, transformer le langage millénaire au risque de l’incommunicabilité, relativiser la pensée, briser l’historicité des mots et des choses, effriter les traditions. Inventaire infini à la Prévert, la poétique en moins.

Les effets latéraux de la croisade puritaine peuvent atteindre le burlesque digne des Marx Brothers, le génie créatif et subversif en moins

Croque-mitaine

Sur le préau des écoles, depuis longtemps les enfants jouent à «Qui a peur de l’Homme noir». Un jeu enfantin d’habileté, de stratégie, de poursuite, de rôle. À la fin du XVIIIe siècle, ses règles sont déjà figées.

Trois champs divisent le terrain de jeu : un central (A) avec l’«Homme noir», deux latéraux (B, C), où se placent les joueurs. Au cri initial de «Qui a peur de l’Homme noir?», les joueurs répondent «Personne!» S’ensuit une course-poursuite effrénée entre les joueurs à travers les trois camps. Les prisonniers de l’Homme noir deviennent ses alliés pour saisir les joueurs encore libres. Au terme de la poursuite, les adversaires occupent les camps opposés par rapport au début de la partie. À nouveau l’Homme noir crie «Avez-vous peur de l’Homme noir?» Les joueurs encore libres hurlent : «Non!» Une nouvelle traque s’ouvre: l’Homme noir et ses partisans-prisonniers s’unissent contre ceux qui les défient encore. Le jeu s’arrête lorsque tous les acteurs ont été happés. Le dernier joueur toujours libre, soit le plus brave de tous, le plus méritant, le plus chanceux, devient l’Homme noir de la partie suivante. Passage de témoin.

Vraisemblablement né en Allemagne et en Autriche durant la pandémie de la peste noire au XIVe siècle, ce jeu renvoie à la figure millénaire du croque-mitaine, soit la mort qu’incarne l’Homme noir dans un imaginaire des ténèbres propre à notre civilisation depuis les Grecs au moins.

Vacarme, agitation, fou-rire: aux récréations scolaires, les enfants adorent ce jeu de rôle. La course poursuite illustre la manière dont les vivants luttent contre la mort qui un jour rattrape la vie. Anthropologiquement, le jeu collectif de l’Homme noir est un simulacre de cette épreuve. Empli de vertige, il masque la peur, valide la témérité, libère l’imaginaire de l’effroi. Est-ce seulement le hasard qui fait triompher l’Homme noir? Comment y échapper? Peut-on y échapper? Pourquoi vouloir être une fois ou l’autre l’Homme noir, cette figure ambivalente de la mort dans le jeu de la vie?

L’Homme vert

Retour tragique du préau:

-Papa! On n’a plus le droit de dire Qui a peur de l’Homme noir, car c’est raciste! On doit dire Qui a peur de l’Homme vert!

-Comment ça L’Homme vert? Mais cela discrimine les Martiens! Rappelle-toi du film Mars attaque !

-Papa, c’est raciste de dire Qui a peur de l’Homme noir?

-Mais non, les sociétés humaines ont souvent associé le noir à la peur et à la mort. Pourquoi? Il est malaisé de voir clair dans les ténèbres, d’où jaillit l’effroi face à l’invisible! Rappelle-toi de Tintin qui pénètre avec appréhension la caverne obscure du yéti. Dans la mythologie grecque, le fleuve Styx sépare la lumière du jour (vie) de l’obscurité de l’enfer (mort). Dans d’autres civilisations, c’est le blanc qui peut signifier la mort voire l’effroi. Les spécialistes disent que l’Homme noir est une créature «nyctomorphe»! Une créature étrange qui prend simplement la forme et la teinte de la nuit. Alors!

-Alors, papa on fait quoi?

-Eh bien…. Les couleurs n’ont rien à voir avec les races qui n’existent pas. Ceux qui lient les deux choses pour hiérarchiser les couleurs de peau sont racistes. Il faut expliquer cela aux potes! D’ailleurs, la couleur verte est chargée du sens social de l’infamie voire de la naïveté. Continuez de jouer ensemble à Qui a peur de l’Homme noir? Comme d’autres créatures de la nuit, loup-garou, ogre ou vampire, le croque-mitaine est une très vieille figure. Dans notre culture, dans notre imaginaire, dans notre histoire, elle s’apparente à l’image du diable qui soude la peur ou le mal à la destinée humaine. Le jeu de Qui a peur de l’Homme noir? fait justement dépasser l’effroi diabolique lié aux ténèbres et au mal, tout en rappelant que le vie est une course-poursuite. Les êtres humains, dont la peau est naturellement noire, n’ont rien à voir avec cette affaire ludique!

Le jeu Qui a peur de l’Homme noir est-il condamné à disparaître? Né au temps létal de la pandémie bubonique, va-t-il agoniser au temps du politiquement-correct sous l’appellation loufoque de Qui a peur de l’Homme vert? Sans trahir l’éthique de la fraternité humaine, aux antipodes d’une quelconque idéologie raciale (ou raciste) qui exprime toujours un rapport de domination politique et économique, symbolisant la balance entre la vie et la mort, son ludisme pédagogique restitue l’épaisseur anthropologique et la complexité culturelles dont nous sommes heureusement pétris. C’est cela qu’il importe de transmettre aux enfants en ne gommant surtout pas les héritages du passé, mais en leur montrant, en croisant les lectures, les films et les expériences sociales, les vrais enjeux de la fabrique sociale des inégalités qui ne résident pas dans l’intitulé d’un jeu ancestral. N’en déplaise au néo-puritanisme.

-Dis papa, dans la bibliothèque, ce gros livre Le Rouge et le noir, il n’est donc pas raciste!

 

Toujours fondamental : Roger Caillois, Les Jeux et les hommes (Le masque et le vertige), Paris, Gallimard, 1958 (nombreuses rééditions) ; Auguste Omont: « L’homme noir » in: Les jeux de l’enfance à l’école et dans la famille, Paris, Librairie Classique Internationale Fouraut, 1894.

 

Je zoome. Tu zoomes. Il ou elle zoome. Nous zoomons. Vous zoomez. Ils ou elles zooment Sergio Leone zoome !

 

 

Sergio Leone, Il buono, il brutto, il cattivo, Italie, 1966, 175 min., © PEA. Zooms: « duel final » à trois.

Avec la pandémie COVID19 (et autres variables virales), zoomer, verbe intransitif du 1er groupe conjugué avec l’auxiliaire avoir, désigne la bureaucratie planétaire des vidéoconférences insaturées au moyen de logiciels dédiés dans les établissements d’enseignement obligatoires, les universités et les hautes-écoles, les administrations publiques ou privées ainsi que dans les entreprises.

Zoomer instaure en temps réel la communication et la discussion entre des personnes physiquement éloignées, car bien souvent mises en quarantaine chez eux (« confinement »). Mais aussi pour leur contrôle que les zoomers, en fait, savent de mieux en mieux déjouer.

Le «distanciel» (pour relations sociales dans la distance) remplace le «présentiel» (pour relations sociales en chair et en os). Depuis 18 mois environ, ce nouveau mode de sociabilité virtuelle dans l’éloignement se banalise.

«Une fois les choses redevenues normales», comme le dit souvent mon aimable facteur sous le masque qui l’étouffe, le vie en zoom va-t-elle se pérenniser?

D’un point de vue pragmatique et utilitaire, beaucoup de choses militent pour ancrer durablement le zoonage (néologisme) dans l’économie et le contrôle social: gain temporel (donc financier), autorité, technocratie, flexibilité, mondialisation des normes bureaucratiques, discipline individuelle, ordre collectif.

Zoom pour un ! Tous pour Zoom!

Or, ce zoom-là, on ne l’aime guère. On s’y habitue car il n’est que la prothèse obligatoire et virtuelle de la vie sociale. Sa modernité que certains exaltent nous étouffe.

Ce zoom-là usurpe la place d’un autre!

Celui qui fait rêver. Celui de la grande aventure.

Dans le langage visuel (photographique puis filmique), zoomer signifie photographier ou filmer en opérant un gros plan (focalisation) au moyen d’un appareil spécifique ou d’une mécanique particulière de prises de vue («zoom»).

Zoomer : isoler et amplifier un détail. Le grossir. Lui donner un sens saillant. L’amplification visuelle réverbère le gros plan d’un objet, d’un visage, d’un corps, d’un lieu.

Le bon, la brute et le truand (1966) : en conclusion de son chef d’œuvre sur la «mystique du colt», Sergio Leone multiplie et accélère les zooms sur les protagonistes du duel (triel) suprême. Entre éclat solaire, sonorité des cuivres, croassements de corbeaux et ombre de la mort qui va happer l’un d’eux dans le cercle sépulcral des tombes environnantes, les zooms répétés scandent la vigilance, la ruse et la bravoure (ultime) des duellistes.

Une des plus belles scènes de toute l’histoire du cinéma après 1945.

Visages burinés, yeux méfiants, fatalistes ou sarcastiques, paupières agitées, ceinture lourde de munition, main prête à saisir la crosse du colt: zooms en chaîne, la mort est en marche dans le temps suspendu.

Zooms enchaînés comme des clignement d’yeux.

Le zoom accroît la tension et annonce le dénouement du feu pour Sentenza (Lee Van Cleef). Il est mis en tombe par les deux balles consécutives du cynique Biondo (Clint Eastwood) qui a pris soin de vider nuitamment le colt du troisième larron (Tuco Ramirez).

Au zoom, suit le plan général sur les survivants du duel à trois. Le retour au plan large suspend pour un temps le face à face mortel.

Face à face virtuel.

Le zoom accentue l’isolement dans la dureté pandémique qui semble aujourd’hui marquer le pas. Le dispositif visuel grossit les traits du visage mis en ligne virtuelle. Pour atténuer l’incursion panopticale dans leur univers domestique, maints zoomers changent l’écran en fond noir ou en photographie exotique.

D’autres mettent leur cravate pour être présentable. D’autres encore, leur chapeau à fleur voire leur voilette.

Genèses de fiction: ouvrir zoom, agir en zoomers, cadrer, fermer, enregistrer.

Western solaire de Sergio Leone: splendeur du zoom filmique, le desperado meurt dans un combat homérique. Les murailles de Troie sont remplacées par les rangées de pierres tombales.

Quotidienneté des gestes barrières: grisaille du zoom hygiéniste, la sociabilité agonise dans la trivialité de la désincarnation.

On s’y habitue? Pas de résignation!

Être desperado ou ne pas être socialisé dans la virtualité? Telle est la question.

A quand le retour au plan large?

 

Il Buono, Il Brutto e il Cattivo: colonne sonore

https://www.youtube.com/watch?v=d6RL67BMtiM

LDM 72

Anatomie politique du COVID 19. Surveiller et endiguer

Arsène Doyon-Porret, “Stop!”; avril 2021 (© Poda – 2021)

Lever la quarantaine, que certains nomment curieusement «confinement»: cette décision politique, socialement plébiscitée, repose sur l’«avis scientifique» de comités d’experts ad hoc. Un peu partout, dans l’urgence de la guérilla anti-pandémique avec les vaccins en ligne de front comme les snipers en temps de guerre, la politique devient biopolitique.

Diversement motivée, souvent assénée, répercutée au diapason médiatique, assénée jour et nuit, la gouvernance de l’autorité biopolitique prend une ampleur sociale inédite depuis le XIXe siècle.

Il suffit d’écouter les radios nationales comme France Inter pour mesurer le périmètre croissant du consentement biopolitique et de la médiatisation incessante (tintamarresque) des variation sur la courbe démographique et pandémique. La France a peur tous les soirs à vingt heures!

Autorité biopolitique

Sa légitimité : le bien commun (antienne de la culture politique des Lumières).

Son objectif : retrouver la normalité sociale, soit la sociabilité démasquée que tous souhaitent avant l’été. Un état des choses notamment consumériste de biens matériels et culturels.

Le bien commun est l’enjeu biopolitique de la protection de la vie. Il faut «défendre la société» avec les instruments scientifiques et médicaux du contrôle social. Des instruments sophistiqués dont la complexité technologique surpasse les conséquences éthiques.

À part les conspirationnistes égarés qui confondent la dystopie et la réalité, le consensus est universel sur la nouvelle donne biopolitique de la défense sociale contre la pandémie. La sécurité prime pour défendre la vie.

La biopolitique contemporaine réverbère certainement la révolution pasteurienne et l’hygiénisme du XIXe siècle dont les campagnes massives sur les conditions de vie dans la société industrielle et urbaine, tout autour de l’insalubrité, de la morbidité, de la «dénatalité», de la «dégénérescence», de la violence familiale, de la «déviance» sexuelle, de l’alcoolisme ou du choléra. L’État de droit y devient un État médico-légal comme l’a magistralement rappelé Gérard Jorland dans son chef d’œuvre : Une société à soigner. Hygiène et salubrité publiques en France au XIXe siècle (Gallimard, 2010).

Temps pathologique

Depuis longtemps, la population pose les termes sociaux, politiques, statistiques et scientifiques de la gouvernance étatique. L’offensive pandémique est un élément aléatoire qui menace les données vitales de la gestion et de la police des êtres humains. Elle éprouve et inscrit la gouvernance dans la «durée non sociale et non politique» du temps pathologique. Ce moment d’incertitudes pèse sur les mécanismes régulateurs et disciplinaires d’endiguement de la morbidité que déclenche l’autorité politique.

Le temps du mal naturel ne recoupe pas celui du bien démocratique. Il détermine à l’infini les outils sécuritaires et technologiques qui tentent d’endiguer l’aléatoire pandémique. Des outils toujours et encore modulables au gré des avancées scientifiques et des marchés économiques. L’incertitude pathologique détermine désormais la temporalité biopolitique. Le temps politique s’essouffle, comme un grand corps malade.

Temps biopolitique

Avec COVID-19 (et autres variantes actuelles et futures), sommes-nous arrivés au point culminant de ce nouveau temps biopolitique? Celui de la «technologie individualisante du pouvoir» selon Michel Foucault. Une «technologie qui vise […] les individus jusque dans leur corps, dans leur comportement», dans leurs gestes, dans leurs désirs, dans leur devenir, dans leurs pathologies, dans leur mort.

Motivée par l’aléatoire biologique du virus virulent, cette nouvelle «anatomie politique» est devenue universelle. Désormais, elle normalise la population, soit les êtres humaines sains et malades que régissent les «lois biologiques», les taux de natalité et de mortalité, la morbidité.

Potentiellement contagieux

L’existence et le corps de chacun.e cordonnent le dessein de la biopolitique contemporaine qui doit surveiller pour endiguer.

Il faut discipliner les individus (potentiellement «infectables», potentiellement contagieux) contre la pandémie. La culture des «gestes-barrières» devient l’inédite anthropologie politique de la discipline sociale anti-infectieuse. Le masque sanitaire efface le genre. Le vaccin est le supplément thérapeutique (démocratique) du consentement bio-politique.

Le «dressage individuel» visera la sécurité sanitaire globale de la société : «Cet été, il faudra encore respecter les gestes barrières et porter le masque» affirme amèrement  l’épidémiologiste Antoine Flahault. Le vaccin ne changera pas grand-chose ajoute un autre expert!

Que répondre à l’injonction sanitaire et hygiéniste de l’expert qui veut infiniment surveiller pour toujours mieux endiguer?

Dans la longue durée, émerge peut-être la société masquée du sinistre zoom, du couvre-feu à répétition, du «distanciel» et des technologies individualisantes du pouvoir que concrétisent les premières et orwelliennes «Smart Cities», radicalement connectées pour centraliser et rationaliser le contrôle social, tout en individualisant en flagrant délit toute forme de pathologie ou de déviance repérables dans la communauté.

Recul de la souveraineté

La grande question ouverte par la pandémie 2020-2021 est celle de la puissance régulatrice de l’État de droit dans sa conception politique traditionnelle. Est-il vrai, doit-on demander avec Michel Foucault, que le «pouvoir de la souveraineté recule de plus en plus et qu’au contraire avance de plus en plus le bio-pouvoir disciplinaire et régulateur»?

Comment répondre sereinement à cette interrogation légitime sur l’effritement politique devant le biologique?

Cela revient à demander ce que deviendront, lors du retour à la normalité socialo-sanitaire, l’idéologie, le discours, la bureaucratie, les savoirs, la technologie individualisante, les gestes et les usages exacerbés du contrôle social, déployés de manière exponentielle pour surveiller et endiguer l’offensive de COVID-19? Les nouveaux experts du bio-pouvoir rentreront-ils dans les rangs ? Quel nouveau Léviathan se dresse sur l’horizon? De quoi demain sera faite la culture (bio)politique?

Le retour à l’insouciance sociale et à l’État de droit pré-pandémiques est un leurre. Le dispositif «sécuritaro-sanitaire» du biopolitique laissera de profonds sillons théoriques, pratiques et institutionnels dans le «monde d’après». Des blessures mal cicatrisables. Le discours préventif du risque pandémique peut devenir assez rapidement la matrice normative à tout dessein  sécuritaire dans le champ socio-politique.

Surveiller et endiguer la pandémie et ses vecteurs humains : telle est la donne sanitaire d’aujourd’hui.

Surveiller et endiguer les libertés, les contestations et les flux humains : telle peut être la donne sécuritaire du monde d’après.

Les instruments biopolitiques de la «technologie individualisante du pouvoir» sont désormais bien rodés. Ils sont opérationnels. Il suffit de les mettre en œuvre au moment sécuritaire opportun.

La pandémie 2020-2021 : un tournant historique entre l’État de droit et l’État biopolitique.

Toujours intellectuellement stimulant : Michel Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France, 1976 ; Hautes études, Gallimard-Seuil, 1997.

Monsieur Prémonitoire

Les Mystères de Genève III

https://chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com/2018/02/5120010-c0908a4philippulus.jpg

Hergé, L’étoile mystérieuse, 1942 (Prophète Philippulus), © Moulinsart.

Parfois, au grand carrefour, près des ponts qui enjambent le Rhône, proche des palais bancaires, à la nuit bien tombée, Monsieur Préminitoire tient salon. En pleine rue… murmure fluvial.

«Voulez-vous savoir ce que je sais»? assène-t-il aux noctambules abasourdis, un instant figés dans la suffisance des nantis.

Un instant, un instant seulement Monsieur, les badauds s’agglutinent.

Quelle drôle de dégaine que celle de Monsieur Prémonitoire, filiforme, trop haut pour son coupe-vent râpé, avec son bonnet tibétain et son sac à dos militaire ruiné comme la défaite.

Barbe tailladée, face émaciée, yeux clairs mais exorbités, mains tendues aux ongles endeuillés qui assignent à l’écoute.

Comment peut-il encore sillonner la ville, Monsieur Prémonitoire, avec ses Pataugas laminés et ficelés d’où déborde son pantalon treillis?

À cet étrange prophète, il ne manque que la clochette de l’Apocalypse. Voire la trompette ou le gong du Jugement dernier.

Un terrible oracle de la dèche que Monsieur Prémonitoire.

«Voulez-vous savoir ce que je sais»?

Que sait-il vraiment?

Pour quelques pièces de monnaie, le prophète s’enflamme: «Je vais vous dire le vérité!»

La voix gronde, intarissable, rauque : « Venez!»

Tout y passe. Il n’ignore rien du mal pandémique qui épuise la planète et mène au gouffre.

«La colère noire du bon dieu nous frappe!» annonce et répète Monsieur Prémonitoire, l’index combattif, l’œil enflammé, tournoyant sur lui-même.

«CORONA, l’bon dieu y venge la nature. Oui, la nature. Trop de bombes, trop de guerres, trop de pollution, trop de bagnoles, trop de pauvres. Pas assez de silence! Les chauves-souris sont innocentes!»

Monsieur Prémonitoire s’embrase. Il plaint les chiens, les montagnes, les rivières, les arbres et les humains.

«Eh les malheureux enfants dans tout ça ?»: sanglote-t-il Monsieur Prémonitoire?

Il accuse les «politiciens», les «savants» et les «médecins» de cacher la «cause du virus».

L’État, la police et les ambulances sont complices! Pas vrai? Une vraie conspiration silencieuse des «présidents» et des «journalistes».

Le «sconfinement(!)» est la punition bien méritée. Le «sconfinement c’est notre premier châtiment», martèle Monsieur Prémonitoire.

«Il y en aura beaucoup d’autres… beaucoup d’autres…. Vous verrez, les vaccins n’y feront rien! Le virus, le virus, c’est un monstre qui se lève. Chaque jour, il change de forme! Il change de visage! Il approche. Je le sais… vous verrez. Nous sommes punis!»

Monsieur Prémonitoire ne désarme pas. Au contraire. Il insiste.

Il tremble:« Voulez-vous savoir ce que je sais? La guerre est perdue ! Et tous ces morts, ils vont-où?»

Apitoyés, hautains, les curieux s’égaient dans la ville assoupie.

Plus éveillé que jamais, face à lui-même, lucide ou aveuglé, Monsieur Prémonitoire poursuit le soliloque nocturne du cataclysme.

CORONA et complot y font bon ménage. Le sconfinement ne fait que commencer. La fin des temps approche.

Châtiment et expiation!

La Bête avance insatiable.

Mais il est tard Monsieur, il faut que je rentre chez moi.

Infiniment lentement, la nuit semble grignoter puis avaler l’oracle du ruisseau.

À moins qu’il ne disparaisse dans sa part d’ombre.

Voire la nôtre!

Madame Hostile

Marianne von Werefkin, Nuit de lune (1909-1910). Collection privée, droits réservés.

Marianne von Werefkin, Nuit de lune (1909-1910). Collection privée, droits réservés.

Les Mystères de Genève II

Madame Hostile ne fait pas plaisir à voir.

Certainement pas.

On a mal au cœur en l’épiant.

Au matin blême ou au rouge crépuscule, vers la jonction entre Rhône et Arve, là où le fleuve odorant mire le pont ferroviaire et les arbres de la Bâtie, proche de l’entrepôt de bus urbains, on aperçoit Madame Hostile.

On est très éprouvé.

Madame Hostile!

Une femme emphatique sans âge avec des gants de laine rapiécés. Vêtue d’un training souillé que couvre un chiffon de nylon.

Pesante dans ses oripeaux.

Affalée sur un banc ou trottinant essoufflée entre deux berges fluviales, elle traine avec sa fatigue son univers dans un caddie bariolé, débordant de sacs en papier.

Le charriot bringuebale avec elle.

Sur la tête hirsute, le bob difforme laisse entrevoir le visage de cendre. Yeux hagards, double ou triple menton, peau épuisée, rictus hostile sur le gouffre noir de la bouche édentée.

Tout taché, un vain masque chirurgical s’affale autour du cou.

Madame Hostile respecte au mieux les gestes barrières.

Des baskets Nike éculées assurent la marche du spectre de la Jonction.

Engloutie dans la calamité, Madame Hostile vous fixe tout de même.

Avec animosité.

Madame Hostile avance.

Avec ténacité.

La randonneuse de la misère chemine à pas menus.

Elle tourne le dos à la ville repue qui l’ignore.

La marcheuse en bout de course clopine vers l’horizon muré.

Lorsqu’elle stoppe un instant au bord du gouffre, c’est pour scruter les oiseaux qui tournoient près de la falaise tropicale de Saint-Jean.

Là où trône la belle école ocre des enfants aux bouilles joyeuses.

Bref éclat au visage de Madame Hostile.

Joie éphémère.

Animosité suspendue.

Madame Hostile aime les mouettes.

Ces ombres mobiles sur les merveilleux nuages.

“Les merveilleux nuages qui passent là-bas!”

Jamais le vol des oiseaux ne se fige.

À quoi rêve-t-elle un instant figée?

Elle sursaute, semble s’ébrouer.

Le visage se referme.

Puis elle reprend le périple insensé parmi les joggeuses et les joggeurs vitaminés qui l’évitent à grandes enjambées hygiénistes.

Madame Hostile continue d’avancer.

L’animosité la pousse-t-elle à poursuivre le chemin de croix?

L’animosité.

Celle qui vous perfore lorsque vous recherchez le regard de Madame Hostile.

Celle qui vous foudroie quand honteux vous lui tendez une poignée de monnaie refusée.

Qu’a-donc perdu Madame Hostile pour survivre ainsi dans la dignité du ressentiment?

Elle connaît le chemin qui mène à la perte de tout.

Sauf la dignité de la colère.

Énigmatique Madame Hostile!

Vous avez beaucoup à nous apprendre.

Vous êtes la sentinelle contre les certitudes convenues.

Mais vous partez ! Vous musardez dans la dèche vers l’ombre de votre destinée.

Ombre fragile, tenace, clocharde céleste, sur la berge du fleuve insouciant qui gagne la Méditerranée.

Madame Hostile, où dormirez-vous la nuit prochaine?

Brigitte Fontaine: “Demie-clocharde”: https://www.youtube.com/watch?v=5B-26CSpcOs

Monsieur Lumière

 

© Arsène Doyon–Porret PODA/(crayon de couleurs, papier extra-blanc 75 g/m²; février 2021): Monsieur Lumière.

Les Mystères de Genève I

Avez-vous aperçu Monsieur Lumière?

Oui ou non?

Tout autour de minuit et même avant, dans la ville que meurtrit la démocratie sanitaire, en bas de la colline de Saint-Jean, sur le pont de la Coulouvrenière, proche de l’hôtel désuet des Tourelles, voire à la rue des Terreaux-du-Temple, on croise parfois Monsieur Lumière.

On est vraiment chanceux!

Monsieur Lumière!

Ce raffiné sexagénaire vêtu comme un clergyman que drape une cape à la Zorro. Un peu courbé. Coiffé d’un insolite sombrero malmené. En plein hiver! D’épais lorgnons atténuent la pâleur du visage clownesque, un tantinet soucieux.

Au dos, le havresac d’un autre âge pèse lourd.

Par-dessus l’éclat du pince-nez, Monsieur Lumière vous jette en passant un regard malicieux que le vôtre intrigue ou irrite.

Monsieur Lumière est pressé. Assez pressé.

Un besoin impérieux le guide.

Il chemine d’un pas alerte comme un seul homme. Vers l’horizon de la ville alarmée.

Car Monsieur Lumière est au travail.

Oui, au travail!

C’est un promeneur concentré. C’est un flâneur qui ne flâne pas. C’est un badaud qui ne lanterne pas!

S’il se ballade, ce n’est pas pour rien.

Monsieur Lumière lit.

Une cordelette suspend à sa nuque un lutrin portatif. Recouvert d’un velours profond.

Au bord du pupitre mobile, se dresse une fine lampe de lecture.

Elle sursaute au rythme des pas de Monsieur Lumière.

L’incandescence halogène irradie l’ouvrage béant que Monsieur Lumière a posé sur l’écritoire. Il le tient d’une main. Près de quelques feuilles de notes.

Son autre main tient un stylo.

Dans l’auréole blanche du fragile luminaire.

Monsieur Lumière est un passant-lecteur.

Ce séraphin nocturne au lampion porte la flamboyance du livre dans la ville des librairies endeuillées.

Sous la Lune, un livre absorbe l’attention de Monsieur Lumière.

«Que lisez-vous donc Monsieur Lumière?»

Poésie romantique, roman réaliste, facétie pornographique, monographie historique ou traité philosophique?

Arrêt… silence… regard perplexe… courtoisie.

Silence.

Monsieur Lumière reprend son chemin, absorbé en lecture.

Songeur peut-être.

Le voilà qui s’estompe dans les pénombres du pont embrumé.

Le nimbe du secrétariat mobile ourle les ténèbres.

Sacré Monsieur Lumière!

À bientôt au bout de la nuit?

LM 68

L’outillage contre le bouquinage ! Rouvrir les librairies.

https://publicservicebroadcasting-france.com/wp-content/uploads/2016/01/HollandHouseLibraryBlitz1940.jpg.jpg

“Les librairies n’ont que faire de l’air du temps”: V. Puente, Le Corps des libraires, p. 7.

Pandémie urbaine : scènes paradoxales dans la ville blessée. Spectacles contradictoires.

Amertume aussi.

À la péripétie urbaine, entre la verticalité grise du faubourg et le ghetto bobo, l’immense surface du bricolage et du jardinage est ouverte. Toujours populaire. Toujours achalandée.

Béant l’hyper-marché: «Venez M’sieurs dames !»

Parking quasi complet. Cohorte habituelle de SUV. Foule bigarrée des grands jours.

Temple du Do it yourself

Après le rituel palmaire du gel hydro-alcoolique, chacun s’égaie joyeusement et rassuré dans la caverne d’Ali Baba du bien-être domestique.

Haut-parleurs feutrés de la dystopie du Do it yourself : la voix suave d’un androïde féminin répète les coutumiers messages sur la distance sociale : «Chères clientes, chers clients, dans les conditions sanitaires actuelles, nous vous demandons… !»

Un remake consumériste du film THX 1138 de George Lucas (1971)!

La clientèle masquée, parfois endimanchée, hésite entre la perceuse électrique BOSCH dernier cri, un tournevis cruciforme lumineux ou un «marteau de mécanicien» (mais aussi d’électricien, de maçon ou à piquer les soudures, voire d’arrache-clou), un sinistre set de douche bleuâtre Made in China, un bac plastique fourre-tout, un révolutionnaire spray de «rafraichisseur pour textile automobile», un tube de colle universelle ou encore un ficus microcarpa ginseng en pot.

Cohorte humaine aussi devant le «Click and Collect» où s’entassent les articles préemballés de la félicité laborieuse et bricoleuse.

Recluse derrière le haut hygiaphone en plexiglas, la mine défaite, les caissières débitent les flux monétaires du bricolage ménager.

Exit du supermarché: cohue métallique des charriots surchargés, insouciant embouteillage démocratique. Noms d’oiseaux habituels aux carrefours surchargés du parking bétonné.

La vie normale, quoi!

Librairies endeuillées

Retour au cœur de la cité. Stupeur.

Honte aussi?

Petites et grandes, nationales ou locales, généralistes, de bande-dessinée ou pour enfants: les librairies sont fermées.

«Fermées M’sieurs dames !» On vous le dit!

Hermétiquement closes. Radicalement barrées. Niet.

Quasi murées dans l’oubli social.

Comme endeuillées d’elles-mêmes, même si des libraires offrent le port gratuit des livres commandés en ligne.

En vitrine, miroir lugubre des faces masquées, les livres et les ouvrages de tous formats attendent. Dépérissent.

Romans, libelles, ouvrages de sciences humaines, albums d’art ou de photographie, bande-dessinée, livres d’enfants et scolaires mais aussi traités culinaires, cartes géographiques et guides de voyage: le patrimoine livresque de l’esprit est drastiquement mis en quarantaine. Les livres de poche perdent leur sens social.

Le livre se retrouve en réclusion matérielle et symbolique.

Banni de la cité prospère. Exilé de la sociabilité démocratique.

Tous ces imprimés qui espèrent retrouver leurs amis en chair et en os.

Tous ces imprimés qui attendent d’être feuilletés et collationnés.

Choix sanitaire et politique

Dans la pandémie inapaisée, il existe donc un choix sanitaire et politique insolite.

La flânerie à l’hyper-marché du bricolage domestique est licite (recommandée ?).

Le bouquinage dans les librairies de l’esprit est illégale (déconseillée ?).

Constatation empirique: au supermarché du bricolage, les gestes barrières seraient donc plus efficaces qu’à la libraire, temple de l’esprit.

L’outillage est libéré! Vive le bricolage!

Le livre est «confiné»! À bas le bouquinage !

En excluant le livre des «biens essentiels», la décision controversée du Conseil fédéral (13 janvier 2021) claquemure les libraires et les autres lieux culturels devenus inaccessibles. Par contre, la perceuse électrique et le spray de «rafraichisseur pour textile automobile» sont promus au rang de biens indispensables. Quasiment patrimoine de l’humanité!

Une décision politique qui oppose la vie matérielle et à celle de l’esprit.

La chaîne du livre est fragile

Quelle a été la négociation sociale ou commerciale derrière ce scénario autoritaire et contestable?

On le sait, de l’auteur au lecteur, via l’éditeur et le libraire, depuis toujours, la chaîne du livre est fragile.

Beaucoup plus fragile que celle de la perceuse électrique et du set de douche made in China.

La sociabilité du livre serait-elle moins primordiale que celle du marteau et du tournevis?

Déposons un instant les outils et réclamons sine die la réouverture des librairies aux mêmes conditions sanitaires que les cathédrales du Do-it-yourself!

Comme les musées, les bibliothèques, les dépôts d’archives ou les salles du spectacle vivant et filmique, les libraires sont les lieux d’accès populaire à la culture. Les seul et les plus simples avec la presse de qualité.

Ce qui évidemment ne disqualifie pas le marteau (de ferratier, de chaudronnier, à ciseler ou de commissaire-priseur) qui existe dès l’apparition de l’intelligence humaine, mais les “librairies n’ont que faire de l’air du temps“!

Lecteurs de tous bords unissons-nous! Nous avons nos habitudes et nos secrets dans les librairies comme les bricoleurs ont les leurs au Do it yourself!

Le livre vivant ne doit pas devenir une ruine de la pandémie.

Pour rêver, magnifique essai sensible de : Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoire de quelques librairies remarquables et autres choses, Éditions de La Bibliothèque, Paris, 2015, 125 p.

Si vous aimez la poésie: Le slam de Narcisse: perceuse:

https://www.rts.ch/play/tv/rtsculture/video/le-slam-de-narcisse-perceuse?urn=urn:rts:video:11944936