Le cauchemar sécuritaire ne fait que commencer

Gare de Bruxelles, 22 août 2015. (Reuters)

Depuis les spectaculaires  attentats-suicides  du 11 septembre 2001 perpétrés avec quatre avions civils américains détournés contre les Twin Towers à Manhattan et le Pentagone à Washington DC (2 977 victimes y compris le crash du quatrième avion civil à Shanksville en Pennsylvanie), la nébuleuse terroriste constitue une nouvelle donne d’insécurité du monde contemporain. Elle représente une rupture avec les terrorismes d’extrême gauche et d’extrême droite des « années de plomb » dont les motivations et les cibles adhéraient à des formes lisibles de la culture politique des années de la Guerre froide  pour la “stratégie de la tension” au nom de la “lutte des classes”.

Aujourd’hui, au fil des crimes et des attentats qui ensanglantent avant tout les populations civiles en Europe comme dans les régions déstabilisées du Proche et Moyen-Orient, la nébuleuse terroriste s’ajoute aux autres périls sociaux et géopolitiques qui rendent notre monde incertain. Habitants du village planétaire, dans notre désarroi ne sommes-nous pas en train de nous habituer lentement  à ce mal dissymétrique qui frappe à tout moment et aux lieux les plus inattendus, comme un train à grande vitesse ?

La banalité du mal

Assassinats  à Toulouse et Montauban de trois militaires et de quatre civils juifs dont trois écoliers (11, 15 et 19 mars 2012), tuerie de quatre personnes au musée juif de Belgique à Bruxelles (24 mai 2014), meurtre de masse à la rédaction de Charlie Hebdo et prise d’otages au magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes (9 janvier 2015), civils et policiers fauchés à l’arme de guerre, attaque dans le Thalys reliant Amsterdam à Paris par un “routard radical de l’islamisme” (25 août 2015), tentatives de passage à l’acte déjouées par les forces spéciales de la police : sur fond d’égorgements et de décapitation mises en scènes et filmées comme un spectacle de la douleur par les djihadistes de l’Etat islamiste sur la rive orientale de la Méditerranée pour instaurer un régime politique, un état social et une propagande internationale de la terreur contre les droits de l’homme, nous assistons  à la banalité du mal. De sidération en sidération, de révolte en dégoût, à chaque nouvel épisode de cette politique d’intimidation par la terreur du bain de sang, nous sommes réduits à nous demander quel en sera le prochain épisode et où la lâcheté coutumière de la nébuleuse terroriste frappera-t-elle.

Au-delà de son cortège de souffrance individuelle et de peur sociale, la nébuleuse du terrorisme djihadiste tend un piège à l’Etat de droit : celui de la législation d’exception –Patriot Act aux Etats-Unis; “Loi sur le renseignement” en France. Mais maintenant, celui aussi de l’autodéfense sociale. Après le drame du Thalys qui aurait pu tourner au mass murder sans l’intervention risquée de passagers téméraires (dont deux militaires américains) contre un « terroriste présumé » lourdement armé, la vulnérabilité ferroviaire alarme les pouvoirs publics. Dans notre société ouverte, les gares, mal sécurisables, offrent  une cible de choix pour le terrorisme voulant maximaliser les pertes humaines.

La vigie de sa propre survie

Débordée par l’incapacité matérielle de sécuriser l’espace ferroviaire (gares, trains) au-delà d’un renforcement numéraire de la police et des militaires, à quoi s’ajoute le  « contrôle aléatoire des bagages »1, les pouvoirs publics prônent maintenant le “civisme” collectif. Soit notre vigilance WellsFargo
de chaque instant en coordination optimale avec les forces de l’ordre. Voyageurs civiques, nous voilà sommés d’assurer notre sécurité et celle des autres! Malgré la masse d’individus qui circulent par voie ferroviaire (190 millions de passagers transitent annuellement en gare du Nord à Paris), nous revenons peut-être au temps du struggle for life des diligences de la Wells Fargo. Dans chacune d’elle ralliant les côtes est et ouest des Etats-Unis, à côté du conducteur, siégeait le shotgun armé d’un fusil pour abattre les outlaws attaquant le convoi.

Plus pragmatiquement, aux heures de pointe, dans les trains à petite et grande vitesse qui sillonnent l’Europe démocratique, post-industrielle et néo-libérale, tout passager est censé devenir la vigie de sa propre survie. Ce scénario dystopique du contrôle social est une impasse collective et un cauchemar sécuritaire. Mais il montre la puissance d’intimidation symbolique atteinte aujourd’hui par la nébuleuse terroriste, cet ennemi radical du vivre ensemble. Sur ce plan, la vulnérabilité démocratique est immense.

Note

1. Par exemple: plans « Vigipirate » et « Sentinelle » en France où chaque jour cinq millions de voyageurs empruntent près de quinze mille trains ; barrière vitrée et portiques de sécurité en gare de Milan.

Michel Porret

Michel Porret

Professeur d'histoire moderne à l'Université de Genève, président des Rencontres internationales de Genève, coordinateur de l’équipe Damoclès, rédacteur de Beccaria (Revue d’histoire du droit de punir) et auteur de plus de 300 publications, Michel Porret écrit dans une perspective d'histoire intellectuelle, sociale et culturelle, sur les Lumières, l'utopie, le suicide, les crimes et les châtiments, la médecine légale, l'imaginaire social, la bande dessinée. L'actualité des normes et des déviances inspire sa réflexion comparatiste avec le passé. L'histoire culturelle aussi. Dernier ouvrage (avec Bronislaw Baczko et François Rosset): Dictionnaire critique des utopies au temps des Lumières, Genève, Georg, 1407 p.

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