Qui a peur de l’Homme noir ?

 

Arsène Doyon-Porret, “L’Homme noir”, mai 2021, crayon noir sur papier.

«A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles […] A, noir corset velu de mouches éclatantes/Qui bombinent autour des puanteurs cruelles […]», Arthur Rimbaud, « Voyelles », (1872, 73 ; 1883).

à Youri

On le sait. Mais on se tait. Un nouveau spectre hante le monde contemporain, où s’élargit la fracture socio-culturelle entre les démunis et les nantis : la police de la pensée. Celle dont l’immense écrivaine suédoise Karin Boye et son confrère anglais George Orwell ont écrit l’anthropologie politique, respectivement dans La Kallocaïne (1940) et 1984 (1949).

Croisade puritaine

Cette Sainte-alliance du manichéisme endosse maintenant l’accoutrement rapiécé du «progressisme» pour un nouveau contrat naturaliste qui garantirait l’égalité angélique en déconstruisant les habitudes et les couches culturelles soi-disant favorables à l’oppression des un(e) et des autres. Cet imaginaire tenace trouve des relais militants, légalistes mais aussi opportunistes dans les institutions privées et publiques. L’école et l’université, places démocratiques de l’apprentissage des savoirs et de la recherche fondamentale, sont visées par le raid puritain.

Assignées du côté de la culpabilité, sommées de revisiter le passé au nom du présentisme moral, les institutions piétinent sur la planche glissante de la police de la pensé et du révisionnisme: rebaptiser les rues, déboulonner les statues, débroussailler les bibliothèques, transformer le langage millénaire au risque de l’incommunicabilité, relativiser la pensée, briser l’historicité des mots et des choses, effriter les traditions. Inventaire infini à la Prévert, la poétique en moins.

Les effets latéraux de la croisade puritaine peuvent atteindre le burlesque digne des Marx Brothers, le génie créatif et subversif en moins

Croque-mitaine

Sur le préau des écoles, depuis longtemps les enfants jouent à «Qui a peur de l’Homme noir». Un jeu enfantin d’habileté, de stratégie, de poursuite, de rôle. À la fin du XVIIIe siècle, ses règles sont déjà figées.

Trois champs divisent le terrain de jeu : un central (A) avec l’«Homme noir», deux latéraux (B, C), où se placent les joueurs. Au cri initial de «Qui a peur de l’Homme noir?», les joueurs répondent «Personne!» S’ensuit une course-poursuite effrénée entre les joueurs à travers les trois camps. Les prisonniers de l’Homme noir deviennent ses alliés pour saisir les joueurs encore libres. Au terme de la poursuite, les adversaires occupent les camps opposés par rapport au début de la partie. À nouveau l’Homme noir crie «Avez-vous peur de l’Homme noir?» Les joueurs encore libres hurlent : «Non!» Une nouvelle traque s’ouvre: l’Homme noir et ses partisans-prisonniers s’unissent contre ceux qui les défient encore. Le jeu s’arrête lorsque tous les acteurs ont été happés. Le dernier joueur toujours libre, soit le plus brave de tous, le plus méritant, le plus chanceux, devient l’Homme noir de la partie suivante. Passage de témoin.

Vraisemblablement né en Allemagne et en Autriche durant la pandémie de la peste noire au XIVe siècle, ce jeu renvoie à la figure millénaire du croque-mitaine, soit la mort qu’incarne l’Homme noir dans un imaginaire des ténèbres propre à notre civilisation depuis les Grecs au moins.

Vacarme, agitation, fou-rire: aux récréations scolaires, les enfants adorent ce jeu de rôle. La course poursuite illustre la manière dont les vivants luttent contre la mort qui un jour rattrape la vie. Anthropologiquement, le jeu collectif de l’Homme noir est un simulacre de cette épreuve. Empli de vertige, il masque la peur, valide la témérité, libère l’imaginaire de l’effroi. Est-ce seulement le hasard qui fait triompher l’Homme noir? Comment y échapper? Peut-on y échapper? Pourquoi vouloir être une fois ou l’autre l’Homme noir, cette figure ambivalente de la mort dans le jeu de la vie?

L’Homme vert

Retour tragique du préau:

-Papa! On n’a plus le droit de dire Qui a peur de l’Homme noir, car c’est raciste! On doit dire Qui a peur de l’Homme vert!

-Comment ça L’Homme vert? Mais cela discrimine les Martiens! Rappelle-toi du film Mars attaque !

-Papa, c’est raciste de dire Qui a peur de l’Homme noir?

-Mais non, les sociétés humaines ont souvent associé le noir à la peur et à la mort. Pourquoi? Il est malaisé de voir clair dans les ténèbres, d’où jaillit l’effroi face à l’invisible! Rappelle-toi de Tintin qui pénètre avec appréhension la caverne obscure du yéti. Dans la mythologie grecque, le fleuve Styx sépare la lumière du jour (vie) de l’obscurité de l’enfer (mort). Dans d’autres civilisations, c’est le blanc qui peut signifier la mort voire l’effroi. Les spécialistes disent que l’Homme noir est une créature «nyctomorphe»! Une créature étrange qui prend simplement la forme et la teinte de la nuit. Alors!

-Alors, papa on fait quoi?

-Eh bien…. Les couleurs n’ont rien à voir avec les races qui n’existent pas. Ceux qui lient les deux choses pour hiérarchiser les couleurs de peau sont racistes. Il faut expliquer cela aux potes! D’ailleurs, la couleur verte est chargée du sens social de l’infamie voire de la naïveté. Continuez de jouer ensemble à Qui a peur de l’Homme noir? Comme d’autres créatures de la nuit, loup-garou, ogre ou vampire, le croque-mitaine est une très vieille figure. Dans notre culture, dans notre imaginaire, dans notre histoire, elle s’apparente à l’image du diable qui soude la peur ou le mal à la destinée humaine. Le jeu de Qui a peur de l’Homme noir? fait justement dépasser l’effroi diabolique lié aux ténèbres et au mal, tout en rappelant que le vie est une course-poursuite. Les êtres humains, dont la peau est naturellement noire, n’ont rien à voir avec cette affaire ludique!

Le jeu Qui a peur de l’Homme noir est-il condamné à disparaître? Né au temps létal de la pandémie bubonique, va-t-il agoniser au temps du politiquement-correct sous l’appellation loufoque de Qui a peur de l’Homme vert? Sans trahir l’éthique de la fraternité humaine, aux antipodes d’une quelconque idéologie raciale (ou raciste) qui exprime toujours un rapport de domination politique et économique, symbolisant la balance entre la vie et la mort, son ludisme pédagogique restitue l’épaisseur anthropologique et la complexité culturelles dont nous sommes heureusement pétris. C’est cela qu’il importe de transmettre aux enfants en ne gommant surtout pas les héritages du passé, mais en leur montrant, en croisant les lectures, les films et les expériences sociales, les vrais enjeux de la fabrique sociale des inégalités qui ne résident pas dans l’intitulé d’un jeu ancestral. N’en déplaise au néo-puritanisme.

-Dis papa, dans la bibliothèque, ce gros livre Le Rouge et le noir, il n’est donc pas raciste!

 

Toujours fondamental : Roger Caillois, Les Jeux et les hommes (Le masque et le vertige), Paris, Gallimard, 1958 (nombreuses rééditions) ; Auguste Omont: « L’homme noir » in: Les jeux de l’enfance à l’école et dans la famille, Paris, Librairie Classique Internationale Fouraut, 1894.

 

Michel Porret

Professeur ordinaire puis honoraire (UNIGE), Michel Porret préside les Rencontres Internationales de Genève. D’abord libraire, il obtient sa maturité classique au Collège du soir avant un doctorat en histoire avec Bronislaw Baczko. Directeur de Beccaria. Revue d’histoire du droit de punir et des collections L’Équinoxe et Achevé d’imprimer (GEORG), il travaille sur la justice, les Lumières, l’utopie, la bande dessinée. Parmi 300 publications, dernier livre : Le sang des lilas. Une mère mélancolique égorge ses quatre enfants en mai 1885 à Genève, 2019. L'actualité nourrit son lien comparatiste au passé.

2 réponses à “Qui a peur de l’Homme noir ?

  1. Excellent article, qui nous repose du politiquement correct à la mode. Mais vu la puissance de la bêtise humaine et du conformisme qui va avec, ce n’est pas gagné !

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