The Crown, saison 3

The Crown, saison 3

Quoiqu’avec un peu de retard, il va de soi que La Ligne Claire a regardé The Crown. Plus encore que lors des deux saisons précédentes, elle a été éblouie par la qualité du tournage, la véracité que confèrent des décors somptueux, les réparties des dialogues et enfin le jeu des acteurs qui excellent, en particulier Tobias Menzies et Charles Dance dans les rôles respectifs du Duc d’Edimbourg et de Lord Mountbatten.

Cette nouvelle saison 3 adopte un ton plus intime que les précédentes ; l’accueil de la Princesse Alice, mère du Duc d’Edimbourg, contrainte de fuir les colonels en Grèce et de se réfugier au Palais de Buckingham, ou encore les évocations des premières amours des jeunes Prince Charles et Princesse Anne relèvent en définitive de la sphère familiale. On est loin des questions d’Etat, la succession à la couronne, le ministère de Winston Churchill ou la crise de Suez par exemple, objet d’un précédent épisode, et qui marque le déclin du Royaume-Uni par-delà les mers.

Œuvre de fiction basée sur des faits et des personnages réels, The Crown aborde ici des événements qui relèvent de la vie privée des protagonistes et demeurent inconnus tant du public que des réalisateurs. La qualité de la production, à laquelle se mêlent ici et là des extraits des actualités de l’époque, contribue à donner au spectateur l’impression que ce que montre The Crown s’est véritablement déroulé. Or il n’en est rien ; par exemple, la reine n’a pas rendu visite à Winston Churchill sur son lit de mort et la Princesse Margaret, sœur de la reine, n’a joué aucun rôle dans l’octroi d’un crédit de la part des Etats-Unis en faveur du Royaume-Uni.

Wikipedia définit les fake news comme des informations fallacieuses fausses, incomplètes, déformées ou mensongères qui visent à manipuler ou tromper un auditoire. Bien entendu The Crown ne prétend pas livrer de l’information et il n’est donc pas question de news ici. Néanmoins, le soin accordé à la production de la série est tel qu’il lui confère un caractère de vraisemblance qui n’est pas toujours avéré et dans lequel se glisse un fake artistique. Un avertissement, du style « fiction inspirée par des faits réels » aurait été le bienvenu si bien qu’à défaut il revient au spectateur de rechercher lui-même les informations sur internet qui permettent de distinguer les événements réels de la licence artistique. Confrontée à ce mélange des genres, La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

5 réponses à “The Crown, saison 3

  1. “La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.”

    Malaise d’autant plus partagé, même si je n’ai vu du film que la bande-annonce. Elle suffit pourtant à dégager à plein nez, en effet, un relent de “fake news”, qui suffit à me dissuader de vouloir en voir davantage. Un casting financé par une entreprise au capital de 144 milliards de dollars, qui prétend faire une lecture, sinon historique, du moins “authentique” et “réaliste” de la monarchie anglaise, en fait en réalité une interprétation caricaturale, ubuesque, ultra-conservatrice, réactionnaire et bourgeoise (marxiste?), qui traduit surtout la pauvreté culturelle et intellectuelle de ses auteurs.

    En réalité, avec leurs personnages qui semblent sortis du congélateur ou d’un réservoir cryogénique, aussi peu naturels que des statues du musée Grévin, et des dialogues aussi originaux qu’un plan quinquennal, les réalisateurs du film étalent surtout leur ignorance crasse de la réalité de la monarchie anglaise, qui fait figure d’institution culturelle d’avant-garde en comparaison. La véritable monarchie, qui n’en est plus à une épreuve près, ne peut que sortir renforcée d’une si pauvre représentation.

    Long live Her Majesty the Queen!

  2. Quelle condescendance, quel mépris pour le spectateur moyen. Vous devriez fréquenter les sites qui parlent de séries et films historiques. Vous pourriez y constater que les gens sont plus cultivés,mieux au fait de la réalité et ont plus de sens critique qu’il ne que vous ne le pensez. Et si vous pensez que le public se laisse manipuler si facilement, vous devriez lire cet article :
    https://press.princeton.edu/ideas/what-do-you-really-know-about-gullibility

    Enfin si vous maîtrisez l’anglais ! ^^

    1. Voici quelques commentaires du “Guardian”, peu suspect d’être un journal facho-réac et ultra conservateur, sur “The Crown” (je me bornerai à ces exemples):

      “Was it always so badly written? Perhaps as long as the show was set beyond my living memory, it was easy to go along with the romance. Now it seems phoney and absurd. Harold Wilson is a caricature. The terrible episode in which the deaths at Aberfan are used as a backdrop to the drama of whether the Queen can cry or not was stupendously bad. If the third season pulls off a remarkable feat, it is to make one feel vaguely hostile towards Olivia Colman, a national treasure who, as the middle-aged Queen, has restored my faith in a basic question: why, in the TV show as in the institution itself, are vast sums of money being thrown at these inadequate people?” (Emma Brocks, “The Guardian”, 29 nov. 2019: ‘https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/nov/29/prince-andrew-the-crown-money-television’)

      Au sujet du portrait de Winston Churchill par Oldman, le même journal relève les mésinterprétations historiques et le manque d’esprit critique des réalisateurs du film, qui renforcent d’autant plus l’impression de “fake news” qu’il dégage:

      “[…] it should not be forgotten that the film contained a number of historical fabrications and uncritically glorified a man who, if alive today, would almost certainly be reviled for his racist views.”

      Quant aux connotations politiques du film, dans son édition du 17 novembre 2019, on lit, entre autres, ceci: “[…] even if they weren’t meant to, films such as Dunkirk and Darkest Hour serve to “fuel Brexit fantasies” by resurrecting a “mythical past [to] serve present and future political needs” (‘https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/nov/17/the-crown-tv-brexit-britain’).

      Comme vous pourrez le constater, ce n’est pas moi qui qualifie la troisième série de “The Crown” de pièce de musée, dont tout ce qu’il a de royal est son coût (toujours selon “The Guardian”). En effet, si l’on compare cette saga pseudo-historique à cette autre reconstitution monumentale que fut dans les années soixante le film “Guerre et Paix” du réalisateur soviétique Serguëi Bondartchouk à partir du célèbre roman de Tolstoï, et qui passe à tort pour la plus coûteuse de l’Histoire du cinéma, alors non seulement les dépenses pharaoniques, aux limites de l’indécence, de la série Netflix, mais aussi l’impression de “fake news” qui s’en dégage, et que relève à juste titre l’auteur de ce blog, n’en sautent que plus aux yeux: avec un budget de quelques 9 millions de dollars de l’époque contre les 260 millions attribués aux 10 épisodes de la série Netflix, le réalisateur russe n’a pas moins réussi à reconstituer jusque dans le moindre détail les faits historiques, sans ré-écrire le texte de Tolstoï par caméras interposées – parmi ses “premières” dans l’histoire du cinéma, le tournage de ce film marque l’introduction des caméras mobiles (9 pour filmer les seules scènes de bataille).

      Le film “Guerre et Paix” fait encore école aujourd’hui, comme le font ceux des cinéastes suisses de cette même époque (Sutter, Goretta, Tanner), qui ont su faire des chefs-d’oeuvre avec des moyens dérisoires. Il sera intéressant de voir qui se souviendra encore de “The Crown” dans cinq ans, et quelles “leçons” il aura laissées.

      A l’heure où artistes et scientifiques se battent pour trouver des fonds, où les coupes dans la recherche se multiplient, ce n’est ni par condescendance, ni par mépris que je réagis à la bande-annonce de la 3e série de Netflix, mais par indifférence.

      F. T.

      P. S. – Quant à mon unique citation de l’anglais, si c’est celle de “Long live Her Majesty the Queen” qui vous chatouille, faut-il rappeler que, dans sa forme impérative, elle est l’adresse coutumière à la reine d’Angleterre, et ceci depuis des siècles – du moins pour qui a appris l’anglais ailleurs que dans les manuels de “Wall Street English” ou sur les sites en “globish”…

      “And off to France, my boys, their blood suck, their very blood suck!”

      Shakespeare, “Henry the Fifth”

      1. Les saisons 1et 2 m’avaient intéressé même si j’avais déjà noté certaines contre-vérités historiques.
        Le changement de casting de la saison 3 m’interrogeait et vos commentaires me renforcent dans mes doutes…
        Au final ne s’agirait-il pas en particulier d’une tentative de réécriture de l’Histoire de la monarchie britannique à une époque où celle-ci recommence à remplir les colonnes des journaux et revues ?

        1. Seule une prise de position officielle par la famille royale permettrait de répondre à votre question, sans doute. Or, selon le secrétaire de la communication de Buckingham, dans son message publié par “The Guardian” le 13 septembre 2019, la série télévisée n’a reçu aucune approbation par la maison royale, qui ne se prononcerait jamais quant à la fidélité aux faits historiques du scenario:

          “Your article (The writer of The Crown reveals he keeps royal household in the picture, 7 September) may have the unfortunate consequence of leading your readers to believe that the television series The Crown is made with some sort of endorsement by the royal household, or an acceptance by the royal household that the drama is factually accurate.

          We appreciate that readers of the Guardian may enjoy this fictionalised interpretation of historical events but they should do so knowing that the royal household is not complicit in interpretations made by the programme.

          The royal household has never agreed to vet or approve content, has not asked to know what topics will be included, and would never express a view as to the programme’s accuracy.

          Donal McCabe
          The Queen’s communications secretary, Buckingham Palace

          Ceci n’exclut bien sûr pas que la reine et ses proches aient vu le film. La polémique va même bon train à ce sujet, encore attisée par l’affaire Meghan-Harry. Si les rapports entre la famille royale et la presse de grand public ont toujours été tout sauf un long fleuve tranquille, ils confirment du moins les thèses actuelles soutenant que le journalisme traditionnel d’information a cédé sa place à un journalisme de communication, où le pathos et l’appel aux émotions ont supplanté la recherche, la mise en forme et la critique objective et indépendante des faits et des sources.

          Qu’on voie en lui un “soap opera” dispendieux et même, aux dires d’un historien de la famille royale, un film à tendance subversive, ou un documentaire-fiction à prétentions historiques, une chose, du moins, est sûre: la série télévisée n’a pas fini de faire parler d’elle.

          Or, que demande d’autre une presse en lutte avec sa propre survie?

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