Un temps pour se taire

Un temps pour se taire. Ce petit livre, dont le titre est tiré du chapitre III du Livre de l’Ecclésiaste, avait été publié pour la première fois en 1957. Intitulé « A time to keep silence », il ne s’agit pas, pour Patrick Leigh Fermor, simplement de se taire, mais de préserver le silence, d’où doivent naître ces lignes. L’auteur y retrace les impressions de ces quelques mois ou semaines, on ne sait pas très bien, qu’il a passés en compagnie de moines d’Occident comme d’Orient, ces hommes qui vivent de rien sinon du plaisir de Dieu. Ces impressions ont pour noms louange, adoration, prière, liturgie, éternité, paix et puis la joie. Ecrivain-voyageur de renom dans le monde des lettres anglaises, Leigh Fermor sait traduire comme nul autre le voyage intérieur que mènent les moines. Auteur d’une grande érudition, rendue d’un style ciselé, il parcourt lui aussi ce chemin qui va de la culture au sacré.

Un temps pour se taire, fruit d’une expérience originale, annonce la publication trente ans plus tard des deux chefs d’œuvre du récit de voyage, A Time of Gifts and Between the Woods and the Water ; on y voit naître dans le silence de la cellule l’esthétique de Leigh Fermor qui cherche à traduire le beau tel qu’il s’est manifesté dans l’histoire des hommes.

Réédité récemment en langue française par les Editions Nevicata, ce petit ouvrage est candidat au Prix littéraire Jean d’Ormesson qui sera discerné pour la première fois le 6 juin prochain. Amant du beau, Patrick Leigh Fermot concourt au sens où il court ensemble, au rythme d’un homme qui a traversé l’Europe à pied, en vue de ce prix, lieu de rencontre posthume de deux aristocrates des lettres et de l’esprit.

Les Routes de la Soie

Roma caput mundi, enseignait le manuel de latin de La Ligne Claire dans son enfance, sans se douter que la Chine, qui se nomme elle-même l’Empire du Milieu, émettait les mêmes prétentions. Peter Frankopan, un historien à l’Université d’Oxford où il dirige le Centre de Recherches Byzantines, tranche et fait de la Perse et des pays voisins le centre de gravité de l’histoire du monde.

Notre vue euro-centrique du monde, argumente Frankopan, se fonde d’une part sur le double héritage gréco-romain et judéo-chrétien et d’autre part sur la découverte accidentelle des Amériques ; les Européens eurent tôt fait d’y implanter leur culture et surtout de réorienter le commerce (d’esclaves, de coton, de sucre de canne) au détriment des séculaires routes de la soie qui sillonnaient le vaste continent eurasien ou le ceignaient par voie des mers. Le choix de Greenwich comme lieu du méridien de référence illustre bien cette vision du monde qui place l’Europe de manière arbitraire au centre des planisphères qui nous sont familières.

Frankopan estime que cette parenthèse accidentelle se clôt aujourd’hui avec le déclin de l’Europe et l’émergence de la Chine, dont le projet One Belt, One Road dévoile les ambitions et vise à rétablir ces antiques routes. L’heure est donc venue, estime l’auteur, de remettre l’église, ou la mosquée, ou le temple bouddhiste au milieu du village planétaire.

Les Routes de la Soie, une appellation forgée en 1877 par Ferdinand von Richtofen, un historien allemand, désignent ce faisceau de routes, principalement terrestres, mais aussi maritimes, qui relient les côtes orientales de la Méditerranée – cette mer qui a tort de se figurer au milieu du monde – à l’Extrême Orient. Que les Européens et les Orientaux aient commercé depuis la plus haute antiquité est clair puisque déjà les Romains se vêtaient de soieries. Le lecteur européen aura bien entendu à l’esprit les exemples les plus audacieux de ces rencontres : l’épopée d’Alexandre le Grand, l’expédition de Marco Polo, le voyage de Vasco de Gama autour de l’Afrique et, en sens inverse, les incursions mongoles et les ravages infligés par la Grande Peste; il sera en revanche moins familier sans doute des Sogdiens et des habitants de la Bactriane.

L’originalité de cet ouvrage réside en l’utilisation des Routes de la Soie comme clé de lecture de l’histoire universelle. La découverte des Amériques par exemple s’entend comme la recherche par Colomb d’une Route de la Soie alternative. La Ligne Claire doit avouer parfois avoir de la peine à suivre l’auteur qui fait du Great Game, du nom de la rivalité entre Anglais et Russes en Asie centrale au XIXe siècle, le moteur de la Grande Guerre, d’autant qu’Anglais et Russes étaient alliés contre les Empires centraux, plutôt que rivaux. On hésitera davantage encore lorsque l’auteur présente l’Holocauste comme la conséquence de l’échec de l’Allemagne à se frayer une route qui mène aux champs de pétrole de la Caspienne, sans référence à l’idéologie nazie.

Si les échanges avec l’Orient ont certes leur importance, faut-il pour autant en faire l’alpha et l’oméga de l’histoire du monde ? La Ligne Claire se plait à croire que les cathédrales gothiques ou les monastères cisterciens sont la marque d’un génie propre à l’Europe, distinct de cette immensité asiatique, dont Metternich disait qu’elle commençait aux portes de Vienne.

Auteur d’une grande érudition, Frankopan éblouit son lecteur. On parcourt tant les siècles que les steppes au pas de charge au fil de ces 736 pages si bien que le lecteur pourra s’en retrouver désamorcé face à l’avalanche de détails fournis au sujet de contrées exotiques, de civilisations disparues et de personnages inconnus. De plus, Frankopan, qui s’adresse à un grand public, en sait beaucoup plus que son lecteur et se place dans une situation favorable d’où il peut à sa guise, soupçonne La Ligne Claire, avancer les preuves qui lui conviennent et écarter celles qui l’incommodent.

Modestement sous-titré A new History of the World en anglais, Les Routes de la Soie entend proposer rien moins qu’une nouvelle lecture de l’histoire du monde, au gré de laquelle Frankopan emmène son lecteur d’un style très envolé. On regrettera que la traduction française non seulement ne suive pas mais laisse continûment transparaître tant la syntaxe que le vocabulaire anglais ; par exemple, en évoquant le célèbre journal de Samuel Pepys, le traducteur parle de son diaire, un mot tombé en désuétude à telle enseigne qu’il ne figure pas au Petit Robert.

Enfin, un coup d’œil sur internet révèle que l’auteur, Peter Doimi de Lupis, a adopté en l’an 2000 à la suite de son père le patronyme de Frankopan, du nom d’une famille de l’aristocratie croate éteinte au XVIIe siècle, et qu’il fait un usage libéral de divers titre de comte et de prince dont la légitimité est sujette à caution. Vanitas vanitatis direz-vous, mais la Ligne Claire ne peut s’empêcher de penser qu’un peu de cette poudre aux yeux s’est répandue sur les accotements de ces Routes de la Soie.

Peter Frankopan, Les Routes de la Soie, Editions Nevicata 2017, 736 pages.

 

 

La tête de l’emploi?

Dans le civil, La Ligne Claire exerce des emplois temporaires, si bien qu’elle est régulièrement à l’écoute du marché du travail. Dernièrement elle a postulé en ligne auprès d’une entreprise d’outre-mer qui, d’entrée de jeu affiche sa politique en matière de diversité et d’inclusion.

Loin de s’en tenir à cette déclaration de principe, cette entreprise demande à ses candidats de compléter le questionnaire suivant, certes de manière volontaire mais néanmoins recommandée, en vue de fournir l’employeur en données touchant à la diversité.

Driving Miss Daisy

Commençons par la civilité, où le candidat se voit offrir les choix suivants : Mr, Ms, Mrs, Miss, Mx et I choose not to self identify gender. La Ligne Claire est ravie d’y voir figurer Miss, une salutation que d’aucuns tiennent pour surannée et réservée à Florence Nightingale, ou Mary Poppins. Aux lecteurs peu coutumiers des mœurs anglaises, rappelons que Ms est désormais utilisé pour une femme, sans référence à son statut de jeune fille (Miss) ou de femme mariée (Mrs) ; ainsi The Economist parlera de Ms Merkel, bien qu’elle soit mariée tandis que ces jours-ci la Cour d’Angleterre fait part du mariage du prince Henry avec Ms Meghan Markle. Quant à la civilité Mx, dont La Ligne Claire découvre tardivement l’existence, elle se veut neutre quant au genre ; enfin, ceux qui ne se souhaitent pas faire connaître leur genre pourront faire recours à la vilaine phrase I choose not to self identify.

Quel genre ?

On passe ensuite à la seconde question, à nouveau traitant du genre (masculin ou féminin) et qui sur la carte d’identité de La Ligne Claire apparaît sous la rubrique sexe, une donnée biologique.

Parcours d’orientation

Vient ensuite l’orientation sexuelle où quatre choix sont proposés dans l’ordre alphabétique en anglais : bisexuel, homosexuel masculin, hétérosexuel et lesbienne. Remarquons que rien n’empêche le candidat de panacher les réponses quant à la civilité, le sexe et l’orientation sexuelle, aucune cohérence n’étant exigée.

Reddite Caesari

En quatrième lieu vient le choix de la religion, dont la Ligne Claire peine à voir la pertinence dans le cadre d’un formulaire d’embauche ; si les noms nous sont familiers, à nouveau par ordre alphabétique : bouddhiste, chrétienne, hindoue, juive et musulmane, on peut s’interroger quant aux absents, confucéens ou shintoistes par exemple, qui devront trouver refuge dans la catégorie autres.

Le genre humain

Suivent les questions touchant l’appartenance ethnique : blanc, asiatique ou asiatique britannique, chinois ou chinois anglais, africain ou africain anglais, etc. Certes il s’agit d’une déclaration volontaire dans le chef du candidat, qui l’oblige néanmoins de s’insérer au sein d’une catégorie pré-définie. La Ligne Claire est d’avis que le genre humain (au sens où le chante l’Internationale) est un, non susceptible d’être divisé en sous-catégories, nécessairement arbitraires. A cet égard rappelons que lors de la promulgation des lois raciales de Nuremberg et de leurs décrets d’application en 1935, les Nazis s’étaient heurté à cette difficulté ; la classification entre Juifs et Aryens s’était avérée plus complexe qu’anticipée et avait dû faire recours à une catégorie intermédiaire, les métissés (Mischlingen), eux-mêmes divisés en un premier et un second degré. Dans tous les cas, face à l’impossibilité de départager la population sur base de critères biologiques objectifs, le législateur nazi dut s’appuyer sur l’appartenance religieuse pour déterminer qui était juif et qui ne l‘était pas. (Quelques années plus tôt, Karl Lueger, maire de Vienne de 1897 à 1910, connu pour son antisémitisme, avait tranché la question en déclarant « C’est moi qui décide qui est juif »).

Tempus fugit

Revenons au questionnaire de cette entreprise, qui demande en dernier lieu au candidat de s’insérer dans une classe d’âge, par tranche de cinq ans. Si cette dernière information a le mérite de présenter un caractère objectif, il en est une autre qui frappe La Ligne Claire par son absence, à savoir l’état civil. L’état civil, tenus de nos jours par l’autorité publique, regroupe les éléments objectifs qui permettent l’identification d’une personne ; en sont exclus ceux qui s’appuient sur des sentiments (je me sens français alors que je suis belge) ou de type déclaratif (je déclare être le fils de B, alors que mon père est A).

Alors, que retenir de cette candidature en ligne ?

En premier lieu, la confusion autour du mot genre. Autrefois réservé aux grammairiens (en français, le moineau appartient au genre masculin et la mésange au féminin, quel que soit le sexe de l’oiseau), dans ce questionnaire, ce terme apparaît à trois reprises sous les rubriques civilité, genre (au sens de sexe biologique) et d’identité sexuelle (la signification moderne du mot genre), où se mélangent donc les conventions sociales, la réalité biologique et des choix qui relèvent de la vie privée.

En deuxième lieu, ce questionnaire se veut déclaratif et s’appuie sur des éléments susceptibles d’évoluer, comme l’appartenance religieuse ou les préférences sexuelles, dont La Ligne Claire estime qu’ils n’ont pas leur place dans le cadre d’une évaluation d’embauche.

Dura lex

Enfin, renseignement pris, en Suisse, de telles questions sont très clairement contraires à la loi.