Blake et Mortimer

Le Dernier Pharaon

Ouvrage hors-série basé sur les aventures de Blake et Mortimer, le Dernier Pharaon nous plonge dans un univers d’apocalypse où tout est renversé.

Cet ouvrage à huit mains puise aux sources de l’œuvre de Jacobs, le Mystère de la Grande Pyramide en particulier mais aussi Le Piège Diabolique, mais n’en reprend pas les codes. On notera en particulier que le dessinateur, François Schuiten, conserve son style à lui qu’on a pu découvrir dans les Cités Obscures et qu’il ne s’est pas senti tenu de se conformer au style graphique propre à la ligne claire.

Dans Le Dernier Pharaon on retrouve un Mortimer vieilli errant dans la ville de Bruxelles, devenue une sorte de Tchernobyl à la suite d’un mystérieux accident qui a libéré une énergie inconnue contenue dans une pyramide inversée, tapie sous l’imposant palais de justice. Blake quant à lui, se tient en retrait dans cette histoire.

A l’instar de la pyramide, les rôles habituels sont inversés puisque, plutôt que l’empereur Basam-Dandu, ce sont les « bons », en l’occurrence l’armée britannique, qui menacent de précipiter la fin du monde. La mer souterraine qui recouvre aussi une partie de la ville basse tire sa puissance évocatrice du déluge biblique (Gn, VII) d’autant qu’elle abrite des monstres marins, ici un basilosaurus, là la baleine qui engloutit Jonas. Guidé par la lanterne du Professeur Mortimer, le lecteur s’engage à sa suite dans un univers inconnu et menaçant, où, comme dans le film Délivrance, le maniement de l’arc et de flèches est devenu essentiel à la survie.

Ouvrage ténébreux, où l’atmosphère l’emporte sur la structure du récit, Le Dernier Pharaon fait appel certes à l’univers de Jacobs mais s’affranchit avec succès de ses codes, somme toute assez raides.

 

Schuiten, Van Doormael, Gunzig, Durieux, Le Dernier Pharaon, Editions Blake et Mortimer

Niklas Natt och Dag: 1793

Niklas Natt och Tag : 1793

« On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. » (Ga, V, 19-21). A ces versets tirés de l’épître de saint Paul aux Galates, pour tous ceux qui trouveraient ces vices un peu fades, Niklas Natt och Tag, auteur de 1793, ajoute les sévices, la cupidité, le viol, le meurtre, le mensonge et la trahison.

Le livre s’ouvre sur le récit d’un cadavre mutilé retiré d’un étang vaseux où se déversent tous les excréments de Stockholm au XVIIIe siècle ; au fond le lecteur ne quittera jamais cet endroit immonde.

Déjà deux cent mille exemplaires vendus en Suède, proclame le revers de la quatrième de couverture de ce livre qui se situe aux confins du roman historique et du polar. De l’avis de La Ligne Claire, le roman historique est un succès quant à la précision de la narration et, pour sa version française, quant à la qualité de la traduction. Le polar en revanche laisse La Ligne Claire sur sa faim ; les fils que tisse l’auteur et qu’il tache de nouer dans les derniers chapitres se révèlent trop tenus pour constituer une trame solide ; aussi Natt och Tag n’a-t-il d’autre recours que d’avouer au lecteur le ressort de son livre, faute d’avoir pu l’y mener.

Pourtant, dans ce premier roman surgissent trois thèmes prometteurs dont on souhaite qu’ils soient abordés à l’avenir par l’auteur.

Tout d’abord apparaît le mythe du monstre, qui renvoie à Barbe-Bleue et à Frankenstein. Ici, le monstre est sensé être nourri par la Révolution française, tant par ses idéaux que par la Terreur, d’où le titre du livre, 1793, l’année où sont exécutés Louis XVI et Marie-Antoinette. En réalité le déclic n’opère pas et 1793 fait long feu à telle enseigne que la traduction anglaise du titre s’en dispense et s’intitule « The Wolf and the Watchman » qui annonce de manière figurative le caractère des acteurs de cette enquête.

Sous couvert d’un polar, le deuxième thème est celui de la vérité. La vérité matérielle d’abord, celle que les héros enquêteurs sont chargés de dévoiler dans leur recherche de l’auteur d’un meurtre, mais aussi, chemin faisant, une vérité plus grave qui révèle au lecteur que chacun des personnages est une autre personne que celle qu’il croyait être.

Le dernier thème enfin est celui de la transmission, cher à La Ligne Claire ; Kristofer Blix, personnage secondaire, épouse une femme enceinte avant de mourir afin de racheter son propre crime et de transmettre un nom légitime à l’enfant à naître, que le lecteur ne connaîtra pas mais qui aura vocation à être le Messie qui délivrera tous les personnages de leurs démons ; Blix est à cette femme ce que Joseph est à Marie. Par ailleurs, dans ce roman, une chevalière joue un rôle clé qui permet aux enquêteurs de résoudre l’énigme. Si en français ce mot a une consonance purement héraldique, en suédois, sigillring, évoque le sceau au sens des sept sceaux de l’Apocalypse qui sont la marque d’une révélation, la traduction du mot grec apocalypse. La chevalière, souvent transmise de père en fils, fournit également le biais par lequel l’auteur, issu d’une des plus anciennes lignées de la noblesse suédoise, s’inscrit à sa façon en son sein.

Ouvrage captivant par moments, mais dont la lecture peut s’avérer éprouvante, l’auteur vous plonge dans un monde glauque où pas même les pasteurs de l’église luthérienne suédoise ne témoignent du salut de Dieu.

Niklas Natt och Tag, 1793, traduction de Rémi Cassaigne, éditions Sonatine, 442 pages.

L'empreinte

L’Empreinte

Dès la première ligne on songe à De Sang Froid et effectivement le prologue de l’Empreinte s’ouvre sur une citation du livre de Capote, créateur d’un nouveau genre littéraire baptisé en anglais non-fiction novel.

Alors étudiante en droit, Alexandria Marzano-Lesnevich effectue un stage en 2003 auprès d’un cabinet d’avocats pénalistes à la Nouvelle-Orléans ; dans ce cadre elle tombe sur le dossier de Ricky Langley, un pédophile coupable du meurtre du petit Jeremy Guillory, et condamné à mort en première instance. Si la jeune femme étudie le droit, c’est qu’elle a la ferme conviction que le rôle de la justice est d’établir les faits et, une fois les faits établis, de prononcer un verdict simple et clair : « Coupable ou non non-coupable, Votre Honneur ». Cette conviction se heurtera puis s’écroulera face à la complexité de la personne humaine, celle du meurtrier, celle de l’auteur et celle de tous ceux à l’âme estropiée qui liront ce livre.

Deux récits croisent leurs fils dans ce roman d’investigation, celui de la vie de Langley et celui de la vie de Marzano-Lesnevich. Langley naît dans des circonstances bouleversantes au sein d’une famille pauvre de Louisiane sur laquelle s’est abattue toute la misère du monde, l’alcool, les abus, la violence, la précarité, la prison et enfin la mort ; une vie sans espoir, sans même l’espoir de l’espoir. Marzano-Lesnevich quant à elle grandit dans une famille bourgeoise dont l’apparence lisse peine à marquer un terrible secret.

Au-delà du meurtrier, Marzano-Lesnevich va découvrir dans la vie de Langley des fils qui croisent la sienne : un enfant mort en bas âge, les abus sexuels qui se répètent, ces sombres secrets que les enfants ne connaissent pas mais qu’ils sentent néanmoins dans cette prison du silence.

Le titre anglais, The Fact of a Body, confère à ce livre un poids, une gravité, un enracinement dans la glaise de la chair humaine, qui perdent une part de leur intensité dans la traduction française, L’Empreinte. Car si Langley est coupable, il a du reste avoué le crime, il n’en demeure pas moins une personne qui n’est pas réductible au seul auteur des faits.

Marzano-Lesnevich aborde dans ces cas particuliers, celui de Langley et le sien, des thèmes graves et universels, Eros et Thanatos, la frontière trouble de la santé mentale, l’appartenance au sein d’une famille et la nécessaire quête d’une généalogie, ces blessures de famille dont on hérite avec le nom et enfin la possibilité du pardon. Rien n’est simple dans les familles et rien n’est plus difficile que de dévoiler, pas même de dénoncer, quelque crime, car il se trouvera toujours une personne que cela pourrait heurter.

Marzano-Lesnevich a mis un terme à sa carrière d’avocate et enseigne aujourd’hui l’écriture. La justice, estime-t-elle, se voit contrainte de choisir une histoire parmi toutes les histoires possible puis, ce choix effectué, de lui apporter toute la force de la sanction de la loi. Seule la littérature permet à l’auteur d’échapper à cette vérité contrainte et de croiser les destins des protagonistes selon un ordonnancement qui ne tient pas de la chronologie mais de la quête de sens.

Rédigé d’une plume délicate, à la fois froide et touchante, L’Empreinte se révèle un livre grave et émouvant. A la fin l’auteur se rend sur la tombe de son grand-père abuseur, le lieu, le seul, où le corps du titre rejoint la glaise, car, pour accepter le passé, il faut d’abord s’y confronter, puis le transformer en souvenir en vue d’accéder à l’espérance. C’est tout le sens de ce livre remarquable.

 

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte, traduit de l’anglais (américain), Editions Sonatine

 

 

La folle enquête de Stieg Larsson

La vérité sur l’affaire Olof Palme

Les moins de vingt ans, pas plus que les moins de quarante ne se souviendront de l’assassinat en pleine rue d’Olof Palme, premier ministre de Suède, le 28 février 1986 alors qu’il rentrait du cinéma en compagnie de sa femme.

Grande figure de la sociale démocratie, Palme était à la pointe de nombreux combats au rang desquels figurait la guerre du Vietnam et l’apartheid en vigueur en Afrique du Sud, ce qui lui avait valu non seulement de rompre à deux reprises les relations diplomatiques avec les Etats-Unis, mais de nombreux ennemis de par le monde.

Trente-trois ans plus tard, ce meurtre n’est toujours pas élucidé. Dès le lendemain des faits, Stieg Larsson, un journaliste qui deviendrait plus tard mondialement connu avec sa trilogie Milenium, se lance dans la quête de l’identification tant du ou des auteurs que de leur mobile. Décédé en 2004, Larsson aura levé plusieurs lièvres et laissera une abondante documentation, fruit de ses recherches.

Quelques années plus tard, ce sera au tour de Jan Stocklassa, un ancien diplomate, d’entrer en scène, d’examiner les archives laissées par Larsson, de rencontrer bon nombre des protagonistes, de mener sa propre enquête et de proposer ses popres conclusions dans ce livre paru en 2018, La Folle Enquête de Stieg Larsson.

Ce livre passionant s’inscrit dans le cadre d’un genre original que l’auteur lui-même appelle le roman documentaire et qui n’est pas sans évoquer les ouvrages de Ben Macintyre dans la mesure où l’un et l’autre traitent une histoire vraie sur un mode romanesque. Toutefois, les différences sautent aussi aux yeux. Là où Macintyre s’efforce de créer une tension qui amène le lecteur à se demander si oui ou non les bons l’emporteront, Stocklassa écrit à la première personne et s’embarque dans une affaire qui n’a toujours pas trouvé sa résolution. Aussi, son livre est-il naturellement divisé en deux parties, Stieg et Dans les Pas de Stieg. Car le but de Stocklassa n’est pas de rédiger un roman mais d’établir des faits, puis d’en proposer une explication dans le but de faire éclater la vérité. C’est pourquoi il va s’evertuer à remonter les différentes pistes possibles, le tueur solitaire, les Kurdes du PKK, les services secrets sud-africains, les intérêts économiques liés au trafic d’armes, l’extrême droite suédoise, voire même le KGB jusqu’à se forger sa propre opinion qu’il livre au lecteur non sans avoir fait part des éléments contenus dans son livre aux autorités judiciaires.

La vérité vous rendra libres, dit l’Evangéliste. Stocklassa, quant à lui, espère que d’ici un an ou deux on saura qui a tué Palme et que la Suède sera libérée de l’angoisse qui l’habite depuis 1986.

 

Jan Stocklassa, La folle Enquête de Stieg Larsson, Flamarion, 440 pages

Les Nouvelles Routes de la Soie

Les Nouvelles Routes de la Soie

Avec les Nouvelles Routes de la Soie, Peter Frankopan revient sur sa thèse centrale, le retour du poids de l’Asie au détriment de l’Europe et de manière plus générale de l’hémisphère occidental. En somme estime-t-il, les cinq siècles de domination européenne sur le monde n’auront été qu’une parenthèse qui se referme avec les deux guerres mondiales et la décolonisation de sorte que le centre de gravité de l’économie mondiale retrouve son équilibre historique, situé en Asie centrale. Adepte de l’histoire longue, ennemi d’une vision euro-centrique du monde et de son histoire, Frankopan s’intéresse en particulier à l’initiative stratégique chinoise Route et Ceinture, mieux connue en anglais sous le nom de One Belt, one Road Initiative. Si cette dénomination peut prêter à confusion dès lors que la Ceinture désigne le faisceau de routes et de voies ferrées reliant l’Asie à l’Europe et que la Route désigne les voies maritimes et les infrastructures portuaires qui ceignent l’Eurasie, son importance stratégique s’impose.

Cette initiative, portée par le président chinois Xi Jinping dès 2013 a pour objectifs de relier la Chine plus étroitement au reste du monde, de limiter sa dépendance aux approvisionnements qui empruntent le canal de Suez et le détroit de Malacca et surtout de s’assurer l’accès aux ressources naturelles les plus variées, l’eau des hauts plateaux, le blé des steppes, les minerais et les terres rares, et les hydrocarbures de la mer Caspienne.

Auteur érudit, Frankopan saisit bien ces enjeux majeurs et en maîtrise toutes les données, au risque parfois d’assommer son lecteur de chiffres et de statistiques. On regrettera que la seule carte publiée dans l’édition française couvre la moitié du monde mais ne fournisse que peu d’aide au lecteur puisque ni les Routes ni la Ceinture n’y sont portées.

On se souviendra que Frankopan, professeur d’histoire à l’université d’Oxford, avait fait des Routes de la Soie une nouvelle clé de lecture de l’histoire du monde. Avec les Nouvelles Routes de la Soie l’auteur franchit un pas audacieux dans la mesure où il se départit de son métier d’historien et ne traite plus du passé mais de l’actualité géo-politique et même de l’avenir, comme l’indique le titre du dernier chapitre.

Ce pas est sans doute le pas de trop. Trop concentré sur l’actualité, le livre manque souvent de recul ; par exemple il évoque à plusieurs reprises la hausse du prix du pétrole alors que le cours du Brent, aujourd’hui à environ USD62 le baril se situe en baisse de près de 30% par rapport au pic de USD85 atteint en octobre 2018 ; les commentaires au sujet du Bitcoin qui a perdu 80% de sa valeur au cours de l’année 2018 paraissent plus déphasés encore. De plus, if the facts don’t fit the theory, change the facts blaguait Einstein, et observons que l’auteur quitte à ses périls la réalité des faits pour s’aventurer sur le terrain des prévisions et même de simples suppositions (« que serait par exemple le marché immobilier à Londres sans les Russes et les Chinois ? »).

Un mot enfin au sujet de la traduction qui, de l’avis de La Ligne Claire, demeure lourde; à titre d’exemple une US investment firm devient une firme d’investissement états-unienne, plus difficile à digérer.

En définitive, si le sujet des Nouvelles Routes de la Soie et celui de One Belt, One Road ont toute leur importance, l’auteur qui se veut à la fois un historien adepte du long cours des choses et un journaliste en prise avec l’actualité immédiate laisse au lecteur un petit ouvrage dont ne sait s’il relève du lard ou du cochon.

 

Peter Frankopan, Les Nouvelles Routes de la Soie, Editions Nevicata, 223 pages.

Le Fils de Saül

Holocaust Memorial Day: le Fils de Saul

La commémoration annuelle de l’holocauste fournit l’occasion de revenir sur le film Le Fils de Saul paru il y aura bientôt quatre ans. Grand Prix au Festival de Cannes 2015, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016, le film a fait l’objet de nombreuses critiques très élogieuses notamment quant au cadrage original où le spectateur voit ce que voit le protagoniste Saul Ausländer, les dialogues le plus souvent chuchotés et les bruitages incessants, les portes qui claquent, les coups de feu, les ordres des Kapos et des SS qui fusent.

L’histoire est simple. Prisonnier à Auschwitz, Saul Ausländer est affecté à un Sonderkommando, ces équipes de prisonniers, juifs pour la plupart, chargés de conduire les convois vers les chambres à gaz, de les débarrasser de leurs vêtements et enfin de transporter les corps vers les fours crématoires. Un jour, un garçon survit à la chambre à gaz ; il est alors examiné par un médecin SS, perplexe, qui ensuite l‘achèvera. Ausländer reconnaît ou croit reconnaître son fils sans que le spectateur ne sache exactement s’il s’agit d’un fils véritable, peut-être illégitime, ou d’un fils figuratif. Toujours est-il qu’Ausländer se met en tête de lui conférer une sépulture religieuse plutôt que de l’envoyer aux fours ; il se met donc en quête d’un rabbin qui puisse réciter le kaddish, la prière funéraire, dont on retrouvera une version en langue française en bas de cet article.

Dieu peut-il encore exister après Auschwitz ? Elie Wiesel et Primo Levi, qui en reviennent, répondent : « Non, il est mort là-bas ». Plus tard, le philosophe allemand Hans Jonas, dans son essai Le Concept de Dieu après Auschwitz, estimera que Dieu s’est délesté de sa toute-puissance dès la création du monde, dont la responsabilité est désormais confiée à l’homme ; si Auschwitz a pu exister, c’est que Dieu ne pouvait pas faire autrement.

Ni László Nemes, le réalisateur, ni Ausländer ne raisonnent en termes philosophiques mais le fait même de se soucier d’une sépulture est en soi un témoignage d’humanité car seul l’homme non seulement enterre son semblable (sauf à Auschwitz bien sûr) mais élabore des rites pour le faire. Ce qui heurte dans le film, c’est que dans ce monde où règne la mort, Ausländer va s’efforcer de sauver un mort, pour qu’il accède à une autre vie, plutôt que de venir en aide à une personne vivante. Si la présence du rabbin est requise, ce n’est pas seulement pour faire appel à un expert qui sache réciter la prière comme un acteur qui déclamerait ses reprises mais parce que le rabbin joue le rôle de médiateur entre Dieu et les hommes. Habituellement il revient aux fils de faire dire le kaddish sur la tombe des pères mais ici, comme beaucoup d’autres choses à Auschwitz, les rôles sont inversés. Le contraste entre le contenu de cette belle prière où tout n’est que bénédiction et la mort qui partout et sans cesse rôde à Auschwitz ne saurait être plus total. Pourtant c’est bien celle-là qu’Ausländer veut qu’on prononce afin que la paix qui règne dans les sphères célestes repose aussi sur son fils et dans tout Israël.

Ausländer ne trouvera pas de rabbin. A la faveur d’une révolte des Sonderkommandos, il s’évadera du camp, portant le corps de son fils sur son dos ; à nouveau les rôles d’Enée et d’Anchise sont inversés. Face à l’impossibilité d’enterrer son fils alors que les SS se sont lancés à sa poursuite, il confie le corps, comme jadis Moïse nourrisson, aux flots d’une rivière.

Pendant ce temps-là, dans la vraie vie, Etty Hillesum, qui tient son journal dans le camp de transit de Westerbork, ne se fait aucune illusion quant au sort qui l’attend elle et les siens. Alors qu’elle a la possibilité en qualité de membre du Judenrat d’Amsterdam, d’entrer et de sortir du camp, elle choisit d’y rester. Elle couche alors ces mots sur le papier : « c’est à l’homme que revient la défense de la demeure qui abrite Dieu en lui ». C’est tout le sens du geste d’Ausländer.

 

Que ton Grand Nom soit glorifié et sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté,
et puisse-t-il établir son règne, faire fleurir son salut, et hâter le temps de ton Messie,
de votre vivant et de vos jours et des jours de toute la maison d’Israël,
dès que possible et dites: amen!
Puisse son Grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps des mondes,
béni et loué et glorifié et exalté,
et élevé et vénéré et élevé et loué soit le Nom du Saint, béni soit-il,
au-dessus de toutes les bénédictions et cantiques et louanges et consolations
proclamés dans le monde, et dites: amen!
Qu’une grande paix venant du Ciel, ainsi qu’une bonne vie, et la satiété, et le salut, et le réconfort et la sauvegarde, et la rédemption et le pardon et l’expiation, et le soulagement et la délivrance nous soient accordées à nous et à tout Israël, et dites: amen!
Que celui qui fait régner la paix dans les sphères célestes l’étende, dans sa miséricorde, parmi nous et dans tout Israël, et dites: amen!

 

 

 

La Vallée des Immortels

 La Malédiction de Blake et Mortimer

Les années paires comme 2018, Blake et Mortimer sont condamnés à faire leur réapparition au sein d’un nouvel album, La Vallée des Immortels, que saint Nicolas est venu déposer il y a un mois dans la botte de La Ligne Claire posée devant la cheminée.

Depuis que la série a été reprise en 1987, en général par une équipe composée d’un scénariste et d’un dessinateur (mais ici de deux dessinateurs), les auteurs ont été confrontés ou plutôt se sont volontairement soumis à de multiples exigences : reproduire le style de la ligne claire en vogue parmi l’école d’Hergé, conserver les codes de la série tels que les avait définis E.P. Jacobs, insérer une histoire dans une fourchette de temps allant grosso modo de la fin des années quarante au début des années soixante et surtout rédiger un scénario qui soit à la fois original et vraisemblable. En outre, au vu du succès qu’a connu cette reprise, les auteurs font l’objet d’une pression commerciale de la part de l’éditeur mais aussi d’exigences de la part de lecteurs complices qui demandent du neuf, à la condition expresse qu’il soit rigoureusement conforme à l’ancien.

Vingt-cinquième album de la série, la Vallée des Immortels (à l’image de nos deux héros, toujours en vie septante-deux ans après leur première parution) distribue les rôles de façon immuable, telle une tragédie grecque. Au Capitaine Blake (qui jamais ne monte en grade) revient la défense de Hong Kong face aux communistes de Mao tandis que Mortimer se passionne pour une mystérieuse antiquité chinoise. Le méchant de circonstance, Xi-ni, un seigneur de la guerre, se met à la recherche d’un manuscrit secret tandis que le Colonel Olrik, l’éternel méchant, immortel lui aussi, ne rêve que d’assouvir sa vengeance pour l’échec subi à Lhassa dans le Secret de l’Espadon, dont cet album constitue une suite.

Outre le clin d’œil à Tintin et le Lotus Bleu que constitue la couverture qui dépeint Mortimer en rickshaw, le scénariste Yves Sente reprend le mécanisme qui anime Le Secret de la Licorne, à savoir la nécessité de réunir plusieurs documents ou objets en vue de pouvoir résoudre une énigme. Comme chez Hergé, deux histoires vont s’imbriquer, celle lointaine qui retrace l’origine de ces documents, et celle, actuelle, qui fait le récit de leur quête. Alors que l’histoire entremêle la guerre civile bien réelle que se livrent nationalistes et communistes chinois et celle, fictive, que les héros livrent à Xi-ni, la multiplication des personnages et les nombreux renvois à l’histoire chinoise ancienne rendent le récit quelque peu touffu et pourront dérouter le lecteur. Dessiné à quatre mains, cet album se distingue par ses planches richement travaillées et des coloris chatoyants qui conviennent bien à l’environnement tropical dans lequel se déroule l’intrigue.

Nos héros parviendront-ils à réunir les anciens documents ? Pourront-ils sauver la colonie britannique face à la double menace des communistes et d’Olrik œuvrant pour Xi-ni ? La Ligne Claire l’ignore et devra patienter que paraisse le 26e épisode qu’elle achètera de bonne grâce. D’ici là elle aura lu avec plaisir un album de facture volontairement classique, au scénario un peu dense certes mais conforme aux attentes de son public.

 

Yves Sente, Peter van Dongen, Teun Berserik, La Vallée des Immortels – Tome 1er, Editions Blake et Mortimer/Studio Jacobs, 2018.

The Spy and the Traitor

Agent double

Au fond, recruter un agent du camp adverse tient de la séduction amoureuse; approchez votre partenaire trop vite et il s’effarouchera, faites-le trainer et il risque de manquer les signes que vous tentez de lui adresser.

Ben McIntyre, auteur spécialiste des affaires d’espionnage, relate l’histoire véritable de la manière dont les services de renseignements britanniques, connus sous le sigle de MI6, ont retourné, c’est-à-dire recruté Oleg Gordievski, un colonel du KGB qui deviendra donc un agent double.

Macintyre s’était déjà distingué en faisant le récit de l’opération Mincemeat qui s’était déroulée en Espagne pendant la dernière guerre. Il s’agissait alors pour les Anglais de faire semblant d’avoir perdu de fausses informations mais de s’agiter suffisamment pour faire croire aux Allemands qu’elles étaient vraies.

On retrouve dans The Spy and the Traitor tous les éléments qui marquent désormais le style de Macintyre : une recherche minutieuse des faits, appuyée si possible sur des entretiens avec les protagonistes, une évaluation équilibrée, l’absence de spéculation et une rédaction sobre et factuelle. On butte aussi cependant sur les limites du genre, à savoir la nécessité d’une histoire vraie mais suffisamment intrigante pour qu’elle puisse se prêter à une rédaction selon les canons anglais du roman d’espionnage.

L’histoire se déroule dans les années 70 et 80, au temps de la guerre froide. Gordievski, comme son frère et son père avant lui, appartient au KGB, une sorte d’aristocratie soviétique. Cependant, la révélation des crimes de Staline et plus proche de lui l’érection du mur de Berlin et la répression du Printemps de Prague fairont naître en lui un dégoût du système communiste et le conduiront à franchir le pas. Un des intérêts de ce livre réside dans l’examen des motivations qui animent un transfuge: un esprit romantique, un snob intellectuel, un sentiment de frustration, voire de solitude, le sentiment d’être méconnu. Si au sortir de la guerre, certains – on songe à Kilby et Maclean – agissent par conviction idéologique, vers 1980, tout le monde à l’Ouest se rend compte que le système soviétique est pourri si bien que l’argent deviendra le mobile principal. En sens inverse, Gordievski agira quant à lui par conviction et franchira le dernier pas, toujours mystérieux, celui qui mène de la dissidence intérieure à la trahison.

Tout n’est que jeu de miroirs au cours duquel les acteurs érigent des cloisons entre leur vie publique et privée et entre leur fonction officielle, mettons secrétaire d’ambassade et leur véritable fonction, l’espionnage; alors que le retournement d’une cible ne peut s’opérer que dans la confiance, la méfiance règne en maître dans ce monde, y compris entre alliés. A la suite de John le Carré, Macintyre maîtrise parfaitement le langage de ce monde où des transfuges prennent garde de se faire filer, déposent des messages codés dans des cachettes, esquivent tant leur contrôleur que leur supérieur et parfois passent à l’Ouest, ou à l’Est.

Comme dans les romans d’espionnage, l’histoire de Gordievski s’achève par une pirouette que La Ligne Claire laisse à ses lecteurs le soin de découvrir.

The Spy and the Traitor fournira une bonne idée de cadeau de Noël à toutes les lectrices de La Ligne Claire dont les maris ont déjà suffisamment de cravates. Quant à La Ligne Claire, si elle a dégusté avec plaisir The Spy and the Traitor,elle avait dévoré Mincemeat.

 

Ben Macintyre, The Spy and the Traitor, Penguin, 366 pages.

Pierre Manent

La loi naturelle et les droits de l’homme

On célèbre ces jours-ci le 70anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 10 décembre 1948. Comme son nom l’indique, ce document a valeur déclarative et ne constitue pas en tant que tel un élément du droit positif, qui aurait valeur de contrainte. La Déclaration ne crée pas de droits en tant que tels mais reconnaît et proclame les droits objectifs, inaliénables et universels de la personne humaine, et si elle proclame les droits de l’homme, elle n’en fait pas les droits des individus.

Dans un petit ouvrage paru en début de cette année et qui rassemble six conférences tenues par l’auteur à l’Institut catholique de Paris,  Pierre Manent, ancien professeur de philosophie politique à l’EHESS, examine les rapports entre la loi naturelle et les droits de l’homme à l’occasion du septantième anniversaire de la Déclaration.

Mais d’abord, qu’est-ce que la loi naturelle ? On peut la définir comme l’ensemble des pratiques, que les hommes ne font pas puisqu’ils relèvent de leur nature justement, mais qui éclairent et orientent les lois qu’ils se donnent. Longtemps tenue comme une évidence universelle, l’existence de la loi naturelle, est aujourd’hui soit abolie par les Modernes, soit vidée de son sens, soit enfin tout simplement ignorée alors que, bien entendu, la loi naturelle a fourni le socle sur lequel on a pu ériger la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Pourtant, la loi naturelle joue une fonction indispensable au sein de la société, celle qui consiste à évaluer si une loi est bonne et juste ; en d’autres termes elle protège l’humanité contre l’arbitraire des hommes.

Or, à partir des années soixante, on a pu assister à une extension de droits individuels au nom d’une souveraineté illimitée de l’individu, qui ira de pair avec l’érosion de l’institution politique. Désormais, ce n’est plus la cité qui définit le citoyen, mais le citoyen qui souverainement détermine la cité à laquelle il estime avoir le droit d’appartenir.

En abolissant la loi naturelle, les Modernes ont ouvert la porte à des revendications en faveur de droits individuels innombrables et illimités ; tout désormais peut faire l’objet d’un droit au nom de droits de l’homme proclamés de manière indéterminée, c’est-à-dire sans référence à une loi naturelle. Nous vivons désormais dans un monde de droits sans loi, car la loi est réduite à être l’instrument qui ratifie le droit ; non seulement le droit est maintenant compris comme extérieur à la loi mais la loi en est devenu l’esclave, un notaire qui ratifie l’expression de désirs individuels auxquels le droit donne corps.

Un nouveau mot, le ressenti, est venu définir l’homme ; peu importe que ce que je ressens soit juste ou faux, bon ou mauvais, le fait même que je le ressente m’autorise à faire le droit. Les Modernes abolissent donc la loi naturelle au motif qu’elle constitue une entrave à la liberté et lui substituent ce que l’on pourrait appeler une loi d’autorisation, désentravée et désirante et qui vient s’opposer aux lois d’interdiction – tu ne tueras point – désormais caduques. La liberté Moderne consiste à lever des obstacles plutôt que, dans sa conception classique, à choisir entre le bien et le mal. Pierre Manent accorde une place toute particulière dans son essai au mariage pour tous, expression du désir d’une petite minorité, qui vient réduire à néant une institution, qui pré-date l’existence même de l’Etat, et dont la finalité est de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Dans l’institution du mariage, il n’y a pas de place pour les sentiments et les désirs, non pas qu’ils ne comptent pas, mais parce que l’Etat n’a pas à s’en mêler.

Et puis, vient le dernier obstacle à lever, celui de la mort. Faute de pouvoir pour le moment y remédier, on invoquera au nom de la liberté individuelle toutes les options alternatives, le suicide assisté, l’euthanasie, le trans-humanisme mais pas bien entendu la peine de mort, imposée par l’Etat, désormais dépouillé de toute moralité.

La proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est née pour une bonne part de leur négation au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, où les périls de l’Uebermensch, de l’homme qui se fait l’égal de Dieu, sont apparus de façon manifeste. « Sans Dieu, les droits de l’homme sont privés de sens » écrivait Joseph Ratzinger.

Septante ans plus tard, les droits de l’homme se sont détachés de Dieu pour se faire l’expression variée de désirs individuels que la loi vient sanctionner. Cette conception, invivable pour toute société, vient sonner le glas des démocraties telles que nous les connaissons depuis cent cinquante ans.

L’ouvrage de Manent peut se révéler d’une lecture ardue ; cependant les thèmes qu’il aborde sont d’une importance cruciale. Le lecteur intéressé en retrouvera une version plus légère dans l’émission Répliques d’Alain Finkelkraut du 5 mai dernier (https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/y-a-t-il-une-loi-naturelle).

 

Pierre Manent, La Loi naturelle et les droits de l’homme, Presses Universitaires de France 2018, 134 pages.

L'épopée sibérienne

L’épopée sibérienne

Epopée, du grec epos, récit ou paroles d’un chant, long poème d’envergure nationale narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un peuple. Le genre nous est connu depuis la plus haute antiquité et, dans la culture occidentale, est représenté par les archétypes que sont l’Iliade et l’Odyssée. Plus tard le Moyen Age en sera friand et le traduira dans les chansons de gestes, la Chanson de Roland ou encore le Cycle d’Arthur.

C’est dans cette lignée que s’inscrit l’ouvrage magistral d’Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un récit d’abord, celui de la conquête de la Sibérie, de l’Extrême Orient et du Grand Nord aujourd’hui russes, dans le but de le rendre présent c’est-à-dire de le transmettre aux lecteurs d’aujourd’hui et de vanter les hauts faits de tous ceux, trappeurs, aventuriers, explorateurs, forçats, ingénieurs, qui auront permis sa réalisation.

Eric Hoesli livre une somme monumentale de l’histoire de la Sibérie. Il a tout lu à ce propos et le livre avec passion à ses lecteurs. On a du mal à imaginer en scrutant une carte actuelle de la Russie que vers 1500, le grand-duc de Moscovie, bientôt proclamé tsar, régnait sur une région mal définie à l’ouest de l’Oural sans accès à la mer, ni la Baltique, ni la mer Noire et moins encore l’Océan Glacial Arctique. Ce livre fournit le récit de cette expansion par-dessus l’Oural en direction de contrées inconnues et peu peuplées en quête de richesses, la fourrure de la zibeline d’abord, celle de l’or et d’autres minerais ensuite, et enfin jusqu’à notre époque, celle du pétrole et du gaz.

L’intérêt tout autant que le charme de cette épopée qu’on lira avec entrain réside dans la manière dont Hoesli tisse des histoires individuelles au sein de la politique d’expansion de la Russie. En 1806, voici Nicolas Rezanov qui hisse les voiles, quitte l’Alaska, alors russe, et force la baie de San Francisco, possession du Roi d’Espagne. A peine débarqué, il aperçoit Conception de Argüello, dite Conchita, la jolie fille du gouverneur. Aussitôt sa passion s’enflamme, il s’octroie un titre de comte en vue d’impressionner le gouverneur, lui demande la main de la belle, qui la lui accorde, dans le but de sceller non seulement son propre destin mais celui de leurs deux pays face à la puissante menace anglaise. Ni l’une ni l’autre alliance en définitive ne se feront et Conchita, marrie, entrera au couvent sous le nom de Sœur Maria Dominga.

Et que dire des décembristes, ces conjurés, souvent issus de la meilleure aristocratie, qui, revenus de leurs campagnes contre Napoléon, avaient goûté aux libertés en vigueur en Occident et rêvaient de faire de leur Etat absolutiste une monarchie constitutionnelle ? Ceux qui ne furent pas fusillés furent condamnés au bagne sibérien dans des conditions atroces. Le Prince Serge Volkonski est de ceux-là, bientôt rejoint par sa femme Marie et les épouses d’autres conjurés, qui dans un geste d’abnégation qui émut l’Europe entière, renoncèrent aux titres, aux honneurs et à la fortune tant par idéal que par fidélité.

Ouvrage magistral, richement illustré de photographies et de cartes, il s’appuie sur un terreau de références extrêmement dense et qui lui confère tout son sérieux. Judicieusement structuré autour de sept grands thèmes qui auront marqué l’expansion russe en Sibérie, la recherche d’un accès au Pacifique ou la construction du transsibérien par exemple, ceux-ci se marient assez bien avec une chronologie accessible au lecteur occidental. Et, si le livre est fouillé, il n’est pas ardu (bien qu’avec ses 823 pages il exige qu’on lui consacre le temps qu’il mérite) car le style de Hoesli fait ici son œuvre. Hoesli raconte une histoire, puis une deuxième puis une autre encore qui emportent le lecteur vers ces territoires mystérieux à la fois enchanteurs et effrayants.

Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord, Editions des Syrtes, Paulsen, 823 pages.