Bob Dylan

Bob Dylan – All along the Watchtower

All along the Watchtower compte parmi les plus célèbres titres de Bob Dylan, repris par de nombreux interprètes, Jimi Hendrix bien sûr mais aussi Brian Ferry, U2, Neil Young et bien d’autres encore.

Plus tard dans sa vie Dylan, qui est juif, se convertira au christianisme et inaugurera avec l’album Slow Train Coming paru en 1979 une période musicale qui se revendique d’inspiration chrétienne.

En 1967, lorsque paraît l’album John Wesley Harding sur lequel figure ce titre, on est encore loin de cette profession de foi affichée. Pourtant on y trouve une spiritualité exprimée en un langage poétique, de l’avis de La Ligne Claire la marque de Dylan, présente dès Blowing in the Wind, la chanson où le souffle de l’Esprit répond aux angoisses du monde. On pourra aussi écouter la chanson à la lumière des événements qui frappent le monde actuellement.

All along the Watchtower [1] puise son inspiration dans le livre d’Isaïe, chapitre 21, versets 5 à 9 [2]. Isaïe vit dans le royaume de Juda au VIIIe siècle avant notre ère et traite dans son livre des thèmes du péché, du malheur qui en découle, à savoir la destruction du royaume d’Israël par les Assyriens, mais aussi de la rédemption qui sera l’œuvre d’un personnage mystérieux appelé le Messie (l’Oint ou Christos en grec).

Dans la chanson de Dylan il est question de deux personnages énigmatiques, le joker et le voleur. Le joker qui parle en premier se désole de l’état du monde où, alors comme aujourd’hui, ce sont les puissants qui mènent le bal, symbolisés ici par les hommes d’affaires qui boivent indûment son vin (businessmen they drink my wine).

Le voleur quant à lui tient la réplique. Le voleur évoque le personnage connu comme le bon larron qui paraît au chapitre 23 de l’évangile selon saint Luc. On ne connaît rien de lui, ni de sa vie ni des crimes et n’est réputé bon que parce qu’il demande miséricorde :

  • Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans ton Royaume
  • Et il lui dit : en vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi en Paradis.

Dans la chanson de Dylan c’est le voleur qui console le joker plutôt que l’inverse. Dylan suggère que le dialogue qui s’opère entre eux se tient tantôt avant leur mort et tantôt après. Alors qu’ils sont cloués à leur croix [3] respectives, approche l’heure de leur mort (the hour is getting late) qui est aussi l’heure de vérité (let us not talk falsely now) où tous les masques tombent et où la confusion (there’s too much confusion) mentionnée à la première strophe disparaît. Par ailleurs le voleur rappelle au joker que la mort qu’ils semblent avoir traversée (but you and I have been through that) ne constitue pas le terme de leur destin (and this is not our fate).

Pendant ce temps-là des princes montent la garde à la tour qui confère son nom à la chanson ; ils voient s’approcher deux cavaliers dont la mission est d’annoncer la chute de Babylone et de toutes les images de ses dieux (verset 9).

Isaïe écrit avant l’exil et la conquête de Babylone par les Perses. Il s’agit donc ici d’une Babylone mythique souvent associée à la dépravation des mœurs et dont la chute est précipitée par la survenance de ce qu’on pourrait appeler l’heure de vérité chez Dylan. En 1967, Dylan se relève d’un accident de moto; des chansons graves comme A hard Rain’s a gonna fall et Desolation Row sont alors encore toutes récentes; là où Isaïe se lamente sur les devastations menées par les Assyriens, Dylan craint la guère nucléaire.

Le vrai est une affaire trop sérieuse que pour être confiée aux seuls procureurs et journalistes, dont le métier consiste à établir l’exact. Seuls le religieux et le poétique sont en mesure de dire le vrai, les langages employés tant par Isaïe que par Dylan, chacun dans son genre [4].

 

[1]”There must be some kind of way out of here,”
Said the joker to the thief
“There’s too much confusion
I can’t get no relief.
Businessmen, they drink my wine
Plowmen dig my earth
None of them along the line
Know what any of it is worth.”

“No reason to get excited,”
The thief, he kindly spoke.
“There are many here among us
Who feel that life is but a joke.
But you and I, we’ve been through that
And this is not our fate
So let us not talk falsely now
The hour’s getting late.”

All along the watchtower
Princes kept the view
While all the women came and went
Barefoot servants too
Outside in the cold distance
A wild cat did growl
Two riders were approaching
And the wind began to howl.

 

[2] 05. On dressait la table, on déroulait les tapis, on mangeait, on buvait. Soudain : Debout, les princes ; préparez vos boucliers ! 06 Car ainsi m’a parlé le Seigneur : « Va, place un guetteur : ce qu’il voit, qu’il l’annonce ! 07 S’il voit un char attelé de deux chevaux un attelage d’âne ou de chameau, qu’il fasse attention, qu’il redouble d’attention ! » 08 Et le veilleur a crié : « Au poste de guet, Seigneur, je me tiens tout le jour. À mon poste de garde, je reste debout toute la nuit. 09 Voici ce qui vient : sur un char attelé de deux chevaux un homme qui parle et dit : “Elle est tombée, Babylone, elle est tombée, et toutes les statues de ses dieux gisent par terre, brisées.” »

 

[3] Dans la célèbre chanson Suzanne, Leonard Cohen parle de la lonely wooden tower.

 

[4] La Ligne Claire invite ses lecteurs intéressés par la dimension spirituelle de l’oeuvre de Dylan d’écouter les commentaires qu’en fait Robert Barron, aujourd’hui évêque auxiliaire de Los Angeles, et qui sont disponibles sur YouTube.

 

Portrait d’une infirmière, Edith Cavell

Les troubles présents fournissent l’occasion de relire la biographie que Diana Souhami a consacrée (en anglais) à Edith Cavell en 2010.

En Belgique, tout le monde connaît la fin : Edith Cavell sera fusillée au Tir National à Bruxelles par l’occupant allemand le 12 octobre 1915. Mais comment commence l’histoire ? Fille d’un vicaire anglican, elle est née en 1865 dans un village du Norfolk. Toute sa vie demeurera marquée par les valeurs que lui aura inculquées son père : le sens du devoir, la charité chrétienne, la rectitude morale. Adulte, elle sera d’abord gouvernante pour enfants, la seule issue honorable à cette époque qui soit ouverte à une jeune fille célibataire de la classe moyenne.

Cependant, sa véritable vocation est ailleurs : elle souhaite devenir infirmière afin de soulager ceux qui souffrent. Quarante ans auparavant, à l’occasion de la guerre de Crimée, Florence Nightingale avait érigé en profession une tâche jusque là jugée subalterne, réservée aux femmes de ménage. Edith Cavell devient donc infirmière et l’histoire aurait pu s’arrêter là si, en 1906, le Docteur Antoine Depage, impressionné par les méthodes modernes des Anglais en matière d’infirmerie, n’avait invité Edith Cavell à prendre la direction de l’Ecole belge d’Infirmières diplômées. Elle exercera cette fonction avec compétence et dévouement, tant envers ses patients que ses élèves infirmières. C’est là que la guerre la surprendra.

Le souvenir d’une guerre efface l’autre si bien que l’ouvrage de Souhami vient à point nommé rappeler au lecteur la brutalité des conditions d’occupation de la Belgique pendant la Première Guerre, marquées par le manque de charbon de chauffage, le pillage du capital industriel et agricole et l’imposition d’un régime militaire.

Dès l’ouverture des combats, Edith Cavell et ses infirmières prodiguent leurs soins aux premiers blessés, belges comme allemands. A l’issue de la bataille de Mons livrée fin août 1914, premier engagement de l’armée britannique, des militaires anglais égarés derrière les lignes ennemies trouvent refuge auprès du Prince Réginald de Croÿ et de sa sœur, la Princesse Marie, en leur château de Bellignies, situé en France à proximité de la frontière belge. Face à leur nombre croissant, le Prince et la Princesse seront amenés à organiser leur évacuation vers Bruxelles d’abord et, de là vers la Hollande, pays neutre. C’est ainsi qu’à partir de novembre 1914, Edith Cavell accueillera, hébergera, soignera parfois des soldats alliés et participera à leur exfiltration vers la Hollande.

Leur nombre même, deux cents environ, fera d’elle une proie facile pour l’occupant. Arrêtée, jamais elle ne niera les faits ni n’accablera les membres du réseau auquel elle appartient. Sa motivation n’est certes pas l’espionnage, pas même le patriotisme, mais le souhait de fournir à ces hommes l’occasion de recouvrer leur liberté.

Sous la plume accessible quoique parfois un peu raide de Souhami, le lecteur redécouvre le portrait d’une figure hors pair. Dans la vie comme dans la mort, Edith Cavell aura fourni un exemple exceptionnel de la vraie noblesse, celle de l’âme.

 

Diane Souhami, Edith Cavell, Quercus, 447 p.

Littératures au temps du virus

Le thème du récit de la catastrophe naturelle fait partie de l’histoire humaine ; dans la Bible, le Déluge et les Dix Plaies d’Égypte en constituent les archétypes.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs ont relevé ces derniers jours un regain d’intérêt pour La Peste, un roman d’Albert Camus. Si Camus semble s’être inspiré pour une partie de faits réels, ce roman se veut d’abord une analogie de la propagation de la peste brune du nazisme à partir de 1933 mais surtout aux yeux de Camus à partir de 1940 et de la défaite de la France. La peste, politique ou pas, y affecte le comportement des gens.

En dehors de France, on retrouve la peste en toile de fond du roman Les Fiancés (I Promessi Sposi) d’Alessandro Manzoni. Tous les Italiens connaissent non seulement ce livre mais les personnages qui le peuplent. Ici la peste fait référence à l’épisode bien réel de survenance de la maladie à Milan en 1630 sous l’épiscopat du cardinal Federigo Borromeo, que Manzoni fait du reste apparaître dans son roman. La peste y joue un rôle qu’on pourrait appeler biblique en ce sens qu’elle appelle à la conversion, au repentir et au sacrifice de soi, une épreuve que certains personnages affrontent avec dignité et d’autres avec lâcheté.

Si Manzoni rédige au XIXe siècle une œuvre de fiction qui s’insère dans des événements survenus au XVIIe siècle, Boccace quant à lui rédige le Décaméron vers 1350 peu de temps après que la Grande Peste eût frappé l’ensemble de l’Europe. Les personnages du livre, sept filles et trois garçons, qui fuient Florence et se réfugient à la campagne où il se livrent chacun au récit de dix nouvelles, sont certes fictifs mais témoignent d’une réalité que l’auteur a lui-même vécue.

Plus près de nous, le choléra de L’Amour au Temps du Choléra de Gabriel Garcia Marquez peut tout aussi bien faire référence à la maladie qu’à la passion qui consume le cœur humain. Ferdinando Ariza et Fermina Daza ne meurent pas du choléra mais souffrent d’une lente maladie d’amour causée par l’empêchement, la distance et le passage du temps.

Thème universel, la peste (ou la maladie) renvoie le lecteur à sa finitude ; catastrophe naturelle ou vengeance du Ciel, peu importe « Tous n’en mouraient pas mais tous étaient frappés ».

 

 

 

Pour le plaisir et pour le pire

Pour le plaisir et pour le pire

La vie tumultueuse d’Anna Gould et de Boni de Castellane

Quelle était belle la Belle Epoque pour autant que l’on eût un nom, de l’argent, ou les deux en ces temps où l’impôt sur le revenu comme celui sur des successions demeuraient encore occultés dans les brumes de l’avenir. C’est à cette époque-là qu’en 1895 le comte (puis marquis) Boniface (dit Boni) de Castellane épouse Miss Anna Gould, réputée la plus riche héritière des Etats-Unis, fille de Jay Gould, self-made man selon les uns, requin de Wall Street détesté de tous selon les autres.

Laure Hillerin, spécialiste reconnue de la Belle Epoque, acclamée pour sa magnifique biographie de la Comtesse Greffulhe, livre ici le double récit de l’improbable union puis désunion de Boni et d’Anna. On y retrouve tous les éléments qui avaient contribué au succès de l’Ombre des Guermantes : une maîtrise parfait de son sujet qui s’appuie sur une documentation aussi ample que fouillée, alliée à une plume élégante qui sache adapter le langage des arts et du monde dans lequel évoluent les héros.

Fraîchement marié, doté d’un goût aussi sûr qu’exquis, Boni se servira de l’immense fortune de sa femme pour se livrer à des dépenses inouïes en vue d’acquérir les objets d’art les plus rares, aménager le château du Marais aujourd’hui situé dans le département de l’Essonne et surtout pour mener à bien la construction du Palais Rose avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch) et malheureusement détruit depuis. Alors qu’il passera à la postérité comme le prototype du dandy menant une vie mondaine vaine, Boni, héritier d’un des plus anciens noms de France, estime en réalité qu’être noble c’est vivre quelque chose qui le dépasse. Metteur en scène de sa propre existence, exilé non pas de son pays mais de son temps, il matérialise avec le Palais Rose le rêve de la France du Grand Siècle. C’est le sens du reste que lui donne à la même époque Marcel Proust ; la Recherche n’est pas tant le portrait d’une classe sociale que le snobisme de l’auteur fascine, qu’une tentative de saisir l’âme française au travers des seules familles qui l’ont incarnée au fil des siècles. Boni est de ceux-là.

Pour le plaisir et pour le pire se veut la double biographie de Boni et d’Anna. Pourtant, et c’est heureux, c’est le personnage de Boni qui en émerge tandis que celui d’Anna n’apparaîtra que comme une sorte d’annexe, pauvre de ses millions, à son premier comme à son second époux, le Duc de Talleyrand. Laure Hillerin a bien saisi son personnage au-delà de la figure du dandy et a su le rendre attachant à ses lecteurs. Loin des vanités, Boni sera par exemple un député très actif du département des Basses-Alpes, où il militera avec ardeur et clairvoyance mais sans succès pour le maintien de l’existence de l’Autriche-Hongrie faute de laisser le champ libre au Reich en Europe centrale. C’est lui aussi qui en 1923 fonde les Demeures Historiques aux côtés de Joachim Carvallo en vue de venir en aide à tous ceux qui possèdent une partie de l’héritage culturel de la France. Enfin c’est l’homme qui, privé de sa fortune et miné par la maladie, mais animé d’une foi ferme, a su faire montre d’une élégance et d’une dignité face à la mort. Tout cela est étranger à Anna qui ne saura jamais rien faire d’autre que de dépenser de l’argent et parfois d’en distribuer ; aussi, mourra-t-elle malheureuse.

Pour le plaisir et pour le pire se lit pour le plaisir justement. Il n’y a pas de pire dans le livre de Laure Hillerin, qui s’adresse à tous les amateurs d’une époque révolue qui, à l’image de Boni, ne s’ennuieront jamais.

 

 

Laure Hillerin, Pour le plaisir et pour le pire, La vie tumultueuse d’Anna Gould et Boni de Castellane, Flammarion, 569 pages.

The Two Popes

Intox chez Netflix

The Two Popes, un film réalisé par Fernando Mereilles et qui fait actuellement l’objet d’une diffusion sur Netflix. porte à l’écran une pièce de Anthony McCarten qui imagine une rencontre entre Benoît XVI et le cardinal Bergoglio, interprétés respectivement avec grand talent par Anthony Hopkins et Jonathan Pryce. Alors que Bergoglio avait sollicité une audience en vue de présenter sa démission au pape en qualité de cardinal-archevêque de Buenos Aires, le voilà convoqué à Rome par Benoît XVI qui lui confie son intention de démissionner prochainement. Face à cette intrigue improbable, la qualité des décors somptueux, la beauté de la photographie et la finesse des dialogues et le jeu des acteurs ont achevé de séduire La Ligne Claire.

Il y a quelque temps La Ligne Claire appelait de ses vœux au sujet de la série The Crown la présence d’un avertissement ; à première vue elle a vu ses vœux exaucés puisqu’ici on avertit le spectateur que le film est « inspiré par des faits réels ». Mais voilà, le cœur du film est constitué de cette rencontre fictive, déclenchée par une tentative de démission, fictive elle aussi. La Ligne Claire estime que cet avertissement, loin d’éclairer le spectateur, l’induit en erreur. Comme dans la série The Crown, la qualité de la production qui mêle des actualités de l’époque auxquelles s’ajoutent ici des flashbacks en noir et blanc décrivant la vie du jeune Bergoglio brouillent totalement les frontières entre fiction et réalité.

En dépit des épisodes qui prétendent retracer les actions de Bergoglio sous la dictature argentine, le film ne cache pas sa sympathie en sa faveur. Les deux interprètes qui opposent le pape intello et conservateur, détaché du peuple au jésuite, homme de terrain progressiste, réduisent leurs personnages à des caricatures des vrais Ratzinger (surtout) et Bergoglio (dans une moindre mesure). A cela s’ajoutent les nombreuses erreurs de fait : ainsi, lors du conclave de 2005 qui devait conduire à l’élection de Benoît XVI, le cardinal Martini, jésuite réputé progressiste, avait demandé que les voix dont il avait bénéficié lors des premiers scrutins se reportent vers Ratzinger, alors que le film montre le contraire.

Il ressort de ce film l’image trompeuse d’un Benoît XVI raide, gardien du dogme, incapable de s’attaquer à la pédophilie des clercs comme aux scandales financiers qui secouent le Vatican, alors qu’en réalité il est le premier à avoir pris ces deux graves questions à bras le corps.

Dans les années soixante du siècle passé s’était donnée une pièce à Berlin, Le Vicaire de Hochhuth et qui jusqu’à nos jours a contribué à nourrir la légende de Pie XII, le pape noir ami d’Hitler. La Ligne Claire regrette de penser que The Two Popes s’inscrit dans la même ligne que cette pièce de sinistre mémoire, et craint qu’elle ne produise des dégâts analogues.

La Vallée des Immortels - tome 2

Blake et Mortimer: La Vallée des Immortels – tome 2

C’était Noël et la publication d’un nouvel album des aventures de Blake et Mortimer, en l’occurrence le deuxième tome de la Vallée des Immortels, est revenue avec la régularité des saisons.

L’intrigue, qui pouvait paraître quelque peu touffue dans le premier tome, l’est devenue plus encore dans le deuxième. Les deux histoires, celle ancienne qui retrace l’histoire de mystérieux documents et celle moderne de leur quête ne présentent qu’un lien tenu avec ce qui est censé être la trame principale du récit, la défense de Hong-Kong face à la double menace de l’avancée des forces communistes et de Xi-ni, un seigneur de la guerre. Devant cette confusion, les auteurs s’estiment obligés de rappeler au lecteur le contenu du tome premier tandis qu’un acolyte fait lecture au Professeur Mortimer de la traduction du mystérieux manuscrit pour lui permettre de résoudre l’énigme, mais en réalité pour venir en aide au lecteur, perdu comme Mortimer l’est dans la jungle. Armé de ces informations, Mortimer s’embarque dans une banale chasse au trésor, bien entendu semée d’embûches, sans guère de lien avec la mission de Blake.

Les auteurs compensent ce manque d’une trame narrative claire par des référence tant internes au monde de Blake et Mortimer qu’externes au monde de Tintin, des animaux monstrueux (Le Piège Diabolique) ou encore une grotte trop étroite pour laisser passer le monstre (l’Ile Noire) par exemple ; à cela s’ajoute un clin d’œil, que la Ligne Claire doit avouer avoir apprécié, à la chanson des Beatles A Day in the Life, qui bien entendu n’avait pas encore été composée à l’époque où sont sensés se dérouler les faits. Certes, toutes ces petites intrigues amusent le lecteur mais ne compensent pas le défaut d’une trame intelligible.

Pour une histoire qui se réclame du style de la ligne claire, elle manque sensiblement de lisibilité. A l’image de Mortimer, les auteurs se sont empêtrés dans les lianes d’un récit que le lecteur a du mal à démêler. De plus, on attend de Blake et Mortimer qu’ils évoluent dans un univers qui, s’il n’est pas vrai, paraît vraisemblable. Peu sont ceux qui croient qu’un trésor demeure enfoui sous la Grande Pyramide mais tous peuvent y croire. En revanche personne ne peut croire qu’au midi de la Chine existe une vallée peuplée de dragons mangeurs de perles.

On sent qu’on touche ici aux limites du genre : tous les deux ans et, dans le cas d’un double album, tous les ans, il s’agit de produire une nouvelle histoire, qui cette fois-ci se révèle top tarabiscotée. Si la Vallée des Immortels peut séduire par la qualité du dessin à deux mains et la richesse des coloris, elle n’en demeure pas moins un album académique, étriqué, conçu pour répondre à des exigences commerciales et formaté en vue de respecter la consigne qu’impose le concept même de la reprise de la série originale de Jacobs.

Il est temps de faire une pause. Il revient à l’éditeur de réfléchir à une histoire qu’un scénariste habile saura rendre accessible sous le crayon d’un dessinateur qui sache charmer son lectorat

The Crown, saison 3

The Crown, saison 3

Quoiqu’avec un peu de retard, il va de soi que La Ligne Claire a regardé The Crown. Plus encore que lors des deux saisons précédentes, elle a été éblouie par la qualité du tournage, la véracité que confèrent des décors somptueux, les réparties des dialogues et enfin le jeu des acteurs qui excellent, en particulier Tobias Menzies et Charles Dance dans les rôles respectifs du Duc d’Edimbourg et de Lord Mountbatten.

Cette nouvelle saison 3 adopte un ton plus intime que les précédentes ; l’accueil de la Princesse Alice, mère du Duc d’Edimbourg, contrainte de fuir les colonels en Grèce et de se réfugier au Palais de Buckingham, ou encore les évocations des premières amours des jeunes Prince Charles et Princesse Anne relèvent en définitive de la sphère familiale. On est loin des questions d’Etat, la succession à la couronne, le ministère de Winston Churchill ou la crise de Suez par exemple, objet d’un précédent épisode, et qui marque le déclin du Royaume-Uni par-delà les mers.

Œuvre de fiction basée sur des faits et des personnages réels, The Crown aborde ici des événements qui relèvent de la vie privée des protagonistes et demeurent inconnus tant du public que des réalisateurs. La qualité de la production, à laquelle se mêlent ici et là des extraits des actualités de l’époque, contribue à donner au spectateur l’impression que ce que montre The Crown s’est véritablement déroulé. Or il n’en est rien ; par exemple, la reine n’a pas rendu visite à Winston Churchill sur son lit de mort et la Princesse Margaret, sœur de la reine, n’a joué aucun rôle dans l’octroi d’un crédit de la part des Etats-Unis en faveur du Royaume-Uni.

Wikipedia définit les fake news comme des informations fallacieuses fausses, incomplètes, déformées ou mensongères qui visent à manipuler ou tromper un auditoire. Bien entendu The Crown ne prétend pas livrer de l’information et il n’est donc pas question de news ici. Néanmoins, le soin accordé à la production de la série est tel qu’il lui confère un caractère de vraisemblance qui n’est pas toujours avéré et dans lequel se glisse un fake artistique. Un avertissement, du style « fiction inspirée par des faits réels » aurait été le bienvenu si bien qu’à défaut il revient au spectateur de rechercher lui-même les informations sur internet qui permettent de distinguer les événements réels de la licence artistique. Confrontée à ce mélange des genres, La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.

La fille de Vercingétorix

Astérix chez les Français

Astérix renvoie aux Français un image d’eux-mêmes

Astérix naît en 1959, l’année où le Général de Gaulle est rappelé au pouvoir. Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront qu’elle estime que l’un et l’autre participent de la même œuvre de rédemption, qui consiste à exorciser la défaite française de 1940.  De même que l’Homme du 18 Juin, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, est le seul à même d’endosser le destin national, de même le village gaulois représente la France libre face aux légions romaines qui tiennent lieu de la Wehrmacht.

Ce point de vue de La Ligne Claire trouve sa pleine justification avec la publication ces jours-ci du nouvel album d’Astérix, dont le titre, La Fille de Vercingétorix [1], en fournit l’éclatante confirmation même.

Si nous connaissons le Vercingétorix historique grâce au De Bello Gallico de Jules César, le Vercingétorix mythologique lui naît sous le Second Empire ; Napoléon III entreprend les fouilles d’Alésia et y fait ériger une statue monumentale de Vercingétorix, dressée face à la Prusse menaçante. La France n’est pas encore défaite à Sedan que déjà le vaincu d’Alésia est érigé en héros national. Mais le vrai Vercingétorix sera emmené en captivité à Rome par César, où il mourra dans la prison Mamertine si bien qu’il ne pourra faire figure de héros dans un album d’Astérix. Signe des temps, là ou en 1983 Astérix avait un fils, cette fois-ci Vercingétorix aura une fille, Adrénaline.

En juin 1940, fuyant l’ennemi, Charles de Gaulle avait gagné Londres où Winston Churchill avait été fraîchement nommé Premier Ministre. Escortée par Ipocalorix et Monolitix [2], caricatures de De Gaulle et de Churchill justement, Adrénaline quant à elle tente aussi de gagner Londinium, en vue de se mettre à l’abri des Romains qui l’ont prise en chasse avec le concours du sinistre Adictosérix, le collabo de l’histoire.

France libre et village gaulois

L’album s’achève sur une pirouette. Adrénaline rencontre un amoureux ; ils s’embarquent tous deux vers des cieux lointains puis disparaissent. Incarnation improbable de la conscience nationale, Adrénaline confie le casque de cérémonie de Vercingétorix, sorte de sceptre d’Ottokar de la résistance gauloise, au village gaulois qu’elle estime être le véritable héritier de son père. Les Gaulois célèbrent leur banquet final en présence de Ipocalorix et Monolitix et nous voilà donc ramenés au village en qualité de figure de la France libre. CQFD.

 

L’image ci-dessous illustre parfaitement le point de vue de La Ligne Claire, avant même la naissance d’Astérix. Elle représente le monument aux morts de l’église Notre-Dame de Saulges (Mayenne). Un poilu et un guerrier gaulois se dressent en atlantes de part et d’autre d’un aumônier militaire qui administre les derniers sacrements à un soldat mourant.

 

 

[1] La terminaison en rix, qu’on retrouve dans les langues d’origines aryennes, indique que Vercingétorix était un chef ou un roi ; on peut la rapprocher du rex latin ou du raj en Inde. En revanche il n’y a pas lieu de la généraliser à l’ensemble des noms gaulois.

[2] Les lecteurs belges de la Ligne Claire savent bien entendu déjà que c’est à Victor de Laveleye, et non pas à Churchill, que revient la paternité du geste du V de la victoire.

Leonard Cohen

Leonard Cohen – chansons d’outretombe

Vous connaissiez la Symphonie Inachevée de Schubert, le Requiem de Mozart, et bien voilà maintenant Thanks for the Dance de Leonard Cohen, décédé en 2016.

Thanks for the Dance est constitué de neuf chansons que Cohen avait composées mais n’avait pas retenues en vue de son 14e album, You want it darker, publié quelques semaines avant son décès. Chantées par Cohen a capella sur le mode d’une poésie qu’on psalmodie, elles ont fait l’objet d’un enregistrement par son fils Adam Cohen, alors que le chanteur gisait déjà sur son lit de mort.

Après le décès de son père, Adam Cohen réunira des musiciens, dont le guitariste Javier Mas, collaborateur de longue date de Cohen, endossera le rôle du producteur et assurera l’accompagnement musical aux dernières paroles de son père.

Court album de trente minutes seulement, Thanks for the Dance fait preuve d’une certaine réserve instrumentale qui convient à ce qui sont fondamentalement des esquisses et qui convient aussi à la voix frêle d’un homme âgé de quatre-vingt-deux ans. Fidèle à l’héritage de Cohen, il en reprend les thèmes de prédilection, les ambiguïtés de la sexualité humaine, ce lieu où le sentimental s’unit au spirituel.

On y retrouvera tout aussi bien des tonalités latino dues au doigt d’argent de Jorge Mas qui glissent sur la mandoline, que des rythmes de valse dans la chanson qui donne le titre à l’album et qui évoque de suite Take this Waltz.

Cohen est reconnaissant de la vie qu’il a vécue et l’auditeur amateur lui sera reconnaissant de son exceptionnelle œuvre artistique. Cohen ne nous dit pas exactement si les remerciements pour la valse de la vie s’adressent à une femme en particulier ou à plusieurs ou encore à Dieu, seul susceptible de pouvoir faire surgir une voix d’or du néant ; c’est là le privilège du poète que Cohen a toujours été, avec ou sans musique.

Nul n'est prophète en son pays

Nul n’est prophète en son pays

En ces temps-là, La Ligne Claire assistait à une conférence consacrée à la créativité quand une oratrice, se lamentant du départ des créateurs vers d’autres cieux, évoquait le proverbe« Nul n’est prophète en son pays ». Cet épisode témoignage tout à la fois de la permanence des Evangiles dans la langue française, que de son ignorance, puisqu’il s’agit ici non pas au départ d’un proverbe mais d’un verset tiré du chapitre IV de l’évangile selon saint Luc.

Dans ce petit ouvrage très didactique, Denis Moreau, professeur de philosophie à l’université de Nantes, sélectionne une cinquantaine de citations tirées des évangiles et s’attache à en montrer la présence dans la langue française. Chacun de ces cinquante petits chapitres est structuré de la même manière : le texte évangélique d’où est tiré la citation, suivi d’un commentaire de ce texte et d’exemples où cette citation apparaît dans la littérature française. Destiné à un large public, pas toujours familier des Evangiles, et de lecture aussi agréable qu’accessible, Nul n’est prophète en son pays se veut une tentative d’évangélisation du grand public par amour de la langue française, très imprégnée de culture chrétienne.

Amis lecteurs, un mois à peine nous séparent de la fête de Noël. Au lieu de recourir une fois de plus aux expédients de la savonnette parfumée et de la cravate en soie, offrez plutôt le bouquin de Moreau à votre conjoint.

  • Chéri c’est servi, la dinde est prête.
  • A la bonne heure car l’homme ne vit pas que de pain. Du reste, j’ai sorti une bonne bouteille car à vin nouveau, outres neuves.
  • Papa, tu a gardé le meilleur vin pour la fin.
  • Et maintenant les enfants, débarrassez la table.
  • Ah non Maman, à chaque jour suffit sa peine.
  • Je m’en lave les mains, faites ce que je vous dis.

Et puis, lorsqu’on aura allumé les bougies sur le sapin de Noël, car on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, ce livre se prêtera admirablement à des jeux de société en famille. Qui était le bon larron ?: a) un compagnon de supplice de J-C Notre Seigneur, b) Marlon Brando dans le Parrain ou c) J.C., ministre du budget de 2012 à 2013 ?

 

Denis Moreau, Nul n’est Prophète en son Pays, Editions du Seuil

Voir aussi Denis Moreau: Comment peut-on être catholique?