Leonard Cohen

Leonard Cohen – chansons d’outretombe

Vous connaissiez la Symphonie Inachevée de Schubert, le Requiem de Mozart, et bien voilà maintenant Thanks for the Dance de Leonard Cohen, décédé en 2016.

Thanks for the Dance est constitué de neuf chansons que Cohen avait composées mais n’avait pas retenues en vue de son 14e album, You want it darker, publié quelques semaines avant son décès. Chantées par Cohen a capella sur le mode d’une poésie qu’on psalmodie, elles ont fait l’objet d’un enregistrement par son fils Adam Cohen, alors que le chanteur gisait déjà sur son lit de mort.

Après le décès de son père, Adam Cohen réunira des musiciens, dont le guitariste Javier Mas, collaborateur de longue date de Cohen, endossera le rôle du producteur et assurera l’accompagnement musical aux dernières paroles de son père.

Court album de trente minutes seulement, Thanks for the Dance fait preuve d’une certaine réserve instrumentale qui convient à ce qui sont fondamentalement des esquisses et qui convient aussi à la voix frêle d’un homme âgé de quatre-vingt-deux ans. Fidèle à l’héritage de Cohen, il en reprend les thèmes de prédilection, les ambiguïtés de la sexualité humaine, ce lieu où le sentimental s’unit au spirituel.

On y retrouvera tout aussi bien des tonalités latino dues au doigt d’argent de Jorge Mas qui glissent sur la mandoline, que des rythmes de valse dans la chanson qui donne le titre à l’album et qui évoque de suite Take this Waltz.

Cohen est reconnaissant de la vie qu’il a vécue et l’auditeur amateur lui sera reconnaissant de son exceptionnelle œuvre artistique. Cohen ne nous dit pas exactement si les remerciements pour la valse de la vie s’adressent à une femme en particulier ou à plusieurs ou encore à Dieu, seul susceptible de pouvoir faire surgir une voix d’or du néant ; c’est là le privilège du poète que Cohen a toujours été, avec ou sans musique.

Nul n'est prophète en son pays

Nul n’est prophète en son pays

En ces temps-là, La Ligne Claire assistait à une conférence consacrée à la créativité quand une oratrice, se lamentant du départ des créateurs vers d’autres cieux, évoquait le proverbe« Nul n’est prophète en son pays ». Cet épisode témoignage tout à la fois de la permanence des Evangiles dans la langue française, que de son ignorance, puisqu’il s’agit ici non pas au départ d’un proverbe mais d’un verset tiré du chapitre IV de l’évangile selon saint Luc.

Dans ce petit ouvrage très didactique, Denis Moreau, professeur de philosophie à l’université de Nantes, sélectionne une cinquantaine de citations tirées des évangiles et s’attache à en montrer la présence dans la langue française. Chacun de ces cinquante petits chapitres est structuré de la même manière : le texte évangélique d’où est tiré la citation, suivi d’un commentaire de ce texte et d’exemples où cette citation apparaît dans la littérature française. Destiné à un large public, pas toujours familier des Evangiles, et de lecture aussi agréable qu’accessible, Nul n’est prophète en son pays se veut une tentative d’évangélisation du grand public par amour de la langue française, très imprégnée de culture chrétienne.

Amis lecteurs, un mois à peine nous séparent de la fête de Noël. Au lieu de recourir une fois de plus aux expédients de la savonnette parfumée et de la cravate en soie, offrez plutôt le bouquin de Moreau à votre conjoint.

  • Chéri c’est servi, la dinde est prête.
  • A la bonne heure car l’homme ne vit pas que de pain. Du reste, j’ai sorti une bonne bouteille car à vin nouveau, outres neuves.
  • Papa, tu a gardé le meilleur vin pour la fin.
  • Et maintenant les enfants, débarrassez la table.
  • Ah non Maman, à chaque jour suffit sa peine.
  • Je m’en lave les mains, faites ce que je vous dis.

Et puis, lorsqu’on aura allumé les bougies sur le sapin de Noël, car on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, ce livre se prêtera admirablement à des jeux de société en famille. Qui était le bon larron ?: a) un compagnon de supplice de J-C Notre Seigneur, b) Marlon Brando dans le Parrain ou c) J.C., ministre du budget de 2012 à 2013 ?

 

Denis Moreau, Nul n’est Prophète en son Pays, Editions du Seuil

Voir aussi Denis Moreau: Comment peut-on être catholique?

 

 

Héros et nageurs

Héros et Nageurs

Homme libre, toujours tu chériras la mer, écrivait Charles Baudelaire. Ce seul vers résume à lui tout seul à la fois la vie et l’œuvre de Charles Sprawson. Né en 1941 dans l’Empire des Indes, ce fils d’un proviseur d’une école qui accueille de jeunes princes indiens apprend à nager dans les eaux moites et vertes des rivières du Pundjab, dont le nom signifie le pays des cinq fleuves. Une nouvelle affectation conduit son père et la famille à Benghazi, non loin de Cyrène, dont les eaux claires de la Méditerranée révèlent au jeune Sprawson les ruines sous-marines.

Ces expériences de jeunesse se révèleront pour l’auteur un rite d’initiation qui le mènera tout au long de sa vie dans une quête spirituelle de l’eau tandis qu’il s’adonnait à l’enseignement des auteurs classiques ou au commerce des œuvres d’art.

Sprawson est l’homme au monde qui le mieux connaît l’histoire et la littérature en ce qu’elles ont trait à l’eau et la signification que les différentes cultures lui attribuent, des aqueducs érigés par les Romains aux jeux olympiques modernes dont émergent, comme des demi-dieux, Johnny Weissmuller ou Mark Spitz. Il connaît tout de la littérature classique et anglaise et se glisse dans cette lignée en traversant le Hellespont (les Dardanelles) à la nage à la suite de Lord Byron, qui lui-même se coulait en Léandre rejoignant Héro, son amante.

Seul un Anglais bien entendu pouvait rédiger un livre si original, dont la traduction revient à Guillaume Villeneuve. Publié en anglais en 1992, il demeure à ce jour la seule œuvre de l’auteur, qui s’y dévoile entièrement. Devenu une sorte de livre culte dans le monde des lettres anglaises, il exigera du lecteur de langue française de bonnes connaissances littéraires pour en goûter la fluidité.

 

Charles Sprawson, Héros et Nageurs, Editions Nevicata, 285 pages, traduction de Guillaume Villeneuve

Blake et Mortimer

Le Dernier Pharaon

Ouvrage hors-série basé sur les aventures de Blake et Mortimer, le Dernier Pharaon nous plonge dans un univers d’apocalypse où tout est renversé.

Cet ouvrage à huit mains puise aux sources de l’œuvre de Jacobs, le Mystère de la Grande Pyramide en particulier mais aussi Le Piège Diabolique, mais n’en reprend pas les codes. On notera en particulier que le dessinateur, François Schuiten, conserve son style à lui qu’on a pu découvrir dans les Cités Obscures et qu’il ne s’est pas senti tenu de se conformer au style graphique propre à la ligne claire.

Dans Le Dernier Pharaon on retrouve un Mortimer vieilli errant dans la ville de Bruxelles, devenue une sorte de Tchernobyl à la suite d’un mystérieux accident qui a libéré une énergie inconnue contenue dans une pyramide inversée, tapie sous l’imposant palais de justice. Blake quant à lui, se tient en retrait dans cette histoire.

A l’instar de la pyramide, les rôles habituels sont inversés puisque, plutôt que l’empereur Basam-Dandu, ce sont les « bons », en l’occurrence l’armée britannique, qui menacent de précipiter la fin du monde. La mer souterraine qui recouvre aussi une partie de la ville basse tire sa puissance évocatrice du déluge biblique (Gn, VII) d’autant qu’elle abrite des monstres marins, ici un basilosaurus, là la baleine qui engloutit Jonas. Guidé par la lanterne du Professeur Mortimer, le lecteur s’engage à sa suite dans un univers inconnu et menaçant, où, comme dans le film Délivrance, le maniement de l’arc et de flèches est devenu essentiel à la survie.

Ouvrage ténébreux, où l’atmosphère l’emporte sur la structure du récit, Le Dernier Pharaon fait appel certes à l’univers de Jacobs mais s’affranchit avec succès de ses codes, somme toute assez raides.

 

Schuiten, Van Doormael, Gunzig, Durieux, Le Dernier Pharaon, Editions Blake et Mortimer

Niklas Natt och Dag: 1793

Niklas Natt och Tag : 1793

« On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. » (Ga, V, 19-21). A ces versets tirés de l’épître de saint Paul aux Galates, pour tous ceux qui trouveraient ces vices un peu fades, Niklas Natt och Tag, auteur de 1793, ajoute les sévices, la cupidité, le viol, le meurtre, le mensonge et la trahison.

Le livre s’ouvre sur le récit d’un cadavre mutilé retiré d’un étang vaseux où se déversent tous les excréments de Stockholm au XVIIIe siècle ; au fond le lecteur ne quittera jamais cet endroit immonde.

Déjà deux cent mille exemplaires vendus en Suède, proclame le revers de la quatrième de couverture de ce livre qui se situe aux confins du roman historique et du polar. De l’avis de La Ligne Claire, le roman historique est un succès quant à la précision de la narration et, pour sa version française, quant à la qualité de la traduction. Le polar en revanche laisse La Ligne Claire sur sa faim ; les fils que tisse l’auteur et qu’il tache de nouer dans les derniers chapitres se révèlent trop tenus pour constituer une trame solide ; aussi Natt och Tag n’a-t-il d’autre recours que d’avouer au lecteur le ressort de son livre, faute d’avoir pu l’y mener.

Pourtant, dans ce premier roman surgissent trois thèmes prometteurs dont on souhaite qu’ils soient abordés à l’avenir par l’auteur.

Tout d’abord apparaît le mythe du monstre, qui renvoie à Barbe-Bleue et à Frankenstein. Ici, le monstre est sensé être nourri par la Révolution française, tant par ses idéaux que par la Terreur, d’où le titre du livre, 1793, l’année où sont exécutés Louis XVI et Marie-Antoinette. En réalité le déclic n’opère pas et 1793 fait long feu à telle enseigne que la traduction anglaise du titre s’en dispense et s’intitule « The Wolf and the Watchman » qui annonce de manière figurative le caractère des acteurs de cette enquête.

Sous couvert d’un polar, le deuxième thème est celui de la vérité. La vérité matérielle d’abord, celle que les héros enquêteurs sont chargés de dévoiler dans leur recherche de l’auteur d’un meurtre, mais aussi, chemin faisant, une vérité plus grave qui révèle au lecteur que chacun des personnages est une autre personne que celle qu’il croyait être.

Le dernier thème enfin est celui de la transmission, cher à La Ligne Claire ; Kristofer Blix, personnage secondaire, épouse une femme enceinte avant de mourir afin de racheter son propre crime et de transmettre un nom légitime à l’enfant à naître, que le lecteur ne connaîtra pas mais qui aura vocation à être le Messie qui délivrera tous les personnages de leurs démons ; Blix est à cette femme ce que Joseph est à Marie. Par ailleurs, dans ce roman, une chevalière joue un rôle clé qui permet aux enquêteurs de résoudre l’énigme. Si en français ce mot a une consonance purement héraldique, en suédois, sigillring, évoque le sceau au sens des sept sceaux de l’Apocalypse qui sont la marque d’une révélation, la traduction du mot grec apocalypse. La chevalière, souvent transmise de père en fils, fournit également le biais par lequel l’auteur, issu d’une des plus anciennes lignées de la noblesse suédoise, s’inscrit à sa façon en son sein.

Ouvrage captivant par moments, mais dont la lecture peut s’avérer éprouvante, l’auteur vous plonge dans un monde glauque où pas même les pasteurs de l’église luthérienne suédoise ne témoignent du salut de Dieu.

Niklas Natt och Tag, 1793, traduction de Rémi Cassaigne, éditions Sonatine, 442 pages.

L'empreinte

L’Empreinte

Dès la première ligne on songe à De Sang Froid et effectivement le prologue de l’Empreinte s’ouvre sur une citation du livre de Capote, créateur d’un nouveau genre littéraire baptisé en anglais non-fiction novel.

Alors étudiante en droit, Alexandria Marzano-Lesnevich effectue un stage en 2003 auprès d’un cabinet d’avocats pénalistes à la Nouvelle-Orléans ; dans ce cadre elle tombe sur le dossier de Ricky Langley, un pédophile coupable du meurtre du petit Jeremy Guillory, et condamné à mort en première instance. Si la jeune femme étudie le droit, c’est qu’elle a la ferme conviction que le rôle de la justice est d’établir les faits et, une fois les faits établis, de prononcer un verdict simple et clair : « Coupable ou non non-coupable, Votre Honneur ». Cette conviction se heurtera puis s’écroulera face à la complexité de la personne humaine, celle du meurtrier, celle de l’auteur et celle de tous ceux à l’âme estropiée qui liront ce livre.

Deux récits croisent leurs fils dans ce roman d’investigation, celui de la vie de Langley et celui de la vie de Marzano-Lesnevich. Langley naît dans des circonstances bouleversantes au sein d’une famille pauvre de Louisiane sur laquelle s’est abattue toute la misère du monde, l’alcool, les abus, la violence, la précarité, la prison et enfin la mort ; une vie sans espoir, sans même l’espoir de l’espoir. Marzano-Lesnevich quant à elle grandit dans une famille bourgeoise dont l’apparence lisse peine à marquer un terrible secret.

Au-delà du meurtrier, Marzano-Lesnevich va découvrir dans la vie de Langley des fils qui croisent la sienne : un enfant mort en bas âge, les abus sexuels qui se répètent, ces sombres secrets que les enfants ne connaissent pas mais qu’ils sentent néanmoins dans cette prison du silence.

Le titre anglais, The Fact of a Body, confère à ce livre un poids, une gravité, un enracinement dans la glaise de la chair humaine, qui perdent une part de leur intensité dans la traduction française, L’Empreinte. Car si Langley est coupable, il a du reste avoué le crime, il n’en demeure pas moins une personne qui n’est pas réductible au seul auteur des faits.

Marzano-Lesnevich aborde dans ces cas particuliers, celui de Langley et le sien, des thèmes graves et universels, Eros et Thanatos, la frontière trouble de la santé mentale, l’appartenance au sein d’une famille et la nécessaire quête d’une généalogie, ces blessures de famille dont on hérite avec le nom et enfin la possibilité du pardon. Rien n’est simple dans les familles et rien n’est plus difficile que de dévoiler, pas même de dénoncer, quelque crime, car il se trouvera toujours une personne que cela pourrait heurter.

Marzano-Lesnevich a mis un terme à sa carrière d’avocate et enseigne aujourd’hui l’écriture. La justice, estime-t-elle, se voit contrainte de choisir une histoire parmi toutes les histoires possible puis, ce choix effectué, de lui apporter toute la force de la sanction de la loi. Seule la littérature permet à l’auteur d’échapper à cette vérité contrainte et de croiser les destins des protagonistes selon un ordonnancement qui ne tient pas de la chronologie mais de la quête de sens.

Rédigé d’une plume délicate, à la fois froide et touchante, L’Empreinte se révèle un livre grave et émouvant. A la fin l’auteur se rend sur la tombe de son grand-père abuseur, le lieu, le seul, où le corps du titre rejoint la glaise, car, pour accepter le passé, il faut d’abord s’y confronter, puis le transformer en souvenir en vue d’accéder à l’espérance. C’est tout le sens de ce livre remarquable.

 

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte, traduit de l’anglais (américain), Editions Sonatine

 

 

La folle enquête de Stieg Larsson

La vérité sur l’affaire Olof Palme

Les moins de vingt ans, pas plus que les moins de quarante ne se souviendront de l’assassinat en pleine rue d’Olof Palme, premier ministre de Suède, le 28 février 1986 alors qu’il rentrait du cinéma en compagnie de sa femme.

Grande figure de la sociale démocratie, Palme était à la pointe de nombreux combats au rang desquels figurait la guerre du Vietnam et l’apartheid en vigueur en Afrique du Sud, ce qui lui avait valu non seulement de rompre à deux reprises les relations diplomatiques avec les Etats-Unis, mais de nombreux ennemis de par le monde.

Trente-trois ans plus tard, ce meurtre n’est toujours pas élucidé. Dès le lendemain des faits, Stieg Larsson, un journaliste qui deviendrait plus tard mondialement connu avec sa trilogie Milenium, se lance dans la quête de l’identification tant du ou des auteurs que de leur mobile. Décédé en 2004, Larsson aura levé plusieurs lièvres et laissera une abondante documentation, fruit de ses recherches.

Quelques années plus tard, ce sera au tour de Jan Stocklassa, un ancien diplomate, d’entrer en scène, d’examiner les archives laissées par Larsson, de rencontrer bon nombre des protagonistes, de mener sa propre enquête et de proposer ses popres conclusions dans ce livre paru en 2018, La Folle Enquête de Stieg Larsson.

Ce livre passionant s’inscrit dans le cadre d’un genre original que l’auteur lui-même appelle le roman documentaire et qui n’est pas sans évoquer les ouvrages de Ben Macintyre dans la mesure où l’un et l’autre traitent une histoire vraie sur un mode romanesque. Toutefois, les différences sautent aussi aux yeux. Là où Macintyre s’efforce de créer une tension qui amène le lecteur à se demander si oui ou non les bons l’emporteront, Stocklassa écrit à la première personne et s’embarque dans une affaire qui n’a toujours pas trouvé sa résolution. Aussi, son livre est-il naturellement divisé en deux parties, Stieg et Dans les Pas de Stieg. Car le but de Stocklassa n’est pas de rédiger un roman mais d’établir des faits, puis d’en proposer une explication dans le but de faire éclater la vérité. C’est pourquoi il va s’evertuer à remonter les différentes pistes possibles, le tueur solitaire, les Kurdes du PKK, les services secrets sud-africains, les intérêts économiques liés au trafic d’armes, l’extrême droite suédoise, voire même le KGB jusqu’à se forger sa propre opinion qu’il livre au lecteur non sans avoir fait part des éléments contenus dans son livre aux autorités judiciaires.

La vérité vous rendra libres, dit l’Evangéliste. Stocklassa, quant à lui, espère que d’ici un an ou deux on saura qui a tué Palme et que la Suède sera libérée de l’angoisse qui l’habite depuis 1986.

 

Jan Stocklassa, La folle Enquête de Stieg Larsson, Flamarion, 440 pages

Les Nouvelles Routes de la Soie

Les Nouvelles Routes de la Soie

Avec les Nouvelles Routes de la Soie, Peter Frankopan revient sur sa thèse centrale, le retour du poids de l’Asie au détriment de l’Europe et de manière plus générale de l’hémisphère occidental. En somme estime-t-il, les cinq siècles de domination européenne sur le monde n’auront été qu’une parenthèse qui se referme avec les deux guerres mondiales et la décolonisation de sorte que le centre de gravité de l’économie mondiale retrouve son équilibre historique, situé en Asie centrale. Adepte de l’histoire longue, ennemi d’une vision euro-centrique du monde et de son histoire, Frankopan s’intéresse en particulier à l’initiative stratégique chinoise Route et Ceinture, mieux connue en anglais sous le nom de One Belt, one Road Initiative. Si cette dénomination peut prêter à confusion dès lors que la Ceinture désigne le faisceau de routes et de voies ferrées reliant l’Asie à l’Europe et que la Route désigne les voies maritimes et les infrastructures portuaires qui ceignent l’Eurasie, son importance stratégique s’impose.

Cette initiative, portée par le président chinois Xi Jinping dès 2013 a pour objectifs de relier la Chine plus étroitement au reste du monde, de limiter sa dépendance aux approvisionnements qui empruntent le canal de Suez et le détroit de Malacca et surtout de s’assurer l’accès aux ressources naturelles les plus variées, l’eau des hauts plateaux, le blé des steppes, les minerais et les terres rares, et les hydrocarbures de la mer Caspienne.

Auteur érudit, Frankopan saisit bien ces enjeux majeurs et en maîtrise toutes les données, au risque parfois d’assommer son lecteur de chiffres et de statistiques. On regrettera que la seule carte publiée dans l’édition française couvre la moitié du monde mais ne fournisse que peu d’aide au lecteur puisque ni les Routes ni la Ceinture n’y sont portées.

On se souviendra que Frankopan, professeur d’histoire à l’université d’Oxford, avait fait des Routes de la Soie une nouvelle clé de lecture de l’histoire du monde. Avec les Nouvelles Routes de la Soie l’auteur franchit un pas audacieux dans la mesure où il se départit de son métier d’historien et ne traite plus du passé mais de l’actualité géo-politique et même de l’avenir, comme l’indique le titre du dernier chapitre.

Ce pas est sans doute le pas de trop. Trop concentré sur l’actualité, le livre manque souvent de recul ; par exemple il évoque à plusieurs reprises la hausse du prix du pétrole alors que le cours du Brent, aujourd’hui à environ USD62 le baril se situe en baisse de près de 30% par rapport au pic de USD85 atteint en octobre 2018 ; les commentaires au sujet du Bitcoin qui a perdu 80% de sa valeur au cours de l’année 2018 paraissent plus déphasés encore. De plus, if the facts don’t fit the theory, change the facts blaguait Einstein, et observons que l’auteur quitte à ses périls la réalité des faits pour s’aventurer sur le terrain des prévisions et même de simples suppositions (« que serait par exemple le marché immobilier à Londres sans les Russes et les Chinois ? »).

Un mot enfin au sujet de la traduction qui, de l’avis de La Ligne Claire, demeure lourde; à titre d’exemple une US investment firm devient une firme d’investissement états-unienne, plus difficile à digérer.

En définitive, si le sujet des Nouvelles Routes de la Soie et celui de One Belt, One Road ont toute leur importance, l’auteur qui se veut à la fois un historien adepte du long cours des choses et un journaliste en prise avec l’actualité immédiate laisse au lecteur un petit ouvrage dont ne sait s’il relève du lard ou du cochon.

 

Peter Frankopan, Les Nouvelles Routes de la Soie, Editions Nevicata, 223 pages.

Le Fils de Saül

Holocaust Memorial Day: le Fils de Saul

La commémoration annuelle de l’holocauste fournit l’occasion de revenir sur le film Le Fils de Saul paru il y aura bientôt quatre ans. Grand Prix au Festival de Cannes 2015, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016, le film a fait l’objet de nombreuses critiques très élogieuses notamment quant au cadrage original où le spectateur voit ce que voit le protagoniste Saul Ausländer, les dialogues le plus souvent chuchotés et les bruitages incessants, les portes qui claquent, les coups de feu, les ordres des Kapos et des SS qui fusent.

L’histoire est simple. Prisonnier à Auschwitz, Saul Ausländer est affecté à un Sonderkommando, ces équipes de prisonniers, juifs pour la plupart, chargés de conduire les convois vers les chambres à gaz, de les débarrasser de leurs vêtements et enfin de transporter les corps vers les fours crématoires. Un jour, un garçon survit à la chambre à gaz ; il est alors examiné par un médecin SS, perplexe, qui ensuite l‘achèvera. Ausländer reconnaît ou croit reconnaître son fils sans que le spectateur ne sache exactement s’il s’agit d’un fils véritable, peut-être illégitime, ou d’un fils figuratif. Toujours est-il qu’Ausländer se met en tête de lui conférer une sépulture religieuse plutôt que de l’envoyer aux fours ; il se met donc en quête d’un rabbin qui puisse réciter le kaddish, la prière funéraire, dont on retrouvera une version en langue française en bas de cet article.

Dieu peut-il encore exister après Auschwitz ? Elie Wiesel et Primo Levi, qui en reviennent, répondent : « Non, il est mort là-bas ». Plus tard, le philosophe allemand Hans Jonas, dans son essai Le Concept de Dieu après Auschwitz, estimera que Dieu s’est délesté de sa toute-puissance dès la création du monde, dont la responsabilité est désormais confiée à l’homme ; si Auschwitz a pu exister, c’est que Dieu ne pouvait pas faire autrement.

Ni László Nemes, le réalisateur, ni Ausländer ne raisonnent en termes philosophiques mais le fait même de se soucier d’une sépulture est en soi un témoignage d’humanité car seul l’homme non seulement enterre son semblable (sauf à Auschwitz bien sûr) mais élabore des rites pour le faire. Ce qui heurte dans le film, c’est que dans ce monde où règne la mort, Ausländer va s’efforcer de sauver un mort, pour qu’il accède à une autre vie, plutôt que de venir en aide à une personne vivante. Si la présence du rabbin est requise, ce n’est pas seulement pour faire appel à un expert qui sache réciter la prière comme un acteur qui déclamerait ses reprises mais parce que le rabbin joue le rôle de médiateur entre Dieu et les hommes. Habituellement il revient aux fils de faire dire le kaddish sur la tombe des pères mais ici, comme beaucoup d’autres choses à Auschwitz, les rôles sont inversés. Le contraste entre le contenu de cette belle prière où tout n’est que bénédiction et la mort qui partout et sans cesse rôde à Auschwitz ne saurait être plus total. Pourtant c’est bien celle-là qu’Ausländer veut qu’on prononce afin que la paix qui règne dans les sphères célestes repose aussi sur son fils et dans tout Israël.

Ausländer ne trouvera pas de rabbin. A la faveur d’une révolte des Sonderkommandos, il s’évadera du camp, portant le corps de son fils sur son dos ; à nouveau les rôles d’Enée et d’Anchise sont inversés. Face à l’impossibilité d’enterrer son fils alors que les SS se sont lancés à sa poursuite, il confie le corps, comme jadis Moïse nourrisson, aux flots d’une rivière.

Pendant ce temps-là, dans la vraie vie, Etty Hillesum, qui tient son journal dans le camp de transit de Westerbork, ne se fait aucune illusion quant au sort qui l’attend elle et les siens. Alors qu’elle a la possibilité en qualité de membre du Judenrat d’Amsterdam, d’entrer et de sortir du camp, elle choisit d’y rester. Elle couche alors ces mots sur le papier : « c’est à l’homme que revient la défense de la demeure qui abrite Dieu en lui ». C’est tout le sens du geste d’Ausländer.

 

Que ton Grand Nom soit glorifié et sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté,
et puisse-t-il établir son règne, faire fleurir son salut, et hâter le temps de ton Messie,
de votre vivant et de vos jours et des jours de toute la maison d’Israël,
dès que possible et dites: amen!
Puisse son Grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps des mondes,
béni et loué et glorifié et exalté,
et élevé et vénéré et élevé et loué soit le Nom du Saint, béni soit-il,
au-dessus de toutes les bénédictions et cantiques et louanges et consolations
proclamés dans le monde, et dites: amen!
Qu’une grande paix venant du Ciel, ainsi qu’une bonne vie, et la satiété, et le salut, et le réconfort et la sauvegarde, et la rédemption et le pardon et l’expiation, et le soulagement et la délivrance nous soient accordées à nous et à tout Israël, et dites: amen!
Que celui qui fait régner la paix dans les sphères célestes l’étende, dans sa miséricorde, parmi nous et dans tout Israël, et dites: amen!

 

 

 

La Vallée des Immortels

 La Malédiction de Blake et Mortimer

Les années paires comme 2018, Blake et Mortimer sont condamnés à faire leur réapparition au sein d’un nouvel album, La Vallée des Immortels, que saint Nicolas est venu déposer il y a un mois dans la botte de La Ligne Claire posée devant la cheminée.

Depuis que la série a été reprise en 1987, en général par une équipe composée d’un scénariste et d’un dessinateur (mais ici de deux dessinateurs), les auteurs ont été confrontés ou plutôt se sont volontairement soumis à de multiples exigences : reproduire le style de la ligne claire en vogue parmi l’école d’Hergé, conserver les codes de la série tels que les avait définis E.P. Jacobs, insérer une histoire dans une fourchette de temps allant grosso modo de la fin des années quarante au début des années soixante et surtout rédiger un scénario qui soit à la fois original et vraisemblable. En outre, au vu du succès qu’a connu cette reprise, les auteurs font l’objet d’une pression commerciale de la part de l’éditeur mais aussi d’exigences de la part de lecteurs complices qui demandent du neuf, à la condition expresse qu’il soit rigoureusement conforme à l’ancien.

Vingt-cinquième album de la série, la Vallée des Immortels (à l’image de nos deux héros, toujours en vie septante-deux ans après leur première parution) distribue les rôles de façon immuable, telle une tragédie grecque. Au Capitaine Blake (qui jamais ne monte en grade) revient la défense de Hong Kong face aux communistes de Mao tandis que Mortimer se passionne pour une mystérieuse antiquité chinoise. Le méchant de circonstance, Xi-ni, un seigneur de la guerre, se met à la recherche d’un manuscrit secret tandis que le Colonel Olrik, l’éternel méchant, immortel lui aussi, ne rêve que d’assouvir sa vengeance pour l’échec subi à Lhassa dans le Secret de l’Espadon, dont cet album constitue une suite.

Outre le clin d’œil à Tintin et le Lotus Bleu que constitue la couverture qui dépeint Mortimer en rickshaw, le scénariste Yves Sente reprend le mécanisme qui anime Le Secret de la Licorne, à savoir la nécessité de réunir plusieurs documents ou objets en vue de pouvoir résoudre une énigme. Comme chez Hergé, deux histoires vont s’imbriquer, celle lointaine qui retrace l’origine de ces documents, et celle, actuelle, qui fait le récit de leur quête. Alors que l’histoire entremêle la guerre civile bien réelle que se livrent nationalistes et communistes chinois et celle, fictive, que les héros livrent à Xi-ni, la multiplication des personnages et les nombreux renvois à l’histoire chinoise ancienne rendent le récit quelque peu touffu et pourront dérouter le lecteur. Dessiné à quatre mains, cet album se distingue par ses planches richement travaillées et des coloris chatoyants qui conviennent bien à l’environnement tropical dans lequel se déroule l’intrigue.

Nos héros parviendront-ils à réunir les anciens documents ? Pourront-ils sauver la colonie britannique face à la double menace des communistes et d’Olrik œuvrant pour Xi-ni ? La Ligne Claire l’ignore et devra patienter que paraisse le 26e épisode qu’elle achètera de bonne grâce. D’ici là elle aura lu avec plaisir un album de facture volontairement classique, au scénario un peu dense certes mais conforme aux attentes de son public.

 

Yves Sente, Peter van Dongen, Teun Berserik, La Vallée des Immortels – Tome 1er, Editions Blake et Mortimer/Studio Jacobs, 2018.