Spencer

Le film Spencer retrace ce que La Ligne Claire décrit comme trois jours de cauchemar vécus par la Princesse Diana à l’occasion des fêtes de Noël qui réunissent la famille royale d’Angleterre à Sandringham en 1991. Le spectateur sait que le couple princier divorcerait l’an d’après mais le personnage de Diana, interprété de manière remarquable par Kristen Stewart, n’a encore qu’une intuition floue de ce que sera sa vie future.

En 2017, le réalisateur, Pablo Larraín, s’était distingué déjà avec Jackie, où, plutôt que de raconter la vie de la veuve du président Kennedy, il raconte la manière dont elle met en scène les funérailles de son mari. De même, avec Spencer, Larraín évite la banalité d’un biopic et s’éloigne franchement de la série The Crown qui vise à prodiguer aux spectateurs l’illusion de la réalité. Ici on baigne dans une atmosphère onirique, nourrie par une musique angoissante, où la frontière entre le réel et l’imaginaire demeure floue et que seul le fantôme d’Anne Boleyn, dont Diana craint de partager le sort, peut franchir.

Fidèle aux canons de la tragédie classique, Larraín s’en tient aux unités de temps et de lieu. L’arrivée à Sandringham s’ouvre sur la cérémonie de la balance qui devra se répéter au départ de chaque invité, censée mesurer si les convives ont bien mangé et donc ont goûté chacun des repas, mais qui ici vaut métaphore du jugement porté par la famille royale envers la princesse. Car en réalité ce film ne comporte qu’un seul personnage entouré de figurants, à l’exception des deux jeunes princes William et Harry, consolation de leur mère ; le personnage de la Reine par exemple ne prononce pas un seul mot du tout le film.

Si Larraín s’affranchit des codes du biopic, il n’en livre pas moins une réalisation très soignée tournée dans les décors grandioses et baroques du château de Nordkirchen, qui fut un temps aux d’Arenberg et aux Esterházy, et que viennent rehausser les costumes magnifiques que revêt la belle princesse.

A cette succession de repas, qui se déroule selon un rythme liturgique, il n’est qu’une issue possible, la fuite accompagnée de de ses deux garçons. Arrivée au drive-in du MacDo, elle décline son nom alors qu’elle passe commande : « Spencer », la révélation de son émancipation prochaine.

Le Monastère

In Principio

 

En février 2013, Benoît XVI, sentant sa fin prochaine, dans un geste inédit, déposa sa tiare et annonça son abdication en latin aux cardinaux réunis qui ne comprirent guère la signification de ce qu’ils entendaient et moins encore sa portée.

En réalité, il n’en est rien. Si Benoît XVI était alors âgé de 86 ans, il n’était ni mourant ni malade. Selon Massimo Franco, journaliste au Corriere della Sera, soumis à de fortes pressions, Benoît XVI craignait une répétition à terme de la fin du règne de Jean-Paul II, où la faiblesse du pape avait ouvert la porte aux luttes de pouvoir au sein du Vatican. Neuf ans plus tard, du simple fait que Benoît XVI soit toujours en vie, les raisons invoquées lors de la démission, le manque de la force physique et mentale nécessaire au bon exercice du ministère papal et le souhait de se retirer en vue de mener une vie de prière, peinent à convaincre ceux qui sont enclins à y voir l’ombre d’un complot.

Le Monastère dont il est question dans le livre de Franco, c’est le Monastère Mater Ecclesiae situé dans l’enceinte du Vatican, où s’est retiré Benoît XVI après son abdication ; décision sans précédent dans l’histoire moderne de la papauté, elle est à l’origine de la situation actuelle où « deux papes », l’un régnant et l’autre émérite, vivent à un jet de pierre l’un de l’autre.

 

Ubi Caritas…

Au vu de la manière dont l’Église catholique se conçoit elle-même, cette cohabitation entre « deux papes » ne relève pas de la simple anecdote. Car la démission de Benoît XVI n’est pas simplement hors norme au sens où il s’agit d’un événement exceptionnel mais dans le sens où elle n’est régie par aucune règle en vigueur. S’il est heureux que la cohabitation démarre du reste sur un mode harmonieux, fruit de la bienveillance et de l’estime mutuelle dont les « deux papes » font montre, elle en est aussi l’otage. Un homme, Mgr Georg Gänswein, qui cumule les fonctions de secrétaire particulier de Benoît XVI et de Préfet de la Maison Pontificale du Pape François, assure le lien entre Mater Ecclesiae et la Casa Sancta Marta voisine, où vit le nouveau pape.

 

…ibi bellum

Mais le ton et le contenu inhabituel du nouveau pontificat crée des meurtrissures si bien que Mater Ecclesiae devient l’hôpital de campagne où viennent se réfugier les blessés du bergoglisme, voire ceux qui s’y opposent, parmi lesquels au premier rang on trouve le Cardinal Müller, licencié par le Pape François en 2017 de sa charge de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Si jamais on n’entendra Benoît XVI critiquer son successeur, le Monastère deviendra selon Franco la métaphore et le lieu d’un lobby conservateur, que Ratzinger n’a ni voulu ni même encouragé, mais qui se réclame de lui et se reconnaît en lui. A son corps défendant, Benoît XVI se voit élevé au rang d’un mythe mystérieux et insondable à l’image de sa démission elle-même, et érigé en étendard d’une Église réputée orthodoxe face à un supposé crypto-marxisme latino.

Franco propose ici une topologie intéressante de la frange traditionnelle de l’Église : ceux qui ignorent Bergoglio tout bonnement et estiment que Benoît est toujours le pape légitime, d’autres qui cherchent avec peine à réconcilier la doctrine traditionnelle de l’Église avec les faits et gestes du nouveau pape, d’autres encore qui reprochent à Benoît XVI non seulement le fait de la démission mais son manque de préparation ; enfin il y a ceux qui jugent Benoît XVI trop tiède et trop loyal envers son successeur et estiment qu’il aurait dû corriger publiquement ce qu’ils estiment être les errements doctrinaux du Pape François.

Mais l’harmonie des débuts se rompt sous l’effet des luttes que se livrent les camps respectifs de l’ancien et du nouveau pape et qui mènent à cette rupture graduelle dont Franco reconstruit les étapes. Tout d’abord en 2018, il y a cette affaire embrouillée où le Préfet pour le Secrétariat à la Communication, Dario Viganò, se verra accuser de tromperie et sera acculé à la démission. Ensuite et surtout en 2019, il y a la collaboration, jugée maladroite, prêtée par Benoît XVI au livre rédigé par le Cardinal Sarah en défense du célibat sacerdotal, perçue comme une tentative réussie de torpiller le Synode sur l’Amazonie, au cours duquel cette question devait être abordée. Mgr Gänswein en fera les frais et sera démis de ses fonctions de Préfet de la Maison Pontificale par le Pape François en 2021.

L’intérêt de ce livre paru en italien ces jours derniers réside en son examen des problèmes qui affligent l’Église du point de vue de Mater Ecclesiae plutôt que de celui de la Casa Sancta Marta, siège effectif de la cour du Pape François. Au-delà des questions de style qui séparent les deux hommes, des questions de tempérament, des divergences en matière doctrinale et des rivalités qui opposent progressistes et conservateurs, en définitive selon Franco c’est l’Europe qui constitue la ligne de faille, un continent à réévangéliser pour l’un, une culture épuisée sur le plan spirituel pour l’autre.

 

Ventura saecula

Et puis il y a l’avenir. Quelle que soient les sensibilités des uns et des autres, la situation de fait créée par Benoît XVI s’est révélée à la longue préjudiciable à l’unité de l’Église qui devra réfléchir aux règles à mettre en place en vue de régir de futures possible démissions. De l’avis de La Ligne Claire, elles devront comporter les éléments suivants. Tout d’abord le pape démissionnaire ne doit pas porter le titre de pape, pas même émérite, doit donc abandonner le port de la soutane blanche et doit reprendre son nom à l’état civil, Cardinal XY. Pour le cas peu probable où la démission interviendrait alors qu’il a moins de 80 ans, il ne recouvrerait pas ses droits électoraux au sein du collège cardinalice. Ensuite le pape démissionnaire se retire dans un lieu validé par son successeur, en dehors du Vatican et de Castel Gandolfo. Enfin et peut-être surtout, le pape démissionnaire doit obtenir l’approbation préalable de son successeur dès lors qu’il s’exprime en public par écrit ou de vive voix.

Ratzinger aura été désormais plus longtemps pape émérite qu’il n’aura régné. Cette papauté parallèle ou même la perception qu’il pût en exister une constitue un défi permanent à son successeur et contribue à renforcer les fronts opposés au sein de l’Église. Alors que Ratzinger voulait épargner à l’Eglise des luttes politiques intestines, en définitive l’abdication elle-même conjuguée à cette longue retraite au Monastère auront produit les effets inverses.

 

Massimo Franco, Il Monastero, Solferino, 2022, 288 pages.

Aux Portes de l’Europe : Histoire de l’Ukraine

La guerre en cours a suscité de manière subite un vif intérêt pour l’histoire de l’Ukraine, avec laquelle peu de lecteurs occidentaux, parmi lesquels on compte La Ligne Claire, sont familiers. Un livre de Serhii Plokhy, professeur d’histoire de l’Ukraine à l’université de Harvard, auteur par ailleurs de Nuclear Folly et de Tchernobyl, fournit une excellente entrée en matière accessible à un large public de langue anglaise. Son titre, les Portes de l’Europe, tantôt ouvertes et tantôt fermées, renvoie d’emblée à la situation géographique de ce pays, dont le nom signifie « la marche », à la frontière entre l’Europe et l’Asie, le christianisme et la religion musulmane portée par les Ottomans, et enfin à la frontière entre le christianisme orthodoxe et le catholicisme qui dans ses contrées se décline sous ses manifestations catholique romaine et grecque catholique. Au cours de l’histoire, ces frontières culturelles ont pu se déplacer dans l’espace au gré des changements politiques, la République des deux Nations (polonaise et lithuanienne), le recul de la puissance ottomane, la guerre civile qui donne naissance à l’État soviétique, l’invasion allemande en 1941 ; cependant Plokhy leur accorde une grande importance en raison de leurs traces, toujours présentes dans la société ukrainienne actuelle

Plokhy s’attache à raconter l’histoire d’une nation, qui se distingue de celle d’un État et qui se distingue aussi de celle d’une communauté linguistique. Au cours de sa longue histoire, l’Ukraine, mélange de peuples sédentaires et nomades, berceau du christianisme rus’ avec le baptême de Vladimir en 988, sera forgée principalement par les empires russe et ottoman et assimilera de manière durable des éléments polonais, habsbourgeois, tatars, cosaques et juifs.

Le mot même d’Ukraine n’apparaît sur une carte pour la première fois qu’au XVIe siècle mais ce n’est véritablement qu’au XIXe siècle, le siècle des nationalités en Europe, que se développe la notion d’une identité ukrainienne propre, dont la compilation de la première grammaire en 1818 se voudra l’expression. Ses frontières, sans cesse mouvantes, n’acquerront leur caractère définitif actuel qu’en 1954, jusqu’à ce que la Russie de Poutine ne vienne lui ravir la Crimée en 2014. Aussi, Plokhy fait-il le choix de raconter l’histoire de l’Ukraine au sein des frontières telles qu’elles émergeront à partir du XIXe siècle.

Enfin, ce livre, à la fois succinct et érudit, revêt un intérêt supplémentaire dans la mesure où il a été publié en 2015, soit un an après l’invasion et l’annexion de la Crimée, et qu’il permet donc de faire une lecture avertie de la guerre que mènent les Russes en ce moment. De l’avis de La Ligne Claire, elle a d’ores et déjà fait de Vladimir Poutine le père de la patrie ukrainienne et a mis un point final en Ukraine au débat séculaire entre slavophiles et occidentalistes.

 

Serhii Plokhy, The Gates of Europe: a History of Ukraine, Basic Books, 2016, 395 pages

La Fin de la Chrétienté

Dans son dernier petit essai, la philosophe décrit la disparition de la chrétienté, c’est-à-dire de cette civilisation européenne issue de la foi chrétienne et qui aura forgé les lois, les mœurs et les arts au long de seize siècles qui courent de la fin du IVe siècle au milieu du siècle dernier.

Elle décrit les effets de ce qu’elle appelle l’inversion normative, c’est-à-dire de ce renversement au titre duquel ce qui était autrefois interdit devient aujourd’hui non seulement autorisé mais promu. Lorsque le christianisme s’impose dans l’Antiquité en déclin, il impose un grand nombre de normes au sujet du divorce, de l’avortement et de l’infanticide, le suicide et l’homosexualité, autant de pratiques largement répandues chez les Grecs et les Romains. Selon Delsol, leur retour depuis la deuxième moitié du XXe siècle ne constitue pas seulement un effondrement de la morale chrétienne mais un retour au paganisme. Cette inversion normative repose à son tour sur une inversion ontologique, c’est-à-dire une inversion du sens premier des choses. Car dès lors que la foi en l’homme créé à l’image de Dieu et donc en sa dignité intrinsèque disparaît, les lois qui s’opposent mettons à l’avortement ou au suicide assisté deviennent une entrave à la liberté individuelle, désormais la mesure de toute chose.

Enfin, Chantal Delsol envisage pour l’avenir, en Europe en tous cas, un christianisme sans chrétienté, où les chrétiens, dans leur composante catholique surtout, après avoir livré toutes les batailles sociétales et les avoir toutes perdues, mèneront la vie des minorités religieuses à l’instar de celles que vivent les Juifs. Sur l’autre rive de l’Océan Atlantique, Rod Dreher avait avancé la même thèse en 2017 avec The Benedict Option, où il appelle les chrétiens à vivre dans des monastères virtuels au sein d’une société athée.

En marge de livre, il apparaît aux yeux de La Ligne Claire que le Pape François est effectivement le premier pape de la post-chrétienté. Peu intéressé par l’héritage culturel européen, il se fait l’apôtre d’un christianisme humanitaire qui résonne avec les valeurs de l’écologie et où on peine à distinguer quelque transcendance. Le temps où le Général de Gaulle pouvait dire « La République est laïque mais la France est catholique » paraît effectivement révolu.

 

Chantal Delsol, La Fin de la Chrétienté, Éditions du Cerf, 2021

 

Butler to the World

Majordome du Monde

A l’heure où le monde entier frappe de sanctions les oligarques russes, voilà un livre dont la parution tombe à point.

Butler to the world, c’est le titre donné par Oliver Bullough, un journaliste contributeur du Guardian et de la BBC, à son livre où il décrit la manière dont le Royaume-Uni est devenu la destination préférée de capitaux étrangers, parfois d’origine douteuse.

Bullough défend la thèse selon laquelle il ne s’agit pas d’un événement fortuit mais le fruit d’une longue histoire qui a mené le Royaume-Uni à mettre sur pied un éventail de prestataires de services, non seulement banquiers, comptables, trustees mais aussi jardiniers, chauffeurs, gardes du corps et nounous. Sous la plume de Bullough, ce sont là les services que fournit un majordome à ceux qui peuvent le rémunérer bien entendu, mais pas aux autres. Car le butler voit tout et ne dit rien.

Bullough raconte en neuf chapitres autant d’histoires qui illustrent l’émergence des éléments qui contribueront à faire du Royaume-Uni la plateforme offshore par excellence à l’échelle du monde : le marché des euro-dollars, l’industrie des paris en ligne à Gibraltar, une gamme de structures juridiques parmi lesquelles il accorde une attention particulière à la Scottish Limited Partnership, qui n’est redevable d’aucun impôt.

Surtout, Bullough met en exergue le rôle clé que jouent les centres offshore, confettis de l’Empire britannique, Gibraltar, les Iles Cayman, les Iles Vierges britanniques (BVI) mais aussi l’Ile de Man, Jersey et Guernsey. Tous se réclament de la common law mais chacun offre sa variété particulière d’un service financier particulièrement avantageux : un trust, une société de domicile, l’absence d’impôt sur les sociétés. Tous contribuent à maquiller l’origine de fonds, à blanchir de l’argent d’origine criminelle et à priver des pays souvent pauvres des capitaux indispensables à leur développement.

Enfin, Bullough se désole de l’impuissance des pouvoirs britanniques et de leur manque de moyens face à des oligarques qui peuvent faire appel aux meilleurs avocats qui font en sorte que Londres demeure Londongrad.

Oliver Bullough, Butler to the World, St Martin’s Press 2022, 288 pages.

Vigil – plongée dans une mini-série

De temps à autre, un genre cinématographique qu’on croyait disparu, le western, le péplum, réapparaît sur les écrans. Avec Vigil, c’est le thème du sous-marin qui refait surface sous la forme d’une mini-série qui connaît un certain succès outre-Manche.

Un meurtre est commis à bord d’un sous-marin nucléaire britannique ; sous prétexte que le vaisseau naviguait alors en eaux territoriales, on juge que l’affaire relève de la police plutôt que de la justice de la Royal Navy, si bien que notre héroïne, une inspectrice de police est détachée à bord du sous-marin, où elle mène l’enquête. A cette première invraisemblance succédera toute une série de péripéties, un deuxième meurtre puis la tentative d’un troisième. En l’absence d’une intrigue plausible, l’histoire peine à progresser et devient rapidement tributaire d’une suite sans fin de personnages aux accents écossais rocailleux en vue d’alimenter l’intrigue, dont on perd rapidement le fil.

Ceux qui s’y connaissent mieux que la Ligne Claire en choses militaires n’ont pas manqué de relever les erreurs touchant aux uniformes et surtout le volume excessif du décor, qui se prête davantage au tournage d’une histoire de porte-avions que de sous-marin.

Aux amateurs du genre, on recommandera plutôt Das Boot pour l’atmosphère angoissante de la vie à bord d’un sous-marin ou The Hunt for Red October pour le suspense.

Damascus Station

La Route de Damas

Ceux qui doutent encore de la violence de la guerre civile qui a eu cours en Syrie lors de la décennie écoulée sont invités à lire Damascus Station, dû à la plume de David McCloskey, un jeune auteur américain. Ancien analyste auprès de la CIA et ancien consultant chez McKinsey, il signe ici son tout premier livre, qui connaît un grand succès en Amérique.

McCloskey envoie son héros, Samuel Joseph, à Damas, comme lui un agent de la CIA. Il y est chargé de recruter un agent sur place qui permettra aux Américains de prendre connaissance des plus noirs desseins du régime de Bassar el-Assad. On retrouve en toile de fond les protagonistes de la guerre civile, les rebelles opposées aux forces du gouvernement, l’armée, la police, les milices, les innombrables services secrets aux méthodes brutales.

Mais ce monde en apparence noir et blanc est en réalité strié de gris. D’un côté Sam Joseph tait un secret envers la CIA ; de l’autre, tous ceux qui se rangent dans le camp du gouvernement, les Alawites et les chrétiens, en deviennent l’esclave, privilégié certes mais l’esclave quand même. Personne ne peut fuir le pays sous peine de représailles infligées à leur famille restée en Syrie, si bien que les uns deviendront des agents doubles et les autres des bourreaux dans une fuite en avant qui offre la perspective lointaine d’une victoire acquise au prix d’un bain de sang mais pas la rédemption. Alors que la CIA emprunte sa devise La Vérité vous rendra libres à l’évangile selon Saint Jean (Chapitre VIII, verset 32), ce roman traite en réalité du thème de la liberté perdue, vécue comme la chute au Paradis, qui, aux yeux de La Ligne Claire, en constitue l’intérêt au-delà de l’intrigue. « Bons » et « mauvais » succombent à ce destin qui les rassemble alors que l’intrigue les oppose.

De son propre aveu, McCloskey, qui ne fait pas métier d’écrivain, a eu du mal à mettre son roman en forme et a fait recours à des conseils et des relecteurs qui lui ont permis de tirer un récit captivant à partir d’ébauches assez pauvres. Son expérience passée au sein de la CIA confère à sa description du déroulement des opérations un grand réalisme, au prix de l’utilisation un peu excessive du jargon interne de l’Agence, avec lequel le lecteur aura du mal à se familiariser.

On a pu croire qu’avec la fin de la guerre froide et la disparation il y a un an de John Le Carré s’éteindrait le style des romans d’espionnage. Or, il n’en est rien. Le monde est ainsi fait que de nouveaux conflits surgissent et que des auteurs, ici McCloskey, s’emparent avec talent de ces thèmes complexes. Auteur amateur, McCloskey signe avec succès son premier roman ; la critique américaine l’atteindra au tournant s’il s’aventure sur le terrain d’un deuxième livre. De l’avis de La Ligne Claire, la clé du succès résidera en la capacité de l’auteur à explorer toutes les ambiguïtés, les doubles allégeances, les illusions perdues, la perdition même qui peuplent le monde trouble de l’espionnage.

 

David McCloskey, Damascus Station, W.W. Norton, 2021, 432 pages

Les Services secrets et Sa Majesté

Au chapitre XIII du livre des nombres, il est écrit que Moïse envoie douze espions explorer le pays de Canaan et faire rapport de ce qu’ils y trouvent, ce qui amène La Ligne Claire à classer l’espionnage au rang de deuxième plus vieux métier du monde.

Richard Aldrich et Rory Cormac, deux professeurs aux universités de Warwick et de Nottingham, se sont attachés à décrire dans ce gros livre les liens complexes qui unissent la famille royale d’Angleterre au monde de l’espionnage au fil des siècles. Tantôt acteurs, tantôt objet et même victimes d’entreprises d’espionnages, les souverains britanniques et leur famille se situent au centre d’un réseau dont les mailles sont formées par MI5 et MI6, des diplomates et des policiers, des services secrets étrangers parfois amis et parfois pas, auxquels s’ajoute une longue liste de personnages louches.

Les deux auteurs font démarrer leur histoire avec le règne d’Élisabeth Ière. Confrontée à la menace existentielle que constitue l’Espagne catholique, la souveraine est amenée à développer un arsenal de mesures qui ont toujours cours de nos jours. Ses diplomates sont désormais chargés d’espionner pour le compte de la Couronne, à qui ils envoient des rapports codés, non sans avoir noué des appuis secrets avec des puissance étrangères, le Prince d’Orange par exemple. Là où le recours officiel à la force n’est pas possible, elle emploie des pirates (Sir Francis Drake) de la même façon que la Russie a recours aux mercenaires Wagner de nos jours. Si la menace se fait trop aigüe, elle imagine de toutes pièces des « complots papistes », les fake news d’alors, qu’elle dénonce dans des pamphlets pour se débarrasser de ses ennemis qu’elle fera torturer à la Tour de Londres, empoisonner, assassiner ou exécuter (Marie Stuart). Les Américains avec Guantanamo et leurs attaques par drone et les Russes avec le Novitchok à leur façon déploient les mêmes stratégies.

Cependant le gros de l’ouvrage est consacré à la période qui s’étend de la reine Victoria à Élisabeth II. Reine constitutionnelle, Victoria accède au trône en 1837 alors qu’elle n’a que dix-huit ans, et, sans expérience, se trouve démunie face à ses ministres. Plus tard, mariée à Albert de Saxe-Cobourg, devenue la grand-mère des souverains de toute l’Europe, elle compensera son relatif manque de pouvoir formel par l’exploitation assidue de son vaste réseau familial, qui lui remonte sans cesse des informations, parfois même avant que son gouvernement n’en dispose.

Les auteurs connaissent bien leur affaire et passent ces deux siècles en revue en grand détail, parfois trop puisque le lecteur se voit condamné à relire des épisodes déjà bien connus, l’assassinat de Raspoutine, l’abdication d’Édouard VIII et, plus près de nous, le décès accidentel et tragique de la Princesse de Galles. On s’égare parfois au milieu de ces anecdotes qui ne paraissent pas toutes essentielles à l’argumentation.

Soigneusement documenté, de lecture agréable, de l’avis de La Ligne Claire, ce gros livre aurait gagné à être plus court et à aborder une approche plus thématique plutôt que de reposer sur la simple succession des souverains. Cela dit, les passionnés de la Couronne britannique y trouveront leur compte et, pour le règne d’Élisabeth II, feront sans peine le lien avec la série The Crown.

 

Richard Aldrich and Rory Cormac: The Secret Royals: Spying and the Crown, from Victoria to Diana, 736 pages, Atlantic Books 2021.

Gucci à Hollywood

Tiré d’un livre [1] , The House of Gucci, rédigé en 2001 par la journaliste américaine Sara Gay Forden, le film du même nom dû au réalisateur Ridley Scott affiche une triple ambition, raconter la tragédie d’un meurtre, exposer les rivalités qui traversent la famille Gucci et retracer l’histoire de l’entreprise.

Cependant, puisque le film est joué en anglais, il s’agit en premier lieu d’expliquer au spectateur novice que ces différentes affaires se déroulent en Italie. Tout d’abord les comédiens sont priés de se mettre à l’école de Robert de Niro et de s’exprimer avec un accent new-yorkais, comme celui des gangsters de la mafia au cinéma, et qui tiendra lieu d’accent italien. Ensuite, on ne manquera pas de rappeler que l’Italie est le pays qui héberge des villas en Toscane et le long des rives du lac de Côme, le pays des grands repas pris en famille auxquels on se rend en Vespa ou en Fiat 500 et le pays des belles actrices comme Sofia Loren. Rappelons encore à l’attention des spectateurs que l’Italie est un pays de culture catholique où l’on rencontre aussi bien des religieuses qui portent des habits d’un autre âge qu’un prêtre revêtu de vêtements liturgiques datant d’avant le concile Vatican II, bien que les funérailles qu’il célèbre se déroulent en 1983. Quant à la bande sonore, où on découvre, stupéfaits, que Verdi était lui aussi italien, elle affiche autant de relief qu’une pâte à lasagne et en définitive n’ajoute qu’une couche de plus à cette suite de clichés.

Et puis, en dépit d’un budget de $75m, les producteurs ont omis de se prévaloir des services d’un consultant en matière d’étiquette (La Ligne Claire, par exemple) qui aurait discrètement murmuré à l’oreille de Jeremy Irons, qui interprète le personnage de Rodolfo Gucci, que jamais un monsieur ne baise la main gantée d’une dame.

Cette avalanche de lieux communs au sujet de l’Italie est destinée de servir de cache-sexe à un film en quête d’identité, qui hésite à propos du sujet à traiter. L’histoire de l’entreprise Gucci ? On la laissera aux études de cas des écoles de commerce. Demeurent d’une part les rivalités qui aiguillonnent les cousins Gucci et de l’autre le meurtre prémédité, nourri par la jalousie, l’envie et l’ambition, deux sujets différents, même s’ils se croisent. A ce mélange des thèmes, vient s’ajouter le mélange des styles ; Scott est allé librement se servir dans tous les films célèbres qui touchent à l’Italie : les années insouciantes du Dopoguerra dans Vacances Romaines, la Comédie à l’Italienne, les luttes claniques qui fournissent la trame du Parrain, Fellini avec ses mises en scènes baroques et décadentes.

En dépit d’une interprétation de qualité, il ressort de toute cette pastacciutta un film trop long, sans cesse à la recherche de sa trame et du ton juste et qui en définitive déçoit.

 

[1] The House of Gucci : a sensational story of murder, madness, glamour and greed

Le dernier Espadon

La Ligne Claire s’était montrée assez critique envers les précédents épisodes des aventures de Blake et Mortimer, La Vallée des Immortels, tomes I et II, qu’elle juge indûment touffus et difficilement lisibles. Il semble que l’éditeur n’ait pas été insensible aux reproches formulés par La Ligne Claire puisque le tout dernier épisode, Le dernier Espadon, répond en substance à ses objections.

Tout d’abord il s’agit d’une histoire qui tient en un seul album, qui lui confère davantage de cohérence. Ensuite, les scénaristes font preuve d’astuce dans la mesure où, d’une part ils raccrochent leur histoire à celle du Secret de l’Espadon, l’album qui fonde la série en 1946, mais où d’autre part ils s’en détachent presque entièrement. Ils évitent de ce fait l’inconvénient majeur qui consiste à devoir imbriquer le dernier épisode dans la chronologie de plus en étroite que forment l’ensemble des albums précédents. La levée de cet obstacle permet le déploiement d’une intrigue originale, qui tient avec succès le lecteur en haleine et qui se fonde sur le mécanisme du double déguisement, celui d’Olrik et celui de Blake, dont Jacobs déjà avait fait le ressort de La Grande Pyramide. Enfin le dernier Espadon (l’appareil) sort indemne de cette confrontation, ce qui permettra, on n’en doute guère, de le tirer à nouveau du fond d’un hangar à la faveur d’une nouvelle aventure.

Il y a deux ans La Ligne Claire appelait de ses vœux l’alliance de la plume d’un scénariste habile et d’un dessinateur qui sache charmer ses lecteurs. Le dernier Espadon répond bien à ce vœu.