Simon Leys, navigateur entre les mondes

De Ryckmans à Leys

On trouve chez Pierre Ryckmans quelque chose de Tintin, le goût du large, la passion de la mer, l’intérêt pour d’autres cultures, du Congo à l’Extrême-Orient, la recherche de la droiture. Ryckmans est de ces hommes discrets, peu connus du grand public, une sommité dans son domaine, celui de la sinologie, et qui aura marqué la vie intellectuelle de son temps, la deuxième moitié du XXe siècle. En 2010, il avait préfacé la biographie que Philippe Paquet avait consacrée à Madame Chiang Kai-shek et c’est par un juste retour des choses que Paquet, lui-même un éminent sinologue, rédige aujourd’hui la biographie de Ryckmans, alias Simon Leys. Car de même que Pierre Assouline avait composé une biographie d’Hergé, plutôt que celle de Georges Rémi, Paquet consacre son ouvrage à Simon Leys, l’homme qu’était devenu Ryckmans. Contraint pour des raisons diplomatiques d’utiliser un pseudonyme pour signer en 1971 Les Habits neufs du président Mao, le livre où il démonte les mécanismes de la révolution culturelle et qui lui valut l’hostilité des milieux maoïstes français, Ryckmans allait se fondre en Simon Leys. Plus qu’un pseudonyme, Simon Leys allait devenir un nom de plume et même parfois un nom de guerre mais surtout le nom qu’il s’était donné à l’occasion d’une nouvelle naissance, celle de l’écrivain; c’est du reste en tant que Simon Leys qu’il serait reçu en 1990 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

 

La jeunesse

Ryckmans naît dans une famille où certains lecteurs belges se reconnaîtront : famille nombreuse, catholique, une éducation au Cardinal Mercier à Braine-l’Alleud suivie d’études à Louvain qui n’était pas encore Leuven (en français), l’abonnement au Ligueur, un oncle curé, professeur à l’université, un autre oncle au Congo, en somme la Belgique que Gaston Eyskens appellerait plus tard la Belgique de Papa. Ryckmans ne reniera jamais cette Belgique-là – on sait avec quel acharnement il s’est battu pour que ses deux fils cadets puissent conserver la nationalité belge – mais, « pour vivre pleinement il devait vivre ailleurs ».  En 1955, il effectuera ce qui deviendrait un voyage initiatique en Chine et qui le destinera à être plus tard « un écrivain belge établi en Australie».

 

Le sinologue et l’écrivain

Leys assoira sa réputation de sinologue de premier plan en traduisant et commentant le traité de peinture rédigé par Shitao, un peintre chinois du XVIIe siècle ; cet ouvrage, publié sous le titre de Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère Shitao – Contribution à l’étude terminologique des théories chinoises de la peinture lui vaudra d’obtenir le grade de Docteur en Histoire de l’Art et sera suivi en 1971 de La vie et l’œuvre de Su Renshan, rebelle, peintre fou. Leys poursuivra sa carrière en Australie où il enseignera la littérature chinoise aux universités de Canberra et de Sydney. Mais surtout, Leys saura brillamment dépasser le cadre de son expertise professionnelle et se révéler tout à la fois un romancier, un essayiste, un critique littéraire, un historien d’art et un pamphlétaire. Sa langue se distinguera par l’élégance du style, la beauté de l’écriture, la précision, l’absence de jargon jugé vulgaire et portera la marque d’un homme libre, en quête de vérité, une conscience intègre armée d’une plume d’acier. Or, il existe en Chine un  lieu où se marient les deux domaines où excelle Leys, la peinture et la littérature : la calligraphie. Il sera un excellent calligraphe, forçant l’admiration des Chinois. On se souviendra qu’Hergé s’était intéressé à la calligraphie chinoise et y trouva une source d’inspiration qui devait aboutir à la formation de son style, la ligne claire ; Leys ne manquera pas du reste de souligner que Le Lotus Bleu constituait une bonne introduction à la Chine. Par ailleurs, Belge du bout du monde, Leys écrira en mandarin et en anglais aussi bien qu’en français et rejoindra le petit cercle des auteurs qui rédigent aussi dans une langue autre que leur langue maternelle – on peut songer à Joseph Conrad ou à Milan Kundera.

Le lecteur profane de langue française pourra se sentir dérouté face à une culture chinoise pour laquelle il peut manquer de repères. A quelle époque vit Confucius ? Quand règne la dynastie des Ming ? De plus, en Chine l’art réside davantage dans l’acte de la création que dans la chose créée, ce qui explique que l’art chinois puisse paraître invariable et donc privé de repères historiques aux yeux d’un occidental. Du reste Leys dira que « la Chine qui m’occupe est une région de l’esprit plutôt qu’un espace géographique », ce sera pour Leys la Chine intérieure, « l’autre pôle de l’existence humaine ».

Philippe Paquet, lui-même journaliste, écrivain et sinologue, marié comme Leys à une Chinoise, volera au secours de ses lecteurs car il sait tout de Leys et de son sujet. S’appuyant sur une masse de documents et de nombreux entretiens avec Leys et d’autres, il ouvrira autant de tiroirs à chaque fois qu’il s’agira de présenter un peintre chinois, un intellectuel maoïste français, les écrivains, Orwell ou Segalen que Leys admirait, les diplomates belges qui ouvrent l’ambassade à Pékin dans les années 1970, les hommes politiques chinois, Mao Tsé-toung bien sûr mais aussi Zhou Enlai, Lin Bao ou Chiang Kai-shek, et enfin les personnes que Leys aura étrillées du verbe ou de la plume. Cela confère au livre de Paquet non seulement un grand charme mais témoigne de la vaste culture de son auteur. Si le livre de Paquet apporte bien entendu sa pierre à l’édification de la sinologie belge, il porte aussi un regard sur tous ceux que Leys, navigateur entre les mondes, aura croisés au cours de la deuxième moitié du XXe siècle.

 

La mer

Leys aimait la mer. A dix-huit ans à peine il s’embarqua sur un chalutier, le Marconi, pour une pêche à la morue sur les grands bancs d’Islande, dans ces régions du globe où se fracassent des aérolithes. Plus tard de bons vieux cargos le transporteraient en Orient où, passé le canal de Suez il regarderait monter en un ciel ignoré du fond de l’Océan des étoiles nouvelles. Au couchant de sa vie, embarqué à bord d’un bâtiment il s’en irait sillonner les océans de Kerguelen aux Marquises, là où chevalier de Haddoque aurait enfoui un trésor ou encore à l’archipel des Abrolhos, lieu expérimental d’un totalitarisme maoïste au XVIIe siècle. Et puis le 11 août 2014, Leys leva l’ancre pour de bon en la baie de Sydney.

En définitive la biographie de Leys par Paquet révèle de façon magistrale un homme extraordinaire. On y découvre deux écrivains belges pour le prix d’un seul.

Philippe Paquet, Simon Leys, Navigateur entre les mondes, Gallimard, 669 p.

 

FB-f-Logo__blue_512La Ligne Claire est également disponible sur Facebook.

Downton Abbey – The end

« What shall we do now that Downton Abbey has come to an end ? » s’interrogeait à la Chambre des Communes David Cameron, nouvellement nommé, à l’issue de la clôture de la première saison de Downton Abbey. C’était en 2010 et depuis lors cinq autres saisons sont venues différer sinon apaiser les angoisses du Premier Ministre. On a du mal à imaginer qu’un dirigeant autre que le Premier Ministre britannique puisse s’exprimer au sein d’une enceinte parlementaire au sujet d’un feuilleton de télévision mettant en scène la vie d’une famille aristocratique au siècle dernier. A la vérité, il n’y en a pas.

En 1997, John Prescott, alors député travailliste pouvait déclarer: « we are all middle class now », au sens où cette catégorie sociale regroupe tous ceux qui gagent leur vie, à l’exclusion d’une part de ceux comme la famille de Lord Grantham qui vivent de leurs rentes et de l’autre des exclus de la société. A l’époque où se déroule Downton Abbey, cette société middle class est encore en gestation, elle ne conquerra le monde et le pouvoir politique qu’avec les Trente Glorieuses. Et pourtant c’est bien la société middle class actuelle qui s’est passionnée pour les multiples petites intrigues qui peuplent les épisodes de Downton Abbey, un monde où chacun a sa place et est supposé s’y tenir ; du reste de la même manière que les titres de noblesse étaient transmis de manière héréditaire, les offices de domestique passaient eux aussi souvent de père en fils.

Cependant le monde en apparence immuable dépeint dans Downton Abbey était en réalité déjà en proie à de profondes convulsions. Le comte n’avait-il pas dû se résoudre à épouser une héritière américaine nouveau-riche pour maintenir le train de sa maison ? Les meilleures familles n’étaient pas à l’abri de ce genre d’arrangement.

Ailleurs on n’en avait cure. Avant guerre, chez les grands-parents hongrois de La Ligne Claire, officiait non pas une cuisinière mais plusieurs, dont la Mehlspeisköchin, une Souabe de Transylvanie, chargée exclusivement des desserts, des beignets à la crème flambés au Schnapps. « Excellence », disait-elle, s’adressant à la maîtresse des lieux, « quels sont vos ordres au sujet du menu de demain ? »

C’était un monde où ce que nous appellerions aujourd’hui l’innovation technologique était considérée avec suspicion et même avec mépris, en tous cas avec le sentiment que toutes ces nouveautés, la radio, l’électricité, le téléphone, étaient superflues, voire nuisibles. Dans la famille de la Ligne Claire, on s’éclairait au pétrole en Belgique comme en Hongrie, où un domestique avait pour seule fonction de tous les jours nettoyer, remplir et allumer les lampes à pétrole. Selon le mot de la comtesse douairière, l’éclairage électrique donnait l’impression fâcheuse qu’on se produisait sur scène comme une danseuse au Théâtre de la Gaité. Si à Downton Abbey, on installe le téléphone nolens volens, l’arrière grand-père de la Ligne Claire, le marquis P., en son château des Flandres s’y refuse. En 1940 la Wehrmacht lui forcera la main mais dans un geste de résistance posthume, le marquis, né en 1854 et décédé en 1952, mourra sans jamais de sa vie avoir utilisé cet appareil, marque d’infamie infligée par l’occupant.

Diffusée dans un monde sécularisé, la série télévisée n’accorde que peu de place à la vie religieuse, pourtant très présente dans ce milieu de ce temps-là. Après tout Lord Grantham incarne l’establishment tandis que l’Eglise d’Angleterre est justement the established church. Vers la même époque, la marquise P. accueillait de manière permanente en son château un ecclésiastique qui avait, du fait de son état, préséance sur tous les hôtes, ducs, princes ou comtes et qui, pour cette raison était toujours assis à droite de la marquise. Le marquis de son côté finançait les études des garçons méritants du village si bien que lorsque le fils du majordome manifesta des dispositions pour les études, il partit au séminaire ; et lorsqu’il revint, une fois ordonné prêtre, il prit naturellement sa place à la droite de la marquise, servi par son propre père qui lui se retirait au sous-sol pour souper avec la domesticité. Comme dans Downton Abbey, chacun était à sa place.

Julian Fellowes, le réalisateur de la série, a eu le bon goût de sortir par le haut avant non seulement que le public ne se lasse de la série mais qu’elle aussi soit rattrapée par l’histoire qui avec les bouleversements induits par la Deuxième Guerre mettra un terme à cette vie. Dans Harmonia Caelistis, l’écrivain hongrois Peter Esterházy, évoquant l’histoire de sa propre famille, imagine cette scène, où cette vie touche à sa fin:

– Madame la Comtesse

–  Oui, Szabó, on a sonné?

– Les communistes sont arrivés.

Rideau.

FB-f-Logo__blue_512La Ligne Claire est également disponible sur Facebook.

Bridge of Spies, East, West, black, white,

Spielberg n’a rien à dire mais il le dit très bien. Le film s’ouvre sur une scène originale où l’on voit des hommes en filer un autre qui transporte un chevalet. Un peintre, un criminel, une erreur sur la personne ? Quelques minutes plus tard la FBI fait irruption chez ce personnage, Rudolf Abel, qui s’avère être un espion du KGB. Fin du suspense, désormais le film, Le Pont des Espions, se poursuivra sans nuances, contrairement au vrai monde de l’espionnage.

Le fil relate l’histoire vraie de l’échange en 1962 entre Abel et Gary Powers, le pilote de l’avion espion U2 abattu deux ans plus tôt au dessus de l’Union Soviétique, arrangé par un avocat américain, James Donovan dont le rôle est tenu par Tom Hanks. Donovan y apparaît comme une sorte d’Oskar Schindler en monde mineur, l’apôtre des libertés constitutionnelles chères aux Américains et qui précisément les distinguent des Soviétiques. Car le spectateur ne s’y trompera pas, nous sommes dans le monde de la Guerre Froide, un monde où les méchants sont rangés à gauche et les bons à droite ; pour ceux qui n’auraient pas compris, tandis qu’il neige à Berlin-Est où tout est gris, au même moment, dans la banlieue bourgeoise où habite la famille Donovan, c’est le printemps et les oiseaux gazouillent.

Dans ce film qui se veut dramatique Hanks apparaît comme le comédien comique qu’il est au fond, celui de Terminal plutôt que de Philadelphia. « A bite to eat ? Wo ist Unter den Linden ? ». Face à lui Mark Rylance, un acteur issu du monde du théâtre, incarne Rudolf Abel et l’emporte par la sobriété de son jeu.

Toujours bien filmé, Le Pont des Espions fournira l’occasion de passer une soirée agréable mais demeurera a thriller without the thrill.

FB-f-Logo__blue_512La Ligne Claire est également disponible sur Facebook.

Aux origines de James Bond

«Spectre», le nouveau James Bond n’aura pas fait démentir le succès de cette série où les spectateurs paient leur billet de cinéma pour se voir raconter la même histoire pour la vingt-sixième fois, sans cesse mise à jour au fil des inventions techniques qui font succéder l’Aston Martin DBS V12 à l’Aston Martin DB5.

Pendant la guerre, Ian Fleming, le créateur du personnage de Bond, avait été officier au sein de la Royal Navy. Affecté au Service des Renseignements, il prit part à l’une des plus étonnantes entreprises de désinformation jamais effectuées, Operation Mincemeat, d’où il irait quelques années plus tard puiser l’inspiration pour ses premiers romans figurant James Bond. Le but de cette opération, menée en 1943, consistait à faire croire aux Allemands que le débarquement que les Alliés projetaient en Sicile se déroulerait soit en Crète soit en Sardaigne.

Un faux noyé

Aussi le 30 avril 1943 un sous-marin anglais lâcha-t-il par dessus bord au large de Huelva en Andalousie le corps d’un officier mort, sensé avoir été abattu en vol vers l’Egypte, auquel était attaché par une chaînette une mallette contenant des documents. Le faux noyé devait accréditer l’idée qu’il était un émissaire d’importance transportant des documents secrets à destination du commandant des forces anglaises en Afrique du Nord alors qu’en réalité le personnage avait été imaginé par les Services de Renseignement de l’Amirauté et que les documents étaient faux. Avec ce faux noyé on voit apparaître les premiers éléments qui plus tard donneront naissance aux gadgets de James Bond : une fausse carte d’identité, des clés, un médaillon de saint Christophe et une montre réglementaire, un objet promis à un bel avenir dans les films.

Le but de l’opération est donc de faire en sorte que les Espagnols recouvrent le corps et transmettent les précieuses (fausses) informations aux Allemands. Comment faire ?

Le premier écueil à éviter est que les autorités espagnoles soit ne prennent jamais connaissance du noyé, soit qu’en en ayant pris connaissance, ils l’enterrent sans autre forme de procès avec sa chaînette et sa mallette. La légation britannique à Madrid feint donc une grande agitation, nourrie par de nombreux télégrammes, dont ils savent qu’ils seront interceptés par les Espagnols et qui sont destinés à les informer à leur insu de la supposée importance des documents. Effectivement, les Espagnols attrapent la puce à l’oreille et récupèrent les documents sur le corps du noyé.

La neutralité feinte

Le deuxième obstacle réside en la neutralité affichée de l’Espagne car il ne faut surtout pas, qu’ayant récupéré les documents, ils les rendent directement aux Anglais. Cependant, si l’Espagne était en principe une puissance neutre, en réalité les sympathies du jeune gouvernement franquiste se tournaient envers les puissances de l’Axe qui lui avaient prodigué hommes et matériel au cours de la guerre civile. Les Anglais feindront donc de tenir les Espagnols pour strictement neutres tout en souhaitant qu’ils ne le soient pas tandis que les Espagnols travailleront en sous-main avec l’Abwehr, les services secrets allemands, tout en affichant une neutralité de façade.

Véritables destinataires du message, les Allemands feront mine ne pas apparaître alors qu’ils s’efforcent de se procurer les documents avant de les rendre aux Espagnols, qui voudront assurer aux Anglais que leur intégrité n’a jamais été compromise. Une fois rendus par les Espagnols, une astuce, digne du futur James Bond, permettra aux Anglais de vérifier que les documents avaient bien été lus. Les Anglais remercieront vivement les Espagnols pour leur assistance et leur strict respect de la neutralité, dans un jeu où chacun feindra de tenir un rôle qu’il n’a pas tenu.

En 2010, l’auteur et historien anglais Ben Macintyre a tiré de cette histoire un livre captivant où prend corps la genèse de Bond.

Operation Mincemeat: The True Spy Story that Changed the Course of World War II. London: Bloomsbury Publishing, ISBN 978-0-7475-9868-8.

FB-f-Logo__blue_512La Ligne Claire est également disponible sur Facebook.