L’idée impériale

Die Reichsidee

Dans ce livre ambitieux, Visions of Empire, l’auteur, Krishan Kumar, s’attaque à l’examen des idées et des idéologies qui ont présidé à l’établissement et à la gouvernance des différents empires sur lesquels il fonde son étude : les empires romain, ottoman, habsbourgeois, russe, britannique et français.

Fondamentalement, la notion d’empire, die Reichsidee, selon le titre d’un ouvrage de l’Archiduc Otto de Habsbourg, se distingue de celle, plus récente, de l’État-nation, dont la France constitue sans doute à la fois le prototype et l’exemple le plus achevé.

Du reste, l’auteur, Krishna Kuman, né en 1942 à Trinidad et Tobago, actuel doyen de la faculté de Sociologie à l’Université de Virginie et citoyen britannique, s’estime lui-même être le fruit de cette notion d’empire, britannique en l’occurrence.

Dans l’histoire du monde, les empires ont précédé de trois millénaires l’émergence de l’État-nation et ont revêtu le formes les plus diverses : empires terrestres ou maritimes, dynastiques ou pas, coloniaux ou pas, plus ou moins liés à l’idée de nation. La notion même d’empire est variable mais on peut néanmoins lui assigner des caractéristiques communes : un vaste territoire composé de peuples divers mais cependant unis au sein de l’idée impériale, un modèle qui souvent dure plusieurs siècles avant parfois de s’effondrer de manière brutale, mais surtout une prétention à l’universalité en vue de mener à bien une mission civilisatrice. La Chine se conçoit comme l’Empire du Milieu tandis que Rome se définit comme la caput mundi.

Kumar examine en détail non pas l’histoire de six empires mais la manière dont ces empires-là en sont venu à concevoir leur existence et leur vocation. Tous, y compris l’empire ottoman selon l’auteur, sont d’origine européenne et trouvent dans l’Empire romain leur archétype. Tous les empires vont cependant « exporter » leurs propres institutions du centre vers la périphérie en vue de constituer une culture commune.

 

Empire et nation

Kumar étudie en premier l’empire romain. Il n’a pas pour objet d’en examiner l’histoire en détail mais d’analyser l’idéologie qui a présidé à son déploiement. Un point crucial est atteint en 212 lorsque l’empereur Caracalla octroie la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire, quelle que soit leur nation. Plus tard on verra du reste des empereurs d’origine ibérique, dalmate et africaine revêtir la pourpre.

A l’opposé, et en réaction à la constitution de l’Empire napoléonien à travers l’Europe, Gottfried Herder développera au début du XIXe siècle la notion jusque-là inconnue selon laquelle les peuples qui parlent une même langue forment une nation qui doit s’incorporer non plus au sein d’un empire mais d’un État. Cette notion donnera bien entendu naissance plus tard dans le siècle à la constitution de l’Allemagne et de l’Italie modernes puis, après la disparition de l’Empire habsbourgeois en 1918, aux États nationaux d’Europe centrale.

Établir la distinction entre nation et empire n’est jamais aisé ; dans les empires habsbourgeois et ottoman, ni les Allemands ni les Turcs ne représentent une majorité de la population et les uns et les autres ont parfaitement conscience qu’avancer l’idée de nation est incompatible avec celle d’empire à laquelle ils tiennent ; à l’autre extrême, la France de la Troisième République se fixe comme objectif de projeter les valeurs issues de la Révolution française et se donne pour mission de faire des habitants des colonies des citoyens français.

De tous les empires examinés par l’auteur, l’Ottoman est celui qu’il considère comme étant celui le plus conforme à l’idée impériale ; très tolérant de la diversité des peuples, y compris dans leur composante religieuse, il s’attache cependant à forger un sentiment d’appartenance à une civilisation commune. Race, ethnie, nation ne comptaient pas aux yeux des Ottomans (qu’on ne confondra pas avec les Turcs) tandis que si la religion y tient un rôle important (le sultan devient calife à partir de Selim Ier en 1516), elle n’a pas vocation à miner les communautés chrétiennes et juives qui appartiennent tout autant à l’Empire que les musulmanes.

A la différence des Ottomans, les Habsbourg ont lié l’idée impériale à leur propre dynastie, que ce soit au sein du Saint-Empire, de l’empire colonial espagnol en Amérique désormais latine, ou au sein de l’Empire d’Autriche puis de l’Autriche-Hongrie au XIXe siècle. Si les Habsbourg, qui naissent dans ce qui est aujourd’hui le canton suisse d’Argovie, sont indiscutablement une famille allemande, puis espagnole, ils prendront grand soin de ne pas s’identifier à une nation particulière composant leur empire, et en particulier pas aux Allemands qui peuplent les territoires héréditaires d’Autriche ; telle une bonne mère, la dynastie fait montre d’une égale affection envers tous les peuples qui composent l’Empire.

La France, qui avait perdu au profit des Britanniques l’essentiel de son premier empire d’outremer au Traité de Paris de 1763, établira en Europe sous Napoléon Ier un empire continental de courte durée mais aux effets durables, et surtout sous la IIIe République un empire colonial en Afrique et en Indochine. Dans les deux cas, ces entreprises se revendiquent de la Révolution qui fonde la nation française au sens moderne et se donnent pour mission de diffuser la république dans sa conception laïque. Aussi, l’empire français est-il celui qui se rapproche le plus de la conception nationale qui vise à faire des peuples colonisés des citoyens français.

 

Survivances de l’idée impériale

Avec la disparition des empires européens, tant continentaux que coloniaux, l’auteur s’interroge sur la pertinence de ce modèle d’organisation politique à l’heure où l’ONU compte près de 200 États parmi ses membres. Sans les étudier en détail, Kuman nomme deux institutions qui ont fait leur l’idée impériale, l’Église catholique et l’Union Européenne.

Il est évident que l’Église catholique a repris à l’Empire romain de très nombreux éléments qui contribuent à la définir. Son siège est à Rome, le pape reprend le titre de pontifex maximus hérité de la religion romaine et bien entendu l’Église se nomme elle-même Église catholique romaine. L’administration forme la curie, autrefois le siège du sénat, tandis que les cardinaux revêtent la pourpre, emblème justement des sénateurs romains. Mais surtout, l’Église reprend à son compte la prétention universelle de l’empire et c’est pourquoi le pape s’adresse urbi et orbi, à la ville et au monde. Catholique signifie universel en grec, on ne saurait être plus clair.

L’Union Européenne (née CEE) quant à elle voit le jour en 1957 à Rome et pas ailleurs. Les six pays qui la composent alors recouvrent un territoire qui correspond peu ou prou à celui de l’empire carolingien ; la Commission Européenne occupe du reste à Bruxelles un ensemble de bâtiments dont l’un porte justement le nom de Charlemagne. Mais surtout, le projet européen, à l’instar des empires d’antan et à la différence des projets nationaux « annexionnistes » (l’Italie par exemple) vise à établir une structure supra nationale qui permette néanmoins aux États qui la composent de préserver leur propre identité et de poursuivre leur existence.

De plus, douze ans à peine après la fin de la guerre, l’Europe a conscience de ce qu’elle vient d’échapper à une tentative du projet impérial nazi fondé dans la violence sur la supériorité d’une race sur d’autres. En se réclamant explicitement de l’idée impériale, la CEE signale que toutes les nations, grandes et petites, y ont leur place et y jouissent d’une égale dignité.

De l’avis de La Ligne Claire, ce « récit national » supranational s’est avéré essentiel non seulement à la réconciliation avec l’Allemagne mais à l’émergence de la conscience de l’appartenance à une culture européenne commune, dont le christianisme est l’un des fondements. Le Traité de Rome fut d’ailleurs signé le jour de la fête chrétienne de l’Annonciation.

 

Quo vadis ?

Avec l’élargissement de l’Union à presque tout le continent, avec l’émergence d’une dominante économique (le marché unique, le traité de Maastricht, l’euro), avec aussi le rejet explicite de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans la constitution européenne, ce récit supranational n’a plus trouvé de résonnance faute même d’avoir été énoncé. Pourtant, tous les pays qui composent aujourd’hui l’Union ont fait partie en tout ou en partie d’un ensemble impérial plus vaste à un moment de leur histoire. Aucun empire ne les a tous comptés en son sein mais l’Empire romain est celui qui en a compté le plus (17 sur 27 selon les calculs de La Ligne Claire), qui demeure dès lors la référence ultime du modèle impérial en Europe.

Il est malaisé de nos jours d’esquisser un récit supranational qui résonne à la fois aux oreilles des Portugais, des Estoniens et des Bulgares ; pourtant, il paraît essentiel au devenir et peut-être même à l’existence de l’Union Européenne, incarnation moderne de l’idée impériale. La Ligne Claire n’en voit qu’un seul, le christianisme (qu’on distinguera de l’adhésion à la foi chrétienne), matrice d’une culture commune.

Visions of Empire se révèle un livre fascinant ; ouvrage académique, il exigera du lecteur un certain effort de lecture pour renouer une familiarité avec une forme d’organisation politique qu’on retrouve en tous temps et sous tous les cieux.

 

Krishan Kumar, Visions of Empire, How Five Imperial Regimes shaped the World, Princeton University Press, 2017, 576 pages

La chute des chevaliers

Le limogeage en novembre 2020 du Cardinal Becciu, entre autres délégué spécial du Pape auprès de l’Ordre de Malte, vient rappeler les affaires qui ont secoué l’Ordre ces dernières années. Aussi l’ouvrage tout récent de Konstantin Magnis tombe à point nommé pour raconter ces événements, sorte de polar ecclésiastique fondé, pour autant que La Ligne Claire puisse en juger, sur un compte-rendu exact des faits, que l’auteur relate de façon fluide avec un mélange de détachement et d’intimité.

Deux pistes s’y croisent : d’une part la lutte qui oppose le Grand Maître Matthew Festing et son entourage à Albrecht (Freiherr von) Boeselager, Grand Hospitalier et puis Grand Chancelier de l’Ordre, et qui conduira elle-même à une confrontation entre l’Ordre et le Saint-Siège et à la démission forcée de Festing, et d’autre part une histoire d’argent liée à un trust administré à Genève, dont l’Ordre de Malte est certes l’un des bénéficiaires mais qui intente néanmoins un procès au trustee.

Magnis mène cette enquête en connaissance de cause, visiblement non seulement très bien informé mais aussi très sensible au milieu culturel qui entoure l’Ordre : les comtesses aux coiffures laquées, les cercles mondains, les parties de chasse, les intrigues nouées dans les palazzi de la noblesse noire à Rome, rien de tout cela ne lui est étranger.

 

Structures

Les deux querelles évoquées ci-dessous connaîtront un dénouement heureux ; au terme d’une lieutenance, on élira un nouveau Grand Maître, successeur de Festing tandis que l’Ordre trouvera un accommodement avec le trustee et retirera sa plainte. Magnis souligne donc à juste titre que le règlement de ces deux questions doit mener à une rénovation en profondeur de l’Ordre. A ce propos on relèvera qu’aux côtés de l’Ordre de Malte proprement dit, sujet de droit international exerçant une souveraineté et qui entretient des relations diplomatiques avec 110 pays, et qui maintient de surcroît des missions d’observateur auprès des Nations Unies à Genève et New York, on trouve les chevaliers profès organisés en grands prieurés, les associations nationales, les services hospitaliers et enfin Malteser International, la force d’intervention humanitaire de l’Ordre créée il y soixante ans et longtemps dirigée par Boeselager. Cela peut paraître un peu compliqué dès lors qu’il s’agit de nettoyer le popo d’un sans-abri et doit amener à une réflexion quant aux structures de l’Ordre.

 

Rénovation

Mais, et le Pape François n’a de cesse de le répéter à l’échelle de l’Église tout entière, vaines sont les réformes de structure si elles ne se fondent pas d’abord sur une rénovation intérieure. Au sein de l’Ordre de Malte, celle-ci concerne au premier chef les chevaliers profès, au nombre d’une soixantaine actuellement, au sein desquels est élu le Grand Maître. Garants du caractère religieux de l’Ordre en raison de leurs vœux évangéliques, ils sont désormais invités par le Pape à s’y tenir et, dans la mesure du possible, à vivre en communauté, regroupés en prieurés. Cet appel à la rénovation s’étend bien entendu à l’ensemble des membres de l’Ordre, y compris les dames et chevaliers dits d’honneur et de dévotion, une catégorie réservée aux membres de la noblesse, chez qui on peut parfois observer le goût d’un certain faste.

 

Rites et rituels

L’homme est non seulement un animal social mais un animal tribal si bien qu’il n’est guère surprenant qu’une catégorie particulière de personnes, ici la noblesse, prenne plaisir à se retrouver entre soi. En ce sens rien ne distingue les membres de la noblesse de, mettons, les supporters d’un club de foot. Les uns comme les autres font appel à des rites qui marquent l’appartenance, ici les écharpes colorées, les casquettes et les pétards et là des habits d’un autre âge, des décorations et des titres ronflants, car chez les chevaliers de Malte on cherchera en vain un petit hospitalier ou un petit chancelier. Cependant si le rite est nécessaire à l’homme, il ne prend son sens que s’il demeure habité par un engagement religieux et un esprit de service faute de quoi il se mue en un rituel stérile, en le cas d’espèce une mondanité, ce mal que le Pape François n’a de cesse de dénoncer. Magnis ne semble guère porter dans son cœur tout ce cérémonial un peu vain mais relève avec beaucoup d’émotion les innombrables services prodigués par l’Ordre, soins aux malades, accueil des sans-abris, gestion d’hôpitaux, intervention lors de catastrophes naturelles, et qui sont autant de marques de la charité chrétienne qui anime ses membres.

 

On retrouve dans ces conflits internes à l’Ordre de Malte tant les lignes de faille entre conservateurs et progressistes (pour utiliser des étiquettes commodes) qui traversent l’Église et que le pontificat du Pape François a révélées au grand jour, qu’une sombre histoire d’argent de plus contre lesquelles le Pape François ne cesse de combattre. En filigrane apparaît aussi le style de management du Pape François, davantage enclin à nommer et révoquer des hommes en fonction de l’existence d’un rapport de confiance ou pas, que pour leur aptitude à occuper un poste particulier ; au sein de l’Ordre, les cardinaux Burke et Becciu témoignent de ce style de gestion très personnalisé.

Il est manifeste que l’auteur a bénéficié d’accès en haut lieu au sein de l’Ordre, qui lui ont permis par exemple de prendre connaissance de courriels internes ; aussi est-on en droit de regretter qu’il ne rende compte essentiellement que du point vue allemand, au détriment d’autres courants au sein de l’Ordre, anglais (sauf celui de Festing), français, italien et américain, qui font eux une autre lecture de ces événements passés et ont pour l’avenir une autre conception de l’Ordre. Cela dit, ceux qui maîtrisent l’allemand liront avec délice ce petit livre qui revient sur un face à face inédit entre les institutions les plus anciennes de la chrétienté, le Saint-Siège et l’Ordre.

 

 

 

Konstantin Magnis, Gefallene Ritter, Harper Collins

The Crown, saison 4

La couronne découverte

En début d’année, à l’occasion de la diffusion de la série 3 de The Crown, La Ligne Claire exprimait sa préoccupation face à la capacité d’une entreprise capitalisée à 144 milliards de dollars à forger l’opinion que le monde entier se fait de la famille royale britannique. En cette fin d’année, La Ligne Claire doit avouer devoir réviser son jugement puisque Netflix est désormais capitalisée à 244 milliards de dollars.

Entretemps, les abonnés de Netflix qui auront regardé The Two Popes se seront familiarisés avec les mécanismes que déploie la chaine en ligne : une histoire inspirée par des événements réels où se mêlent faits avérés et scènes de fiction, que l’insertion d’actualités d’époque vient brouiller davantage encore, sans que le spectateur ne sache s’il a affaire ou non à un documentaire.

La saison 4, qui se déroule dans les années 80 du siècle dernier, introduit deux personnages qui exerceront une influence profonde sur le Royaume-Uni : Margaret Thatcher, qui réformera le pays de fond en comble, et Lady Di, bientôt Princesse Diana, qui conquerra si bien le cœur de la nation que cette conquête fera d’elle une icône planétaire. Pour souligner encore ce mélange des genres, la série campe les personnages en une caricature de la réalité : Madame Thatcher est aussi coincée qu’intransigeante, les Royals un groupe d’incultes qui enfilent des gins and tonics tandis que la pauvre Diana est une fleur bleue victime des machinations de la Firme; pour couronner le tout et s’assurer que le spectateur ne confonde pas les bons et les méchants, le prince Andrew, âgé de 22 ans à l’occasion de la guerre des Malouines, est dépeint sous le jour qu’on lui connaît aujourd’hui, 40 ans plus tard.

Cela dit, avec la saison 4, Peter Morgan signe une réalisation de qualité, relevée par des décors somptueux, la beauté du tournage mais avant tout porté par l’interprétation des personnages féminins : Olivia Colman dans le rôle de la reine, Gillian Anderson dans celui de Margaret Thatcher, Emma Corrin en qualité de la Princesse Diana sans oublier Erin Doherty qui interprète de manière décidée le personnage de la Princesse Anne. En outre Morgan aborde des thèmes nouveaux, les préoccupations de la Reine et de Margaret Thatcher pour leurs enfants respectifs, les personnes qui souffrent d’un handicap mental et la détresse sociale que provoque la révolution thatchérienne, et que révèle Michael Fagan, l’intrus qui s’introduit dans la chambre de la Reine.

Certes, les Royals demeurent des personnalités publiques, et à ce titre un sujet qu’il est légitime d’aborder dans le cadre d’une œuvre artistique. Il demeure néanmoins regrettable qu’il faille faire appel à des experts de la famille royale, Hugo Vickers par exemple, pour discerner le vrai du faux dans cette affaire, d’autant qu’il s’agit d’histoire récente et que la plupart des protagonistes sont toujours en vie. Tous ceux qui ne se donneront pas cette peine demeureront convaincus que les visiteurs à Balmoral, résidence écossaise de la Reine, sont soumis à une test, auquel Margaret Thatcher a échoué mais que Lady Di a réussi avec distinction. C’est plus que regrettable, c’est dangereux.

Agent Sonya

Agent Sonya

Ecrivain britannique de renom, Ben Macintyre a su se forger au fil des ans une solide réputation en qualité d’auteur spécialiste des récits d’espionnage qui se fondent sur une histoire vraie, et dans lesquels il reprend le style, le ton et la cadence propres à un roman policier. Il rencontrera un succès littéraire mérité avec Agent Zigzag et plus encore avec Operation Mincemeat, le récit d’une tromperie étonnante élaborée par les Anglais aux dépens des Allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale, et qui effectivement tient le lecteur en haleine à la manière d’un polar.

Dès lors que Macintyre n’est pas un auteur de fiction, il se confronte à la difficulté existentielle du genre qu’il s’est choisi, à savoir l’identification d’une véritable histoire d’espionnage suffisamment documentée et surtout suffisamment romanesque. Car la vie de la plupart des espions se déroule derrière un bureau et ne fournissent pas la matière à un livre.

Avec Agent Sonya, Macintyre livre l’histoire insolite d’Ursula Kuczinski qui naît en 1907 au sein d’une famille aisée de la bourgeoisie juive de Berlin. Tous ses proches sont des intellectuels de gauche si bien que dès l’âge adulte et plus encore avec l’arrivée du nazisme, Kuczinki s’engagera en faveur de la cause communiste, d’abord au sein du KPD puis en qualité d’espionne au profit de l’Union Soviétique. Cet engagement la conduira vers une carrière mouvementée en Europe Centrale, en Extrême-Orient et enfin en Angleterre pendant la guerre, où elle contribuera de manière significative à la transmission à l’URSS des secrets liés aux programmes de recherches atomiques britanniques et américains. Le sous-titre du livre dans sa version originale en anglais « lover, mother, soldier, spy » suggère déjà la vie aventureuse que mènera Ursula Kuczinski pendant trente ans jusqu’à ce qu’elle fuie l’Angleterre en 1950 pour Berlin Est, où elle mourra en 2000.

Cependant, là où Operation Mincemeat marche, Agent Sonya échoue ; jamais le lecteur ne se ronge les ongles pour savoir si oui ou non Ursula sera capturée. Kuczinski est sans aucun doute une femme de talent, une femme de cœur et une femme de tête, qui sait à la fois faire preuve de sang-froid et d’une grande habilité, et qui achèvera sa carrière avec le grade de colonel du KGB. Mais, de l’avis de La Ligne Claire, Macintyre s’est heurté à l’écueil qui menace sa niche littéraire et a signé la biographie d’une espionne plutôt qu’un récit d’espionnage.

 

 

 

Ben Macintyre, Agent Sonya, Editions de Fallois, 440 pages.

L’Anarchie

Avec The Anarchy, William Dalrymple renoue avec son sujet de prédilection, les relations entre Anglais et Indiens dans les deux siècles qui précèdent l’établissement de l’Empire des Indes en 1858. L’anarchie que suggère le titre renvoie au déclin de l’empire moghol dès le XVIIIe siècle, qui favorise l’émergence de la Compagnie anglaise des Indes orientales, la East India Company (EIC), et qui devient même l’acteur principale de ce déclin.

Il est malaisé pour le lecteur occidental qui, comme La Ligne Claire, manque de points de repères quant à l’histoire de l’Inde, de s’y retrouver parmi cette anarchie. La Ligne Claire serait tentée de dresser un parallèle avec la Guerre de Trente Ans en Europe au XVIIe siècle, une guerre longue, aux allégeances et rivalités changeantes qui oppose un empereur, ici le Moghol et là le Habsbourg, aux princes territoriaux, une guerre incessante avec son cortège de pillages, de massacres et de famines.

Mais au-delà de ce chapitre particulier de l’histoire de l’Inde, Dalrymple s’attache à décrire l’histoire extraordinaire de la EIC. Constituée en 1600 sous forme de société anonyme en vue de poursuivre des buts commerciaux, elle atteindra bien vite ce que le juriste William Blackstone (1723-1780) appellera l’immortalité corporative en ce sens que la EIC survit à ses sociétaires individuels.

Dalrymple examine de manière tout aussi limpide que critique l’épopée de la EIC qui, entreprise commerciale, acquerra non seulement des actifs mais un pouvoir politique qu’elle exercera sur un vaste territoire. Au fil du temps, elle s’affranchira de la suzeraineté de l’empereur, lèvera des impôts, entretiendra une armée, déclarera la guerre en 1763 comme le ferait un souverain et de manière plus générale agira comme un État régi au bénéfice exclusif des actionnaires de la EIC.

Dalrymple souligne à juste titre les questions de gouvernance que soulèvent le comportement de la EIC et qui demeurent d’une brûlante actualité. En 1770 survient au Bengale une famine qui cause des millions de morts et qui est due à l’absence d’investissements (en cultures, engins agricoles et entrepôts) dans le chef de la EIC qui au contraire exploite le pays en vue de verser d’immenses dividendes de 12,5% à ses actionnaires. Cette politique n’est pas sans rappeler celle des corporate raiders de nos jours, gérants de fonds de private equity, qui dépècent leurs cibles et financent leurs dividendes à l’aide de junk bonds. Les bénéfices de la EIC lui permettent de s’assurer la bienveillance des MPs au Parlement de Westminster tandis qu’elle devient le premier contribuable du royaume. En 1773 cependant, en raison de la dette émise pour financer son expansion prédatrice à travers l’Inde, la EIC était devenue too big too fail et a dû faire l’objet d’un plan de sauvetage financé par la Banque d’Angleterre. Première multinationale à être sauvée par des fonds publics, la EIC a dû se soumettre à cette occasion à la tutelle du Parlement avant qu’elle ne soit nationalisée au XIXe siècle.

Les parallèles avec la crise de 2008, le sauvetage des grandes banques par les pouvoirs publics et l’introduction d’une législation contraignante (MIFID II, Dodd Frank) apparaissent clairement. De la confusion qui découle de ce paysage anarchique, Dalrymple pose les questions séculaires de gouvernance d’entreprise, ces organismes sans corps ni âme, dont la finalité ne saurait se réduire au seul intérêt des actionnaires. Mondialisation, monopole commercial, dépendance de l’État envers une entreprise, surexploitation des ressources (asset stripping), recours à des milices privées même, tous ces phénomènes qui naissent avec la EIC persistent de nos jours et confèrent à l’ouvrage de Dalrymple tout son intérêt et toute son actualité.

 

William Dalrymple, The Anarchy, Bloomsbury, 2020, 522 pages

La Filière

La Filière: une histoire de guerre, d’amour, de fuite et de mort

Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront d’un personnage qui surgissait des entrailles de « Retour à Lemberg », Otto (Freiherr von) Wächter, général de la SS et gouverneur de Cracovie en Pologne occupée puis de Galicie, dont Lemberg est la capitale, pendant la guerre. La Filière, du même auteur Philippe Sands, ne constitue pas à proprement parler une suite à Retour à Lemberg mais s’inscrit néanmoins dans une sorte de continuité dans la mesure où le livre retrace la vie, puis la fuite et enfin la mort d’Otto Wächter.

Le titre anglais, The Ratline, évoque un réseau d’évasion mais le terme rat, bien entendu dénigrant, renvoie à des criminels qui fuient la justice plutôt qu’à des héros qui cherchent à échapper à l’oppression ; en l’occurrence il s’agit d’une ligne d’évasion qui vise à procurer assistance à des criminels de guerre en vue de gagner l’Amérique latine dans les années qui suivent la défaite en 1945. Car Otto Wächter est un nazi autrichien de la première heure, un brillant juriste, un organisateur hors pair à qui on songe dès lors qu’il s’agit de mener à bien des missions délicates. Hans Frank, son supérieur, l’un des quatre protagonistes de Retour à Lemberg, qui sera condamné et exécuté à Nuremberg, lui confie l’érection du ghetto de Cracovie, puis de celui de Lemberg (Lvov), et de là la déportation de la population juive et son extermination dans le camp de Belzec.

Philippe Sands retrace la vie et la mort de Wächter avec la précision clinique du juriste mais aussi avec une maîtrise de la cadence du récit à la manière d’un roman d’espionnage. Sands connaît tout de son personnage mais amène preuves et témoignages à un rythme choisi, que viennent ponctuer des chutes en fin de chapitre qui invitent aussitôt le lecteur à entamer le chapitre suivant.

Cependant ce livre remarquable ne prend tout son sens qu’à la découverte des différentes filiations qui s’y déroulent. Tout d’abord il y a l’arrière-grand-mère de l’auteur, qui fait partie de ces Juifs de Lemberg que Wächter envoie à la mort. Ensuite et surtout il y a les longs entretiens que Sands a avec Horst Wächter (né en 1939), fils d’Otto, qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’avait menés Gitta Serény avec Franz Stangl et Albert Speer. Horst enfant n’a pour ainsi dire pas connu son père, décédé en juillet 1949 ; Horst adulte s’en forgera l’image d’un « bon nazi » que la réalité des faits amenés par Sands vient contredire ; Magdalena, fille de Horst, n’affichera pas la même complaisance ou le même aveuglement et se convertira à l’Islam pour échapper au poids de cette hérédité. Une troisième filiation, plus étonnante encore, vient se nicher au cœur de ce récit et que le lecteur découvrira, stupéfait.

Avec La Filière, Sands se révèle à nouveau comme un maître du récit historique, fruit d’une enquête minutieuse, rédigé d’une plume élégante toujours en tension et qui livre à ses lecteurs un message qui va au-delà du simple dévoilement des faits. Comme pour Ben Macintyre, l’enjeu pour Sands consistera à l’avenir à trouver des événements à la hauteur de son talent.

 

 

Philippe Sands, La Filière, Albin Michel, 2020, traduit de l’anglais

Retour à Lemberg

Retour à Lemberg

Quatre personnages. Philippe Sands nous livre le récit de quatre personnages, Leon Buchholtz, son propre grand-père, Hersch Lauterpacht et Rafael Lemkin, tous deux juristes en droit international et enfin Hans Frank, gouverneur général de la Pologne occupée pendant la guerre, dont les destins naissent ou se croisent à Lemberg en Galicie, aujourd’hui Lviv en Ukraine.

Avocat réputé en matière de droit international, Sands sera invité, à l’occasion d’une conférence tenue à Lviv, à enquêter sur le destin de Leon Buchholtz et sur celui de Lauterpacht et de Lemkin, deux grands juristes. Lauterpacht sera à l’origine du développement du concept de crime contre l’humanité tandis que Lemkin développera celui de génocide, un mot dont il est l’inventeur. Ces concepts juridiques nouveaux trouveront une première application pratique au procès de Nuremberg, au cours duquel le quatrième personnage, Hans Frank, sera reconnu coupable et exécuté. Au moment du procès aucun des trois autres personnages ne connaît encore le sort que le règne de terreur de Frank avait réservé aux membres de leur famille restés en Galicie.

Le livre de Sands relève à la fois de la quête et de l’enquête, quête des origines de sa famille et du sort de ses membres sous l’Holocauste, et enquête très fouillée de la vie de Lauterpacht et de Lemkin et de leurs travaux. En gros, Lauterpacht conçoit les crimes contre l’humanité comme des crimes à l’encontre d’un grand nombre d’individus tandis que Lemkin définit le génocide comme un crime commis envers un groupe particulier de personnes, les Juifs et les Tsiganes en premier lieu.

Le concept de génocide, qui selon Lemkin ne se limite pas à des crimes en temps de guerre, peinait à trouver des partisans en 1945, y compris au sein des Puissances Occidentales ; les Américains craignaient en effet qu’il puisse s’appliquer aux Jim Crow laws qui justifiaient la discrimination raciale dans les États du Sud tandis que les Britanniques craignaient qu’il ne mine leur politique coloniale. Brillant juriste, Sands montre comment la substitution d’un point-virgule par une simple virgule dans les chefs d’accusation excluait de fait les crimes commis par les Nazis avant le déclenchement de la guerre. Et effectivement, aucun des prévenus de Nuremberg ne fut retenu coupable de génocide.

Toutefois, le moteur de ce beau livre demeure la quête d’une histoire personnelle et familiale. Pourquoi Leon Buchholz, grand-père de l’auteur, quitte-il seul Vienne pour Paris, laissant derrière lui sa femme Rita et sa fille Ruth (la mère de Sands) ? Qui est cette femme qui se chargera ensuite d’amener Ruth âgée d’un an, mais pas sa mère, auprès de Leon à Paris ? Et cette lointaine parente qui vit aujourd’hui en Israël qui n’a rien oublié mais qui a choisi de ne se souvenir de rien ?

Retour à Lemberg, est d’abord un livre émouvant ; c’est ensuite un livre essentiel au regard de l’actualité dès lors qu’il s’agit de suivre et de comprendre les procès instruits à l’encontre de, mettons, Radovan Karadžić ou de Omar-el-Bechir. Rédigé d’une plume élégante et précise, Sands a su rendre intelligible au lecteur le fruit compliqué de ses immenses recherches.

 

PS : La Ligne Claire est heureuse de célébrer ce dimanche son cinquième anniversaire et sa huit cent millième visite sur son site.

 

Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel, 2017 traduit de l’anglais

De la Cour de Nicolas II au cloître de Saint Dominique

L’itinéraire singulier d’un grand seigneur

ll arrive parfois que des pages évangéliques trouvent leur accomplissement dans le monde présent. A cet égard, on peut lire la vie d’Alexandre Rzewuski [1] à la lumière de la parabole du fils prodigue qu’on retrouve au chapitre XV de l’Évangile selon saint Luc. Issu d’une famille de la haute aristocratie polonaise mais établie en Russie, Rzewuski naît dans les dernières décennies de la Russie tsariste, que sa famille avait fait le choix de servir ; à Saint-Pétersbourg le jeune Rzewuski y sera du reste présenté à Nicolas II. La Première Guerre Mondiale puis la Révolution russe viendront mettre un terme à une carrière destinée à la diplomatie et contraindre Rzewuski à l’exil en France. A Paris, où il fréquentera tant le monde que le demi-monde, il connaîtra rapidement le succès en qualité d’illustrateur de mode et de graveur des femmes les plus en vues dans la société. Et puis vient le moment où le fils prodigue délaisse les plaisirs du monde et où Rzewuski, à l’insu de (presque) tous, frappe à la porte de l’Ordre des Dominicains.

Spécialiste de l’Europe orientale, mais surtout amoureux de la vieille Europe et de l’histoire de ses grandes familles, David Gaillardon livre ici le récit de la vie étonnante de Rzewuski. L’auteur se révèle un rédacteur de talent qui sait ajouter de la couleur là où les éléments de fait viennent à marquer en raison de la perte de documents causée par la Révolution russe et les deux guerres mondiales.

 

Un dessinateur à la mode

Le jeune Rzewuski est un homme du monde. Arrivé ä Paris en 1919 âgé de 27 ans, alors que se tiennent les pourparlers qui aboutiront quelques mois plus tard au Traité de Versailles, il se révèle un dessinateur sensuel et esthète, qui lui vaut de décrocher une première commande de la part de la revue Femina alors en vogue. Dans le Paris de l’immédiat après-guerre, il se fera rapidement un nom auprès des dames de la haute société dont il trace le portrait à la pointe sèche, une technique exigeante dans laquelle il passe maître. Bientôt il voit sa réputation franchir la Manche et devient alors l’artiste le mieux rémunéré de son temps. Jeune dandy, il rencontre Boni de Castellane vieillissant et noue bien entendu des relations avec l’aristocratie en exil, les Youssoupof, les Lubomirski, et les Radziwiłł à qui plusieurs liens de cousinage le rattachent. C’est le Paris des Années Folles ; aux aristocrates qui parfois ont redoré leur blason en épousant une riche Américaine se mêlent des créateurs, Jeanne Lanvin, Coco Chanel ou Christian Dior et des artistes et écrivains de grande notoriété parmi lesquels on compte Cocteau et Picasso, Darius Milhaud et Maurice Ravel. Des femmes du monde se glissent dans ce univers-là, derrière lesquelles, écrit Gaillardon, se tapit parfois une aventurière dont le comportement est de nature à entacher sa réputation.

 

La conversion du fils prodigue

Rzewuski s’est-il lassé de la compagnie de ces grandes horizontales ? Toujours est-il qu’un jour de 1926 un ami l’envoie chez Jacques Maritain, le philosophe catholique qui incarne le renouveau néo-thomiste en France. Celui-ci l’envoie à son tour chez Monseigneur Vladimir Ghika, futur martyr et bienheureux. Rzewuski avait fait une première expérience mystique très intense la veille de la Noël 1916 alors qu’il escortait des blessés russes près de Trébizonde. Rzewuski y avait alors ressenti le besoin de se convertir au catholicisme. La recommandation de Maritain est astucieuse car Mgr Ghika est lui aussi un converti de l’orthodoxie et, comme Rzewuski, issu d’une famille de la haute aristocratie. Ces deux rencontres seront décisives si bien que Rzewuski rejoindra le couvent dominicain de Saint Maximin-Sainte Baume où le frère Ceslas – c’est son nom en religion – sera ordonné prêtre en 1932.

 

Une vie de moine mondain

Dès l’année suivante, il sera affecté à Fribourg en Suisse en qualité de directeur spirituel du séminaire international ; il allait y rester douze ans. La guerre d’Espagne puis la Seconde Guerre Mondiale allaient placer le Père Ceslas au centre d’un réseau politique, spirituel, familial et mondain qu’il enrichira de rencontres nouvelles parmi lesquelles il y lieu de relever l’abbé Charles Journet, futur cardinal. Par ailleurs, il deviendra l’aumônier des moniales dominicaines d’Estavayer, sur les rives du lac de Neuchâtel.

Gaillardon saisit bien tant l’activité que la personnalité de Rzewuski telles qu’elles ressortent des années fribourgeoises. S’il goûte la fréquentation du beau-monde, sa nouvelle vie est le fruit d’une véritable conversion qui n’est pas sans rappeler celle de Charles de Foucauld ; sans cesse il ressentira l’appel du désert et sera tenté de quitter les Dominicains pour les Chartreux, un pas qu’il ne franchira cependant pas.

Quelque temps après la Guerre, il est assigné à Prouilhe, dans le département de l’Aude, où il devient à nouveau aumônier de la communauté de moniales établies dans ce lieu où la présence de Saint Dominique est attesstée. Il y passera la dernière phase de sa vie. Spirituel mondain, il remplit avec bienveillance les obligations de son ministère puis, le soir venu, dîne dans une vaisselle à son chiffre et des couverts en argent. Son chauffeur le conduit ici et là et lorsqu’il se rend à Rome, il descend chez ses cousins Caetani qui lui ont aménagé un appartement dans leur palazzo. Si cette vie peut heurter le lecteur moderne alors que le Père Ceslas a fait vœu de pauvreté, Rzewuski la vit comme un partage. Il se révèlera un fund raiser de talent et tout ce qu’il aura récolté d’une main auprès du monde, il le reversera de l’autre à son Ordre.

 

L’Église et les arts

Dessinateur de talent, Rzewuski appréciait la fréquentation des artistes et se sentait chez lui dans le monde de la culture. Esthète amoureux du beau, devenu religieux, il témoignera des noces du beau et du divin, qui pendant des siècles avait fait la gloire de l’Église catholique. Vers la fin de sa vie, il rédigera « A travers l’invisible Cristal », ses mémoires publiés chez Plon en 1976. Si elles fournissent le matériel de base pour ce livre, elles se révèleront piètrement structurées si bien qu’il reviendra à Gaillardon de fournir un travail très approfondi de recherche, en particulier auprès du fond Jacques Maritain et du fond Rzewuski ; aussi, il en résulte un ouvrage sérieux et délicat, où l’élégance le dispute à la rigueur et dont le titre finement choisi, « La beauté et la grâce » résume le personnage. La beauté de l’artiste mondain y rejoint la grâce du sacerdoce ; l’une et l’autre séduiront à juste titre tant les amateurs de l’histoire de l’aristocratie que celle de l’Europe et de l’Église.

Dans le siècle, avec Alex-Ceslas s’éteint l’illustre maison des  Rzewuski ; dans l’Église, à la suite de l’Abbé Mugnier, il s’inscrit dans la lignée des prêtres de cour, appelés à eux aussi à faire le bien là où la Providence les aura placés.

 

 

 

 

David Gaillardon, La beauté et la grâce. Itinéraire d’un aristocrate européen, Alex Rzewuski. Éditions Lacurne 2019, 479 pages.

 

 

 

 

[1] On prononce Jévoussequi

 

Un sens à ma vie – avec Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), un père jésuite français, est connu tout à la fois pour le développement d’une théologie originale et pour avoir poursuivi une carrière éminente de géologue et de paléontologue ; il était en particulier spécialiste reconnu des origines de l’homme. Homme de foi et homme de science, il présente une vision audacieuse de l’Évolution qui réconcilie foi et raison et qui dépasse la signification, trop restreinte à son sens, que lui confère Darwin. Teilhard laissera derrière lui une œuvre abondante, livres, lettres et articles qui ne sera publiée qu’après son décès en 1955 en raison d’un interdit prononcé par ses supérieurs religieux, et auquel il s’est toujours tenu. Sa vision chrétienne de l’évolution, articulée dans un langage pas toujours aisé à saisir, irradiera cependant la vie de l’Église, notamment lors du Concile Vatican II, et trouvera une reconnaissance tardive chez le pape Jean-Paul II et ses successeurs.

Avec Un sens à ma vie, un petit ouvrage publié en 2019, les trois auteurs, Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes et Dominica Behaghel, présentent la pensée de Chardin en une langue claire, élégante et précise qui vise à rendre accessible la pensée de Teilhard à un large public ; aussi, dans ce but didactique, fournissent-elles au lecteur un dictionnaire « français-Teilhard » en annexe de leur ouvrage.

Les auteurs présentent leur ouvrage en huit petits chapitres, tous organisés de la même manière : un résumé d’une page, un développement et enfin des citations de Teilhard en rapport avec le thème abordé dans le chapitre.

Le titre de leur livre, Un sens à ma vie, emmène d’entrée de jeu le lecteur dans la pensée de Teilhard car sens ici signifie non seulement signification mais aussi direction. En effet, Teilhard s’appuiera sur la théorie du Big Bang [1] et décrira un univers non pas figé mais en évolution. Loin de réduire l’Évolution à une sélection naturelle, Teilhard la décrit comme le processus, fondamental et irréversible, par lequel l’Esprit se dévoile dans la Matière. Avec l’apparition de l’Homme sur terre, l’Évolution devient conscience car si l’animal sait, seul l’Homme sait qu’il sait.

Si l’approche développée par Teilhard, selon ses propres mots, de christifier l’Évolution est originale en soi, celle qui consiste à y inclure les éléments proprement chrétiens que sont l’Eucharistie, le péché originel, la mort et la Résurrection le sont davantage encore. Plus qu’une simple inclusion et même d’une réconciliation avec la science, c’est là que Teilhard voit le sens même de l’Évolution, qui est de mener l’Homme à un point oméga [2] et de le réconcilier avec le Christ ressuscité. Soulignons aussi toute la valeur qu’il octroie à la femme et plus encore au mystère féminin, dont les trois auteurs sont à la fois les témoins et l’expression.

De son vivant, les supérieurs de Teilhard l’ont tenu pour suspect de panthéisme et, méfiants, l’ont frappé d’un interdit de publication. Mais l’histoire de l’Église résonne souvent de ces paroles qui donnent du fruit par-delà la mort, à telle enseigne qu’on peut y voir une marque de la communion des saints. La pensée de Teilhard est désormais d’une brulante actualité, non seulement pour traiter des rapports à la foi mais aussi des rapports à la Création (écologie) et aux autres religions (œcuménisme).

Alors qu’on commémore ces jours-ci le cinquième anniversaire de la parution de l’encyclique Laudato si, Un sens à ma vie arrive donc à point nommé pour permettre à un large public de se familiariser avec la pensée d’un homme visionnaire et, surtout, de s’en nourrir au sein de l’Église comme en dehors.

 

[1] On doit cette théorie de l’origine de l’univers à un prêtre belge, le chanoine Lemaître (1894-1966), professeur à l’Université catholique de Louvain.

[2] Ce concept de point oméga s’appuie du verset 13 du chapitre XIII du livre de l’Apocalypse : Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin.

 

Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes, Dominica Behaghel, Un sens à ma vie – avec Pierre Teilhard de Chardin, Chronique Sociale, 185 p.

www.teilhard.fr

Sergio de Mello, du documentaire au biopic

Sergio Vieira de Mello était le Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations-Unies lorsqu’il fut tué lors d’un attentat à la voiture piégée le 19 août 2003. Que peut-on dire à son propos qui n’ait déjà été écrit, enregistré ou filmé ? Ce qui est certain c’est que le biopic Sergio réalisé par Greg Baker et distribué par Netflix ces derniers temps n’apporte pas de réponse nouvelle à cette question.

Le film souffre non seulement de la difficulté propre au genre, qui est de raconter une histoire dont le spectateur connaît déjà la fin mais il s’appuie en outre sur un documentaire réalisé par le même Greg Baker en 2009 et qui lui-même se fonde sur la biographie que Samantha Power [1] avait rédigée. Comment s’y prendre dès lors pour transformer un docu d’une heure en un biopic de deux heures ? Et bien c’est simple, le second fait abondamment appel au premier, on y ajoute des images d’archives et quelques scènes où Sergio de Mello danse la samba sous les cocotiers en compagnie de sa nouvelle compagne, Carolina Larriera, alors qu’il occupe les fonctions d’Administrateur du territoire de Timor-Leste. Tout cela tombe lamentablement à plat.

C’est regrettable car la personnalité exceptionnelle de de Mello n’apparaît guère dans le film tandis que les circonstances dramatiques de sa mort manquent, comment dire, d’intensité dramatique.

Car de Mello est une star. Fils de diplomate, ancien élève comme La Ligne Claire du Lycée Chateaubriand à Rome, il monte sur les barricades de la Sorbonne en mai 68 avant d’entamer une carrière aux Nations-Unies qui se révèlera brillante. Élégant, homme à femmes, intellectuel engagé sur le terrain, il apparaît comme un croisement entre James Bond et Bobby Kennedy. Ambitieux, énergique, un leader naturel, il est sur tous les fronts là où sont présentes les Nations-Unies, au Soudan, au Cambodge, en Yougoslavie, partout où surgissent des conflits et où souffrent des hommes. Habile négociateur, charmeur, aussi à l’aise avec les chefs d’Etat qu’avec des criminels de guerre, il est l’homme, le seul homme même capable de déminer les grands problèmes de l’heure. Ses succès lui valent de rencontrer tous les grands de ce monde et de recueillir toutes les attentions qui flattent son amour-propre ; lors de son oraison funèbre, Kofi Annan dira de lui qu’il était le seul employé des Nations-Unies que tous connaissaient sous son seul prénom, Sergio. George Clooney de la diplomatie mondiale, oui Sergio de Mello était une star dont le film ne donne qu’une pâle image.

Lorsqu’il est nommé à Bagdad en 2003, il a pour souci principal d’assurer la reconstruction du pays que la récente invasion américaine vient de disloquer. Contraint par la force des choses de collaborer avec les forces d’occupation, il s’efforce de prendre ses distances à leur égard mais est néanmoins perçu sur place comme l’agent des États-Unis. C’est à ce titre qu’Al Qaeda perpétrera son attentat le 19 août et si de Mello compte assurément parmi les 22 victimes décédées lors de l’attentat, il en est sans doute la cible.

A la suite de l’explosion, de Mello et son collaborateur Gil Loescher se retrouvent gravement blessés mais vivants, écrasés sous des blocs de béton. Deux soldats américains les repèrent et leur viennent en aide à mains nues. L’un d’eux, sapeur-pompier dans le civil, leur demande s’ils veulent prier avec lui. « Oui » dit Loescher ; « non » répond de Mello. Le soldat ne poursuit pas de but missionnaire mais il sait d’expérience l’importance de détourner l’attention des victimes de leurs souffrances du moment. Toujours est-il que de Mello refuse. En veut-il à Dieu à cet instant-là, assiste-t-on à une scène similaire à celle qui se déroule entre la Statue du Commandeur et Don Giovanni, de Mello ne croit-il tout simplement pas en Dieu ? Le biopic n’explore pas du tout ces moments d’angoisse. Alors que les secours tardent [2], les soldats expliquent à Loescher que, pour le tirer d’affaire, ils devront lui scier les jambes. Loescher accepte, les soldats le hissent hors des décombres et l’emmènent ; lorsqu’ils reviennent, de Mello est mort. Dans le documentaire de 2019, l’un des deux soldats déclare que de Mello les a laissés tomber, alors que c’est lui la victime. Le militaire laisse entendre par là que, contrairement à Loescher qui tient à la vie au prix de ses deux jambes, de Mello s’était refusé de croire en la possibilité d’un miracle. Ces propos résonnent de manière choquante aux oreilles de La Ligne Claire, alors que Sergio de Mello gisait en agonie sous des tonnes de débris, mais ils auraient certes fourni la matière au tournage d’un film véritablement dramatique.

 

Sergio de Mello repose au Cimetière des Rois à Genève, siège européen des Nations-Unies.

 

 

[1] Plus tard, Power occupera le poste d’ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations-Unies de 2013 à 2017

[2] Power suggère que les autorités américaines n’ont pas fait montre d’un zèle excessif pour acheminer du matériel de déblaiement.