Imre Széchenyi, redécouverte d’un compositeur oublié

Même Mozart était tombé dans l’oubli tout au long du XIXe siècle, aussi le XXe siècle ne se priva-t-il pas d’infliger le même supplice à Imre Széchenyi (1825-1898), un compositeur hongrois connu en son temps principalement pour ses compositions pour le piano.

Issu d’une famille de la haute aristocratie hongroise, Imre Széchenyi naît à Vienne où son père Ludwig exerce la charge de Oberhofmeister à la cour, si bien qu’Imre grandira en familier de l’empereur François-Joseph et de son frère Maximilien, l’éphémère et infortuné empereur du Mexique. Comme il est d’usage dans son milieu, il voue sa carrière au service de l’Etat. Il a le choix entre les armes et la diplomatie ; ce sera la diplomatie qui le verra occuper des postes dans les principales capitales de l’Europe et représenter son pays enfin en qualité d’ambassadeur à Berlin auprès du Reich allemand nouvellement créé.

Enfant, il bénéficie à Vienne d’une éducation musicale de premier plan tant comme interprète que comme compositeur et se révèlera bientôt un excellent pianiste. Pourtant, Széchenyi n’est pas un simple gifted amateur car il se distingue comme un compositeur dont la musique est sa passion mais pas son activité principale, son violon d’Ingres en somme.

Lié avec les compositeurs de son temps, Franz Liszt et Johann Strauss, il compose des pièces pour piano, des Lieder et plus tard des quatuors à cordes et des œuvres pour orchestre. Tant Liszt que Strauss qui l’estiment, intègrent du reste volontiers les œuvres de Széchenyi lorsqu’ils se donnent en récital.

Les vicissitudes de l’histoire hongroise au XXe siècle ont pour un temps effacé Széchenyi de la mémoire culturelle européenne. L’association familiale Széchenyi, qui a pu se constituer après 1989, et son président Kálmán Széchenyi, ont entrepris notamment de faire revivre non seulement la mémoire mais la musique d’Imre.

C’est désormais chose faite avec l’enregistrement et la publication de deux CDs. Le premier, publié en 2014, dont le titre Forgotten Compositions, indique bien l’intention de réparer un oubli, ou mieux de restaurer une mémoire, comprend une sélection de Lieder et de dances, polkas et mazurkas, qui en son temps avaient fait la renommée de leur auteur. On en trouve de larges extraits sur YouTube, par exemple:

Le deuxième, paru ces jours-ci, se distingue par la qualité de son interprétation. S’il reprend à nouveau des Lieder, on est frappé par la distinction des auteurs des textes, Pierre-Jean de Béranger, un chansonnier reconnu à son époque, Charles-Guillaume Etienne, un auteur dramatique à succès et enfin Victor Hugo, tous trois contemporains de Széchenyi. A ces pièces s’ajoutent des poésies en allemand dues à la plume de Joseph von Eichendorff ou encore à celle de Christian Friedrich Daniel Schubart et qui toutes témoignent du talent de Széchenyi à les mettre en musique.

Les lecteurs de La Ligne Claire qui comprennent l’allemand pourront suivre l’excellente recension qu’en a fait Hans Ackermann à la radio allemande Rundfunk Berlin Brandenburg (RBB24).

Bel exemple de musique romantique, le CD offre à ses auditeurs une interprétation digne d’un concert d’une soirée musicale dans un salon de l’aristocratie.

Admis à la retraite, Imre Széchenyi se retira sur sa propriété de Horpács. Il y a quelques années encore, La Ligne Claire avait pu pénétrer dans le grand salon dont les fenêtres offraient une belle perspective sur le parc à l’anglaise que des années d’abandon étaient venues gâcher ; puis, en pressant la poignée d’une porte mal huilée, on pénétrait dans le fumoir où, parmi les reliefs d’une exposition consacrée à la culture de la betterave, on découvrait le piano sur lequel Imre et Franz Liszt avaient émerveillé leur monde.

Vacances en KaKanie (III): les nonnes perdues

Aux confins de l’Autriche, de la Hongrie et de la Slovénie actuelles, le château de Bertholdstein domine la vallée de la Raab depuis sa fondation au XIIe siècle ; dans son état actuel il est réputé pour sa galerie d’arcades qui ceint la cour intérieure, la plus longue d’Europe Centrale. Au XIXe siècle le comte Ladislaus Koszielski, qui se faisait appeler Sefer Pascha, le décora en style oriental, en souvenir de ces temps où les Ottomans étaient venus se presser aux marches de l’Empire des Habsbourg. Avec le dépècement de l’empire à l’issue de la Première Guerre Mondiale, le château changea à la fois de propriétaire et de destination avec l’arrivée d’une communauté de bénédictines appartenant à la congrégation de Beuron, qui devait y rester un peu moins d’un siècle jusqu’en 2010, à l’exception d’une interruption de quelques années lorsque le couvent fut fermé par les Nazis et les sœurs dispersées.

En 1923, la comtesse Maria Antonia von S. âgée d’à peine 19 ans s’était présentée au portail d’entrée vêtue d’une robe de bal et d’un diadème. De l’autre côté du pont-levis se tenait la maîtresse des novices avec qui elle tiendrait un dialogue qui n’est pas sans évoquer celui des Habsbourg défunts à la porte de la crypte des Capucins. Puis la jeune comtesse ôta le diadème, se dévêtit en public comme saint François sur la place d’Assise et, couverte de sa seule chemise, franchit le pont laissant derrière elle le monde et ses vanités pour pénétrer dans ce bel ensemble qu’elle ne devait jamais plus quitter de son plein gré et que la présence de Dieu rendait plus bel encore. Le portail se referma et Maria présenta sa chevelure, longue et brune, à la tonte comme Marie Stuart son cou à la hache.

Le monastère de Bertholdstein s‘est désormais éteint comme les anciens volcans de Styrie. A quelques pas de là, entre le verger de pommiers et la forêt se trouve le petit cimetière des nonnes envahi par les herbes, la mousse et le lierre qui masque les pierres tombales. L’espace d’une petite matinée, La Ligne Claire et son épouse, archéologues de la mémoire, se sont échinés à arracher à pleines mains ce lierre afin que Dieu puisse reconnaître le nom de celles qui lui avaient voué leur vie. Sur chaque pierre figurent trois dates, celle de naissance et celle du décès bien sûr, qui encadrent celle d’entrée au monastère ; seules les mères supérieures ont droit à une quatrième, qui marque l’année de leur élection comme abbesse.

Sous le lierre enfin arraché, La Ligne Claire découvre soudain le nom d’une lointaine parente, Sœur Martina, dont elle ignorait l’existence et que pas même les recueils généalogiques ne mentionnent. Le temps nous fait défaut et nous force de quitter ces âmes pour qui le temps ne comptait pas ; derrière nous grince la grille dont s’écaille la peinture, tandis que sous les sapins seules demeurent les pierres tombales de Bertholdstein, jusqu’à ce que revienne le lierre.

Meurtres au château

A la question que pose Sacha Batthyány en titre du livre “Mais en quoi suis-je concerné?”, l’auteur répond aussitôt par ses mots simples : «  il s’agit de moi » ou encore « je voudrais savoir ce dont j’ai hérité ».

Auteur suisse

Traduit de l’allemand, ce livre d’un auteur suisse issu d’une famille de l’aristocratie hongroise, se veut à la fois quête et enquête, interrogation et réponse. Plusieurs fils s’y entremêlent, la quête de l’auteur pour connaître d’une part une sombre histoire survenue au sein de sa famille mais tue depuis lors et d’autre part pour retrouver les traces du séjour de son grand-père dans le goulag russe, le récit qu’il en fait, l’évocation du traitement psychanalytique que suit Sacha Batthyány et enfin et surtout les morceaux choisis tirés de deux journaux, celui de Maritta, grand-mère de Sacha et celui d’Agnes, une juive hongroise qui habitait avant guerre Sárosd, le même village hongrois que Maritta.

Le thème de ce livre est double : transmission et légitimité. Mis fortuitement sur la piste de ces histoires de familles alors qu’il est journaliste à la NZZ, Batthyány se met notamment à lire le journal laissé par sa grand-mère ; de son propre aveu, il se rend compte qu’il ne peut lutter contre l’Histoire et c’est pourquoi il entreprend la rédaction de ce livre d’où il fait émerger un passé douloureux et violent qu’il se voit obligé d’assumer en héritage. Lors d’une altercation Batthyány saisit violemment son père par les revers de son veston tandis qu’ailleurs il gifle son fils alors âgé de trois ans. Sous le pont qui enjambe le flot des générations familiales coule la violence, altérée quant à sa manifestation mais inchangée quant à son essence. Cette gifle marque aussi le rejet d’une Suisse sans Histoire et sans histoires que l’auteur souhaiterait pouvoir renier au profit de l’effondrement militaire moral de la Hongrie en 1944 et 1945, dramatique certes mais historique.

Des morts au château

Batthyány enquêtera sur la mort en 1945 des époux Mandl, les épiciers du village de Sárosd, les parents d’Agnes, dans la cour du château du comte Lászlo Esterházy, arrière grand-père de l’auteur. Cette enquête le conduira jusqu’en Argentine où vivent aujourd’hui Agnes et sa descendance. Or l’histoire de cette mort s’avère être celle d’un meurtre maquillé en suicide. Et qui peut transformer ce meurtre en suicide sinon celui qui détient le pouvoir ? En cette fin de guerre c’est l’aristocratie qui en Hongrie détient le pouvoir, depuis mille ans précise-t-elle avec fierté, et si Lászlo Esterházy n’est pas le meurtrier, c’est bien lui qui détient le pouvoir de maquillage et qui en fait usage.

Filiation

Le parallèle avec Péter Esterházy, l’auteur hongrois décédé en 2016 semble clair. Dans « Revu et Corrigé», Esterházy se devait d’affronter son père, dont il venait d’apprendre qu’il avait agi en qualité de mouchard du régime communiste. Si l’espionnage n’est pas le meurtre et si Sacha Batthyány est un fils d’émigré alors que Péter Esterházy ne l’est pas, l’un et l’autre sont aux prises avec le poids du passé que déverse sur leur grève l’appartenance à une famille illustre. Voilà en quoi ils sont concernés. Et La Ligne Claire aussi.

Sacha Batthyány : Mais en quoi suis-je concerné ? Gallimard, 294 pages

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc

Au commencement, deux livres seuls s’ouvraient sur ces mots graves « Au commencement », le Livre de la Genèse et l’Evangile selon saint Jean ; désormais la Version selon Marc de Péter Esterházy vient s’y joindre. Esterházy n’est certes pas un auteur chrétien au sens où le sont, mettons, Chateaubriand et Bernanos mais c’est un auteur dont l’œuvre puise jusqu’au plus profond de la culture européenne y compris dans sa dimension religieuse.

Comme son chef d’œuvre, Harmonia Caelestis, la Version selon Marc met en scène les membres se sa famille, tantôt fictifs, tantôt vrais, son frère, ses père et mère, ses deux grand-mères et s’inscrit tout autant dans une tradition familiale qui fait appel à l’évangile selon saint Matthieu (Matthias, père de Péter) qui ouvre le Nouveau Testament tout entier sur la généalogie de Jésus-Christ. Et de même que la généalogie selon saint Matthieu, sans nécessairement toujours être exacte, est vraie, de même l’auteur trouve dans sa famille et son histoire et sa vérité. L’essentiel pour saint Mathieu comme pour Esterházy est de s’insérer dans une destinée qui relie entre elles les générations, qui les assume et assure leur transmission.

La Version selon Marc est au premier chef l’histoire de la rélégation, le terme employé pour désigner l’exil intérieur auquel les communistes avient condamné les membres de l’ancienne aristocratie, comme Carlo Levi l’avait été par Mussolini. C’est aussi, on ne saurait trop le répéter, l’histoire d’une famille, dont le narrateur, sourd-muet, se fait le porte-parole de la même façon que saint Marc l’évangéliste a rendu le témoignage de l’apôtre Pierre, Péter en hongrois justement.

Orfèvre des lettres, Esterházy brille par le foisonnement des thèmes, les références à la littérature et la culture européennes, le mélange de la réalité et de la fiction; il est une sorte de Fellini des lettres, dont, de l’avis de La Ligne Claire, il s’inspire pour décrire au numéro 82 une scène tirée d’Amarcord. Plus simple, ce dernier livre se révélera plus accessible que les ouvrages précédents de l’auteur sans pourtant que son style baroque n’y perde.

Ouvrage posthume dans sa publication en langue française, ce petit livre, fruit d’un homme qui se sait au soir de sa vie, est en définitive fondamentalement spirituel. L’auteur s’y confond avec le petit-fils du personnage de la grand-mère qui « savait parler de Dieu de telle façon qu’il devienne inconcevable que Dieu n’existe pas ».

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc, Histoire simple virgule cent pages, Gallimard, 208 pages

Vacances en KaKanie (II): en musiques

La Ligne Claire se doit d’avouer à ses lecteurs qu’elle passe volontiers ses vacances dans un château plutôt qu’au Camping des Flots bleus.

On est ici dans les anciens pays de la Double-Monarchie, où les clochers à bulbe et les châteaux à la façade peinte en jaune et aux volets verts s’érigent en sentinelles d’un espace culturel, qu’on soit en Autriche, en Hongrie ou dans les pays slaves. De tous temps, le maintient d’un château s’est révélé couteux, aussi héberge-t-il une foule d’activités économiques: ici le magasin de tapis orientaux de M. Rohani, un Iranien établi en Autriche depuis des lustres, là une guinguette et un magasin de souvenirs bien sûr et enfin des salons et même une chapelle qu’on peut louer pour des mariages.

Ce jour-là dans la Schloßkapelle se déroulait justement un mariage. Une foule variée se pressait dans la petite chapelle dont l’entrée donne sur la cour du château, où de nombreux invités s’étaient assis sous les arcades gracieuses à l’abri des ardeurs du soleil de Styrie. Une voix montait qui sautillait d’arcade en arcade ; c’était le Hallelujah de Léonard Cohen sans que La Ligne Claire puisse distinguer si on le  chantait en croate ou en slovène.

En contrebas du château, dans les anciennes écuries, sont hébergés les réfugiés, la plupart syriens, iraniens ou sikhs, qui ont trouvé accueil en Autriche l’an dernier au terme d’un voyage long et parfois périlleux. Là, dans l’ancien Schloßsstall, ils trouvent le gîte et le couvert tandis qu’ils attendent que les autorités statuent sur leur sort. Beaucoup, surtout les Iraniens, seront renvoyés chez eux au motif qu’il n’y a pas de guerre en Iran. Pendant ce temps-là, les enfants vont à l’école de la ville voisine de Feldbach, où ils apprennent l’allemand ; c’est toujours ça de pris.

Retour au château dans la cour duquel on avait érigé une estrade en vue d’un petit festival de musique et de danse folkloriques. Le soir venu, un gars en Lederhose ouvre le bal avec son accordéon, accompagné à la harpe par une jolie fille en Dirndl; on prend les choses au sérieux ici – l’un et l’autre sont étudiants à l’Académie de Musique de Graz, le chef-lieu du Land. Suivent alors les chœurs bulgares, grecs et tchèques ainsi que les danseurs de Roumanie. Ces derniers sont en réalités des Magyares de Transylvanie qui interprètent aussi des danses souabes, du nom de ces Allemands établis dans les Balkans au Moyen Age. La Ligne Claire y perd quelque peu son latin à vouloir tenter de discerner les variations dans les costumes folkloriques des Balkans, robe à bustier aux motifs traditionnels pour les femmes, culottes, bottes de cuir souple, chemise ample de lin blanc et gilet pour les hommes. Un gaillard à la moustache de hussard mène cette bande puis cède la place au pope de la paroisse grecque de Graz, qui dirige son chœur à lui. Lorsque les danseurs entament le sirtaki du film Zorba le Grec, les choristes grecs et tchèques, qui pourtant ne partagent pas de langue en commun, se mettent eux aussi à danser. La nuit est tombée et le festival touche à sa fin. Herr Nussbaumer, le vice-bourgmestre, remercie le capitaine des pompiers qui a assuré la sécurité, tous ceux sans lesquels le festival n’aurait pu avoir lieu, puis en songeant aux musiciens venus en bus de leur lointain pays respectif : « Kultur, das ist was Europa braucht ». Il n’y a pas grand chose à ajouter à cette sage sentence.

Vacances en KaKanie (I): en Grande Hongrie

Près de trente ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire n’avait été à Budapest, à une époque où, comme à Genève de nos jours encore, la ville tout entière se couchait à 22 heures. Aujourd’hui quatre millions de visiteurs par an permettent de financer la restauration d’une ville majestueuse, lui assurent une vive animation et lui confèrent l’image d’une ville colorée et variée.

Plutôt que de monteur dans un bus touristique à impériale et s’entendre dire « Für Deutsch wählen Sie eins », La Ligne Claire und Gattin sont simplement montés dans le tram 2, qui circule à Pest le long du Danube et qui, selon les mots d’un dépliant publicitaire, offre à ses passagers « the most beautiful tram ride in the world ». On ne peut qu’y accorder son consentement.

Il suffit de quelques heures en Hongrie, un jour tout au plus, pour que son histoire agitée refasse surface et que le visiteur entende parler des malheurs indus par le traité de Trianon, de la Grande Hongrie et de ses frontières naturelles au sein de l’espace danubien.

En descendant du tram 2 à l’arrêt de la place Kossuth, le visiteur est saisi par la grandeur du bâtiment qui abrite le Parlement, érigé à grand frais vers la fin du XIXe siècle avec, cela va sans dire, des contributions de chacun des comitats de la Grande Hongrie d’alors.

Dans le hall central deux grands gaillards, militaires de la Honvéd, asurent sabre au clair la garde de la couronne de saint Etienne qui est à la Hongrie ce que le sceptre d’Ottokar est à la Syldavie, le symbole de la nation ; de même que le roi Muskar XII ne pouvait pas devenir roi s’il ne prenait possession de son sceptre, de même les rois de Hongrie se devaient de revêtir la couronne pour accéder à la royauté.

 

 

Fig1. Couronne de saint Etienne

Le soir, à l’occasion d’un dîner dans les grandioses salons du Pesti Vigadó, La Ligne Claire a eu droit à un cours de rattrapage en matière d’histoire hongroise.

Me explain you Hungarian history. For example, this man he speaks the Serbski language, but because he catholic, he says he is a Krovathski. Why ? Because Krovathia always part of Hungary kingdom, always.

Le lendemain, La Ligne Claire a pris relâche de la Grande Hongrie et a visité la synagogue de la rue Dohányi, la plus grande d’Europe. Il s’agit d’un édifice étonnant, érigé en style mauresque, soutenu par des colonnes en fonte qui font appel aux techniques mises au point alors par Gustave Eiffel. Tout à côté un petit cimetierre accueille les dépouilles de quelques deux mille victimes des Nazis, témoins des cinq cent mille Juifs qu’Adolf Eichmann envoya à Auschwitz. De retour dans la synagogue, le guide nous explique que, si elle ressemble à une église, c’est parce que son architecte était un Gentil er non un Juif. Il attire notre attention sur une petite lampe rouge, qui témoigne de la présence éternelle de Dieu auprès de son peuple. Partout dans le monde, dans chaque église catholique brûle en permanence une veilleuse, signe elle aussi de la présence divine dans le tabernacle et témoignage de son héritage juif.

Fig 2. Synagogue de la Rue Dohanyi à Budapest

 

 

 

Théorie du complot – mode d’emploi

Ami lecteur, sans doute vous est-il arrivé, ne fût-ce qu’une fois dans votre vie, de souhaiter qu’on prête davantage d’attention à vos propos, par que, si vous êtes bloggeur, vous ayez davantage de lecteurs. Développer une théorie du complot permet de répondre de manière sûre à ces inquiétudes; aussi La Ligne Claire vous propose-t-elle un guide pratique.

Comme point de départ de votre théorie, choisissez un événement ou un fait dont vous allez remettre en cause l’explication communément acceptée. En principe, n’importe quel événement fera l’affaire mais l’expérience suggère que les événements à caractère spectaculaire, les attentats du 11-septembre mettons, augmenteront de manière considérable la portée de vos propos.

Ensuite, proposez une cause qui explique selon vous le phénomène. Ici vous pouvez vous prévaloir de la plus grande liberté d’inspiration. Par exemple, si vous tapez « 9-11 » dans You Tube, vous y verrez des suggestions du type « No planes », « the hidden Israeli connection » ou encore « the last secrets of 9-11 ».

Déjà You Tube vous aiguille sur la bonne voie avec ses indices « hidden, secret » car, cela tombe sous le sens, votre conspiration ne saurait opérer au grand jour. C’est pourquoi vous ferez appel le moment venu à des groupes que vous qualifierez d’occultes, les rosicruciens, le groupe du Bilderberg, les Templiers même, voire les francs-maçons ou l’Opus Dei.

Ce faisant, n’hésitez pas à abandonner toute logique causale ; si votre lecteur n’en voit pas, c’est qu’il est victime d’un complot, pardi ! Ce pas franchi, vous veillerez à suggérer un lien de causalité là où aucun n’est averé, selon le modèle « hidden Israeli connection » là où justement aucune connexion n’est établie.

L’élément essentiel de la théorie du complot réside en le renversement de la charge de la preuve :

– Tout cela est l’œuvre des Templiers-

– Mais les Templiers n’ont-ils pas disparu au XIVe siècle ?-

–  Comment ? Vous ne saviez pas ? Ils subsistent sous le manteau depuis près de sept siècles.

Votre interlocuteur sera désormais placé dans l’inconfortable position de démontrer l’inexistance des Templiers (1). Il préférera  acquiescer.

Certes vous comptez d’abord sur l’ardeur de vos propres convictions et la force de votre fausse aurgumentation pour l’emporter mais il y a lieu de soigner les accessoires qui viendront appuyer vos propos. N’hésitez pas à en fabriquer des faux, le Protocole des Sages de Sion ou des photos des attentats du 11-septembre où les avions ne projettent pas d’ombre, car à ce stade votre lecteur vous est désormais acquis et sait que l’absence d’ombre constitue la preuve même de l’intention qu’ont ces forces obscures de le tromper.

Veuillez pourtant à ne pas clore le débat entièrement et à laisser subsiter une part de doute. Car enfin quelle est cette main invisible qui aura conduit La Ligne Claire à tenter de persuader ses lecteurs que le complot n’est que le fruit d’une théorie alors qu’il s’agit d’un véritable complot ?

(1) En logique formelle, on ne peut pas prouver une proposition négative. C’est pourquoi un accusé est déclaré soit coupable ou non-coupable mais pas innocent car on ne peut pas prouver qu’il n’a pas commis les faits incriminés.

Jean-Baptiste de pied en cap

Peu de personnages auront autant marqué l’art que saint Jean-Baptiste dont les Eglises d’Occident comme d’Orient célèbrent la nativité en ce 24 juin. Des artistes de premier plan, du Caravage à Rodin ont illustré les épisodes les plus marquants de sa vie tandis que la tradition populaire la commémore avec les feux de la Saint-Jean, chers à Apollinaire.

A vrai dire, sa carrière prophétique commence in utero lors de la visite de la Vierge Marie à sa cousine Elisabeth, mère de Jean, un épisode connu sous le nom de la Visitation, rapporté par saint Luc en son évangile.

Fig. 1 Maître de la Vie de Marie (actif à Cologne vers 1460-1490). Visitation (vers 1470)

Bien que les circonstances de la naissance de Jean-Baptiste ne soient pas connues, la tradition évangélique les situent six mois avant celle de Jésus et c’est la raison pour laquelle la commémoration de la naissance des deux cousins est fixée à six mois de distance, l’une au solstice d’hiver et l’autre au solstice d’été. Pour cette raison aussi, nombreux sont les artistes qui ont représenté les deux enfants, en général accompagnés de la Vierge et parfois aussi de sainte Elisabeth. Raphael par exemple dans sa Madone au Chardonneret dépeint Jean offrant l’oiseau à Jésus, symbole de sa future passion. On remarquera que le peintre a tenu a marquer la différence d’âge entre les deux garçons puisque Jean-Baptiste y paraît les cheveux bouclés, bien campé sur ses jambes et vêtu d’un pagne tandis que Jésus, plus petit, nu et chauve et à la démarche hésitante, doit encore s’appuyer contre les genoux de sa mère.

Fig. 2 Raphael. La Vierge au chardonneret (copie), collection privée.

Devenu adulte, Jean-Baptiste mène une vie rude, même selon les canons de l’époque, le 1er siècle de notre ère en Judée. Il vit, semble-t-il, un temps reclus au désert, vêtu de poils de chameau et ne se nourrissant que de miel. Cette figure d’un ermite somme toute assez rustre évoque pour ses contemporains celle du prophète Elie. Ce dernier avait élevé aux cieux de façon mystérieuse sur un char de feu, tel que nous le rapporte le livre des Rois, aussi, dans l’atmosphère fiévreuse d’attente messianique qui caractérise la Palestine du 1er siècle, nombreux sont ceux qui s’attendent à un retour d’Elie et se demandent si le Baptiste n’est pas leur homme. Rodin pour sa part réalise en 1878 une statue en airain pus grande que nature du prophète entièrement nu, puissant reflet tant du génie créatif de l’artiste que du dépouillement intégral de son sujet.

Fig. 3 Rodin. Saint Jean-Baptiste

Mais Jean ne serait pas le Baptiste s’il ne baptisait pas dans l’eau du Jourdain. Or voici qu’un jour Jésus lui-même s’avance pour recevoir le baptême. Jean le désigne comme « l’Agneau de Dieu », une expression qui renvoie au Livre de l’Exode et plus précisément à l’épisode qui précède la sortie d’Egypte, au cours duquel Dieu ordonne aux Hébreux de tuer et de manger un agneau sans tache, et que les Juifs commémorent depuis lors à l’occasion de la Pâque. Jean baptise donc Jésus dans le Jourdain, les cieux s’ouvrent, le Saint-Esprit apparaît sous forme d’une colombe. Comme dans le tableau de Raphael, Jésus et Jean sont à nouveau réunis dans celui de Piero della Francesca tandis que le chardonneret a fait place à une colombe.

Fig. 4 Piero della Francesca (1415-1492) Le Baptême du Christ. vers 1450

Jean, homme austère, promeut un baptême de conversion plutôt que la formalité des sacrifices offerts au Temple, et reproche de surcroit à Hérode Antipas (fils d’Hérode le Grand), roitelet de Galilée par la grâce des Romains, ses amours incestueuses avec Hérodiade, la femme de son demi-frère. Les évangélistes Marc et Matthieu rapportent la scène célèbre au cours de laquelle Salomé, fille d’Hérodiade, obtient d’Antipas la tête du Baptiste, qui la fait livrer sur un plateau. On connaît pas moins d’une dizaine de toiles du Caravage, ce voyou génial, qui dépeignent Jean-Baptiste sous les traits d’un jeune homme nu ou presque nu, empreint d’une forte sensualité. Vers la fin de sa vie, le peintre traitera aussi la fin sanglante de son sujet.

Fig. 5 Le Caravage (1571-1610). Salomé et la Tête de Jean-Baptiste (1607)

Un si grand saint ne saurait être tout-à-fait grand si toute l’orbe de la terre ne conservait ses reliques. Ainsi, alors qu’on peut supposer que Jean fils de Zacharie n’avait, comme vous et moi, qu’une seule tête, aujourd’hui on peut en vénérer la relique dans la Grande Mosquée de Damas, une autre dans la cathédrale d’Amiens (patrie, faut-il le rappeler, d’Emmanuel Macron) et une autre encore à Rome en la Basilique San Clemente in Capite, dont le nom-même rappelle, à tous ceux qui ont fait l’apprentissage capital du latin, qu’elle héberge le chef johannique. Quant à ceux qui faute de pouvoir s’approprier des reliques, ils érigèrent des baptistères, à l’époque où ceux-ci formaient un bâtiment séparé des églises cathédrales, dédiés à saint Jean-Baptiste et qui manifestent aujourd’hui encore la raison pour laquelle cet homme-là était venu dans le monde.

 

Fig. 6 Baptistère Saint Jean-Baptiste à Pise

Bayrou, moralisation et morale

Ça y est, on est maintenant fixé, le projet de moralisation de la vie publique ne fera pas référence à la morale. François Bayrou, le nouveau Garde des Sceaux, a implicitement jeté l’éponge et rebaptisé son projet de loi « restauration de la confiance dans notre vie démocratique ». La nouvelle loi prendra donc la forme d’un catalogue de mesures, par exemple l’interdiction des emplois familiaux et la suppression de la réserve parlementaire.

En France, deux “affaires “, l’une concernant François Fillon et l’autre Richard Ferrand ont agité la vie politique, sachant que le premier a été mis en examen et le second non, tandis que par ailleurs en Belgique plus une semaine ne s’écoule sans que ne soient publiées des révélations sur des rémunérations jugées excessives octroyées à des personnalités politiques. Le point commun entre toutes ces affaires c’est que l’émoi qu’elles suscitent n’est pas en un premier temps lié à leur caractère légal ou non.

C’est pourquoi La Ligne Claire estime que le projet de loi porté par M. Bayrou, s’il peut se révéler efficace, ne répond pas à une exigence de vérité car il élude en définitive la question du bien ou du mal, autrement dit la question morale. M. Ferrand déclarait à ce propos «qu’il avait sa conscience pour lui et qu’il n’était pas mis en cause par la justice de la République» (*). Pourtant, agir selon sa seule conscience ne suffit pas dès lors qu’on s’érige en juge de sa propre conscience car l’accent est désormais mis non plus sur la vérité du jugement (de la conscience) mais sur la certitude avec laquelle le sujet acquiesce: peu importe que ma conscience m’indique le bien ou le mal, par exemple « Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain », l’argent public ou celui des assurés d’une mutuelle mettons, pourvu que je sois convaincu de cette indication. Dans cette conception, parler de conscience vraie ou fausse n’a plus de sens dès lors que l’on définit pour vrai ce que l’on tient pour certain, y compris ce qu’on tient pour certain de bonne foi mais qui peut se révéler faux au sens de contraire à la vérité. Inversément, lorsque le public s’émeut au sujet d’un emploi fictif, c’est bien parce que la réalité de cet emploi ne correspond pas à la vérité.

De l’avis de La Ligne Claire, le public demande ce que M. Bayrou lui refuse, une conduite qui soit alignée sur une loi morale. En proposant une loi sur la moralisation dépourvue de référence morale, M. Bayrou esquive la question de la vérité et se réfugie dans celle du légalisme. A défaut d’une référence qui nous oblige de l’extérieur, on risque d’entendre de la Sarthe à la rade de Brest des hommes politiques dire qu’ils n’ont pas enfreint la loi tandis que le public estime bafouées la justice et l’honnêteté.

(*) avant que la parquet de Brest n’ouvre une enquête préliminaire

Macron et la Nuit du 4-Août

Les amateurs d’histoire se souviendront que dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante vota à l’unanimité la suppression des privilèges féodaux. L’unanimité signifie que les députés de la noblesse ont apporté leur suffrage à ce vote historique, alors même qu’ils étaient les détenteurs et les bénéficiaires de ces privilèges qu’on abrogeait.

Aujourd’hui à certains égards, la France présente des similitudes à l’Ancien Régime. On y trouve des groupes de personnes qui jouissent de ce qu’on appelle pudiquement des droits acquis mais qui en réalité sont des rentes qui profitent aux membres de ce groupe, à l’exclusion du reste de la société, des privilèges en somme.

On peut songer à divers degrés aux fonctionnaires, aux enseignants, aux bénéficiaires de régime de retraites spéciales, aux détenteurs d’un CDD. Quant au Tiers-Etat de nos jours, il est constitué de ceux qui passent d’un CDD à l’autre, des chômeurs en fin de doit, des indépendants sans retraite, des jeunes à qui l’accès au marché du crédit et du logement est barré.

Emmanuel Macron n’est le seul ni le premier à poser un diagnostic lucide sur l’état du marché du travail en France mais il est peut-être le seul à pouvoir susciter un espoir qui invite la « noblesse » d’aujourd’hui à renoncer à ses privilèges en vue d’un plus grand bien commun.

Le 4 août 1789, la noblesse s’est montrée noble. Aujourd’hui, il revient à ceux qui sont les détenteurs modernes de privilèges dans notre société de l’être tout autant.