Couronne royale

De la monarchie – essai

La Ligne Claire sollicite l’indulgence de ses lecteurs en raison de la longueur inhabituelle de ce blog. Cet essai sur la monarchie entend souligner les mérites de cette institution tout en répondant aux arguments de ses détracteurs.

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Le départ en exil du roi Juan Carlos a amené certains, le parti Unidas Podemos par exemple, à réclamer non seulement la poursuite du cours de la justice à l’encontre du citoyen Juan-Carlos de Borbón y Borbón mais l’abolition de la monarchie même. Il est toujours malaisé de distinguer les critiques envers la personne de l’ex-souverain de celles envers l’institution du fait même que la personne n’est le souverain qu’en vertu de l’institution. En revanche, il est plus aisé de passer en revue les arguments avancés par les détracteurs de l’institution, et qu’on peut regrouper en trois catégories :

– le caractère héréditaire, supposé contraire aux principes démocratiques,

– le souverain est à l’abri d’une sanction électorale, de sorte qu’il ouvre la porte à de possibles abus de pouvoir,

– le coût réputé élevé de l’institution monarchique.

 

Dynastie et hérédité

La Ligne Claire avance la théorie selon laquelle l’institution monarchique n’est que l’application à l’organisation de l’État d’un phénomène universel et de tous temps, la dynastie. Ainsi, en dépit d’une république en guise de cache-sexe, la Corée des Kim et la Syrie des Assad, de même qu’en son temps le Cuba des frères Castro, fonctionnent en réalité sur le mode dynastique. Plus encore, des pays qui dans un passé pas trop lointain se sont affranchis de la Couronne britannique se sont empressés de reproduire en leur sein ces mêmes mécanismes : en Inde la dynastie Nehru-Gandhi a longtemps dominé la vie politique, sans rien céder à la famille Bhutto au Pakistan voisin, tandis qu’aux États-Unis, dès leur constitution, des dynasties politiques voient le jour, les Adams d’abord suivis des Roosevelt et des Bush à notre époque. Bien plus, nombre d’usurpateurs, au rang desquels Bonaparte figure en première place, s’empressent, une fois le pouvoir assuré, d’établir une dynastie nouvelle. Dans d’autres domaines de l’activité humaine se sont fait jour des dynasties d’artistes (Breughel, Bach), d’industriels (Ford, Rockefeller, Peugeot), de banquiers (Rothschild, Pictet) et de scientifiques (Bernoulli), manifestations d’un phénomène de tous lieux et de tous temps, et qui n’est pas propre à l’institution monarchique.

 

Monarchie héréditaire et monarchie élective

A côté de la monarchie héréditaire cohabite la monarchie élective. L’Europe en a connu plusieurs parmi lesquelles on peut citer le Saint-Siège, qui subsiste, la République de Venise, qui était en réalité une oligarchie et le Royaume de Pologne, où l’élection du souverain en a fait le jouet de ses puissants voisins, la Russie et la Prusse et a conduit à la disparition de l’État vers la fin du XVIIIe siècle. Quant à elle, si la dignité impériale était en principe élective en Occident, dans la pratique elle était devenue héréditaire dans la maison de Habsbourg à partir de 1452, qui par le fait même en a assuré la pérennité.

Pourquoi donc le système de la monarchie élective n’a-t-il pas fait ses preuves, à savoir un État stable, voire puissant ? On pourrait penser pourtant que le système n’offre que des avantages : à chaque élection, le corps électoral, quel qu’il soit, élit le candidat le plus apte ; celui-ci, élu à vie, n’a pas à se soucier de sa propre réélection et peut donc se vouer tout entier à la promotion du bien commun. Or, c’est précisément le contraire qu’on observe, à savoir que la monarchie élective devient aussitôt l’enjeu de factions, de partis, dirions-nous de nos jours, si bien que le souverain se comporte de fait comme un chef de bande, envers qui il devient redevable.

En vue de mettre fin à la pratique héritée des Francs de partager l’héritage d’un chef parmi tous ses fils, qui s’était avérée une source de division perpétuelle et surtout d’instabilité politique, les Capétiens adoptent à partir du Xe siècle le modèle de la monarchie héréditaire, auquel ils ajoutent une règle certes arbitraire mais simple et efficace, la primogéniture masculine. Quarante rois se succéderont en application de cette règle au fil de huit cents ans. Ce faisant, les Capétiens assurent non seulement leur propre survie mais celle de l’Etat, par-delà les menaces graves, la guerre de Cent Ans par exemple. Un système qui à chaque génération fait l’impasse sur les compétences de son successeur, a donné des saints et des fols, des longs et des gros, ma foi à l’image de l’humanité tout entière, tout en assurant une gestion efficace de l’Etat. On ne saurait donc trop insister sur ce constat qui surprendra certains: l’institution monarchique, combinée au principe héréditaire, constitue un facteur essentiel de la stabilité, de la pérennité et même de la grandeur de l’Etat.

Pour durer, tout système politique doit être perçu comme légitime et assurer une certaine efficacité. Illégitime, il sera renversé et inefficace, il le sera aussi. De ce point de vue la monarchie héréditaire se révèle redoutablement efficace : pour assurer sa succession, il suffit que le roi couche avec la reine, c’est-à-dire avec son épouse légitime, car le fruit de cette union, le futur chef de l’Etat, ne saurait être illégitime. Une nuit d’amour et voilà assurée la continuité de l’État, on ne saurait faire mieux.

 

Monarchie absolue et tyrannie

Si de nos jours on ne formule pas l’objection de l’absolutisme à l’encontre de l’institution monarchique, il ne paraît pas inutile dans le cadre de cet article de rappeler ce qu’il y a lieu d’entendre par monarchie absolue, dont la manifestation la plus éclatante demeure bien entendu Louis XIV. Pouvoir absolu signifie pouvoir parfait, c’est-à-dire complet ou encore achevé, mais ne signifie en aucun cas que le roi règne sans entrave ou de façon arbitraire. Le roi est lié tout d’abord par les lois fondamentales du royaume, sorte de constitution non-écrite, qui gouvernent notamment les règles en matière successorale. « Je suis dans l’heureuse impossibilité de n’y pouvoir rien changer » dira plus tard Louis XV à ce propos, indiquant tout-à-fait clairement qu’être bénéficiaire de la loi successorale ne signifie pas en être le maître ; même l’abdication n’est pas laissée au seul bon plaisir du roi : ainsi en 1936, c’est en vertu d’une loi votée par le Parlement que le roi Edouard VIII est autorisé à abdiquer. En outre, le roi est lié par le droit coutumier si bien que dans la réalité des faits il est confronté à un maquis de règles, de lois et d’ordonnances qui sont invoquées par des pouvoirs locaux, parlements de province par exemple, précisément pour contrer son autorité ; enfin le roi est lié par les traités qu’il conclut lui-même avec les puissances étrangères. Les limites à l’exercice du pouvoir royal sont donc à la fois réelles, nombreuses et efficaces. Retenons donc que le monarque absolu n’est en aucun cas un tyran, pas même un souverain qui règne de manière arbitraire, mais au contraire une personne que sa charge oblige.

 

Absence de sanctions

Dans ce contexte, l’impossibilité de sanctionner le souverain s’explique et se justifie donc très clairement. Autant le tyran se met à l’abri des sanctions par le fait même de son pouvoir tyrannique, c’est-à-dire l’oppression de ses opposants, autant l’absence de sanction du roi légitime doit être entendue comme un mécanisme qui assure la stabilité de l’institution et son inviolabilité. En effet, la possibilité de sanctionner le roi, que ce soit de manière formelle ou non, ouvre bien entendu la porte à une élection plus ou moins déguisée de son successeur.

Ce sont donc les textes de loi qui gouvernent le pouvoir royal qui font office de sanction. Au Royaume-Uni, où le souverain ne jouit plus d’un pouvoir effectif, la notion même de sanction perd de son sens. En Belgique, la Constitution en son article 106 stipule expressément qu’aucun acte du Roi n’est valable en l’absence du contreseing d’un ministre qui par le fait même de ce contreseing se rend responsable de cet acte. Si donc c’est le ministre qui est responsable et non pas le Roi, la question de la sanction de la personne du Roi est vide de sens.

 

Coûts

Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’effectuer un audit des coûts liés à la monarchie en Espagne ou ailleurs. On se bornera donc à formuler à ce propos quelques remarques de portée générale.

Tout d’abord, la question des coûts est une question accessoire en ce sens qu’elle ne touche pas en tant que telle à l’essence de l’institution monarchique. C’est d’autant plus vrai qu’il revient au Parlement de fixer le montant de la liste civile.

Si la monarchie est susceptible de s’entourer d’un certain faste, plus ou moins coûteux, très variable selon les pays et les époques, elle n’en a aucunement le monopole : qu’on songe aux défilés du 14-Juillet, aux cérémonies d’investiture du Président des Etats-Unis ou encore aux parades grandioses qui se déroulent en Chine ou en Corée du Nord. De plus, certains coûts fixes liés à certaines monarchies sont amortis depuis des siècles tandis que les frais d’exploitation variables sont à mettre en rapport avec les avantages très réels qui découlent de la pérennité de l’institution, une qualité particulièrement appréciée à l’étranger. Même la République française n’hésite pas à tirer parti de Versailles ou de Chambord, où les visiteurs affluent par milliers. Enfin, notons que certaines fonctions présidentielles, à nouveau celle des Etats-Unis par exemple, peuvent s’avérer très coûteuses.

 

Conclusion et Épilogue

La monarchie se révèle l’application de phénomène dynastique, une réalité observable de l’activité humaine, à l’organisation de l’État tant et si bien que, même lorsque l’État revêt la forme extérieure de la république, l’attachement et le prestige de la dynastie persistent, que ce soit en Bavière, en Afrique auprès des chefs coutumiers ou des maharadjahs en Inde.

De l’avis de La Ligne Claire, Juan Carlos a sans aucun doute attenté au prestige de l’institution qu’il a incarnée pendant près de 40 ans. Que ceux qui songent à la museler gardent à l’esprit le sort de Stanislas Poniatowski. Élu roi de Pologne en 1764, l’ancien amant de Catherine la Grande deviendra vite le jouet des Russes. Il présidera au dépècement de son royaume et mourra en exil. Avec lui disparaissait non seulement la royauté mais pour 130 ans l’État polonais.

Juan Carlos: la chute et l’exil

Les lecteurs de La Ligne Claire auront pu lire dans la presse les déboires liés au don de 100 millions de dollars qu’aurait reçu le roi émérite de la part du roi d’Arabie et qui auraient été crédités sur un compte ouvert au nom d’une fondation panaméenne auprès d’un établissement bancaire de renom à Genève. Des enquêtes pénales sont en cours en Suisse et en Espagne.

Ce qui semble particulier à La Ligne Claire c’est que cette affaire ne concerne pas seulement le citoyen Juan Carlos de Borbón y Borbón mais l’institution monarchique elle-même. Que pendant le même temps en France, l’ancien président Nicolas Sarkozy soit mis en examen, ne jette pas le discrédit sur l’institution de la présidence de la République en tant que telle et n’amène personne à réclamer la restauration de la royauté.

En Espagne, il en va autrement. D’une part, et en dépit des mérites du même Juan Carlos, en particulier lors de la tentative avortée de coup d’état de la part du colonel Tejero en 1981, la monarchie espagnole repose sur des bases toujours fragiles. Exemple unique de restauration monarchique à l’époque contemporaine, elle succède aussi à deux proclamations de la république en 1873 et en 1931.

Mais il va aussi et sans doute surtout de la nature même de l’institution qui fait du monarque le fils ou la fille de son prédécesseur. Alors que son beau-frère gît en prison, le roi Philippe VI, à la nouvelle qu’il était un bénéficiaire à son insu de cette fondation, a renoncé par avance à son héritage et a coupé la liste civile du roi émérite, 194 mille euros par an. Jusqu’à hier, il était possible qu’il dût achever de tuer symboliquement le père à qui seul il doit sa fonction et l’expulser du palais de la Zarzuela. Face au risque de ce meurtre rituel, le roi Juan Carlos a choisi de prendre les devants en annonçant lundi 3 août qu’il quitterait l’Espagne

Certes, tant qu’il était roi jusqu’en 2014 Juan Carlos était couvert par l’immunité de sa fonction ; de plus, il est possible que certains des faits incriminés se révèlent prescrits. Mais l’immunité a vocation à protéger la fonction royale, pas à lui octroyer une impunité à commettre des délits. Juan Carlos était né en exil à Rome ; il emprunte aujourd’hui le même chemin que son père et son grand-père, le prix à payer pour sauver l’institution monarchique qu’il a incarnée.

Quel que soit l’arrangement constitutionnel, l’institution monarchique naît d’un contrat entre une famille et le peuple. Sire, Madame, sachez-le car cette règle ne souffre aucune exception, en cas de conflit c’est toujours le peuple qui gagne. L’exercice de la fonction royale exige désormais l’exemplarité avant, pendant et, depuis que les rois abdiquent, après la prise de cette fonction.

En quête de pèlerinages

Les Musulmans se rendent à la Mecque, les Hindous à Bénarès, les Chrétiens à Rome, Jérusalem ou Compostelle. Phénomène universel, le pèlerinage est ce qui fait de la marche une démarche. Loin d’être une compétition sportive dont l’enjeu est d’arriver premier, ici au contraire on part dernier, on emboîte le pas à tous ceux qui nous ont emprunté le même chemin avant soi.

L’expérience d’un pèlerinage se distingue d’une simple randonnée dans la mesure où il ne s’agit simplement de se rendre de A à B ; le chemin du pèlerin est orienté et défini par son terme, Compostelle ou la Ville Éternelle, de telle sorte que ce n’est pas la même chose, pas la même démarche plutôt, de marcher de Founex à Rome que de Rome à Founex.

Si la dimension spirituelle de ce cheminement n’est pas exclusive, elle demeure néanmoins prépondérante ; elle a pour but le lavement des péchés, l’expiation des fautes, l’accomplissement d’un rite en un lieu où la terre se rapproche du ciel, souvent marqué par la présence de la tombe d’un saint, Jacques ou Pierre. Quel que soit le mobile qui pousse le pèlerin à se mettre en route, il s’imbibera de la géographie des lieux parcourus, de leur histoire, de son patrimoine culturel, en un mot de leur mémoire.

En Europe, deux grandes voies de pèlerinage sillonnent le continent, le faisceau des chemins de Compostelle et, moins connue, la Via Francigena, qui relie Canterbury à Rome. Le Camino et la Via se croisent entre autres à Lausanne, carrefour des nations, qui semble ignorer sa place au centre de l’Europe.

En 1987 le Conseil de l’Europe octroyait aux Chemins de Compostelle l’attribution d’« Itinéraire Culturel Européen » qui, au-delà d’un simple titre, se veut une reconnaissance du Camino, des monuments qui en balisent le parcours, de son histoire millénaire et surtout de sa place au sein du patrimoine européen. On sait le succès que cette reconnaissance a suscité si bien qu’on ne compte plus aujourd’hui les pèlerins qui ont fait Saint Jacques ni les livres ni même les films qui lui ont été consacré. A cette première accolade allaient en succéder vingt-trois autres à ce jour, parmi lesquelles celle attribuée à la Via Francigena.

L’homme parcourt le tracé de la Via Francigena depuis l’époque du néolithique, y compris le franchissement par le Col du Grand Saint Bernard, le Mons Jovis des Anciens. Chemin faisant, les cathédrales gothiques de Cantorbéry, de Laon, de Reims, de Lausanne et de Sienne se dressent en sentinelles d’une époque où l’Europe s’appelait la Chrétienté, voulant par-là désigner justement un espace autant culturel que géographique.

Aujourd’hui, certains pourront estimer que le Camino est quelque peu victime de son propre succès ; phénomène de mode autant que démarche personnelle, les chemins de Compostelle peuvent se révéler encombrés et les auberges bondées. A cet égard la Via Francigena offre à l’abri des grandes foules une combinaison étonnante de paysages tantôt lumineux et tantôt grandioses, parfois déjà connus mais toujours à découvrir, parés de monuments sacrés et profanes, témoins d’une histoire ancienne et riche et dont le mariage avec la géographie fait justement le patrimoine de l’Europe.

 

 

De la Cour de Nicolas II au cloître de Saint Dominique

L’itinéraire singulier d’un grand seigneur

ll arrive parfois que des pages évangéliques trouvent leur accomplissement dans le monde présent. A cet égard, on peut lire la vie d’Alexandre Rzewuski [1] à la lumière de la parabole du fils prodigue qu’on retrouve au chapitre XV de l’Évangile selon saint Luc. Issu d’une famille de la haute aristocratie polonaise mais établie en Russie, Rzewuski naît dans les dernières décennies de la Russie tsariste, que sa famille avait fait le choix de servir ; à Saint-Pétersbourg le jeune Rzewuski y sera du reste présenté à Nicolas II. La Première Guerre Mondiale puis la Révolution russe viendront mettre un terme à une carrière destinée à la diplomatie et contraindre Rzewuski à l’exil en France. A Paris, où il fréquentera tant le monde que le demi-monde, il connaîtra rapidement le succès en qualité d’illustrateur de mode et de graveur des femmes les plus en vues dans la société. Et puis vient le moment où le fils prodigue délaisse les plaisirs du monde et où Rzewuski, à l’insu de (presque) tous, frappe à la porte de l’Ordre des Dominicains.

Spécialiste de l’Europe orientale, mais surtout amoureux de la vieille Europe et de l’histoire de ses grandes familles, David Gaillardon livre ici le récit de la vie étonnante de Rzewuski. L’auteur se révèle un rédacteur de talent qui sait ajouter de la couleur là où les éléments de fait viennent à marquer en raison de la perte de documents causée par la Révolution russe et les deux guerres mondiales.

 

Un dessinateur à la mode

Le jeune Rzewuski est un homme du monde. Arrivé ä Paris en 1919 âgé de 27 ans, alors que se tiennent les pourparlers qui aboutiront quelques mois plus tard au Traité de Versailles, il se révèle un dessinateur sensuel et esthète, qui lui vaut de décrocher une première commande de la part de la revue Femina alors en vogue. Dans le Paris de l’immédiat après-guerre, il se fera rapidement un nom auprès des dames de la haute société dont il trace le portrait à la pointe sèche, une technique exigeante dans laquelle il passe maître. Bientôt il voit sa réputation franchir la Manche et devient alors l’artiste le mieux rémunéré de son temps. Jeune dandy, il rencontre Boni de Castellane vieillissant et noue bien entendu des relations avec l’aristocratie en exil, les Youssoupof, les Lubomirski, et les Radziwiłł à qui plusieurs liens de cousinage le rattachent. C’est le Paris des Années Folles ; aux aristocrates qui parfois ont redoré leur blason en épousant une riche Américaine se mêlent des créateurs, Jeanne Lanvin, Coco Chanel ou Christian Dior et des artistes et écrivains de grande notoriété parmi lesquels on compte Cocteau et Picasso, Darius Milhaud et Maurice Ravel. Des femmes du monde se glissent dans ce univers-là, derrière lesquelles, écrit Gaillardon, se tapit parfois une aventurière dont le comportement est de nature à entacher sa réputation.

 

La conversion du fils prodigue

Rzewuski s’est-il lassé de la compagnie de ces grandes horizontales ? Toujours est-il qu’un jour de 1926 un ami l’envoie chez Jacques Maritain, le philosophe catholique qui incarne le renouveau néo-thomiste en France. Celui-ci l’envoie à son tour chez Monseigneur Vladimir Ghika, futur martyr et bienheureux. Rzewuski avait fait une première expérience mystique très intense la veille de la Noël 1916 alors qu’il escortait des blessés russes près de Trébizonde. Rzewuski y avait alors ressenti le besoin de se convertir au catholicisme. La recommandation de Maritain est astucieuse car Mgr Ghika est lui aussi un converti de l’orthodoxie et, comme Rzewuski, issu d’une famille de la haute aristocratie. Ces deux rencontres seront décisives si bien que Rzewuski rejoindra le couvent dominicain de Saint Maximin-Sainte Baume où le frère Ceslas – c’est son nom en religion – sera ordonné prêtre en 1932.

 

Une vie de moine mondain

Dès l’année suivante, il sera affecté à Fribourg en Suisse en qualité de directeur spirituel du séminaire international ; il allait y rester douze ans. La guerre d’Espagne puis la Seconde Guerre Mondiale allaient placer le Père Ceslas au centre d’un réseau politique, spirituel, familial et mondain qu’il enrichira de rencontres nouvelles parmi lesquelles il y lieu de relever l’abbé Charles Journet, futur cardinal. Par ailleurs, il deviendra l’aumônier des moniales dominicaines d’Estavayer, sur les rives du lac de Neuchâtel.

Gaillardon saisit bien tant l’activité que la personnalité de Rzewuski telles qu’elles ressortent des années fribourgeoises. S’il goûte la fréquentation du beau-monde, sa nouvelle vie est le fruit d’une véritable conversion qui n’est pas sans rappeler celle de Charles de Foucauld ; sans cesse il ressentira l’appel du désert et sera tenté de quitter les Dominicains pour les Chartreux, un pas qu’il ne franchira cependant pas.

Quelque temps après la Guerre, il est assigné à Prouilhe, dans le département de l’Aude, où il devient à nouveau aumônier de la communauté de moniales établies dans ce lieu où la présence de Saint Dominique est assistée. Il y passera la dernière phase de sa vie. Spirituel mondain, il remplit avec bienveillance les obligations de son ministère puis, le soir venu, dîne dans une vaisselle à son chiffre et des couverts en argent. Son chauffeur le conduit ici et là et lorsqu’il se rend à Rome, il descend chez ses cousins Caetani qui lui ont aménagé un appartement dans leur palazzo. Si cette vie peut heurter le lecteur moderne alors que le Père Ceslas a fait vœu de pauvreté, Rzewuski la vit comme un partage. Il se révèlera un fund raiser de talent et tout ce qu’il aura récolté d’une main auprès du monde, il le reversera de l’autre à son Ordre.

 

L’Église et les arts

Dessinateur de talent, Rzewuski appréciait la fréquentation des artistes et se sentait chez lui dans le monde de la culture. Esthète amoureux du beau, devenu religieux, il témoignera des noces du beau et du divin, qui pendant des siècles avait fait la gloire de l’Église catholique. Vers la fin de sa vie, il rédigera « A travers l’invisible Cristal », ses mémoires publiés chez Plon en 1976. Si elles fournissent le matériel de base pour ce livre, elles se révèleront piètrement structurées si bien qu’il reviendra à Gaillardon de fournir un travail très approfondi de recherche, en particulier auprès du fond Jacques Maritain et du fond Rzewuski ; aussi, il en résulte un ouvrage sérieux et délicat, où l’élégance le dispute à la rigueur et dont le titre finement choisi, « La beauté et la grâce » résume le personnage. La beauté de l’artiste mondain y rejoint la grâce du sacerdoce ; l’une et l’autre séduiront à juste titre tant les amateurs de l’histoire de l’aristocratie que celle de l’Europe et de l’Église.

Dans le siècle, avec Alex-Ceslas s’éteint l’illustre maison des  Rzewuski ; dans l’Église, à la suite de l’Abbé Mugnier, il s’inscrit dans la lignée des prêtres de cour, appelés à eux aussi à faire le bien là où la Providence les aura placés.

 

 

 

 

David Gaillardon, La beauté et la grâce. Itinéraire d’un aristocrate européen, Alex Rzewuski. Éditions Lacurne 2019, 479 pages.

 

 

 

 

[1] On prononce Jévoussequi

 

De Gaulle, une certaine idée de la France

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire, alors enfant, avait essuyé une réprimande pour s’être réjoui non pas du décès du Général de Gaulle mais du jour exceptionnel de congé octroyé par le lycée à cette occasion. A l’approche de cet anniversaire, Julian Jackson, professeur d’histoire à Queen Mary, University of London, livre une nouvelle biographie très complète du Général, qui a rencontré un grand succès outre-Manche si bien qu’elle s’est vue couronnée du prestigieux Duff Cooper [1] Prize.

La France ne court guère le risque de tomber à court de biographies de De Gaulle ou d’écrits à son sujet mais Jackson ne cache le peu de cas qu’il fait des biographies en langue française du Général, celles de Jean Lacouture et d’Éric Roussel en particulier. Spécialiste de l’histoire de France, Jackson connaît son sujet de manière intime pour s’être appuyé sur d’innombrables sources, documents, archives, correspondances et témoignages. Il en ressort une biographie très achevée aux accents mesurés.

Jackson s’adresse bien entendu en premier lieu à un public de langue anglaise et n’entend pas raconter un récit national. S’il admire l’homme, son parcours et son œuvre, il rédige sa biographie à la façon d’un protestant qui ferait celle de Jean-Paul II, sans aucunement avoir l’intention de se convertir à la religion catholique romaine, entendez ici la mystique du gaullisme. De l’avis de La Ligne Claire, la combinaison du caractère très fouillé de ce livre allié au détachement – on serait tenté d’écrire distanciation – manifesté par l’auteur envers son sujet constitue l’intérêt même de cet ouvrage.

Ceci dit, Jackson saisit correctement son personnage, à la fois comédien et calculateur, qui se veut l’incarnation de la France au cours de sa longue histoire. « Cela fait mille ans que je dis cela » aimait dire le Général. Le titre du premier volume de ses mémoires, L’Appel renvoie bien entendu à l’Appel du 18 Juin dont nous célébrons ces jours-ci le quatre-vingtième anniversaire mais aussi aux voix entendues par Jeanne d’Arc qui devaient la conduire à libérer la France, comme plus tard Charles de Gaulle. De même, la Croix de Lorraine, emblème de la France libre, renvoie une fois encore à Jeanne d’Arc, la bonne Lorraine, mais aussi à ce fardeau, le déshonneur de la défaite de 1940, que le Général se sent tenu de porter, comme le Christ a porté tous les péchés du monde sur sa propre croix.

Jackson est anglais ; aussi accorde-t-il une place particulière aux relations agitées que le Général a entretenues tout au long de sa vie avec les Anglais, dont il soupçonne sans cesse la duplicité, et avec les Américains, ce peuple impérialiste mais sans histoire. Seule Elizabeth II trouve grâce à ses yeux, précisément parce qu’elle incarne la continuité de l’État et de la nation britannique.

D’une lecture agréable, élégamment traduit par Marie-Anne de Beru, l’ouvrage de Julian Jackson s’inscrit de plein pied dans l’école des historiens anglo-saxons, où il s’agit de rendre compte des faits tels qu’ils ressortent des sources.

Toute sa vie, De Gaulle s’était forgé une certaine idée de la France fondée sur sa grandeur. Devenu président de la République, conscient des limites à l’action possible de la France dans un monde dominé par les États-Unis et l’Union Soviétique, cette incarnation de la grandeur conçue comme une politique était devenue dès lors davantage une question d’attitude que de moyens. Julian Jackson raconte l’histoire de cette destinée avec autant de rigueur que de talent, et où certains lecteurs de La Ligne Claire retrouveront leur père ou grand-père ; elle vaut la peine qu’on la lise.

 

De Gaulle, une certaine idée de la France, Julian Jackson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Beru, Editions du Seuil, 984 p.

 

[1] Alfred Duff Cooper (1890-1954), 1ᵉʳ vicomte Norwich, est un homme politique britannique du Parti conservateur qui fut ambassadeur à Paris de 1944 à 1947.

Trianon – nostalgie d’une tragédie

La Hongrie commémore aujourd’hui le centenaire de la signature du Traité de Trianon, à coup sûr l’événement le plus traumatisant de son histoire récente. Trianon fait suite aux traités de Versailles et de Saint-Germain qui dans les faits sont imposés par les vainqueurs aux vaincus à l’issue de la Première Guerre Mondiale. Dans le cas du Royaume de Hongrie d’alors, Trianon ordonne le dépècement du pays, la perte des deux tiers de son territoire et la réduction aux frontières que nous lui connaissons encore aujourd’hui.

Cette curée trouve sa justification d’une part dans les 14 Points énoncés par le Président Wilson en janvier 1918 et d’autre part par la réalité de la présence des armées ennemies sur le territoire hongrois à la conclusion de l’armistice. Wilson était un homme idéaliste qui ne parlait que l’anglais et n’avait jamais alors quitté le territoire des États-Unis, et selon lequel les peuples devaient jouir du droit de disposer d’eux-mêmes. Non seulement ce droit fut refusé aux peuples vaincus, allemands, autrichiens et hongrois, mais Wilson concevait la notion même de peuple comme une communauté de personnes parlant la même langue, sans aucune référence à leur histoire véritable.

Vers 896, les tribus magyares s’étaient établies dans le bassin des Carpates ; c’est là qu’en l’an 1000 Saint Etienne établit le Royaume de Hongrie qui, en dépit des vicissitudes de l’histoire, en particulier les invasions ottomanes des XVIe et XVIIe siècle, allait conserver son caractère au sein d’un même espace géographique jusqu’en 1918. Si la noblesse magyare s’y révèle la classe dirigeante, le Royaume accueille en son sein les populations les plus diverses, slaves, roumains, allemands et juifs ; même ses souverains à partir de 1301 seront des étrangers pour la plupart. Pour cette raison et dans la mesure où l’évocation de Trianon est le fait d’un certain nationalisme magyar, celui-ci naît d’une contradiction car le Royaume de Hongrie était lui-même une sorte de mini-empire au sein des possessions habsbourgeoises, à l’opposé d’un État-nation.

C’est cette communauté-là que Trianon fait voler en éclats. Son souvenir alimente un sentiment d’injustice, voire de revanche irrédentiste que la nostalgie d’un passé idéalisé entretient. Même de nos jours, le visiteur le plus distrait à Budapest ne manquera pas de remarquer les autocollants et les placards où figurent les soixante-quatre comitats de la Grande Hongrie et, à compter d’aujourd’hui le nouveau monument à Trianon inauguré par le gouvernement. Entre les deux guerres cette nostalgie aura des suites funestes. L’amiral Horthy, régent du pays, s’adresse au seul homme capable de redresser ces torts, Hitler. Effectivement, en 1938, puis en 1941 la Hongrie récupérera une partie des territoires enlevés à Trianon. Mais tout pacte avec le diable comporte un codicille, en l’occurrence l’injonction que l’Allemagne fera à la Hongrie de s’attaquer à l’Union Soviétique, avec qui elle n’a pourtant pas de contentieux. On connaît la suite : une nouvelle défaite, une bataille sanglante livrée à Budapest au cours de l’hiver 1944-45, la déportation et le meurtre à Auschwitz de quatre cent mille Juifs hongrois, l’occupation du pays, quarante ans de dictature communiste. Voilà le prix de la nostalgie que certains seraient bien avisés de considérer de nos jours.

Trianon constitue assurément une injustice historique commise à l’égard de la Hongrie doublée du sentiment d’avoir été abandonnée par les Puissances occidentales. En 2020, il n’existe cependant pas de solution qui permette un rétablissement de la Hongrie historique. L’adhésion de la Hongrie à l’Union Européenne en 2004 puis en 2007 de la Roumanie offre au pays pour la première fois en près d’un siècle non seulement la perspective de relations paisibles avec ses voisins (en dépit d’un certain ressentiment de la part de l’un ou l’autre parmi eux) mais aussi la garantie de droits aux importantes minorités magyares de Slovaquie et de Roumanie. Volontiers décriée en Hongrie même, l’Union Européenne en réalité offre l’unique alternative viable à une nostalgie souvent dévoyée.

Un sens à ma vie – avec Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), un père jésuite français, est connu tout à la fois pour le développement d’une théologie originale et pour avoir poursuivi une carrière éminente de géologue et de paléontologue ; il était en particulier spécialiste reconnu des origines de l’homme. Homme de foi et homme de science, il présente une vision audacieuse de l’Évolution qui réconcilie foi et raison et qui dépasse la signification, trop restreinte à son sens, que lui confère Darwin. Teilhard laissera derrière lui une œuvre abondante, livres, lettres et articles qui ne sera publiée qu’après son décès en 1955 en raison d’un interdit prononcé par ses supérieurs religieux, et auquel il s’est toujours tenu. Sa vision chrétienne de l’évolution, articulée dans un langage pas toujours aisé à saisir, irradiera cependant la vie de l’Église, notamment lors du Concile Vatican II, et trouvera une reconnaissance tardive chez le pape Jean-Paul II et ses successeurs.

Avec Un sens à ma vie, un petit ouvrage publié en 2019, les trois auteurs, Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes et Dominica Behaghel, présentent la pensée de Chardin en une langue claire, élégante et précise qui vise à rendre accessible la pensée de Teilhard à un large public ; aussi, dans ce but didactique, fournissent-elles au lecteur un dictionnaire « français-Teilhard » en annexe de leur ouvrage.

Les auteurs présentent leur ouvrage en huit petits chapitres, tous organisés de la même manière : un résumé d’une page, un développement et enfin des citations de Teilhard en rapport avec le thème abordé dans le chapitre.

Le titre de leur livre, Un sens à ma vie, emmène d’entrée de jeu le lecteur dans la pensée de Teilhard car sens ici signifie non seulement signification mais aussi direction. En effet, Teilhard s’appuiera sur la théorie du Big Bang [1] et décrira un univers non pas figé mais en évolution. Loin de réduire l’Évolution à une sélection naturelle, Teilhard la décrit comme le processus, fondamental et irréversible, par lequel l’Esprit se dévoile dans la Matière. Avec l’apparition de l’Homme sur terre, l’Évolution devient conscience car si l’animal sait, seul l’Homme sait qu’il sait.

Si l’approche développée par Teilhard, selon ses propres mots, de christifier l’Évolution est originale en soi, celle qui consiste à y inclure les éléments proprement chrétiens que sont l’Eucharistie, le péché originel, la mort et la Résurrection le sont davantage encore. Plus qu’une simple inclusion et même d’une réconciliation avec la science, c’est là que Teilhard voit le sens même de l’Évolution, qui est de mener l’Homme à un point oméga [2] et de le réconcilier avec le Christ ressuscité. Soulignons aussi toute la valeur qu’il octroie à la femme et plus encore au mystère féminin, dont les trois auteurs sont à la fois les témoins et l’expression.

De son vivant, les supérieurs de Teilhard l’ont tenu pour suspect de panthéisme et, méfiants, l’ont frappé d’un interdit de publication. Mais l’histoire de l’Église résonne souvent de ces paroles qui donnent du fruit par-delà la mort, à telle enseigne qu’on peut y voir une marque de la communion des saints. La pensée de Teilhard est désormais d’une brulante actualité, non seulement pour traiter des rapports à la foi mais aussi des rapports à la Création (écologie) et aux autres religions (œcuménisme).

Alors qu’on commémore ces jours-ci le cinquième anniversaire de la parution de l’encyclique Laudato si, Un sens à ma vie arrive donc à point nommé pour permettre à un large public de se familiariser avec la pensée d’un homme visionnaire et, surtout, de s’en nourrir au sein de l’Église comme en dehors.

 

[1] On doit cette théorie de l’origine de l’univers à un prêtre belge, le chanoine Lemaître (1894-1966), professeur à l’Université catholique de Louvain.

[2] Ce concept de point oméga s’appuie du verset 13 du chapitre XIII du livre de l’Apocalypse : Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin.

 

Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes, Dominica Behaghel, Un sens à ma vie – avec Pierre Teilhard de Chardin, Chronique Sociale, 185 p.

www.teilhard.fr

Sergio de Mello, du documentaire au biopic

Sergio Vieira de Mello était le Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations-Unies lorsqu’il fut tué lors d’un attentat à la voiture piégée le 19 août 2003. Que peut-on dire à son propos qui n’ait déjà été écrit, enregistré ou filmé ? Ce qui est certain c’est que le biopic Sergio réalisé par Greg Baker et distribué par Netflix ces derniers temps n’apporte pas de réponse nouvelle à cette question.

Le film souffre non seulement de la difficulté propre au genre, qui est de raconter une histoire dont le spectateur connaît déjà la fin mais il s’appuie en outre sur un documentaire réalisé par le même Greg Baker en 2009 et qui lui-même se fonde sur la biographie que Samantha Power [1] avait rédigée. Comment s’y prendre dès lors pour transformer un docu d’une heure en un biopic de deux heures ? Et bien c’est simple, le second fait abondamment appel au premier, on y ajoute des images d’archives et quelques scènes où Sergio de Mello danse la samba sous les cocotiers en compagnie de sa nouvelle compagne, Carolina Larriera, alors qu’il occupe les fonctions d’Administrateur du territoire de Timor-Leste. Tout cela tombe lamentablement à plat.

C’est regrettable car la personnalité exceptionnelle de de Mello n’apparaît guère dans le film tandis que les circonstances dramatiques de sa mort manquent, comment dire, d’intensité dramatique.

Car de Mello est une star. Fils de diplomate, ancien élève comme La Ligne Claire du Lycée Chateaubriand à Rome, il monte sur les barricades de la Sorbonne en mai 68 avant d’entamer une carrière aux Nations-Unies qui se révèlera brillante. Élégant, homme à femmes, intellectuel engagé sur le terrain, il apparaît comme un croisement entre James Bond et Bobby Kennedy. Ambitieux, énergique, un leader naturel, il est sur tous les fronts là où sont présentes les Nations-Unies, au Soudan, au Cambodge, en Yougoslavie, partout où surgissent des conflits et où souffrent des hommes. Habile négociateur, charmeur, aussi à l’aise avec les chefs d’Etat qu’avec des criminels de guerre, il est l’homme, le seul homme même capable de déminer les grands problèmes de l’heure. Ses succès lui valent de rencontrer tous les grands de ce monde et de recueillir toutes les attentions qui flattent son amour-propre ; lors de son oraison funèbre, Kofi Annan dira de lui qu’il était le seul employé des Nations-Unies que tous connaissaient sous son seul prénom, Sergio. George Clooney de la diplomatie mondiale, oui Sergio de Mello était une star dont le film ne donne qu’une pâle image.

Lorsqu’il est nommé à Bagdad en 2003, il a pour souci principal d’assurer la reconstruction du pays que la récente invasion américaine vient de disloquer. Contraint par la force des choses de collaborer avec les forces d’occupation, il s’efforce de prendre ses distances à leur égard mais est néanmoins perçu sur place comme l’agent des États-Unis. C’est à ce titre qu’Al Qaeda perpétrera son attentat le 19 août et si de Mello compte assurément parmi les 22 victimes décédées lors de l’attentat, il en est sans doute la cible.

A la suite de l’explosion, de Mello et son collaborateur Gil Loescher se retrouvent gravement blessés mais vivants, écrasés sous des blocs de béton. Deux soldats américains les repèrent et leur viennent en aide à mains nues. L’un d’eux, sapeur-pompier dans le civil, leur demande s’ils veulent prier avec lui. « Oui » dit Loescher ; « non » répond de Mello. Le soldat ne poursuit pas de but missionnaire mais il sait d’expérience l’importance de détourner l’attention des victimes de leurs souffrances du moment. Toujours est-il que de Mello refuse. En veut-il à Dieu à cet instant-là, assiste-t-on à une scène similaire à celle qui se déroule entre la Statue du Commandeur et Don Giovanni, de Mello ne croit-il tout simplement pas en Dieu ? Le biopic n’explore pas du tout ces moments d’angoisse. Alors que les secours tardent [2], les soldats expliquent à Loescher que, pour le tirer d’affaire, ils devront lui scier les jambes. Loescher accepte, les soldats le hissent hors des décombres et l’emmènent ; lorsqu’ils reviennent, de Mello est mort. Dans le documentaire de 2019, l’un des deux soldats déclare que de Mello les a laissés tomber, alors que c’est lui la victime. Le militaire laisse entendre par là que, contrairement à Loescher qui tient à la vie au prix de ses deux jambes, de Mello s’était refusé de croire en la possibilité d’un miracle. Ces propos résonnent de manière choquante aux oreilles de La Ligne Claire, alors que Sergio de Mello gisait en agonie sous des tonnes de débris, mais ils auraient certes fourni la matière au tournage d’un film véritablement dramatique.

 

Sergio de Mello repose au Cimetière des Rois à Genève, siège européen des Nations-Unies.

 

 

[1] Plus tard, Power occupera le poste d’ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations-Unies de 2013 à 2017

[2] Power suggère que les autorités américaines n’ont pas fait montre d’un zèle excessif pour acheminer du matériel de déblaiement.

Unorthodox

Toujours confinée, La Ligne Claire a suivi avec intérêt la mini-série Unorthodox, qui, inspirée par le livre témoignage de Deborah Feldman [1], raconte l’histoire de la jeune Esty Shapiro. Tout juste enceinte, Esty quitte son mari Yanky qu’elle avait épousé dans le cadre d’un mariage arrangé, ainsi que toute sa communauté de juifs hassidiques du quartier de Williamsburg à Brooklyn pour trouver refuge à Berlin ; elle y est accueillie par les membres d’une académie de musique pour jeunes où, aux côtés de juifs hétéros, elle trouve aussi des arabes et des homos que jamais on ne rencontre à Williamsburg.

Si les scènes qui décrivent la vie à Williamsburg correspondent à ce qu’a effectivement pu connaître Feldman, les aventures d’Etsy à Berlin relèvent de la fiction et pourtant sonnent tout à fait juste. L’illustration de la vie et des rituels de la communauté hassidique de Brooklyn, les costumes et surtout les dialogues en yiddish, autrefois la lingua franca des Juifs de la Mitteleuropa, tout cela confère à la série une grande puissance de conviction. Les rôles respectifs d’Etsy et de son mari Yanky sont portés à l’écran de manière tout à fait remarquable par Shira Haas et Amit Rahav, deux acteurs israéliens tandis que la silhouette fluette de Haas vient souligner la fragilité de l’individu face à la communauté.

Trois séquences remarquables viennent rythmer la série. Dans la première, Etsy se dénude et se soumet à un bain rituel afin de se purifier la veille de son mariage. Quelque temps plus tard, débarquée à Berlin, elle se baigne tout habillée dans le Wannsee en vue de la villa où en 1942 s’était tenue la conférence qui devait décider de la Solution Finale ; ce deuxième bain a valeur d’une sorte de baptême dans la société libérale dans laquelle elle vient de plonger. Plus tard enfin alors qu’elle est admise à une audition de chant à l’académie de musique, elle donne d’abord du Schubert mais ça tombe à plat ; ce n’est que lorsque Etsy chantera en yiddish [2] que toute sa personnalité, toute son âme et tout son talent émergent : il faut que Etsy assume pleinement sa judéité pour qu’elle puisse s’affranchir de sa propre communauté hassidique.

Le livre de Feldman s’inscrit dans un genre [3] certes mineur mais néanmoins bien vivant qui traite de la vie d’une personne au sein d’une communauté réputée oppressive et qui s’en échappe. Seuls les rescapés de ces histoires la racontent si bien qu’en définitive l’histoire demeure toujours la même, la fuite en cachette hors d’un groupe religieux en vue de gagner l’Occident, là où règne la liberté.

Vu sous ce seul jour, Unorthodox passe à côté de ce qui fait la vie de la communauté dont est issue Etsy, telle que ses membres la conçoivent. Si les juifs hassidiques forment une communauté particulièrement étroite, faite de la stricte observance d’un grand nombre de prescriptions rituelles, Etsy grandit comme chacun de nous dans un milieu familial et culturel. Elle en recueille un héritage, une langue, une religion, des traditions, les recettes de cuisine de sa grand-mère etc. Chez tout homme devenu adulte il en résulte une tension entre l’appartenance à un groupe et des choix individuels. Chez les juifs hassidiques, l’accent accordé à la transmission de ce bagage culturel au sens large est constitutive de leur identité même : est juif celui dont les petits-enfants sont juifs à leur tour. Chez Etsy, cette tension entre bagage culturel et ses propres aspirations atteint un point de rupture et c’est la raison pour laquelle elle ne voit d’autre planche de salut que la fuite à Berlin. Pendant ce temps-là, les cinquante mille juifs de Williamsburg sont restés à Williamsburg et, ce faisant, ont tout autant posé un choix de vie qu’Etsy pose le sien.

La Ligne Claire juge regrettable qu’ Unorthodox n’aborde pas ces questions et qu’il suggère que, dans la vie, seule l’évasion permette d’accéder à la liberté. Il n’empêche, les deux scénaristes Anna Winger et Alexa Karolinski, alliées à la réalisatrice Maria Schrader ont livré une œuvre de grande qualité qui suscite une profonde émotion chez le spectateur.

 

[1] Unorthodox : the scandalaous rejection of my Hassidic roots

[2] La Ligne Claire s’autorise à penser que le chant n’était pas en yiddish mais en hébreu, la langue liturgique en vigueur chez Etsy et sa communauté

[3] Par exemple Betty Mahmoudi “Not without my daughter” ou encore Aabra “Taliban Escape”.

 

 

1917 (film)

Le confinement a fourni à La Ligne Claire l’occasion de regarder 1917, réalisé et produit par Sam Mendes, un film qui a remporté trois Oscars il y a deux mois. L’intrigue est toute simple : deux soldats anglais, Blake et Schofield sont chargés par le général Erinmore de porter un ordre destiné au colonel Mackenzie, commandant le régiment Devonshire où est affecté le frère de Blake, de ne pas procéder à l’attaque prévue pour le lendemain car les Allemands leur ont tendu un piège en feignant de se retirer.

Les deux soldats quittent donc Erinmore pour gagner le stationnement du régiment Devonshire. En chemin, ils doivent surmonter une série d’épreuves, franchir les barbelés, se faufiler dans les tranchées allemandes abandonnées, faire face à l’un ou l’autre tireur solitaire. De ce point de vue 1917 s’apparente à première vue aux road movies américains, à Oh Brother des frère Coen et bien entendu au récit de l’Odyssée. Il s’en distingue pourtant de manière fondamentale car dans 1917 ces péripéties ne sont que cela, une bombe qui explose, un avion ennemi qui s’écrase, une rivière à franchir mais elles ne sont porteuses d’aucune signification.

Plusieurs commentateurs ont souligné le caractère invraisemblable de l’histoire, que Mendes dit tenir de son grand-père, car jamais un régiment isolé n’aurait été amené à conduire seul une attaque. De plus la présence dans le film de militaires indiens et africains au milieu de soldats anglais est invraisemblable et relève d’un hommage indû à la pensée du jour ; en effet, l’armée britannique était organisée sur une base territoriale de sorte que les nombreuses troupes indiennes et issues des colonies africaines opéraient au sein de leurs propres unités. Enfin, si 1917 dépeint les Allemands comme l’ennemi bien sûr, il les dépeint inutilement comme les méchants de cette histoire.

En définitive, 1917 est le récit d’une anecdote, sans autre sens qu’anecdotique. Le film s’est vu attribuer trois Oscars « techniques », meilleure photographie, meilleur mixage de son et meilleurs effets visuels. C’est bien car le film ne méritait pas davantage.