Voyage dans les pays baltes

Derrière ce titre énigmatique, The Glass Wall, se dévoile un mélange de récits, de rencontres et d’évocations historiques que l’auteur Max Egremont a tiré de ses voyages dans la Baltique, principalement en Lettonie et en Estonie, mais aussi à Saint-Pétersbourg et en Finlande. Le titre entend suggérer que ces contrées ont été séparées de l’Europe de l’Ouest mais que ce mur en verre permet d’y jeter un regard ; l’analogie est curieuse car du point de vue des intéressés, les populations des pays baltes, ce mur, que les Soviétiques avaient érigé de 1939 à 1991, était solidement bétonné et n’a disparu qu’avec l’adhésion à l’Union Européenne, l’adoption de l’euro et la participation à l’OTAN.

Les intérêts d’Egremont se portent donc sur la Lettonie et l’Estonie, deux territoires sous domination suédoise jusqu’à ce que Pierre le Grand ne les incorpore à l’empire russe en 1721 à la suite de sa victoire dans la Grande Guerre du Nord. L’auteur laisse de côté la Lituanie dont le destin et la religion sont davantage liés à la Pologne. Mais ce sont surtout les barons baltes, des Allemands, qui retiennent son attention et dont les souvenirs forment le cœur du livre.

Au début du XIIIe siècle, les chevaliers teutoniques, armés de l’épée et de la Bible conquirent ces régions païennes en vue de les arrimer à la chrétienté occidentale, catholique d’abord, luthérienne ensuite. Dans leur sillage s’engouffra une population de paysans cultivateurs dans le cadre d’un mouvement de colonisation appelé en allemand Drang nach Osten, la poussée vers l’est. La noblesse allemande allait régir ces pays baltes pendant sept siècles jusqu’à ce qu’ils en soient chassés en 1939 dans le cadre de l’accord Molotov-Ribbentrop, qui laissa aux Soviétiques la main libre dans la région.

Si l’auteur se plait dans ce milieu de barons baltes aux consonances romantiques, Ungern-Sternberg, Keyserling, Stenbock-Fermor, c’est aussi parce que derrière le nom d’apparence anodine de l’auteur se cache le 7e Baron Leconfield et le 2Baron Egremont. Aussi accorde-t-il une belle place à cette caste nobiliaire qui détient le pouvoir politique et qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, se réserve le droit exclusif de posséder le foncier au détriment de la population locale maintenue en servage. Non seulement les Allemands n’épousent pas les indigènes mais ils s’interdisent même d’en apprendre la langue. L’auteur tire à juste titre un parallèle avec la noblesse dite Anglo-Irish qui elle aussi a maintenu la paysannerie irlandaise dans la pauvreté pendant des siècles.

De ce monde-là ne subsistent que les châteaux que les barons avaient érigés en leur domaines où nous guide l’auteur. On y rencontre d’étranges personnages, Eberhard von Bock, le fou du Tsar, une sorcière qui vient hanter Kolga, le manoir des comtes Stenbock, ou encore Alexandra von Wolf-Stomersee, une psychanalyste qui épousa le Prince Giuseppe Tomasi di Lampedusa. A cette liste de disparus, il y a lieu d’ajouter les Juifs, assassinés à la suite l’invasion de l’Union Soviétique par Hitler en juin 1941 ; dès la fin de l’année les Einsatzgruppen avaient mené à bien leur sinistre besogne et déclaré l’Estonie Judenfrei. Seules quelques pierres tombales témoignent encore de leur présence.

Certains critiques ont reproché à l’auteur de ne rien nous dire sur les pays baltes contemporains. C’est vrai mais ce n’est pas non plus son propos, qui est de nous emmener dans un monde de guerriers et de victimes, de poètes et de philosophes, de généraux et d’empereurs, qu’il dépeint d’une plume élégante aux accents nostalgiques.

 

The Glass Wall: Lives on the Baltic Frontier par Max Egremont, Picador £25, 320 pages

Aux origines de James Bond

«Mourir peut attendre», le nouveau James Bond n’aura pas fait démentir le succès de cette série où les spectateurs paient leur billet de cinéma pour se voir raconter la même histoire pour la vingt-cinquième fois, sans cesse mise à jour au fil des inventions techniques qui font succéder une Aston Martin à une autre.

Pendant la guerre, Ian Fleming, le créateur du personnage de Bond, avait été officier au sein de la Royal Navy. Affecté au Service des Renseignements, il prit part à l’une des plus étonnantes entreprises de désinformation jamais effectuées, Operation Mincemeat, d’où il irait quelques années plus tard puiser l’inspiration pour ses premiers romans figurant James Bond. Le but de cette opération, menée en 1943, consistait à faire croire aux Allemands que le débarquement que les Alliés projetaient en Sicile se déroulerait soit en Crète soit en Sardaigne.

Un faux noyé

Aussi le 30 avril 1943 un sous-marin anglais lâcha-t-il par-dessus bord au large de Huelva en Andalousie le corps d’un officier mort, censé avoir été abattu en vol vers l’Égypte, auquel était attaché par une chaînette une mallette contenant des documents. Le faux noyé devait accréditer l’idée qu’il était un émissaire d’importance transportant des documents secrets à destination du commandant des forces anglaises en Afrique du Nord alors qu’en réalité le personnage avait été imaginé par les Services de Renseignement de l’Amirauté et que les documents étaient faux. Avec ce faux noyé on voit apparaître les premiers éléments qui plus tard donneront naissance aux gadgets de James Bond : une fausse carte d’identité, des clés, un médaillon de saint Christophe et une montre réglementaire, un objet promis à un bel avenir dans les films.

Le but de l’opération est donc de faire en sorte que les Espagnols recouvrent le corps et transmettent les précieuses (fausses) informations aux Allemands. Comment faire?

Le premier écueil à éviter est que les autorités espagnoles soit ne prennent jamais connaissance du noyé, soit qu’en en ayant pris connaissance, ils l’enterrent sans autre forme de procès avec sa chaînette et sa mallette. La légation britannique à Madrid feint donc une grande agitation, nourrie par de nombreux télégrammes, dont ils savent qu’ils seront interceptés par les Espagnols et qui sont destinés à les informer à leur insu de la supposée importance des documents. Effectivement, les Espagnols attrapent la puce à l’oreille et récupèrent les documents sur le corps du noyé.

La neutralité feinte

Le deuxième obstacle réside en la neutralité affichée de l’Espagne car il ne faut surtout pas, qu’ayant récupéré les documents, ils les rendent directement aux Anglais. Cependant, si l’Espagne était en principe une puissance neutre, en réalité les sympathies du jeune gouvernement franquiste se tournaient envers les puissances de l’Axe qui lui avaient prodigué hommes et matériel au cours de la guerre civile. Les Anglais feindront donc de tenir les Espagnols pour strictement neutres tout en souhaitant qu’ils ne le soient pas tandis que les Espagnols travailleront en sous-main avec l’Abwehr, les services secrets allemands, tout en affichant une neutralité de façade.

Véritables destinataires du message, les Allemands feront mine ne pas apparaître alors qu’ils s’efforcent de se procurer les documents avant de les rendre aux Espagnols, qui voudront assurer aux Anglais que leur intégrité n’a jamais été compromise. Une fois rendus par les Espagnols, une astuce, digne du futur James Bond, permettra aux Anglais de vérifier que les documents avaient bien été lus. Les Anglais remercieront vivement les Espagnols pour leur assistance et leur strict respect de la neutralité, dans un jeu où chacun feindra de tenir un rôle qu’il n’a pas tenu.

En 2010, l’auteur et historien anglais Ben Macintyre a tiré de cette histoire un livre captivant où prend corps la genèse de Bond.

 

Operation Mincemeat: The True Spy Story that Changed the Course of World War II. London: Bloomsbury Publishing, ISBN 978-0-7475-9868-8.

La chasteté, mais pas tout de suite

« Seigneur, donne-moi la chasteté, mais pas tout de suite », écrivait Augustin tandis que de ses doigts fins il parcourait la ligne d’un sein ou le galbe d’une hanche. « Amare amabam », j’aimais aimer, dira-t-il plus tard de lui même dans les Confessions, après qu’il eût bu au calice des désirs et des douleurs.

Peu d’hommes auront exercé une influence aussi profonde sur la pensée de ce qui deviendra l’Occident latin : Luther, moine augustinien et Calvin s’en réclament, Hannah Arendt lui consacre une thèse, Bob Dylan l’évoque dans une de ses chansons tandis que dans les Confessions, premier ouvrage de ce genre dans l’histoire de la littérature, Augustin s’y dévoile sans fard et s’adresse directement à Dieu comme à un interlocuteur à qui on peut effectivement s’adresser. Ecriture marquée par le “je”, le genre sera appelé à un avenir heureux marqué notamment par la contribution de Jean-Jacques bien sûr. Chez Augustin, on y décèle à la fois la contrition de l’homme mûr pour la vie agitée menée dans sa jeunesse, non sans une pointe de nostalgie envers le tourment délicieux que procuraient ces amours fânées.

Il est un chemin, une route, un voie qui se déroule de Canterbury à Rome, la Via Francigena, que le Conseil de l’Europe a érigée au rang d’itinéraire culturel, et le long de laquelle on y fait la rencontre d’Augustin : à Saint-Maurice en Valais où les chanoines vivent depuis 1500 ans selon la règle qu’il a rédigée, à Pavie où s’élève son tombeau magnifique célébré par Dante, à Rome enfin en l’Eglise San Agostino in Campo Marzio où repose sa mère, Monique.

Fig. 1: tombeau de saint Augustin en l’église san Pietro in Ciel d’Oro, Pavie

Mère pieuse, patiente, aimante, elle versa toutes les larmes de son corps, comme la femme de l’Evangile versa du parfum sur les pieds de Jésus, face à la vie sentimentale agitée menée par son fils en vue de sa conversion ; puis, sa mission achevée, elle décéda à Ostie, où elle devait s’embarquer pour son Afrique natale, ses prières exaucées. Mille ans plus tard, en 1430, on procéda à la translation de ses reliques en la Basilique Saint Augustin, rare exemple d’architecture Renaissance à Rome, où elles s’y trouvent depuis.

On peut y admirer une splendide œuvre du Caravage intitulée La Madone des Pèlerins, pour laquelle l’artiste avait pris comme modèle sa propre maîtresse en vue de représenter la Vierge Marie. Il y a quelques années, La Ligne Claire, parvenue au terme de son propre pèlerinage tout au long de la Via Francigena, s’était rendue en cette église admirer ce tableau envers lequel mille kilomètres à pied lui faisaient éprouver une certaine proximité. Il y avait ce jour-là un religieux augustin qui décrivait le tableau à deux dames accompagnées de leurs enfants, les clair-obscurs propres au Caravage, la composition en diagonale, la figure de la Vierge Marie, assez sexy il faut bien l’avouer ; puis se lachant, il dit : « Guardate, è piu donna che Madona ».

 

 

Fig. 2: Madona dei Pellegrini (détail), san Agostino in Campo Marzio, Rome

 

En ces jours, le 27 et le 28 août, l’Eglise fait mémoire de la mère d’abord, du fils ensuite, témoins lumineux en leur frêle humanité.

 

The last Kings of Shanghai

Dynasties juives de Shanghai

En 597 avant notre ère, Nabuchodonosor emmenait les Hébreux en déportation à Babylone, la future Bagdad, où jusqu’à une époque récente allait fleurir une des plus importantes communautés juives du Proche-Orient. Quelques vingt-cinq siècles plus tard, vers la fin du XIXe siècle, David Sassoon, issu de la plus éminente des familles marchandes juives mizrahim, allait quitter la ville, alors sous domination turque, pour gagner Bombay (aujourd’hui Mumbai), capitale économique de l’empire britannique des Indes ; ses descendants allaient poursuivre cette course et fonder des entreprises commerciales à Shanghai et à Hong Kong. Elly Kadoorie, quant à lui, appartient lui aussi à une famille, certes moins prestigieuse que les Sassoon, de financiers et de marchands juifs de Bagdad. Jeune homme, il quittera la ville et trouvera de l’emploi chez les Sassoon à Bombay, d’où il gagnera Hong Kong en 1880.

Jonathan Kaufman, journaliste et professeur d’université américain titulaire du prestigieux prix Pulitzer, raconte ici l’histoire croisée de ces deux dynasties de juifs babyloniens qui se sont constitué des fortunes immenses en Chine, au départ en y exportant de l’opium cultivé aux Indes. C’est l’époque où Shanghai figure parmi les villes les plus cosmopolites au monde, gérée de manière autonome au sein des concessions internationales alors que tout autour l’Empire de Chine se délite puis sombre dans la guerre civile et enfin tombe proie aux appétits japonais ; c’est le Shanghai tel que le dépeint Hergé dans Le Lotus Bleu. Les Chinois voient les choses d’un autre œil et décrivent la période qui s’étend de 1842 lors de la Première Guerre de l’Opium à 1949, la date de la proclamation de la République populaire, comme le siècle d’humiliation.

Les Sassoon figureront parmi les actionnaires fondateurs de la Hong Kong and Shanghai Bank, connue aujourd’hui sous son sigle d’HSBC, tandis que les Kadoorie qui s’étaient repliés à Hong Kong après 1949 y ont refait une seconde fortune dont les principaux actifs sont la chaîne d’hôtels Peninsula et leur participation dans China Light & Power, le principal fournisseur d’électricité de l’ancienne colonie.

Kaufman décrit tout cela de manière fluide et agréable à lire, passant d’une famille à l’autre, d’où émergent de temps à autre des femmes d’exception. Cependant son récit, où l’histoire familiale se mêle à la Grande Histoire, aurait mérité d’être davantage approfondi. Par exemple, en 1938 et 1939 Shanghai avait accueilli dix-huit mille juifs en provenance d’Allemagne et d’Autriche, auxquels tant les Sassoon que les Kadoorie avaient prodigué de nombreux secours. Tout à coup en 1942, survient un colonel de la SS qui nourrit de toute évidence des intentions sinistres. Le lecteur devra imaginer par lui-même par quelle voie on peut se rendre de Berlin en Chine en pleine guerre, alors que l’Allemagne a pris d’assaut l’URSS, que le Japon vient d’essuyer une défaite de grande ampleur à Midway et que les Britanniques verrouillent le canal de Suez.

On retrouve chez Kaufman le style propre aux journalistes américains : des sources abondantes, des entretiens avec des membres des familles concernées, une bonne maîtrise du sujet qu’accompagne un art de la mise en contexte et qu’illustrent des dialogues qui, pour être vraisemblables, sont sans doute fictifs. De nombreuses vignettes contribuent du charme à ce livre agréable mais un peu léger, qui laissera quelque peu sur leur faim les lecteurs désireux d’une étude plus approfondie de près d’un siècle et demi d’histoire chinoise.

 

Jonathan Kaufman, The Last Kings of Shanghai, Viking, 2020, 384 pages

La crise des missiles à Cuba – une nouvelle lecture

On connaît la fin. La crise provoquée par le déploiement de missiles soviétiques sur l’île de Cuba en octobre 1962 n’a pas finalement débouché sur la guerre nucléaire. En Europe et aux États-Unis, l’histoire de cette crise aiguë est bien connue telle que la racontent les Américains, et qu’un film, Thirteen Days, a rendu accessible au grand public en 2000. L’intérêt de Nuclear Folly, qu’on doit à la plume de Serhii Plokhy, professeur d’histoire à l’Université de Harvard, est de s’appuyer notamment sur les archives aujourd’hui disponibles en Ukraine, l’Etat soviétique où étaient entreposés les missiles avant leur envoi à Cuba.

Tout le monde sait que Kennedy et Khrouchtchev ont évité de peu la guerre nucléaire il y a près de soixante ans mais à la lecture du livre de Plokhy, on découvre combien le risque d’un conflit était encore plus élevé que ne le percevaient les protagonistes de l’époque. Kennedy et Khrouchtchev s’étaient rencontrés lors du sommet de Vienne en juin 1961, moins de deux mois après l’échec du débarquement de la Baie des Cochons. A cette occasion, Khrouchtchev avait jugé le jeune président inexpérimenté en matière de politique étrangère et cette appréciation l’avait conduit à autoriser Walter Ulbricht, le dirigeant est-allemand, à ériger le mur de Berlin deux mois plus tard. Kennedy quant à lui surévaluera constamment le risque d’une annexion ou d’un nouveau blocus de Berlin-Ouest.

En déployant ses missiles à Cuba, Khrouchtchev visait à atteindre trois objectifs : corriger ce qu’il percevait être un déséquilibre stratégique en matière nucléaire, prévenir une nouvelle invasion de Cuba par les États-Unis et empêcher que le jeune gouvernement révolutionnaire cubain ne s’aligne sur son rival communiste, Mao Tsé Toung (selon l’orthographe de l’époque).

Plusieurs éléments fascinants ressortent du livre de Plokhy, au premier rang desquels figure l’erreur d’appréciation dans le chef de Khrouchtchev. Lorsque les Américains découvrent les missiles installés à Cuba dans le plus grand secret, on est à un mois des élections de mid term, de sorte que Kennedy se sent obligé d’adopter une attitude très ferme et d’imposer un blocus de l’île. On est encore à l’époque où les communications sont lentes : d’une chancellerie à l’autre on envoie des télégrammes, qu’il faut ensuite traduire si bien que les événements se déroulent plus rapidement que la diplomatie. On est ensuite frappé, pour cette raison, par l’épais brouillard dans lequel opèrent les décideurs.

Trois incidents en particulier l’illustrent. Un avion américain décolle pour une mission d’observation au-dessus du Pôle Nord mais s’égare au-dessus de l’espace aérien soviétique. Il est véritablement égaré car une aurore boréale a perturbé ses instruments mais les Soviétiques ne le savent pas, eux qui craignent que la mission ne soit l’indicateur d’une attaque à suivre. Pendant ce temps-là à Cuba, en violation des ordres reçus, des militaires soviétiques abattent un avion espion américain de type U2 d’une salve de missiles sol-air. Plus à l’est, dans la mer des Sargasses, un sous-marin soviétique est contraint de faire surface en vue de recharger ses batteries. Aussitôt le voilà harcelé par des avions et des bâtiments de l’US Navy mais ce que les uns nomment harcèlement paraît aux autres une véritable attaque. Aussi, le capitaine du sous-marin fait-il armer une torpille à tête nucléaire qu’il ne mettra jamais à feu grâce à la présence d’esprit d’un officier marin US qui se rend compte du malentendu et présente ses excuses auprès des marins soviétiques à l’aide de signaux lumineux. Le point commun entre ces trois incidents, souligne Plokhy, c’est qu’au moment de leur déroulement, ni Kennedy ni Khrouchtchev n’en sont informés ; pire encore ils ne disposent pas des moyens d’empêcher leurs propres hommes de déclencher le feu. Et parmi toutes les choses que Kennedy ignore dans ce brouillard, figurent des armes nucléaires tactiques (différentes des missiles), elles aussi déployées à Cuba, et dont les Américains n’apprendront l’existence que trente ans plus tard.

Ensuite Plokhy illumine les fissures qui traversent chaque camp. Kennedy doit faire face aux faucons parmi ses conseillers, en particulier à ses propres militaires qui rêvent d’en découdre et plaident en faveur d’une attaque préemptive sur Cuba suivie d’une invasion, alors qu’eux aussi ignorent la présence de ces armes tactiques dont une invasion par les États-Unis aurait à coup sûr déclenché l’utilisation. Quant à Khrouchtchev, il doit à la fois faire marche arrière-face à la détermination affichée par les Américains, vendre ce retrait tactique comme une victoire stratégique à son propre camp et gérer son allié Fidel Castro, très sourcilleux en matière de souveraineté. Pour sa part, l’état-major soviétique vivra le retrait des missiles installés avec succès dans le plus grand secret comme une humiliation, qui conduira au limogeage de Khrouchtchev deux ans plus tard.

En 1962 venait de paraître le célèbre ouvrage de Barbara Tuchman, The Guns of August, qui décrivait de manière détaillée les faux pas et les malentendus qui en 1914 avaient mené à une guerre mondiale dont aucun des protagonistes ne voulait. Kennedy et son administration en étaient très conscients et ont cherché à éviter de commettre ces mêmes erreurs. Aussi, la crise des missiles amènera-t-elle à l’établissement d’une ligne directe entre le Kremlin et la Maison Blanche (le fameux téléphone rouge) et plus tard à des traités visant à limiter le nombre d’engins nucléaires.

Ces enseignements valent tout autant pour notre époque où les lignes de faille nucléaire ne manquent pas : Russie-Ukraine, Chine-Taiwan, Israël-Iran, Inde-Pakistan et bien entendu la Corée du Nord. A cet égard, l’analyse fine et rigoureuse de Plokhy conserve toute son actualité.

 

Serhii Plokhy, Nuclear Folly, W.W. Norton, 2021, 464 pages.

 

 

 

La Liste de Kersten

Avec son film, Steven Spielberg a conféré à Oskar Schindler, jusque-là inconnu du grand public, une renommée mondiale ; en attribuant un titre analogue, La Liste de Kersten à son dernier ouvrage, François Kersaudy entend sans doute accorder un mérite similaire à son personnage, Felix Kersten.

Balte de langue allemande, Kersten naît en 1898 dans ce qui est aujourd’hui l’Estonie. Vers la fin de la Première Guerre Mondiale, il découvre qu’il dispose d’une aptitude particulière pour guérir les douleurs à l’aide de ses mains très sensibles, effectuera des études de massage finlandais à Helsinki, acquerra la nationalité finlandaise et se constituera en qualité de praticien alternatif une clientèle de renom principalement à La Haye et dans le Berlin de l’entre-deux guerres. A sa patientèle composée essentiellement de riches industriels et d’aristocrates viendra un jour s’ajouter celle de Heinrich Himmler, chef de la SS et des services secrets, en proie à des crampes d’estomac très douloureuses.

Ces douleurs sont évidemment de nature nerveuse et trouvent leur origine dans les responsabilités-mêmes de Himmler, si bien que Kersten pourra certes les soulager mais jamais les guérir ; aussi Himmler devient-il un patient dépendant, dont Kersten n’exigera jamais d’honoraires. En effet, à la différence de ses complices dans le haut appareil nazi, Himmler a prononcé une sorte de vœu de pauvreté et vit modestement de sa maigre solde ; par ailleurs entièrement dévoué envers Hitler, il rêve d’entrer dans l’Histoire comme un grand homme.

Or un jour, l’un de ses patients, un grand industriel, demande à Kersten s’il peut intervenir auprès de Himmler en vue de libérer un de ses contremaîtres, incarcéré du seul fait qu’il était social-démocrate. Kersten intervient effectivement et obtient gain de cause : ce sera la première d’une longue suite de libérations, souvent extraordinaires, dues au charme de Kersten, à sa patience, à son pouvoir de persuasion et à la menace toujours voilée d’arrêter de soigner le Reichsführer.

Dans un roman publié chez Gallimard en 1960, Joseph Kessel avait déjà raconté la vie de Kersten, qu’il avait du reste rencontré. Dans les Mains du Miracle, Kessel s’exprime à la place de son personnage et reprend pour argent comptant toutes les affirmations de son héros, dont certaines s’avèreront fantaisistes. A cela s’ajoute une certaine confusion quant aux dates, si bien que le lecteur aura du mal à déterminer où s’arrête Kessel et où commence Kersten.

Professeur aux universités d’Oxford et de Paris I, spécialiste reconnu de la Seconde Guerre Mondiale, François Kersaudy quant à lui s’est appuyé sur les archives disponibles, néerlandaises en particulier, sur les dépositions au Tribunal de Nuremberg, sur les attestations délivrées par le Congrès Juif Mondial, sur des témoignages probants, parmi lesquels figurent ceux de Christian Günther, ministre suédois des Affaires Étrangères et de Walter Schellenberg, chef du renseignement étranger au sein de la SS et enfin sur les mémoires de Kersten. Kersten du reste n’a pas rédigé un seul jeu de mémoires mais quatre mémoires, chacun en une langue différente, qui ne concordent pas toujours entre eux et qui contiennent eux aussi leur part de fiction, que Kersaudy démêle habilement de la réalité.

Kersten soignera Himmler à deux cents reprises mais obtiendra ses résultats les plus spectaculaires au péril de la vie durant les derniers mois de la guerre. En particulier, il parviendra à convaincre Himmler de ne pas donner suite à l’ordre de Hitler de détruire les camps de concentration et leurs occupants, y compris juifs, à la dynamite. Il parviendra à faire libérer vingt mille prisonniers scandinaves et des femmes internées à Ravensbrück, qui seront acheminées en Suède dans le cadre de la fameuse opération des bus blancs, sous l’égide du comte Bernadotte.

A la différence d’Oskar Schindler ou même de Raoul Wallenberg, Kersten n’est pas un homme de terrain ; en revanche, sa proximité avec Himmler lui permet d’opérer à très haut niveau et d’obtenir des résultats à grande échelle. Kersaudy a su rendre hommage à ce personnage méconnu et à son action qui justifie le sous-titre de son ouvrage, Un juste parmi les démons.

 

François Kersaudy, La Liste de Kersten, Fayard 2021, 381 pages.

Civilisation

En 1969, Kenneth Clark [1] présente à la BBC un documentaire en treize épisodes qui retrace l’histoire de l’art en Occident depuis la chute de l’empire romain. Intitulée Civilisation, la série constitue la première présentation télévisée et en couleurs de l’histoire des beaux-arts à destination d’un public généraliste.

L’émission connaîtra un succès considérable, jamais démenti jusqu’à ce jour, tant auprès des critiques que du grand public. De son émission, Clark tirera un livre qui sera traduit en français en 1974 et dont Guillaume Villeneuve propose aujourd’hui une nouvelle traduction aux Éditions Nevicata. Clark, disparu en 1983, s’était montré critique envers cette première traduction, en particulier envers sa couverture, qu’il jugeait criarde. A près d’un demi-siècle de distance, il fournit à Villeneuve non seulement le prétexte d’une traduction fraîche, élégamment illustrée de clichés en couleur cette fois-ci, mais l’occasion de repenser l’ouvrage.

Dès 1969, le titre tant de la série télévisée que du livre de Clark, Civilisation, fait l’objet de débats. A cette date, Clark a derrière lui une riche carrière académique et muséale qui lui ont valu une grande renommée en Angleterre. Il a certes conscience de l’existence d’autres civilisations, en Orient en particulier, mais choisit de présenter non pas l’histoire de l’art en Occident mais le récit de la civilisation occidentale illustrée par les beaux-arts, principalement la peinture et la sculpture. Au long des quinze siècles dont il retrace le cours, Clark n’aura de cesse de souligner le rôle éminent tenu par l’Église, catholique s’entend, non seulement comme vecteur technique, si l’on peut dire, de la transmission du savoir, mais comme matrice du monde dont nous sommes les héritiers. Clark, pour qui une civilisation ne peut se concevoir que comme une théologie politique, y voit le doigt de Dieu et se convertira du reste au catholicisme au soir de sa vie.

Clark est le fruit d’une éducation classique et élitiste, à Winchester d’abord et à Oxford ensuite. Il en retiendra la conscience de la dette que la civilisation occidentale doit à l’Italie, où naît l’empire romain, où siège la papauté, et d’où se répandront la Renaissance puis les arts baroques. Dans l’esprit de Clark, que la cathédrale Saint-Paul à Londres soit couronnée de la célèbre triple coupole de Christopher Wren, témoigne de cette filiation.

En 1968, Daniel Cohn-Bendit avait tué le père et avec lui tout ce que le père avait pour mission de transmettre. Peut-être Clark en a-t-il déjà l’intuition et a-t-il ressenti la vocation de remplir la fonction de moine copiste à l’âge des mass media, comme on disait alors. Clark sait que toute civilisation est fragile, qu’elle peut être menacée même par la culture ambiante, Coca Cola, Top of the Pops, la Bible en Readers Digest, et qu’en définitive elle repose sur la foi. C’est pourquoi la déchristianisation que nous connaissons en Europe de nos jours est aussi une dé-civilisation, en d’autres termes un barbarisme.

On en revient à la question : pourquoi une nouvelle traduction ? Guillaume Villeneuve, qui partage avec Clark une éducation classique, fait métier de traducteur depuis plus de trente ans. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’une traduction ordinaire mais d’une profession de foi en son texte et ce qu’il signifie. Aussi, amis lecteurs, rendez hommage à ce moine copiste et faites une place à Civilisation dans votre bibliothèque, afin précisément d’en assurer la transmission.

 

[1] Lord Kenneth McKenzie Clark (1903-1983), historien de l’art, auteur britannique, directeur de musée et producteur de télévision.

 

Kenneth Clark, Civilisation, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata 2021, 286 pages.

L’idée impériale

Die Reichsidee

Dans ce livre ambitieux, Visions of Empire, l’auteur, Krishan Kumar, s’attaque à l’examen des idées et des idéologies qui ont présidé à l’établissement et à la gouvernance des différents empires sur lesquels il fonde son étude : les empires romain, ottoman, habsbourgeois, russe, britannique et français.

Fondamentalement, la notion d’empire, die Reichsidee, selon le titre d’un ouvrage de l’Archiduc Otto de Habsbourg, se distingue de celle, plus récente, de l’État-nation, dont la France constitue sans doute à la fois le prototype et l’exemple le plus achevé.

Du reste, l’auteur, Krishna Kuman, né en 1942 à Trinidad et Tobago, actuel doyen de la faculté de Sociologie à l’Université de Virginie et citoyen britannique, s’estime lui-même être le fruit de cette notion d’empire, britannique en l’occurrence.

Dans l’histoire du monde, les empires ont précédé de trois millénaires l’émergence de l’État-nation et ont revêtu le formes les plus diverses : empires terrestres ou maritimes, dynastiques ou pas, coloniaux ou pas, plus ou moins liés à l’idée de nation. La notion même d’empire est variable mais on peut néanmoins lui assigner des caractéristiques communes : un vaste territoire composé de peuples divers mais cependant unis au sein de l’idée impériale, un modèle qui souvent dure plusieurs siècles avant parfois de s’effondrer de manière brutale, mais surtout une prétention à l’universalité en vue de mener à bien une mission civilisatrice. La Chine se conçoit comme l’Empire du Milieu tandis que Rome se définit comme la caput mundi.

Kumar examine en détail non pas l’histoire de six empires mais la manière dont ces empires-là en sont venu à concevoir leur existence et leur vocation. Tous, y compris l’empire ottoman selon l’auteur, sont d’origine européenne et trouvent dans l’Empire romain leur archétype. Tous les empires vont cependant « exporter » leurs propres institutions du centre vers la périphérie en vue de constituer une culture commune.

 

Empire et nation

Kumar étudie en premier l’empire romain. Il n’a pas pour objet d’en examiner l’histoire en détail mais d’analyser l’idéologie qui a présidé à son déploiement. Un point crucial est atteint en 212 lorsque l’empereur Caracalla octroie la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire, quelle que soit leur nation. Plus tard on verra du reste des empereurs d’origine ibérique, dalmate et africaine revêtir la pourpre.

A l’opposé, et en réaction à la constitution de l’Empire napoléonien à travers l’Europe, Gottfried Herder développera au début du XIXe siècle la notion jusque-là inconnue selon laquelle les peuples qui parlent une même langue forment une nation qui doit s’incorporer non plus au sein d’un empire mais d’un État. Cette notion donnera bien entendu naissance plus tard dans le siècle à la constitution de l’Allemagne et de l’Italie modernes puis, après la disparition de l’Empire habsbourgeois en 1918, aux États nationaux d’Europe centrale.

Établir la distinction entre nation et empire n’est jamais aisé ; dans les empires habsbourgeois et ottoman, ni les Allemands ni les Turcs ne représentent une majorité de la population et les uns et les autres ont parfaitement conscience qu’avancer l’idée de nation est incompatible avec celle d’empire à laquelle ils tiennent ; à l’autre extrême, la France de la Troisième République se fixe comme objectif de projeter les valeurs issues de la Révolution française et se donne pour mission de faire des habitants des colonies des citoyens français.

De tous les empires examinés par l’auteur, l’Ottoman est celui qu’il considère comme étant celui le plus conforme à l’idée impériale ; très tolérant de la diversité des peuples, y compris dans leur composante religieuse, il s’attache cependant à forger un sentiment d’appartenance à une civilisation commune. Race, ethnie, nation ne comptaient pas aux yeux des Ottomans (qu’on ne confondra pas avec les Turcs) tandis que si la religion y tient un rôle important (le sultan devient calife à partir de Selim Ier en 1516), elle n’a pas vocation à miner les communautés chrétiennes et juives qui appartiennent tout autant à l’Empire que les musulmanes.

A la différence des Ottomans, les Habsbourg ont lié l’idée impériale à leur propre dynastie, que ce soit au sein du Saint-Empire, de l’empire colonial espagnol en Amérique désormais latine, ou au sein de l’Empire d’Autriche puis de l’Autriche-Hongrie au XIXe siècle. Si les Habsbourg, qui naissent dans ce qui est aujourd’hui le canton suisse d’Argovie, sont indiscutablement une famille allemande, puis espagnole, ils prendront grand soin de ne pas s’identifier à une nation particulière composant leur empire, et en particulier pas aux Allemands qui peuplent les territoires héréditaires d’Autriche ; telle une bonne mère, la dynastie fait montre d’une égale affection envers tous les peuples qui composent l’Empire.

La France, qui avait perdu au profit des Britanniques l’essentiel de son premier empire d’outremer au Traité de Paris de 1763, établira en Europe sous Napoléon Ier un empire continental de courte durée mais aux effets durables, et surtout sous la IIIe République un empire colonial en Afrique et en Indochine. Dans les deux cas, ces entreprises se revendiquent de la Révolution qui fonde la nation française au sens moderne et se donnent pour mission de diffuser la république dans sa conception laïque. Aussi, l’empire français est-il celui qui se rapproche le plus de la conception nationale qui vise à faire des peuples colonisés des citoyens français.

 

Survivances de l’idée impériale

Avec la disparition des empires européens, tant continentaux que coloniaux, l’auteur s’interroge sur la pertinence de ce modèle d’organisation politique à l’heure où l’ONU compte près de 200 États parmi ses membres. Sans les étudier en détail, Kuman nomme deux institutions qui ont fait leur l’idée impériale, l’Église catholique et l’Union Européenne.

Il est évident que l’Église catholique a repris à l’Empire romain de très nombreux éléments qui contribuent à la définir. Son siège est à Rome, le pape reprend le titre de pontifex maximus hérité de la religion romaine et bien entendu l’Église se nomme elle-même Église catholique romaine. L’administration forme la curie, autrefois le siège du sénat, tandis que les cardinaux revêtent la pourpre, emblème justement des sénateurs romains. Mais surtout, l’Église reprend à son compte la prétention universelle de l’empire et c’est pourquoi le pape s’adresse urbi et orbi, à la ville et au monde. Catholique signifie universel en grec, on ne saurait être plus clair.

L’Union Européenne (née CEE) quant à elle voit le jour en 1957 à Rome et pas ailleurs. Les six pays qui la composent alors recouvrent un territoire qui correspond peu ou prou à celui de l’empire carolingien ; la Commission Européenne occupe du reste à Bruxelles un ensemble de bâtiments dont l’un porte justement le nom de Charlemagne. Mais surtout, le projet européen, à l’instar des empires d’antan et à la différence des projets nationaux « annexionnistes » (l’Italie par exemple) vise à établir une structure supra nationale qui permette néanmoins aux États qui la composent de préserver leur propre identité et de poursuivre leur existence.

De plus, douze ans à peine après la fin de la guerre, l’Europe a conscience de ce qu’elle vient d’échapper à une tentative du projet impérial nazi fondé dans la violence sur la supériorité d’une race sur d’autres. En se réclamant explicitement de l’idée impériale, la CEE signale que toutes les nations, grandes et petites, y ont leur place et y jouissent d’une égale dignité.

De l’avis de La Ligne Claire, ce « récit national » supranational s’est avéré essentiel non seulement à la réconciliation avec l’Allemagne mais à l’émergence de la conscience de l’appartenance à une culture européenne commune, dont le christianisme est l’un des fondements. Le Traité de Rome fut d’ailleurs signé le jour de la fête chrétienne de l’Annonciation.

 

Quo vadis ?

Avec l’élargissement de l’Union à presque tout le continent, avec l’émergence d’une dominante économique (le marché unique, le traité de Maastricht, l’euro), avec aussi le rejet explicite de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans la constitution européenne, ce récit supranational n’a plus trouvé de résonnance faute même d’avoir été énoncé. Pourtant, tous les pays qui composent aujourd’hui l’Union ont fait partie en tout ou en partie d’un ensemble impérial plus vaste à un moment de leur histoire. Aucun empire ne les a tous comptés en son sein mais l’Empire romain est celui qui en a compté le plus (17 sur 27 selon les calculs de La Ligne Claire), qui demeure dès lors la référence ultime du modèle impérial en Europe.

Il est malaisé de nos jours d’esquisser un récit supranational qui résonne à la fois aux oreilles des Portugais, des Estoniens et des Bulgares ; pourtant, il paraît essentiel au devenir et peut-être même à l’existence de l’Union Européenne, incarnation moderne de l’idée impériale. La Ligne Claire n’en voit qu’un seul, le christianisme (qu’on distinguera de l’adhésion à la foi chrétienne), matrice d’une culture commune.

Visions of Empire se révèle un livre fascinant ; ouvrage académique, il exigera du lecteur un certain effort de lecture pour renouer une familiarité avec une forme d’organisation politique qu’on retrouve en tous temps et sous tous les cieux.

 

Krishan Kumar, Visions of Empire, How Five Imperial Regimes shaped the World, Princeton University Press, 2017, 576 pages

Philip d'Edimbourg

Prince Philip, duc d’Edimbourg

C’était un homme élégant, distingué, assez grand, plus grand encore lorsqu’il portait son bonnet à poil de colonel des Guards. Philippe d’Édimbourg avait quitté la Grèce à l’âge de deux ans hissé à bord d‘un bâtiment de guerre dans un cageot à oranges, alors que ses parents fuyaient la révolution dans ce pays-là. Jeune homme sans fortune, peu ou prou abandonné par ses parents, il avait mené une vie itinérante jusqu’à ce qu’un juif allemand, chassé par Hitler, fît de lui un Anglais. En ces temps-là qu’on n’appelait pas encore l’entre-deux-guerres, le Royaume-Uni demeurait la première puissance navale, c’est elle qui assurait la pax britannica et puis cela permettait de courir les mers et de voir le monde. Il s’engagea donc dans la Royal Navy.

En 1947, il était devenu le lieutenant Philip Mountbatten, du nom de la forme anglicisée du nom de famille de sa mère, Battenberg. Toute sa vie il éprouvera du regret à ne pouvoir ni porter ni transmettre son nom patronymique en ligne paternelle mais Schleswig-Holstein-Sonderburg-Glücksburg, c’était trop long et, murmurait-on sotto voce, trop allemand, même si sa famille était en réalité danoise. En novembre de la même année il épousa la Princesse Elizabeth, princesse héritière du Royaume-Uni qui deviendrait reine en 1952. Ce mariage allait durer 73 ans, toute une vie. La reine appelait Philip « mon roc » tandis que lui avait fait vœu de ne jamais, au grand jamais, laisser tomber la reine. Un exemple admirable de vie conjugale, royale ou pas.

Ces jours derniers, il peinait sous le poids des ans à se hisser de son fauteuil pour prendre le soleil de printemps sur la terrasse du château de Windsor, d’où la vue s’étendait en direction de la Long Walk et au-delà de Smiths Lawn, là où il avait joué au polo du temps de sa vigueur. A près de cent ans, les quelques pas du salon à la terrasse paraissaient ardus et il avait dû se résoudre à se munir d’une canne. Mais c’est lui qui portait la canne.

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La disparition du duc d’Édimbourg, sans être une surprise au regard de son âge, marque sans doute un tournant dans l’histoire de la famille royale : il était là depuis toujours et voilà qu’il n’est plus là. Ces derniers temps, le Prince Charles n’a pas caché son intention le moment venu de réduire la famille royale à un noyau plus restreint mais voilà qu’avec la défection de Meghan et Harry, il va manquer de bras.

Aussi La Ligne Claire se hasarde-t-elle à formuler deux pronostics. Le premier, c’est que le titre de duc d’Édimbourg reviendra au Prince Edward, aujourd’hui âgé de 57 ans et qui sera dès lors appelé à appuyer son frère aîné pendant une vingtaine d’années jusqu’à ce que les enfants du Prince William aient atteint l’âge adulte. Le deuxième, plus téméraire, est que la reine, âgée de 95 ans, établira une régence en droit ou de fait en faveur du Prince Charles. La reine est une souveraine consacrée, elle a reçu l’onction sainte, celle-là même que le roi David avait reçue du prophète Samuel. A la différence de son oncle Edward VIII qui certes avait régné quelque mois mais n’avait jamais été couronné, La Ligne Claire juge que non seulement il n’entre pas dans l’intention de la reine d’abdiquer mais qu’elle l’estime impossible : la royauté lui a conféré un sacerdoce indélébile dont elle est la dépositaire mais pas la propriétaire. Quant à la régence, elle bénéficie au contraire d’un heureux précédent en la personne du futur Georges IV. Une nouvelle régence permettrait non seulement à la reine de se retirer en douceur car il y aura bien un moment où ses forces viendront lui faire défaut mais au Prince Charles d’assumer les fonctions royale et à sa seconde épouse, Camilla, de tenter de faire une entrée aussi en douceur que le retrait supposé de la reine.

Le Service aux Cygnes: témoin de l’histoire de la famille Brühl

Fig 1. Figure du Schwanenservice

 

La nymphe en porcelaine de Saxe se dresse en milieu de table ; alors qu’elle émerge d’un tumulte de puttis et de coquillages, elle tient de ses deux mains une coquille qu’elle laisse reposer sur sa tête, où les convives pouvaient puiser des amandes grillées ou des sucreries. Cette pièce fait partie du Schwanenservice, le Service aux Cygnes commandé par le comte Heinrich Brühl à la manufacture de Meissen à partir de 1736. Le Service aux Cygnes, qui compta 2 300 pièces, voire plus, constitue un exemple achevé des arts de la table de l’époque baroque, dont se sert Christine Gräfin von Brühl [1] dans son ouvrage Schwäne in Weiß und Gold, Geschichte einer Familie, Des Cygnes en blanc et or, Histoire d’une Famille, précisément pour retracer l’histoire de la famille Brühl dont Heinrich représente le membre le plus connu.

La première mention attestée de la famille Brühl remonte à 1344 ; ils sont alors propriétaires en Thuringe. Au XVIIe siècle, Hans-Moritz (1655-1727) obtient un poste de fonctionnaire à la cour de Saxe, une fonction certes honorable mais qui ne le distingue guère d’autres familles similaires. C’est avec son fils Heinrich (1700-1763) que décolle le destin de la famille. Page à la cour de Dresde, il gravit rapidement les échelons de l’administration, devient responsable du Trésor en 1731 et enfin premier ministre de l’Électeur de Saxe, Auguste II dit le Fort, Roi de Pologne [2].

L’un des plus brillants souverains de l’absolutisme, Auguste II a joué un rôle de premier plan dans le développement de Dresde comme ville de résidence, la « Florence sur l’Elbe » connue pour ses collections d’art et pour son architecture baroque. Sous son règne, l’électorat de Saxe connaît son apogée économique et culturelle. Heinrich Brühl quant à lui, comte d’Empire depuis 1737, se révèle l’artisan de cette expansion qu’il sait aussi exploiter à son profit. A cet égard, la vocation du Services aux Cygnes est de se situer entre usage et apparat : il sert bien entendu à accueillir ses invités à table mais se veut l’outil d’une politique diplomatique éclatante destinée à affirmer la splendeur de la cour de Dresde tout autant qu’un instrument de promotion, marketing dirions-nous aujourd’hui, de la manufacture de porcelaine à Meissen, dont il est du reste administrateur. Personnage controversé, réputé intriguant par certains, Brühl amasse au cours de sa carrière une fortune considérable, qui lui vaudra de nombreux ennemis, au premier rang desquels figure Frédéric II, roi de Prusse, qui toute sa vie le poursuivra de sa haine et brûlera ses châteaux. Brühl construira un palais à Dresde et un autre à Varsovie, tous deux perdus ; entre les deux il fera ériger à Pförten, aujourd’hui Brody en Pologne sur la rive droite de la Neisse un château de plaisance, un Rezidenzschloß désormais en ruine, où il réunit sa bibliothèque et ses collections. Des constructions somptuaires du comte ministre, seule la Brühlsche Terrasse, une promenade aménagée sur les rives de l’Elbe à Dresde au XIXe siècle, perpétue de nos jours le souvenir. Peu avant sa mort, Brühl constituera un majorat, c’est-à-dire un ensemble de biens inaliénable transmissible par primogéniture, qui réunira Gangloffsömmern, la petite propriété en Thuringe héritée de son père, le domaine nouvellement constitué de Pförten et le Service aux Cygnes, entreposé à Pförten justement.

 

Fig. 2 : la Brühlsche Terrasse à Dresde

 

C’est la raison pour laquelle, Christine Brühl fait du Service une sorte de sceptre d’Ottokar qui sert de fil conducteur au récit de l’histoire de sa famille. Aux XIXe et XXe siècle, les Brühl oublieront et pardonneront les outrages soufferts sous Frédéric II et on les retrouvera bien vite dignitaires à la cour de Berlin, militaires, lieutenant du Roi à Neuchâtel, alors possession du roi de Prusse, et conseillers des assemblées provinciales ; un diplomate mais aussi, plus inhabituellement, un directeur de théâtre viennent compléter ce tableau somme toute assez classique d’une famille aristocratique.

La catastrophe de 1945 viendra mettre un terme à la présence des Brühl dans ce que nous appelons aujourd’hui l’Allemagne de l’Est. Ils subissent le lot des Allemands de Prusse Orientale, de Poméranie et de Silésie, l’invasion et l’occupation de leurs provinces, la destruction des biens, les massacres et la fuite. Un fils mort à la guerre, un cousin tenu prisonnier des Anglais, la grand-mère emprisonnée par les Nazis, le grand-père par les communistes dès 1945, les Brühl connaissent le sort de toutes les familles allemandes. Pförten est détruit et pillé dans des circonstances mal connues, sans doute par les Soviétiques mais peut-être aussi par les Polonais. En 1945, les Brühl, pas plus que les autres Allemands, n’imaginent le sort qui sera réservé à leur pays : la Saxe et la Thuringe font certes partie de la zone d’occupation soviétique tandis que la Poméranie est placée sous administration polonaise mais il est trop tôt pour imaginer que le Reich sera dépecé et que la perte de leurs propriétés familiales se révèlera irréversible. Ils ne déchanteront pas longtemps et dès la fin 1945 franchiront ce qui n’est encore qu’une ligne de démarcation sur l’Elbe pour se retrouver pour l’essentiel dans la région de Münster en Westphalie.

 

Fig 3. : les ruines du château de Pförten (Brody)

Quelques années après la fin de la guerre, les premières pièces du Service aux Cygnes apparaitront sur le marché de l’art, chez Sotheby’s à Londres. Les Brühl tentent de s’opposer à cette vente car il s’agit du fruit d’un pillage après tout. Mais aux alentours de 1950 ils n’ont plus les ressources ou les compétences pour faire valoir leur bon droit. Surtout, ils sont confrontés à la difficulté pour des Allemands de se faire passer pour des victimes au lendemain de la guerre. Des nos jours des pièces du Service aux Cygnes apparaissent régulièrement lors de ventes aux enchères ; les Brühl ont désormais renoncé à toute prétention à son égard et se réjouissent qu’un musée de porcelaine à Dresde ait pu constituer une collection de quelques centaines de pièces, fruit pour l’essentiel d’un prêt que la famille avait effectué avant-guerre.

Christine Brühl (https://christinebruehl.de), auteur de langue allemande qui privilégie les récits historiques, livre ici une chronique familiale, fruit de recherches très fouillées et dont les derniers chapitres s’appuient sur les souvenirs et les écrits de son père, un diplomate au service de la République Fédérale et de l’Europe. A la gloire conquise par Heinrich, succèdent deux siècles plus tard la mort, la dévastation et l’exil qui donneront certes naissance à un sentiment aigu de perte et d’abandon mais aussi à d’intenses manifestations d’entraide au sein de la famille au sens proche comme large. Pour être un ouvrage bien documenté, Des Cygnes en blanc et or n’a pas vocation à se présenter comme un ouvrage académique mais plutôt de rendre un témoignage souvent touchant du destin d’une famille de la noblesse allemande du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

 

Christine Gräfin von Brühl, Schwäne in Weiß und Gold, Geschichte einer Familie, Aufbau Verlag, 2021.

[1] Christine Brühl est la belle-sœur de l’auteur de ces lignes.

[2] Frédéric Auguste (1670-1733) appartient à la ligne albertine de la Maison de Wettin. En 1697 il succède à l’Electorat de Saxe, l’un des princes-électeurs au sein du Saint-Empire, à qui il revenait en principe d’élire l’empereur, bien qu’à son époque la dignité impériale fut dans les faits héréditaire dans la Maison d’Autriche depuis plus de deux siècles. En 1709, il est élu Roi de Pologne et Grand-Duc de Lithuanie sous le nom d’Auguste II, où il règnera en union personnelle avec l’Electorat de Saxe.