De la Cour de Nicolas II au cloître de Saint Dominique

L’itinéraire singulier d’un grand seigneur

ll arrive parfois que des pages évangéliques trouvent leur accomplissement dans le monde présent. A cet égard, on peut lire la vie d’Alexandre Rzewuski [1] à la lumière de la parabole du fils prodigue qu’on retrouve au chapitre XV de l’Évangile selon saint Luc. Issu d’une famille de la haute aristocratie polonaise mais établie en Russie, Rzewuski naît dans les dernières décennies de la Russie tsariste, que sa famille avait fait le choix de servir ; à Saint-Pétersbourg le jeune Rzewuski y sera du reste présenté à Nicolas II. La Première Guerre Mondiale puis la Révolution russe viendront mettre un terme à une carrière destinée à la diplomatie et contraindre Rzewuski à l’exil en France. A Paris, où il fréquentera tant le monde que le demi-monde, il connaîtra rapidement le succès en qualité d’illustrateur de mode et de graveur des femmes les plus en vues dans la société. Et puis vient le moment où le fils prodigue délaisse les plaisirs du monde et où Rzewuski, à l’insu de (presque) tous, frappe à la porte de l’Ordre des Dominicains.

Spécialiste de l’Europe orientale, mais surtout amoureux de la vieille Europe et de l’histoire de ses grandes familles, David Gaillardon livre ici le récit de la vie étonnante de Rzewuski. L’auteur se révèle un rédacteur de talent qui sait ajouter de la couleur là où les éléments de fait viennent à marquer en raison de la perte de documents causée par la Révolution russe et les deux guerres mondiales.

 

Un dessinateur à la mode

Le jeune Rzewuski est un homme du monde. Arrivé ä Paris en 1919 âgé de 27 ans, alors que se tiennent les pourparlers qui aboutiront quelques mois plus tard au Traité de Versailles, il se révèle un dessinateur sensuel et esthète, qui lui vaut de décrocher une première commande de la part de la revue Femina alors en vogue. Dans le Paris de l’immédiat après-guerre, il se fera rapidement un nom auprès des dames de la haute société dont il trace le portrait à la pointe sèche, une technique exigeante dans laquelle il passe maître. Bientôt il voit sa réputation franchir la Manche et devient alors l’artiste le mieux rémunéré de son temps. Jeune dandy, il rencontre Boni de Castellane vieillissant et noue bien entendu des relations avec l’aristocratie en exil, les Youssoupof, les Lubomirski, et les Radziwiłł à qui plusieurs liens de cousinage le rattachent. C’est le Paris des Années Folles ; aux aristocrates qui parfois ont redoré leur blason en épousant une riche Américaine se mêlent des créateurs, Jeanne Lanvin, Coco Chanel ou Christian Dior et des artistes et écrivains de grande notoriété parmi lesquels on compte Cocteau et Picasso, Darius Milhaud et Maurice Ravel. Des femmes du monde se glissent dans ce univers-là, derrière lesquelles, écrit Gaillardon, se tapit parfois une aventurière dont le comportement est de nature à entacher sa réputation.

 

La conversion du fils prodigue

Rzewuski s’est-il lassé de la compagnie de ces grandes horizontales ? Toujours est-il qu’un jour de 1926 un ami l’envoie chez Jacques Maritain, le philosophe catholique qui incarne le renouveau néo-thomiste en France. Celui-ci l’envoie à son tour chez Monseigneur Vladimir Ghika, futur martyr et bienheureux. Rzewuski avait fait une première expérience mystique très intense la veille de la Noël 1916 alors qu’il escortait des blessés russes près de Trébizonde. Rzewuski y avait alors ressenti le besoin de se convertir au catholicisme. La recommandation de Maritain est astucieuse car Mgr Ghika est lui aussi un converti de l’orthodoxie et, comme Rzewuski, issu d’une famille de la haute aristocratie. Ces deux rencontres seront décisives si bien que Rzewuski rejoindra le couvent dominicain de Saint Maximin-Sainte Baume où le frère Ceslas – c’est son nom en religion – sera ordonné prêtre en 1932.

 

Une vie de moine mondain

Dès l’année suivante, il sera affecté à Fribourg en Suisse en qualité de directeur spirituel du séminaire international ; il allait y rester douze ans. La guerre d’Espagne puis la Seconde Guerre Mondiale allaient placer le Père Ceslas au centre d’un réseau politique, spirituel, familial et mondain qu’il enrichira de rencontres nouvelles parmi lesquelles il y lieu de relever l’abbé Charles Journet, futur cardinal. Par ailleurs, il deviendra l’aumônier des moniales dominicaines d’Estavayer, sur les rives du lac de Neuchâtel.

Gaillardon saisit bien tant l’activité que la personnalité de Rzewuski telles qu’elles ressortent des années fribourgeoises. S’il goûte la fréquentation du beau-monde, sa nouvelle vie est le fruit d’une véritable conversion qui n’est pas sans rappeler celle de Charles de Foucauld ; sans cesse il ressentira l’appel du désert et sera tenté de quitter les Dominicains pour les Chartreux, un pas qu’il ne franchira cependant pas.

Quelque temps après la Guerre, il est assigné à Prouilhe, dans le département de l’Aude, où il devient à nouveau aumônier de la communauté de moniales établies dans ce lieu où la présence de Saint Dominique est assistée. Il y passera la dernière phase de sa vie. Spirituel mondain, il remplit avec bienveillance les obligations de son ministère puis, le soir venu, dîne dans une vaisselle à son chiffre et des couverts en argent. Son chauffeur le conduit ici et là et lorsqu’il se rend à Rome, il descend chez ses cousins Caetani qui lui ont aménagé un appartement dans leur palazzo. Si cette vie peut heurter le lecteur moderne alors que le Père Ceslas a fait vœu de pauvreté, Rzewuski la vit comme un partage. Il se révèlera un fund raiser de talent et tout ce qu’il aura récolté d’une main auprès du monde, il le reversera de l’autre à son Ordre.

 

L’Église et les arts

Dessinateur de talent, Rzewuski appréciait la fréquentation des artistes et se sentait chez lui dans le monde de la culture. Esthète amoureux du beau, devenu religieux, il témoignera des noces du beau et du divin, qui pendant des siècles avait fait la gloire de l’Église catholique. Vers la fin de sa vie, il rédigera « A travers l’invisible Cristal », ses mémoires publiés chez Plon en 1976. Si elles fournissent le matériel de base pour ce livre, elles se révèleront piètrement structurées si bien qu’il reviendra à Gaillardon de fournir un travail très approfondi de recherche, en particulier auprès du fond Jacques Maritain et du fond Rzewuski ; aussi, il en résulte un ouvrage sérieux et délicat, où l’élégance le dispute à la rigueur et dont le titre finement choisi, « La beauté et la grâce » résume le personnage. La beauté de l’artiste mondain y rejoint la grâce du sacerdoce ; l’une et l’autre séduiront à juste titre tant les amateurs de l’histoire de l’aristocratie que celle de l’Europe et de l’Église.

Dans le siècle, avec Alex-Ceslas s’éteint l’illustre maison des  Rzewuski ; dans l’Église, à la suite de l’Abbé Mugnier, il s’inscrit dans la lignée des prêtres de cour, appelés à eux aussi à faire le bien là où la Providence les aura placés.

 

 

 

 

David Gaillardon, La beauté et la grâce. Itinéraire d’un aristocrate européen, Alex Rzewuski. Éditions Lacurne 2019, 479 pages.

 

 

 

 

[1] On prononce Jévoussequi

 

De Gaulle, une certaine idée de la France

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire, alors enfant, avait essuyé une réprimande pour s’être réjoui non pas du décès du Général de Gaulle mais du jour exceptionnel de congé octroyé par le lycée à cette occasion. A l’approche de cet anniversaire, Julian Jackson, professeur d’histoire à Queen Mary, University of London, livre une nouvelle biographie très complète du Général, qui a rencontré un grand succès outre-Manche si bien qu’elle s’est vue couronnée du prestigieux Duff Cooper [1] Prize.

La France ne court guère le risque de tomber à court de biographies de De Gaulle ou d’écrits à son sujet mais Jackson ne cache le peu de cas qu’il fait des biographies en langue française du Général, celles de Jean Lacouture et d’Éric Roussel en particulier. Spécialiste de l’histoire de France, Jackson connaît son sujet de manière intime pour s’être appuyé sur d’innombrables sources, documents, archives, correspondances et témoignages. Il en ressort une biographie très achevée aux accents mesurés.

Jackson s’adresse bien entendu en premier lieu à un public de langue anglaise et n’entend pas raconter un récit national. S’il admire l’homme, son parcours et son œuvre, il rédige sa biographie à la façon d’un protestant qui ferait celle de Jean-Paul II, sans aucunement avoir l’intention de se convertir à la religion catholique romaine, entendez ici la mystique du gaullisme. De l’avis de La Ligne Claire, la combinaison du caractère très fouillé de ce livre allié au détachement – on serait tenté d’écrire distanciation – manifesté par l’auteur envers son sujet constitue l’intérêt même de cet ouvrage.

Ceci dit, Jackson saisit correctement son personnage, à la fois comédien et calculateur, qui se veut l’incarnation de la France au cours de sa longue histoire. « Cela fait mille ans que je dis cela » aimait dire le Général. Le titre du premier volume de ses mémoires, L’Appel renvoie bien entendu à l’Appel du 18 Juin dont nous célébrons ces jours-ci le quatre-vingtième anniversaire mais aussi aux voix entendues par Jeanne d’Arc qui devaient la conduire à libérer la France, comme plus tard Charles de Gaulle. De même, la Croix de Lorraine, emblème de la France libre, renvoie une fois encore à Jeanne d’Arc, la bonne Lorraine, mais aussi à ce fardeau, le déshonneur de la défaite de 1940, que le Général se sent tenu de porter, comme le Christ a porté tous les péchés du monde sur sa propre croix.

Jackson est anglais ; aussi accorde-t-il une place particulière aux relations agitées que le Général a entretenues tout au long de sa vie avec les Anglais, dont il soupçonne sans cesse la duplicité, et avec les Américains, ce peuple impérialiste mais sans histoire. Seule Elizabeth II trouve grâce à ses yeux, précisément parce qu’elle incarne la continuité de l’État et de la nation britannique.

D’une lecture agréable, élégamment traduit par Marie-Anne de Beru, l’ouvrage de Julian Jackson s’inscrit de plein pied dans l’école des historiens anglo-saxons, où il s’agit de rendre compte des faits tels qu’ils ressortent des sources.

Toute sa vie, De Gaulle s’était forgé une certaine idée de la France fondée sur sa grandeur. Devenu président de la République, conscient des limites à l’action possible de la France dans un monde dominé par les États-Unis et l’Union Soviétique, cette incarnation de la grandeur conçue comme une politique était devenue dès lors davantage une question d’attitude que de moyens. Julian Jackson raconte l’histoire de cette destinée avec autant de rigueur que de talent, et où certains lecteurs de La Ligne Claire retrouveront leur père ou grand-père ; elle vaut la peine qu’on la lise.

 

De Gaulle, une certaine idée de la France, Julian Jackson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Beru, Editions du Seuil, 984 p.

 

[1] Alfred Duff Cooper (1890-1954), 1ᵉʳ vicomte Norwich, est un homme politique britannique du Parti conservateur qui fut ambassadeur à Paris de 1944 à 1947.

Trianon – nostalgie d’une tragédie

La Hongrie commémore aujourd’hui le centenaire de la signature du Traité de Trianon, à coup sûr l’événement le plus traumatisant de son histoire récente. Trianon fait suite aux traités de Versailles et de Saint-Germain qui dans les faits sont imposés par les vainqueurs aux vaincus à l’issue de la Première Guerre Mondiale. Dans le cas du Royaume de Hongrie d’alors, Trianon ordonne le dépècement du pays, la perte des deux tiers de son territoire et la réduction aux frontières que nous lui connaissons encore aujourd’hui.

Cette curée trouve sa justification d’une part dans les 14 Points énoncés par le Président Wilson en janvier 1918 et d’autre part par la réalité de la présence des armées ennemies sur le territoire hongrois à la conclusion de l’armistice. Wilson était un homme idéaliste qui ne parlait que l’anglais et n’avait jamais alors quitté le territoire des États-Unis, et selon lequel les peuples devaient jouir du droit de disposer d’eux-mêmes. Non seulement ce droit fut refusé aux peuples vaincus, allemands, autrichiens et hongrois, mais Wilson concevait la notion même de peuple comme une communauté de personnes parlant la même langue, sans aucune référence à leur histoire véritable.

Vers 896, les tribus magyares s’étaient établies dans le bassin des Carpates ; c’est là qu’en l’an 1000 Saint Etienne établit le Royaume de Hongrie qui, en dépit des vicissitudes de l’histoire, en particulier les invasions ottomanes des XVIe et XVIIe siècle, allait conserver son caractère au sein d’un même espace géographique jusqu’en 1918. Si la noblesse magyare s’y révèle la classe dirigeante, le Royaume accueille en son sein les populations les plus diverses, slaves, roumains, allemands et juifs ; même ses souverains à partir de 1301 seront des étrangers pour la plupart. Pour cette raison et dans la mesure où l’évocation de Trianon est le fait d’un certain nationalisme magyar, celui-ci naît d’une contradiction car le Royaume de Hongrie était lui-même une sorte de mini-empire au sein des possessions habsbourgeoises, à l’opposé d’un État-nation.

C’est cette communauté-là que Trianon fait voler en éclats. Son souvenir alimente un sentiment d’injustice, voire de revanche irrédentiste que la nostalgie d’un passé idéalisé entretient. Même de nos jours, le visiteur le plus distrait à Budapest ne manquera pas de remarquer les autocollants et les placards où figurent les soixante-quatre comitats de la Grande Hongrie et, à compter d’aujourd’hui le nouveau monument à Trianon inauguré par le gouvernement. Entre les deux guerres cette nostalgie aura des suites funestes. L’amiral Horthy, régent du pays, s’adresse au seul homme capable de redresser ces torts, Hitler. Effectivement, en 1938, puis en 1941 la Hongrie récupérera une partie des territoires enlevés à Trianon. Mais tout pacte avec le diable comporte un codicille, en l’occurrence l’injonction que l’Allemagne fera à la Hongrie de s’attaquer à l’Union Soviétique, avec qui elle n’a pourtant pas de contentieux. On connaît la suite : une nouvelle défaite, une bataille sanglante livrée à Budapest au cours de l’hiver 1944-45, la déportation et le meurtre à Auschwitz de quatre cent mille Juifs hongrois, l’occupation du pays, quarante ans de dictature communiste. Voilà le prix de la nostalgie que certains seraient bien avisés de considérer de nos jours.

Trianon constitue assurément une injustice historique commise à l’égard de la Hongrie doublée du sentiment d’avoir été abandonnée par les Puissances occidentales. En 2020, il n’existe cependant pas de solution qui permette un rétablissement de la Hongrie historique. L’adhésion de la Hongrie à l’Union Européenne en 2004 puis en 2007 de la Roumanie offre au pays pour la première fois en près d’un siècle non seulement la perspective de relations paisibles avec ses voisins (en dépit d’un certain ressentiment de la part de l’un ou l’autre parmi eux) mais aussi la garantie de droits aux importantes minorités magyares de Slovaquie et de Roumanie. Volontiers décriée en Hongrie même, l’Union Européenne en réalité offre l’unique alternative viable à une nostalgie souvent dévoyée.

Sergio de Mello, du documentaire au biopic

Sergio Vieira de Mello était le Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations-Unies lorsqu’il fut tué lors d’un attentat à la voiture piégée le 19 août 2003. Que peut-on dire à son propos qui n’ait déjà été écrit, enregistré ou filmé ? Ce qui est certain c’est que le biopic Sergio réalisé par Greg Baker et distribué par Netflix ces derniers temps n’apporte pas de réponse nouvelle à cette question.

Le film souffre non seulement de la difficulté propre au genre, qui est de raconter une histoire dont le spectateur connaît déjà la fin mais il s’appuie en outre sur un documentaire réalisé par le même Greg Baker en 2009 et qui lui-même se fonde sur la biographie que Samantha Power [1] avait rédigée. Comment s’y prendre dès lors pour transformer un docu d’une heure en un biopic de deux heures ? Et bien c’est simple, le second fait abondamment appel au premier, on y ajoute des images d’archives et quelques scènes où Sergio de Mello danse la samba sous les cocotiers en compagnie de sa nouvelle compagne, Carolina Larriera, alors qu’il occupe les fonctions d’Administrateur du territoire de Timor-Leste. Tout cela tombe lamentablement à plat.

C’est regrettable car la personnalité exceptionnelle de de Mello n’apparaît guère dans le film tandis que les circonstances dramatiques de sa mort manquent, comment dire, d’intensité dramatique.

Car de Mello est une star. Fils de diplomate, ancien élève comme La Ligne Claire du Lycée Chateaubriand à Rome, il monte sur les barricades de la Sorbonne en mai 68 avant d’entamer une carrière aux Nations-Unies qui se révèlera brillante. Élégant, homme à femmes, intellectuel engagé sur le terrain, il apparaît comme un croisement entre James Bond et Bobby Kennedy. Ambitieux, énergique, un leader naturel, il est sur tous les fronts là où sont présentes les Nations-Unies, au Soudan, au Cambodge, en Yougoslavie, partout où surgissent des conflits et où souffrent des hommes. Habile négociateur, charmeur, aussi à l’aise avec les chefs d’Etat qu’avec des criminels de guerre, il est l’homme, le seul homme même capable de déminer les grands problèmes de l’heure. Ses succès lui valent de rencontrer tous les grands de ce monde et de recueillir toutes les attentions qui flattent son amour-propre ; lors de son oraison funèbre, Kofi Annan dira de lui qu’il était le seul employé des Nations-Unies que tous connaissaient sous son seul prénom, Sergio. George Clooney de la diplomatie mondiale, oui Sergio de Mello était une star dont le film ne donne qu’une pâle image.

Lorsqu’il est nommé à Bagdad en 2003, il a pour souci principal d’assurer la reconstruction du pays que la récente invasion américaine vient de disloquer. Contraint par la force des choses de collaborer avec les forces d’occupation, il s’efforce de prendre ses distances à leur égard mais est néanmoins perçu sur place comme l’agent des États-Unis. C’est à ce titre qu’Al Qaeda perpétrera son attentat le 19 août et si de Mello compte assurément parmi les 22 victimes décédées lors de l’attentat, il en est sans doute la cible.

A la suite de l’explosion, de Mello et son collaborateur Gil Loescher se retrouvent gravement blessés mais vivants, écrasés sous des blocs de béton. Deux soldats américains les repèrent et leur viennent en aide à mains nues. L’un d’eux, sapeur-pompier dans le civil, leur demande s’ils veulent prier avec lui. « Oui » dit Loescher ; « non » répond de Mello. Le soldat ne poursuit pas de but missionnaire mais il sait d’expérience l’importance de détourner l’attention des victimes de leurs souffrances du moment. Toujours est-il que de Mello refuse. En veut-il à Dieu à cet instant-là, assiste-t-on à une scène similaire à celle qui se déroule entre la Statue du Commandeur et Don Giovanni, de Mello ne croit-il tout simplement pas en Dieu ? Le biopic n’explore pas du tout ces moments d’angoisse. Alors que les secours tardent [2], les soldats expliquent à Loescher que, pour le tirer d’affaire, ils devront lui scier les jambes. Loescher accepte, les soldats le hissent hors des décombres et l’emmènent ; lorsqu’ils reviennent, de Mello est mort. Dans le documentaire de 2019, l’un des deux soldats déclare que de Mello les a laissés tomber, alors que c’est lui la victime. Le militaire laisse entendre par là que, contrairement à Loescher qui tient à la vie au prix de ses deux jambes, de Mello s’était refusé de croire en la possibilité d’un miracle. Ces propos résonnent de manière choquante aux oreilles de La Ligne Claire, alors que Sergio de Mello gisait en agonie sous des tonnes de débris, mais ils auraient certes fourni la matière au tournage d’un film véritablement dramatique.

 

Sergio de Mello repose au Cimetière des Rois à Genève, siège européen des Nations-Unies.

 

 

[1] Plus tard, Power occupera le poste d’ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations-Unies de 2013 à 2017

[2] Power suggère que les autorités américaines n’ont pas fait montre d’un zèle excessif pour acheminer du matériel de déblaiement.

Unorthodox

Toujours confinée, La Ligne Claire a suivi avec intérêt la mini-série Unorthodox, qui, inspirée par le livre témoignage de Deborah Feldman [1], raconte l’histoire de la jeune Esty Shapiro. Tout juste enceinte, Esty quitte son mari Yanky qu’elle avait épousé dans le cadre d’un mariage arrangé, ainsi que toute sa communauté de juifs hassidiques du quartier de Williamsburg à Brooklyn pour trouver refuge à Berlin ; elle y est accueillie par les membres d’une académie de musique pour jeunes où, aux côtés de juifs hétéros, elle trouve aussi des arabes et des homos que jamais on ne rencontre à Williamsburg.

Si les scènes qui décrivent la vie à Williamsburg correspondent à ce qu’a effectivement pu connaître Feldman, les aventures d’Etsy à Berlin relèvent de la fiction et pourtant sonnent tout à fait juste. L’illustration de la vie et des rituels de la communauté hassidique de Brooklyn, les costumes et surtout les dialogues en yiddish, autrefois la lingua franca des Juifs de la Mitteleuropa, tout cela confère à la série une grande puissance de conviction. Les rôles respectifs d’Etsy et de son mari Yanky sont portés à l’écran de manière tout à fait remarquable par Shira Haas et Amit Rahav, deux acteurs israéliens tandis que la silhouette fluette de Haas vient souligner la fragilité de l’individu face à la communauté.

Trois séquences remarquables viennent rythmer la série. Dans la première, Etsy se dénude et se soumet à un bain rituel afin de se purifier la veille de son mariage. Quelque temps plus tard, débarquée à Berlin, elle se baigne tout habillée dans le Wannsee en vue de la villa où en 1942 s’était tenue la conférence qui devait décider de la Solution Finale ; ce deuxième bain a valeur d’une sorte de baptême dans la société libérale dans laquelle elle vient de plonger. Plus tard enfin alors qu’elle est admise à une audition de chant à l’académie de musique, elle donne d’abord du Schubert mais ça tombe à plat ; ce n’est que lorsque Etsy chantera en yiddish [2] que toute sa personnalité, toute son âme et tout son talent émergent : il faut que Etsy assume pleinement sa judéité pour qu’elle puisse s’affranchir de sa propre communauté hassidique.

Le livre de Feldman s’inscrit dans un genre [3] certes mineur mais néanmoins bien vivant qui traite de la vie d’une personne au sein d’une communauté réputée oppressive et qui s’en échappe. Seuls les rescapés de ces histoires la racontent si bien qu’en définitive l’histoire demeure toujours la même, la fuite en cachette hors d’un groupe religieux en vue de gagner l’Occident, là où règne la liberté.

Vu sous ce seul jour, Unorthodox passe à côté de ce qui fait la vie de la communauté dont est issue Etsy, telle que ses membres la conçoivent. Si les juifs hassidiques forment une communauté particulièrement étroite, faite de la stricte observance d’un grand nombre de prescriptions rituelles, Etsy grandit comme chacun de nous dans un milieu familial et culturel. Elle en recueille un héritage, une langue, une religion, des traditions, les recettes de cuisine de sa grand-mère etc. Chez tout homme devenu adulte il en résulte une tension entre l’appartenance à un groupe et des choix individuels. Chez les juifs hassidiques, l’accent accordé à la transmission de ce bagage culturel au sens large est constitutive de leur identité même : est juif celui dont les petits-enfants sont juifs à leur tour. Chez Etsy, cette tension entre bagage culturel et ses propres aspirations atteint un point de rupture et c’est la raison pour laquelle elle ne voit d’autre planche de salut que la fuite à Berlin. Pendant ce temps-là, les cinquante mille juifs de Williamsburg sont restés à Williamsburg et, ce faisant, ont tout autant posé un choix de vie qu’Etsy pose le sien.

La Ligne Claire juge regrettable qu’ Unorthodox n’aborde pas ces questions et qu’il suggère que, dans la vie, seule l’évasion permette d’accéder à la liberté. Il n’empêche, les deux scénaristes Anna Winger et Alexa Karolinski, alliées à la réalisatrice Maria Schrader ont livré une œuvre de grande qualité qui suscite une profonde émotion chez le spectateur.

 

[1] Unorthodox : the scandalaous rejection of my Hassidic roots

[2] La Ligne Claire s’autorise à penser que le chant n’était pas en yiddish mais en hébreu, la langue liturgique en vigueur chez Etsy et sa communauté

[3] Par exemple Betty Mahmoudi “Not without my daughter” ou encore Aabra “Taliban Escape”.

 

 

1917 (film)

Le confinement a fourni à La Ligne Claire l’occasion de regarder 1917, réalisé et produit par Sam Mendes, un film qui a remporté trois Oscars il y a deux mois. L’intrigue est toute simple : deux soldats anglais, Blake et Schofield sont chargés par le général Erinmore de porter un ordre destiné au colonel Mackenzie, commandant le régiment Devonshire où est affecté le frère de Blake, de ne pas procéder à l’attaque prévue pour le lendemain car les Allemands leur ont tendu un piège en feignant de se retirer.

Les deux soldats quittent donc Erinmore pour gagner le stationnement du régiment Devonshire. En chemin, ils doivent surmonter une série d’épreuves, franchir les barbelés, se faufiler dans les tranchées allemandes abandonnées, faire face à l’un ou l’autre tireur solitaire. De ce point de vue 1917 s’apparente à première vue aux road movies américains, à Oh Brother des frère Coen et bien entendu au récit de l’Odyssée. Il s’en distingue pourtant de manière fondamentale car dans 1917 ces péripéties ne sont que cela, une bombe qui explose, un avion ennemi qui s’écrase, une rivière à franchir mais elles ne sont porteuses d’aucune signification.

Plusieurs commentateurs ont souligné le caractère invraisemblable de l’histoire, que Mendes dit tenir de son grand-père, car jamais un régiment isolé n’aurait été amené à conduire seul une attaque. De plus la présence dans le film de militaires indiens et africains au milieu de soldats anglais est invraisemblable et relève d’un hommage indû à la pensée du jour ; en effet, l’armée britannique était organisée sur une base territoriale de sorte que les nombreuses troupes indiennes et issues des colonies africaines opéraient au sein de leurs propres unités. Enfin, si 1917 dépeint les Allemands comme l’ennemi bien sûr, il les dépeint inutilement comme les méchants de cette histoire.

En définitive, 1917 est le récit d’une anecdote, sans autre sens qu’anecdotique. Le film s’est vu attribuer trois Oscars « techniques », meilleure photographie, meilleur mixage de son et meilleurs effets visuels. C’est bien car le film ne méritait pas davantage.

Etty Hillesum

Tant souffrir et tant aimer, le confinement selon Etty Hillesum

Que veut dire ce titre et qui est Etty Hillesum ? Esther (ou Etty) naît à Amsterdam en 1914 et meurt à Auschwitz en 1943 ; bien entendu elle est juive. Non seulement elle est juive mais elle est issue d’une famille bourgeoise, intellectuelle, agnostique et qui au fond n’a qu’une conscience diffuse de sa propre judéité. Alors, une autre Anne Frank, moins connue parce qu’on n’en aurait pas tourné un film ? Non, si une autre personne lui ressemble, ce serait sans doute Edith Stein qui connaîtra le même destin au terme d’un cheminement similaire.

Née il y a plus d’un siècle, Etty Hillesum mène une vie que nous qualifierions de « moderne » ; jeune femme éduquée à l’université, en proie à des tourments psychologiques, elle poursuit une vie libérée dont la marque demeure une activité sexuelle débridée : elle aime les amants.  Dans le milieu de l’intelligentsia juive d’Amsterdam d’avant-guerre elle fait la connaissance de Julius Spier, psychanalyste formé à l’école de Carl-Gustav Jung et qu’elle appellera « l’accoucheur de mon âme ». De cette rencontre en 1941 naîtra une conversion c’est-à-dire la poursuite de la vie sur un chemin nouveau, un chemin spirituel d’une densité exceptionnelle. Surtout, cette rencontre l’incitera à rédiger un journal qu’elle tiendra jusqu’à sa déportation en 1943 et qui sera publié en 1981 sous le titre « Une vie bouleversée ».

Marie-Hélène du Parc, philosophe et théologienne, soutient en 2009 une thèse à l’Institut catholique de Toulouse, qui donnera lieu deux ans plus tard à la publication de ce livre à destination d’un public plus vaste et qui fournit une excellente introduction à la vie et à la spiritualité d’Etty Hillesum.

Visiblement bouleversée elle-même par son sujet, que nous dit-elle qu’on n’ait déjà écrit à propos d’Etty Hillesum ? Car les écrits d’Etty Hillesum ont connu un succès considérable et ont constitué et constituent encore une source d’inspiration spirituelle profonde pour un grand nombre de ses lecteurs. Marie-Hélène du Parc, comme le titre de son livre l’indique, part à la recherche du sens de la souffrance à la lumière des écrits d’Etty Hilversum. Qu’on plante bien le décor : Etty Hilversum tient son journal et rédige ses lettres dans l’enceinte du camp de transit de Westerbork au nord du pays, où sont regroupés les Juifs des Pays-Bas et d’où tous les mardis s’ébranle un train en direction de l’Est. Etty n’est pas aveugle : elle sait bien qu’on ne revient pas de ces trains-là. Face à l’évidence de l’extrême souffrance et du désespoir de certains, les écrits d’Etty Hillesum sont pourtant couchés dans un langage lumineux, d’où jaillit à tout moment sa foi dans la vie qu’elle appelle « belle et bonne ».

Etty Hillesum amène donc Marie-Hélène du Parc à s’interroger sur la signification de la souffrance, «consubstantielle de la vie», à une époque où notre société s’attache non seulement à nier ou cacher la souffrance mais à proposer des modèles où le bonheur est défini comme l’absence de souffrance; car si l’animal éprouve la douleur, seul l’homme connaît la souffrance, selon la parole magistrale de Jean-Paul II (Salvifici Doloris). Cette signification est du reste suggérée par la seconde moitié du titre, «tant aimer», non seulement parce qu’Etty s’interdit de haïr ses persécuteurs, non seulement parce qu’elle se refuse les possibilités d’échapper aux trains et donc au destin des siens mais parce qu’elle fait l’expérience que ce n’est que dans l’acceptation de la souffrance que se trouve l’amour. De cette rencontre naît la joie. C’est en ce sens qu’Etty Hillesum est la compagne d’Edith Stein et de Dietrich Bonhoeffer, une juive, une juive catholique et un protestant de l’église confessante dont la vie à tous trois se situera au confluent de l’amour et de la souffrance, là où se pétrit la glaise de la nature humaine.

Le bel essai de Marie-Hèlène du Parc rend témoignage de la destinée d’une grande âme qui, en acceptant tout de la passion de la vie, y découvre la part de divin en l’homme.

 

« Tant souffrir et tant aimer » selon Etty Hillesum par Marie-Hélène du Parc Locmaria, éditions Salvator, 248 pages.

Portrait d’une infirmière, Edith Cavell

Les troubles présents fournissent l’occasion de relire la biographie que Diana Souhami a consacrée (en anglais) à Edith Cavell en 2010.

En Belgique, tout le monde connaît la fin : Edith Cavell sera fusillée au Tir National à Bruxelles par l’occupant allemand le 12 octobre 1915. Mais comment commence l’histoire ? Fille d’un vicaire anglican, elle est née en 1865 dans un village du Norfolk. Toute sa vie demeurera marquée par les valeurs que lui aura inculquées son père : le sens du devoir, la charité chrétienne, la rectitude morale. Adulte, elle sera d’abord gouvernante pour enfants, la seule issue honorable à cette époque qui soit ouverte à une jeune fille célibataire de la classe moyenne.

Cependant, sa véritable vocation est ailleurs : elle souhaite devenir infirmière afin de soulager ceux qui souffrent. Quarante ans auparavant, à l’occasion de la guerre de Crimée, Florence Nightingale avait érigé en profession une tâche jusque là jugée subalterne, réservée aux femmes de ménage. Edith Cavell devient donc infirmière et l’histoire aurait pu s’arrêter là si, en 1906, le Docteur Antoine Depage, impressionné par les méthodes modernes des Anglais en matière d’infirmerie, n’avait invité Edith Cavell à prendre la direction de l’Ecole belge d’Infirmières diplômées. Elle exercera cette fonction avec compétence et dévouement, tant envers ses patients que ses élèves infirmières. C’est là que la guerre la surprendra.

Le souvenir d’une guerre efface l’autre si bien que l’ouvrage de Souhami vient à point nommé rappeler au lecteur la brutalité des conditions d’occupation de la Belgique pendant la Première Guerre, marquées par le manque de charbon de chauffage, le pillage du capital industriel et agricole et l’imposition d’un régime militaire.

Dès l’ouverture des combats, Edith Cavell et ses infirmières prodiguent leurs soins aux premiers blessés, belges comme allemands. A l’issue de la bataille de Mons livrée fin août 1914, premier engagement de l’armée britannique, des militaires anglais égarés derrière les lignes ennemies trouvent refuge auprès du Prince Réginald de Croÿ et de sa sœur, la Princesse Marie, en leur château de Bellignies, situé en France à proximité de la frontière belge. Face à leur nombre croissant, le Prince et la Princesse seront amenés à organiser leur évacuation vers Bruxelles d’abord et, de là vers la Hollande, pays neutre. C’est ainsi qu’à partir de novembre 1914, Edith Cavell accueillera, hébergera, soignera parfois des soldats alliés et participera à leur exfiltration vers la Hollande.

Leur nombre même, deux cents environ, fera d’elle une proie facile pour l’occupant. Arrêtée, jamais elle ne niera les faits ni n’accablera les membres du réseau auquel elle appartient. Sa motivation n’est certes pas l’espionnage, pas même le patriotisme, mais le souhait de fournir à ces hommes l’occasion de recouvrer leur liberté.

Sous la plume accessible quoique parfois un peu raide de Souhami, le lecteur redécouvre le portrait d’une figure hors pair. Dans la vie comme dans la mort, Edith Cavell aura fourni un exemple exceptionnel de la vraie noblesse, celle de l’âme.

 

Diane Souhami, Edith Cavell, Quercus, 447 p.

Pour le plaisir et pour le pire

Pour le plaisir et pour le pire

La vie tumultueuse d’Anna Gould et de Boni de Castellane

Quelle était belle la Belle Epoque pour autant que l’on eût un nom, de l’argent, ou les deux en ces temps où l’impôt sur le revenu comme celui sur des successions demeuraient encore occultés dans les brumes de l’avenir. C’est à cette époque-là qu’en 1895 le comte (puis marquis) Boniface (dit Boni) de Castellane épouse Miss Anna Gould, réputée la plus riche héritière des Etats-Unis, fille de Jay Gould, self-made man selon les uns, requin de Wall Street détesté de tous selon les autres.

Laure Hillerin, spécialiste reconnue de la Belle Epoque, acclamée pour sa magnifique biographie de la Comtesse Greffulhe, livre ici le double récit de l’improbable union puis désunion de Boni et d’Anna. On y retrouve tous les éléments qui avaient contribué au succès de l’Ombre des Guermantes : une maîtrise parfait de son sujet qui s’appuie sur une documentation aussi ample que fouillée, alliée à une plume élégante qui sache adapter le langage des arts et du monde dans lequel évoluent les héros.

Fraîchement marié, doté d’un goût aussi sûr qu’exquis, Boni se servira de l’immense fortune de sa femme pour se livrer à des dépenses inouïes en vue d’acquérir les objets d’art les plus rares, aménager le château du Marais aujourd’hui situé dans le département de l’Essonne et surtout pour mener à bien la construction du Palais Rose avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch) et malheureusement détruit depuis. Alors qu’il passera à la postérité comme le prototype du dandy menant une vie mondaine vaine, Boni, héritier d’un des plus anciens noms de France, estime en réalité qu’être noble c’est vivre quelque chose qui le dépasse. Metteur en scène de sa propre existence, exilé non pas de son pays mais de son temps, il matérialise avec le Palais Rose le rêve de la France du Grand Siècle. C’est le sens du reste que lui donne à la même époque Marcel Proust ; la Recherche n’est pas tant le portrait d’une classe sociale que le snobisme de l’auteur fascine, qu’une tentative de saisir l’âme française au travers des seules familles qui l’ont incarnée au fil des siècles. Boni est de ceux-là.

Pour le plaisir et pour le pire se veut la double biographie de Boni et d’Anna. Pourtant, et c’est heureux, c’est le personnage de Boni qui en émerge tandis que celui d’Anna n’apparaîtra que comme une sorte d’annexe, pauvre de ses millions, à son premier comme à son second époux, le Duc de Talleyrand. Laure Hillerin a bien saisi son personnage au-delà de la figure du dandy et a su le rendre attachant à ses lecteurs. Loin des vanités, Boni sera par exemple un député très actif du département des Basses-Alpes, où il militera avec ardeur et clairvoyance mais sans succès pour le maintien de l’existence de l’Autriche-Hongrie faute de laisser le champ libre au Reich en Europe centrale. C’est lui aussi qui en 1923 fonde les Demeures Historiques aux côtés de Joachim Carvallo en vue de venir en aide à tous ceux qui possèdent une partie de l’héritage culturel de la France. Enfin c’est l’homme qui, privé de sa fortune et miné par la maladie, mais animé d’une foi ferme, a su faire montre d’une élégance et d’une dignité face à la mort. Tout cela est étranger à Anna qui ne saura jamais rien faire d’autre que de dépenser de l’argent et parfois d’en distribuer ; aussi, mourra-t-elle malheureuse.

Pour le plaisir et pour le pire se lit pour le plaisir justement. Il n’y a pas de pire dans le livre de Laure Hillerin, qui s’adresse à tous les amateurs d’une époque révolue qui, à l’image de Boni, ne s’ennuieront jamais.

 

 

Laure Hillerin, Pour le plaisir et pour le pire, La vie tumultueuse d’Anna Gould et Boni de Castellane, Flammarion, 569 pages.

The Crown, saison 3

The Crown, saison 3

Quoiqu’avec un peu de retard, il va de soi que La Ligne Claire a regardé The Crown. Plus encore que lors des deux saisons précédentes, elle a été éblouie par la qualité du tournage, la véracité que confèrent des décors somptueux, les réparties des dialogues et enfin le jeu des acteurs qui excellent, en particulier Tobias Menzies et Charles Dance dans les rôles respectifs du Duc d’Edimbourg et de Lord Mountbatten.

Cette nouvelle saison 3 adopte un ton plus intime que les précédentes ; l’accueil de la Princesse Alice, mère du Duc d’Edimbourg, contrainte de fuir les colonels en Grèce et de se réfugier au Palais de Buckingham, ou encore les évocations des premières amours des jeunes Prince Charles et Princesse Anne relèvent en définitive de la sphère familiale. On est loin des questions d’Etat, la succession à la couronne, le ministère de Winston Churchill ou la crise de Suez par exemple, objet d’un précédent épisode, et qui marque le déclin du Royaume-Uni par-delà les mers.

Œuvre de fiction basée sur des faits et des personnages réels, The Crown aborde ici des événements qui relèvent de la vie privée des protagonistes et demeurent inconnus tant du public que des réalisateurs. La qualité de la production, à laquelle se mêlent ici et là des extraits des actualités de l’époque, contribue à donner au spectateur l’impression que ce que montre The Crown s’est véritablement déroulé. Or il n’en est rien ; par exemple, la reine n’a pas rendu visite à Winston Churchill sur son lit de mort et la Princesse Margaret, sœur de la reine, n’a joué aucun rôle dans l’octroi d’un crédit de la part des Etats-Unis en faveur du Royaume-Uni.

Wikipedia définit les fake news comme des informations fallacieuses fausses, incomplètes, déformées ou mensongères qui visent à manipuler ou tromper un auditoire. Bien entendu The Crown ne prétend pas livrer de l’information et il n’est donc pas question de news ici. Néanmoins, le soin accordé à la production de la série est tel qu’il lui confère un caractère de vraisemblance qui n’est pas toujours avéré et dans lequel se glisse un fake artistique. Un avertissement, du style « fiction inspirée par des faits réels » aurait été le bienvenu si bien qu’à défaut il revient au spectateur de rechercher lui-même les informations sur internet qui permettent de distinguer les événements réels de la licence artistique. Confrontée à ce mélange des genres, La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.