Meurtres au château

A la question que pose Sacha Batthyány en titre du livre “Mais en quoi suis-je concerné?”, l’auteur répond aussitôt par ses mots simples : «  il s’agit de moi » ou encore « je voudrais savoir ce dont j’ai hérité ».

Auteur suisse

Traduit de l’allemand, ce livre d’un auteur suisse issu d’une famille de l’aristocratie hongroise, se veut à la fois quête et enquête, interrogation et réponse. Plusieurs fils s’y entremêlent, la quête de l’auteur pour connaître d’une part une sombre histoire survenue au sein de sa famille mais tue depuis lors et d’autre part pour retrouver les traces du séjour de son grand-père dans le goulag russe, le récit qu’il en fait, l’évocation du traitement psychanalytique que suit Sacha Batthyány et enfin et surtout les morceaux choisis tirés de deux journaux, celui de Maritta, grand-mère de Sacha et celui d’Agnes, une juive hongroise qui habitait avant guerre Sárosd, le même village hongrois que Maritta.

Le thème de ce livre est double : transmission et légitimité. Mis fortuitement sur la piste de ces histoires de familles alors qu’il est journaliste à la NZZ, Batthyány se met notamment à lire le journal laissé par sa grand-mère ; de son propre aveu, il se rend compte qu’il ne peut lutter contre l’Histoire et c’est pourquoi il entreprend la rédaction de ce livre d’où il fait émerger un passé douloureux et violent qu’il se voit obligé d’assumer en héritage. Lors d’une altercation Batthyány saisit violemment son père par les revers de son veston tandis qu’ailleurs il gifle son fils alors âgé de trois ans. Sous le pont qui enjambe le flot des générations familiales coule la violence, altérée quant à sa manifestation mais inchangée quant à son essence. Cette gifle marque aussi le rejet d’une Suisse sans Histoire et sans histoires que l’auteur souhaiterait pouvoir renier au profit de l’effondrement militaire moral de la Hongrie en 1944 et 1945, dramatique certes mais historique.

Des morts au château

Batthyány enquêtera sur la mort en 1945 des époux Mandl, les épiciers du village de Sárosd, les parents d’Agnes, dans la cour du château du comte Lászlo Esterházy, arrière grand-père de l’auteur. Cette enquête le conduira jusqu’en Argentine où vivent aujourd’hui Agnes et sa descendance. Or l’histoire de cette mort s’avère être celle d’un meurtre maquillé en suicide. Et qui peut transformer ce meurtre en suicide sinon celui qui détient le pouvoir ? En cette fin de guerre c’est l’aristocratie qui en Hongrie détient le pouvoir, depuis mille ans précise-t-elle avec fierté, et si Lászlo Esterházy n’est pas le meurtrier, c’est bien lui qui détient le pouvoir de maquillage et qui en fait usage.

Filiation

Le parallèle avec Péter Esterházy, l’auteur hongrois décédé en 2016 semble clair. Dans « Revu et Corrigé», Esterházy se devait d’affronter son père, dont il venait d’apprendre qu’il avait agi en qualité de mouchard du régime communiste. Si l’espionnage n’est pas le meurtre et si Sacha Batthyány est un fils d’émigré alors que Péter Esterházy ne l’est pas, l’un et l’autre sont aux prises avec le poids du passé que déverse sur leur grève l’appartenance à une famille illustre. Voilà en quoi ils sont concernés. Et La Ligne Claire aussi.

Sacha Batthyány : Mais en quoi suis-je concerné ? Gallimard, 294 pages

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc

Au commencement, deux livres seuls s’ouvraient sur ces mots graves « Au commencement », le Livre de la Genèse et l’Evangile selon saint Jean ; désormais la Version selon Marc de Péter Esterházy vient s’y joindre. Esterházy n’est certes pas un auteur chrétien au sens où le sont, mettons, Chateaubriand et Bernanos mais c’est un auteur dont l’œuvre puise jusqu’au plus profond de la culture européenne y compris dans sa dimension religieuse.

Comme son chef d’œuvre, Harmonia Caelestis, la Version selon Marc met en scène les membres se sa famille, tantôt fictifs, tantôt vrais, son frère, ses père et mère, ses deux grand-mères et s’inscrit tout autant dans une tradition familiale qui fait appel à l’évangile selon saint Matthieu (Matthias, père de Péter) qui ouvre le Nouveau Testament tout entier sur la généalogie de Jésus-Christ. Et de même que la généalogie selon saint Matthieu, sans nécessairement toujours être exacte, est vraie, de même l’auteur trouve dans sa famille et son histoire et sa vérité. L’essentiel pour saint Mathieu comme pour Esterházy est de s’insérer dans une destinée qui relie entre elles les générations, qui les assume et assure leur transmission.

La Version selon Marc est au premier chef l’histoire de la rélégation, le terme employé pour désigner l’exil intérieur auquel les communistes avient condamné les membres de l’ancienne aristocratie, comme Carlo Levi l’avait été par Mussolini. C’est aussi, on ne saurait trop le répéter, l’histoire d’une famille, dont le narrateur, sourd-muet, se fait le porte-parole de la même façon que saint Marc l’évangéliste a rendu le témoignage de l’apôtre Pierre, Péter en hongrois justement.

Orfèvre des lettres, Esterházy brille par le foisonnement des thèmes, les références à la littérature et la culture européennes, le mélange de la réalité et de la fiction; il est une sorte de Fellini des lettres, dont, de l’avis de La Ligne Claire, il s’inspire pour décrire au numéro 82 une scène tirée d’Amarcord. Plus simple, ce dernier livre se révélera plus accessible que les ouvrages précédents de l’auteur sans pourtant que son style baroque n’y perde.

Ouvrage posthume dans sa publication en langue française, ce petit livre, fruit d’un homme qui se sait au soir de sa vie, est en définitive fondamentalement spirituel. L’auteur s’y confond avec le petit-fils du personnage de la grand-mère qui « savait parler de Dieu de telle façon qu’il devienne inconcevable que Dieu n’existe pas ».

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc, Histoire simple virgule cent pages, Gallimard, 208 pages

Vacances en KaKanie (II): en musiques

La Ligne Claire se doit d’avouer à ses lecteurs qu’elle passe volontiers ses vacances dans un château plutôt qu’au Camping des Flots bleus.

On est ici dans les anciens pays de la Double-Monarchie, où les clochers à bulbe et les châteaux à la façade peinte en jaune et aux volets verts s’érigent en sentinelles d’un espace culturel, qu’on soit en Autriche, en Hongrie ou dans les pays slaves. De tous temps, le maintient d’un château s’est révélé couteux, aussi héberge-t-il une foule d’activités économiques: ici le magasin de tapis orientaux de M. Rohani, un Iranien établi en Autriche depuis des lustres, là une guinguette et un magasin de souvenirs bien sûr et enfin des salons et même une chapelle qu’on peut louer pour des mariages.

Ce jour-là dans la Schloßkapelle se déroulait justement un mariage. Une foule variée se pressait dans la petite chapelle dont l’entrée donne sur la cour du château, où de nombreux invités s’étaient assis sous les arcades gracieuses à l’abri des ardeurs du soleil de Styrie. Une voix montait qui sautillait d’arcade en arcade ; c’était le Hallelujah de Léonard Cohen (bien que la chanson traite d’un adultère) sans que La Ligne Claire puisse distinguer si on le  chantait en croate ou en slovène.

En contrebas du château, dans les anciennes écuries, sont hébergés les réfugiés, la plupart syriens, iraniens ou sikhs, qui ont trouvé accueil en Autriche l’an dernier au terme d’un voyage long et parfois périlleux. Là, dans l’ancien Schloßsstall, ils trouvent le gîte et le couvert tandis qu’ils attendent que les autorités statuent sur leur sort. Beaucoup, surtout les Iraniens, seront renvoyés chez eux au motif qu’il n’y a pas de guerre en Iran. Pendant ce temps-là, les enfants vont à l’école de la ville voisine de Feldbach, où ils apprennent l’allemand ; c’est toujours ça de pris.

Retour au château dans la cour duquel on avait érigé une estrade en vue d’un petit festival de musique et de danse folkloriques. Le soir venu, un gars en Lederhose ouvre le bal avec son accordéon, accompagné à la harpe par une jolie fille en Dirndl; on prend les choses au sérieux ici – l’un et l’autre sont étudiants à l’Académie de Musique de Graz, le chef-lieu du Land. Suivent alors les chœurs bulgares, grecs et tchèques ainsi que les danseurs de Roumanie. Ces derniers sont en réalités des Magyares de Transylvanie qui interprètent aussi des danses souabes, du nom de ces Allemands établis dans les Balkans au Moyen Age. La Ligne Claire y perd quelque peu son latin à vouloir tenter de discerner les variations dans les costumes folkloriques des Balkans, robe à bustier aux motifs traditionnels pour les femmes, culottes, bottes de cuir souple, chemise ample de lin blanc et gilet pour les hommes. Un gaillard à la moustache de hussard mène cette bande puis cède la place au pope de la paroisse grecque de Graz, qui dirige son chœur à lui. Lorsque les danseurs entament le sirtaki du film Zorba le Grec, les choristes grecs et tchèques, qui pourtant ne partagent pas de langue en commun, se mettent eux aussi à danser. La nuit est tombée et le festival touche à sa fin. Herr Nussbaumer, le vice-bourgmestre, remercie le capitaine des pompiers qui a assuré la sécurité, tous ceux sans lesquels le festival n’aurait pu avoir lieu, puis en songeant aux musiciens venus en bus de leur lointain pays respectif : « Kultur, das ist was Europa braucht ». Il n’y a pas grand chose à ajouter à cette sage sentence.

Vacances en KaKanie (I): en Grande Hongrie

Près de trente ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire n’avait été à Budapest, à une époque où, comme à Genève de nos jours encore, la ville tout entière se couchait à 22 heures. Aujourd’hui quatre millions de visiteurs par an permettent de financer la restauration d’une ville majestueuse, lui assurent une vive animation et lui confèrent l’image d’une ville colorée et variée.

Plutôt que de monter dans un bus touristique à impériale et s’entendre dire « Für Deutsch wählen Sie eins », La Ligne Claire und Gattin sont simplement montés dans le tram 2, qui circule à Pest le long du Danube et qui, selon les mots d’un dépliant publicitaire, offre à ses passagers « the most beautiful tram ride in the world ». On ne peut qu’y accorder son consentement.

Il suffit de quelques heures en Hongrie, un jour tout au plus, pour que son histoire agitée refasse surface et que le visiteur entende parler des malheurs indus par le traité de Trianon, de la Grande Hongrie et de ses frontières naturelles au sein de l’espace danubien.

En descendant du tram 2 à l’arrêt de la place Kossuth, le visiteur est saisi par la grandeur du bâtiment qui abrite le Parlement, érigé à grand frais vers la fin du XIXe siècle avec, cela va sans dire, des contributions de chacun des comitats de la Grande Hongrie d’alors.

Dans le hall central deux grands gaillards, militaires de la Honvéd, asurent sabre au clair la garde de la couronne de saint Etienne qui est à la Hongrie ce que le sceptre d’Ottokar est à la Syldavie, le symbole de la nation ; de même que le roi Muskar XII ne pouvait pas devenir roi s’il ne prenait possession de son sceptre, de même les rois de Hongrie se devaient de revêtir la couronne pour accéder à la royauté.

 

 

Fig1. Couronne de saint Etienne

Le soir, à l’occasion d’un dîner dans les grandioses salons du Pesti Vigadó, La Ligne Claire a eu droit à un cours de rattrapage en matière d’histoire hongroise.

Me explain you Hungarian history. For example, this man he speaks the Serbski language, but because he catholic, he says he is a Krovathski. Why ? Because Krovathia always part of Hungary kingdom, always.

Le lendemain, La Ligne Claire a pris relâche de la Grande Hongrie et a visité la synagogue de la rue Dohányi, la plus grande d’Europe. Il s’agit d’un édifice étonnant, érigé en style mauresque, soutenu par des colonnes en fonte qui font appel aux techniques mises au point alors par Gustave Eiffel. Tout à côté un petit cimetierre accueille les dépouilles de quelques deux mille victimes des Nazis, témoins des cinq cent mille Juifs qu’Adolf Eichmann envoya à Auschwitz. De retour dans la synagogue, le guide nous explique que, si elle ressemble à une église, c’est parce que son architecte était un Gentil er non un Juif. Il attire notre attention sur une petite lampe rouge, qui témoigne de la présence éternelle de Dieu auprès de son peuple. Partout dans le monde, dans chaque église catholique brûle en permanence une veilleuse, signe elle aussi de la présence divine dans le tabernacle et témoignage de son héritage juif.

Fig 2. Synagogue de la Rue Dohanyi à Budapest

 

 

 

Théorie du complot – mode d’emploi

Ami lecteur, sans doute vous est-il arrivé, ne fût-ce qu’une fois dans votre vie, de souhaiter qu’on prête davantage d’attention à vos propos, par exemple pour que, si vous êtes bloggeur, vous ayez davantage de lecteurs. Développer une théorie du complot permet de répondre de manière sûre à ces inquiétudes; aussi La Ligne Claire vous propose-t-elle un guide pratique.

Comme point de départ de votre théorie, choisissez un événement ou un fait dont vous allez remettre en cause l’explication communément acceptée. En principe, n’importe quel événement fera l’affaire mais l’expérience suggère que les événements à caractère spectaculaire, les attentats du 11-septembre mettons, augmenteront de manière considérable la portée de vos propos.

Ensuite, proposez une cause qui explique selon vous le phénomène. Ici vous pouvez vous prévaloir de la plus grande liberté d’inspiration. Par exemple, si vous tapez « 9-11 » dans You Tube, vous y verrez des suggestions du type « No planes », « the hidden Israeli connection » ou encore « the last secrets of 9-11 ».

Déjà You Tube vous aiguille sur la bonne voie avec ses indices « hidden, secret » car, cela tombe sous le sens, votre conspiration ne saurait opérer au grand jour. C’est pourquoi vous ferez appel le moment venu à des groupes que vous qualifierez d’occultes, les rosicruciens, le groupe du Bilderberg, les Templiers même, voire les francs-maçons ou l’Opus Dei.

Ce faisant, n’hésitez pas à abandonner toute logique causale ; si votre lecteur n’en voit pas, c’est qu’il est victime d’un complot, pardi ! Ce pas franchi, vous veillerez à suggérer un lien de causalité là où aucun n’est averé, selon le modèle « hidden Israeli connection » là où justement aucune connexion n’est établie.

L’élément essentiel de la théorie du complot réside en le renversement de la charge de la preuve :

– Tout cela est l’œuvre des Templiers-

– Mais les Templiers n’ont-ils pas disparu au XIVe siècle ?-

–  Comment ? Vous ne saviez pas ? Ils subsistent sous le manteau depuis près de sept siècles.

Votre interlocuteur sera désormais placé dans l’inconfortable position de démontrer l’inexistance des Templiers (1). Il préférera  acquiescer.

Certes vous comptez d’abord sur l’ardeur de vos propres convictions et la force de votre fausse aurgumentation pour l’emporter mais il y a lieu de soigner les accessoires qui viendront appuyer vos propos. N’hésitez pas à en fabriquer des faux, le Protocole des Sages de Sion ou des photos des attentats du 11-septembre où les avions ne projettent pas d’ombre, car à ce stade votre lecteur vous est désormais acquis et sait que l’absence d’ombre constitue la preuve même de l’intention qu’ont ces forces obscures de le tromper.

Veuillez pourtant à ne pas clore le débat entièrement et à laisser subsiter une part de doute. Car enfin quelle est cette main invisible qui aura conduit La Ligne Claire à tenter de persuader ses lecteurs que le complot n’est que le fruit d’une théorie alors qu’il s’agit d’un véritable complot ?

(1) En logique formelle, on ne peut pas prouver une proposition négative. C’est pourquoi un accusé est déclaré soit coupable ou non-coupable mais pas innocent car on ne peut pas prouver qu’il n’a pas commis les faits incriminés.