The last Kings of Shanghai

Dynasties juives de Shanghai

En 597 avant notre ère, Nabuchodonosor emmenait les Hébreux en déportation à Babylone, la future Bagdad, où jusqu’à une époque récente allait fleurir une des plus importantes communautés juives du Proche-Orient. Quelques vingt-cinq siècles plus tard, vers la fin du XIXe siècle, David Sassoon, issu de la plus éminente des familles marchandes juives mizrahim, allait quitter la ville, alors sous domination turque, pour gagner Bombay (aujourd’hui Mumbai), capitale économique de l’empire britannique des Indes ; ses descendants allaient poursuivre cette course et fonder des entreprises commerciales à Shanghai et à Hong Kong. Elly Kadoorie, quant à lui, appartient lui aussi à une famille, certes moins prestigieuse que les Sassoon, de financiers et de marchands juifs de Bagdad. Jeune homme, il quittera la ville et trouvera de l’emploi chez les Sassoon à Bombay, d’où il gagnera Hong Kong en 1880.

Jonathan Kaufman, journaliste et professeur d’université américain titulaire du prestigieux prix Pulitzer, raconte ici l’histoire croisée de ces deux dynasties de juifs babyloniens qui se sont constitué des fortunes immenses en Chine, au départ en y exportant de l’opium cultivé aux Indes. C’est l’époque où Shanghai figure parmi les villes les plus cosmopolites au monde, gérée de manière autonome au sein des concessions internationales alors que tout autour l’Empire de Chine se délite puis sombre dans la guerre civile et enfin tombe proie aux appétits japonais ; c’est le Shanghai tel que le dépeint Hergé dans Le Lotus Bleu. Les Chinois voient les choses d’un autre œil et décrivent la période qui s’étend de 1842 lors de la Première Guerre de l’Opium à 1949, la date de la proclamation de la République populaire, comme le siècle d’humiliation.

Les Sassoon figureront parmi les actionnaires fondateurs de la Hong Kong and Shanghai Bank, connue aujourd’hui sous son sigle d’HSBC, tandis que les Kadoorie qui s’étaient repliés à Hong Kong après 1949 y ont refait une seconde fortune dont les principaux actifs sont la chaîne d’hôtels Peninsula et leur participation dans China Light & Power, le principal fournisseur d’électricité de l’ancienne colonie.

Kaufman décrit tout cela de manière fluide et agréable à lire, passant d’une famille à l’autre, d’où émergent de temps à autre des femmes d’exception. Cependant son récit, où l’histoire familiale se mêle à la Grande Histoire, aurait mérité d’être davantage approfondi. Par exemple, en 1938 et 1939 Shanghai avait accueilli dix-huit mille juifs en provenance d’Allemagne et d’Autriche, auxquels tant les Sassoon que les Kadoorie avaient prodigué de nombreux secours. Tout à coup en 1942, survient un colonel de la SS qui nourrit de toute évidence des intentions sinistres. Le lecteur devra imaginer par lui-même par quelle voie on peut se rendre de Berlin en Chine en pleine guerre, alors que l’Allemagne a pris d’assaut l’URSS, que le Japon vient d’essuyer une défaite de grande ampleur à Midway et que les Britanniques verrouillent le canal de Suez.

On retrouve chez Kaufman le style propre aux journalistes américains : des sources abondantes, des entretiens avec des membres des familles concernées, une bonne maîtrise du sujet qu’accompagne un art de la mise en contexte et qu’illustrent des dialogues qui, pour être vraisemblables, sont sans doute fictifs. De nombreuses vignettes contribuent du charme à ce livre agréable mais un peu léger, qui laissera quelque peu sur leur faim les lecteurs désireux d’une étude plus approfondie de près d’un siècle et demi d’histoire chinoise.

 

Jonathan Kaufman, The Last Kings of Shanghai, Viking, 2020, 384 pages

La crise des missiles à Cuba – une nouvelle lecture

On connaît la fin. La crise provoquée par le déploiement de missiles soviétiques sur l’île de Cuba en octobre 1962 n’a pas finalement débouché sur la guerre nucléaire. En Europe et aux États-Unis, l’histoire de cette crise aiguë est bien connue telle que la racontent les Américains, et qu’un film, Thirteen Days, a rendu accessible au grand public en 2000. L’intérêt de Nuclear Folly, qu’on doit à la plume de Serhii Plokhy, professeur d’histoire à l’Université de Harvard, est de s’appuyer notamment sur les archives aujourd’hui disponibles en Ukraine, l’Etat soviétique où étaient entreposés les missiles avant leur envoi à Cuba.

Tout le monde sait que Kennedy et Khrouchtchev ont évité de peu la guerre nucléaire il y a près de soixante ans mais à la lecture du livre de Plokhy, on découvre combien le risque d’un conflit était encore plus élevé que ne le percevaient les protagonistes de l’époque. Kennedy et Khrouchtchev s’étaient rencontrés lors du sommet de Vienne en juin 1961, moins de deux mois après l’échec du débarquement de la Baie des Cochons. A cette occasion, Khrouchtchev avait jugé le jeune président inexpérimenté en matière de politique étrangère et cette appréciation l’avait conduit à autoriser Walter Ulbricht, le dirigeant est-allemand, à ériger le mur de Berlin deux mois plus tard. Kennedy quant à lui surévaluera constamment le risque d’une annexion ou d’un nouveau blocus de Berlin-Ouest.

En déployant ses missiles à Cuba, Khrouchtchev visait à atteindre trois objectifs : corriger ce qu’il percevait être un déséquilibre stratégique en matière nucléaire, prévenir une nouvelle invasion de Cuba par les États-Unis et empêcher que le jeune gouvernement révolutionnaire cubain ne s’aligne sur son rival communiste, Mao Tsé Toung (selon l’orthographe de l’époque).

Plusieurs éléments fascinants ressortent du livre de Plokhy, au premier rang desquels figure l’erreur d’appréciation dans le chef de Khrouchtchev. Lorsque les Américains découvrent les missiles installés à Cuba dans le plus grand secret, on est à un mois des élections de mid term, de sorte que Kennedy se sent obligé d’adopter une attitude très ferme et d’imposer un blocus de l’île. On est encore à l’époque où les communications sont lentes : d’une chancellerie à l’autre on envoie des télégrammes, qu’il faut ensuite traduire si bien que les événements se déroulent plus rapidement que la diplomatie. On est ensuite frappé, pour cette raison, par l’épais brouillard dans lequel opèrent les décideurs.

Trois incidents en particulier l’illustrent. Un avion américain décolle pour une mission d’observation au-dessus du Pôle Nord mais s’égare au-dessus de l’espace aérien soviétique. Il est véritablement égaré car une aurore boréale a perturbé ses instruments mais les Soviétiques ne le savent pas, eux qui craignent que la mission ne soit l’indicateur d’une attaque à suivre. Pendant ce temps-là à Cuba, en violation des ordres reçus, des militaires soviétiques abattent un avion espion américain de type U2 d’une salve de missiles sol-air. Plus à l’est, dans la mer des Sargasses, un sous-marin soviétique est contraint de faire surface en vue de recharger ses batteries. Aussitôt le voilà harcelé par des avions et des bâtiments de l’US Navy mais ce que les uns nomment harcèlement paraît aux autres une véritable attaque. Aussi, le capitaine du sous-marin fait-il armer une torpille à tête nucléaire qu’il ne mettra jamais à feu grâce à la présence d’esprit d’un officier marin US qui se rend compte du malentendu et présente ses excuses auprès des marins soviétiques à l’aide de signaux lumineux. Le point commun entre ces trois incidents, souligne Plokhy, c’est qu’au moment de leur déroulement, ni Kennedy ni Khrouchtchev n’en sont informés ; pire encore ils ne disposent pas des moyens d’empêcher leurs propres hommes de déclencher le feu. Et parmi toutes les choses que Kennedy ignore dans ce brouillard, figurent des armes nucléaires tactiques (différentes des missiles), elles aussi déployées à Cuba, et dont les Américains n’apprendront l’existence que trente ans plus tard.

Ensuite Plokhy illumine les fissures qui traversent chaque camp. Kennedy doit faire face aux faucons parmi ses conseillers, en particulier à ses propres militaires qui rêvent d’en découdre et plaident en faveur d’une attaque préemptive sur Cuba suivie d’une invasion, alors qu’eux aussi ignorent la présence de ces armes tactiques dont une invasion par les États-Unis aurait à coup sûr déclenché l’utilisation. Quant à Khrouchtchev, il doit à la fois faire marche arrière-face à la détermination affichée par les Américains, vendre ce retrait tactique comme une victoire stratégique à son propre camp et gérer son allié Fidel Castro, très sourcilleux en matière de souveraineté. Pour sa part, l’état-major soviétique vivra le retrait des missiles installés avec succès dans le plus grand secret comme une humiliation, qui conduira au limogeage de Khrouchtchev deux ans plus tard.

En 1962 venait de paraître le célèbre ouvrage de Barbara Tuchman, The Guns of August, qui décrivait de manière détaillée les faux pas et les malentendus qui en 1914 avaient mené à une guerre mondiale dont aucun des protagonistes ne voulait. Kennedy et son administration en étaient très conscients et ont cherché à éviter de commettre ces mêmes erreurs. Aussi, la crise des missiles amènera-t-elle à l’établissement d’une ligne directe entre le Kremlin et la Maison Blanche (le fameux téléphone rouge) et plus tard à des traités visant à limiter le nombre d’engins nucléaires.

Ces enseignements valent tout autant pour notre époque où les lignes de faille nucléaire ne manquent pas : Russie-Ukraine, Chine-Taiwan, Israël-Iran, Inde-Pakistan et bien entendu la Corée du Nord. A cet égard, l’analyse fine et rigoureuse de Plokhy conserve toute son actualité.

 

Serhii Plokhy, Nuclear Folly, W.W. Norton, 2021, 464 pages.