Leonard Cohen. You want it darker. 14e station.

Avec la parution du 14e album de Leonard Cohen ces jours derniers, quatorzième et dernière station sur le chemin de croix de sa vie, c’est à nouveau une page de la jeunesse qu’évoque de La Ligne Claire. Comme pour Dylan, La Ligne Claire est redevable à son camarade de classe YCC de lui avoir fait découvrir la musique mais aussi les poésies de Cohen.

Si Cohen s’inscrit nettement dans le sillage des auteurs-compositeurs inauguré par Bob Dylan justement, il s’en distingue néanmoins. Alors que Dylan est au départ un interprète de chansons folk composées par des tiers et en particulier par Woody Guthrie, Leonard Cohen se consacre tout d’abord à la poésie alors qu’il est encore étudiant et publie dans les années cinquante et soixante du siècle dernier trois recueils de poèmes.

En 1967, non seulement sa carrière artistique mais toute sa vie prendront un tournant décisif avec la publication d’un premier album intitulé simplement « Songs of Leonard Cohen » et qui comporte le titre « Suzanne » qui allait asseoir sa notoriété. Dès cette époque le style de Cohen s’impose : un poète qui s’accompagne à la guitare, un style sobre, noir même parfois, marqué par une voix lente et grave et surtout cette pointe de tristesse et même de douleur qui émerge de la confrontation de l’auteur avec les grandes questions qui sont depuis toujours celle de l’humanité. Car, on l’aura compris, Cohen ne parle pas des mêmes choses que les Beach Boys et s’en prend aux impossibles amours entre l’homme et la femme, à la sexualité, à la guerre, à la sollicitude essentielle de l’homme et donc à la mort.

Juif pratiquant mais par ailleurs moine bouddhiste ordonné, Cohen aura imprimé à ses chansons une forte empreinte sacrée, seule réponse possible à la douleur d’exister. Dès « Suzanne » Jésus fait son apparition en tant que marin qui marche sur les eaux, ce juif errant qui vise le ciel. Il sera suivi de près par Jeanne d’Arc qui à la douleur de vivre conjugue celle de mourir.

Les trois premiers albums de Cohen demeureront une oeuvre tout à fait singulière dans le paysage de la musique folk contemporaine. Si à partir des années septante son style musical connaîtra avec la parution de New Skin for the Old Ceremony une évolution de la guitare acoustique vers des compositions plus orchestrées, il ne se départira jamais de ses exceptionnels accompagnements féminins, contrepoints de sa propre voix chantée, parlée ou murmurée, et rappel permanent de la distance tragique, une octave, voire plus, qui sépare l’homme de la femme.

L’œuvre de Cohen sera désormais marquée d’une part par les thèmes du pardon (forgiveness), de la miséricorde (mercy) et du salut (healing or redemption) et d’autre part par le style exquis et élégant avec lequel il les traite. On ne sourait trouver des thèmes plus chrétiens que ceux abordés parce  juif bouddhiste. Dans ce son dernier album « You want it darker », paru quelques jours après le décès de sa muse Marianne Ihlen, il chantait, âgé de 82 ans, en autant de mots « I’m ready my Lord ». On ne saurait être plus clair. Halleluyah.

Dylan, de la récré au Nobel

Forever young

L’octroi du prix Nobel de littérature à Bob Dylan évoque chez La Ligne Claire des souvenirs de jeunesse, que vient teinter un peu de nostalgie. Alors adolescente, La Ligne Claire est redevable à un camarade de classe, YCC, un peu hors du monde mais au goût très sûr, et qui l’a guidée dans l’élaboration de sa culture en matière de musique rock, folk et un peu pop ; car YCC savait distinguer ce qui était « bon » de ce qui ne l’était pas et n’hésitait pas à prononcer, les sourcils froncés, des sentences sans appel au sujet des artistes qu’il jugeait commerciaux, Gilbert O’ Sullivan par exemple, ceux-là même qui souvent plaisaient aux filles de la classe. C’était une époque avant Youtube et iTunes où la cour de récré servait de corbeille d’échange des disques en vinyle qu’on ramenait chez soi pour les enregistrer sur des cassettes sous l’œil soupçonneux du père de La Ligne Claire, docteur en droit, qui craignait que son fils n’enfreignît les lois en matière de droits d’auteur. Toujours est-il que c’est dans ce contexte à la fois insouciant et soucieux d’une certaine exigence artistique que, guidée par YCC, elle fait connaissance de Bob Dylan.

Changement de registre

En ce début des années 1970, Bob Dylan est désormais un artiste reconnu qui s’est imposé comme une figure majeure de cette nouvelle culture née des années soixante. Dylan avait fait ses débuts dix ans plus tôt ; il est alors un chansonnier folk, dans la lignée de Woody Guthrie et de Pete Seeger, comme il y en a beaucoup aux Etats-Unis. Il se tient au départ à un répertoire populaire traditionnel et s’accompagne de sa seule guitare et d’un harmonica et s’insère tout-à-fait dans l’expression musicale de cette Amérique modeste sinon pauvre, exigeante sur le plan de la morale et de la justice sociale, loin de la musique pop jugée vaine et commerciale. Au sein de ce courant musical, que ce soit en dépit d’une voix rauque et nasillarde ou grâce à elle, Dylan se distingue rapidement par son très grand talent de chansonnier : il rédige ses textes rapidement et parfois même sur le champ et excelle dans le genre de la topical song, qui traite d’un fait divers ou d’un sujet d’actualité, tout en sachant lui donner une résonnance plus ample. The Lonesome Death of Hattie Carroll qui raconte le meurtre d’une femme de ménage illustre parfaitement ce genre. Mais surtout de cette période deux titres vont émerger, « Blowing in the Wind » et « The Times they are a changin’ » qui forgeront l’image publique de Dylan, artiste engagé en matière sociale et politique. Héraut désormais d’une génération nouvelle, il verra ces deux chansons devenir les hymnes de tous ceux qui rêvent d’une société nouvelle.[1]

Hernani

On connaît l’épisode du festival folk de Newport où en 1965 Dylan se produit sur scène une guitare électrique à la main. On crie au scandale, les sifflets et les noms d’oiseaux fusent, il s’ensuit une nouvelle bataille d’Hernani entre les tenants de la musique folk (les anciens) au style dépouillé mais prégnant et les partisans de la musique rock (les modernes) au style certes engageant mais qui à cette époque ne parle que de filles et de voitures et n’a rien d’autre à dire. Ce qui est perçu par certains comme une trahison marque un changement fondamental non seulement dans la manière dont joue Dylan mais dans ce qu’il écrit. Aux protest songs succèdent des thèmes plus intimes, souvent mélancoliques et à la signification complexe et même mystérieuse, parsemés de références bibliques et littéraires. Car si certains lisent beaucoup, Dylan a tout, du livre des Rois aux poésies de Rimbaud et s’inscrit à ce titre dans l’histoire de notre civilisation, la culture judéo-chrétienne disait-on autrefois, un mot qui dans le cas de Dylan sone juste. Trois albums coup sur coup, Bringing it all back Home, Highway 61 Revisited et Blonde on Blonde seront les témoins emblématiques de cette période unique dans la carrière de Dylan, fruit d’une extraordinaire explosion de création artistique. Le titre Like a Rolling Stone, qui ouvre Highway 61, devient cinq ans à peine après Blowing in the Wind le nouvel hymne non plus des hobos qui errent dans le Midwest à la recherche d’un maigre emploi mais d’une génération qu’on appelle aujourd’hui « bobo », à la fois pierre qui roule mais qui sait s’habiller chic. Cette place ne lui a pas été ravie à ce jour. Avec ces trois albums Dylan crée un genre musical jusqu’alors inconnu et qui, de l’avis de La Ligne Claire, demeurent les meilleurs parmi l’abondante discographie de son auteur qui compte plus de quarante albums et quelques sept cent titres.

Hommages

La suite de sa longue carrière sera ponctuée de hauts et de bas, d’où émergent à l’occasion des chansons, dont certaines – on songe à All along the Watchtower ou encore à Knocking on Heaven’s Door – deviendront de grands succès commerciaux.

Même les défenseurs les plus ardents de Dylan reconnaîtront que sa voix n’est pas des plus harmonieuses ; de grinçante lorsqu’il était jeune, elle s’est fait irritante l’âge venu. Si Dylan s’avère un musicien de talent, on n’aura guère de peine à en trouver de meilleurs. Car Dylan demeure avant tout un compositeur à l’imagination incroyablement féconde et dont le génie sera vite repéré par d’autres musiciens. Dès sa période folk, les chansons de Dylan sont interprétées par Joan Baez et en France par Hugues Auffray qui contribue à propager la renommée d’un auteur très ancré jusqu’alors dans la culture de langue anglaise, et à lui rendre hommage. Au fil des ans, les Grateful Dead, Jimi Hendrix avec All along the Watchtower, Brian Ferry qui enregistre un album entier de ses chansons, Dylanesque, et les innombrables interprètes de Knocking on Heaven’s Door se feront les meilleurs témoins d’un artiste qui aura marqué son époque de manière durable.

Le couronnement

Le Nobel donc pour Dylan. Pour quel motif ? « Pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique”., répond l’Académie. La Ligne Claire n’est guère friande de ces phrases trop raides, aussi avance-t-elle ses propres raisons : compositeur avant d’être chanteur, c’est un classique au sens où il s’abreuve à la fontaine d’une culture – la nôtre – vaste, profonde et riche ; désaltéré, dans ses chansons, il la rend belle, cette culture classique, mystérieuse, harmonieuse, désirable, il fait, comme dit l’Evangile, du neuf avec de l’ancien. Orfèvre des mots comme Rimbaud, témoin de l’esprit comme les auteurs de l’Ecriture, Dylan nous mène vers le beau, le vrai, le bon. Il est appelé à se rendre à Stockholm dans deux mois, non sans que La Ligne Claire ne songe à son copain YCC qui, décidément, avait vu juste.

[1] Quarante ans plus tard, le Pape Jean-Paul II devait évoquer Blowing in the Wind en conférant au mot « vent » un sens spirituel auquel Dylan n’avait sans doute pas songé à l’époque.