Macron et la Nuit du 4-Août

Les amateurs d’histoire se souviendront que dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante vota à l’unanimité la suppression des privilèges féodaux. L’unanimité signifie que les députés de la noblesse ont apporté leur suffrage à ce vote historique, alors même qu’ils étaient les détenteurs et les bénéficiaires de ces privilèges qu’on abrogeait.

Aujourd’hui à certains égards, la France présente des similitudes à l’Ancien Régime. On y trouve des groupes de personnes qui jouissent de ce qu’on appelle pudiquement des droits acquis mais qui en réalité sont des rentes qui profitent aux membres de ce groupe, à l’exclusion du reste de la société, des privilèges en somme.

On peut songer à divers degrés aux fonctionnaires, aux enseignants, aux bénéficiaires de régime de retraites spéciales, aux détenteurs d’un CDD. Quant au Tiers-Etat de nos jours, il est constitué de ceux qui passent d’un CDD à l’autre, des chômeurs en fin de doit, des indépendants sans retraite, des jeunes à qui l’accès au marché du crédit et du logement est barré.

Emmanuel Macron n’est le seul ni le premier à poser un diagnostic lucide sur l’état du marché du travail en France mais il est peut-être le seul à pouvoir susciter un espoir qui invite la « noblesse » d’aujourd’hui à renoncer à ses privilèges en vue d’un plus grand bien commun.

Le 4 août 1789, la noblesse s’est montrée noble. Aujourd’hui, il revient à ceux qui sont les détenteurs modernes de privilèges dans notre société de l’être tout autant.

Macron et l’abolition des partis politiques

En 1942, la philosophe et mystique Simone Weil rédigeait une Note Générale sur l’Abolition des Partis Politiques (*). Elle partait de l’observation du « free vote » concédé dans certaines rares circonstances par les dirigeants des partis politiques des pays de tradition anglo-saxonne aux députés de leur propre parti. Elle en tirait donc comme conclusion que, hormis ces circonstances, souvent liées à des questions de société, les députés n’étaient pas libres mais au contraire tenus de suivre les consignes émanant des « whips », les chefs de groupe, ceux-là mêmes qui brandissent le fouet.

Weil prônait donc un système où les députés ne seraient tenus par aucun parti mais au contraire voteraient au cas par cas sur les différents sujets proposés à l’assemblée parlementaire en fonction des engagements pris envers leurs électeurs. La vraie démocratie était à ce prix, estimait-elle.

A la connaissance de La Ligne Claire, il n’existe pas de pays où le système politique avancé par Simone Weil ait jamais été mis en œuvre. En général, la vie politique s’organise par partis, les électeurs votent en fonction des programmes mis en avant par ces partis et le ou les partis gagnants sont invités à former le gouvernement qui s’appuiera sur ces mêmes partis.

On peut, il est vrai, reconnaître un certain mérite à l’exercice des partis politiques, celui de simplifier le débat et de réduire les opinions de plusieurs centaines de députés à une demi-douzaine ou une douzaine de programmes. Cependant, La Ligne Claire juge que cet argument avait davantage de poids au XIXe siècle, lorsque s’est mis en place la démocratie parlementaire, que de nos jours où les opinions et informations circulent librement sur internet.

Or, dans la foulée de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence, se pose la question de la constitution d’une majorité à l’Assemblée Nationale lors des élections législatives prochaines. Il se peut donc que, soit par nécessité, soit par dessein, on assiste en France à l’émergence d’un système politique où les élus seront enfin comptables de leurs électeurs sur chacun des sujets sur lesquels ils seront amenés à voter. La Ligne Claire l’appelle de ses vœux.

(*) Soulignons aussi la traduction en anglais qu’en a faite Simon Leys, un des rares auteurs a écrire et être publié dans une langue autre que sa langue maternelle. Joseph Conrad en était un autre.

Le Père Prodigue

Si le Nouveau Testament s’ouvre sur la table des aïeuls de Jésus, c’est certes parce que saint Matthieu a à cœur de l’inscrire dans la filiation du roi David mais aussi parce que l’insertion dans une lignée, loin d’être un hobby réservé aux généalogistes, relève d’une soif universelle (catholique) inscrite dans le cœur de tout homme.

Dans le Père Prodigue, André Querton lie, comme on lie la pâte, deux épisodes tirés des Evangiles, l’histoire du jeune homme riche et la parabole du fils prodigue, et imagine que c’est ce jeune homme qui deviendra le père bienveillant de la parabole. Ce faisant il lui accorde trente ou quarante ans de vie au cours de laquelle tout d’abord il se mariera et aura une descendance et ensuite saura faire fructifier son patrimoine, en jouir sans en être l’esclave, en faire bénéficier autrui et le transmettre à ses fils, à chacun à sa manière. Au fond, cette vie est le temps qu’il aura fallu pour que la parole que le Christ lui avait adressée, « Vends tes biens et suis-moi », porte son fruit.

Le Père Henri Nouwen avait abordé un thème similaire dans un livre remarquable « Le retour de l’enfant prodigue » où il se reconnaît d’abord dans la figure du fils prodigue, en quête de miséricorde, dans celle du fils aîné ensuite, qui n’est pas moins aimé du père, et qui invite ses lecteurs enfin à accéder à cette paternité toujours bienveillante. C’est ici qu’André Querton le rejoint. A l’âge où les enfants se marient, à l’âge où les premiers amis nous quittent, la vocation de l’homme est de devenir un père prodigue de miséricorde, de justice, de pardon, de bons conseils; le vrai père est celui qui bénit, c’est–à-dire qui dit le bien. Car ce qui lie les chaînons de la lignée, ce n’est pas tant le nom et les gênes que l’amour paternel, sans lequel la lignée se brise. Saint Matthieu l’avait bien compris.

La lecture du Père Prodigue est émouvante : le thème traité, la délicatesse des tons, la finesse du langage, l’érudition biblique en arrière-plan témoignent de la qualité de cet auteur belge de langue française.

André Querton : Le Père Prodigue, Mardaga, 2017.

Pendant ce temps-là, à Coire

La Ligne Claire habite dans l’arc lémanique est n’est donc pas directement concernée par la nomination d’un nouvel évêque à Coire. Le 21 avril dernier, conformément au droit canon, l’évêque diocésain, Mgr Huonder, a présenté sa démission au pape le jour de son septante-cinquième anniversaire ; quinze jours plus tard, à la surprise générale, le pape l’a confirmé dans ses fonctions pour deux années supplémentaires.

Ce qui surprend la Ligne Claire cependant c’est la réaction de tous ceux qui espéraient du pape François un changement d’orientation au sein du diocèse de Coire et qui sont donc déçus de la prolongation du mandat de Mgr Huonder.

Ainsi, on peut entendre dans la bouche de Mme Simone Curau-Aepli, une représentante de la Ligue Suisse Femmes Catholiques (SKF) au sein de l’Alliance « Es Reicht », un collectif opposé à Mgr Huonder les mots suivants : « Le pape François n’est clairement pas au courant de la situation du diocèse de Coire ». La Ligne Claire s’étonne, disons au mieux, de la naïveté qui consiste à écarter la possibilité, même au titre de simple hypothèse de travail, que le pape puisse avoir une autre opinion, par exemple qu’il apprécie le travail de Mgr Huonder, qu’il ait des réserves face au système dual en vigueur en Suisse alémanique ou que, s’il souhaite octroyer un plus grand rôle aux femmes au sein de l’Eglise, il n’entend pas autoriser leur ordination, comme le réclame la SKF. Le pape a pris une autre décision que celle que j’aurais voulu moi qu’il prenne ? C’est qu’il est forcément mal informé. Ben voyons, wenn der Führer nur wüsste.

L’Alliance Es Reicht avait procédé l’an dernier à une pétition en ligne exigeant non pas la nomination d’un nouvel évêque mais celle d’un administrateur apostolique jusqu’à ce que la situation dans ce diocèse « polarisé » soit « apaisée ». De l’avis de La Ligne Claire, mal lui en a pris car s’il y une chose que le pape François n’aime pas c’est qu’on tente de lui forcer la main. Qu’on songe à la tentative de François Hollande de nommer un ambassadeur homosexuel auprès du Saint-Siège ou aux pressions exercées sur le pape pour révoquer Mgr Barros, évêque d’Osorno au Chili ; dans le premier cas M. Hollande a en définitive été contraint de retirer son candidat tandis que dans le deuxième Mgr Barros est toujours en place.

Le pape François exerce ses prérogatives de manière résolue et indépendante, solitaire même dirons certains. S’il n’hésite pas à demander la démission d’un évêque lorsque des circonstances graves l’exigent, il sait aussi leur prodiguer son appui, par exemple au cardinal Barbarin, archevêque de Lyon. Evêque de Rome, il n’entend pas se substituer aux évêques locaux dans la gouvernance de leur diocèse. Et puis il y a cette foi catholique qui se professe en communion avec le pape et les évêques, et qui exclut qu’on tente de manipuler le premier en vue de destituer les seconds.

Jeanne, la bonne Lorraine

Royaume ou Empire

Jeanne d’Arc est-elle née sur la rive gauche ou la rive droite de la Meuse? On sait qu’elle est née aux environs de 1412 à Domrémy dans le duché de Bar qui est alors partagé par la Meuse, sachant que la rive droite est une principauté d’Empire tandis que sur la rive gauche, dite Barrois mouvant, le duc est vassal du roi de France. Selon la rive donc, le lieu de naissance de Jeanne d’Arc se situe ou non dans le Royaume de France.

Comme à l’accoutumée Jean-Marie Le Pen est allé se recueillir en ce 1er mai face à la statue de Jeanne d’Arc qui se dresse sur la place des Pyramides à Paris. La question qui se pose donc est: à quel titre ?

Sainte ou pas?

Le calendrier liturgique indique à La Ligne Claire que sainte Jeanne d’Arc est fêtée en France le 30 mai, jour anniversaire de son supplice ; si M. Le Pen entend honorer la sainte, il se trompe donc de date.

On connaît le destin exceptionnel de Jeanne qui, alors qu’elle paît ses moutons, entend des voix, dont celles de l’archange saint Michel (https://blogs.letemps.ch/dominique-de-la-barre/michaelmas/), qui l’enjoignent de porter secours au roi de France. Chose incroyable, Jeanne parvient en 1429 à faire couronner Charles VII, le roi de Bourges, en la cathédrale de Reims. Il est possible, mais peu probable, que c’est cet événement que M. Le Pen veuille commémorer, néanmoins son geste rappellera utilement que la France a une histoire qui remonte au-delà de la proclamation de la République.

Une sainte laïque

C’est Jules Michelet, historien athée, qui, vers la moitié du XIXe siècle, fera apparaître l’image d’une héroïne nationale et populaire qui incarne le sentiment national et fait émerger un patriotisme français. S’il voit en elle une sainte, c’est clairement une sainte laïque – du reste n’a t-elle pas été brûlée sur les ordres d’un évêque? Dans le dernier quart du siècle, après la défaite de Sedan et l’avènement de la Troisième République en 1875, il ne sera pas difficile d’établir un rapprochement entre celle qui avait pour mission de bouter les Anglais hors de France et l’irrédentisme français face à l’Alsace-Lorraine.

Une sainte catholique

Effectivement, un mois à peine après la canonisation en 1920, la Chambre des Députés institue une Fête Nationale de Jeanne d’Arc et du Patriotisme, fixée au 2e dimanche de mai (et non au 1er mai). On ne saurait être plus clair : Jeanne d’Arc, désormais sainte, est érigée en figure du patriotisme, qui permettra au lendemain de la Grande Guerre de rassembler les partisans de la sainte catholique et ceux de la sainte laïque et populaire. Longtemps du reste un bâtiment de la Marine Nationale portera le nom de Jeanne d’Arc, de même que La Kriegsmarine avait le Prinz Eugen, prince de la maison de Savoie qui avait quant à lui bouté les Turcs hors de l’Empire.

En définitive, M. Le Pen fixe au 1er mai sa propre fête, ni celle du calendrier religieux ni celle votée par la Chambre mais celle dont il espère qu’il permettra de rallier un électorat à la fois catholique et attaché à la République, désireux cette fois-ci de bouter l’Union Européenne hors de France.

Mais le doute subsiste car si Jeanne est née sur la rive droite de la Meuse, alors il faut considérer que ce n’est pas à une Française de souche qu’on doit d’avoir libéré le Royaume de France de la présence anglaise mais au contraire à une personnalité issue de l’immigration. François Villon, lorsqu’il compose la Balade des Dames du Temps Jadis, une génération à peine après la mort de Jeanne, ne parle-t-il pas de « Jeanne, la bonne Lorraine, qu’Anglais brûlèrent à Rouen » ?