Pape François

Coup de théâtre à l’Ordre de Malte

Coup de théâtre à Rome. La semaine dernière, de manière tout à fait inédite le Pape François a résolu de révoquer tous les organes de direction de l’Ordre de Malte y compris la fonction de Grand Chancelier occupée par Albrecht Boeseleger, de nommer un Conseil souverain provisoire, de convoquer un chapitre général extraordinaire pour le 25 janvier 2023 et de promulguer avec effet immédiat une nouvelle Charte.

La crise institutionnelle que connaît l’Ordre remonte au mandat de l’ancien Grand Maître Fra’ Matthew Festing (1949-2021), qui avait licencié Boeselager, à la suite de quoi le Pape François avait contraint le Grand Maître à la démission et rétabli Boeselager dans ses fonctions en 2017. Le successeur de Festing, Giacomo della Torre, était quant à lui décédé en 2020 à l’âge de 75 ans à l’issue d’un court règne. En attendant l’élection d’un nouveau Grand-Maître, ses fonctions étaient assurées par la lieutenance de Fra’ Marco Luzzago, décédé à son tour en juin 2022 et auquel a succédé Fra’ John Dunlap, actuel Lieutenant Grand Maître, nommé d’office par le Pape François en dépit des règles internes à l’Ordre.

Le licenciement de Boeselager avait causé un grand émoi si bien que certains chevaliers de l’Ordre s’étaient alors adressés au Pape François qui avait nommé alors un délégué pontifical en la personne du Cardinal Silvano Maria Tomasi afin de procéder à une vaste réforme constitutionnelle de l’Ordre. Or la réforme de Tomasi prévoit que l’Ordre soit un sujet du Saint-Siège, une affirmation dont certains craignent qu’elle ne mette en cause la souveraineté de l’Ordre qui, en qualité de sujet de droit public international, entretient des relations diplomatiques avec plus de cent pays dans le monde. Toutefois le Pape a estimé, se fondant sur une décision de la Cour des Cardinaux en 1953, que cette souveraineté se limitait aux affaires temporelles et que son caractère d’ordre religieux en faisait bien un sujet du Saint-Siège au même titre que les autres ordres religieux.

Si le Pape salue l’activité de l’Ordre dans le domaine humanitaire, il a pour intention de lui conférer à nouveau un caractère proprement religieux, loin des mondanités qui parfois l’animent. Aussi souhaite-t-il renforcer le rôle des chevaliers profès qui prononcent des vœux à l’instar des religieux, de les inviter à vivre au sein de prieurés et enfin de doter l’Ordre d’une gouvernance plus moderne notamment dans le domaine des finances et de la conformité.

Or, ces jours derniers de vives tensions auraient vu le jour entre le délégué du Pape et une partie de la direction de l’Ordre au sujet pas seulement de la souveraineté et des statuts, mais aussi de son indépendance financière à l’égard du Saint-Siège. Le 12 août dernier, treize présidents d’associations nationales, dont celle d’Allemagne, la plus riche et la plus ancienne, avaient écrit au Pape en lui demandant de revoir ses projets de réforme et, notamment, l’accroissement des responsabilités des frères profès à qui, selon les présidents, fait défaut l’expérience voulue. La question de la souveraineté de l’Ordre est particulièrement délicate car dès lors que sa constitution peut être modifiée par un autre chef d’État, en l’occurrence le pape, l’Ordre de Malte demeure-t-il véritablement souverain ?

Mal leur en a pris. De l’avis de La Ligne Claire, Bergoglio ne souffre guère la contradiction si bien que la lettre des présidents a produit l’effet inverse de celui qu’ils escomptaient.

Entretemps le Pape a tranché et la nouvelle Charte constitutionnelle est entrée en vigueur. Désormais le Grand Maître ne sera plus élu à ma vie mais, à l’instar des autres ordres religieux, pour dix ans renouvelables une fois ; de plus, il devra se soumettre à une limite d’âge de 85 ans. Et surtout la fonction sera d’une part désormais accessible aux dames et ne sera plus restreinte aux chevaliers ou dames d’honneur et dévotion, ce qui en français signifie que le Grand Maître pourra ne pas être noble. Il n’est sans doute pas anodin dans ce contexte que Dunlap soit un Canadien, éloigné de la noblesse européenne.

En définitive, le Pape aura imposé sa propre vision à l’Ordre de Malte, celle d’un ordre religieux invité à redécouvrir sa vocation hospitalière d’origine et qui soit animé par des frères profès plutôt que des laïcs. Quant à Boeselager, celui-là même que le Pape avait réhabilité et qui a voué sa vie à l’Ordre, il a sans doute fait les frais de la fronde avortée des présidents des associations nationales. Plus généralement les 13 mille laïcs, membres des associations nationales ou des services hospitaliers, désormais gouvernés par une poignée de frères profès, resteront sur leur faim. Le 25 janvier prochain s’ouvrira un tout nouveau chapitre dans l’histoire millénaire de l’Ordre.

Le Monastère

In Principio

 

En février 2013, Benoît XVI, sentant sa fin prochaine, dans un geste inédit, déposa sa tiare et annonça son abdication en latin aux cardinaux réunis qui ne comprirent guère la signification de ce qu’ils entendaient et moins encore sa portée.

En réalité, il n’en est rien. Si Benoît XVI était alors âgé de 86 ans, il n’était ni mourant ni malade. Selon Massimo Franco, journaliste au Corriere della Sera, soumis à de fortes pressions, Benoît XVI craignait une répétition à terme de la fin du règne de Jean-Paul II, où la faiblesse du pape avait ouvert la porte aux luttes de pouvoir au sein du Vatican. Neuf ans plus tard, du simple fait que Benoît XVI soit toujours en vie, les raisons invoquées lors de la démission, le manque de la force physique et mentale nécessaire au bon exercice du ministère papal et le souhait de se retirer en vue de mener une vie de prière, peinent à convaincre ceux qui sont enclins à y voir l’ombre d’un complot.

Le Monastère dont il est question dans le livre de Franco, c’est le Monastère Mater Ecclesiae situé dans l’enceinte du Vatican, où s’est retiré Benoît XVI après son abdication ; décision sans précédent dans l’histoire moderne de la papauté, elle est à l’origine de la situation actuelle où « deux papes », l’un régnant et l’autre émérite, vivent à un jet de pierre l’un de l’autre.

 

Ubi Caritas…

Au vu de la manière dont l’Église catholique se conçoit elle-même, cette cohabitation entre « deux papes » ne relève pas de la simple anecdote. Car la démission de Benoît XVI n’est pas simplement hors norme au sens où il s’agit d’un événement exceptionnel mais dans le sens où elle n’est régie par aucune règle en vigueur. S’il est heureux que la cohabitation démarre du reste sur un mode harmonieux, fruit de la bienveillance et de l’estime mutuelle dont les « deux papes » font montre, elle en est aussi l’otage. Un homme, Mgr Georg Gänswein, qui cumule les fonctions de secrétaire particulier de Benoît XVI et de Préfet de la Maison Pontificale du Pape François, assure le lien entre Mater Ecclesiae et la Casa Sancta Marta voisine, où vit le nouveau pape.

 

…ibi bellum

Mais le ton et le contenu inhabituel du nouveau pontificat crée des meurtrissures si bien que Mater Ecclesiae devient l’hôpital de campagne où viennent se réfugier les blessés du bergoglisme, voire ceux qui s’y opposent, parmi lesquels au premier rang on trouve le Cardinal Müller, licencié par le Pape François en 2017 de sa charge de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Si jamais on n’entendra Benoît XVI critiquer son successeur, le Monastère deviendra selon Franco la métaphore et le lieu d’un lobby conservateur, que Ratzinger n’a ni voulu ni même encouragé, mais qui se réclame de lui et se reconnaît en lui. A son corps défendant, Benoît XVI se voit élevé au rang d’un mythe mystérieux et insondable à l’image de sa démission elle-même, et érigé en étendard d’une Église réputée orthodoxe face à un supposé crypto-marxisme latino.

Franco propose ici une topologie intéressante de la frange traditionnelle de l’Église : ceux qui ignorent Bergoglio tout bonnement et estiment que Benoît est toujours le pape légitime, d’autres qui cherchent avec peine à réconcilier la doctrine traditionnelle de l’Église avec les faits et gestes du nouveau pape, d’autres encore qui reprochent à Benoît XVI non seulement le fait de la démission mais son manque de préparation ; enfin il y a ceux qui jugent Benoît XVI trop tiède et trop loyal envers son successeur et estiment qu’il aurait dû corriger publiquement ce qu’ils estiment être les errements doctrinaux du Pape François.

Mais l’harmonie des débuts se rompt sous l’effet des luttes que se livrent les camps respectifs de l’ancien et du nouveau pape et qui mènent à cette rupture graduelle dont Franco reconstruit les étapes. Tout d’abord en 2018, il y a cette affaire embrouillée où le Préfet pour le Secrétariat à la Communication, Dario Viganò, se verra accuser de tromperie et sera acculé à la démission. Ensuite et surtout en 2019, il y a la collaboration, jugée maladroite, prêtée par Benoît XVI au livre rédigé par le Cardinal Sarah en défense du célibat sacerdotal, perçue comme une tentative réussie de torpiller le Synode sur l’Amazonie, au cours duquel cette question devait être abordée. Mgr Gänswein en fera les frais et sera démis de ses fonctions de Préfet de la Maison Pontificale par le Pape François en 2021.

L’intérêt de ce livre paru en italien ces jours derniers réside en son examen des problèmes qui affligent l’Église du point de vue de Mater Ecclesiae plutôt que de celui de la Casa Sancta Marta, siège effectif de la cour du Pape François. Au-delà des questions de style qui séparent les deux hommes, des questions de tempérament, des divergences en matière doctrinale et des rivalités qui opposent progressistes et conservateurs, en définitive selon Franco c’est l’Europe qui constitue la ligne de faille, un continent à réévangéliser pour l’un, une culture épuisée sur le plan spirituel pour l’autre.

 

Ventura saecula

Et puis il y a l’avenir. Quelle que soient les sensibilités des uns et des autres, la situation de fait créée par Benoît XVI s’est révélée à la longue préjudiciable à l’unité de l’Église qui devra réfléchir aux règles à mettre en place en vue de régir de futures possible démissions. De l’avis de La Ligne Claire, elles devront comporter les éléments suivants. Tout d’abord le pape démissionnaire ne doit pas porter le titre de pape, pas même émérite, doit donc abandonner le port de la soutane blanche et doit reprendre son nom à l’état civil, Cardinal XY. Pour le cas peu probable où la démission interviendrait alors qu’il a moins de 80 ans, il ne recouvrerait pas ses droits électoraux au sein du collège cardinalice. Ensuite le pape démissionnaire se retire dans un lieu validé par son successeur, en dehors du Vatican et de Castel Gandolfo. Enfin et peut-être surtout, le pape démissionnaire doit obtenir l’approbation préalable de son successeur dès lors qu’il s’exprime en public par écrit ou de vive voix.

Ratzinger aura été désormais plus longtemps pape émérite qu’il n’aura régné. Cette papauté parallèle ou même la perception qu’il pût en exister une constitue un défi permanent à son successeur et contribue à renforcer les fronts opposés au sein de l’Église. Alors que Ratzinger voulait épargner à l’Eglise des luttes politiques intestines, en définitive l’abdication elle-même conjuguée à cette longue retraite au Monastère auront produit les effets inverses.

 

Massimo Franco, Il Monastero, Solferino, 2022, 288 pages.

Pape François

Pie XII, le Pape François et l’Ukraine

De l’avis de La Ligne Claire, face à la guerre en Ukraine, le pape François se trouve imbriqué dans une situation qui rappelle par certains aspects celle dans laquelle se trouvait Pie XII pendant la guerre. Certes le Vatican, pays neutre, ne se retrouve pas aujourd’hui sous la menace d’une armée d’occupation et le pape demeure libre de ses mouvements, mais la guerre restreint dans les faits la capacité du pape à s’exprimer en public.

Lorsque la réalité de la Shoah devient claire, Pie XII sera pressé de toutes parts d’élever la voix en public contre ce qui apparaît de plus en plus nettement comme une extermination systématique des juifs d’Europe. En 1942, à l’occasion du message radiodiffusé de Noël, le pape prononcera la phrase suivante : « Ce vœu [de mettre fin à la guerre], l’humanité le doit à des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nationalité ou de leur race, sont vouées à la mort ou à une progressive disparition. »

Si Pie XII, seul chef d’Etat à jamais avoir pris la parole au sujet de la Shoah pendant la guerre, pense s’être exprimé avec toute la clarté et la fermeté qu’exigeaient les circonstances, on ne peut que mesurer aujourd’hui le décalage par rapport à la réalité : outre le nombre cité, des centaines de milliers plutôt que des millions, il n’y est surtout fait aucune mention ni des juifs ni des nazis.

Quatre-vingts ans plus tard, à l’occasion de l’audience générale du 24 février, jour de l’attaque russe en Ukraine, le pape évoque des « scénarios très alarmants » ; il prie « pour que toutes les parties impliquées s’abstiennent de toutes actions qui cause plus de souffrance aux populations ». Le lendemain, le secrétaire d’Etat, le cardinal Parolin, au cours d’une brève allocution, mentionnera les « développements en Ukraine », « les opérations militaires russes en territoire Ukrainien », et fera référence « aux légitimes aspirations de chacun ».

Ce qui frappe dans ces deux déclarations, c’est tout d’abord bien entendu l’absence de désignation de la Russie comme l’agresseur et ensuite l’absence de condamnation de cette agression ; mais surtout, à la différence de Pie XII, le pape François ne désigne même pas les victimes de cette agression, ici les Ukrainiens, qu’il regroupe au sein des « parties impliquées ».

L’un et l’autre pape sont donc confrontés à un dilemme. Pie XII devait-il ou non élever davantage la voix contre le nazisme au risque de mettre davantage encore en péril les juifs persécutés ? Pour le pape François, la question est de savoir s’il doit garder par devers lui son opinion ou au contraire condamner publiquement l’agression russe au risque de contribuer à la justification des motifs invoqués par le président Poutine. To be or not to be.

Pape François

Vendetta au Vatican?

Mardi prochain 27 juillet, s’ouvre au Vatican un procès pénal, où comparaissent dix inculpés, dont un cardinal, Angelo Becciu, une première dans l’histoire de l’Église. Trois affaires sont concernées dont la principale est l’acquisition par la Secrétairerie d’État du Vatican, le dicastère en charge des affaires politiques et diplomatiques, d’un immeuble à Londres pour EUR350m. Alors que le Vatican ne prend au départ qu’une participation minoritaire, en 2018 il décide de racheter l’ensemble du bien, ce qui implique le paiement d’une commission de EUR15m, que le promoteur de justice, le ministère public du Vatican, juge le produit d’une escroquerie. Les dix inculpés sont accusés tour à tour de détournement de fonds, abus de pouvoir et subornation de témoin ; tous protestent de leur innocence.

Angelo Becciu avait exercé les fonctions de substitut ou sostituto à la Secrétairerie d’État de 2011 à 2018, ce qui en faisait le troisième personnage du Vatican après le pape et le Secrétaire d’État. En juin 2018, le pape François lui confère la barrette de cardinal mais en 2020, alors que l’acquisition de l’immeuble à Londres prend la tournure d’un scandale financier de première ampleur, le pape le limoge et le prive des droits liés à sa dignité cardinalice.

L’affaire de l’immeuble, un ancien entrepôt de Harrods destiné à être reconverti en appartements, démarre en 2013 avec un premier investissement par le Secrétaire d’État, dont le titulaire depuis cette année-là est le cardinal Pietro Parolin, appuyé depuis 2018 par Mgr Edgar Peña Parra, l’actuel sostituto et successeur de Becciu. Il s’agit d’une opération spéculative particulièrement complexe, financée en partie par les dons des fidèles catholiques. Pendant cette période, il est établi que non seulement Parolin était informé de cette opération mais qu’il lui a apporté son approbation.

Si on tombe rarement à court de scandales au Vatican, ce procès, qualifié d’historique en vertu de l’inculpation d’un cardinal, est censé témoigner de la volonté du Pape de réformer la gouvernance de l’Église. En réalité, comme le souligne notamment John Allen, auteur du blog Crux News, ce procès soulève autant de questions qu’il n’apporte de réponses.

Outre Becciu, principal protagoniste de cette affaire, parmi les rangs des inculpés figurent de manière étonnante René Brülhart et Tommaso Di Ruzza. De 2012 à 2019, Brülhart occupe les fonctions d’abord de directeur (2013-2014) puis de président du conseil d’administration (2014-2019) de l’Autorité d’Information Financière (AIF, renommée depuis ASIF), le régulateur financier du Vatican ; quant à Di Ruzza il occupe la fonction de directeur adjoint (2014-2015) puis de directeur (2015-2020) de l’AIF. Or la compétence de l’AIF se limite à la tutelle de l’Istituto per le Opere di Religione (IOR), communément appelée la « banque du Vatican », et ne s’étend nullement à la  supervision de la Secrétairerie d’État ; de plus, dans le cas de Brülhart, il occupe pendant l’essentiel de la période qui nous intéresse ici des fonctions non-exécutives. Faute d’un lien évident entre l’AIF et l’investissement immobilier à Londres, on a du mal à voir les raisons pour lesquels Brülhart et Di Ruzza sont inculpés, d’aurant que La Ligne Claire sait de source fiable qu’à la date du 8 juillet, ni l’un ni l’autre n’avaient été notifiés de leur acte d’inculpation ; alors que le procès s’ouvre le 27, ils ne sont donc pas en mesure de préparer leur défense.

La Ligne Claire renvoie les lecteurs intéressés à ce long article paru le 3 juillet dernier sur le site de Vatican News, le portail d’information du Saint-Siège, où sont effectivement mentionnés les dix inculpés mais sans qu’on sache qui est accusé de quoi. Il en ressort qu’il s’agit d’un résumé de l’acte d’accusation, amplement cité (en italiques), mais qui jamais ne mentionne la défense. De l’avis de La Ligne Claire, au-delà d’une présentation structurée des chefs d’accusation, l’article a pour véritable but d’exonérer Parolin. Alors qu’il n’est pas inculpé et qu’on ne sait pas s’il sera appelé à comparaître comme témoin, l’article prend par avance sa défense et fait valoir que, certes il avait apporté son concours à l’opération immobilière mais qu’en réalité il avait été abusé et ne disposait que d’informations fragmentaires.

Les cyniques qui pensent que la Vatican a « balancé » Becciu pour protéger Parolin et Peña Parra, ne seront pas surpris si les avocats de la défense avancent que leurs clients avaient été couverts par leurs supérieurs. A l’ouverture du procès, on attend de voir si l’ex cardinal Becciu se sacrifiera par charité chrétienne ou au contraire se vengera en compromettant Parolin son ancien patron, voire le pape François. Ce procès, présenté comme le symbole du nouveau vent de transparence et de tolérance zéro sensé souffler au Vatican, risque au contraire de se retourner contre le pape François et mettre à nu la confusion qui règne au sein de son administration, qu’il a manqué de réformer à ce jour alors qu’il avait élu par ses pairs précisément dans ce but.

 

 

La Mort: Méditation pour un Chemin de Vie

Voilà un an que la pandémie s’est répandue sur la face de la terre et que notre société débat de couvre-feux, de confinements et de dépistage et maintenant de vaccination. Le grand absent de ces débats, y compris, dans l’ensemble, parmi les ecclésiastiques, est la mort, une réalité à laquelle notre société n’est plus capable de faire face.

A cet égard Monseigneur Michel Aupetit fait figure d’exception et vient apporter un double regard sur notre société covidienne, celui du médecin généraliste qu’il a été pendant onze ans et celui du prêtre, l’actuel archevêque de Paris.

Mgr Aupetit ne critique pas les mesures sanitaires en tant que telles mais met en garde contre leur essentielle insuffisance et le risque de laisser toute notre vie régie par des mesures hygiénistes techniques qui détruisent notre humanité, en particulier en limitant les rapports sociaux. A titre d’exemple, les visites dans les maisons de repos sont à la fois très réduites et étroitement surveillées de peur qu’on ne contamine ces patients âgés, sauf quand ils se retrouvent à l’article de la mort.

La question centrale posée par Mgr Aupetit est celle de l’évacuation de la mort par notre société et sa relégation dans des maisons de retraites et, de plus en plus, chez Exit, faute de place d’un accueil dans la vie de tous les jours. A refuser de mourir à tout prix, l’homme s’est privé d’une vie pleine, une vie où l’on peut s’embrasser, tenir un malade par la main, accompagner un mourant. « Refuser de vivre vraiment », voilà les mots sur lesquels s’ouvre l’ouvrage de Mgr Aupetit, des mots qui soulignent la conviction profonde de l’auteur, qu’accepter la mort, sans obsession ni tabou, est la « condition essentielle de la présence à sa propre vie ». Cette conviction justifie le sous-titre de l’ouvrage, « Méditation pour un chemin de vie » qui vise à rendre à la mort sa place au sein de la vie de l’homme.

Le Docteur Aupetit connaît la réalité clinique de la mortalité de l’homme ; Mgr Aupetit, évêque catholique, lui est témoin de la foi en la mort et résurrection de Jésus-Christ. Il y deux générations maintenant, notre société a abandonné la foi chrétienne qui non seulement avait fondé sa culture mais qui repose en l’espérance de la vie éternelle. La déchristianisation prive notre société non seulement de la perspective de la vie éternelle mais de la vie tout court. Vivre, c’est apprendre à mourir, nous rappelle Mgr Aupetit. A défaut, effectivement, seul demeure Exit.

Mgr Michel Aupetit : La mort, méditation pour un chemin de vie, Éditions Artège, 2020.

La chute des chevaliers

Le limogeage en novembre 2020 du Cardinal Becciu, entre autres délégué spécial du Pape auprès de l’Ordre de Malte, vient rappeler les affaires qui ont secoué l’Ordre ces dernières années. Aussi l’ouvrage tout récent de Konstantin Magnis tombe à point nommé pour raconter ces événements, sorte de polar ecclésiastique fondé, pour autant que La Ligne Claire puisse en juger, sur un compte-rendu exact des faits, que l’auteur relate de façon fluide avec un mélange de détachement et d’intimité.

Deux pistes s’y croisent : d’une part la lutte qui oppose le Grand Maître Matthew Festing et son entourage à Albrecht (Freiherr von) Boeselager, Grand Hospitalier et puis Grand Chancelier de l’Ordre, et qui conduira elle-même à une confrontation entre l’Ordre et le Saint-Siège et à la démission forcée de Festing, et d’autre part une histoire d’argent liée à un trust administré à Genève, dont l’Ordre de Malte est certes l’un des bénéficiaires mais qui intente néanmoins un procès au trustee.

Magnis mène cette enquête en connaissance de cause, visiblement non seulement très bien informé mais aussi très sensible au milieu culturel qui entoure l’Ordre : les comtesses aux coiffures laquées, les cercles mondains, les parties de chasse, les intrigues nouées dans les palazzi de la noblesse noire à Rome, rien de tout cela ne lui est étranger.

 

Structures

Les deux querelles évoquées ci-dessous connaîtront un dénouement heureux ; au terme d’une lieutenance, on élira un nouveau Grand Maître, successeur de Festing tandis que l’Ordre trouvera un accommodement avec le trustee et retirera sa plainte. Magnis souligne donc à juste titre que le règlement de ces deux questions doit mener à une rénovation en profondeur de l’Ordre. A ce propos on relèvera qu’aux côtés de l’Ordre de Malte proprement dit, sujet de droit international exerçant une souveraineté et qui entretient des relations diplomatiques avec 110 pays, et qui maintient de surcroît des missions d’observateur auprès des Nations Unies à Genève et New York, on trouve les chevaliers profès organisés en grands prieurés, les associations nationales, les services hospitaliers et enfin Malteser International, la force d’intervention humanitaire de l’Ordre créée il y soixante ans et longtemps dirigée par Boeselager. Cela peut paraître un peu compliqué dès lors qu’il s’agit de nettoyer le popo d’un sans-abri et doit amener à une réflexion quant aux structures de l’Ordre.

 

Rénovation

Mais, et le Pape François n’a de cesse de le répéter à l’échelle de l’Église tout entière, vaines sont les réformes de structure si elles ne se fondent pas d’abord sur une rénovation intérieure. Au sein de l’Ordre de Malte, celle-ci concerne au premier chef les chevaliers profès, au nombre d’une soixantaine actuellement, au sein desquels est élu le Grand Maître. Garants du caractère religieux de l’Ordre en raison de leurs vœux évangéliques, ils sont désormais invités par le Pape à s’y tenir et, dans la mesure du possible, à vivre en communauté, regroupés en prieurés. Cet appel à la rénovation s’étend bien entendu à l’ensemble des membres de l’Ordre, y compris les dames et chevaliers dits d’honneur et de dévotion, une catégorie réservée aux membres de la noblesse, chez qui on peut parfois observer le goût d’un certain faste.

 

Rites et rituels

L’homme est non seulement un animal social mais un animal tribal si bien qu’il n’est guère surprenant qu’une catégorie particulière de personnes, ici la noblesse, prenne plaisir à se retrouver entre soi. En ce sens rien ne distingue les membres de la noblesse de, mettons, les supporters d’un club de foot. Les uns comme les autres font appel à des rites qui marquent l’appartenance, ici les écharpes colorées, les casquettes et les pétards et là des habits d’un autre âge, des décorations et des titres ronflants, car chez les chevaliers de Malte on cherchera en vain un petit hospitalier ou un petit chancelier. Cependant si le rite est nécessaire à l’homme, il ne prend son sens que s’il demeure habité par un engagement religieux et un esprit de service faute de quoi il se mue en un rituel stérile, en le cas d’espèce une mondanité, ce mal que le Pape François n’a de cesse de dénoncer. Magnis ne semble guère porter dans son cœur tout ce cérémonial un peu vain mais relève avec beaucoup d’émotion les innombrables services prodigués par l’Ordre, soins aux malades, accueil des sans-abris, gestion d’hôpitaux, intervention lors de catastrophes naturelles, et qui sont autant de marques de la charité chrétienne qui anime ses membres.

 

On retrouve dans ces conflits internes à l’Ordre de Malte tant les lignes de faille entre conservateurs et progressistes (pour utiliser des étiquettes commodes) qui traversent l’Église et que le pontificat du Pape François a révélées au grand jour, qu’une sombre histoire d’argent de plus contre lesquelles le Pape François ne cesse de combattre. En filigrane apparaît aussi le style de management du Pape François, davantage enclin à nommer et révoquer des hommes en fonction de l’existence d’un rapport de confiance ou pas, que pour leur aptitude à occuper un poste particulier ; au sein de l’Ordre, les cardinaux Burke et Becciu témoignent de ce style de gestion très personnalisé.

Il est manifeste que l’auteur a bénéficié d’accès en haut lieu au sein de l’Ordre, qui lui ont permis par exemple de prendre connaissance de courriels internes ; aussi est-on en droit de regretter qu’il ne rende compte essentiellement que du point vue allemand, au détriment d’autres courants au sein de l’Ordre, anglais (sauf celui de Festing), français, italien et américain, qui font eux une autre lecture de ces événements passés et ont pour l’avenir une autre conception de l’Ordre. Cela dit, ceux qui maîtrisent l’allemand liront avec délice ce petit livre qui revient sur un face à face inédit entre les institutions les plus anciennes de la chrétienté, le Saint-Siège et l’Ordre.

 

 

 

Konstantin Magnis, Gefallene Ritter, Harper Collins

Les trois Rois

Vers l’an 80 de notre ère, un demi-siècle après la mort de Jésus-Christ, un auteur que la tradition a retenu sous le nom de saint Mathieu entreprit de rédiger un évangile à destination des premiers chrétiens d’origine juive. Pour cette raison, au chapitre premier, son évangile s’ouvre sur la généalogie de Jésus qui vise à montrer à ses lecteurs qu’il naît dans la descendance de David, une condition essentielle pour qu’il soit le vrai messie.

Au chapitre second, Mathieu élargit sensiblement son propos puisqu’il relate l’histoire de ces Mages qui se déplacent de l’Orient vers le lieu où ils ont appris que le roi des Juifs était né. Au fil des siècles, la tradition populaire, inspirée des évangiles apocryphes, fera de ces Mages des rois, fixera leur nombre à trois, leur donnera un nom et leur attribuera une couleur de peau, qui représente les trois continents alors connus, l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Mathieu s’attache à fournir un contexte précis à cet épisode, en Judée sous le règne d’Hérode le Grand, un roi client des Romains, qui n’était pas juif mais iduméen et qui pour cette raison demeurait sans cesse sur le qui-vive face à d’éventuels prétendants.

Sous la plume de Mathieu, les Mages désignent sans doute des membres de la caste sacerdotale perse ou, plus généralement des personnages savants par ailleurs influencés par la philosophie grecque.

Les Mages observent dans le ciel une conjonction entre les planètes Saturne et Jupiter survenue en l’an 7 avant notre ère, semblable à celle que nous avons connue le 21 décembre dernier. Ils ne sont sans doute pas les seuls à pouvoir calculer le cours des planètes si bien qu’il y a lieu de se poser la question, pourquoi les Mages se mettent-ils en route non seulement vers la Judée mais précisément pour y rencontrer le roi des Juifs ? Les Mages sont donc des hommes qui savent déterminer ce qui est exact, ici la conjonction des planètes, mais qui sont à la recherche de ce qui est vrai : de quoi cette étoile est-elle la signification ? Dans le monde païen antique circule alors l’idée que de Juda doit naître le dominateur du monde et c’est d’ailleurs ce qui inquiètera Hérode une fois que les Mages seront parvenus jusqu’à lui. Du reste, l’expression-même « roi des Juifs » est une expression païenne qu’on ne retrouve que dans la bouche des Mages et dans celle de Pilate lors du procès de Jésus, alors que les Juifs eux attendent le messie d’Israël.

Les Mages se mettent donc en route vers la Judée et c’est tout naturellement qu’ils se rendent en premier lieu chez Hérode ; puisque celui qui doit naître est le roi des Juifs, ils s’attendent à le trouver au palais royal de Jérusalem. Hérode troublé convoque alors ses conseillers qui lui répondent que non, selon le prophète Michée, le lieu de naissance n’est pas Jérusalem mais Bethléem. Seuls Hérode et les Mages tirent conséquence de cette information qui s’avère correcte : les Mages poursuivent leur route jusqu’à Bethléem tandis qu’Hérode s’empresse d’éliminer tous ceux qu’il juge être un prétendant concurrent ; quant aux docteurs de la loi, qui ont fourni la « bonne » réponse, ils referment leur parchemin ; à la différence des Mages, il leur manque la philo qui les pousse à se mettre en chemin.

Dans ce récit, Mathieu opère deux mouvements d’ouverture de grande envergure. Alors, on ne saurait trop le répéter, qu’il s’adresse à des chrétiens issus du judaïsme, il étend la signification du salut opéré par le Christ au monde entier, dont les Mages sont les premiers témoins. En second lieu, il expose très clairement que non seulement la connaissance scientifique et philosophique ne s’oppose pas à la foi mais qu’elle peut y mener. C’est même ce qui fait défaut aux docteurs de la loi.

Arrivés à Bethléem, les Mages se prosternent devant l’enfant et sa mère. Puis, nous dit Matthieu, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. C’est la définition même de la conversion.

 

La Ligne Claire renvoie ses lecteurs qui souhaitent explorer davantage ce récit biblique au livre L’Enfance de Jésus de Joseph Ratzinger paru chez Flammarion en 2012.

 

San Pietro in Vigneto

Via di San Francesco

Il est des chemins de pèlerinage en Europe qui se glissent dans le temps long façonné par l’histoire tout autant que par la géographie, immuable ; les chemins de Compostelle et la Via Francigena sont de ceux-là. D’autres, plus récents, constituent ce que La Ligne Claire appelle des chemins thématiques, souvent articulés autour de la vie d’un saint, saint Martin de Tours ou encore Saint François d’Assise. La Via di San Francesco qui serpente de Florence à Rome en épousant les flancs de l’Apennin relève de cette seconde catégorie ; à vrai dire, saint François n’a que faire avec Florence si bien que le chemin qui lui est voué ne démarre véritablement qu’à La Verna, le lieu de la vision séraphique et du don des stigmates. Gubbio, Cortona, les abords du lac Trasimène et Assise bien sûr constituent autant de lieux qui à huit cents ans de distance demeurent imprégnés du passage du Poverello.

L’élection d’un pape qui pour la première fois a adopté François en qualité de nom de règne est venue redonner vigueur à cette Via di San Francesco. Aux pèlerins habituels venus d’au-delà des Alpes se joignent désormais non seulement les Italiens, mais aussi les pèlerins du bout du monde, d’Argentine et d’Uruguay, qui viennent à la suite du pape mettre leurs pas dans ceux du saint mais aussi, pour beaucoup, retrouver le village d’où leur aïeul avait émigré sur un vapeur il y a quatre générations.

Le pèlerin n’est jamais seul, il n’est jamais premier, bien plus il part toujours dernier là où d’autres ont marché avant lui. Sanglé, il porte le fardeau des ans sur ses épaules, tel Mendoza dans le film Mission ; ce fardeau, c’est l’homme ancien qui doit mourir afin que puisse naître l’homme nouveau, non sans douleurs aux pieds et raideurs aux épaules. L’enfantement est à ce prix.

A mi-chemin entre Gubbio et Assise se dresse dans le paysage sublime des collines de l’Ombrie l’Eremo San Pietro al Vigneto, l’ermitage de saint Pierre au Vignoble ; ancien prieuré bénédictin, il arbore dans la salle qui jadis avait fait office de chapelle de belles fresques du XVe siècle ; au siècle dernier, un prêtre dont une plaque commémore le souvenir, a rendu à ce lieu sa vocation d’accueil des  pèlerins.

 

 

Ce jour-là il revient à Luigi, hospitalier de la Confrérie de Saint-Jacques, d’assurer l’accueil. « Comment t’appelles-tu ? D’où es-tu parti ? Tu veux une tasse de café ? Tiens, voilà le cachet pour ta credenziale ». « Ecoutez-moi bien, ragazzi, à 18h45 nous nous retrouverons pour la cérémonie d’accueil et ensuite nous dînerons ».

A 18h45 on se retrouve dans l’ancienne chapelle sous le regard sévère mais bienveillant des saints peints al fresco et qui n’ont rien perdu de leur fraîcheur. Luigi revêt une mozette frappée de deux coquilles Saint-Jacques, prononce quelques mots de bienvenue, nous invite à le joindre dans la prière du Notre-Père puis nous enjoint de nous déchausser. Il y avait justement douze pèlerins à San Pietro ce soir-là. « Comment t’appelles-tu ? » « Domenico » « Domenico, au nom du Christ et de Saint François, je t’accueille en cet ermitage » dit Luigi avant de verser de l’eau sur le pied et de le baiser. Luigi, cet homme jovial, ancien steward chez Alitalia, effectue un geste tout autant ordinaire qu’extraordinaire dont tous, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas, reconnaissent la portée. Il insuffle un sens à tous ceux qui se sont mis en marche et constitue pour un soir une intense communauté fraternelle.

« Et maintenant à table ». Dans la salle qui sert tout à la fois de cuisine et de réfectoire, d’immenses casseroles brûlent sur des becs de gaz. Bientôt, l’antipasto est prêt : du saucisson de Gubbio parfumé aux truffes, de la ricotta, des poivrons, une tourte aux épinards découpés en dés tandis que le vin rouge coule à flots. Aux quelques mots de bienvenue de Luigi répond le benedicite d’un groupe de pèlerins originaires de Brescia, qui reprennent a capella le cantique de Saint François. La pasta, servie dans un immense plat de 50 cm de diamètre, fait office de multiplication des pains en ce sens qu’il y en a pour tous et qu’il en reste encore en surabondance. On est en Italie, où tout est si simple et si savoureux, où le repas du soir réunit douze inconnus et leur hôte, Luigi, qui leur verse de surcroît un vin santo.

Il n’y a pas de pèlerinage sans une certaine forme de dépouillement et seul se dépouillement permet d’accueillir la générosité partagée de Luigi et de tous ceux qui s’associent à ce pèlerinage de près ou de loin, d’une manière ou d’une autre.

Le lendemain, après l’orage de la nuit, tous se mettent en marche de bonne heure en vue de gagner Assise dans l’air clair et vif, où ils rejoignent dans la ville, à la basilique, à la messe, une grande foule inspirée par un homme du XIIIe siècle en raison du témoignage qu’ils nous a laissé.

Un sens à ma vie – avec Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), un père jésuite français, est connu tout à la fois pour le développement d’une théologie originale et pour avoir poursuivi une carrière éminente de géologue et de paléontologue ; il était en particulier spécialiste reconnu des origines de l’homme. Homme de foi et homme de science, il présente une vision audacieuse de l’Évolution qui réconcilie foi et raison et qui dépasse la signification, trop restreinte à son sens, que lui confère Darwin. Teilhard laissera derrière lui une œuvre abondante, livres, lettres et articles qui ne sera publiée qu’après son décès en 1955 en raison d’un interdit prononcé par ses supérieurs religieux, et auquel il s’est toujours tenu. Sa vision chrétienne de l’évolution, articulée dans un langage pas toujours aisé à saisir, irradiera cependant la vie de l’Église, notamment lors du Concile Vatican II, et trouvera une reconnaissance tardive chez le pape Jean-Paul II et ses successeurs.

Avec Un sens à ma vie, un petit ouvrage publié en 2019, les trois auteurs, Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes et Dominica Behaghel, présentent la pensée de Chardin en une langue claire, élégante et précise qui vise à rendre accessible la pensée de Teilhard à un large public ; aussi, dans ce but didactique, fournissent-elles au lecteur un dictionnaire « français-Teilhard » en annexe de leur ouvrage.

Les auteurs présentent leur ouvrage en huit petits chapitres, tous organisés de la même manière : un résumé d’une page, un développement et enfin des citations de Teilhard en rapport avec le thème abordé dans le chapitre.

Le titre de leur livre, Un sens à ma vie, emmène d’entrée de jeu le lecteur dans la pensée de Teilhard car sens ici signifie non seulement signification mais aussi direction. En effet, Teilhard s’appuiera sur la théorie du Big Bang [1] et décrira un univers non pas figé mais en évolution. Loin de réduire l’Évolution à une sélection naturelle, Teilhard la décrit comme le processus, fondamental et irréversible, par lequel l’Esprit se dévoile dans la Matière. Avec l’apparition de l’Homme sur terre, l’Évolution devient conscience car si l’animal sait, seul l’Homme sait qu’il sait.

Si l’approche développée par Teilhard, selon ses propres mots, de christifier l’Évolution est originale en soi, celle qui consiste à y inclure les éléments proprement chrétiens que sont l’Eucharistie, le péché originel, la mort et la Résurrection le sont davantage encore. Plus qu’une simple inclusion et même d’une réconciliation avec la science, c’est là que Teilhard voit le sens même de l’Évolution, qui est de mener l’Homme à un point oméga [2] et de le réconcilier avec le Christ ressuscité. Soulignons aussi toute la valeur qu’il octroie à la femme et plus encore au mystère féminin, dont les trois auteurs sont à la fois les témoins et l’expression.

De son vivant, les supérieurs de Teilhard l’ont tenu pour suspect de panthéisme et, méfiants, l’ont frappé d’un interdit de publication. Mais l’histoire de l’Église résonne souvent de ces paroles qui donnent du fruit par-delà la mort, à telle enseigne qu’on peut y voir une marque de la communion des saints. La pensée de Teilhard est désormais d’une brulante actualité, non seulement pour traiter des rapports à la foi mais aussi des rapports à la Création (écologie) et aux autres religions (œcuménisme).

Alors qu’on commémore ces jours-ci le cinquième anniversaire de la parution de l’encyclique Laudato si, Un sens à ma vie arrive donc à point nommé pour permettre à un large public de se familiariser avec la pensée d’un homme visionnaire et, surtout, de s’en nourrir au sein de l’Église comme en dehors.

 

[1] On doit cette théorie de l’origine de l’univers à un prêtre belge, le chanoine Lemaître (1894-1966), professeur à l’Université catholique de Louvain.

[2] Ce concept de point oméga s’appuie du verset 13 du chapitre XIII du livre de l’Apocalypse : Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin.

 

Chantal Amouroux, Jacqueline Barthes, Dominica Behaghel, Un sens à ma vie – avec Pierre Teilhard de Chardin, Chronique Sociale, 185 p.

www.teilhard.fr

Pape François, le silence du baroque

Tout le monde connaît le style de vie sobre adopté par le Pape François, loin des ors du palais apostolique. En juin 2013, trois mois après son élection, il avait refusé d’assister à un concert de musique classique au motif qu’il n’était pas « un prince de la Renaissance ». On peut trouver sur internet des photos du fauteuil laissé vide à cette occasion.

Mais, vendredi dernier (27 mars) le pape François a fait appel au grandiose registre de la mise en scène baroque pour prononcer sa bénédiction Urbi et Orbi, à la Ville et au Monde, d’ordinaire réservée aux temps de Noël et de Pâques.

Une estrade sur le parvis de Saint Pierre devant la façade de Maderno, la place toute vide enserrée par la colonnade du Bernin, l’homme presque seul, la démarche hésitante et la mine tendue, la pluie battante tandis que le jour cède le pas à l’obscurité, tout cela confère à l’intervention du pape une intensité dramatique rarement égalée et qui demeurera sans doute comme une des images les plus prégnantes des heures que nous vivons.

Si le pape François a su faire un usage inédit du décor qu’il avait à disposition, c’est à lui que revient le contenu, le déroulement et la cadence de cette cérémonie. François a choisi d’abord la lecture de l’évangile de la tempête apaisée, qui fournira le sujet de son homélie ; enfin le long temps d’adoration du Saint Sacrement, silencieux et grave, sorte d’adagio de cette liturgie, se clôt avec la bénédiction proprement dite. L’icône de la Madone Salus Populis Romani et le crucifix de San Marcello nous renvoient à la Ville tandis que la colonnade embrasse la place vide comme l’Église universelle le Monde.

Le pape François s’est attaché à dresser un parallèle entre le récit évangélique dans lequel Jésus invite les disciples à passer sur l’autre rive, et notre situation actuelle. Comme les disciples de l’Évangile, souligne le Pape François, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse qui suscite en nous la peur, la peur de la mort, la peur de perdre son emploi, la peur face à un avenir qu’on pensait pouvoir maîtriser. N’ayez pas peur, dit le pape, reprenant à son compte le mot d’ordre de Jean-Paul II, n’ayez pas peur du passage sur l’autre rive. Sans fard, il précise que c’est la croix, instrument d’un supplice infâme chez les Romains, qui constitue l’ancre et le gouvernail qui permettent ce passage.

Le troisième temps de cette liturgie, la longue adoration eucharistique, constitue pour ainsi dire la reconnaissance dans l’espérance et la foi de l’arrivée à bon port. Nous les hommes, nous ne pouvons pas vraiment parler de la mort : soit il s’agit de celle des autres et elle ne nous concerne pas intimement, soit il s’agit de la nôtre et nous ne pouvons plus en parler. Seul le Christ peut en parler car il n’est pas simplement sorti du confinement mais est ressuscité des morts.

Loin paraît le temps où le Pape François appelait les fidèles à semer la pagaille. Aujourd’hui, la nature s’est chargée de reprendre cette injonction à son compte. Au lieu de cela, au temps de la tempête succède celui du calme et du silence, un vieil homme fait face seul à l’ostensoir rayonnant d’une rive à l’autre. Le monde retiendra que ce pape-ci, dans un mélange de faste baroque et de dépouillement cistercien, a su trouver le ton juste où aux accents dramatiques se mêlent des notes d’espérance.