L’Ukraine et les Deux-Siciles

On ne compte pas en Italie le nombre de rues qui portent le nom de Via dei Mille et de places qui s’appellent Piazza del Plebiscito.

En 1860, Victor-Emmanuel II, roi de Piémont-Sardaigne, s’était mis en tête d’unifier les peuples frères au motif qu’ils parlaient (plus ou moins) la même langue. Aussi, dépêcha-t-il un bataillon de mercenaires, les Mille, l’équivalent à l’époque du Groupe Wagner, en vue d’envahir la Sicile sans déclaration de guerre. Après avoir défait les armées du bon roi François II, il s’empressa d’annexer son royaume, non sans avoir fait ratifier cette annexion par voie de plébiscite.

Certes La Ligne Claire ne prétend à aucune compétence particulière au sujet de l’actuelle guerre en Ukraine ; elle est néanmoins d’avis que l’objectif de Poutine est de créer une situation de fait, qui confirme l’annexion de la Crimée, empêche à tout jamais l’Ukraine de rejoindre l’OTAN et vise à en faire une sorte de protectorat russe. A la longue, ces situations de fait en viennent à modifier les rapports politiques.

De nos jours, plus aucun État n’entretient de relations avec le Royaume des Deux-Siciles, désormais disparu, pourtant victime d’une agression non provoquée, mais tous dépêchent des ambassadeurs auprès de la République d’Italie, lointain successeur du Royaume de Piémont-Sardaigne. Même le pape, de guerre lasse, a fini par rendre les armes et là où Pie IX avait excommunié Victor-Emmanuel II, Pie XI, son successeur, concluait les Accords du Latran.

De l’avis désabusé de La Ligne Claire, lorsque le temps aura fait son œuvre, il en ira de même avec la Russie et l’Ukraine, aux frais des Ukrainiens comme jadis des Siciliens.

Butler to the World

Majordome du Monde

A l’heure où le monde entier frappe de sanctions les oligarques russes, voilà un livre dont la parution tombe à point.

Butler to the world, c’est le titre donné par Oliver Bullough, un journaliste contributeur du Guardian et de la BBC, à son livre où il décrit la manière dont le Royaume-Uni est devenu la destination préférée de capitaux étrangers, parfois d’origine douteuse.

Bullough défend la thèse selon laquelle il ne s’agit pas d’un événement fortuit mais le fruit d’une longue histoire qui a mené le Royaume-Uni à mettre sur pied un éventail de prestataires de services, non seulement banquiers, comptables, trustees mais aussi jardiniers, chauffeurs, gardes du corps et nounous. Sous la plume de Bullough, ce sont là les services que fournit un majordome à ceux qui peuvent le rémunérer bien entendu, mais pas aux autres. Car le butler voit tout et ne dit rien.

Bullough raconte en neuf chapitres autant d’histoires qui illustrent l’émergence des éléments qui contribueront à faire du Royaume-Uni la plateforme offshore par excellence à l’échelle du monde : le marché des euro-dollars, l’industrie des paris en ligne à Gibraltar, une gamme de structures juridiques parmi lesquelles il accorde une attention particulière à la Scottish Limited Partnership, qui n’est redevable d’aucun impôt.

Surtout, Bullough met en exergue le rôle clé que jouent les centres offshore, confettis de l’Empire britannique, Gibraltar, les Iles Cayman, les Iles Vierges britanniques (BVI) mais aussi l’Ile de Man, Jersey et Guernsey. Tous se réclament de la common law mais chacun offre sa variété particulière d’un service financier particulièrement avantageux : un trust, une société de domicile, l’absence d’impôt sur les sociétés. Tous contribuent à maquiller l’origine de fonds, à blanchir de l’argent d’origine criminelle et à priver des pays souvent pauvres des capitaux indispensables à leur développement.

Enfin, Bullough se désole de l’impuissance des pouvoirs britanniques et de leur manque de moyens face à des oligarques qui peuvent faire appel aux meilleurs avocats qui font en sorte que Londres demeure Londongrad.

Oliver Bullough, Butler to the World, St Martin’s Press 2022, 288 pages.

Vigil – plongée dans une mini-série

De temps à autre, un genre cinématographique qu’on croyait disparu, le western, le péplum, réapparaît sur les écrans. Avec Vigil, c’est le thème du sous-marin qui refait surface sous la forme d’une mini-série qui connaît un certain succès outre-Manche.

Un meurtre est commis à bord d’un sous-marin nucléaire britannique ; sous prétexte que le vaisseau naviguait alors en eaux territoriales, on juge que l’affaire relève de la police plutôt que de la justice de la Royal Navy, si bien que notre héroïne, une inspectrice de police est détachée à bord du sous-marin, où elle mène l’enquête. A cette première invraisemblance succédera toute une série de péripéties, un deuxième meurtre puis la tentative d’un troisième. En l’absence d’une intrigue plausible, l’histoire peine à progresser et devient rapidement tributaire d’une suite sans fin de personnages aux accents écossais rocailleux en vue d’alimenter l’intrigue, dont on perd rapidement le fil.

Ceux qui s’y connaissent mieux que la Ligne Claire en choses militaires n’ont pas manqué de relever les erreurs touchant aux uniformes et surtout le volume excessif du décor, qui se prête davantage au tournage d’une histoire de porte-avions que de sous-marin.

Aux amateurs du genre, on recommandera plutôt Das Boot pour l’atmosphère angoissante de la vie à bord d’un sous-marin ou The Hunt for Red October pour le suspense.

Pape François

Pie XII, le Pape François et l’Ukraine

De l’avis de La Ligne Claire, face à la guerre en Ukraine, le pape François se trouve imbriqué dans une situation qui rappelle par certains aspects celle dans laquelle se trouvait Pie XII pendant la guerre. Certes le Vatican, pays neutre, ne se retrouve pas aujourd’hui sous la menace d’une armée d’occupation et le pape demeure libre de ses mouvements, mais la guerre restreint dans les faits la capacité du pape à s’exprimer en public.

Lorsque la réalité de la Shoah devient claire, Pie XII sera pressé de toutes parts d’élever la voix en public contre ce qui apparaît de plus en plus nettement comme une extermination systématique des juifs d’Europe. En 1942, à l’occasion du message radiodiffusé de Noël, le pape prononcera la phrase suivante : « Ce vœu [de mettre fin à la guerre], l’humanité le doit à des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nationalité ou de leur race, sont vouées à la mort ou à une progressive disparition. »

Si Pie XII, seul chef d’Etat à jamais avoir pris la parole au sujet de la Shoah pendant la guerre, pense s’être exprimé avec toute la clarté et la fermeté qu’exigeaient les circonstances, on ne peut que mesurer aujourd’hui le décalage par rapport à la réalité : outre le nombre cité, des centaines de milliers plutôt que des millions, il n’y est surtout fait aucune mention ni des juifs ni des nazis.

Quatre-vingts ans plus tard, à l’occasion de l’audience générale du 24 février, jour de l’attaque russe en Ukraine, le pape évoque des « scénarios très alarmants » ; il prie « pour que toutes les parties impliquées s’abstiennent de toutes actions qui cause plus de souffrance aux populations ». Le lendemain, le secrétaire d’Etat, le cardinal Parolin, au cours d’une brève allocution, mentionnera les « développements en Ukraine », « les opérations militaires russes en territoire Ukrainien », et fera référence « aux légitimes aspirations de chacun ».

Ce qui frappe dans ces deux déclarations, c’est tout d’abord bien entendu l’absence de désignation de la Russie comme l’agresseur et ensuite l’absence de condamnation de cette agression ; mais surtout, à la différence de Pie XII, le pape François ne désigne même pas les victimes de cette agression, ici les Ukrainiens, qu’il regroupe au sein des « parties impliquées ».

L’un et l’autre pape sont donc confrontés à un dilemme. Pie XII devait-il ou non élever davantage la voix contre le nazisme au risque de mettre davantage encore en péril les juifs persécutés ? Pour le pape François, la question est de savoir s’il doit garder par devers lui son opinion ou au contraire condamner publiquement l’agression russe au risque de contribuer à la justification des motifs invoqués par le président Poutine. To be or not to be.