Couronne royale

Familles royales – éternels seconds

Le décès de Jeffrey Epstein ces jours derniers a fait resurgir les liens qu’il entretenait avec le prince Andrew, deuxième fils de la reine d’Angleterre, et, plus largement du rôle qu’il lui est dévolu.

A sa naissance, et tout au long de sa jeunesse, le prince était second dans l’ordre de succession au trône, juste derrière son frère aîné Charles. Mais la naissance du prince William en 1982, un an après le mariage du Prince Charles et de Diana Spencer, le fait reculer d’un cran ; aujourd’hui le prince Andrew se retrouve à la huitième place.

Si la logique du système monarchique justifie l’existence de plusieurs enfants royaux, the heir and the spareselon le dicton anglais, elle pose aussi la question de l’affectation des membres de la famille royale qui voient leur rang reculer. Andrew n’a après tout que vingt-deux à la naissance de William alors que ses perspectives de régner un jour deviennent bien minces. Il continuera à exercer des fonctions au sein de la famille royale mais il semble à La Ligne Claire qu’il a été discrètement placé à l’arrière-plan dès lors que les princes William et Henry étaient devenus adultes.

C’est ingrat. Toute sa vie on lui demande de monter la garde comme Giovanni Drogo dans le Désert des Tartares puis, puisque ni le prince Charles ni sa descendance ne sont décédés, de se retirer sans faire de bruit. La Ligne Claire ne sait pas si le prince Andrew aurait souhaité faire autre chose dans la vie mais ce qui est clair, c’est qu’il n’en a pas eu l’occasion et qu’il n’y a pas été préparé. Pour les familles régnantes, se pose ainsi la gestion de ce qu’on pourrait appeler la transition professionnelle de ses membres qui naissent en ordre utile mais qui le perdent au fil des ans. Ainsi en Belgique, les enfants de la princesse Astrid (elle-même cinquième dans l’ordre de succession au trône) ne seront pas appelés à jouer un rôle public et travaillent ou travailleront dans la société civile.

Demeurent alors les cas un peu tristes des cadets, le prince Andrew, le prince Laurent de Belgique ou encore le prince Jean de Luxembourg, qui ne sont utiles que jusqu’à leur date limite de vente. Certains s’en contentent, d’autres endossent le rôle du bouffon à la cour, d’autres encore entretiennent des relations peu judicieuses.

Mariage à la belge

« Papa, je ne veux pas d’un mariage à la belge ». Ce que ce jeune homme entendait par là, c’était qu’il ne voulait pas d’un faire-part commandé auprès d’une papeterie de renom où ses ascendants fairaient part à qui de droit de son mariage, ni non plus d’une réception et d’un dîner, auxquels seraient conviés l’Oncle Anatole et la Tante Agathe du seul fait qu’ils sont l’Oncle Anatole et la Tante Agathe. Au lieu de quoi, les jeunes gens invitèrent leurs copains à une grande fête, mettons en Andalousie, qu’une brève cérémonie religieuse dans une chapelle pittoresque viendrait rehausser.

De tous temps et partout, le mariage était conçu comme un contrat social ; lorsque Marie est promise à Joseph, un homme de la descendance et de la maison de David, elle s’engage tout autant envers son fiancé qu’envers sa maison. Si aujourd’hui en Occident, il est de plus en plus envisagé comme une affaire privée, strict reflet du sentiment des partenaires, sous d’autres lieux il en va, mutatis mutandis, comme pour Marie et Joseph.

La Ligne Claire a sous les yeux le faire-part de mariage de deux jeunes gens, lui issu d’Afrique de l’Ouest et elle d’un pays d’Europe. Du côté du jeune homme, le premier à annoncer n’est ni le père ou le grand-père mais le chef coutumier, Sa Majesté le Naba de XY un peu comme si, mettons, le Duc de Bavière, s’associait à chacun des mariages des Bavarois. Ce que Sa Majesté veut nous dire, c’est que le jeune homme est de sa descendance et appartient à sa maison. Suivent alors les familles proches, qui sont désignées sous « les grandes familles », par quoi il faut entendre les familles étendues, signifiant que c’est dans ce cadre-là, la famille au sens large, celle dont font partie l’Oncle Anatole et la Tante Agathe, que s’inscrit cette union.

Si les jours où Harpagon tentait de forcer le mariage d’Elise et d’Anselme sont révolus (même si La Ligne Claire a épousé la fille que sa mère a eu le bon goût de lui présenter) c’est que le mariage suppose le consentement. Cependant le mariage ne se réduit pas au seul consentement ni le consentement à la seule expression de sentiments mutuels et c’est la raison pour laquelle, qu’il soit civil ou religieux, il se déroule devant témoins et qu’un tiers, officier d’état civil ou prêtre, préside la cérémonie. Si les autorités civiles et religieuses ont jugé bon d’entourer la célébration de formalités, c’est justement parce que le mariage est empreint d’une forte dimension sociétale, dont les effets s’opposent aux tiers, l’état civil des enfants à naître par exemple.

Si les hommes partout et toujours ont jugé nécessaire d’ériger le mariage en une institution, c’est dans le but de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Tout cela, les grandes familles d’Afrique de l’Ouest le savent et l’ont toujours su tandis qu’en Europe on assiste à un phénomène de privatisation de cette institution, qui, une fois les sentiments fanés ou le consentement retiré, laissera un goût amer dont pâtira la société tout entière.

Philippe de Woot

Philippe de Woot – la finalité de l’économie

A l’approche de la 5e remise des Awards Philippe de Woot le 28 mars prochain à l’Université Catholique de Louvain , La Ligne Claire s’est penchée sur le dernier ouvrage du Professeur de Woot, Maîtriser le Progrès Economique. 

Dans cet essai publié à titre posthume, Philippe de Woot  pose la question de la finalité de l’économie et de celle de l’économie numérique en particulier. Les sous-titres choisis par l’auteur, la Force des Choses et la Responsabilité des Hommes, indiquent d’emblée la structure qu’il donne à cet ouvrage dense, fruit d’une vie de réflexion et de recherche.

La Force des Choses désigne deux systèmes qui s’imbriquent, celui de l’économie concurrentielle à l’échelle du monde et celui des « techno-sciences », c’est-à-dire les sciences informatiques, dominées par le GAFA[1], les bio et neurosciences, l’intelligence artificielle etc auxquelles vient s’ajouter la finance, elle-même en voie de digitalisation. Ces systèmes opèrent de façon autonome à l’échelle mondiale selon leur logique propre, sans égard au bien commun et en l’absence de contrôle de la puissance publique; l’affaire Cambridge Analytica ces jours derniers illustre bien cette logique de l’économie des données personnelles.

Plus qu’une simple révolution économique, comparable mettons à la révolution industrielle au XIXe siècle, ces systèmes provoquent une véritable mutation culturelle face à laquelle il y a lieu de se poser la question : « Qu’est-ce que l’homme ? ». En effet, cette mutation constitue un enjeu majeur pour la société dans tous les domaines : travail, liberté, sphère privée, politique, rôle de la puissance publique, domination des Etats-Unis et comporte le risque pour l’humanité d’en quelque sorte sous-traiter son avenir à une poignée d’intérêts privés.

Face à la Force des Choses il ne peut qu’y avoir la Responsabilité des Hommes, faute de quoi les Choses l’emporteront. Philippe de Woot rappelle à plus d’une reprise que les avancées techniques ne sont pas automatiquement bonnes en soi ; au mieux sont-elles ont neutres, aussi n’existe-t-il pas de lien automatique entre croissance économique et bien commun. De plus, l’humanité semble entrer dans un nouveau Moyen Age où l’homme perd la maîtrise des risques et se trouve tout aussi impuissant face par exemple à la pollution ou la perte de la biodiversité que ne l’étaient nos ancêtres face à la peste. Enfin, l’auteur constate l’impuissance de la puissance publique, surtout lorsqu’elle se cantonne au seul échelon de la nation, face à la logique interne de ces systèmes globaux.

Effectuer des choix qui affectent l’humanité entière, rappelle Philippe de Woot, cela relève de la politique et de l’éthique. Cela implique de repenser le progrès, de maîtriser non seulement le progrès mais d’en maîtriser la maîtrise, et en définitive de pouvoir choisir et forger sa propre histoire. Il esquisse des pistes concrètes relevant tantôt de la politique et tantôt de l’éthique, la nécessité d’une gouvernance mondiale, le rôle de la société civile ou encore la nécessité d’une spiritualité (qu’on distinguera d’une religion).

Ce qui frappe dans ce petit livre c’est la capacité de l’auteur à saisir en « live » les grands bouleversements induits par l’économie que nous vivons, à les analyser avec précision dans toutes leurs dimensions (techniques, éthiques) et à les expliquer à ses lecteurs en un langage qui leur soit intelligible.

Alors qu’avant que n’éclate la crise financière de 2008, Lloyd Blankfein se targuait de dire « We are doing God’s work », Philippe de Woot, qui se sait au soir de sa vie, préfère citer Homère : « La supériorité des hommes sur les dieux est de se savoir mortels ». D’avantage encore qu’un homme aux vastes connaissances du monde de l’économie et de l’entreprise, Philipe de Woot était un homme de culture car la culture est ce qui fait l’homme. La survie-même de cette culture constitue tout l’enjeu qui est présenté dans ce livre essentiel en une langue claire, érudite, et élégante.

[1] Acronyme désignant les entreprises Google, Amazon, Facebook et Apple

Philippe de Woot, Maîtriser le progrès économique et technique Académie Royale de Belgique, collection L’Académie en Poche, 117 p.

Le Père Prodigue

Le Père Prodigue

Si le Nouveau Testament s’ouvre sur la table des aïeuls de Jésus, c’est certes parce que saint Matthieu a à cœur de l’inscrire dans la filiation du roi David mais aussi parce que l’insertion dans une lignée, loin d’être un hobby réservé aux généalogistes, relève d’une soif universelle (catholique) inscrite dans le cœur de tout homme.

Dans le Père Prodigue, André Querton lie, comme on lie la pâte, deux épisodes tirés des Evangiles, l’histoire du jeune homme riche et la parabole du fils prodigue, et imagine que c’est ce jeune homme qui deviendra le père bienveillant de la parabole. Ce faisant il lui accorde trente ou quarante ans de vie au cours de laquelle tout d’abord il se mariera et aura une descendance et ensuite saura faire fructifier son patrimoine, en jouir sans en être l’esclave, en faire bénéficier autrui et le transmettre à ses fils, à chacun à sa manière. Au fond, cette vie est le temps qu’il aura fallu pour que la parole que le Christ lui avait adressée, « Vends tes biens et suis-moi », porte son fruit.

Le Père Henri Nouwen avait abordé un thème similaire dans un livre remarquable « Le retour de l’enfant prodigue » où il se reconnaît d’abord dans la figure du fils prodigue, en quête de miséricorde, dans celle du fils aîné ensuite, qui n’est pas moins aimé du père, et qui invite ses lecteurs enfin à accéder à cette paternité toujours bienveillante. C’est ici qu’André Querton le rejoint. A l’âge où les enfants se marient, à l’âge où les premiers amis nous quittent, la vocation de l’homme est de devenir un père prodigue de miséricorde, de justice, de pardon, de bons conseils; le vrai père est celui qui bénit, c’est–à-dire qui dit le bien. Car ce qui lie les chaînons de la lignée, ce n’est pas tant le nom et les gênes que l’amour paternel, sans lequel la lignée se brise. Saint Matthieu l’avait bien compris.

La lecture du Père Prodigue est émouvante : le thème traité, la délicatesse des tons, la finesse du langage, l’érudition biblique en arrière-plan témoignent de la qualité de cet auteur belge de langue française.

André Querton : Le Père Prodigue, Mardaga, 2017.

Les Explorateurs belges

Les Explorateurs belges

Petit pays sans grande tradition maritime, il est rare que, dans l’imagination populaire, on associe la Belgique aux grandes découvertes, mise à part l’exploration du Congo par Stanley, commanditée par Léopold II. L’ouvrage d’Alban van der Straten vient donc corriger cette perception en dressant le portrait de 34 explorateurs belges, du Moyen-Âge aux débuts du XXe siècle, regroupés en six parties.

Dès l’introduction van der Straten expose sa méthode pour retenir (ou non) un candidat explorateur belge. Trois conditions devront être remplies : tout d’abord il exige la présence d’un témoignage matériel, un récit de voyage par exemple ou un carnet de bord ; ensuite il faut que le personnage mérite d’être retenu comme un explorateur ; et enfin il faut qu’il soit belge. La première condition est en définitive soumise à un test de matérialité, relativement objectif. Van der Straten retient de l’explorateur une définition large, celui qui aura parcouru des contrées inconnues si bien qu’on retrouve parmi ses héros des explorateurs au sens où le XIXe siècle retiendra ce mot mais aussi des voyageurs, des aventuriers, des navigateurs, des marchands, des prédicateurs, des savants, des astronomes et des interprètes.

Enfin se pose la difficile question de savoir qui est belge. Tandis que feu Jean Stengers nous rappelle que le sentiment national belge ne se forme qu’à partir du XVe siècle avec la constitution en un Etat des Pays-Bas bourguignons, ce sentiment n’est pendant longtemps pas exclusif d’autres appartenances. Ainsi, alors que le premier de nos explorateurs, Guillaume de Rubrouck est flamand, en ce sens qu’il est né au XIIIe siècle dans le comté de Flandre, alors partie du Royaume de France, peut-on dire de lui qu’il est belge ? Si dans l’ensemble ces 34 personnages sont nés dans les provinces qui forment la Belgique d’aujourd’hui, la question demeure souvent ouverte, ce dont témoignent les guillemets dont van der Straten encadre le mot « belge ». Elle prendra son actualité après les guerres de religion même si l’auteur a bien conscience que parler de Belges et de Néerlandais en 1600 au sens où l’on comprend ces mots aujourd’hui constitue un anachronisme.

A la suite de la reconquête des Pays-Bas du Sud par Alexandre Farnèse, nombreux furent les réformés, principalement brabançons, qui émigreront vers la Hollande. Jacob le Maire par exemple est de ceux-là ; issu d’une famille de la petite noblesse tournaisienne convertie au calvinisme, établie à Anvers en un premier temps mais qui la fuit après la prise de la ville par Farnèse en 1585, il est le fils d’Isaac, un redoutable homme d’affaires installé à Amsterdam. Jacob le Maire sera le premier à contourner le cap Horn, auquel il confère le nom de la ville de Hoorn en Hollande. On ne peut s’empêcher de songer cependant que les aventures des le Maire père et fils et des autres brabançons dont van der Straten livre le récit s’inscrivent davantage dans l’histoire des Provinces-Unies que de celle de la Belgique ; du reste Wikipédia mentionne Jacob le Maire comme un explorateur et marin hollandais, pas belge. Peut-être van der Straten s’est-il aventuré un peu loin.

Les ressorts qui animent nos explorateurs sont multiples, la guerre, le commerce, le noble désir de courir le monde et puis l’élan missionnaire. Celui-ci est extraordinaire. Dès le tout début du XVIe siècle, Pierre de Gand et Joos de Rijcke se rendront en Amérique, dans l’empire naissant de Charles-Quint, y convertir les Indiens, l’un chez les Aztèques, l’autre chez les Incas. Leur empreinte est telle que leurs noms sont encore vénérés au Mexique et en Equateur de nos jours. Plus tard, devenus les Pays-Bas catholiques, la Belgique enverra outremer de nombreux missionnaires, en particulier des Jésuites en Chine au XVIIe siècle, hommes d’exception parmi lesquels se détache le personnage de Ferdinand Verbiest, astronome de l’empereur.

Qu’importe en définitive la question de savoir qui est belge et qui ne l’est pas, car le livre de van der Straten, richement illustré, fait rêver dès la première page. D’un style précis, rigoureux mais fluide, il emmène son lecteur vers des cieux ignorés où brillent des étoiles nouvelles. De chacune de ses aventures il compose un récit où s’engage le lecteur à telle enseigne qu’on voudrait parfois que ces récits fussent un peu plus fouillés pour lui permettre de découvrir le merveilleux que ces explorateurs ont dévoilé pour nous.

Alban van der Straten, Les Explorateurs belges, Editions Mardaga, 400 p., EUR35.

Blake et Mortimer: le Testament de William S.

C’est décembre et nous sommes une année paire, c’est donc que nous attendons la parution d’un nouvel album de Blake et Mortimer. Effectivement, La Ligne Claire s’est procuré le plaisir de lire, avec un mois de retard, le Testament de William S., le nouvel album de la série. Dû aux talents d’Yves Sente et d’André Juillard, sans doute la meilleure paire à reprendre l’œuvre de Jacobs, l’album s’inscrit résolument dans la ligne des précédents, où il s’agit pour les héros de résoudre une énigme. Le Secret de l’Espadon, le Mystère de la Grande Pyramide, l’Enigme de l’Atlantide, autant de titres de l’œuvre originale de Jacobs qui renvoient à la résolution d’une énigme.

Le choix du genre contraint les auteurs, quels qu’ils soient, à situer leur aventure grosso modo entre la fin de la guerre et le début des années soixante ; avec le Testament de William S., l’action se déroule en 1958. Mais pour échapper à une chronologie qui coince les scénaristes contemporains de la série, Yves Sente fait appel à un mécanisme plusieurs fois utilisé par Jacobs lui-même et qui consiste à renvoyer une partie de l’histoire, voire les héros eux-mêmes, dans le passé. Le passé ici c’est le début du XVIIe siècle, l’époque où sont écrites les grandes pièces attribuées à Shakespeare. Mais en est-il vraiment l’auteur ? Sente reprend ici une technique romanesque éprouvée, celle de la recherche d’une identité cachée, le comte de Monte-Cristo, mettons. A cela s’ajoute celle de la course contre la montre, il faut être à tel endroit à telle heure, et qui fournit par exemple le ressort du roman de Jules Verne, le Tour du Monde en Quatre-Vingt Jours ; enfin on retrouve les techniques mises en œuvre dans tous les romans dont l’objet est une chasse au trésor, à savoir la découverte d’un ou de plusieurs indices qui doivent mener à l’objet à découvrir. Dan Brown ne fait pas autre chose.

Tout cela fait du Testament de William S. un album de facture classique, mais dont la lecture n’est pas toujours aisée ; aussi les auteurs se voient-ils contraints de voler à la rescousse de leurs lecteurs et de leur fournir aux deux dernières pages les explications nécessaires à la bonne compréhension de l’ensemble de l’album.

Blake et Mortimer évoluent dans un univers et à une époque où les formalités sont de mise et où même Olrik, le gangster, ne manque pas de distinction. C’est pourquoi, La Ligne Claire déplore les nombreuses entorses à l’étiquette qu’on peut y relever. Carlson, le maître d’hôtel de Downton Abbey, n’aurait jamais été pris en défaut d’appeler « Sir » un comte, le comte d’Oxford, le méchant de l’histoire. « Sir » est un titre réservé aux chevaliers ou aux baronnets ; il convient de s’adresser à un comte en lui disant « Mylord » si on est de rang inférieur, ce que fait Carlson dans la série, ou bien Lord Oxford dans le cas contraire. Bien plus, on voit Lord Oxford faire un baise-main à Mrs Summertown à la page 7. La Ligne Claire peut témoigner d’expérience que les dames anglaises, lorsqu’elles se retrouvent à l’étranger, ne sont pas insensibles à cette marque de respect et de galanterie que constitue le baise-main, mais il n’en demeure pas moins que cet usage est inconnu en Angleterre. Enfin, le comte s’adresse à Mrs Summertown en lui disant « How do you do ? » sachant que cette expression ne s’utilise que lorsqu’on rencontre une personne pour la première fois, alors qu’ils se connaissent déjà. La formule correcte aurait été « How are you, Mrs Summertown ? » ou tout simplement « Good evening, Mrs Summertown ».

La Ligne Claire avait déjà surpris les auteurs in flagrante dans un épisode précédent, ce qui les avait conduit à revoir leur copie. C’est regrettable car l’exactitude des détails dans l’œuvre de Jacobs est précisément ce qui permet à la fiction de paraître vraisamblable.

 

L’Affaire Arnolfini

Il compte parmi les tableaux les plus connus au monde. Exposé à la National Gallery à Londres depuis 1843, les „Epoux Arnolfini“ sont dus au pinceau de Jan Van Eyck, à qui on attribue l’invention de la peinture à l’huile.

Que représente le tableau ? Un homme et une femme qui se tiennent par la main, sans doute sont-ils en train de se marier puisque le titre du tableau nous rappelle qu’ils sont époux ; sans doute des Italiens car leur nom rime avec spaghettini ; ah oui, et puis encore cette histoire du miroir convexe qui renvoie au spectateur la vérité de la scène. Affaire entendue.

Une affaire justement. « L’affaire Arnolfini », comme on évoque l’Affaire Dreyfus ou l’Affaire Harry Quebert dont il s’agit de découvrir la vérité, voilà le titre conféré par Jean-Philippe Postel à son petit livre dédie aux « secrets du tableau de Van Eyck ». Nous y voilà donc, le tableau contiendrait des secrets. Mais comment faire pour les dévoiler car, somme toute, on sait peu de chose de Jean Van Eyck. Né, pense-t-on à Maaseik, alors en principauté de Liège, il est mort à Bruges en 1441. Passé au service de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui le tient en haute estime, il aurait conduit des missions secrètes pour ce dernier. Une vingtaine de tableaux sont parvenus jusqu’à nous. Voilà pour l’essentiel.

Pour en savoir plus, Jean-Philippe Postel, médecin généraliste à la retraite, s’arme d’une loupe au propre comme au figuré et fait subir au tableau un examen clinique. Vous aviez certes remarqué le petit chien à l’avant plan et le magnifique chandelier mais la représentation de sainte Marguerite, qu’on invoque en vue d’une heureuse délivrance ou encore les médaillons représentant la Passion du Christ et leur disposition ? Sans doute pas. Et à propos de chandelier, combien de chandelles compte-t-il, allumées, consumées ou éteintes ?

Vous l’avez deviné, tout est là mais vous et moi n’avons rien vu de ce tableau. Postel nous le révèle à la façon d’un détective, un Rouletabille qui détecte les indices que seul l’enquêteur reconnaît bien qu’ils soient là à la vue de tous. Ce petit livre, qui se veut à la croisée de l’analyse de l’oeuvre d’art et du roman policier, se lit en fait comme un polar : une fois entamé on ne le lâchera plus. L’éditeur nous le présente comme un roman d‘investigation ; pour l’investigation nous sommes au fait : Postel a lu tous les livres au sujet des Epoux Arnolfini et de Van Eyck, il a examiné ce tableau comme personne avant lui et en a rendu compte dans ce livre. Mais le roman ? Lorsqu’on a tout identifié, lorsque tous les symboles ont été mis à jour, reste alors le secret dont seul Van Eyck est le détenteur mais dont il aura livré au spectateur tous les indices. C’est dans ce dernier pas à franchir, celui qui va de l’investigation à la vérité que se situe le roman. Lisez-le.

Jean-Philippe Postel, L’Affaire Arnolfini, Actes Sud

Hergé au Grand Palais: l’artiste et la quête

Une première

Le 26 septembre dernier s’est ouverte à Paris une exposition dédiée à Hergé, la première que le Grand Palais ait jamais consacrée à un auteur de bande dessinée. D’emblée l’affiche qui illustre l’exposition, une combinaison d’une photo d’Hergé et d’un détail d’une planche figurant Tintin, en indique le vrai sujet, la quête intime que les aventures de Tintin ont constitué dans la vie d’Hergé

Car si Hergé est également l’auteur d’autres bandes dessinées, Quick et Flupke d’une part et Jo et Zette de l’autre, et qui ont chacun leur charme, s’il s’est rêvé illustrateur d’affiches publicitaires, s’il a tâté de la peinture, c’est dans les aventures de Tintin, son œuvre intime, qu’il se révèle tout autant qu’il se trouve. « Tintin, c’est moi » déclarait Hergé. Et puis, de même que Pierre Assouline [1] avait rédigé une magnifique biographie d’Hergé, cette exposition est bien vouée à Hergé et non pas à Georges Remi, son nom à l’état civil car, avec Tintin c’est aussi Georges Remi qui devient Hergé.

 

La Ligne Claire

Dessinateur autodidacte, Hergé se consacre avant guerre à dessiner des affiches et à raconter des histoires de BD, alors naissante, en une page seulement ; toute sa vie il excellera dans l’art du gag qui fonde les aventures de Quick et Flupke. Mais surtout il développera son propre style de dessin, très épuré mais où tout est dit, et auquel on donnera plus tard le nom « La Ligne Claire ». Proche notamment de la peinture de de Chirico, Hergé s’applique à dessiner d’abord et ce n’est qu’en un deuxième temps qu’il remplit les volumes ainsi crées de couleurs étales, sans dégradé, si bien que son œuvre en acquière cette lisibilité qui demeure la marque de son art. Plus tard, après la guerre, ce style donnera naissance à l’école belge de bande dessinée où s’illustreront les collaborateurs dont Hergé s’était entouré, Jacques Martin et Edgar P Jacobs notamment.

 

Le Lotus Bleu, un tournant

Chemin faisant, cette exigence du dessin se fera le reflet d’une exigence éthique si bien que les temps où Tintin abat des antilopes au Congo belge le cèdent à ceux où il découvre d’autres cultures et s’en fait en quelque sorte l’avocat. Le Lotus Bleu marque un tournant essentiel à cet égard , où Hergé met en scène Tchang Tchong Jen[2], un artiste chinois rencontré à Bruxelles, sous le nom de Tchang tout simplement. Il s’agira d’une nouvelle naissance pour Tintin, qui, nouveau Moïse, tire Tchang des eaux d’un fleuve en crue au péril de sa vie. De même que Tintin et Tchang forgeront une profonde amitié que le départ de Tintin vient attrister mais non amoindrir, Hergé et Tchang Tchong Jen noueront une relation presque spirituelle malgré une séparation d’un demi-siècle. Avec le Lotus Bleu Tintin, mais aussi Hergé, auront acquis un esprit nouveau où la générosité du cœur s’allie à la rigueur du trait.

 

La quête du père

Il faudra attendre l’arrivée du Capitaine Haddock pour donner à l’œuvre d’Hergé son orientation définitive. Il y a une trentaine d’années, Serge Tisseron, un psychanalyste français, proposait une lecture de l’ensemble des albums Tintin, pris non comme une collection d’ouvrages individuels mais comme un opus, une sorte de Comédie Humaine en bandes dessinées, où il mettait à jour le secret d’Hergé, la quête du père.[3]

Si Hergé en effet est bien le fils d’Alexis Remi et d’Elisabeth Dufour, il est en revanche de grand-père inconnu car un doute subsiste quant à la paternité d’Alexis et de son frère jumeau Léon, nés en 1882. Fils de Léonie Dewigne, sont-ils les enfants de Philippe Remi qui reconnaîtra les deux garçons après avoir épousé leur mère en 1883 ou au contraire d’un certain Alexis Coismans qui s’était chargé d’effectuer la déclaration de naissance ? Léonie Dewigne était employée de maison chez le comte Errembault de Dudzeele ; le comte lui aurait-il prodigué des faveurs ? C’est possible. Ou encore le roi Léopold II qui venait, dit-on, rendre visite à la comtesse en son château? Cela relève de la spéculation. De tout ceci, une seule certitude demeure : la paternité d’Alexis et Léon demeure incertaine.

Cette certitude de l’incertitude imprègnera toute l’œuvre d’Hergé qui s’attachera, au travers de son œuvre, à trouver une réponse quant à l’identité de son grand-père. Très tôt, dès le quatrième album, les Cigares du Pharaon en 1932, Hergé introduit les personnages des Dupond et Dupont. Jumeaux – mais comment peuvent-ils être jumeaux puisqu’ils ne portent pas le même nom en dépit d’une ressemblance physique quasi à l’identique ? – ils renvoient bien entendu aux vrais jumeaux que sont Alexis et Léon et qui eux aussi ont connu deux noms légaux différents, Dewigne puis Remi. Sans doute Hergé s’est-il égaré sur un chemin sans issue car l’apparition de deux personnages à la fois ne permet pas de répondre à la question « Qui est mon grand-père ? » de sorte qu’il faudra attendre 1940 pour voir émerger le Capitaine Haddock dans l’épisode du Crabe aux Pinces d’Or. Il est facile d’observer que le Capitaine Haddock est tout ce que Tintin n’est pas : il est hirsute, il boit, il fume, il jure, il s’emporte, en un mot il représente une figure masculine trempée face à un visage lisse et même asexué. En créant le Capitaine Haddock, Hergé donne un père à Tintin, lui qui n’a pas de famille, premier pas indispensable vers l’identification du grand-père, c’est-à-dire vers la constitution d’une généalogie.

Il ne faudra pas attendre longtemps pour que le Capitaine Haddock lui-même se mette en quête. Dans le Secret de la Licorne, il découvre qu’il a un ancêtre, le chevalier de Hadoque, que cet ancêtre est noble, qu’il est dépositaire d’un secret transmis à ses descendants et, plus tard, à l’aide de Tintin, que ce secret révèle un trésor. Dans l’épisode suivant, le Trésor de Rackham le Rouge, non seulement Haddock et Tintin découvrent-ils le trésor mais ils découvrent que le trésor réside en fait en l’acquisition par le Capitaine Haddock du château de son ancêtre, le château de Moulinsart, qu’on imagine proche de celui du comte Dudzeele. Car le roi avait voulu honorer en son temps le chevalier de Hadoque en lui conférant la seigneurie de Moulinsart de la même manière que, peut-être, Léopold II avait honoré la comtesse. Ainsi, en procédant à l’achat de Moulinsart, le Capitaine Haddock répare la négligence des fils du chevalier et rétablit cette filiation interrompue ou plutôt occultée pendant trois siècles.

On pourrait s’arrêter là et conclure avec Serge Tisseron que le secret d’Hergé, le secret de ses origines, a été percé et mis à jour, ce dont tous les tintinophiles sont informés depuis trente ans.

Cependant, la quête d’Hergé, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une quête et pas seulement d’une enquête, relève d’une portée universelle. Tout homme qui ne connaît pas ses origines éprouve la soif de les découvrir et c’est du reste au travers de l’épreuve du Pays de la Soif que Tintin et le Capitaine Haddock forgent leur relation de manière définitive.

Cette question des origines est si profondément ancrée au cœur de l’homme que le Nouveau Testament s’ouvre sur ce mot clé, généalogie. Saint Matthieu, qui s’adresse aux Hébreux, a à cœur de montrer que Jésus est le Messie attendu selon les écritures, c’est-à-dire le descendant de David et même d’Abraham. Cette généalogie s’achève avec Joseph, l’époux de Marie, et à qui l’ange apparaît en lui donnant cette instruction «  Tu donneras à son fils le nom de Jésus ». Tout comme saint Matthieu au sujet de Jésus, Hergé a le souci de savoir comment il s’appelle : Remi, Coismans, Dudzeele, Saxe-Cobourg ? Freud dit justement que « changer une lettre d’un nom, c’est commettre l’équivalent du meurtre du père ». L’œuvre d’Hergé constitue le processus par lequel il structure sa propre identité et c’est pour cette raison qu’il convient de l’apprécier comme opus, non seulement sur le plan artistique mais dans la dimension même de la quête qu’elle représente. Le véritable terme de cette œuvre est formé par les Bijoux de la Castafiore, l’album où Tintin et Haddock n’éprouvent plus le besoin de courir le monde mais au contraire restent à demeure à Moulinsart, le lieu qui permet à Haddock de renouer avec ses ancêtres et qui matérialise en quelque sorte la généalogie qu’il s’est découverte au fil des épisodes précédents. Que cet album constitue la véritable fin de l’œuvre d’Hergé est écrit en toutes lettres à la dernière case : « C’est fini, mille sabords ».

 

Hergé redevient Georges Remi

Désormais, Hergé a dit tout ce qu’il avait à dire. Georges Remi, qui fait alors la connaissance de Fanny Vlaminck qu’il épousera plus tard, prend le pas sur Hergé et marque sa distance à l’égard de Tintin. C’est pourquoi, de l’avis de La Ligne Claire, les deux derniers albums, Vol 714 pour Sydney et Tintin et les Picaros, dus à la pression commerciale engendrée par Astérix et davantage fruits des studios Hergé que de Hergé lui-même, apparaissent si déstructurés au lecteur.

 

L’exposition, le parcours d’une vie

Le Grand Palais met en avant les différents aspects du talent d’Hergé, connus et moins connus ; à côté  du dessinateur hors pair qui contribue de manière essentielle à faire de la bande dessinée l’art qu’elle est aujourd’hui et dans laquelle il met tout son cœur, le visiteur découvre l’affichiste de ses débuts, le peintre abstrait de l’âge mûr et le grand collectionneur d’art moderne. Planches originales de Tintin, affiches vantant les sports d’hiver ou les jouets, expression de cet art nouveau que fut La Ligne Claire, elles demeurent si belles parce que lisibles par tous, de sept à septante-sept ans.

 

 

 

 

 

 

[1] Pierre Assouline, Hergé, Gallimard, 1998

 

[2] Plus tard, à l’initiative de Jack Lang, Tchang Tchong Jen réalisera le buste du président François Mitterrand, sans qu’on sache tout-à-fait si M. Lang fait appel au sculpteur ou au personnage du Lotus Bleu.

 

[3] Serge Tisseron, Tintin et le Secret d’Hergé, Presses de la Cité, 1993

Eclats de Belgique – Belgique éclatante

Lorsqu’on évoque la Belgique, on songe tout aussitôt aux rivalités qui opposent Flamands et francophones qui, depuis 50 ans, s’acharnent à rendre un petit pays plus petit encore. Les attentats de hier ont fait voler en éclat non seulement ces rivalités mais leur raison d’être : ni les victimes, ni les passagers de l’aéroport et du métro, ni les services de secours ni les terroristes n’en ont cure.

Hier à la télévision on pouvait voir et entendre à Bruxelles, des hommes et des femmes venus de toutes les nations qui sont sous le ciel : Mamadou, le bagagiste de l’aéroport qui a aidé, oui mon ami, deux vieilles dames terrorisées à se réfugier ; Maria-Luisa, d’origine sud-américaine, qui s’était retourné au son d’une explosión; ce policier bruxellois et qui s’appelle Abdel ; Rachid qui livrait son témoignage avec un accent liégeois, sais-tu ; Rajeev, passager en transit en provenance de Singapour, pris en charge en anglais mâtiné de flamand par la sécurité civile de la commune de Zaventem ; le Roi des Belges qui ne s’est pas départi de son accent belge lors de sa brève allocution.

Hier ce n’était pas simplement la Belgique avec ses querelles de clocher qui était visée mais toute l’Europe ; des décombres du métro émergeaient des fonctionnaires européens qui se rendaient à leur travail, Piotr le Letton, un Italiano vero, un faucon maltais, tous citoyens de notre monde bigarré qui s’oppose à un monde où tout le monde est vêtu de noir, comme les habitants de Pepperland aux Blue Meanies.

Au temps de son service militaire, à l’époque où le rideau de fer déchirait l’Europe, dans le jargon militaire on parlait du « rideau de betterave », qui séparait les witloofs des chicons pour désigner les unités de l’autre régime linguistique. Hier ce rideau-là a lui aussi vécu tout simplement parce qu’il ne correspond pas à la réalité de la vie des habitants de la Belgique.

Princesse Lilian

Séduisante, intelligente et dangereuse: la Princesse Lilian

Séduisante, intelligente et dangereuse ; voilà la Princesse Lilian décrite sous la plume d’un collaborateur de son beau-frère, le Prince Charles de Belgique, alors Régent.

Réputée la plus belle femme de son temps, Lilian Baels, deuxième épouse du Roi des Belges Léopold III à la suite de leur mariage religieux, alors tenu secret, le 11 septembre 1941, déclenchera les passions les plus vives. Louée par ses partisans en raison de sa culture, de son charme et de son intelligence, ses ennemis la tiennent au contraire pour une colérique, une intrigante et une ambitieuse qu’ils comparent volontiers à la belle-mère dans le conte de Blanche-Neige.

Une nouvelle biographie, due à la plume de l’historien belge Olivier Defrance, vient jeter un éclairage neuf sur la vie de cette femme fascinante ; Defrance s’appuie pour la première fois sur des entretiens avec la Princesse et son entourage comme sur des archives inédites fournies en particulier par la Princesse Esméralda, fille cadette de Léopold et de Lilian.

Années viennoises

Defrance nous éclaire sur l’enfance et la jeunesse de celle qui n’est alors que Mlle Baels. En séjour à Vienne dans les années 30 elle noue des amitiés au sein de la haute aristocratie austro-hongroise d’où émergent les noms du Prince Fritzi Windisch-Graetz et surtout celui du Comte Peter Draskovich, à qui elle sera fiancée. Héritier d’un majorat en Hongrie, Draskovich doit se soumettre à la loi qui lui impose d’épouser une femme issue de la noblesse ; tant son père le Comte Ivan qu’Henri Baels, père de Lilian, s’opposent à cette union qui en définitive ne se fera pas. Lilian gardera des attaches durables avec la noblesse de la Mitteleuropa, pas toujours à bon escient.

La Question Royale

Si la Question Royale trouve son origine dans la décision du Roi de capituler le 28 mai 1940 contre l’avis du gouvernement, le mariage de Lilian et de Léopold constituera son point d’inflexion. Prisonnier des Allemands, Léopold fait l’objet d’une vénération au sein de l’ensemble de la population ; mais dès le jour de son mariage, il devient clair que le Roi n’est plus un prisonnier comme les autres. Et si Lilian fait l’objet d’attaques si violentes sous la Question Royale, c’est aussi parce que, pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, l’épouse du Roi se mêle des rapports que le souverain entretien avec ses ministres. Au sein de la population, Lilian brise le miroir dans lequel les Belges contemplaient le souvenir d’Astrid, la reine venue des neiges.

A Prégny, près de Genève, où la famille royale vit en exil de 1945 à 1950, Léopold et Lilian mènent grand train. L’Europe d’après guerre n’est guère à court de princes déchus qui se retrouvent volontiers sur les terrains de golf de Gstaad ; Lilian y fait la connaissance de la reine d’Espagne, veuve du roi Alphonse XIII, de la duchesse de Vendôme, de sa belle-sœur Marie-José, éphémère reine d’Italie ou encore du Duc de Bragance, chef de la Maison de Portugal.

Histoires de famille

« Familles, je vous hais » écrivait Gide. Effectivement Defrance nous plonge au cœur des rapports qu’entretiennent entre eux les membres de la famille royale belge. Léopold et Lilian d’abord. Dès l’été 1941, il est clair qu’ils sont très épris l’un de l’autre ; Léopold lui envoie des billets enflammés : « Ma petite Lili adorée, je ne te quitte pas un instant en pensée. Sens-le, sens mon amour immense dans ton cœur ». Léopold et son frère Charles ensuite, qui assume la Régence pendant les années d’exil. Ils se détestent et mourront l’un et l’autre en 1983 sans s’être jamais réconciliés. La Reine Elisabeth, mère du Roi. Réputée non conformiste, elle souhaite pour son fils veuf le réconfort d’une présence féminine mais s’oppose avec vigueur à un mariage civil, qui sera pourtant célébré le 6 décembre 1941 alors que Lilian est enceinte. Lilian et les enfants royaux, Baudouin en particulier. Lorsqu’elle se marie, Lilian assure auprès des enfants du premier lit du Roi le rôle d’une mère, y compris dans les circonstances dramatiques de la déportation vers la sinistre forteresse de Hirchstein en Saxe et au long des années d’exil en Suisse. Tant Albert que Baudouin l’appelleront « Mumy » pendant cette période-là. Mais au lendemain du mariage du Roi Baudouin avec Fabiola en décembre 1960, tout change, c’est la rupture entre le Palais royal de Laeken et Argenteuil, la gentilhommière où Léopold et Lilian se sont établis. A quoi est due cette rupture ? A cette histoire de meubles, tirés à hue et a dia entre les deux maisons? C’est possible. Ou encore à la liaison que Léopold entretenait en ces années-là et qui aurait conduit Lilian au bord du divorce, ce que la nouvelle Reine Fabiola ne pouvait tolérer ? Defrance le suggère et il appartiendra à un historien futur de déterminer son rôle éventuel dans cette affaire. Toujours est-il que la brouille est définitive et que Léopold et Lilian vivront désormais sans entretenir de contacts avec le reste de la famille royale. Quant à eux deux, il finiront par se réconcilier dès lors que Léopold s’était assagi avec l’âge.

Argenteuil, carrefour du monde

Au cours de la dernière phase de sa vie, la Princesse érigea le manoir d’Argenteuil en un carrefour de premier plan de la vie mondaine, artistique et scientifique ; têtes couronnées y côtoient des personnalités du monde politique ; on y voit Valéry Giscard d’Estaing et Paul Vanden Boeynants, ancien premier ministre belge, la Reine d’Angleterre et Eddy Merckx. Reconnue à juste titre pour son engagement en faveur de la recherche dans le domaine médical, Lilian crée une Fondation cardiologique à son nom, pour laquelle elle sera admise au Royal College of Physicians de Londres et recevra le prestigieux prix Giovanni Lorenzini.

Plus de septante ans après la guerre, Defrance livre un portait clair, rigoureux et nuancé d’une femme à la destinée inhabituelle et qui ne laissait personne indifférent.

Feu Jean Stengers, le grand historien belge, à qui on demandait s’il n’avait jamais rendu visite à la Princesse, répondit « Non, j’aurais trop peur de tomber sous son charme ».

Olivier Defrance, Lilian et le Roi, Racine 336 p.