Le pape François à l’affiche

Le pape François a récemment fait l’objet de deux marques inhabituelles d’attention, d’une part une affiche rédigée en dialecte romain où il se voyait reproché un défaut de miséricorde envers l’Ordre de Malte et les Franciscains de l’Immaculée et d’autre part une fausse édition de l’Osservatore Romano qui abondait dans le même sens.

Si les attaques contre le pape ne sont pas chose nouvelle – qu’on songe à Luther ou aux pamphlets dénonçant la prostituée de Babylone aux XVIe et XVIIe siècles – celles-ci surprennent en raison du caractère anonyme de leurs auteurs et dans le cas du faux Osservatore par le recours aux nouvelles technologies de l’information.

L’Eglise catholique se veut universelle et, pour cette raison, héberge depuis toujours en son sein de nombreux courants, certains bien en cour auprès de la papauté et d’autres pas. Qu’on songe par exemple à la théologie de la libération, un courant de pensée auquel Jean-Paul II s’était opposé avec vigueur et qu’il avait réduit à l’impuissance. A l’époque, ceux qu’on appellera par convenance la frange conservatrice de l’Eglise non seulement s’en étaient réjoui mais justifiaient l’action du pape au nom de sa juridiction universelle.

Ces mêmes personnes, qu’on soupçonne d’être derrière les affiches et le faux Osservatore, se trouvent aujourd’hui bien empruntées car elles ne peuvent à la fois ouvertement critiquer le pape et se réclamer de son autorité. Aussi les voilà contraintes à avancer à visage masqué et de tacher de distinguer leur conception du ministère papal de la manière dont François l’exerce et qui leur déplait. Cette contradiction fait le lit de la déloyauté.

Sully

Vous vous souviendrez que le 15 janvier 2009, le capitaine Chesley «  Sully » Sullenberger avait effectué un amerrissage d’urgence sur le fleuve Hudson à New York après que son avion eut été frappé par un vol d’oiseaux et les deux moteurs mis hors d’usage. Les 155 passagers et membres d’équipage eurent la vie sauve et le monde entier salua Sully comme un héros, un héros au sang-froid, courageux et généreux, qui avait su juger correctement qu’il ne pourrait pas se poser à aucun des aéroports à proximité en raison de la perte de puissance et de l’altitude trop faible.

Clint Eastwood entreprit de tirer un film de cette noble histoire, sorti en salle vers la fin de l’an dernier. Deux problèmes surgissent d’emblée: tout d’abord, l’incident ne dure quelques minutes, bien moins que le format d’une heure quarante requis par le film et ensuite tout le monde connaît l’issue de l’histoire. Comment faire ? Eastwood fera œuvre de trois techniques. Tout d’abord, il insère des scènes où l’avion se fracasse contre un immeuble, images des cauchemars qu’éprouve Sully et qui sont destinées à rappeler au spectateur que, oui, il s‘agit bien d’un héros et que l’issue favorable n’était pas prédestinée. Ensuite, il fait appel de manière classique aux flashbacks dans le but de nous montrer que, dès son plus jeune âge, Sully était féru d’aviation et que plus tard il s’est révélé un pilote expérimenté dans l’US Air Force. Mais le troisième ressort est la montée en épingle de l’enquête menée par la National Transportation Safety Board. Eastwood s’inscrit ici dans la longue tradition américaine des procès portés à l’écran où la nature contradictoire de la procédure judiciaire est sensée tenir le spectateur en haleine. De l’avis de la Ligne Claire, c’est raté et la transformation des méchants enquêteurs de la NTSB à la solde supposée de compagnie d’assurances rapaces en admirateurs du capitaine, Moïse qui tire équipage et passagers des murs d’eau glacée, n’est pas crédible. Seule scène qui vaille la peine, l’amerrissage puis l’évacuation de l’avion et l’arrivée des bateaux de secours transmettent le caractère dramatique de la situation et durent ce qu’elles ont duré dans la réalité, une petite demi-heure.

Si « Sully » est un film qui se laisse regarder de manière agréable, il ne traite en définitive que d’un fait divers, extraordinaire certes, et du comportement héroïque de Sullenberger. Mais ni l’un ni l’autre ne fournissent ipso facto la matière à un bon film. Face à la difficulté à développer la narration et de donner de l‘épaisseur au caractère de son héros, Eastwood opte pour une caricature du caractère des personnages impliqués dans l’affaire, le capitaine impassible face aux juges iniques. L’exploit de Sully est effectivement cela, un exploit, mais qui reste de l’ordre d’un fait divers qui sort de l’ordinaire.

Jackie: la mise en scène de l’histoire

La critique salue ces jours-ci la sortie en salle de Jackie, le biopic consacré à Jackie Kennedy dont le rôle est tenu à l’écran par Nathalie Portman. La nature même du genre, celui du biopic, fait en sorte que tout le monde connaît l’histoire, que ce soit celle de Jack Kennedy ou celle de la Princesse Diana, on sait comment elle finit et c’est la raison pour laquelle il ne s’agit pas de la raconter,

Car il s’agit plutôt de savoir comment elle sera retenue et c’est à cette tâche que va s’attaquer Jackie. Jackie Bouvier Kennedy est non seulement une jeune femme riche et élégante, elle parle plusieurs langues, a étudié la littérature et dispose de connaissances approfondies en histoire. Au cours du bref mandat de son mari, elle s’attachera a transformer la Maison Blanche, demeure bourgeoise que lui avait laissée le ménage Eisenhower, en un lieu du souvenir qui incarne l’histoire américaine dans laquelle elle entend bien que son mari s’inscrive. Si ces travaux de décoration ne sont pas à l’abri des critiques tant la dépense est grande, ils rencontrent néanmoins un grand succès auprès du public américain à l’occasion d’une émission télévisée, qui sera suivi par 80 millions de téléspectateurs, un chiffre énorme pour l’époque. Avec une grâce royale, Jackie Kennedy montre aux Américains une Maison Blanche érigée en une Maison du Peuple, élégante et noble, lieu de l’incarnation de leur histoire.

L’assassinat du président viendra couper court à ces projets mais pas à aux intentions de Jackie. Puisque les portes de la Maison Blanche bientôt se fermeront, il s’agit de sortir dans la rue. Avant Kennedy, trois présidents avaient déjà été assassinés, Lincoln, Garfield et Mc Kinley – Jackie connaît leurs noms -mais l’histoire n’a retenu que celui de Lincoln. On reproduira donc le cortège funéraire de Lincoln : une grandiose procession à pied, vêtements de deuil, formations militaires, présence de dignitaires religieux et civils en provenance du monde entier. Enfin, trouvaille de génie, elle exige que le président soit inhumé non pas dans le caveau familial mais au cimetière national d’Arlington, entouré de 290 000 soldats américains où effectivement cinquante plus tard les touristes affluent toujours pour se recueillir devant sa tombe. Seul le décès d’un pape fait de nos jours l’objet d’une telle mise en scène. On peut revoir ces scènes et écouter les commentaires qui évoquent le décès de « our chosen leader », personnage élu par le peuple certes mais aussi référence claire à une figure messianique, le président élu de Dieu.

Une semaine à peine après l’assassinat, Jackie Kennedy accordait une interview au magazine Life au cours de laquelle elle associe les années passées à la Maison Blanche à Camelot, siège de la cour du roi Arthur. La légende avait rejoint l’histoire.