Astérix chez les Français

Astérix renvoie aux Français une image d’eux-mêmes

 

La parution d’un nouvel album d’Astérix fournit l’occasion de s’interroger sur son succès. Certes, la série renvoie aux Français l’image qu’ils ont d’eux-mêmes: bagarreurs, irrévérencieux, amateurs de bonne chère, adeptes d’un mode de vie tout à la fois fier et désinvolte et qu’ils s’imaginent le monde leur envier, mais il y a plus.

 

France Libre et village gaulois

Astérix voit le jour en 1959, l’année même où le Général de Gaulle, rappelé au pouvoir l’année précédente, est élu président de la République. De Gaulle, le plus illustre des Français, est rappelé au pouvoir parce qu’il incarne tout à la fois l’homme de l’espoir avec l’appel du 18 juin, l’homme qui assure une place à la France dans l’échiquier des nations en 1944-45 et l’homme de la nouvelle Ve République ; en un mot, il est le seul qui sache à la fois faire front à l’adversité et incarner une certaine idée de la France. On le retrouve sans peine sous les traits du chef gaulois Abraracourcix, les bras tendus vers le ciel haranguant les habitants du village en termes de « Gaulois, Gauloises », incarnation d’une certaine idée de la Gaule. De même que de Gaulle crée à Londres la France libre, de même Astérix habite un village non-occupé qui résiste « encore et toujours » à l’envahisseur, sorte de portrait onshore de la France libre.

De plus il est tout aussi aisé de reconnaître sous les légions romaines les divisions de la Wehrmacht. Si les forces allemandes finissent par occuper l’ensemble du territoire français, le village gaulois symbolise ce qu’on ne peut conquérir matériellement, l’esprit de résistance, celui-là même dont de Gaulle s’est fait l’âme à Londres. Face à la réalité de fait, la défaite et l’occupation de la Gaule, Uderzo et Goscinny n’ont d’autre recours que de faire appel à la dérision pour dépeindre l’occupant. Certes les Romains disposent de la force mais ils sont niais et lourds d’esprit alors que les Gaulois se révèlent malins et astucieux.

Toute la Gaule (la France) est donc occupée par les Romains (les Allemands). Qu’est-ce qui permet donc aux Gaulois de faire face aux Romains ? Une force supérieure en nombre, des compétences qui font défaut à l’occupant, une certaine ingéniosité tout simplement ? Non, rien de tout cela car, tous les lecteurs d’Astérix le savent, la réponse tient en la potion magique du druide Panoramix. Et qu’a-t-elle donc de particulier cette potion ? Loin d’être le produit d’un savoir-faire supérieur, la potion est magique justement, il suffit de la tirer de son chapeau pour déjouer les légions romaines et affirmer non seulement l’identité gauloise mais le triomphe de son génie face à la puissance de l’occupant. Vue sous cet angle, la potion magique n’est que l’instrument qui permet au village gaulois d’entretenir l’illusion de son indépendance, célébrée dans de grands festins, alors que la Gaule est occupée par les Romains, livrée à des forces qu’elle ne maîtrise plus, de la même manière que de Gaulle a su persuader les Français de la grandeur de la France en dépit de la défaite de 1940 et de la décolonisation.

 

Empire romain et Union Européenne

Tous les lecteurs des albums d’Astérix le savent, leur héros ne reste guère à demeure et entreprend au contraire de rendre visite aux peuples voisins, cette fois-ci en Italie où il retourne depuis Astérix Gladiateur, paru en 1964. Sous le vernis d’une excursion touristique décrite de façon pittoresque, les voyages d’Astérix poursuivent en réalité un double but. Le premier est de démontrer, qu’en franchissant à sa guise la ceinture des camps romains qui ceignent le village, Astérix proclame son indépendance face à César alors que la Gaule fait désormais partie de l’Empire romain de même que la France actuelle a cédé une part de sa souveraineté à l’Union Européenne et à la BCE. Le second aspect des voyages d’Astérix consiste à en faire le héraut de ces valeurs gaulliennes, françaises dans leur nature mais qui se veulent universelles dans leur portée. Astérix témoigne d’une France qui demeure elle-même malgré tout et qui invite ses voisins à faire de même. Les Belges et les Suisses seront donc reconnaissants envers leur grand voisin qui, par l’entremise de son petit héros Gaulois, leur aura expliqué qui ils sont et ce qu’il y a lieu de faire pour préserver leur identité dont, sans lui, ils n’auraient pas eu connaissance.

En définitive, le succès d’Astérix tient à ce double aspect. D’une part il agit comme un exorcisme de la défaite de 1940 et du déclin politique et économique de la France depuis la guerre : Astérix entretient sous forme ludique l’idée d’une certaine France où non seulement il fait bon vivre mais où le génie français s’impose comme une évidence. D’autre part il conforte les Français dans l’idée, que d’autres peut-être tiendront pour une illusion, qu’un destin particulier les appelle à jouer un rôle singulier dans le monde. Jean-Luc Mélenchon par exemple ne disait pas autre chose lorsqu’il évoquait, à l’occasion de la campagne électorale pour la présidentielle de 2012, la destinée universelle de la France. En 2017, c’est aux Italiens qu’il revient d’en prendre connaissance.

 

Séduction du baise-main

Riverisco, baciamo le mani“, ces mots résonnent encore en Sicile et dans les films qui lui sont consacrés et qui expriment ce dont le geste témoigne: la politesse, le respect, voire la soumission. Ces marques de respect, tantôt prises au sens figuré et tantôt pas, se traduisent souvent par un geste de baise-main que ce soit envers l’évêque du lieu ou un capo mafia. Très répandu aussi en Europe centrale, le baise-main sert à marquer la distance, celle de l’âge, celle des sexes ou celle des classes sociales.

Dans le monde de La Ligne Claire, hormis le cas où un évêque ou, plus rarement, un abbé mitré lui tend l’anneau à baiser, le baise-main est un geste qu’un homme adresse à une femme. Réservé à la femme mariée, jamais posé sur une main gantée et jamais manifesté en un lieu public, il se veut la marque d’un jeu où se mêlent la révérence et la séduction.

L’homme, ou plutôt le monsieur, car il n’y a guère que des messieurs et des dames qui se prêtent à ce jeu-là, prend délicatement la main de la dame dans la sienne, s’incline et l’effleure des lèvres; relevant la tête, leurs regards se croisent un instant fugitif comme ceux des amants de Brel dans la chanson Orly, Si la dame consent à ce contact physique, elle en marque la limite, le dos des doigts et pas plus loin. Flirt codifié, l’homme qui s’incline reconnaît par là même la sainteté des liens qui unissent la femme à son mari et, de son baiser, abandonne les espoirs qu’il avait pu naguère nourrir; quant à elle, la dame qui accueille le baise-main, elle y reconnaît à la fois une marque d’allégeance et de secret désir. Le baise-main est l’expression que le XXIe siècle donne à l’amour courtois.

Les conventions qui président au baise-main prennent alors tout leur sens. Alors que les jeunes filles se prêtent encore au jeu de la séduction et gardent par devant elles le droit d’accorder leur main justement, la femme mariée a repris ses billes, si j’ose dire, et c’est la raison pour laquelle baiser une main gantée est banni car le gant prive cette cérémonie d’un contact physique et de sa charge sensuelle. Enfin, il va de soi qu’un monsieur n’aborde pas une femme dans la rue, mariée ou pas et que donc la question d’un baise-main dans l’espace public ne se pose pas.

Pas de deux où se mêlent le tact et la convenance, le baise-main est en définitif un échange poétique entre les sexes, qui exprime tout ce que la prose du langage quotidien ne saurait exprimer.

Dès l’âge de raison environ, les parents de La Ligne Claire lui avaient inculqué cet usage lors des réceptions données sous les ors de l’ambassade de Syldavie et, un demi-siècle s’étant écoulé, qu’elle maintient toujours afin qu’il ne se perde pas.