La Malédiction de Blake et Mortimer

Les années paires comme 2018, Blake et Mortimer sont condamnés à faire leur réapparition au sein d’un nouvel album, La Vallée des Immortels, que saint Nicolas est venu déposer il y a un mois dans la botte de La Ligne Claire posée devant la cheminée.

Depuis que la série a été reprise en 1987, en général par une équipe composée d’un scénariste et d’un dessinateur (mais ici de deux dessinateurs), les auteurs ont été confrontés ou plutôt se sont volontairement soumis à de multiples exigences : reproduire le style de la ligne claire en vogue parmi l’école d’Hergé, conserver les codes de la série tels que les avait définis E.P. Jacobs, insérer une histoire dans une fourchette de temps allant grosso modo de la fin des années quarante au début des années soixante et surtout rédiger un scénario qui soit à la fois original et vraisemblable. En outre, au vu du succès qu’a connu cette reprise, les auteurs font l’objet d’une pression commerciale de la part de l’éditeur mais aussi d’exigences de la part de lecteurs complices qui demandent du neuf, à la condition expresse qu’il soit rigoureusement conforme à l’ancien.

Vingt-cinquième album de la série, la Vallée des Immortels (à l’image de nos deux héros, toujours en vie septante-deux ans après leur première parution) distribue les rôles de façon immuable, telle une tragédie grecque. Au Capitaine Blake (qui jamais ne monte en grade) revient la défense de Hong Kong face aux communistes de Mao tandis que Mortimer se passionne pour une mystérieuse antiquité chinoise. Le méchant de circonstance, Xi-ni, un seigneur de la guerre, se met à la recherche d’un manuscrit secret tandis que le Colonel Olrik, l’éternel méchant, immortel lui aussi, ne rêve que d’assouvir sa vengeance pour l’échec subi à Lhassa dans le Secret de l’Espadon, dont cet album constitue une suite.

Outre le clin d’œil à Tintin et le Lotus Bleu que constitue la couverture qui dépeint Mortimer en rickshaw, le scénariste Yves Sente reprend le mécanisme qui anime Le Secret de la Licorne, à savoir la nécessité de réunir plusieurs documents ou objets en vue de pouvoir résoudre une énigme. Comme chez Hergé, deux histoires vont s’imbriquer, celle lointaine qui retrace l’origine de ces documents, et celle, actuelle, qui fait le récit de leur quête. Alors que l’histoire entremêle la guerre civile bien réelle que se livrent nationalistes et communistes chinois et celle, fictive, que les héros livrent à Xi-ni, la multiplication des personnages et les nombreux renvois à l’histoire chinoise ancienne rendent le récit quelque peu touffu et pourront dérouter le lecteur. Dessiné à quatre mains, cet album se distingue par ses planches richement travaillées et des coloris chatoyants qui conviennent bien à l’environnement tropical dans lequel se déroule l’intrigue.

Nos héros parviendront-ils à réunir les anciens documents ? Pourront-ils sauver la colonie britannique face à la double menace des communistes et d’Olrik œuvrant pour Xi-ni ? La Ligne Claire l’ignore et devra patienter que paraisse le 26e épisode qu’elle achètera de bonne grâce. D’ici là elle aura lu avec plaisir un album de facture volontairement classique, au scénario un peu dense certes mais conforme aux attentes de son public.

 

Yves Sente, Peter van Dongen, Teun Berserik, La Vallée des Immortels – Tome 1er, Editions Blake et Mortimer/Studio Jacobs, 2018.

Agent double

Au fond, recruter un agent du camp adverse tient de la séduction amoureuse; approchez votre partenaire trop vite et il s’effarouchera, faites-le trainer et il risque de manquer les signes que vous tentez de lui adresser.

Ben McIntyre, auteur spécialiste des affaires d’espionnage, relate l’histoire véritable de la manière dont les services de renseignements britanniques, connus sous le sigle de MI6, ont retourné, c’est-à-dire recruté Oleg Gordievski, un colonel du KGB qui deviendra donc un agent double.

Macintyre s’était déjà distingué en faisant le récit de l’opération Mincemeat qui s’était déroulée en Espagne pendant la dernière guerre. Il s’agissait alors pour les Anglais de faire semblant d’avoir perdu de fausses informations mais de s’agiter suffisamment pour faire croire aux Allemands qu’elles étaient vraies.

On retrouve dans The Spy and the Traitor tous les éléments qui marquent désormais le style de Macintyre : une recherche minutieuse des faits, appuyée si possible sur des entretiens avec les protagonistes, une évaluation équilibrée, l’absence de spéculation et une rédaction sobre et factuelle. On butte aussi cependant sur les limites du genre, à savoir la nécessité d’une histoire vraie mais suffisamment intrigante pour qu’elle puisse se prêter à une rédaction selon les canons anglais du roman d’espionnage.

L’histoire se déroule dans les années 70 et 80, au temps de la guerre froide. Gordievski, comme son frère et son père avant lui, appartient au KGB, une sorte d’aristocratie soviétique. Cependant, la révélation des crimes de Staline et plus proche de lui l’érection du mur de Berlin et la répression du Printemps de Prague fairont naître en lui un dégoût du système communiste et le conduiront à franchir le pas. Un des intérêts de ce livre réside dans l’examen des motivations qui animent un transfuge: un esprit romantique, un snob intellectuel, un sentiment de frustration, voire de solitude, le sentiment d’être méconnu. Si au sortir de la guerre, certains – on songe à Kilby et Maclean – agissent par conviction idéologique, vers 1980, tout le monde à l’Ouest se rend compte que le système soviétique est pourri si bien que l’argent deviendra le mobile principal. En sens inverse, Gordievski agira quant à lui par conviction et franchira le dernier pas, toujours mystérieux, celui qui mène de la dissidence intérieure à la trahison.

Tout n’est que jeu de miroirs au cours duquel les acteurs érigent des cloisons entre leur vie publique et privée et entre leur fonction officielle, mettons secrétaire d’ambassade et leur véritable fonction, l’espionnage; alors que le retournement d’une cible ne peut s’opérer que dans la confiance, la méfiance règne en maître dans ce monde, y compris entre alliés. A la suite de John le Carré, Macintyre maîtrise parfaitement le langage de ce monde où des transfuges prennent garde de se faire filer, déposent des messages codés dans des cachettes, esquivent tant leur contrôleur que leur supérieur et parfois passent à l’Ouest, ou à l’Est.

Comme dans les romans d’espionnage, l’histoire de Gordievski s’achève par une pirouette que La Ligne Claire laisse à ses lecteurs le soin de découvrir.

The Spy and the Traitor fournira une bonne idée de cadeau de Noël à toutes les lectrices de La Ligne Claire dont les maris ont déjà suffisamment de cravates. Quant à La Ligne Claire, si elle a dégusté avec plaisir The Spy and the Traitor,elle avait dévoré Mincemeat.

 

Ben Macintyre, The Spy and the Traitor, Penguin, 366 pages.

La figure du Roi

« Qu’ils mangent de la brioche ». Cette anecdote, attribuée sans doute faussement à Marie-Antoinette, est censée illustrer la distance qui sépare l’aristocratie (les élites d’alors) du peuple, ceux qui goûtent de la brioche de ceux qui se nourrissent de pain. De nos jours, à la brioche et au pain, on peut substituer l’essence et le diesel, remplacer les bonnets phrygiens par des gilets jaunes et donc poser à nouveau la question de l’attitude qu’il convient au roi d’adopter.

La Ligne Claire est d’avis qu’en tout premier lieu, la royauté oblige mais aussi que cette obligation exige une certaine distance. A cet égard François Hollande s’est égaré lorsqu’il déclarait vouloir être un président normal, ce qui allait l’exposer à un ridicule qui plus jamais n’allait le quitter. Résolu à ne pas commettre la même erreur, Emmanuel Macron s’est attaché à conférer à nouveau de la dignité à la fonction présidentielle mais à la façon d’un bourgeois qui fait irruption dans les salons de la noblesse, résolu à prendre de la hauteur mais rapidement perçu comme hautain.

De cette juste tension entre la proximité et la distance naît la figure du bon roi, celui qui se soucie de son peuple et porte son fardeau. Citons à ce propos sainte Elisabeth de Hongrie qui, devenue veuve, s’est consacrée à nourrir les pauvres et, plus près de nous, le roi Baudouin qui un jour s’était dépouillé de son manteau pour en revêtir une victime d’une inondation. Charles de Gaulle, monarque républicain, savait lui aussi allier la modestie de son train de vie personnel à la grandeur de sa fonction.

A cette exigence de proximité avec le peuple s’ajoute celle de la justice. Louis IX et Henri IV incarnent cette exigence pour avoir l’un rendu la justice et l’autre rétabli la paix confessionnelle qui, il y a quatre siècles, tenait lieu d’ordre public.

Enfin, le roi doit dire le vrai. Le 13 mai 1940, trois jours après le déclenchement de l’attaque allemande, fraîchement nommé premier ministre, Winston Churchill prononce à la Chambre des Communes l’un des plus célèbres de ses discours où il ne promettait que « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Parce que la vérité rend libre, Churchill sut persuader le pays tout entier non seulement de tenir bon mais de livrer bataille à l’heure la plus critique de son histoire.

Souci de la vérité, charité et humilité, recherche de l’élégance alliée au rejet du luxe, témoignage d’une certaine grandeur et enfin incarnation d’une forme de spiritualité, voilà ce qui fait la figure du Roi, dont La Ligne Claire n’est pas loin de penser qu’il faille un vrai roi pour l’exercer.

La loi naturelle et les droits de l’homme

On célèbre ces jours-ci le 70anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 10 décembre 1948. Comme son nom l’indique, ce document a valeur déclarative et ne constitue pas en tant que tel un élément du droit positif, qui aurait valeur de contrainte. La Déclaration ne crée pas de droits en tant que tels mais reconnaît et proclame les droits objectifs, inaliénables et universels de la personne humaine, et si elle proclame les droits de l’homme, elle n’en fait pas les droits des individus.

Dans un petit ouvrage paru en début de cette année et qui rassemble six conférences tenues par l’auteur à l’Institut catholique de Paris,  Pierre Manent, ancien professeur de philosophie politique à l’EHESS, examine les rapports entre la loi naturelle et les droits de l’homme à l’occasion du septantième anniversaire de la Déclaration.

Mais d’abord, qu’est-ce que la loi naturelle ? On peut la définir comme l’ensemble des pratiques, que les hommes ne font pas puisqu’ils relèvent de leur nature justement, mais qui éclairent et orientent les lois qu’ils se donnent. Longtemps tenue comme une évidence universelle, l’existence de la loi naturelle, est aujourd’hui soit abolie par les Modernes, soit vidée de son sens, soit enfin tout simplement ignorée alors que, bien entendu, la loi naturelle a fourni le socle sur lequel on a pu ériger la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Pourtant, la loi naturelle joue une fonction indispensable au sein de la société, celle qui consiste à évaluer si une loi est bonne et juste ; en d’autres termes elle protège l’humanité contre l’arbitraire des hommes.

Or, à partir des années soixante, on a pu assister à une extension de droits individuels au nom d’une souveraineté illimitée de l’individu, qui ira de pair avec l’érosion de l’institution politique. Désormais, ce n’est plus la cité qui définit le citoyen, mais le citoyen qui souverainement détermine la cité à laquelle il estime avoir le droit d’appartenir.

En abolissant la loi naturelle, les Modernes ont ouvert la porte à des revendications en faveur de droits individuels innombrables et illimités ; tout désormais peut faire l’objet d’un droit au nom de droits de l’homme proclamés de manière indéterminée, c’est-à-dire sans référence à une loi naturelle. Nous vivons désormais dans un monde de droits sans loi, car la loi est réduite à être l’instrument qui ratifie le droit ; non seulement le droit est maintenant compris comme extérieur à la loi mais la loi en est devenu l’esclave, un notaire qui ratifie l’expression de désirs individuels auxquels le droit donne corps.

Un nouveau mot, le ressenti, est venu définir l’homme ; peu importe que ce que je ressens soit juste ou faux, bon ou mauvais, le fait même que je le ressente m’autorise à faire le droit. Les Modernes abolissent donc la loi naturelle au motif qu’elle constitue une entrave à la liberté et lui substituent ce que l’on pourrait appeler une loi d’autorisation, désentravée et désirante et qui vient s’opposer aux lois d’interdiction – tu ne tueras point – désormais caduques. La liberté Moderne consiste à lever des obstacles plutôt que, dans sa conception classique, à choisir entre le bien et le mal. Pierre Manent accorde une place toute particulière dans son essai au mariage pour tous, expression du désir d’une petite minorité, qui vient réduire à néant une institution, qui pré-date l’existence même de l’Etat, et dont la finalité est de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Dans l’institution du mariage, il n’y a pas de place pour les sentiments et les désirs, non pas qu’ils ne comptent pas, mais parce que l’Etat n’a pas à s’en mêler.

Et puis, vient le dernier obstacle à lever, celui de la mort. Faute de pouvoir pour le moment y remédier, on invoquera au nom de la liberté individuelle toutes les options alternatives, le suicide assisté, l’euthanasie, le trans-humanisme mais pas bien entendu la peine de mort, imposée par l’Etat, désormais dépouillé de toute moralité.

La proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est née pour une bonne part de leur négation au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, où les périls de l’Uebermensch, de l’homme qui se fait l’égal de Dieu, sont apparus de façon manifeste. « Sans Dieu, les droits de l’homme sont privés de sens » écrivait Joseph Ratzinger.

Septante ans plus tard, les droits de l’homme se sont détachés de Dieu pour se faire l’expression variée de désirs individuels que la loi vient sanctionner. Cette conception, invivable pour toute société, vient sonner le glas des démocraties telles que nous les connaissons depuis cent cinquante ans.

L’ouvrage de Manent peut se révéler d’une lecture ardue ; cependant les thèmes qu’il aborde sont d’une importance cruciale. Le lecteur intéressé en retrouvera une version plus légère dans l’émission Répliques d’Alain Finkelkraut du 5 mai dernier (https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/y-a-t-il-une-loi-naturelle).

 

Pierre Manent, La Loi naturelle et les droits de l’homme, Presses Universitaires de France 2018, 134 pages.

Snobismes

Je ne suis pas snob, puisque je n’ai pas besoin de l’être (anonyme).

 

A l’origine du mot snob, dit-on, on trouve les registres des écoliers de la prestigieuse école d’Eton au début du XIXe siècle, où, à ceux d’entre eux qui n’étaient pas d’origine noble, on ajoutait le suffixe s.nob, raccourci de sine nobilitate. Que l’histoire soit vraie ou pas, elle met en lumière l’élément essentiel sur lequel repose le snobisme, à savoir la notion de club auquel soit on appartient ou dont au contraire – et tant pis pour les autres – on est exclu.

Appelons snobisme d’exclusion ce snobisme qui porte son regard de haut en bas mais dont l’existence, la survie même, dépend de la rencontre avec un mouvement en sens inverse, un snobisme ascensionnel et même aspirationnel qui émane de ceux tentent de forcer la porte du club. Sans ces derniers, le snob d’en haut n’aurait plus d’autre occupation que de fixer son monocle et de se regarder seul dans le miroir.

 

Bienvenue au club

L’homme est non seulement un animal grégaire mais un animal tribal qui bien vite se regroupe avec ses semblables en vue de former un cercle de happy few, dont les conditions d’accès sont aussitôt réglementées. On retrouve ces cercles dans la vie de tous les jours sous les formes les plus variées, associations de la noblesse, clubs de sports, sociétés de compagnonnage de ceci ou de cela tandis que les conditions d’admission revêtent la présentation de quartiers de noblesse, l’achat d’une part de sociétaire, la réussite d’une épreuve initiatique et, last but not least, car on parle volontiers l’anglais dans certains cercles, l’obtention de parrainages, manifestation moderne de liens de vassalité volontaires. On est alors reçu.

Si le snob évoque d’abord le snobisme mondain, on se gardera bien d’oublier le snobisme intellectuel ni non plus celui qui naît de la fortune. Tantôt rivaux, ces cercles se croisent parfois comme les diagrammes de Venn, souvent à la faveur d’une mésalliance en vue de redorer un blason et qu’on aura oubliée une ou deux générations plus tard. Au sein de la noblesse, si les alliances des couronnes et de la fortune ne sont pas rares, celles avec les milieux intellectuels restent entachées d’une certaine méfiance.

Pour sa part, le snob intellectuel ou culturel se distingue en ceci qu’il prétend détenir les clés d’une Vérité accessible aux seuls initiés, en somme il crée un club de l’esprit dont il s’institue le gardien. Une auréole de mystère l’entoure car il ne s’autorise à soulever qu’un petit coin du voile qui drape la Vérité, de peur que tous s’engouffrent dans le club. Aussi oscille-t-il sans cesse entre les phrases pesées et les silences qu’il veut lourds de sens.

La question essentielle qui se pose ici est de savoir ce que peut avoir de si extraordinaire ce club dont on est exclu et auquel on souhaiterait appartenir ? En général, pas grand-chose de substantiel et c’est pourquoi le club invoquera quelque règle, souvent réputée ancienne, en vue d’en restreindre l’accès et de créer de la rareté. On voit naître ici une tension entre la jouissance d’un bonheur et la nécessité de l’étaler, alliée au désir de tenir les importuns à distance. C’est tout le sens des photographies de réceptions qu’on trouve dans les pages de Point de Vue et de Hola et dont le but est de témoigner de manifestations où tout demeure privé sauf l’envie qu’on a de le révéler.

 

U and non-U

Mieux que quiconque, Nancy Mitford avait établi dans les années cinquante du siècle écoulé une typologie du monde ; de même que Dieu avait séparé la terre de la mer, Nancy Mitford avait réparti le monde entre U et non-U où U signifie Upper Class. Si au soir de l’Angleterre impériale, la naissance faisait presque automatiquement office de membership du club des U, il s’agissait de demeurer vigilant et de démasquer les imposteurs. C’est pourquoi des examens d’entrée sont exigés des candidats suspects, et qui reposent à la fois sur le vocabulaire et l’accent. Que vous utilisiez le mot serviette plutôt que napkin et vous voilà non seulement repéré mais flétri de la fleur-de-lys des non-U. A la même époque, la comédie musicale My Fair Lady s’était quant à elle plu à jouer sur les accents qui marquaient alors les classes sociales en Angleterre tout en soulignant que le gouffre qui les sépare n’était pas totalement infranchissable. Dans les années septante du reste, Margaret Thatcher (depuis, la Baronne Thatcher), la fille d’un épicier, prit des cours de diction en vue de masquer ses origines et son accent middle class.

Cela paraît quelque peu désuet aujourd’hui mais l’exigence première qui est de marquer les frontières extérieures du club demeure. Par exemple, prononcez à voix haute les noms de famille Cholmondeley, La Trémoille et d’Ursel. Si vous parvenez à franchir ce triple obstacle, vous aurez de bonnes chances d’être admis dans les salons de Belgravia ou du Faubourg Saint-Germain ; à défaut, le docteur sera au regret de vous informer que le résultat du test non-U est positif.

Phénomène universel, le snobisme est affaire de manières, la façon dont on dispose l’argenterie à table par exemple, que l’on prise ou méprise non en raison de leur valeur intrinsèque mais en fonction de ses propres choix. Les meilleurs spécialistes vous le diront, cette loi d’airain du snobisme ne souffre qu’une seule exception, l’appartenance au club des lecteurs de La Ligne Claire.

Saint Martin: de la cape à la chapelle

Alors que le monde célèbre le centenaire de l’Armistice et que le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Quoique né au IVe siècle, en Pannonie, la Hongrie actuelle, Martin avait grandi à Pavie, la Ticinum des Romains où son père occupait des fonctions dans l’administration militaire, ce qui lui vaut son nom, Martin, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre. Lui-même militaire, Martin fut promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

A l’origine du mot « chapelle »

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy. Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint ; en Suisse Chézard-Saint-Martin (NE) et Sankt-Martin (GR) se joignent à la cohorte des villages d’Europe qui en maintiennent le souvenir.

 

Tous les Martins du monde

Et puis il y a les six millions de personnes en France dont le nom de famille est Martin, Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, Martin Schulz, président du Parlement Européen, et le pauvre Martin pauvre misère de Brassens.

Quant aux enfants allemands, ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Marcher à Kerguelen

Il aurait pu être nommé préfet du département de la Dordogne ou de celui du Loir-et-Cher ; au lieu de cela François Garde aura été administrateur des Terres australes et antarctiques françaises de 2000 à 2004. C’est dans le cadre de ses fonctions qu’il découvre l’archipel Kerguelen ; lorsqu’en 2004 il est muté, il se promet d’y retourner. Ce livre est le récit du retour en 2015 à ce Brideshead des glaces, au cours duquel il parcourt à pied 200 kilomètres en vingt-cinq jours flanqué de trois compagnons, ceux-là avec qui on partage le pain.

On est loin des récits de voyage qui relatent, mettons, le souvenir d’un pèlerinage à Compostelle. Car si le pèlerin met ses pas là où d’autres sont passés avant lui, à Kerguelen, cet archipel qu’on appelait autrefois les Iles de la Désolation, dépourvues d’habitants permanents, il n’y a personne dont un puisse suivre la trace.

Il y eut un soir et il y eut un matin. Au rythme d’un court chapitre par jour, Garde emmène son lecteur dans cet univers fondamentalement minéral, ce monde de glaciers et de colonnes basaltiques que viennent frapper sans relâche le vent, la neige et la pluie. Là tout n’est que roc, bloc, pierre, roche et gravier qui forment des terrasses, des replats, des murs, des falaises et des précipices ; Garde décrit ce monde d’une plume acérée, élégante et cultivée, faisant appel à autant de mots pour décrire la roche que les Inuits en ont pour évoquer la neige.

On ne saurait s’aventurer seul dans cet univers hostile ; Garde embarque donc trois compagnons dans cette aventure en humanité au cours de laquelle, comme des naufragés dans une chaloupe, ils sont condamnés à la fraternité. Marcher à Kerguelen, c’est faire montre d’empathie envers ses compagnons de route, ces frères d’armes; c’est aimer son prochain là où on ne peut pas choisir son prochain ni non plus l’ignorer ou s’en débarrasser ; marcher à Kerguelen, pour le haut fonctionnaire devenu écrivain, c’est emporter et transporter au bout du monde un bagage littéraire et culturel en sus des vingt-cinq kilos du sac à dos. A Kerguelen, nulle cathédrale gothique ne se dresse à l’horizon, aucune bibliothèque ne recueille un héritage national, seul Garde monte la garde en vue d’en livrer plus tard le témoignage.

De son propre aveu, Garde et ses compagnons évoluent entre les deux chutes de l’homme,  un entre-deux qui, de l’avis de La Ligne Claire constitue la clé du livre; un monde d’après la création d’Adam et Eve où l’homme doit peiner pour subvenir à ses besoins, mais un monde d’avant Caïn, le meurtrier d’Abel, cette deuxième chute, qui mit fin à la fraternité des origines.

Il n’y aura pas, à la dernière page du livre, de selfie face à la cathédrale de Compostelle, pas de crédenciale en latin estampillée au gré des étapes car à Kerguelen cela relève du superflu. Garde invite son lecteur à le suivre dans cet espace austère, à en apprécier la beauté comme un moine cistercien arpente son cloître ; la grave élégance de son style est à ce prix.

 

 

François Garde, Marcher à Kerguelen, Gallimard, 237 pages.

 

 

 

Les colonnes des siècles

C’est un peu court, jeune homme. Le boulet, tiré en 1849 par les artilleurs du Général Oudinot sur les troupes de Garibaldi qui avaient délogé le pape de son palais du Quirinal, lui aussi était tombé un peu court. Faisant voler en éclats la verrière de la Grande Galerie du palais Colonna, il vint se loger sur un escalier en marbre dont il fracassa l’une des marches, que rejoindrait un siècle plus tard dans l’univers des marches à jamais brisées celle du château de Moulinsart dans les Bijoux de la Castafiore.

Le risque, qu’à Rome, on tombe à court de palais baroques est certes faible mais parmi tous ceux-ci se distingue celui des princes Colonna. Ouvert au public le samedi seulement, sa visite, sans être un privilège réservé aux happy few, porte l’empreinte de la distinction et même d’une certaine intimité. Le palais Colonna non seulement abrite l’une des plus belles collections privées qui soit conservée mais s’offre aux yeux du visiteur dans le cadre resplendissant du plus magnifique palais baroque toujours aux mains d’une même famille, qui a fait de la transmission de son patrimoine une exigence. La Grande Galerie, vouée à la gloire de Marc-Antonio Colonna, commandant des galères pontificales à la bataille de Lépante en 1571, en constitue le clou. On visite cette collection de tableaux dans l’état qu’on voulu les princes collectionneurs, dans son jus pour ainsi dire. Tous les amateurs de la cuisine italienne y reconnaîtront le Mangiafaggioli d’Annibale Carracci, qui orne la couverture du Talismano della Felicità, le livre de recettes qu’on trouve en Italie jusque dans les chaumières ; dans la salle Bellique, la Vénus de Bronzino, ou le Nu Retrouvé, éblouit le spectateur par la fraîcheur d ses coloris ; plus loin, dans la salle de l’Apothéose, La Ligne Claire songera à ses années d’étudiant à l’Université Catholique de Louvain face au portrait de son fondateur,  Martin V, le pape que la famille Colonna a donné à l’Eglise.

Dans les cercles de la nobiltà nera, la noblesse pontificale immémoriale, on pouvait entendre il n’y a guère qu’il ne pouvait y avoir à Rome deux souverains, le roi et le pape, et que, pour cette raison, il fallait qu’en 1946 le roi s’en allât. Mais voilà, le pape n’est pas marié si bien qu’il échut à la princesse Isabelle, grand-mère du chef de famille actuel, de tenir le rôle et le rang de reine non-couronnée de Rome et d’assurer par son mécénat le lustre de sa famille. Les appartements privés, eux aussi conservés en l’état, témoignent de son rôle dans un cadre où le caractère privé se mêle à l’élégance.

En définitive, ce qui distingue cette visite de toutes les autres que vous pourrez effectuer à Rome, c’est qu’on y est reçu non pas comme un visiteur, moins encore comme un client, mais comme un invité.  Et puis, si on a la chance, comme La Ligne Claire et son épouse, d’être accueilli quelques instants par le Prince, sachez que c’est lui qui vous fait la grâce de vous remercier de votre visite alors que vous êtes son hôte.

www.galleriacolonna.it/fr/

 

Les archanges dans nos campagnes

Qu’il existe des anges, ça tout le monde le sait, mais des archanges ? Et, d’abord, qui sont-ils ? Si les anges interviennent régulièrement tout au long de l’Histoire Sainte, seuls trois d’entre eux sont désignés par leur nom, Michel, Gabriel et Raphäel, ce qui leur vaudra d’être qualifiés d’archanges. Saint Augustin nous rappelle qu’ange désigne la fonction, messager – angelos en grec, – et non pas l’être. Si jamais Michel, Gabriel et Raphaël ne seront désignés archanges en tant que tels dans l’Ecriture, il est clair cependant que chacun est investi d’une mission spéciale.

Michel, dont le nom signifie « qui est semblable à Dieu » a pour fonction de signifier aux hommes comme aux puissances célestes que nul ne peut se rendre égal à Dieu. Aussi est-ce lui, prince des milices célestes, qui au chapitre XII, verset 7 du livre de l’Apocalypse engage la bataille avec le Dragon et le précipite à terre.

L’annonce de la naissance du Fils de Dieu dans le monde est une affaire qui ne pouvait pas être laissée au premier venu ; aussi, comme le rapporte saint Luc au chapitre 1erde son Evangile, est-ce l’archange Gabriel, la Force de Dieu, qui est investi de cette mission d’importance. Bien qu’il n’ait pas été annoncé, il se présente chez la Vierge Marie et entretient avec elle un dialogue assez soutenu jusqu’à ce qu’il se satisfasse qu’elle ait bien compris le sens de son message. Alors il la quitta.

Quant à Raphaël, il intervient tout au long de la délicieuse histoire rapportée au Livre de Tobie ; tantôt il sert de guide pusiqu’il connaît le chemin qui mène en Médie (V, 4-8) et tantôt il se présente en guérisseur puisque c’est lui qui donne instruction à Tobie de prendre le poisson et d’en extraire les entrailles (Chapitre VI), qui serviront à guérir Tobit, père de Tobie, de sa cécité (XI, 7). Raphaël, dont le nom signifie justement « Dieu guérit » annonce donc lui aussi la venue de Jésus-Christ, qui guérira l’homme du péché.

Si les archanges ne sont donc mentionnés qu’à peu de reprises dans la Bible, ils n’en sont pas moins très présents dans notre culture. Leurs noms se déclinent tant au masculin qu’au féminin car, s’il est désormais admis que les anges n’ont pas de sexe, c’est que la sexualité appartient à la chair tandis que les anges sont de purs esprits. Le personnage de Michel-Ange Buonarotti surgit immédiatement à l’esprit accompagné de son contemporain Raphaël Santi ; le troisième archange aura inspiré tout autant Gabriel de Broglie, Gabrielle Petit que Peter Gabriel.

Mais c’est surtout dans le domaine de la peinture que le souvenir de leur présence se perpétue. On ne compte pas les tableaux qui représentent l’Annonciation, un thème repris par les plus grands artistes, Fra Angelico, Botticelli, Léonard de Vinci et le Caravage parmi eux. Botticelli, le Titien et Andrea del Sarto ont quant à eux dépeint Raphaël guidant Tobie, le plus souvent dans la scène du poisson, devenu son emblême iconographique. Quant à Michel, il apparaît non seulement dans la peinture, soit terrassant les anges déchus soit dans le cadre d’un jugement dernier mais également dans la statuaire et l’architecture. Les Lombards lui vouaient un culte particulier, ce qui explique en partie qu’à travers l’Europe un grand nombre de sanctuaires lui soient voués, le Mont Saint Michel bien sûr mais aussi l’abbaye Saint-Michel de la Cluse, lieu de tournage du Nom de la Rose ou encore le Château Saint-Ange à Rome.

Etres spirituels, créatures personnelles et immortelles, ils accompagnent l’histoire du salut et sont présents dans l’histoire et la géographie humaine à telle enseigne que leur fête aujourd’hui, qu’en anglais on appelle Michaelmas, désigne ainsi la session d’automne du Parlement

 

Où est Matthieu?

Matthieu Cointrel, né en Anjou en 1519, résidait déjà depuis longtemps en Italie quand il s’associa à Catherine de Médicis, reine de France, en vue de reconstruire l’église Saint Louis des Français à Rome et lui conférer la façade que nous lui connaissons aujourd’hui, achevée en 1589. Ce demi-siècle écoulé en Italie avait fait de lui l’homme, bientôt le cardinal Contarelli, dont la postérité retiendrait le nom. Bien avant sa mort survenue en 1585, il avait fait l’acquisition de la chapelle qui porte aujourd’hui son nom et qui est ornée de trois tableaux du Caravage, tous trois consacrés à saint Matthieu l’évangéliste, le saint patron du cardinal bienfaiteur. Réalisés à l’occasion de l’année sainte 1600, le cycle comprend au centre de la chapelle Saint Matthieu et l’Ange flanqué à gauche de la Vocation de Saint Matthieu et à droite du Martyre de Saint Matthieu.

Dans les récits évangéliques, Matthieu nous est présenté comme un publicain, un collecteur d’impôts à la solde des Romains, ce qui lui vaut le mépris, voire l’hostilité de la population juive. Le récit de sa vocation, que nous relayent les synoptiques est succint : Jésus vit un publicain assis à son bureau de douane et lui dit « Viens et suis-moi » ; alors il se leva et le suivit. Matthieu ensuite figurera au nombre des Douze et bien entendu on lui attribuera l’évangile qui porte son nom.

Dans Saint Matthieu et l’Ange, la question de l’identité de Matthieu ne se pose pas, on ne confondra pas l’évangéliste et l’ange qui l’inspire ; pas davantage dans la scène du martyre où on ne saurait prendre le bourreau pour la victime. On notera à ce propos que dans l’un et l’autre cas Matthieu y est représenté sous les traits d’un homme âgé, à la barbe grise et au crâne chauve.

Venons-en maintenant à la Vocation de Saint Matthieu, ce tableau énigmatique dont on ne sait trop s’il représente une scène d’intérieur ou d’extérieur. A droite, le Christ pointe son doigt vers un groupe de personnes attablées, de même que Dieu touche Adam du doigt dans la fresque de la chapelle Sixtine. Traditionnellement, la critique artistique a retenu que le personnage d’âge mûr, lui aussi barbu mais pas encore chauve, qui semble s’auto-désigner du doigt, représentait Matthieu, ayant l’air de dire « Quoi, moi, que me veux-tu ? ».

Lors d’une conférence donnée en 2012 et à nouveau dans un livre publié cette année (*), l’historienne de l’art Sandra Magister a remis en cause cette interprétation.

Examinons à nouveau la scène. Un rai de lumière, comme porté par le doigt du Christ vient éclairer cette table d’auberge. Le propos du Caravage est limpide : Jésus, la lumière des hommes, éclaire le monde et dissipe les ténèbres, comme Dieu créateur dans le livre de la Genèse.

Le deuxième propos du Caravage tient dans l’actualité de l’Evangile. Si l’Evangile est d’actualité, alors un collecteur d’impôts du Ier siècle peut sans autre être figuré par un prêteur à gages ou un usurier de cette fin du XVIe ; qu’importe le temps et le lieu, ce qui compte, c’est que le Christ fasse irruption dans un monde où l’on compte ses sous. Lui, le Christ, ne doit guère en avoir, des sous, puisque lui et son compagnon, un bâton de pèlerin à la main, pénètrent nus pieds dans cette scène habitée de personnages richement vêtus.

Trois d’entre eux esquissent un geste de surprise. Le personnage, ce barbu pas encore chauve, tout à coup ne semble plus se désigner lui-même mais son jeune voisin de droite (à gauche sur le tableau). Ce dernier, assis sur un fauteuil élégant alors que ses compagnons doivent se contenter d’un banc, est affaissé sur la table où, au sens propre, il compte ses sous. Indifférent à la présence du Christ, accaparé par son argent ou au contraire sonné par le geste du Christ, cette main tendue qui perce les ténèbres, voilà selon Sandra Magister le nouveau Matthieu, un homme si radicalement neuf que l’ange de Dieu l’inspirera à rédiger un Evangile pour lequel il acceptera de mourir. Toute la chapelle Contarelli est là en trois tableaux.

(*) Sandra Magister, Il Vero Matteo, Campisano Editore, Roma 2018