Saint Martin: de la cape à la chapelle

Alors que le monde célèbre le centenaire de l’Armistice et que le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Quoique né au IVe siècle, en Pannonie, la Hongrie actuelle, Martin avait grandi à Pavie, la Ticinum des Romains où son père occupait des fonctions dans l’administration militaire, ce qui lui vaut son nom, Martin, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre. Lui-même militaire, Martin fut promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

A l’origine du mot « chapelle »

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy. Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint ; en Suisse Chézard-Saint-Martin (NE) et Sankt-Martin (GR) se joignent à la cohorte des villages d’Europe qui en maintiennent le souvenir.

 

Tous les Martins du monde

Et puis il y a les six millions de personnes en France dont le nom de famille est Martin, Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, Martin Schulz, président du Parlement Européen, et le pauvre Martin pauvre misère de Brassens.

Quant aux enfants allemands, ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Marcher à Kerguelen

Il aurait pu être nommé préfet du département de la Dordogne ou de celui du Loir-et-Cher ; au lieu de cela François Garde aura été administrateur des Terres australes et antarctiques françaises de 2000 à 2004. C’est dans le cadre de ses fonctions qu’il découvre l’archipel Kerguelen ; lorsqu’en 2004 il est muté, il se promet d’y retourner. Ce livre est le récit du retour en 2015 à ce Brideshead des glaces, au cours duquel il parcourt à pied 200 kilomètres en vingt-cinq jours flanqué de trois compagnons, ceux-là avec qui on partage le pain.

On est loin des récits de voyage qui relatent, mettons, le souvenir d’un pèlerinage à Compostelle. Car si le pèlerin met ses pas là où d’autres sont passés avant lui, à Kerguelen, cet archipel qu’on appelait autrefois les Iles de la Désolation, dépourvues d’habitants permanents, il n’y a personne dont un puisse suivre la trace.

Il y eut un soir et il y eut un matin. Au rythme d’un court chapitre par jour, Garde emmène son lecteur dans cet univers fondamentalement minéral, ce monde de glaciers et de colonnes basaltiques que viennent frapper sans relâche le vent, la neige et la pluie. Là tout n’est que roc, bloc, pierre, roche et gravier qui forment des terrasses, des replats, des murs, des falaises et des précipices ; Garde décrit ce monde d’une plume acérée, élégante et cultivée, faisant appel à autant de mots pour décrire la roche que les Inuits en ont pour évoquer la neige.

On ne saurait s’aventurer seul dans cet univers hostile ; Garde embarque donc trois compagnons dans cette aventure en humanité au cours de laquelle, comme des naufragés dans une chaloupe, ils sont condamnés à la fraternité. Marcher à Kerguelen, c’est faire montre d’empathie envers ses compagnons de route, ces frères d’armes; c’est aimer son prochain là où on ne peut pas choisir son prochain ni non plus l’ignorer ou s’en débarrasser ; marcher à Kerguelen, pour le haut fonctionnaire devenu écrivain, c’est emporter et transporter au bout du monde un bagage littéraire et culturel en sus des vingt-cinq kilos du sac à dos. A Kerguelen, nulle cathédrale gothique ne se dresse à l’horizon, aucune bibliothèque ne recueille un héritage national, seul Garde monte la garde en vue d’en livrer plus tard le témoignage.

De son propre aveu, Garde et ses compagnons évoluent entre les deux chutes de l’homme,  un entre-deux qui, de l’avis de La Ligne Claire constitue la clé du livre; un monde d’après la création d’Adam et Eve où l’homme doit peiner pour subvenir à ses besoins, mais un monde d’avant Caïn, le meurtrier d’Abel, cette deuxième chute, qui mit fin à la fraternité des origines.

Il n’y aura pas, à la dernière page du livre, de selfie face à la cathédrale de Compostelle, pas de crédenciale en latin estampillée au gré des étapes car à Kerguelen cela relève du superflu. Garde invite son lecteur à le suivre dans cet espace austère, à en apprécier la beauté comme un moine cistercien arpente son cloître ; la grave élégance de son style est à ce prix.

 

 

François Garde, Marcher à Kerguelen, Gallimard, 237 pages.

 

 

 

Les colonnes des siècles

C’est un peu court, jeune homme. Le boulet, tiré en 1849 par les artilleurs du Général Oudinot sur les troupes de Garibaldi qui avaient délogé le pape de son palais du Quirinal, lui aussi était tombé un peu court. Faisant voler en éclats la verrière de la Grande Galerie du palais Colonna, il vint se loger sur un escalier en marbre dont il fracassa l’une des marches, que rejoindrait un siècle plus tard dans l’univers des marches à jamais brisées celle du château de Moulinsart dans les Bijoux de la Castafiore.

Le risque, qu’à Rome, on tombe à court de palais baroques est certes faible mais parmi tous ceux-ci se distingue celui des princes Colonna. Ouvert au public le samedi seulement, sa visite, sans être un privilège réservé aux happy few, porte l’empreinte de la distinction et même d’une certaine intimité. Le palais Colonna non seulement abrite l’une des plus belles collections privées qui soit conservée mais s’offre aux yeux du visiteur dans le cadre resplendissant du plus magnifique palais baroque toujours aux mains d’une même famille, qui a fait de la transmission de son patrimoine une exigence. La Grande Galerie, vouée à la gloire de Marc-Antonio Colonna, commandant des galères pontificales à la bataille de Lépante en 1571, en constitue le clou. On visite cette collection de tableaux dans l’état qu’on voulu les princes collectionneurs, dans son jus pour ainsi dire. Tous les amateurs de la cuisine italienne y reconnaîtront le Mangiafaggioli d’Annibale Carracci, qui orne la couverture du Talismano della Felicità, le livre de recettes qu’on trouve en Italie jusque dans les chaumières ; dans la salle Bellique, la Vénus de Bronzino, ou le Nu Retrouvé, éblouit le spectateur par la fraîcheur d ses coloris ; plus loin, dans la salle de l’Apothéose, La Ligne Claire songera à ses années d’étudiant à l’Université Catholique de Louvain face au portrait de son fondateur,  Martin V, le pape que la famille Colonna a donné à l’Eglise.

Dans les cercles de la nobiltà nera, la noblesse pontificale immémoriale, on pouvait entendre il n’y a guère qu’il ne pouvait y avoir à Rome deux souverains, le roi et le pape, et que, pour cette raison, il fallait qu’en 1946 le roi s’en allât. Mais voilà, le pape n’est pas marié si bien qu’il échut à la princesse Isabelle, grand-mère du chef de famille actuel, de tenir le rôle et le rang de reine non-couronnée de Rome et d’assurer par son mécénat le lustre de sa famille. Les appartements privés, eux aussi conservés en l’état, témoignent de son rôle dans un cadre où le caractère privé se mêle à l’élégance.

En définitive, ce qui distingue cette visite de toutes les autres que vous pourrez effectuer à Rome, c’est qu’on y est reçu non pas comme un visiteur, moins encore comme un client, mais comme un invité.  Et puis, si on a la chance, comme La Ligne Claire et son épouse, d’être accueilli quelques instants par le Prince, sachez que c’est lui qui vous fait la grâce de vous remercier de votre visite alors que vous êtes son hôte.

www.galleriacolonna.it/fr/

 

Les archanges dans nos campagnes

Qu’il existe des anges, ça tout le monde le sait, mais des archanges ? Et, d’abord, qui sont-ils ? Si les anges interviennent régulièrement tout au long de l’Histoire Sainte, seuls trois d’entre eux sont désignés par leur nom, Michel, Gabriel et Raphäel, ce qui leur vaudra d’être qualifiés d’archanges. Saint Augustin nous rappelle qu’ange désigne la fonction, messager – angelos en grec, – et non pas l’être. Si jamais Michel, Gabriel et Raphaël ne seront désignés archanges en tant que tels dans l’Ecriture, il est clair cependant que chacun est investi d’une mission spéciale.

Michel, dont le nom signifie « qui est semblable à Dieu » a pour fonction de signifier aux hommes comme aux puissances célestes que nul ne peut se rendre égal à Dieu. Aussi est-ce lui, prince des milices célestes, qui au chapitre XII, verset 7 du livre de l’Apocalypse engage la bataille avec le Dragon et le précipite à terre.

L’annonce de la naissance du Fils de Dieu dans le monde est une affaire qui ne pouvait pas être laissée au premier venu ; aussi, comme le rapporte saint Luc au chapitre 1erde son Evangile, est-ce l’archange Gabriel, la Force de Dieu, qui est investi de cette mission d’importance. Bien qu’il n’ait pas été annoncé, il se présente chez la Vierge Marie et entretient avec elle un dialogue assez soutenu jusqu’à ce qu’il se satisfasse qu’elle ait bien compris le sens de son message. Alors il la quitta.

Quant à Raphaël, il intervient tout au long de la délicieuse histoire rapportée au Livre de Tobie ; tantôt il sert de guide pusiqu’il connaît le chemin qui mène en Médie (V, 4-8) et tantôt il se présente en guérisseur puisque c’est lui qui donne instruction à Tobie de prendre le poisson et d’en extraire les entrailles (Chapitre VI), qui serviront à guérir Tobit, père de Tobie, de sa cécité (XI, 7). Raphaël, dont le nom signifie justement « Dieu guérit » annonce donc lui aussi la venue de Jésus-Christ, qui guérira l’homme du péché.

Si les archanges ne sont donc mentionnés qu’à peu de reprises dans la Bible, ils n’en sont pas moins très présents dans notre culture. Leurs noms se déclinent tant au masculin qu’au féminin car, s’il est désormais admis que les anges n’ont pas de sexe, c’est que la sexualité appartient à la chair tandis que les anges sont de purs esprits. Le personnage de Michel-Ange Buonarotti surgit immédiatement à l’esprit accompagné de son contemporain Raphaël Santi ; le troisième archange aura inspiré tout autant Gabriel de Broglie, Gabrielle Petit que Peter Gabriel.

Mais c’est surtout dans le domaine de la peinture que le souvenir de leur présence se perpétue. On ne compte pas les tableaux qui représentent l’Annonciation, un thème repris par les plus grands artistes, Fra Angelico, Botticelli, Léonard de Vinci et le Caravage parmi eux. Botticelli, le Titien et Andrea del Sarto ont quant à eux dépeint Raphaël guidant Tobie, le plus souvent dans la scène du poisson, devenu son emblême iconographique. Quant à Michel, il apparaît non seulement dans la peinture, soit terrassant les anges déchus soit dans le cadre d’un jugement dernier mais également dans la statuaire et l’architecture. Les Lombards lui vouaient un culte particulier, ce qui explique en partie qu’à travers l’Europe un grand nombre de sanctuaires lui soient voués, le Mont Saint Michel bien sûr mais aussi l’abbaye Saint-Michel de la Cluse, lieu de tournage du Nom de la Rose ou encore le Château Saint-Ange à Rome.

Etres spirituels, créatures personnelles et immortelles, ils accompagnent l’histoire du salut et sont présents dans l’histoire et la géographie humaine à telle enseigne que leur fête aujourd’hui, qu’en anglais on appelle Michaelmas, désigne ainsi la session d’automne du Parlement

 

Où est Matthieu?

Matthieu Cointrel, né en Anjou en 1519, résidait déjà depuis longtemps en Italie quand il s’associa à Catherine de Médicis, reine de France, en vue de reconstruire l’église Saint Louis des Français à Rome et lui conférer la façade que nous lui connaissons aujourd’hui, achevée en 1589. Ce demi-siècle écoulé en Italie avait fait de lui l’homme, bientôt le cardinal Contarelli, dont la postérité retiendrait le nom. Bien avant sa mort survenue en 1585, il avait fait l’acquisition de la chapelle qui porte aujourd’hui son nom et qui est ornée de trois tableaux du Caravage, tous trois consacrés à saint Matthieu l’évangéliste, le saint patron du cardinal bienfaiteur. Réalisés à l’occasion de l’année sainte 1600, le cycle comprend au centre de la chapelle Saint Matthieu et l’Ange flanqué à gauche de la Vocation de Saint Matthieu et à droite du Martyre de Saint Matthieu.

Dans les récits évangéliques, Matthieu nous est présenté comme un publicain, un collecteur d’impôts à la solde des Romains, ce qui lui vaut le mépris, voire l’hostilité de la population juive. Le récit de sa vocation, que nous relayent les synoptiques est succint : Jésus vit un publicain assis à son bureau de douane et lui dit « Viens et suis-moi » ; alors il se leva et le suivit. Matthieu ensuite figurera au nombre des Douze et bien entendu on lui attribuera l’évangile qui porte son nom.

Dans Saint Matthieu et l’Ange, la question de l’identité de Matthieu ne se pose pas, on ne confondra pas l’évangéliste et l’ange qui l’inspire ; pas davantage dans la scène du martyre où on ne saurait prendre le bourreau pour la victime. On notera à ce propos que dans l’un et l’autre cas Matthieu y est représenté sous les traits d’un homme âgé, à la barbe grise et au crâne chauve.

Venons-en maintenant à la Vocation de Saint Matthieu, ce tableau énigmatique dont on ne sait trop s’il représente une scène d’intérieur ou d’extérieur. A droite, le Christ pointe son doigt vers un groupe de personnes attablées, de même que Dieu touche Adam du doigt dans la fresque de la chapelle Sixtine. Traditionnellement, la critique artistique a retenu que le personnage d’âge mûr, lui aussi barbu mais pas encore chauve, qui semble s’auto-désigner du doigt, représentait Matthieu, ayant l’air de dire « Quoi, moi, que me veux-tu ? ».

Lors d’une conférence donnée en 2012 et à nouveau dans un livre publié cette année (*), l’historienne de l’art Sandra Magister a remis en cause cette interprétation.

Examinons à nouveau la scène. Un rai de lumière, comme porté par le doigt du Christ vient éclairer cette table d’auberge. Le propos du Caravage est limpide : Jésus, la lumière des hommes, éclaire le monde et dissipe les ténèbres, comme Dieu créateur dans le livre de la Genèse.

Le deuxième propos du Caravage tient dans l’actualité de l’Evangile. Si l’Evangile est d’actualité, alors un collecteur d’impôts du Ier siècle peut sans autre être figuré par un prêteur à gages ou un usurier de cette fin du XVIe ; qu’importe le temps et le lieu, ce qui compte, c’est que le Christ fasse irruption dans un monde où l’on compte ses sous. Lui, le Christ, ne doit guère en avoir, des sous, puisque lui et son compagnon, un bâton de pèlerin à la main, pénètrent nus pieds dans cette scène habitée de personnages richement vêtus.

Trois d’entre eux esquissent un geste de surprise. Le personnage, ce barbu pas encore chauve, tout à coup ne semble plus se désigner lui-même mais son jeune voisin de droite (à gauche sur le tableau). Ce dernier, assis sur un fauteuil élégant alors que ses compagnons doivent se contenter d’un banc, est affaissé sur la table où, au sens propre, il compte ses sous. Indifférent à la présence du Christ, accaparé par son argent ou au contraire sonné par le geste du Christ, cette main tendue qui perce les ténèbres, voilà selon Sandra Magister le nouveau Matthieu, un homme si radicalement neuf que l’ange de Dieu l’inspirera à rédiger un Evangile pour lequel il acceptera de mourir. Toute la chapelle Contarelli est là en trois tableaux.

(*) Sandra Magister, Il Vero Matteo, Campisano Editore, Roma 2018

Journées du patrimoine: la vie des châteaux

Les Journées du Patrimoine fournissent l’occasion de saluer l’action de Patrivia, une start-up active dans le domaine de la promotion du patrimoine, principalement en France, mais aussi en Belgique.

Créée en 2016 à peine par un Français et un Belge, Patrivia (www.patrivia.net) a pour vocation d’offrir un service de billetterie en ligne à des propriétaires (ou à des gestionnaires) de monuments historiques susceptibles d’être visités. Au départ il s’agit d’une simple constatation économique : ces propriétaires, très nombreux, dispersés, souvent manquant de moyens, peinent à développer une action commune qui leur assurerait une visibilité accrue. Patrivia vient donc jouer ce rôle économique d’agrégateur, évitant par exemple à chaque châtelain de devoir développer et maintenir à jour son propre site web.

Du point de vue de l’utilisateur, c’est-à-dire du visiteur, le site offre non seulement la possibilité d’acheter un billet en ligne mais de rechercher les monuments au sein d’une certaine région, d’y trouver une première description des lieux qu’il se propose de visiter, assortie des informations pratiques quant aux conditions de visite et d’accès. Si on retrouve principalement des propriétaires privés parmi les monuments associés, il y a lieu de noter aussi la présence d’un certain nombre de lieux publics, par exemple des musées.

Au-delà de ces considérations un peu techniques et qui ont toute leur validité, il y a lieu de saluer l’inspiration des deux fondateurs, Christian Clarke de Dromantin et Maunoir de Massol d’allier les nouvelles technologies à la promotion du patrimoine. Le nom à consonance latine de leur entreprise suggère un chemin et même un cheminement parmi le patrimoine européen. Le dictionnaire historique de la langue française nous rappelle qu’en droit romain le patrimonium constituait l’ensemble des biens qui appartenaient à une famille, une notion différente de celle de la propriété individuelle que nous connaissons aujourd’hui. Bien souvent ce patrimonium était logé au sein d’une structure juridique, un fideicommis par exemple, qui lui conférait un caractère inaliénable en vue d’en assurer la pérennité dans la succession des générations.

Conserver, restaurer et promouvoir un patrimoine ne relève pas de la nostalgie d’un passé qu’on imagine glorieux mais matérialise au contraire le lien qui unit les générations entre elles et unit les différentes composantes de la société actuelle autour d’un objet ou d’un monument. Très souvent aussi, cette préservation aura des implications très pratiques mettant en œuvre des artisans, des artistes, des propriétaires, des bénévoles et désormais des spécialistes des nouvelles technologies.

Alliant la transition numérique à la transmission de cet héritage que constitue notre patrimoine architectural et artistique, Patrivia joue un rôle louable dans notre culture, que l’appui prodigué par Stéphane Bern il y a quelques mois est venu souligner.

L’épopée sibérienne

Epopée, du grec epos, récit ou paroles d’un chant, long poème d’envergure nationale narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un peuple. Le genre nous est connu depuis la plus haute antiquité et, dans la culture occidentale, est représenté par les archétypes que sont l’Iliade et l’Odyssée. Plus tard le Moyen Age en sera friand et le traduira dans les chansons de gestes, la Chanson de Roland ou encore le Cycle d’Arthur.

C’est dans cette lignée que s’inscrit l’ouvrage magistral d’Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un récit d’abord, celui de la conquête de la Sibérie, de l’Extrême Orient et du Grand Nord aujourd’hui russes, dans le but de le rendre présent c’est-à-dire de le transmettre aux lecteurs d’aujourd’hui et de vanter les hauts faits de tous ceux, trappeurs, aventuriers, explorateurs, forçats, ingénieurs, qui auront permis sa réalisation.

Eric Hoesli livre une somme monumentale de l’histoire de la Sibérie. Il a tout lu à ce propos et le livre avec passion à ses lecteurs. On a du mal à imaginer en scrutant une carte actuelle de la Russie que vers 1500, le grand-duc de Moscovie, bientôt proclamé tsar, régnait sur une région mal définie à l’ouest de l’Oural sans accès à la mer, ni la Baltique, ni la mer Noire et moins encore l’Océan Glacial Arctique. Ce livre fournit le récit de cette expansion par-dessus l’Oural en direction de contrées inconnues et peu peuplées en quête de richesses, la fourrure de la zibeline d’abord, celle de l’or et d’autres minerais ensuite, et enfin jusqu’à notre époque, celle du pétrole et du gaz.

L’intérêt tout autant que le charme de cette épopée qu’on lira avec entrain réside dans la manière dont Hoesli tisse des histoires individuelles au sein de la politique d’expansion de la Russie. En 1806, voici Nicolas Rezanov qui hisse les voiles, quitte l’Alaska, alors russe, et force la baie de San Francisco, possession du Roi d’Espagne. A peine débarqué, il aperçoit Conception de Argüello, dite Conchita, la jolie fille du gouverneur. Aussitôt sa passion s’enflamme, il s’octroie un titre de comte en vue d’impressionner le gouverneur, lui demande la main de la belle, qui la lui accorde, dans le but de sceller non seulement son propre destin mais celui de leurs deux pays face à la puissante menace anglaise. Ni l’une ni l’autre alliance en définitive ne se feront et Conchita, marrie, entrera au couvent sous le nom de Sœur Maria Dominga.

Et que dire des décembristes, ces conjurés, souvent issus de la meilleure aristocratie, qui, revenus de leurs campagnes contre Napoléon, avaient goûté aux libertés en vigueur en Occident et rêvaient de faire de leur Etat absolutiste une monarchie constitutionnelle ? Ceux qui ne furent pas fusillés furent condamnés au bagne sibérien dans des conditions atroces. Le Prince Serge Volkonski est de ceux-là, bientôt rejoint par sa femme Marie et les épouses d’autres conjurés, qui dans un geste d’abnégation qui émut l’Europe entière, renoncèrent aux titres, aux honneurs et à la fortune tant par idéal que par fidélité.

Ouvrage magistral, richement illustré de photographies et de cartes, il s’appuie sur un terreau de références extrêmement dense et qui lui confère tout son sérieux. Judicieusement structuré autour de sept grands thèmes qui auront marqué l’expansion russe en Sibérie, la recherche d’un accès au Pacifique ou la construction du transsibérien par exemple, ceux-ci se marient assez bien avec une chronologie accessible au lecteur occidental. Et, si le livre est fouillé, il n’est pas ardu (bien qu’avec ses 823 pages il exige qu’on lui consacre le temps qu’il mérite) car le style de Hoesli fait ici son œuvre. Hoesli raconte une histoire, puis une deuxième puis une autre encore qui emportent le lecteur vers ces territoires mystérieux à la fois enchanteurs et effrayants.

Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord, Editions des Syrtes, Paulsen, 823 pages.

 

Soyez actif

Maintenant qu’à Genève l’été dure quatre mois, que les chiens de rue à midi sommeillent dans la poussière comme dans Chronique d’une Mort Annoncée, la passivité guette, par quoi il faut entendre l’usage de plus en répandu en français de la voie passive. Tout récemment, La Ligne Claire pouvait lire cette phrase, qu’elle juge très vilaine, dans une lettre, que le PDG d’une entreprise cotée en bourse avait adressée à ses actionnaires : « La croissance de notre société a été permise par une demande accrue pour les produits etc… ». Une des recommandations qui figurent au Style Book de The Economist est de privilégier la voie active à la passive. Effectivement, La Ligne Claire aurait suggéré à ce dirigeant d’entreprise d’écrire que l’augmentation de la demande pour tel ou tel produit a favorisé la croissance de sa société.

Si cette recommandation peut passer pour une simple question de style, que dire de la phrase suivante, que La Ligne Claire découvre sur son lieu de travail ? : « La personne ayant pouvoir sur ce compte en banque a été rencontrée ». Eh bien, on peut en dire que non seulement cette phrase est encore plus moche que la première mais qu’elle est peu claire : qui a rencontré la personne en question, où et dans quelles circonstances ? En réalité, l’auteur de cette phrase est un banquier qui voulait dire que non seulement il avait déjà rencontré le titulaire du compte, mais également cette autre personne titulaire d’un pouvoir. Voilà qui est clair maintenant.

Et puis, si vous avez toujours des doutes, sachez que, comme La Ligne Claire a pu le lire, « votre question a été répondue ». Alors qu’en anglais, tous les verbes peuvent se conjuguer à la voix passive, en français on ne peut utiliser au passif que les verbes transitifs. Or répondre est ici intransitif, suivi de la préposition « à ». On pouvait et devait donc simplement dire : « Cher Monsieur, j’ai déjà répondu à votre question en date du… ». Même les chiens qui sommeillent dressent l’oreille face à ces anglicismes déplacés.

Mariage à la belge

« Papa, je ne veux pas d’un mariage à la belge ». Ce que ce jeune homme entendait par là, c’était qu’il ne voulait pas d’un faire-part commandé auprès d’une papeterie de renom où ses ascendants fairaient part à qui de droit de son mariage, ni non plus d’une réception et d’un dîner, auxquels seraient conviés l’Oncle Anatole et la Tante Agathe du seul fait qu’ils sont l’Oncle Anatole et la Tante Agathe. Au lieu de quoi, les jeunes gens invitèrent leurs copains à une grande fête, mettons en Andalousie, qu’une brève cérémonie religieuse dans une chapelle pittoresque viendrait rehausser.

De tous temps et partout, le mariage était conçu comme un contrat social ; lorsque Marie est promise à Joseph, un homme de la descendance et de la maison de David, elle s’engage tout autant envers son fiancé qu’envers sa maison. Si aujourd’hui en Occident, il est de plus en plus envisagé comme une affaire privée, strict reflet du sentiment des partenaires, sous d’autres lieux il en va, mutatis mutandis, comme pour Marie et Joseph.

La Ligne Claire a sous les yeux le faire-part de mariage de deux jeunes gens, lui issu d’Afrique de l’Ouest et elle d’un pays d’Europe. Du côté du jeune homme, le premier à annoncer n’est ni le père ou le grand-père mais le chef coutumier, Sa Majesté le Naba de XY un peu comme si, mettons, le Duc de Bavière, s’associait à chacun des mariages des Bavarois. Ce que Sa Majesté veut nous dire, c’est que le jeune homme est de sa descendance et appartient à sa maison. Suivent alors les familles proches, qui sont désignées sous « les grandes familles », par quoi il faut entendre les familles étendues, signifiant que c’est dans ce cadre-là, la famille au sens large, celle dont font partie l’Oncle Anatole et la Tante Agathe, que s’inscrit cette union.

Si les jours où Harpagon tentait de forcer le mariage d’Elise et d’Anselme sont révolus (même si La Ligne Claire a épousé la fille que sa mère a eu le bon goût de lui présenter) c’est que le mariage suppose le consentement. Cependant le mariage ne se réduit pas au seul consentement ni le consentement à la seule expression de sentiments mutuels et c’est la raison pour laquelle, qu’il soit civil ou religieux, il se déroule devant témoins et qu’un tiers, officier d’état civil ou prêtre, préside la cérémonie. Si les autorités civiles et religieuses ont jugé bon d’entourer la célébration de formalités, c’est justement parce que le mariage est empreint d’une forte dimension sociétale, dont les effets s’opposent aux tiers, l’état civil des enfants à naître par exemple.

Si les hommes partout et toujours ont jugé nécessaire d’ériger le mariage en une institution, c’est dans le but de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Tout cela, les grandes familles d’Afrique de l’Ouest le savent et l’ont toujours su tandis qu’en Europe on assiste à un phénomène de privatisation de cette institution, qui, une fois les sentiments fanés ou le consentement retiré, laissera un goût amer dont pâtira la société tout entière.

Trieste ou le Sens de Nulle Part

De 1382 à 1918, elle s’est blottie sous l’aigle des Habsbourg ; en 1719, Charles VI en fit un port libre ; sa fille Marie-Thérèse y fit percer le canal ; en 1857 enfin, le chemin de fer en assura la liaison avec Vienne, la capitale impériale. Le XIXe siècle allait marquer l’apogée de la ville de Trieste, alors une sorte de Hong Kong de la Mitteleuropa, où se mêlaient Allemands et Italiens, Juifs et Slaves. Et puis vint l’irrédentisme, ce mouvement de la jeune nation italienne qui réclama, comme les Romains les Sabines, en 1919, puis à nouveau en 1954, une ville qui ne lui avait jamais appartenue. De nos jours, la messe est dite, les chiens errants sommeillent dans la poussière du karst et Trieste est à nouveau italienne, tout au bout de l’Italie.

Si sous les Habsbourg, Trieste avait joué un rôle crucial pour être le seul port de leur empire, aujourd’hui la ville se situe nulle part, reliée par un mince cordon ombilical à un pays qui certes ne manque pas de ports.

Jan Morris retrace tout cela avec la pointe de mélancolie qui est aussi celle de Mort à Venise, cette ville dont les convoitises justement avait poussé sa rivale à se réfugier dans les bras des Habsbourg. Au XIXe siècle, car presque tout ce qui a d’importance à Trieste se déroule au XIXe siècle, la ville, pas encore au bout du monde occidental, avait accueilli bon nombre d’écrivains qui y erraient sans tout-à-fait avoir le cœur d’y mourir, James Joyce, qui y vécut dix ans, Italo Svevo, un juif qui se forgera un nom de plume mi-italien, mi-souabe ou encore Paul Morand, qui y fit inhumer ses cendres mêlées à celles de son épouse, originaire de ces Balkans, cette région où l’Asie se mue en Europe.

Jan Morris s’en retourne à Trieste comme Charles Ryder s’en était revenu à Brideshead. Né James Morris, l’auteur, avant de changer de sexe en 1972, avait, dans sa jeunesse sanglante et virile, fait partie des troupes britanniques qui avaient investi la ville en 1945, sans qu’on sût tout-à-fait s’il s’agissait d’une libération ou d’une occupation. Un demi-siècle plus tard, alors que il était devenu elle, elle y retourne flâner dans les cafés à la recherche des ombres de Charlotte et de Maximilien.

Morris donc, dans ce petit livre paru en anglais en 2001, mêle tout à la fois ses propres souvenirs, des évocations de l’histoire de la ville, de son architecture, des artistes qui s’y sont manifesté, à quelques réflexions politiques au sujet de cette même histoire. Au fond, écrit Morris, il ne reste à Trieste que sa triestitude car ce pour quoi la ville avait été destinée, fournir aux Habsbourg leur unique accès à la mer, n’est plus. Au-delà de ces évocations, ce qui distingue cet ouvrage, c’est le style dans lequel ces réflexions et ces souvenirs sont couchés, élégant, délicat, nostalgique.

L’appartenance aux Habsbourg sans cesse évoquée joue ici un double rôle; d’une part celui de la madeleine de Proust, dont le goût permet à l’auteur de remonter le fil de ses souvenirs, et d’autre part, en cette année où nous commémorons le centenaire de l’effondrement soudain de leur empire séculaire, elle renvoie tant l’auteur que le lecteur à sa propre finitude.

Soulignons enfin le choix tant hardi et respectueux du traducteur, qui, face à un texte rédigé à la première personne du singulier, a opté en français pour le masculin pour les épisodes ayant trait à la jeunesse de l’auteur en 1945 et pour le féminin lors de ses visites ultérieures à Trieste, tandis que cette distinction de genre est absente de l’original anglais.

 

Jan Morris, Trieste ou le Sens de Nulle Part, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Editions Nevicata 2018.