La Vallée des Immortels - tome 2

Blake et Mortimer: La Vallée des Immortels – tome 2

C’était Noël et la publication d’un nouvel album des aventures de Blake et Mortimer, en l’occurrence le deuxième tome de la Vallée des Immortels, est revenue avec la régularité des saisons.

L’intrigue, qui pouvait paraître quelque peu touffue dans le premier tome, l’est devenue plus encore dans le deuxième. Les deux histoires, celle ancienne qui retrace l’histoire de mystérieux documents et celle moderne de leur quête ne présentent qu’un lien tenu avec ce qui est censé être la trame principale du récit, la défense de Hong-Kong face à la double menace de l’avancée des forces communistes et de Xi-ni, un seigneur de la guerre. Devant cette confusion, les auteurs s’estiment obligés de rappeler au lecteur le contenu du tome premier tandis qu’un acolyte fait lecture au Professeur Mortimer de la traduction du mystérieux manuscrit pour lui permettre de résoudre l’énigme, mais en réalité pour venir en aide au lecteur, perdu comme Mortimer l’est dans la jungle. Armé de ces informations, Mortimer s’embarque dans une banale chasse au trésor, bien entendu semée d’embûches, sans guère de lien avec la mission de Blake.

Les auteurs compensent ce manque d’une trame narrative claire par des référence tant internes au monde de Blake et Mortimer qu’externes au monde de Tintin, des animaux monstrueux (Le Piège Diabolique) ou encore une grotte trop étroite pour laisser passer le monstre (l’Ile Noire) par exemple ; à cela s’ajoute un clin d’œil, que la Ligne Claire doit avouer avoir apprécié, à la chanson des Beatles A Day in the Life, qui bien entendu n’avait pas encore été composée à l’époque où sont sensés se dérouler les faits. Certes, toutes ces petites intrigues amusent le lecteur mais ne compensent pas le défaut d’une trame intelligible.

Pour une histoire qui se réclame du style de la ligne claire, elle manque sensiblement de lisibilité. A l’image de Mortimer, les auteurs se sont empêtrés dans les lianes d’un récit que le lecteur a du mal à démêler. De plus, on attend de Blake et Mortimer qu’ils évoluent dans un univers qui, s’il n’est pas vrai, paraît vraisemblable. Peu sont ceux qui croient qu’un trésor demeure enfoui sous la Grande Pyramide mais tous peuvent y croire. En revanche personne ne peut croire qu’au midi de la Chine existe une vallée peuplée de dragons mangeurs de perles.

On sent qu’on touche ici aux limites du genre : tous les deux ans et, dans le cas d’un double album, tous les ans, il s’agit de produire une nouvelle histoire, qui cette fois-ci se révèle top tarabiscotée. Si la Vallée des Immortels peut séduire par la qualité du dessin à deux mains et la richesse des coloris, elle n’en demeure pas moins un album académique, étriqué, conçu pour répondre à des exigences commerciales et formaté en vue de respecter la consigne qu’impose le concept même de la reprise de la série originale de Jacobs.

Il est temps de faire une pause. Il revient à l’éditeur de réfléchir à une histoire qu’un scénariste habile saura rendre accessible sous le crayon d’un dessinateur qui sache charmer son lectorat

Couronne royale

Familles royales – mode d’emploi # 2

La Ligne Claire se réjouit que les recommandations qu’elle avait préconisées il y a quelques mois aient rapidement été mises en œuvre par la famille royale d’Angleterre, quand bien même de manière quelque peu précipitée. Les lecteurs de La Ligne Claire auront appris par voie de presse ces jours-ci que le Duc et la Duchesse de Sussex entendaient quitter la Firme, le surnom attribué à la famille royale. Leur communiqué de presse semble avoir pris de court tant la Reine, CEO en titre mais en réalité présidente du conseil, que le Prince Charles, successeur CEO désigné, mais en réalité CEO en exercice.

Le Duc et la Duchesse semblent non seulement vouloir procéder à un Management Buy Out et créer leur propre filiale stand-alone, détachée de la maison-mère, mais d’en établir le siège social dans le Nouveau Monde, à bonne distance de l’Ancien.

Le business plan, qui demeure vague, repose sur l’ambition, à moins qu’il ne s’agisse de la seule espérance, que la marque Sussex acquière une valeur de marché supérieure à celle de Windsor, il est vrai quelque peu défraîchie.

Pourtant les augures ne sont guère favorables, tels qu’ils ressortent de l’étude des case studies. Tant les tentatives de la Duchesse d’York (plus connue sous la marque Fergie) que de la Comtesse de Wessex (dont la marque n’a jamais gagné de traction) de procéder à un business mix de royalty et de commerce se sont soldées par de coûteux échecs.

A cet égard, le nouveau corporate logo dévoilé par le Duc et la Duchesse, Sussex Royal, demeure empreint du même caractère ambigu : Sussex certes mais Royal quand même. Déjà le Duc et la Duchesse ont enregistré leur nouvelle marque qui pourra désormais apparaître sur des calendriers, des livres et même des chapeaux, ce qui ne manque pas de réjouir La Ligne Claire qui jamais ne sort le chef découvert.

Cependant le risque de confusion demeure si bien qu’il est donc possible, et sans doute souhaitable, que le Duc et la Duchesse soient amenés à couper tout lien d’actionnariat avec la maison-mère et à rebrander leur entreprise en vue de souligner cette indépendance nouvelle, de la même manière que GE Money Bank est devenue Cembra lors de son IPO (entrée en bourse). A défaut, les mécanismes de transfer pricing entre la CEO et la nouvelle entité risquent de s’avérer délicats à mettre en œuvre et de soulever des questions de gouvernance d’entreprise dès lors que subsides financés par de l’argent public entrent en ligne de compte.

Il reste à voir donc si la marque Sussex obtiendra le succès escompté, une fois le spin-off mené à bien. Si les talents du Duc demeurent à découvrir, ceux de la Duchesse, actrice professionnelle, lui permettront, désormais libre de tout engagement envers la Firme, de jouer son propre rôle dans un futur épisode de The Crown.

 

The Crown, saison 3

The Crown, saison 3

Quoiqu’avec un peu de retard, il va de soi que La Ligne Claire a regardé The Crown. Plus encore que lors des deux saisons précédentes, elle a été éblouie par la qualité du tournage, la véracité que confèrent des décors somptueux, les réparties des dialogues et enfin le jeu des acteurs qui excellent, en particulier Tobias Menzies et Charles Dance dans les rôles respectifs du Duc d’Edimbourg et de Lord Mountbatten.

Cette nouvelle saison 3 adopte un ton plus intime que les précédentes ; l’accueil de la Princesse Alice, mère du Duc d’Edimbourg, contrainte de fuir les colonels en Grèce et de se réfugier au Palais de Buckingham, ou encore les évocations des premières amours des jeunes Prince Charles et Princesse Anne relèvent en définitive de la sphère familiale. On est loin des questions d’Etat, la succession à la couronne, le ministère de Winston Churchill ou la crise de Suez par exemple, objet d’un précédent épisode, et qui marque le déclin du Royaume-Uni par-delà les mers.

Œuvre de fiction basée sur des faits et des personnages réels, The Crown aborde ici des événements qui relèvent de la vie privée des protagonistes et demeurent inconnus tant du public que des réalisateurs. La qualité de la production, à laquelle se mêlent ici et là des extraits des actualités de l’époque, contribue à donner au spectateur l’impression que ce que montre The Crown s’est véritablement déroulé. Or il n’en est rien ; par exemple, la reine n’a pas rendu visite à Winston Churchill sur son lit de mort et la Princesse Margaret, sœur de la reine, n’a joué aucun rôle dans l’octroi d’un crédit de la part des Etats-Unis en faveur du Royaume-Uni.

Wikipedia définit les fake news comme des informations fallacieuses fausses, incomplètes, déformées ou mensongères qui visent à manipuler ou tromper un auditoire. Bien entendu The Crown ne prétend pas livrer de l’information et il n’est donc pas question de news ici. Néanmoins, le soin accordé à la production de la série est tel qu’il lui confère un caractère de vraisemblance qui n’est pas toujours avéré et dans lequel se glisse un fake artistique. Un avertissement, du style « fiction inspirée par des faits réels » aurait été le bienvenu si bien qu’à défaut il revient au spectateur de rechercher lui-même les informations sur internet qui permettent de distinguer les événements réels de la licence artistique. Confrontée à ce mélange des genres, La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.

Il ratto di Europa

A night at the opera: Il ratto di Europa

A night at the opera

 

On New Year’s Eve, La Ligne Claire attended a performance at the opera. Out of consideration for the environment, no librettos were printed. Mercifully, La Ligne Claire, what with its outstanding musical ear and memory, consigned it all to paper for the benefit and enjoyment of its readers.

 

 

 

Il ratto di Europa

Opera buffa in tre atti

Musica di Nonsenzetti

Libretto della Linea Chiara

 

 

 

Plot :

 

The Queen of Anglia tries to flee from the clutches of Emperor. She dispatches her ministers, first Signora Fiordimaggio then Count Boris to stage her escape.

 

Cast:

 

  • Donna Fiordimaggio, chief minister to the Queen of Anglia
  • Count Boris, her successor as chief minister
  • L’imperatore
  • Bercolli, the High Priest
  • The deputies
  • Corbini, a courtesan
  • Farandango, another courtesan
  • Chorus

 

 

 

ACT I

 

Farandango:

Udite, udite.

Coro:

Cos’è?

Farandango:

Quattrini or son.

Chorus:

Quattrini? Quanti?

Farandango:

Il catalogo à questo. Osservate e leggete con me. In Italia, duecento e quaranta, in Allemagna duecento, cento in Francia, a Brussella novantuna, ma, ma, ma in Anglia son già trecento cinquanta.

Chorus:

Trecento cinquanta?

Farandango:

Si, trecento cinquanta scudi alla settimana.

L’imperatore:

Chi è mai quest’ importuno? Lasciamolo passar. Dove son i lieti calici? Il vino prelibato?

Chorus:

Alla settimana?

Farandango:

Trecento cinquanta scudi. Si, alla settimana.

Chorus:

Andiam, andiam, via di quà, via di quà.

L’imperatore:

Aimè, aimè, che furia, un buffono, un mezzo pazzo, che prende l’oro e lascia l’amore.

 

 

ACT II

 

Donna Fiordimaggio:

Venite, venite con me.

The deputies:

Vorrei, ma non vorrei.

Corbini:

Avanti popolo.

The deputies:

Vorrei, ma non vorrei.

The High Priest:

Zitti, zitti, tutti quanti

Ordine, ordine.

Donna Fiordimmagio:

Signori, un momentino, un momentino, ancor un momentino.

The deputies:

Vorrei, ma non vorrei.

Count Boris:

La donna è immobile.

Donna Fiordimaggio:

Aspetate un giorno, un giorno solo, ve lo scongiuro.

Count Boris (to Donna Fiordimaggio):

Via, via, via di qua, non più andrai. Pentiti.

Donna Fiordimaggio:

Pentirmi non posso, son di sasso. Un’altra via non c’è, no, no, no, un’altra via non c’è da trovar.

The deputies:

Addio.

Donna Fiordimaggio (to herself):

Oddio, sto per crepar, sto per crepar.

(She disappears from the stage)

Donna Fiordimaggio (off stage):

Una furtiva lacrima.

 

 

 

 

ACT III

 

 

Count Boris:

Ascoltate tutti, il conte Boris io son, una cosa prometto a voi, dal Impero partir conviene.

The deputies:

E quando?

The High Priest (sotto voce):

Ha bisogno di une barbiere di qualità, di qualità.

Count Boris:

Quest’oggi partiremo.

Corbini:

Avanti popolo.

Count Boris:

Sono il factotum della City, della City, della City.

The deputies:

Bravo, bravo, cosa rara.

Corbini:

Che sciagura. Avanti popolo.

The High Priest:

Uno alla volta per carità, uno alla volta.

Count Boris:

Ecco, leggete. Quest’oggi va firmato il contratto davanti al notaio.

The High Priest:

La maledizzione!

 

Finale

 

Chorus

Brexit, sicut dixit.

L’imperatore:

Eia, ella mi fù rapita.

Farandango:

Va pensiero.

 

 

The curtain falls

 

 

La fille de Vercingétorix

Astérix chez les Français

Astérix renvoie aux Français un image d’eux-mêmes

Astérix naît en 1959, l’année où le Général de Gaulle est rappelé au pouvoir. Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront qu’elle estime que l’un et l’autre participent de la même œuvre de rédemption, qui consiste à exorciser la défaite française de 1940.  De même que l’Homme du 18 Juin, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, est le seul à même d’endosser le destin national, de même le village gaulois représente la France libre face aux légions romaines qui tiennent lieu de la Wehrmacht.

Ce point de vue de La Ligne Claire trouve sa pleine justification avec la publication ces jours-ci du nouvel album d’Astérix, dont le titre, La Fille de Vercingétorix [1], en fournit l’éclatante confirmation même.

Si nous connaissons le Vercingétorix historique grâce au De Bello Gallico de Jules César, le Vercingétorix mythologique lui naît sous le Second Empire ; Napoléon III entreprend les fouilles d’Alésia et y fait ériger une statue monumentale de Vercingétorix, dressée face à la Prusse menaçante. La France n’est pas encore défaite à Sedan que déjà le vaincu d’Alésia est érigé en héros national. Mais le vrai Vercingétorix sera emmené en captivité à Rome par César, où il mourra dans la prison Mamertine si bien qu’il ne pourra faire figure de héros dans un album d’Astérix. Signe des temps, là ou en 1983 Astérix avait un fils, cette fois-ci Vercingétorix aura une fille, Adrénaline.

En juin 1940, fuyant l’ennemi, Charles de Gaulle avait gagné Londres où Winston Churchill avait été fraîchement nommé Premier Ministre. Escortée par Ipocalorix et Monolitix [2], caricatures de De Gaulle et de Churchill justement, Adrénaline quant à elle tente aussi de gagner Londinium, en vue de se mettre à l’abri des Romains qui l’ont prise en chasse avec le concours du sinistre Adictosérix, le collabo de l’histoire.

France libre et village gaulois

L’album s’achève sur une pirouette. Adrénaline rencontre un amoureux ; ils s’embarquent tous deux vers des cieux lointains puis disparaissent. Incarnation improbable de la conscience nationale, Adrénaline confie le casque de cérémonie de Vercingétorix, sorte de sceptre d’Ottokar de la résistance gauloise, au village gaulois qu’elle estime être le véritable héritier de son père. Les Gaulois célèbrent leur banquet final en présence de Ipocalorix et Monolitix et nous voilà donc ramenés au village en qualité de figure de la France libre. CQFD.

 

L’image ci-dessous illustre parfaitement le point de vue de La Ligne Claire, avant même la naissance d’Astérix. Elle représente le monument aux morts de l’église Notre-Dame de Saulges (Mayenne). Un poilu et un guerrier gaulois se dressent en atlantes de part et d’autre d’un aumônier militaire qui administre les derniers sacrements à un soldat mourant.

 

 

[1] La terminaison en rix, qu’on retrouve dans les langues d’origines aryennes, indique que Vercingétorix était un chef ou un roi ; on peut la rapprocher du rex latin ou du raj en Inde. En revanche il n’y a pas lieu de la généraliser à l’ensemble des noms gaulois.

[2] Les lecteurs belges de la Ligne Claire savent bien entendu déjà que c’est à Victor de Laveleye, et non pas à Churchill, que revient la paternité du geste du V de la victoire.

Leonard Cohen

Leonard Cohen – chansons d’outretombe

Vous connaissiez la Symphonie Inachevée de Schubert, le Requiem de Mozart, et bien voilà maintenant Thanks for the Dance de Leonard Cohen, décédé en 2016.

Thanks for the Dance est constitué de neuf chansons que Cohen avait composées mais n’avait pas retenues en vue de son 14e album, You want it darker, publié quelques semaines avant son décès. Chantées par Cohen a capella sur le mode d’une poésie qu’on psalmodie, elles ont fait l’objet d’un enregistrement par son fils Adam Cohen, alors que le chanteur gisait déjà sur son lit de mort.

Après le décès de son père, Adam Cohen réunira des musiciens, dont le guitariste Javier Mas, collaborateur de longue date de Cohen, endossera le rôle du producteur et assurera l’accompagnement musical aux dernières paroles de son père.

Court album de trente minutes seulement, Thanks for the Dance fait preuve d’une certaine réserve instrumentale qui convient à ce qui sont fondamentalement des esquisses et qui convient aussi à la voix frêle d’un homme âgé de quatre-vingt-deux ans. Fidèle à l’héritage de Cohen, il en reprend les thèmes de prédilection, les ambiguïtés de la sexualité humaine, ce lieu où le sentimental s’unit au spirituel.

On y retrouvera tout aussi bien des tonalités latino dues au doigt d’argent de Jorge Mas qui glissent sur la mandoline, que des rythmes de valse dans la chanson qui donne le titre à l’album et qui évoque de suite Take this Waltz.

Cohen est reconnaissant de la vie qu’il a vécue et l’auditeur amateur lui sera reconnaissant de son exceptionnelle œuvre artistique. Cohen ne nous dit pas exactement si les remerciements pour la valse de la vie s’adressent à une femme en particulier ou à plusieurs ou encore à Dieu, seul susceptible de pouvoir faire surgir une voix d’or du néant ; c’est là le privilège du poète que Cohen a toujours été, avec ou sans musique.

Couronne royale

Familles royales – mode d’emploi

Majesté,

 

Vous aurez appris avec effroi ces jours derniers l’annonce du retrait par le Prince Andrew de ses activités publiques. En vue d’éviter qu’un désastre si funeste n’afflige Votre auguste Maison, La Ligne Claire, consultante spécialisée en la matière, en tire les enseignements suivants, qu’elle soumet humblement à Votre appréciation.

Vox Populi

Quel que soit l’arrangement constitutionnel, la monarchie repose en définitive sur une relation consentie entre le Souverain et le peuple. Dès lors que ce consentement vient à manquer, le peuple l’emporte. Édouard VIII et le Duc d’York aujourd’hui en fournissent l’exemple. C’est sans doute regrettable mais, que voulez Vous, Votre royaume est de ce monde. Toutefois, La Ligne Claire s’engage à recommander au populus de ne faire qu’un usage modéré de la guillotine.

Cette rupture de consentement est illustrée par l’affaire Epstein. En raison d’une grave erreur de jugement, le Prince Andrew s’est vu contraint de présenter sa démission à la Reine, qui l’a acceptée. En d’autres termes, la Reine l’a viré.

Rendez à César

Les membres de Votre famille exercent des fonctions de représentation financées par l’argent public. Aussi ces dotations doivent-elles faire l’objet d’un contrôle public. L’exemple du Prince Laurent de Belgique, dont la dotation a fait l’objet d’une réduction en 2018 en raison de voyages entrepris contre l’avis du Ministre des Affaires Étrangères, résonne encore dans toutes les têtes couronnées.

Gestion d’entreprise

Votre cousin m’enseigne que la famille royale d’Angleterre se surnomme elle-même The Firm. En ces temps de lean management, il est judicieux de limiter le nombre de personnes habilitées à représenter la Couronne à pas plus de trois ou quatre personnes adultes et de les tenir responsables de leurs actes ; c’est là le rôle de Votre gouvernement.

Ressources humaines

Comme toute entreprise, Votre Firme sera appelée à gérer ses ressources humaines de façon dynamique. Vos frères cadets auront vocation à y faire carrière une vingtaine d’années jusqu’à ce que Vos enfants atteignent l’âge de la maturité et leur succèdent ; comme ces cadets devront se recaser en dehors de la Firme, il faudra veiller à ce qu’ils soient aptes à entamer une deuxième vie professionnelle le moment venu.

Vos parents plus éloignés ne seront pas en principe appelés à exercer des fonctions au sein de la Firme et devront concourir par eux-mêmes dans la vie, comme tout le monde. Un exemple intéressant est fourni par Votre cousin le Prince S. de L. ; autrefois employé dans le secteur privé, 49e dans l’ordre de succession de la Principauté, il est actuellement ambassadeur de son pays auprès du Saint-Siège, non pas en raison de son rang mais de ses compétences.

Code de déontologie

Si le public accueillera avec bienveillance une personnalité originale – après tout nous vivons à l’heure de la diversité et de l’inclusion – il ne tolérera plus en ces temps d’austérité de subventionner des playboys ou des escapades aux Caraïbes, moins encore des comportements susceptibles d’entraîner des poursuites civiles ou pénales.  De nos jours les réseaux sociaux se chargeront de révéler toute incartade si bien que les temps d’un petit flirt incognito dans une boîte de nuit sont désormais révolus.

Et puis surtout, il s’agit d’adopter au plus vite un code de déontologie qui régisse en particulier les cadeaux reçus ou offerts. Afficher au poignet une montre à cinquante mille euros offerte par un dictateur d’un pays exotique fait non seulement nouveau riche (horresco referens) mais amène légitimement le public par l’entremise de vos amis de la presse people à se demander si cette largesse a été octroyée en échange d’une contrepartie tenue secrète.

La femme de César

Vous vous souviendriez de Pompeia, la femme de Jules César, répudiée par ce dernier au seul motif qu’un soupçon d’infidélité planait sur elle. Peu importe qu’elle soit coupable ou non, la femme de César se doit d’être irréprochable faute de quoi elle sera condamnée à prouver son innocence. Il en va de même pour les membres de Votre Maison. Votre couronne est à ce prix.

 

Fort de son attachement à l’institution monarchique, La Ligne Claire tient ses tarifs à Votre disposition sur demande et demeure de Votre Majesté le dévoué serviteur.

St Martin, chapelle St Pierre à Saulges

Saint Martin, de la cape à la chapelle

Comment le geste de saint Martin a donné naissance au mot “chapelle”

 

Le 11 novembre

Tandis que le 11 novembre le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu et que les écoliers de France et de Belgique se réjouissent de ce jour de congé en souvenir de cet armistice célébré comme une victoire, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Fils d’un haut fonctionnaire de l’administration militaire romaine, ce qui lui vaut son nom, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre, Martin naît au IVe siècle dans la province romaine de Pannonie, la Hongrie actuelle ; il grandira ensuite à Pavie, connue alors comme Ticinum. Lui-même militaire, Martin sera promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

L’épisode du manteau

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

L’origine du mot “chapelle”

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy.

 

Un saint populaire

Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint. Entre les deux une cohorte de villages portent son nom et perpétuent les nombreuses traditions associées au saint : les oies de la saint Martin, les cochonnailles dans le Jura, les croissants qu’on mange ce jour-là à Poznań en Pologne.

Par ailleurs, le saint a imprimé sa marque sur d’innombrables personnes qui ont marqué l’histoire de l’Europe : Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, le pauvre Martin pauvre misère de Brassens, Martini e Rossi même.

Quant aux écoliers allemands, ils n’auront pas eu congé aujourd’hui. Mais ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Allemagne: le Poids de l’Histoire

Pourquoi le 9 novembre n’est pas la date de la fête nationale en Allemagne

On célèbre ces jours-ci le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, une sorte de prise de la Bastille pacifique dont l’écho résonne à travers tout le continent européen et même dans le monde entier. La Bastille annonçait la fin de l’Ancien Régime, la chute du Mur la fin du régime communiste. A titre de comparaison, la RDA n’avait que quarante ans ce jour-là.

Mais voilà, le 9 novembre n’est pas un jour pareil aux autres dans l’histoire agitée de l’Allemagne au XXe siècle. Ce jour-là en 1918, le Kaiser abdique, en 1923 Hitler effectue sa tentative de putsch à Munich tandis qu’en 1938, dans la nuit du 9 au 10 se déroule la Nuit de Cristal, le premier pogrom d’envergure fomenté par les Nazis contre les Juifs. C’en est trop : les casques à pointe, les médailles du Kaiser, les barriques de bière et les barricades renversées et puis les bris de la vitrine de la boucherie kasher, tout cela pèse tant et tant qu’en dépit de la poussière qui retombe après que le Mur fut renversé, tout cela empêche que le 9 novembre soit érigé en fête nationale allemande.

Les Allemands commémorent leur fête nationale, der Tag der Deutschen Einheit, le 3 octobre en souvenir de la réunification des deux Allemagne scellée par traité en 1990. S’il s’agit certes d’un geste important, il prend la forme d’une cérémonie où des messieurs en costume sombre sortent leur stylo et où l’une des parties, la RDA, signe son suicide officiel. On est loin de la valeur symbolique que confère le panache de la chute du Mur. Mais non, le 9 novembre c’est trop lourd.

Ce sera donc le 3 octobre et non le 9 novembre.

Downton Abbey

Downton Abbey – tout un cinéma

Il va de soi que La Ligne Claire a regardé Downton Abbey, paru au cinéma quatre ans après la fin de la série télévisée qui avait valu cette question rhétorique au Premier Ministre britannique de l’époque, David Cameron : « What shall we do now that Downton Abbey has come to an end ? »

Sans doute cette question n’était-elle pas tombée dans l’oreille d’un sourd puisque Julian Fellowes, le scénariste de la série, s’est décidé à capitaliser sur son succès. Un peu comme dans un album de bande dessinée, on y retrouve les personnages qu’on s’attend à y retrouver.

Le roi et la reine d’Angleterre se rendent en visite à Downton Abbey; voilà toute l’histoire. Selon le modèle adopté pour le feuilleton, elle fournit l’occasion de déployer une série de petites intrigues, ou plutôt de sous-intrigues puisqu’il n’y a pas de véritable intrigue: la comtesse douairière pourra-t-elle s’entendre avec la dame de compagnie de la reine ? Barrow, le valet de pied sera-t-il à la hauteur de son nouveau rôle en qualité de majordome ? Et où sont passées ces pièces d’argenterie qui soudain disparaissent ?

Au tournant du siècle, Fellowes s’était distingué en qualité de scénariste de Gosford Park, réalisé par Robert Altman, un film à énigme à la façon des Agatha Christie et dont le succès devait l’amener à créer la série télévisée. Mais chacune de ces manigances qui émaillent Downton Abbey ne forme guère que le sujet de saynètes dont la somme ne constitue pas la trame d’un film. Les personnages quant à eux sont conçus de manière trop étroite que pour permettre aux acteurs, même de talent comme Maggie Smith et Hugh Bonneville, de s’épanouir pleinement dans leur rôle. En définitive, Downton Abbey au cinéma n’est que Downton Abbey 2 sous un autre format.

Toutefois un film médiocre et même un peu ridicule ne signifie pas un film désagréable. Les accents, les réparties, les contrastes entre Upstairs et Downstairs, les costumes et les décors bien entendu, tout cela confère au film le charme qu’on attend de lui. A la fin de ce feel good film, trois ou quatre couples se nouent tandis que la comtesse douairière tire sa révérence. M. Fellowes serait bien avisé d’en faire de même.

Et puis, de retour chez elle, La Ligne Claire a déniché le Livre d’Or où sont recueillis les signatures des hôtes qui autrefois descendaient à la demeure familiale et où, à deux reprises au fil de ces années-là, on reconnaît l’autographe des membres de la famille royale qui avaient honoré de leur présence le château du comte et de la comtesse, sans que ces derniers n’en fassent tout un cinéma.


Albert et Elisabeth de Belgique

 

Albert et Elisabeth de Belgique, 1909