Morituri

La Ligne Claire est au regret d’informer ses lecteurs que tandis qu’ils sont désormais susceptibles de mourir du fait de la pandémie, ils ne pourront plus se suicider. En Suisse tout au moins, l’association Exit d’aide au suicide assisté s’est vu contrainte d’informer ses membres de la suspension de ces activités. Revenez mourir plus tard si vous êtes toujours en vie.

La Ligne Claire évoquait il y a quelques jours quelques grands textes de la littérature qui traitent du thème de l’épidémie et observait qu’en définitive ils nous renvoyaient tous à notre mortalité. Car le mythe de l’homme moderne, que des associations comme Exit entretiennent, est de vouloir mourir en bonne santé. L’arrivée du virus vient nous rappeler brutalement que ce mythe n’est que cela, un mythe, alors que le risque d’un décès subit et subi vient mettre à mal la vaine tentative de conjurer la mort en offrant un sacrifice propitiatoire au dieu Baal, qui jamais ne se repaît de son dû.

Pendant ce temps-là, les autorités civiles mettent en place des mesures qui visent à ralentir la diffusion du virus et à confiner des populations entières. Certes, c’est là leur rôle mais ces mesures ne visent en aucun cas à préparer la population à affronter la mort qui bientôt viendra frapper à la porte, la sienne ou celle d’un proche.

Jusqu’il y a peu, mettons jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, mourir d’une belle mort signifiait qu’on s’y était préparé tout au long de sa vie, qu’on avait pardonné à ses ennemis, qu’on s’était repenti du mal causé, qu’on avait reçu les sacrements d’un cœur contrit. Maladies, guerres, épidémies, catastrophes naturelles faisaient jusqu’alors partie de la vie, pour ainsi dire. Et puis, depuis deux générations, le progrès technique a fait de ces réalités des réalités extérieures à l’homme, des réalités dont Exit entend préserver l’homme moderne. De nos jours, mourir d’une belle mort signifie mourir de façon indolore mais vide de sens. Et puis, il y a des victimes collatérales, l’honneur, l’héroïsme, le sacrifice, toutes égorgées sur l’autel du bien-être.

Covid-19 vient nous rappeler à l’ordre, à la réalité, à notre humanité, à notre conscience, pas dans le sens d’un blanc-seing qu’on s’accorde soi-même, mais dans le sens d’un juste discernement du bien et du mal. Quelles sont mes dernières volontés ? Quelles sont tes dernières volontés ? Que puis-je faire pour toi ? A qui dois-je encore pardonner ? Ai-je un poids sur le cœur dont je voudrais me libérer ?

Dans un remarquable petit ouvrage publié à titre posthume, que Philippe de Woot, rédige au soir de sa vie comme Mozart compose son requiem, il nous rappelle la citation d’Homère : « La supériorité des hommes sur les dieux est de se savoir mortels ». Amis lecteurs, Covid-19 est là pour nous réapprendre à vivre. Vivre, c’est apprendre à mourir.

Pape François, le silence du baroque

Tout le monde connaît le style de vie sobre adopté par le Pape François, loin des ors du palais apostolique. En juin 2013, trois mois après son élection, il avait refusé d’assister à un concert de musique classique au motif qu’il n’était pas « un prince de la Renaissance ». On peut trouver sur internet des photos du fauteuil laissé vide à cette occasion.

Mais, vendredi dernier (27 mars) le pape François a fait appel au grandiose registre de la mise en scène baroque pour prononcer sa bénédiction Urbi et Orbi, à la Ville et au Monde, d’ordinaire réservée aux temps de Noël et de Pâques.

Une estrade sur le parvis de Saint Pierre devant la façade de Maderno, la place toute vide enserrée par la colonnade du Bernin, l’homme presque seul, la démarche hésitante et la mine tendue, la pluie battante tandis que le jour cède le pas à l’obscurité, tout cela confère à l’intervention du pape une intensité dramatique rarement égalée et qui demeurera sans doute comme une des images les plus prégnantes des heures que nous vivons.

Si le pape François a su faire un usage inédit du décor qu’il avait à disposition, c’est à lui que revient le contenu, le déroulement et la cadence de cette cérémonie. François a choisi d’abord la lecture de l’évangile de la tempête apaisée, qui fournira le sujet de son homélie ; enfin le long temps d’adoration du Saint Sacrement, silencieux et grave, sorte d’adagio de cette liturgie, se clôt avec la bénédiction proprement dite. L’icône de la Madone Salus Populis Romani et le crucifix de San Marcello nous renvoient à la Ville tandis que la colonnade embrasse la place vide comme l’Église universelle le Monde.

Le pape François s’est attaché à dresser un parallèle entre le récit évangélique dans lequel Jésus invite les disciples à passer sur l’autre rive, et notre situation actuelle. Comme les disciples de l’Évangile, souligne le Pape François, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse qui suscite en nous la peur, la peur de la mort, la peur de perdre son emploi, la peur face à un avenir qu’on pensait pouvoir maîtriser. N’ayez pas peur, dit le pape, reprenant à son compte le mot d’ordre de Jean-Paul II, n’ayez pas peur du passage sur l’autre rive. Sans fard, il précise que c’est la croix, instrument d’un supplice infâme chez les Romains, qui constitue l’ancre et le gouvernail qui permettent ce passage.

Le troisième temps de cette liturgie, la longue adoration eucharistique, constitue pour ainsi dire la reconnaissance dans l’espérance et la foi de l’arrivée à bon port. Nous les hommes, nous ne pouvons pas vraiment parler de la mort : soit il s’agit de celle des autres et elle ne nous concerne pas intimement, soit il s’agit de la nôtre et nous ne pouvons plus en parler. Seul le Christ peut en parler car il n’est pas simplement sorti du confinement mais est ressuscité des morts.

Loin paraît le temps où le Pape François appelait les fidèles à semer la pagaille. Aujourd’hui, la nature s’est chargée de reprendre cette injonction à son compte. Au lieu de cela, au temps de la tempête succède celui du calme et du silence, un vieil homme fait face seul à l’ostensoir rayonnant d’une rive à l’autre. Le monde retiendra que ce pape-ci, dans un mélange de faste baroque et de dépouillement cistercien, a su trouver le ton juste où aux accents dramatiques se mêlent des notes d’espérance.

Bob Dylan

Bob Dylan – All along the Watchtower

All along the Watchtower compte parmi les plus célèbres titres de Bob Dylan, repris par de nombreux interprètes, Jimi Hendrix bien sûr mais aussi Brian Ferry, U2, Neil Young et bien d’autres encore.

Plus tard dans sa vie Dylan, qui est juif, se convertira au christianisme et inaugurera avec l’album Slow Train Coming paru en 1979 une période musicale qui se revendique d’inspiration chrétienne.

En 1967, lorsque paraît l’album John Wesley Harding sur lequel figure ce titre, on est encore loin de cette profession de foi affichée. Pourtant on y trouve une spiritualité exprimée en un langage poétique, de l’avis de La Ligne Claire la marque de Dylan, présente dès Blowing in the Wind, la chanson où le souffle de l’Esprit répond aux angoisses du monde. On pourra aussi écouter la chanson à la lumière des événements qui frappent le monde actuellement.

All along the Watchtower [1] puise son inspiration dans le livre d’Isaïe, chapitre 21, versets 5 à 9 [2]. Isaïe vit dans le royaume de Juda au VIIIe siècle avant notre ère et traite dans son livre des thèmes du péché, du malheur qui en découle, à savoir la destruction du royaume d’Israël par les Assyriens, mais aussi de la rédemption qui sera l’œuvre d’un personnage mystérieux appelé le Messie (l’Oint ou Christos en grec).

Dans la chanson de Dylan il est question de deux personnages énigmatiques, le joker et le voleur. Le joker qui parle en premier se désole de l’état du monde où, alors comme aujourd’hui, ce sont les puissants qui mènent le bal, symbolisés ici par les hommes d’affaires qui boivent indûment son vin (businessmen they drink my wine).

Le voleur quant à lui tient la réplique. Le voleur évoque le personnage connu comme le bon larron qui paraît au chapitre 23 de l’évangile selon saint Luc. On ne connaît rien de lui, ni de sa vie ni des crimes et n’est réputé bon que parce qu’il demande miséricorde :

  • Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans ton Royaume
  • Et il lui dit : en vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi en Paradis.

Dans la chanson de Dylan c’est le voleur qui console le joker plutôt que l’inverse. Dylan suggère que le dialogue qui s’opère entre eux se tient tantôt avant leur mort et tantôt après. Alors qu’ils sont cloués à leur croix [3] respectives, approche l’heure de leur mort (the hour is getting late) qui est aussi l’heure de vérité (let us not talk falsely now) où tous les masques tombent et où la confusion (there’s too much confusion) mentionnée à la première strophe disparaît. Par ailleurs le voleur rappelle au joker que la mort qu’ils semblent avoir traversée (but you and I have been through that) ne constitue pas le terme de leur destin (and this is not our fate).

Pendant ce temps-là des princes montent la garde à la tour qui confère son nom à la chanson ; ils voient s’approcher deux cavaliers dont la mission est d’annoncer la chute de Babylone et de toutes les images de ses dieux (verset 9).

Isaïe écrit avant l’exil et la conquête de Babylone par les Perses. Il s’agit donc ici d’une Babylone mythique souvent associée à la dépravation des mœurs et dont la chute est précipitée par la survenance de ce qu’on pourrait appeler l’heure de vérité chez Dylan. En 1967, Dylan se relève d’un accident de moto; des chansons graves comme A hard Rain’s a gonna fall et Desolation Row sont alors encore toutes récentes; là où Isaïe se lamente sur les devastations menées par les Assyriens, Dylan craint la guère nucléaire.

Le vrai est une affaire trop sérieuse que pour être confiée aux seuls procureurs et journalistes, dont le métier consiste à établir l’exact. Seuls le religieux et le poétique sont en mesure de dire le vrai, les langages employés tant par Isaïe que par Dylan, chacun dans son genre [4].

 

[1]”There must be some kind of way out of here,”
Said the joker to the thief
“There’s too much confusion
I can’t get no relief.
Businessmen, they drink my wine
Plowmen dig my earth
None of them along the line
Know what any of it is worth.”

“No reason to get excited,”
The thief, he kindly spoke.
“There are many here among us
Who feel that life is but a joke.
But you and I, we’ve been through that
And this is not our fate
So let us not talk falsely now
The hour’s getting late.”

All along the watchtower
Princes kept the view
While all the women came and went
Barefoot servants too
Outside in the cold distance
A wild cat did growl
Two riders were approaching
And the wind began to howl.

 

[2] 05. On dressait la table, on déroulait les tapis, on mangeait, on buvait. Soudain : Debout, les princes ; préparez vos boucliers ! 06 Car ainsi m’a parlé le Seigneur : « Va, place un guetteur : ce qu’il voit, qu’il l’annonce ! 07 S’il voit un char attelé de deux chevaux un attelage d’âne ou de chameau, qu’il fasse attention, qu’il redouble d’attention ! » 08 Et le veilleur a crié : « Au poste de guet, Seigneur, je me tiens tout le jour. À mon poste de garde, je reste debout toute la nuit. 09 Voici ce qui vient : sur un char attelé de deux chevaux un homme qui parle et dit : “Elle est tombée, Babylone, elle est tombée, et toutes les statues de ses dieux gisent par terre, brisées.” »

 

[3] Dans la célèbre chanson Suzanne, Leonard Cohen parle de la lonely wooden tower.

 

[4] La Ligne Claire invite ses lecteurs intéressés par la dimension spirituelle de l’oeuvre de Dylan d’écouter les commentaires qu’en fait Robert Barron, aujourd’hui évêque auxiliaire de Los Angeles, et qui sont disponibles sur YouTube.

 

Portrait d’une infirmière, Edith Cavell

Les troubles présents fournissent l’occasion de relire la biographie que Diana Souhami a consacrée (en anglais) à Edith Cavell en 2010.

En Belgique, tout le monde connaît la fin : Edith Cavell sera fusillée au Tir National à Bruxelles par l’occupant allemand le 12 octobre 1915. Mais comment commence l’histoire ? Fille d’un vicaire anglican, elle est née en 1865 dans un village du Norfolk. Toute sa vie demeurera marquée par les valeurs que lui aura inculquées son père : le sens du devoir, la charité chrétienne, la rectitude morale. Adulte, elle sera d’abord gouvernante pour enfants, la seule issue honorable à cette époque qui soit ouverte à une jeune fille célibataire de la classe moyenne.

Cependant, sa véritable vocation est ailleurs : elle souhaite devenir infirmière afin de soulager ceux qui souffrent. Quarante ans auparavant, à l’occasion de la guerre de Crimée, Florence Nightingale avait érigé en profession une tâche jusque là jugée subalterne, réservée aux femmes de ménage. Edith Cavell devient donc infirmière et l’histoire aurait pu s’arrêter là si, en 1906, le Docteur Antoine Depage, impressionné par les méthodes modernes des Anglais en matière d’infirmerie, n’avait invité Edith Cavell à prendre la direction de l’Ecole belge d’Infirmières diplômées. Elle exercera cette fonction avec compétence et dévouement, tant envers ses patients que ses élèves infirmières. C’est là que la guerre la surprendra.

Le souvenir d’une guerre efface l’autre si bien que l’ouvrage de Souhami vient à point nommé rappeler au lecteur la brutalité des conditions d’occupation de la Belgique pendant la Première Guerre, marquées par le manque de charbon de chauffage, le pillage du capital industriel et agricole et l’imposition d’un régime militaire.

Dès l’ouverture des combats, Edith Cavell et ses infirmières prodiguent leurs soins aux premiers blessés, belges comme allemands. A l’issue de la bataille de Mons livrée fin août 1914, premier engagement de l’armée britannique, des militaires anglais égarés derrière les lignes ennemies trouvent refuge auprès du Prince Réginald de Croÿ et de sa sœur, la Princesse Marie, en leur château de Bellignies, situé en France à proximité de la frontière belge. Face à leur nombre croissant, le Prince et la Princesse seront amenés à organiser leur évacuation vers Bruxelles d’abord et, de là vers la Hollande, pays neutre. C’est ainsi qu’à partir de novembre 1914, Edith Cavell accueillera, hébergera, soignera parfois des soldats alliés et participera à leur exfiltration vers la Hollande.

Leur nombre même, deux cents environ, fera d’elle une proie facile pour l’occupant. Arrêtée, jamais elle ne niera les faits ni n’accablera les membres du réseau auquel elle appartient. Sa motivation n’est certes pas l’espionnage, pas même le patriotisme, mais le souhait de fournir à ces hommes l’occasion de recouvrer leur liberté.

Sous la plume accessible quoique parfois un peu raide de Souhami, le lecteur redécouvre le portrait d’une figure hors pair. Dans la vie comme dans la mort, Edith Cavell aura fourni un exemple exceptionnel de la vraie noblesse, celle de l’âme.

 

Diane Souhami, Edith Cavell, Quercus, 447 p.

Littératures au temps du virus

Le thème du récit de la catastrophe naturelle fait partie de l’histoire humaine ; dans la Bible, le Déluge et les Dix Plaies d’Égypte en constituent les archétypes.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs ont relevé ces derniers jours un regain d’intérêt pour La Peste, un roman d’Albert Camus. Si Camus semble s’être inspiré pour une partie de faits réels, ce roman se veut d’abord une analogie de la propagation de la peste brune du nazisme à partir de 1933 mais surtout aux yeux de Camus à partir de 1940 et de la défaite de la France. La peste, politique ou pas, y affecte le comportement des gens.

En dehors de France, on retrouve la peste en toile de fond du roman Les Fiancés (I Promessi Sposi) d’Alessandro Manzoni. Tous les Italiens connaissent non seulement ce livre mais les personnages qui le peuplent. Ici la peste fait référence à l’épisode bien réel de survenance de la maladie à Milan en 1630 sous l’épiscopat du cardinal Federigo Borromeo, que Manzoni fait du reste apparaître dans son roman. La peste y joue un rôle qu’on pourrait appeler biblique en ce sens qu’elle appelle à la conversion, au repentir et au sacrifice de soi, une épreuve que certains personnages affrontent avec dignité et d’autres avec lâcheté.

Si Manzoni rédige au XIXe siècle une œuvre de fiction qui s’insère dans des événements survenus au XVIIe siècle, Boccace quant à lui rédige le Décaméron vers 1350 peu de temps après que la Grande Peste eût frappé l’ensemble de l’Europe. Les personnages du livre, sept filles et trois garçons, qui fuient Florence et se réfugient à la campagne où il se livrent chacun au récit de dix nouvelles, sont certes fictifs mais témoignent d’une réalité que l’auteur a lui-même vécue.

Plus près de nous, le choléra de L’Amour au Temps du Choléra de Gabriel Garcia Marquez peut tout aussi bien faire référence à la maladie qu’à la passion qui consume le cœur humain. Ferdinando Ariza et Fermina Daza ne meurent pas du choléra mais souffrent d’une lente maladie d’amour causée par l’empêchement, la distance et le passage du temps.

Thème universel, la peste (ou la maladie) renvoie le lecteur à sa finitude ; catastrophe naturelle ou vengeance du Ciel, peu importe « Tous n’en mouraient pas mais tous étaient frappés ».

 

 

 

Saint Yves de Tréguier

Saint Yves de Tréguier

Patron des Bretons, des avocats, magistrats, juristes et universitaires

Tous les Bretons bien sûr, mais aussi les avocats, connaissent la figure de Saint Yves. Aussi François Christian Semur, magistrat honoraire, publie-t-il aux Éditions Hugues de Chivré, à leur attention comme à destination d’un public plus large, une belle biographie illustrée d’Yves Hélory (vers 1250-1303) passé à la postérité sous le nom de Saint Yves de Tréguier.

Yves Hélory, connu parfois comme Yves de Kermartin du nom du manoir familial, mais surtout comme Saint Yves de Tréguier du nom de la petite ville de Bretagne où il avait exercé son ministère sacerdotal dans les dernières années de sa vie, naît au temps de Saint Louis. Ce XIIIe siècle est non seulement le temps du roi-saint mais aussi celui des croisades, des cathédrales gothiques qui se dressent partout en France et encore celui des ordres mendiants, franciscains et dominicains, qui témoignent d’une expression nouvelle du christianisme.

Yves Hélory naît au sein de ce que nous appellerions aujourd’hui la classe moyenne. Bon élève, il étudiera le droit aux universités de Paris et d’Orléans et deviendra ensuite official, c’est à dire juge ecclésiastique, à Rennes et enfin prêtre à Tréguier où il mourra. Dans son ouvrage, Semur adopte la méthode scholastique à laquelle Hélory s’était forgé à l’université et le divisera en deux parties, lectio et disputatio, consacrées respectivement à l’exposé des étapes de sa vie et à un examen critique des documents.

Dès son vivant, Yves Hélory acquièrt une réputation d’humilité et de sainteté mais surtout il est connu pour avoir mis son intelligence et son talent d’homme de loi au service des pauvres qu’il défend avec équité face au pouvoir des puissants de son temps, nobles, magistrats et clercs. Il est considéré à juste titre sinon comme l’inventeur du concept de l’assistance juridique gratis pro deo, du moins comme son ardent propagateur.

 

Canonisation

Hormis son testament, Hélory n’a laissé aucun écrit de son vivant, aussi sa vie nous est-elle principalement connue au travers de son procès en canonisation qui démarre en 1330 et s’achève avec son élévation aux autels en 1347. A l’époque cette procédure que le pape se réserve désormais est neuve et vise à tempérer les manifestations intempestives de la piété populaire. Semur examine de manière serrée le déroulement du procès comme les nombreux témoignages tant de son activité en qualité de magistrat que des miracles qui lui sont attribués, principalement après sa mort, résurrections et guérisons.

Cette reconnaissance officielle contribuera pour une bonne mesure au rayonnement du culte de Saint Yves qui laissera un héritage culturel considérable qui en France ne connaît qu’un seul rival, celui de Saint Martin de Tours ; en témoignent statues, tableaux (par Rubens et van der Weyden notamment) où le saint est souvent figuré entre le riche et le pauvre tapisseries, vitraux, bannières, médailles, églises et enfin processions connues en Bretagne sous le nom de pardons. Si ce rayonnement est centré sur la Bretagne, il n’y est pas circonscrit puisqu’on trouve à Rome même l’extraordinaire église saint Yves au sein du palais de l’Université de la Sapienza, due au génie du Borromini.

Semur situe la vie d’Yves Hélory dans son temps et nous en fournit une description très fouillée et même érudite dans tous les domaines, vie politique et économique, procédures judiciaires et même habillement et alimentation. L’auteur a trouvé chez Hugues de Chivré (https://www.huguesdechivre.fr) l’éditeur qui lui convient puisqu’il se se voue à la préservation et à la diffusion de l’histoire et du patrimoine. Ce beau livre s’adressera donc à tous les amis de la Bretagne, à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de France et à celle du Moyen-Âge en particulier, à ceux qui marquent une dévotion envers les saints, aux juristes et aux magistrats et à tous ceux enfin qui retrouvent en Yves Hélory la personne en qui se croisent toutes ces dimensions.

Richement illustré, documenté de manière fouillée, on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage de Semur sur une table basse qu’en faire une lecture attentive. On peut regretter cependant que la répartition entre lectio et disputatio ait conduit à de nombreuses redites, en particulier au sujet de la relation des témoignages déposés au procès, et que l’éditeur n’ait pas jugé bon de biffer ces irritantes répétitions.

 

François Christian Semur, Saint Yves de Tréguier, Éditions Hugues de Chivré 2019, 368 pages.

Pape François

Du Vatican à l’Amazonie

Exhortation apostolique Querida Amazonia

La publication il y a deux semaines de Querida Amazonia permet de tirer des enseignements au sujet du pape régnant. En l’espèce, Querida Amazonia est une exhortation apostolique dite post synodale et qui expose les conclusions que tire le Pape François à propos du synode consacré à propos de l’Amazonie et qui s’était tenu à l’automne dernier.

Puisque le synode était consacré à l’Amazonie, et bien ma foi, l’exhortation apostolique l’est aussi, au grand dam de l’aile progressiste (mais qui se nomme elle-même réformiste) de l’Église catholique qui avait espéré que le pape traite de l’ordination d’hommes mariés et même de femmes. Que dit donc le pape et que ne dit-il pas ? Le point de vue de La Ligne Claire.

 

Réforme de l’Eglise

Si l’Ecclesia est semper reformanda, la structure épiscopale de l’Église, elle est irréformable. Lumen Gentium, constitution dogmatique de l’Église, rappelle à tous les croyants, que l’Eglise, puisant ses sources dans l’Ancien Testament,  est fondée par Jésus-Christ, et non pas les hommes, sur la tête de Pierre et des Apôtres, dont le pape et les évêques sont les successeurs. Non décidément, le pape n’apparaît pas convaincu par une conception fonctionnaliste de l’Église, selon laquelle il suffirait de modifier ses structures à la manière d’une entreprise pour qu’elle soit réformée.

 

Refus des manipulations

On l’a vu, sans surprise, Querida Amazonia traite de l’Amazonie. Tous ceux qui avaient souhaité un autre résultat en restent pour leur frais. Mal leur en a pris alors que des avertissements existent. Ainsi, ici en Suisse, en 2017 l’Alliance Es Reicht avait adressé une lettre au pape réclamant la nomination d’un délégué apostolique, plutôt qu’un évêque diocésain, à la tête du diocèse de Coire ; ce pape, qui n’aime pas qu’on tente de l’instrumentaliser, s’est empressé d’ignorer leurs vœux et de reconduire le mandat de Mgr Huonder.

 

Exercice de l’autorité papale

Alors qu’il s’était trouvé une majorité des deux tiers parmi les pères synodaux à voter en faveur de l’ordination de viri probati au sacerdoce, le pape François n’a pas relevé cette suggestion. La possibilité d’ordonner des hommes mariés existe déjà au sein de l’Église catholique y compris dans le rite latin quand bien même à titre exceptionnel. Qu’on conserve les exceptions, que l’on ne fasse pas de l’exception la règle et qu’on évite de faire des prêtres des fonctionnaires du divin, nous dit le pape François. Et le pape de rappeler enfin aux pères synodaux qu’un synode n’est pas un parlement.

 

La puissance de l’argent

Dès le jour de son élection, le pape François n’a pas caché sa méfiance à l’égard des puissances de l’argent, y compris maintenant lorsqu’elles émanent du sein de l’Église et en particulier des trois pays, Allemagne, Autriche et Suisse, qui connaissent le système de l’impôt ecclésiastique, source à la fois de deniers et d’orgueil.

 

Ordination féminine

Si le pape passe ce sujet sous silence, c’est qu’il reconnaît à nouveau que l’Église catholique ne dispose pas du pouvoir d’ordonner des femmes au sacrement de l’ordre et que lui ne peut s’arroger un pouvoir dont il ne dispose pas. Les sacrements sont issus de la grâce du Christ et aucun homme, pas même le pape, ne peut créer, modifier ni abolir un sacrement.

 

Révélation et exhortation apostolique

Le christianisme est une religion révélée à laquelle on adhère par la foi qui certes doit sans cesse faire l’objet d’un approfondissement, mais dont le contenu est quant à lui est intangible car d’origine divine et ne saurait faire l’objet d’un supposé progrès. Le mystère de Dieu demande sans cesse d’être approfondi et non pas expliqué. La réforme dont parle le pape est une réforme du cœur, celle dont parlait déjà le prophète Ézéchiel. C’est aussi la condition nécessaire en vue de la nouvelle évangélisation, en l’occurrence de l’Amazonie, sujet de l’exhortation apostolique

Pour le plaisir et pour le pire

Pour le plaisir et pour le pire

La vie tumultueuse d’Anna Gould et de Boni de Castellane

Quelle était belle la Belle Epoque pour autant que l’on eût un nom, de l’argent, ou les deux en ces temps où l’impôt sur le revenu comme celui sur des successions demeuraient encore occultés dans les brumes de l’avenir. C’est à cette époque-là qu’en 1895 le comte (puis marquis) Boniface (dit Boni) de Castellane épouse Miss Anna Gould, réputée la plus riche héritière des Etats-Unis, fille de Jay Gould, self-made man selon les uns, requin de Wall Street détesté de tous selon les autres.

Laure Hillerin, spécialiste reconnue de la Belle Epoque, acclamée pour sa magnifique biographie de la Comtesse Greffulhe, livre ici le double récit de l’improbable union puis désunion de Boni et d’Anna. On y retrouve tous les éléments qui avaient contribué au succès de l’Ombre des Guermantes : une maîtrise parfait de son sujet qui s’appuie sur une documentation aussi ample que fouillée, alliée à une plume élégante qui sache adapter le langage des arts et du monde dans lequel évoluent les héros.

Fraîchement marié, doté d’un goût aussi sûr qu’exquis, Boni se servira de l’immense fortune de sa femme pour se livrer à des dépenses inouïes en vue d’acquérir les objets d’art les plus rares, aménager le château du Marais aujourd’hui situé dans le département de l’Essonne et surtout pour mener à bien la construction du Palais Rose avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch) et malheureusement détruit depuis. Alors qu’il passera à la postérité comme le prototype du dandy menant une vie mondaine vaine, Boni, héritier d’un des plus anciens noms de France, estime en réalité qu’être noble c’est vivre quelque chose qui le dépasse. Metteur en scène de sa propre existence, exilé non pas de son pays mais de son temps, il matérialise avec le Palais Rose le rêve de la France du Grand Siècle. C’est le sens du reste que lui donne à la même époque Marcel Proust ; la Recherche n’est pas tant le portrait d’une classe sociale que le snobisme de l’auteur fascine, qu’une tentative de saisir l’âme française au travers des seules familles qui l’ont incarnée au fil des siècles. Boni est de ceux-là.

Pour le plaisir et pour le pire se veut la double biographie de Boni et d’Anna. Pourtant, et c’est heureux, c’est le personnage de Boni qui en émerge tandis que celui d’Anna n’apparaîtra que comme une sorte d’annexe, pauvre de ses millions, à son premier comme à son second époux, le Duc de Talleyrand. Laure Hillerin a bien saisi son personnage au-delà de la figure du dandy et a su le rendre attachant à ses lecteurs. Loin des vanités, Boni sera par exemple un député très actif du département des Basses-Alpes, où il militera avec ardeur et clairvoyance mais sans succès pour le maintien de l’existence de l’Autriche-Hongrie faute de laisser le champ libre au Reich en Europe centrale. C’est lui aussi qui en 1923 fonde les Demeures Historiques aux côtés de Joachim Carvallo en vue de venir en aide à tous ceux qui possèdent une partie de l’héritage culturel de la France. Enfin c’est l’homme qui, privé de sa fortune et miné par la maladie, mais animé d’une foi ferme, a su faire montre d’une élégance et d’une dignité face à la mort. Tout cela est étranger à Anna qui ne saura jamais rien faire d’autre que de dépenser de l’argent et parfois d’en distribuer ; aussi, mourra-t-elle malheureuse.

Pour le plaisir et pour le pire se lit pour le plaisir justement. Il n’y a pas de pire dans le livre de Laure Hillerin, qui s’adresse à tous les amateurs d’une époque révolue qui, à l’image de Boni, ne s’ennuieront jamais.

 

 

Laure Hillerin, Pour le plaisir et pour le pire, La vie tumultueuse d’Anna Gould et Boni de Castellane, Flammarion, 569 pages.

The Two Popes

Intox chez Netflix

The Two Popes, un film réalisé par Fernando Mereilles et qui fait actuellement l’objet d’une diffusion sur Netflix. porte à l’écran une pièce de Anthony McCarten qui imagine une rencontre entre Benoît XVI et le cardinal Bergoglio, interprétés respectivement avec grand talent par Anthony Hopkins et Jonathan Pryce. Alors que Bergoglio avait sollicité une audience en vue de présenter sa démission au pape en qualité de cardinal-archevêque de Buenos Aires, le voilà convoqué à Rome par Benoît XVI qui lui confie son intention de démissionner prochainement. Face à cette intrigue improbable, la qualité des décors somptueux, la beauté de la photographie et la finesse des dialogues et le jeu des acteurs ont achevé de séduire La Ligne Claire.

Il y a quelque temps La Ligne Claire appelait de ses vœux au sujet de la série The Crown la présence d’un avertissement ; à première vue elle a vu ses vœux exaucés puisqu’ici on avertit le spectateur que le film est « inspiré par des faits réels ». Mais voilà, le cœur du film est constitué de cette rencontre fictive, déclenchée par une tentative de démission, fictive elle aussi. La Ligne Claire estime que cet avertissement, loin d’éclairer le spectateur, l’induit en erreur. Comme dans la série The Crown, la qualité de la production qui mêle des actualités de l’époque auxquelles s’ajoutent ici des flashbacks en noir et blanc décrivant la vie du jeune Bergoglio brouillent totalement les frontières entre fiction et réalité.

En dépit des épisodes qui prétendent retracer les actions de Bergoglio sous la dictature argentine, le film ne cache pas sa sympathie en sa faveur. Les deux interprètes qui opposent le pape intello et conservateur, détaché du peuple au jésuite, homme de terrain progressiste, réduisent leurs personnages à des caricatures des vrais Ratzinger (surtout) et Bergoglio (dans une moindre mesure). A cela s’ajoutent les nombreuses erreurs de fait : ainsi, lors du conclave de 2005 qui devait conduire à l’élection de Benoît XVI, le cardinal Martini, jésuite réputé progressiste, avait demandé que les voix dont il avait bénéficié lors des premiers scrutins se reportent vers Ratzinger, alors que le film montre le contraire.

Il ressort de ce film l’image trompeuse d’un Benoît XVI raide, gardien du dogme, incapable de s’attaquer à la pédophilie des clercs comme aux scandales financiers qui secouent le Vatican, alors qu’en réalité il est le premier à avoir pris ces deux graves questions à bras le corps.

Dans les années soixante du siècle passé s’était donnée une pièce à Berlin, Le Vicaire de Hochhuth et qui jusqu’à nos jours a contribué à nourrir la légende de Pie XII, le pape noir ami d’Hitler. La Ligne Claire regrette de penser que The Two Popes s’inscrit dans la même ligne que cette pièce de sinistre mémoire, et craint qu’elle ne produise des dégâts analogues.

La Vallée des Immortels - tome 2

Blake et Mortimer: La Vallée des Immortels – tome 2

C’était Noël et la publication d’un nouvel album des aventures de Blake et Mortimer, en l’occurrence le deuxième tome de la Vallée des Immortels, est revenue avec la régularité des saisons.

L’intrigue, qui pouvait paraître quelque peu touffue dans le premier tome, l’est devenue plus encore dans le deuxième. Les deux histoires, celle ancienne qui retrace l’histoire de mystérieux documents et celle moderne de leur quête ne présentent qu’un lien tenu avec ce qui est censé être la trame principale du récit, la défense de Hong-Kong face à la double menace de l’avancée des forces communistes et de Xi-ni, un seigneur de la guerre. Devant cette confusion, les auteurs s’estiment obligés de rappeler au lecteur le contenu du tome premier tandis qu’un acolyte fait lecture au Professeur Mortimer de la traduction du mystérieux manuscrit pour lui permettre de résoudre l’énigme, mais en réalité pour venir en aide au lecteur, perdu comme Mortimer l’est dans la jungle. Armé de ces informations, Mortimer s’embarque dans une banale chasse au trésor, bien entendu semée d’embûches, sans guère de lien avec la mission de Blake.

Les auteurs compensent ce manque d’une trame narrative claire par des référence tant internes au monde de Blake et Mortimer qu’externes au monde de Tintin, des animaux monstrueux (Le Piège Diabolique) ou encore une grotte trop étroite pour laisser passer le monstre (l’Ile Noire) par exemple ; à cela s’ajoute un clin d’œil, que la Ligne Claire doit avouer avoir apprécié, à la chanson des Beatles A Day in the Life, qui bien entendu n’avait pas encore été composée à l’époque où sont sensés se dérouler les faits. Certes, toutes ces petites intrigues amusent le lecteur mais ne compensent pas le défaut d’une trame intelligible.

Pour une histoire qui se réclame du style de la ligne claire, elle manque sensiblement de lisibilité. A l’image de Mortimer, les auteurs se sont empêtrés dans les lianes d’un récit que le lecteur a du mal à démêler. De plus, on attend de Blake et Mortimer qu’ils évoluent dans un univers qui, s’il n’est pas vrai, paraît vraisemblable. Peu sont ceux qui croient qu’un trésor demeure enfoui sous la Grande Pyramide mais tous peuvent y croire. En revanche personne ne peut croire qu’au midi de la Chine existe une vallée peuplée de dragons mangeurs de perles.

On sent qu’on touche ici aux limites du genre : tous les deux ans et, dans le cas d’un double album, tous les ans, il s’agit de produire une nouvelle histoire, qui cette fois-ci se révèle top tarabiscotée. Si la Vallée des Immortels peut séduire par la qualité du dessin à deux mains et la richesse des coloris, elle n’en demeure pas moins un album académique, étriqué, conçu pour répondre à des exigences commerciales et formaté en vue de respecter la consigne qu’impose le concept même de la reprise de la série originale de Jacobs.

Il est temps de faire une pause. Il revient à l’éditeur de réfléchir à une histoire qu’un scénariste habile saura rendre accessible sous le crayon d’un dessinateur qui sache charmer son lectorat