Héros et nageurs

Héros et Nageurs

Homme libre, toujours tu chériras la mer, écrivait Charles Baudelaire. Ce seul vers résume à lui tout seul à la fois la vie et l’œuvre de Charles Sprawson. Né en 1941 dans l’Empire des Indes, ce fils d’un proviseur d’une école qui accueille de jeunes princes indiens apprend à nager dans les eaux moites et vertes des rivières du Pundjab, dont le nom signifie le pays des cinq fleuves. Une nouvelle affectation conduit son père et la famille à Benghazi, non loin de Cyrène, dont les eaux claires de la Méditerranée révèlent au jeune Sprawson les ruines sous-marines.

Ces expériences de jeunesse se révèleront pour l’auteur un rite d’initiation qui le mènera tout au long de sa vie dans une quête spirituelle de l’eau tandis qu’il s’adonnait à l’enseignement des auteurs classiques ou au commerce des œuvres d’art.

Sprawson est l’homme au monde qui le mieux connaît l’histoire et la littérature en ce qu’elles ont trait à l’eau et la signification que les différentes cultures lui attribuent, des aqueducs érigés par les Romains aux jeux olympiques modernes dont émergent, comme des demi-dieux, Johnny Weissmuller ou Mark Spitz. Il connaît tout de la littérature classique et anglaise et se glisse dans cette lignée en traversant le Hellespont (les Dardanelles) à la nage à la suite de Lord Byron, qui lui-même se coulait en Léandre rejoignant Héro, son amante.

Seul un Anglais bien entendu pouvait rédiger un livre si original, dont la traduction revient à Guillaume Villeneuve. Publié en anglais en 1992, il demeure à ce jour la seule œuvre de l’auteur, qui s’y dévoile entièrement. Devenu une sorte de livre culte dans le monde des lettres anglaises, il exigera du lecteur de langue française de bonnes connaissances littéraires pour en goûter la fluidité.

 

Charles Sprawson, Héros et Nageurs, Editions Nevicata, 285 pages, traduction de Guillaume Villeneuve

Couronne royale

Familles royales – éternels seconds

Le décès de Jeffrey Epstein ces jours derniers a fait resurgir les liens qu’il entretenait avec le prince Andrew, deuxième fils de la reine d’Angleterre, et, plus largement du rôle qu’il lui est dévolu.

A sa naissance, et tout au long de sa jeunesse, le prince était second dans l’ordre de succession au trône, juste derrière son frère aîné Charles. Mais la naissance du prince William en 1982, un an après le mariage du Prince Charles et de Diana Spencer, le fait reculer d’un cran ; aujourd’hui le prince Andrew se retrouve à la huitième place.

Si la logique du système monarchique justifie l’existence de plusieurs enfants royaux, the heir and the spareselon le dicton anglais, elle pose aussi la question de l’affectation des membres de la famille royale qui voient leur rang reculer. Andrew n’a après tout que vingt-deux à la naissance de William alors que ses perspectives de régner un jour deviennent bien minces. Il continuera à exercer des fonctions au sein de la famille royale mais il semble à La Ligne Claire qu’il a été discrètement placé à l’arrière-plan dès lors que les princes William et Henry étaient devenus adultes.

C’est ingrat. Toute sa vie on lui demande de monter la garde comme Giovanni Drogo dans le Désert des Tartares puis, puisque ni le prince Charles ni sa descendance ne sont décédés, de se retirer sans faire de bruit. La Ligne Claire ne sait pas si le prince Andrew aurait souhaité faire autre chose dans la vie mais ce qui est clair, c’est qu’il n’en a pas eu l’occasion et qu’il n’y a pas été préparé. Pour les familles régnantes, se pose ainsi la gestion de ce qu’on pourrait appeler la transition professionnelle de ses membres qui naissent en ordre utile mais qui le perdent au fil des ans. Ainsi en Belgique, les enfants de la princesse Astrid (elle-même cinquième dans l’ordre de succession au trône) ne seront pas appelés à jouer un rôle public et travaillent ou travailleront dans la société civile.

Demeurent alors les cas un peu tristes des cadets, le prince Andrew, le prince Laurent de Belgique ou encore le prince Jean de Luxembourg, qui ne sont utiles que jusqu’à leur date limite de vente. Certains s’en contentent, d’autres endossent le rôle du bouffon à la cour, d’autres encore entretiennent des relations peu judicieuses.

To a hippy unknown

It was fifty years ago today

The Woodstock generation

While La Ligne Claire, then a cub scout, vividly recalls watching the moon landing live on a huge, grainy, black and white television set, if true be told, it has no recollection whatsoever of the Woodstock festival and probably was not even aware of it taking place at the time.

The Woodstock Music and Art Fair, to give it its official name as it appeared on the poster, did not even take place in Woodstock at all but in Bethel, NY, some ninety miles away. Nor was it the first large rock festival, that award goes to the Monterey Pop Festival, credited with opening the 1967 Summer of Love. Nevertheless, Woodstock would come to define a generation named after it, that of counter-culture, civil rights and opposition to the Vietnam war. As the saying goes, “Even if you were not at Woodstock, you still remember it”.

1969 was an age of plenty, in America at least, if not in Vietnam; it was also an age of innocence for perhaps some 500 thousand middle class, mostly white, young people in blue jeans and sandals, who three days long communed in this hippy version of America’s manifest destiny. « You must be in heaven, man », bellowed the stage announcer at one point.

This being America, the festival was originally planned as a business venture by its sponsors, who were expecting some fifty thousand spectators while some 500 thousand turned up over the course of three days, forcing them to declare the event a free concert. At that point they were out of pocket and would have remained so forever were it not for the film and triple album, that hugely contributed to laying the foundations of the Woodstock myth.

 

Who’s who

To this day the musicians line up remains impressive (1) and would have been even more so but for those, Bob Dylan, The Byrds, Led Zeppelin, among them, who turned down the invitation (not everyone was a hippy) and those, such as Joni Mitchell, who later admitted to having failed to appreciate the scope and significance of the event.

Rock music is a young man’s game, sometimes a young woman’s as well. Many musicians were aged around 25 with the youngest of all, Michael Shrieve, Santana’s drummer, aged only twenty. Carlos Santana himself was only 22 and was appearing on stage for the first time while Crosby, Stills, Nash and Young were only playing on stage together for the second time.

Many performances turned out to be outstanding despite the poor sound quality. Santana’s performance of Soul Sacrifice, an instrumental piece, for instance, where the guitar holds the role of the lead singer and enters into a succession of expressive duos first with the organ, then with the percussive section, draws upon the structure of a classical concerto, where the pianist engages with the orchestra. As for Alvin Lee of Ten Years After, this Paganini-like figure of the electric guitar, he is remembered for his performance of I’m Going Home, a classic blues set up between voice and guitar, in which he manages to capture the crowd’s attention by bringing the tempo up, then down, then up again. The Beatles and Bob Dylan, arguably the most prominent pop artists at the time were both absent but were covered on many occasions, the Beatles most notably by Joe Cocker (With a little Help from my Friends) and Crosby, Stills and Nash (Blackbird), and Bob Dylan by Melanie (Mr Tambourine Man), Joan Baez (I shall be released), Joe Cocker again (Just like a Woman) and The Band (I shall be released).

Credence Clearwater Revival did play at Woodstock; in fact they were the anchor band that first signed a contract and allowed the promoters to convince other artists to join in. Still, John Fogerty, ever the demanding musician, refused to appear on the record precisely because he judged the sound of his band’s performance to be too poor.

At eighteen thousand dollars, Jimi Hendrix was the highest billed artist and the advertised star of the festival. The rain had delayed his performance so he had to make do with playing to a much reduced audience on Monday morning. His closing performance of The Star Spangled Banner drew many critics but was his way of expressing what it was to be an American.

 

My generation

When all is said and done, Woodstock remains in a class of its own, not even the Isle of Wight festival the following year would retain the public’s imagination over half a century. Performers were clearly aware of the exceptional character of the show in which they were taking part: « It’s amazing, man, the biggest thing you ever saw ».

Yesterday’s hippies are gone, few people after all would consider spending their whole life under a tent without any running water. Woodstock’s young spectators returned home, hotly contested the freshly elected Nixon, settled down and, after a suitably decent interval, went into business on Wall Street and elsewhere. Fifty years on, they have fathered a new generation, as The Who would have it, today’s bobos. In that sense, Woodstock is still with us.

(1)https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_performances_and_events_at_Woodstock_Festival

Château de Chambord

Châteaux et gilets jaunes

De la plaine fumante qui tremble sous juillet émerge l’immense château de Chambord pensé tout-à-la fois par François Ier, prince philosophe, architecte, mécène et constructeur, comme la Jérusalem céleste descendue du Ciel en cette terre de Sologne et une œuvre qui permettrait aux hommes de cette Renaissance nouvelle de s’élever jusqu’à elle. Le célèbre escalier à double hélice, nouvelle échelle de Jacob, en est à la fois le symbole est le moyen.

Monument emblématique de la Renaissance française, célèbre pour ses toitures, racheté par l’Etat à la famille des Bourbon-Parme dans l’entre-deux-guerres, le domaine de Chambord a su se positionner avec bonheur dans le circuit du tourisme mondialisé. Avec plus d’un million de visiteurs par an, à quinze euros pièce, Chambord compte parmi les châteaux de France qui connaissent la plus grande affluence, aux côtés de Versailles et de Chenonceau, non loin. Géré comme une entreprise, tout y est orienté envers le touriste global : l’audio-guide disponible en une demi-douzaine de langues, les visites guidées en d’autres langues encore et bien entendu la boutique que bien entendu on appelle shop. On ne négligera pas non plus les recettes émanant d’activités accessoires, la location de canots et de bicyclettes, les billets de concerts de musique classique et, pour les 1%, les droits d’atterrissage en hélicoptère. En somme Chambord appartient à cette catégorie de monuments qui, en raison de leur valeur artistique et de leur renommée, captent le gros des flux et des recettes touristiques et raflent la mise.

Non loin de là on peut apercevoir dans la forêt la ravissante gentilhommière de Savigny (nom d’emprunt), érigée elle aussi sous François Ier. Dans la famille du comte de *** depuis deux siècles, qui l’avait rachetée après que la Révolution lui eut infligé ses ouvrages, elle attire bon an mal an vingt mille visiteurs qui paieront de bonne grâce sept euros de droit d’entrée. Cent quarante mille euros de recette annuelle contre quinze millions et plus à Chambord, c’est peu, trop peu. Aussi le visiteur aperçoit-il le comte, gilet jaune de la noblesse, qui débroussaille les chemins du parc sur son tracteur tandis que la comtesse court de la guérite où elle accueille les visiteurs au verger, qui fournira une confiture faite maison, Les Confitures de la Comtesse justement. Pas d’audio-guide en anglais ici mais les enfants de la maison qui vous font faire le tour du propriétaire tandis que La Ligne Claire fournit quelques menus services de traduction à un ménage de visiteurs polonais qui peinent à s’y retrouver dans la succession des rois de France. Quelques lieues à peine séparent Chambord de Savigny entre lesquels s’est ouvert un gouffre qui démarque les gagnants du tourisme mondialisé de ceux qui peinent à nouer les deux ailes de leur château.

Blake et Mortimer

Le Dernier Pharaon

Ouvrage hors-série basé sur les aventures de Blake et Mortimer, le Dernier Pharaon nous plonge dans un univers d’apocalypse où tout est renversé.

Cet ouvrage à huit mains puise aux sources de l’œuvre de Jacobs, le Mystère de la Grande Pyramide en particulier mais aussi Le Piège Diabolique, mais n’en reprend pas les codes. On notera en particulier que le dessinateur, François Schuiten, conserve son style à lui qu’on a pu découvrir dans les Cités Obscures et qu’il ne s’est pas senti tenu de se conformer au style graphique propre à la ligne claire.

Dans Le Dernier Pharaon on retrouve un Mortimer vieilli errant dans la ville de Bruxelles, devenue une sorte de Tchernobyl à la suite d’un mystérieux accident qui a libéré une énergie inconnue contenue dans une pyramide inversée, tapie sous l’imposant palais de justice. Blake quant à lui, se tient en retrait dans cette histoire.

A l’instar de la pyramide, les rôles habituels sont inversés puisque, plutôt que l’empereur Basam-Dandu, ce sont les « bons », en l’occurrence l’armée britannique, qui menacent de précipiter la fin du monde. La mer souterraine qui recouvre aussi une partie de la ville basse tire sa puissance évocatrice du déluge biblique (Gn, VII) d’autant qu’elle abrite des monstres marins, ici un basilosaurus, là la baleine qui engloutit Jonas. Guidé par la lanterne du Professeur Mortimer, le lecteur s’engage à sa suite dans un univers inconnu et menaçant, où, comme dans le film Délivrance, le maniement de l’arc et de flèches est devenu essentiel à la survie.

Ouvrage ténébreux, où l’atmosphère l’emporte sur la structure du récit, Le Dernier Pharaon fait appel certes à l’univers de Jacobs mais s’affranchit avec succès de ses codes, somme toute assez raides.

 

Schuiten, Van Doormael, Gunzig, Durieux, Le Dernier Pharaon, Editions Blake et Mortimer

Claus von Bülow

Elémentaire particule

Sans doute, le décès de Claus Bosberg n’aurait-il pas retenu l’attention de la presse du monde entier ; mais la mère de Claus était née Bülow, une famille issue de la noblesse danoise et allemande, et qui au XIXe a fourni à l’Allemagne son contingent de généraux et puis Hans, le compositeur, gendre de Liszt, témoins les uns et les autres des bons et des mauvais génies qui agitaient l’Allemagne en ces temps-là.

Il devait avoir vingt ou vingt-cinq ans quand Claus jugea qu’il serait à son avantage d’utiliser désormais le patronyme de sa mère, auquel il prit la liberté d’ajouter la particule von. Ses études de droit achevées à Oxford, le destin l’avait conduit en Amérique, où ma foi il y avait beaucoup plus de gens très riches que dans l’Angleterre exsangue d’avoir gagné la guerre. Peu importe que la particule von ne soit pas en soi l’indicateur de l’appartenance à la noblesse, les Américains n’en auraient cure ou, mieux encore, se satisferaient de leur ignorance. Ces aristocrates européens d’après guerre, vrais ou faux, avec ou sans argent mais le plus souvent sans, n’ont ils pas ce je ne sais quoi qui permette au roi du chewing gum de se considérer un gentleman en leur compagnie ?

En Amérique, Claus se mit au service de John Paul Getty. La demande pour le pétrole croissait d’année en année et rien ne semblait l’arrêter ; l’analyse de la situation politique au Moyen-Orient déjà troublée par la création de l’Etat d’Israël requérait les compétences d’un homme du monde ; on pouvait gagner de l’argent sans trop se salir les mains même si déjà l’industrie salissait la planète.

Le salariat chez Getty nourrit sans doute son homme mais reste une servitude ; Claus n’était en somme qu’un prolétaire de haut rang alors que les vrais gentilshommes ne vivent de rien, c’est-à-dire de leurs rentes. Le temps était venu de corriger cette injustice du sort. Sunny Crawford, l’unique héritière de la Columbia Gas and Electric Company, venait de divorcer à propos d’Alfred Auersperg, un prince autrichien ; en 1966, alors qu’il a quarante ans, Claus l’épouse et avec elle, sa fortune. Claus quitte Getty et devient un mondain, dont la vie se partage entre la 5Avenue et le palais de la famille Crawford à Newport, dans l’Etat du Rhode Island. On lui prête une liaison avec la belle Alexandra Isles, née Moltke, une comtesse danoise car jamais le fruit ne tombe loin de l’arbre; Sunny ferme les yeux pourvu que les convenances soit respectées. On pouvait respecter les convenances, telles qu’on les entend en Amérique en ces années-là, en divorçant mais ce n’est pas une issue que Claus est prêt à envisager car elle le priverait de la rente que lui accorde sa femme.

A la fin des années septante, ce ménage à trois pèse néanmoins sur Sunny : elle se nourrit mal, boit à l’envie, consomme des médicaments à l’excès et puis quoi d’autre encore ? A deux reprises, en 1979 puis en 1980, elle sombre dans le coma. Les médecins diagnostiquent un niveau élevé d’hypoglycémie ; elle ne se réveillera plus jamais de ce second comma et décèdera en 2008. En 1982, Claus sera arrêté, inculpé pour double tentative de meurtre à l’encontre de son épouse, jugé coupable et condamné à trente ans de prison. Il se pourvoit en appel et fait appel aux services d’Alan Dershovitz, professeur de droit à l’Université de Harvard, qui mettra à mal les éléments matériels ayant servi à sa condamnation en première instance et obtiendra l’acquittement de son client en 1985.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, après tout elle disposait de tous le ingrédients requis : l’argent, la passion amoureuse, l’ambition, la vie mondaine, une possible tentative de meurtre, une condamnation suivie d’un acquittement. Mais non, en 1990, cinq ans à peine après le jugement en appel, et alors que tous les protagonistes, y compris Sunny dans le coma, sont en vie, Barbet Schroeder en tire un film, Reversal of Fortune, où Jeremy Irons et Glenn Close tiennent les rôles de Claus et Sunny.

Le temps passa sur les mémoires, on oublia l’événement, Sunny décéda dans son sommeil en 2008 tandis que Claus se retirait à Londres y poursuivre ses mondanités, l’objet de sa vie.

Il y est mort le 25 mai dernier. A-t-il tenté de tuer Sunny ? Si oui, a-t-il éprouvé du remords ou bien s’est-il dit « Bien joué » ? Nul ne le sait désormais mais Claus von Bülow, né Bosberg, a eu droit à une chronique nécrologique dans le New York Times, The Economist, The Guardian, Paris Match et La Ligne Claire. Quoi de mieux dans la vie que de mourir célèbre ?

Faites l’expérience

Dans sa jeunesse, le mot expérience évoquait pour La Ligne Claire en tout premier lieu Jimi Hendrix, suivi du cours de chimie lorsqu’on versait de l’acide chlorhydrique sur un bâton de craie ; loin derrière venait la vague notion qu’avec l’âge l’homme était capable d’apprendre, de mûrir ses jugements, d’acquérir de la sagesse, en un mot d’avoir de l’expérience.

De nos jours, et en particulier en anglais, le mot expérience est servi à toutes les sauces, pour désigner quelque chose qu’on goûte, qu’on savoure, qu’on apprécie dans le sens de « taste ou enjoy the experience ». En réalité bien sûr, il s’agit d’un leurre. Ici ou là en se baladant sur internet, une fenêtre s’ouvre aux yeux de La Ligne Claire qui l’avertit que tel ou tel site utilise des cookies pour améliorer son expérience alors qu’en fait, comme un journal belge a l’honnêteté de le reconnaître, les cookies sont destinés à collecter des données qui sont de plus susceptibles d’être partagées avec des tiers.

Ailleurs, il y a quelques semaines le site de réservation en ligne Expedia envoyait à la Ligne Claire un email dont voici l’intitulé : « Faites-nous part de votre expérience de voyage avec Expedia ». A vrai dire, La Ligne Claire n’avait pas voyagé avec Expedia mais avec Easyjet et si elle devait s’exprimer envers Expedia, elle dirait tout d’abord qu’elle est irritée par les offres de location de voiture ou réservation d’hôtel dont elle n’a pas besoin, et qui lui sont proposées par défaut et ensuite qu’elle est doublement irritée d’avoir eu à payer un prix final pour son billet d’avion légèrement supérieur à celui annoncé, sans que la raison de cette différence ne soit éclaircie. Voilà pour l’expérience.

Ne nous arrêtons pas pour autant en si bon chemin. Voici un site, www.nexthink.com, qui, déjà blasé de faire l’expérience de ceci ou de cela, nous suggère de participer à la Gestion de l’Expérience, au même titre que celle des finances ou des ressources humaines. Bien plus, Nexthink vous propose de vous libérer des contingences du temps et de vous projeter dans le futur en cliquant sur l’onglet « Preview the Experience » et hop, vous voilà le voyeur d’une expérience, jadis le fruit de la connaissance des choses acquises au fil des ans, que vous n’avez même pas encore acquise.

Tout ceci ne sert qu’à marquer le fait que le mot expérience est devenu le cache-sexe de l’utilisation, un mot à la connotation trop utilitaire justement, qui révèle de façon transparente qu’un tiers profite de cette utilisation et de son « amélioration » à son profit. Bien entendu, La Ligne Claire ne mange pas de ce pain-là, elle qui se contente de proposer à ses lecteurs une expérience à la fois unique et immersive qu’elle vous invite à partager.

Noms de nom

Si les prénoms qui deviennent des noms sont légion en français, songeons à Claude François ou à Charles Michel, il y ait aussi des noms qui deviennent des prénoms. Dans la langue française, il semble à La Ligne Claire que ce soit une tradition catholique qui veut que le nom de famille d’un saint de l’Eglise devienne un prénom. Xavier, Gonzague et Chantal se rangent dans cette catégorie auxquels vous ajouterez, si vous habitez Versailles, Eudes et Vianney.

Cette marque de la communion des saints n’est pas propre au français puisqu’on retrouve Asis et Borja au rang des prénoms de langue espagnole ainsi que Javier bien entendu ; car chez les Borgia, il n’y a pas qu’Alexandre, Lucrèce et César mais aussi Francisco, arrière-petit-fils d’Alexandre VI, et troisième supérieur de la Compagnie de Jésus, canonisé en 1671. Quant à Asis, la sainteté du Poverello semblait une telle évidence à ses contemporains, que d’autres ont voulu en adopter le nom.

Dans un ordre d’idées un peu différent et toujours en espagnol, notons les nombreux attributs de la Vierge Marie qui, chez les filles, font office de prénom : Dolores, Pilar, Consuelo ou encore Mar ou Nieves et bien entendu Carmen, la Carmen de Don José, époux de Maria.

Hors de l’Eglise catholique, il semble que les protestants y aient trouvé leur salut en faisant leur cette pratique, peut-être davantage en Amérique qu’ailleurs. L’usage du middle name permet de faire appel entre autres au nom de famille de la mère, qui parfois tiendra lieu de prénom usuel. Cela dit, ce sont sans doute les Réformateurs qui tiennent la corde. Chez Martin Luther King, on ne sait trop où finit le prénom et où commence le nom tandis que le réformateur genevois serait étonné d’apprendre qu’il a conféré son nom non seulement au 30eprésident des Etats-Unis, John Calvin Coolidge, mais à un styliste renommé pour sa ligne minimaliste de sous-vêtements, Calvin Klein, preuve irréfutable qu’il n’y a pas d’espace dans la nature humaine que la sola gratia ne saurait atteindre. .

Portant plus loin son regard, La Ligne Claire observe cette pratique, devenue plus rare de nos jours, d’associer nom et prénom à une lignée familiale, Aldobrando Aldobrandi ou encore Baldo degli Ubaldi, un juriste médiéval. Quant aux Vénitiens aux temps de la Sérénissime, les familles patriciennes avait adopté l’usage de donner aux filles un prénom dérivé du nom de jeune fille de leur mère ; ainsi naquit Loredana, issue par sa mère de la famille Loredan, qui donna trois doges à la République.

Nomen est omen disaient les Romains ; en définitive, ces coutumes, comme tant d’autres, visent à inscrire l’enfant qui nait au sein d’une culture, une histoire ou une lignée familiale, non sans invoquer à juste titre la protection des saints.

Niklas Natt och Dag: 1793

Niklas Natt och Tag : 1793

« On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. » (Ga, V, 19-21). A ces versets tirés de l’épître de saint Paul aux Galates, pour tous ceux qui trouveraient ces vices un peu fades, Niklas Natt och Tag, auteur de 1793, ajoute les sévices, la cupidité, le viol, le meurtre, le mensonge et la trahison.

Le livre s’ouvre sur le récit d’un cadavre mutilé retiré d’un étang vaseux où se déversent tous les excréments de Stockholm au XVIIIe siècle ; au fond le lecteur ne quittera jamais cet endroit immonde.

Déjà deux cent mille exemplaires vendus en Suède, proclame le revers de la quatrième de couverture de ce livre qui se situe aux confins du roman historique et du polar. De l’avis de La Ligne Claire, le roman historique est un succès quant à la précision de la narration et, pour sa version française, quant à la qualité de la traduction. Le polar en revanche laisse La Ligne Claire sur sa faim ; les fils que tisse l’auteur et qu’il tache de nouer dans les derniers chapitres se révèlent trop tenus pour constituer une trame solide ; aussi Natt och Tag n’a-t-il d’autre recours que d’avouer au lecteur le ressort de son livre, faute d’avoir pu l’y mener.

Pourtant, dans ce premier roman surgissent trois thèmes prometteurs dont on souhaite qu’ils soient abordés à l’avenir par l’auteur.

Tout d’abord apparaît le mythe du monstre, qui renvoie à Barbe-Bleue et à Frankenstein. Ici, le monstre est sensé être nourri par la Révolution française, tant par ses idéaux que par la Terreur, d’où le titre du livre, 1793, l’année où sont exécutés Louis XVI et Marie-Antoinette. En réalité le déclic n’opère pas et 1793 fait long feu à telle enseigne que la traduction anglaise du titre s’en dispense et s’intitule « The Wolf and the Watchman » qui annonce de manière figurative le caractère des acteurs de cette enquête.

Sous couvert d’un polar, le deuxième thème est celui de la vérité. La vérité matérielle d’abord, celle que les héros enquêteurs sont chargés de dévoiler dans leur recherche de l’auteur d’un meurtre, mais aussi, chemin faisant, une vérité plus grave qui révèle au lecteur que chacun des personnages est une autre personne que celle qu’il croyait être.

Le dernier thème enfin est celui de la transmission, cher à La Ligne Claire ; Kristofer Blix, personnage secondaire, épouse une femme enceinte avant de mourir afin de racheter son propre crime et de transmettre un nom légitime à l’enfant à naître, que le lecteur ne connaîtra pas mais qui aura vocation à être le Messie qui délivrera tous les personnages de leurs démons ; Blix est à cette femme ce que Joseph est à Marie. Par ailleurs, dans ce roman, une chevalière joue un rôle clé qui permet aux enquêteurs de résoudre l’énigme. Si en français ce mot a une consonance purement héraldique, en suédois, sigillring, évoque le sceau au sens des sept sceaux de l’Apocalypse qui sont la marque d’une révélation, la traduction du mot grec apocalypse. La chevalière, souvent transmise de père en fils, fournit également le biais par lequel l’auteur, issu d’une des plus anciennes lignées de la noblesse suédoise, s’inscrit à sa façon en son sein.

Ouvrage captivant par moments, mais dont la lecture peut s’avérer éprouvante, l’auteur vous plonge dans un monde glauque où pas même les pasteurs de l’église luthérienne suédoise ne témoignent du salut de Dieu.

Niklas Natt och Tag, 1793, traduction de Rémi Cassaigne, éditions Sonatine, 442 pages.

La noblesse encartée

Le Roi a le droit de conférer des titres de noblesse, sans pouvoir jamais y attacher un privilège. Voilà ce qu’énonce sans ambages la Constitution belge en son article 113, jamais modifié. Comment faire face à cette interdiction constitutionnelle ?

Les émetteurs de cartes de crédit et les compagnies aériennes en particulier n’ont eu de cesse de rivaliser d’imagination pour contourner cet obstacle et (r)établir une hiérarchie des privilèges, là où la dure sanction de la Constitution l’avait abolie : Bronze, Silver, Gold and Platinum Card, le tout en anglais, qui fait ici office de langue rituelle comme autrefois le latin.

Ainsi, Miles and More, le programme de fidélité du groupe Lufthansa range ses clients au sein de quatre catégories, Member Miles, Frequent Traveller, Senator et Member of the Hon Circle. Les références à la noblesse sautent ici aux yeux avec sa hiérarchie des titres ou la référence au Sénat, Chambre Haute parfois réservée à la noblesse héréditaire comme au Royaume-Uni ou autrefois en Hongrie. Quant à Hon, diminutif de Honourable, il s’agit d’un prédicat honorifique attribué notamment aux enfants de certains membres titrés de l’aristocratie. Jessica Mitford, fille – vous l’aurez deviné – du Hon. David Freeman-Milton, devenu plus tard Baron Redesdale, n’a-t-elle pas écrit un livre intitulé Hons and Rebels ?

Dans le même temps, American Airlines propose des avantages, oui des avantages certes mais réservés aux membres ayant le statut Elite. Ainsi, voilà une forme de noblesse rétablie, car de même que l’on est noble ou pas, ou bien vous jouissez du statut Elite ou bien pas, et vous restez à la porte. A l’intérieur, au sein d’Elite, club aristocratique du vol d’affaires, on dénote quatre rangs: Executive Platinum, AA Advantage Gold, AA Advantage Platinum et AA Advantage Platinum Pro. Il n’aura pas échappé aux lecteurs de La Ligne Claire qu’il s’agit ici bien d’avantages dont votre voisin ne peut jouir. On notera aussi l’utilisation d’un langage qui se veut héraldique, là où Platinum Pro se substitue à, mettons, De Gueules à Bande de Vair.

Que faire alors lorsqu’un Hon Circle croise un AA Advantage Gold dans un lounge ? Qui des deux aura droit en premier à une portion gratuite d’oeufs brouillés ? Cette question délicate n’est pas sans évoquer les querelles de préséance entre familles ducales et princières admises jadis au Salon Bleu de la Cour de Belgique. Il y a un demi-siècle, le Roi Baudouin, armé de la toute la force de l’outil constitutionnel, y avait mis fin emportant la clé du salon mais en laissant la porte ouverte aux compagnies aériennes.