Où est Matthieu?

Matthieu Cointrel, né en Anjou en 1519, résidait déjà depuis longtemps en Italie quand il s’associa à Catherine de Médicis, reine de France, en vue de reconstruire l’église Saint Louis des Français à Rome et lui conférer la façade que nous lui connaissons aujourd’hui, achevée en 1589. Ce demi-siècle écoulé en Italie avait fait de lui l’homme, bientôt le cardinal Contarelli, dont la postérité retiendrait le nom. Bien avant sa mort survenue en 1585, il avait fait l’acquisition de la chapelle qui porte aujourd’hui son nom et qui est ornée de trois tableaux du Caravage, tous trois consacrés à saint Matthieu l’évangéliste, le saint patron du cardinal bienfaiteur. Réalisés à l’occasion de l’année sainte 1600, le cycle comprend au centre de la chapelle Saint Matthieu et l’Ange flanqué à gauche de la Vocation de Saint Matthieu et à droite du Martyre de Saint Matthieu.

Dans les récits évangéliques, Matthieu nous est présenté comme un publicain, un collecteur d’impôts à la solde des Romains, ce qui lui vaut le mépris, voire l’hostilité de la population juive. Le récit de sa vocation, que nous relayent les synoptiques est succint : Jésus vit un publicain assis à son bureau de douane et lui dit « Viens et suis-moi » ; alors il se leva et le suivit. Matthieu ensuite figurera au nombre des Douze et bien entendu on lui attribuera l’évangile qui porte son nom.

Dans Saint Matthieu et l’Ange, la question de l’identité de Matthieu ne se pose pas, on ne confondra pas l’évangéliste et l’ange qui l’inspire ; pas davantage dans la scène du martyre où on ne saurait prendre le bourreau pour la victime. On notera à ce propos que dans l’un et l’autre cas Matthieu y est représenté sous les traits d’un homme âgé, à la barbe grise et au crâne chauve.

Venons-en maintenant à la Vocation de Saint Matthieu, ce tableau énigmatique dont on ne sait trop s’il représente une scène d’intérieur ou d’extérieur. A droite, le Christ pointe son doigt vers un groupe de personnes attablées, de même que Dieu touche Adam du doigt dans la fresque de la chapelle Sixtine. Traditionnellement, la critique artistique a retenu que le personnage d’âge mûr, lui aussi barbu mais pas encore chauve, qui semble s’auto-désigner du doigt, représentait Matthieu, ayant l’air de dire « Quoi, moi, que me veux-tu ? ».

Lors d’une conférence donnée en 2012 et à nouveau dans un livre publié cette année (*), l’historienne de l’art Sandra Magister a remis en cause cette interprétation.

Examinons à nouveau la scène. Un rai de lumière, comme porté par le doigt du Christ vient éclairer cette table d’auberge. Le propos du Caravage est limpide : Jésus, la lumière des hommes, éclaire le monde et dissipe les ténèbres, comme Dieu créateur dans le livre de la Genèse.

Le deuxième propos du Caravage tient dans l’actualité de l’Evangile. Si l’Evangile est d’actualité, alors un collecteur d’impôts du Ier siècle peut sans autre être figuré par un prêteur à gages ou un usurier de cette fin du XVIe ; qu’importe le temps et le lieu, ce qui compte, c’est que le Christ fasse irruption dans un monde où l’on compte ses sous. Lui, le Christ, ne doit guère en avoir, des sous, puisque lui et son compagnon, un bâton de pèlerin à la main, pénètrent nus pieds dans cette scène habitée de personnages richement vêtus.

Trois d’entre eux esquissent un geste de surprise. Le personnage, ce barbu pas encore chauve, tout à coup ne semble plus se désigner lui-même mais son jeune voisin de droite (à gauche sur le tableau). Ce dernier, assis sur un fauteuil élégant alors que ses compagnons doivent se contenter d’un banc, est affaissé sur la table où, au sens propre, il compte ses sous. Indifférent à la présence du Christ, accaparé par son argent ou au contraire sonné par le geste du Christ, cette main tendue qui perce les ténèbres, voilà selon Sandra Magister le nouveau Matthieu, un homme si radicalement neuf que l’ange de Dieu l’inspirera à rédiger un Evangile pour lequel il acceptera de mourir. Toute la chapelle Contarelli est là en trois tableaux.

(*) Sandra Magister, Il Vero Matteo, Campisano Editore, Roma 2018

Journées du patrimoine: la vie des châteaux

Les Journées du Patrimoine fournissent l’occasion de saluer l’action de Patrivia, une start-up active dans le domaine de la promotion du patrimoine, principalement en France, mais aussi en Belgique.

Créée en 2016 à peine par un Français et un Belge, Patrivia (www.patrivia.net) a pour vocation d’offrir un service de billetterie en ligne à des propriétaires (ou à des gestionnaires) de monuments historiques susceptibles d’être visités. Au départ il s’agit d’une simple constatation économique : ces propriétaires, très nombreux, dispersés, souvent manquant de moyens, peinent à développer une action commune qui leur assurerait une visibilité accrue. Patrivia vient donc jouer ce rôle économique d’agrégateur, évitant par exemple à chaque châtelain de devoir développer et maintenir à jour son propre site web.

Du point de vue de l’utilisateur, c’est-à-dire du visiteur, le site offre non seulement la possibilité d’acheter un billet en ligne mais de rechercher les monuments au sein d’une certaine région, d’y trouver une première description des lieux qu’il se propose de visiter, assortie des informations pratiques quant aux conditions de visite et d’accès. Si on retrouve principalement des propriétaires privés parmi les monuments associés, il y a lieu de noter aussi la présence d’un certain nombre de lieux publics, par exemple des musées.

Au-delà de ces considérations un peu techniques et qui ont toute leur validité, il y a lieu de saluer l’inspiration des deux fondateurs, Christian Clarke de Dromantin et Maunoir de Massol d’allier les nouvelles technologies à la promotion du patrimoine. Le nom à consonance latine de leur entreprise suggère un chemin et même un cheminement parmi le patrimoine européen. Le dictionnaire historique de la langue française nous rappelle qu’en droit romain le patrimonium constituait l’ensemble des biens qui appartenaient à une famille, une notion différente de celle de la propriété individuelle que nous connaissons aujourd’hui. Bien souvent ce patrimonium était logé au sein d’une structure juridique, un fideicommis par exemple, qui lui conférait un caractère inaliénable en vue d’en assurer la pérennité dans la succession des générations.

Conserver, restaurer et promouvoir un patrimoine ne relève pas de la nostalgie d’un passé qu’on imagine glorieux mais matérialise au contraire le lien qui unit les générations entre elles et unit les différentes composantes de la société actuelle autour d’un objet ou d’un monument. Très souvent aussi, cette préservation aura des implications très pratiques mettant en œuvre des artisans, des artistes, des propriétaires, des bénévoles et désormais des spécialistes des nouvelles technologies.

Alliant la transition numérique à la transmission de cet héritage que constitue notre patrimoine architectural et artistique, Patrivia joue un rôle louable dans notre culture, que l’appui prodigué par Stéphane Bern il y a quelques mois est venu souligner.

L’épopée sibérienne

Epopée, du grec epos, récit ou paroles d’un chant, long poème d’envergure nationale narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un peuple. Le genre nous est connu depuis la plus haute antiquité et, dans la culture occidentale, est représenté par les archétypes que sont l’Iliade et l’Odyssée. Plus tard le Moyen Age en sera friand et le traduira dans les chansons de gestes, la Chanson de Roland ou encore le Cycle d’Arthur.

C’est dans cette lignée que s’inscrit l’ouvrage magistral d’Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un récit d’abord, celui de la conquête de la Sibérie, de l’Extrême Orient et du Grand Nord aujourd’hui russes, dans le but de le rendre présent c’est-à-dire de le transmettre aux lecteurs d’aujourd’hui et de vanter les hauts faits de tous ceux, trappeurs, aventuriers, explorateurs, forçats, ingénieurs, qui auront permis sa réalisation.

Eric Hoesli livre une somme monumentale de l’histoire de la Sibérie. Il a tout lu à ce propos et le livre avec passion à ses lecteurs. On a du mal à imaginer en scrutant une carte actuelle de la Russie que vers 1500, le grand-duc de Moscovie, bientôt proclamé tsar, régnait sur une région mal définie à l’ouest de l’Oural sans accès à la mer, ni la Baltique, ni la mer Noire et moins encore l’Océan Glacial Arctique. Ce livre fournit le récit de cette expansion par-dessus l’Oural en direction de contrées inconnues et peu peuplées en quête de richesses, la fourrure de la zibeline d’abord, celle de l’or et d’autres minerais ensuite, et enfin jusqu’à notre époque, celle du pétrole et du gaz.

L’intérêt tout autant que le charme de cette épopée qu’on lira avec entrain réside dans la manière dont Hoesli tisse des histoires individuelles au sein de la politique d’expansion de la Russie. En 1806, voici Nicolas Rezanov qui hisse les voiles, quitte l’Alaska, alors russe, et force la baie de San Francisco, possession du Roi d’Espagne. A peine débarqué, il aperçoit Conception de Argüello, dite Conchita, la jolie fille du gouverneur. Aussitôt sa passion s’enflamme, il s’octroie un titre de comte en vue d’impressionner le gouverneur, lui demande la main de la belle, qui la lui accorde, dans le but de sceller non seulement son propre destin mais celui de leurs deux pays face à la puissante menace anglaise. Ni l’une ni l’autre alliance en définitive ne se feront et Conchita, marrie, entrera au couvent sous le nom de Sœur Maria Dominga.

Et que dire des décembristes, ces conjurés, souvent issus de la meilleure aristocratie, qui, revenus de leurs campagnes contre Napoléon, avaient goûté aux libertés en vigueur en Occident et rêvaient de faire de leur Etat absolutiste une monarchie constitutionnelle ? Ceux qui ne furent pas fusillés furent condamnés au bagne sibérien dans des conditions atroces. Le Prince Serge Volkonski est de ceux-là, bientôt rejoint par sa femme Marie et les épouses d’autres conjurés, qui dans un geste d’abnégation qui émut l’Europe entière, renoncèrent aux titres, aux honneurs et à la fortune tant par idéal que par fidélité.

Ouvrage magistral, richement illustré de photographies et de cartes, il s’appuie sur un terreau de références extrêmement dense et qui lui confère tout son sérieux. Judicieusement structuré autour de sept grands thèmes qui auront marqué l’expansion russe en Sibérie, la recherche d’un accès au Pacifique ou la construction du transsibérien par exemple, ceux-ci se marient assez bien avec une chronologie accessible au lecteur occidental. Et, si le livre est fouillé, il n’est pas ardu (bien qu’avec ses 823 pages il exige qu’on lui consacre le temps qu’il mérite) car le style de Hoesli fait ici son œuvre. Hoesli raconte une histoire, puis une deuxième puis une autre encore qui emportent le lecteur vers ces territoires mystérieux à la fois enchanteurs et effrayants.

Eric Hoesli, L’Epopée Sibérienne, la Russie à la Conquête de la Sibérie et du Grand Nord, Editions des Syrtes, Paulsen, 823 pages.

 

Soyez actif

Maintenant qu’à Genève l’été dure quatre mois, que les chiens de rue à midi sommeillent dans la poussière comme dans Chronique d’une Mort Annoncée, la passivité guette, par quoi il faut entendre l’usage de plus en répandu en français de la voie passive. Tout récemment, La Ligne Claire pouvait lire cette phrase, qu’elle juge très vilaine, dans une lettre, que le PDG d’une entreprise cotée en bourse avait adressée à ses actionnaires : « La croissance de notre société a été permise par une demande accrue pour les produits etc… ». Une des recommandations qui figurent au Style Book de The Economist est de privilégier la voie active à la passive. Effectivement, La Ligne Claire aurait suggéré à ce dirigeant d’entreprise d’écrire que l’augmentation de la demande pour tel ou tel produit a favorisé la croissance de sa société.

Si cette recommandation peut passer pour une simple question de style, que dire de la phrase suivante, que La Ligne Claire découvre sur son lieu de travail ? : « La personne ayant pouvoir sur ce compte en banque a été rencontrée ». Eh bien, on peut en dire que non seulement cette phrase est encore plus moche que la première mais qu’elle est peu claire : qui a rencontré la personne en question, où et dans quelles circonstances ? En réalité, l’auteur de cette phrase est un banquier qui voulait dire que non seulement il avait déjà rencontré le titulaire du compte, mais également cette autre personne titulaire d’un pouvoir. Voilà qui est clair maintenant.

Et puis, si vous avez toujours des doutes, sachez que, comme La Ligne Claire a pu le lire, « votre question a été répondue ». Alors qu’en anglais, tous les verbes peuvent se conjuguer à la voix passive, en français on ne peut utiliser au passif que les verbes transitifs. Or répondre est ici intransitif, suivi de la préposition « à ». On pouvait et devait donc simplement dire : « Cher Monsieur, j’ai déjà répondu à votre question en date du… ». Même les chiens qui sommeillent dressent l’oreille face à ces anglicismes déplacés.

Mariage à la belge

« Papa, je ne veux pas d’un mariage à la belge ». Ce que ce jeune homme entendait par là, c’était qu’il ne voulait pas d’un faire-part commandé auprès d’une papeterie de renom où ses ascendants fairaient part à qui de droit de son mariage, ni non plus d’une réception et d’un dîner, auxquels seraient conviés l’Oncle Anatole et la Tante Agathe du seul fait qu’ils sont l’Oncle Anatole et la Tante Agathe. Au lieu de quoi, les jeunes gens invitèrent leurs copains à une grande fête, mettons en Andalousie, qu’une brève cérémonie religieuse dans une chapelle pittoresque viendrait rehausser.

De tous temps et partout, le mariage était conçu comme un contrat social ; lorsque Marie est promise à Joseph, un homme de la descendance et de la maison de David, elle s’engage tout autant envers son fiancé qu’envers sa maison. Si aujourd’hui en Occident, il est de plus en plus envisagé comme une affaire privée, strict reflet du sentiment des partenaires, sous d’autres lieux il en va, mutatis mutandis, comme pour Marie et Joseph.

La Ligne Claire a sous les yeux le faire-part de mariage de deux jeunes gens, lui issu d’Afrique de l’Ouest et elle d’un pays d’Europe. Du côté du jeune homme, le premier à annoncer n’est ni le père ou le grand-père mais le chef coutumier, Sa Majesté le Naba de XY un peu comme si, mettons, le Duc de Bavière, s’associait à chacun des mariages des Bavarois. Ce que Sa Majesté veut nous dire, c’est que le jeune homme est de sa descendance et appartient à sa maison. Suivent alors les familles proches, qui sont désignées sous « les grandes familles », par quoi il faut entendre les familles étendues, signifiant que c’est dans ce cadre-là, la famille au sens large, celle dont font partie l’Oncle Anatole et la Tante Agathe, que s’inscrit cette union.

Si les jours où Harpagon tentait de forcer le mariage d’Elise et d’Anselme sont révolus (même si La Ligne Claire a épousé la fille que sa mère a eu le bon goût de lui présenter) c’est que le mariage suppose le consentement. Cependant le mariage ne se réduit pas au seul consentement ni le consentement à la seule expression de sentiments mutuels et c’est la raison pour laquelle, qu’il soit civil ou religieux, il se déroule devant témoins et qu’un tiers, officier d’état civil ou prêtre, préside la cérémonie. Si les autorités civiles et religieuses ont jugé bon d’entourer la célébration de formalités, c’est justement parce que le mariage est empreint d’une forte dimension sociétale, dont les effets s’opposent aux tiers, l’état civil des enfants à naître par exemple.

Si les hommes partout et toujours ont jugé nécessaire d’ériger le mariage en une institution, c’est dans le but de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Tout cela, les grandes familles d’Afrique de l’Ouest le savent et l’ont toujours su tandis qu’en Europe on assiste à un phénomène de privatisation de cette institution, qui, une fois les sentiments fanés ou le consentement retiré, laissera un goût amer dont pâtira la société tout entière.

Trieste ou le Sens de Nulle Part

De 1382 à 1918, elle s’est blottie sous l’aigle des Habsbourg ; en 1719, Charles VI en fit un port libre ; sa fille Marie-Thérèse y fit percer le canal ; en 1857 enfin, le chemin de fer en assura la liaison avec Vienne, la capitale impériale. Le XIXe siècle allait marquer l’apogée de la ville de Trieste, alors une sorte de Hong Kong de la Mitteleuropa, où se mêlaient Allemands et Italiens, Juifs et Slaves. Et puis vint l’irrédentisme, ce mouvement de la jeune nation italienne qui réclama, comme les Romains les Sabines, en 1919, puis à nouveau en 1954, une ville qui ne lui avait jamais appartenue. De nos jours, la messe est dite, les chiens errants sommeillent dans la poussière du karst et Trieste est à nouveau italienne, tout au bout de l’Italie.

Si sous les Habsbourg, Trieste avait joué un rôle crucial pour être le seul port de leur empire, aujourd’hui la ville se situe nulle part, reliée par un mince cordon ombilical à un pays qui certes ne manque pas de ports.

Jan Morris retrace tout cela avec la pointe de mélancolie qui est aussi celle de Mort à Venise, cette ville dont les convoitises justement avait poussé sa rivale à se réfugier dans les bras des Habsbourg. Au XIXe siècle, car presque tout ce qui a d’importance à Trieste se déroule au XIXe siècle, la ville, pas encore au bout du monde occidental, avait accueilli bon nombre d’écrivains qui y erraient sans tout-à-fait avoir le cœur d’y mourir, James Joyce, qui y vécut dix ans, Italo Svevo, un juif qui se forgera un nom de plume mi-italien, mi-souabe ou encore Paul Morand, qui y fit inhumer ses cendres mêlées à celles de son épouse, originaire de ces Balkans, cette région où l’Asie se mue en Europe.

Jan Morris s’en retourne à Trieste comme Charles Ryder s’en était revenu à Brideshead. Né James Morris, l’auteur, avant de changer de sexe en 1972, avait, dans sa jeunesse sanglante et virile, fait partie des troupes britanniques qui avaient investi la ville en 1945, sans qu’on sût tout-à-fait s’il s’agissait d’une libération ou d’une occupation. Un demi-siècle plus tard, alors que il était devenu elle, elle y retourne flâner dans les cafés à la recherche des ombres de Charlotte et de Maximilien.

Morris donc, dans ce petit livre paru en anglais en 2001, mêle tout à la fois ses propres souvenirs, des évocations de l’histoire de la ville, de son architecture, des artistes qui s’y sont manifesté, à quelques réflexions politiques au sujet de cette même histoire. Au fond, écrit Morris, il ne reste à Trieste que sa triestitude car ce pour quoi la ville avait été destinée, fournir aux Habsbourg leur unique accès à la mer, n’est plus. Au-delà de ces évocations, ce qui distingue cet ouvrage, c’est le style dans lequel ces réflexions et ces souvenirs sont couchés, élégant, délicat, nostalgique.

L’appartenance aux Habsbourg sans cesse évoquée joue ici un double rôle; d’une part celui de la madeleine de Proust, dont le goût permet à l’auteur de remonter le fil de ses souvenirs, et d’autre part, en cette année où nous commémorons le centenaire de l’effondrement soudain de leur empire séculaire, elle renvoie tant l’auteur que le lecteur à sa propre finitude.

Soulignons enfin le choix tant hardi et respectueux du traducteur, qui, face à un texte rédigé à la première personne du singulier, a opté en français pour le masculin pour les épisodes ayant trait à la jeunesse de l’auteur en 1945 et pour le féminin lors de ses visites ultérieures à Trieste, tandis que cette distinction de genre est absente de l’original anglais.

 

Jan Morris, Trieste ou le Sens de Nulle Part, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Editions Nevicata 2018.

Memo to Pope Francis

Memo to :                   Pope Francis

Cc:                                Urbi et Orbi

From :                          Line, Clare & Co

Date:                             June 20th 2018 AD

Re:                                Audit

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Your Holiness,

Following the resignation last month of the entire board of your Chilean subsidiary, we have carried out an audit of your organisation, summarised hereunder along with our recommendations.

 

Executive summary

While expanding globally, your organisation has consistently been losing market share in your core European market for over half a century. Once renowned for the clarity of its message (“Let your yes mean yes and your no mean no“), your communications strategy is now often perceived to be confused. We recommend that you focus on your core product, Eternal Life, and that you position it as premium product, not to be discounted.

 

Offsite (1962-1965)

Even though a minority of your staff and some customers repudiated the decisions taken at your Offsite, most went along with its core findings. Fifty years on though, you need to challenge the way its decisions were implemented and not just blame loss of market share on external factors, however real.

 

Market share

As a global firm, you need to be present in all markets; Figure 1 below shows how you are positioned in each of them by measuring your market share against its growth rate.

This seemingly well-balanced positioning belies the fact that the current sizes of the European and American markets are much larger than the African one, not to mention the Asian market, still in its infancy.

 

Management

Experience suggests that your top-down approach to management, tested over 2,000 years, has revealed itself to be robust; with the benefit of hindsight, it proved itself surprisingly well suited to the peak of your global expansion from the 16th to the 19th centuries.

 

Communication

Your organisation used to be known for its crystal clear communications, but no longer. Latin, a crisp, synthetic language, offered a unique way of addressing your client’s spiritual needs that no competitor could match; such was its appeal that even the illiterate wanted to buy your product. Nowadays, coupled with the looser management culture that has prevailed since your Offsite, head office spokesmen come across as garbled, confused and even contradictory. Most recently, this confusion has led local managers, most notably in Germany, openly to oppose corporate policy as described in your policies and procedures.

 

Product positioning

We strongly recommend that you position your product as a premium brand, as it used to be. Debasing the currency, as it were, has hardly ever been a winning strategy in the long run. The key here lies in making your product feel timeless– something that never looses value, like a Patek Philippe watch; by contrast, make it too trendy and people will soon loose interest. Always remember Coco Chanel’s dictum: “La mode, c’est ce qui se démode”. There is evidence that the abandonment of this premium positioning has facilitated the emergency of budget competitors, particularly in Latin America, offering ever-expanding varieties of cheap religion.

Research also shows that product quality correlates with high recruitment levels, low staff turnover and corporate loyalty while the opposite holds true once the brand is devalued. There is evidence to suggest that this may have been happening.

 

Marketing

Demand for rituals is part of human nature – just think of those fútbol fans all over the world, who spontaneously develop their own chants. Drawing upon your rich cultural tradition, a selected use of Latin during your weekly Sunday sessions will lend your product a much needed touch of class and allow you to tap the insatiable demand for ritual and majesty, as the recent royal wedding just reminded us.  (*) Your job is then to ensure the consistency between the packaging and the end product as not to disappoint your customer.

(*) your founder was, after all, himself of royal blood

 

Code of ethics

No global entity can do without a Code of Ethics these days. You have one at hand, inherited from your predecessor firm, summarised in Ten bullet points, which you should observe at all times; and when it reads “don’t do it”, well, that is exactly what is meant. For, as Groucho Marx might have observed, “Who wants to be part of a club where no membership rules apply?”

 

Final considerations

There is no doubt that loose marketing and lack of corporate discipline have damaged your brand over the past half-century or so. Though weakened, your market position remains strong, as does untapped demand for your product. As a man close to the people, you will appreciate the common saying that goes, where there is hope, there is (eternal) life.

Focus on your core product, restore and maintain its sacred beauty, keep your eyes on the orbem terrarum at all times and, above all, do not throw the Baby Jesus with the holy water.

Yours faithfully (obviously),

Line, Clare & Co

Management Consultants

Enlacements – une brève histoire de la danse

L’homme ne peut pas coucher avec toutes les filles et c’est pourquoi il inventa la danse.

(Maximes de LLC, extrait)

Le roi David, nous dit le prophète Samuel, dansait vêtu d’un pagne seul, devant l’Arche de l’Alliance qu’il introduisait en procession dans la ville Jérusalem, qu’il venait d’enlever. Danse symbolique ou rituelle, où Jérusalem, bientôt rebaptisée fille de Sion (en Judée, pas en Valais), tient le rôle de la fille justement sous l’œil de Dieu, un peu étriqué dans son Arche comme une vielle tante célibataire dans sa robe de bal.

Quelques deux mille cinq cent ans plus tard, on vit naître en Europe la contredanse, qui donna ensuite naissance au quadrille ou encore au square dancing, tel qu’il est illustré dans les albums de Lucky Luke. Les bottes des officiers claquent, les escarpins glissent sur le parquet, on se salue, on échange des œillades, des chaines se font et se défont, une main en presse une autre, un frisson naît, mais les couples ne durent que l’instant d’une figure puis se reforment avec un autre partenaire.

« Que fait le Congrès ? Il danse », écrivait le Prince de Ligne. Les guerres de l’Empire avaient pris fin, les rois avaient retrouvé leur trône et le peuple, soulagé, s’amusait. Bientôt on vit apparaître une forme nouvelle qui nous apparaît aujourd’hui comme la danse classique par excellence mais qui à l’époque faisait rougir. Le garçon place sa main droite sur le dos de la fille tandis que, de la main gauche, il la mène et puis une, deux, trois, une valse à trois temps, qui fait des détours du côté de l’amour, mais pas plus loin. Désormais garçons et filles formaient non seulement un couple unique mais rapproché au point que La Ligne Claire, piètre danseur, se souvient encore des parfums Cacharel qui embaumaient les collerettes des robes Laura Ashley que portaient ses cavalières. Dans la valse, naît une tension (une dialectique, diraient les structuralistes de la danse, s’ils existent) entre la main qui serre et rapproche et celle qui tend et éloigne, entre lesquelles se crée un espace où s’engouffrent les délices de ces amours ritualisées.

Cette idée, non cette sensation, que garçon et fille forment une couple singulier, seuls au milieu d’autres couples seuls eux-aussi, deux mille alors qu’ils ne sont que deux, et que bercent les violons, serait promise à un bel avenir qui durerait un siècle et puis la moitié d’un siècle encore. Les Américains d’American Graffiti en feront un spectacle charmant mais ce seront les Argentins qui, avec le tango du temps béni, écriront dans les bas-fonds du port la grammaire d’un érotisme. Lui la tient, il s’avance, elle recule, la musique rythme leurs pas et leurs ébats, la sueur confère à leurs corps un éclat divin, elle s’abandonne car la vie ne fait pas de cadeaux, la chevelure rousse jetée en arrière, il la retient, il se retient.

Seuls les rallyes mondains et les bals populaires ont conservé le souvenir de ces soirées-là. Déjà au temps de la jeunesse de La Ligne Claire, le monde se réfugiait, triste, dans les boîtes, de nuit, pas de crabe. A l’Alcazar, on buvait du whisky-coca vendu au prix fort mais on n’y dansait guère, enveloppé d’une musique si forte qu’on ne pouvait plus y murmurer une caresse à l’oreille d’une fille.

Aujourd’hui ces boîtes comme on dit, on les a mises en boîte ; un demi-siècle déjà qu’on y danse seul dans une tristesse qu’aucun rituel ne vient égayer. A quoi bon du reste, puisque de nos jours il n’y a qu’à se brancher sur une salle de danse virtuelle, chacun, chacune avec ses écouteurs.

Un temps pour se taire

Un temps pour se taire. Ce petit livre, dont le titre est tiré du chapitre III du Livre de l’Ecclésiaste, avait été publié pour la première fois en 1957. Intitulé « A time to keep silence », il ne s’agit pas, pour Patrick Leigh Fermor, simplement de se taire, mais de préserver le silence, d’où doivent naître ces lignes. L’auteur y retrace les impressions de ces quelques mois ou semaines, on ne sait pas très bien, qu’il a passés en compagnie de moines d’Occident comme d’Orient, ces hommes qui vivent de rien sinon du plaisir de Dieu. Ces impressions ont pour noms louange, adoration, prière, liturgie, éternité, paix et puis la joie. Ecrivain-voyageur de renom dans le monde des lettres anglaises, Leigh Fermor sait traduire comme nul autre le voyage intérieur que mènent les moines. Auteur d’une grande érudition, rendue d’un style ciselé, il parcourt lui aussi ce chemin qui va de la culture au sacré.

Un temps pour se taire, fruit d’une expérience originale, annonce la publication trente ans plus tard des deux chefs d’œuvre du récit de voyage, A Time of Gifts and Between the Woods and the Water ; on y voit naître dans le silence de la cellule l’esthétique de Leigh Fermor qui cherche à traduire le beau tel qu’il s’est manifesté dans l’histoire des hommes.

Réédité récemment en langue française par les Editions Nevicata, ce petit ouvrage est candidat au Prix littéraire Jean d’Ormesson qui sera discerné pour la première fois le 6 juin prochain. Amant du beau, Patrick Leigh Fermot concourt au sens où il court ensemble, au rythme d’un homme qui a traversé l’Europe à pied, en vue de ce prix, lieu de rencontre posthume de deux aristocrates des lettres et de l’esprit.

Les Routes de la Soie

Roma caput mundi, enseignait le manuel de latin de La Ligne Claire dans son enfance, sans se douter que la Chine, qui se nomme elle-même l’Empire du Milieu, émettait les mêmes prétentions. Peter Frankopan, un historien à l’Université d’Oxford où il dirige le Centre de Recherches Byzantines, tranche et fait de la Perse et des pays voisins le centre de gravité de l’histoire du monde.

Notre vue euro-centrique du monde, argumente Frankopan, se fonde d’une part sur le double héritage gréco-romain et judéo-chrétien et d’autre part sur la découverte accidentelle des Amériques ; les Européens eurent tôt fait d’y implanter leur culture et surtout de réorienter le commerce (d’esclaves, de coton, de sucre de canne) au détriment des séculaires routes de la soie qui sillonnaient le vaste continent eurasien ou le ceignaient par voie des mers. Le choix de Greenwich comme lieu du méridien de référence illustre bien cette vision du monde qui place l’Europe de manière arbitraire au centre des planisphères qui nous sont familières.

Frankopan estime que cette parenthèse accidentelle se clôt aujourd’hui avec le déclin de l’Europe et l’émergence de la Chine, dont le projet One Belt, One Road dévoile les ambitions et vise à rétablir ces antiques routes. L’heure est donc venue, estime l’auteur, de remettre l’église, ou la mosquée, ou le temple bouddhiste au milieu du village planétaire.

Les Routes de la Soie, une appellation forgée en 1877 par Ferdinand von Richtofen, un historien allemand, désignent ce faisceau de routes, principalement terrestres, mais aussi maritimes, qui relient les côtes orientales de la Méditerranée – cette mer qui a tort de se figurer au milieu du monde – à l’Extrême Orient. Que les Européens et les Orientaux aient commercé depuis la plus haute antiquité est clair puisque déjà les Romains se vêtaient de soieries. Le lecteur européen aura bien entendu à l’esprit les exemples les plus audacieux de ces rencontres : l’épopée d’Alexandre le Grand, l’expédition de Marco Polo, le voyage de Vasco de Gama autour de l’Afrique et, en sens inverse, les incursions mongoles et les ravages infligés par la Grande Peste; il sera en revanche moins familier sans doute des Sogdiens et des habitants de la Bactriane.

L’originalité de cet ouvrage réside en l’utilisation des Routes de la Soie comme clé de lecture de l’histoire universelle. La découverte des Amériques par exemple s’entend comme la recherche par Colomb d’une Route de la Soie alternative. La Ligne Claire doit avouer parfois avoir de la peine à suivre l’auteur qui fait du Great Game, du nom de la rivalité entre Anglais et Russes en Asie centrale au XIXe siècle, le moteur de la Grande Guerre, d’autant qu’Anglais et Russes étaient alliés contre les Empires centraux, plutôt que rivaux. On hésitera davantage encore lorsque l’auteur présente l’Holocauste comme la conséquence de l’échec de l’Allemagne à se frayer une route qui mène aux champs de pétrole de la Caspienne, sans référence à l’idéologie nazie.

Si les échanges avec l’Orient ont certes leur importance, faut-il pour autant en faire l’alpha et l’oméga de l’histoire du monde ? La Ligne Claire se plait à croire que les cathédrales gothiques ou les monastères cisterciens sont la marque d’un génie propre à l’Europe, distinct de cette immensité asiatique, dont Metternich disait qu’elle commençait aux portes de Vienne.

Auteur d’une grande érudition, Frankopan éblouit son lecteur. On parcourt tant les siècles que les steppes au pas de charge au fil de ces 736 pages si bien que le lecteur pourra s’en retrouver désamorcé face à l’avalanche de détails fournis au sujet de contrées exotiques, de civilisations disparues et de personnages inconnus. De plus, Frankopan, qui s’adresse à un grand public, en sait beaucoup plus que son lecteur et se place dans une situation favorable d’où il peut à sa guise, soupçonne La Ligne Claire, avancer les preuves qui lui conviennent et écarter celles qui l’incommodent.

Modestement sous-titré A new History of the World en anglais, Les Routes de la Soie entend proposer rien moins qu’une nouvelle lecture de l’histoire du monde, au gré de laquelle Frankopan emmène son lecteur d’un style très envolé. On regrettera que la traduction française non seulement ne suive pas mais laisse continûment transparaître tant la syntaxe que le vocabulaire anglais ; par exemple, en évoquant le célèbre journal de Samuel Pepys, le traducteur parle de son diaire, un mot tombé en désuétude à telle enseigne qu’il ne figure pas au Petit Robert.

Enfin, un coup d’œil sur internet révèle que l’auteur, Peter Doimi de Lupis, a adopté en l’an 2000 à la suite de son père le patronyme de Frankopan, du nom d’une famille de l’aristocratie croate éteinte au XVIIe siècle, et qu’il fait un usage libéral de divers titre de comte et de prince dont la légitimité est sujette à caution. Vanitas vanitatis direz-vous, mais la Ligne Claire ne peut s’empêcher de penser qu’un peu de cette poudre aux yeux s’est répandue sur les accotements de ces Routes de la Soie.

Peter Frankopan, Les Routes de la Soie, Editions Nevicata 2017, 736 pages.