Niklas Natt och Tag : 1793

« On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. » (Ga, V, 19-21). A ces versets tirés de l’épître de saint Paul aux Galates, pour tous ceux qui trouveraient ces vices un peu fades, Niklas Natt och Tag, auteur de 1793, ajoute les sévices, la cupidité, le viol, le meurtre, le mensonge et la trahison.

Le livre s’ouvre sur le récit d’un cadavre mutilé retiré d’un étang vaseux où se déversent tous les excréments de Stockholm au XVIIIe siècle ; au fond le lecteur ne quittera jamais cet endroit immonde.

Déjà deux cent mille exemplaires vendus en Suède, proclame le revers de la quatrième de couverture de ce livre qui se situe aux confins du roman historique et du polar. De l’avis de La Ligne Claire, le roman historique est un succès quant à la précision de la narration et, pour sa version française, quant à la qualité de la traduction. Le polar en revanche laisse La Ligne Claire sur sa faim ; les fils que tisse l’auteur et qu’il tache de nouer dans les derniers chapitres se révèlent trop tenus pour constituer une trame solide ; aussi Natt och Tag n’a-t-il d’autre recours que d’avouer au lecteur le ressort de son livre, faute d’avoir pu l’y mener.

Pourtant, dans ce premier roman surgissent trois thèmes prometteurs dont on souhaite qu’ils soient abordés à l’avenir par l’auteur.

Tout d’abord apparaît le mythe du monstre, qui renvoie à Barbe-Bleue et à Frankenstein. Ici, le monstre est sensé être nourri par la Révolution française, tant par ses idéaux que par la Terreur, d’où le titre du livre, 1793, l’année où sont exécutés Louis XVI et Marie-Antoinette. En réalité le déclic n’opère pas et 1793 fait long feu à telle enseigne que la traduction anglaise du titre s’en dispense et s’intitule « The Wolf and the Watchman » qui annonce de manière figurative le caractère des acteurs de cette enquête.

Sous couvert d’un polar, le deuxième thème est celui de la vérité. La vérité matérielle d’abord, celle que les héros enquêteurs sont chargés de dévoiler dans leur recherche de l’auteur d’un meurtre, mais aussi, chemin faisant, une vérité plus grave qui révèle au lecteur que chacun des personnages est une autre personne que celle qu’il croyait être.

Le dernier thème enfin est celui de la transmission, cher à La Ligne Claire ; Kristofer Blix, personnage secondaire, épouse une femme enceinte avant de mourir afin de racheter son propre crime et de transmettre un nom légitime à l’enfant à naître, que le lecteur ne connaîtra pas mais qui aura vocation à être le Messie qui délivrera tous les personnages de leurs démons ; Blix est à cette femme ce que Joseph est à Marie. Par ailleurs, dans ce roman, une chevalière joue un rôle clé qui permet aux enquêteurs de résoudre l’énigme. Si en français ce mot a une consonance purement héraldique, en suédois, sigillring, évoque le sceau au sens des sept sceaux de l’Apocalypse qui sont la marque d’une révélation, la traduction du mot grec apocalypse. La chevalière, souvent transmise de père en fils, fournit également le biais par lequel l’auteur, issu d’une des plus anciennes lignées de la noblesse suédoise, s’inscrit à sa façon en son sein.

Ouvrage captivant par moments, mais dont la lecture peut s’avérer éprouvante, l’auteur vous plonge dans un monde glauque où pas même les pasteurs de l’église luthérienne suédoise ne témoignent du salut de Dieu.

Niklas Natt och Tag, 1793, traduction de Rémi Cassaigne, éditions Sonatine, 442 pages.

 

 

La noblesse encartée

Le Roi a le droit de conférer des titres de noblesse, sans pouvoir jamais y attacher un privilège. Voilà ce qu’énonce sans ambages la Constitution belge en son article 113, jamais modifié. Comment faire face à cette interdiction constitutionnelle ?

Les émetteurs de cartes de crédit et les compagnies aériennes en particulier n’ont eu de cesse de rivaliser d’imagination pour contourner cet obstacle et (r)établir une hiérarchie des privilèges, là où la dure sanction de la Constitution l’avait abolie : Bronze, Silver, Gold and Platinum Card, le tout en anglais, qui fait ici office de langue rituelle comme autrefois le latin.

Ainsi, Miles and More, le programme de fidélité du groupe Lufthansa range ses clients au sein de quatre catégories, Member Miles, Frequent Traveller, Senator et Member of the Hon Circle. Les références à la noblesse sautent ici aux yeux avec sa hiérarchie des titres ou la référence au Sénat, Chambre Haute parfois réservée à la noblesse héréditaire comme au Royaume-Uni ou autrefois en Hongrie. Quant à Hon, diminutif de Honourable, il s’agit d’un prédicat honorifique attribué notamment aux enfants de certains membres titrés de l’aristocratie. Jessica Mitford, fille – vous l’aurez deviné – du Hon. David Freeman-Milton, devenu plus tard Baron Redesdale, n’a-t-elle pas écrit un livre intitulé Hons and Rebels ?

Dans le même temps, American Airlines propose des avantages, oui des avantages certes mais réservés aux membres ayant le statut Elite. Ainsi, voilà une forme de noblesse rétablie, car de même que l’on est noble ou pas, ou bien vous jouissez du statut Elite ou bien pas, et vous restez à la porte. A l’intérieur, au sein d’Elite, club aristocratique du vol d’affaires, on dénote quatre rangs: Executive Platinum, AA Advantage Gold, AA Advantage Platinum et AA Advantage Platinum Pro. Il n’aura pas échappé aux lecteurs de La Ligne Claire qu’il s’agit ici bien d’avantages dont votre voisin ne peut jouir. On notera aussi l’utilisation d’un langage qui se veut héraldique, là où Platinum Pro se substitue à, mettons, De Gueules à Bande de Vair.

Que faire alors lorsqu’un Hon Circle croise un AA Advantage Gold dans un lounge ? Qui des deux aura droit en premier à une portion gratuite d’oeufs brouillés ? Cette question délicate n’est pas sans évoquer les querelles de préséance entre familles ducales et princières admises jadis au Salon Bleu de la Cour de Belgique. Il y a un demi-siècle, le Roi Baudouin, armé de la toute la force de l’outil constitutionnel, y avait mis fin emportant la clé du salon mais en laissant la porte ouverte aux compagnies aériennes.

A nos amis français

Mater Dolorosa

Là où il y a des cathédrales gothiques, là aussi est l’Europe, et c’est pourquoi ce mercredi les cloches des grandes cathédrales européennes et françaises retentiront pendant cinq minutes à l’unisson en communion avec leur sœur de Paris aujourd’hui meurtrie. Notre-Dame est d’abord un lieu de culte, un lieu de la présence, un lieu sacramentel, un lieu où sont célébrés deux mille offices par an, un lieu de prière, l’un de ces lieux où luisent mille cierges, et qui relient la terre au ciel. Mais Notre-Dame, son nom même l’indique, est aussi la Dame de tous ceux qui prononcent son nom, de tous ceux qui lui rendent visite, de tous ceux qui vivent sous son ombre familière, quelle que soit leur sensibilité. Notre-Dame elle, elle a la France entière.

L’histoire de Notre-Dame s’inscrit dans le temps long : son érection débute au XIIe siècle et pour la charpente fera usage de chênes vieux déjà de 400 ans, plantés à l’époque de Charlemagne. Les reliques qu’elle abrite, la tunique de saint Louis, la couronne d’épine, les clous de la Passion, évoquent tout autant l’histoire de France que les souffrances auxquelles Notre-Dame avait été associée de son vivant. Victor Hugo fera d’elle une héroïne, Viollet-le-Duc la sauvera de l’abandon, et, plus près de nous,  Riccardo Cocciante la mettra en scène dans une comédie musicale.

Seules en France, les cathédrales sont à même de réunir ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas. En 1962 Charles de Gaulle et Konrad Adenauer célèbraient la réconciliation de la France et de l’Allemagne, l’Europe de Charlemagne, en la cathédrale de Reims, elle aussi vouée à la Vierge, tandis qu’en 1944, à la libération de Paris, le même Charles de Gaulle participait au Te Deum d’action de grâces à Notre-Dame. « La République est laïque, mais la France est catholique » disait le Général.

Aujourd’hui le temps long de Notre-Dame suspend le temps : les partis ajournent leur campagne européenne et le président ajourne sine die son allocution. Les petits donateurs anonymes, tous les sans-grades de la charité, se joignent aux grands mécènes en vue de rebâtir cette cathédrale des cathédrales, patrimoine commun de l’Eglise, de la France et du monde.

Symbole spirituel bien sûr, mais aussi de l’histoire de France, Notre-Dame incarne un style appelé d’abord français puis gothique, appelé à essaimer de l’Ile de France dans toute l’Europe, de Salisbury à Vienne et de Séville à Gdansk. L’art gothique est la manifestation évidente dans l’architecture d’un espace culturel européen ; que les flammes l’amputent et elle devient plus évidente encore.

En ce lundi des Cendres, la France pleure la perte d’un joyau tandis que coule la Seine et que dans ce ruissellement de larmes auquel se mêlent celles de la Mater Dolorosa, tout un peuple se retrouve.

 

Lettre aux Européens – en réponse à la tribune d’Emmanuel Macron

« Lettre aux Européens – en réponse à la tribune d’Emmanuel Macron»

 

Chers concitoyens,

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron avait adressé aux Européens une lettre ouverte, à laquelle répond aujourd’hui La Ligne Claire.

 

VALEURS COMMUNES

Les valeurs que nous avons en partage reposent sur l’héritage du christianisme, qui fonde la culture commune de le l’Europe. L’Europe c’est là où on trouve des cathédrales gothiques, des églises, des monastères, des villages qui portent le nom d’un saint, des monuments baroques, civils comme religieux, qu’on retrouve du Portugal à la Baltique. Qu’on quitte l’Europe et au retour, la manifestation architecturale de cet espace culturel s’impose comme une évidence.

Cet héritage culturel chrétien est respectueux de toutes les religions comme de toutes les personnes qui n’en professent aucune. Ainsi, si le Traité de Rome, qui fonde la future Union Européenne, est signé en la ville du même nom, il est bon de se rappeler qu’à l’époque de l’Antiquité il y avait des Juifs à Rome avant qu’il n’y eût des chrétiens.

 

L’IDEE IMPERIALE

Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront qu’elle tient la construction européenne pour la manifestation moderne de l’idée d’empire, qui traverse l’histoire de l’Europe, de l’empire romain à nos jours. C’est donc à Rome, à la fois capitale de l’empire et siège de la chrétienté, qu’est signé le traité qui porte son nom ; bien plus, la date de signature, le 25 mars 1957 s’inscrit elle aussi dans la tradition chrétienne puisque ce jour-là on célèbre la fête de l’Annonciation, qui fait espérer la venue d’un monde nouveau et meilleur, neuf mois plus tard à Noël.

L’histoire de l’Europe peut se lire comme une quête du rétablissement de l’idée impériale, après la chute de l’empire romain d’Occident au Ve siècle. L’empire de Charlemagne puis le Saint-Empire s’inscrivent dans cette ligne avec laquelle renoue l’Union Européenne en 1957 après deux tentatives d’empires fondés dans la violence, celui de Napoléon et celui d’Hitler.

L’idée d’empire est distincte de celle de nation et ne l’efface pas non plus. Si le Saint-Empire avait son cœur en Allemagne, au cours des siècles des Italiens, des Français, des Tchèques, des Polonais, des Hollandais, des Luxembourgeois et des Belges en ont fait partie, souvent pendant longtemps. L’idée d’empire s’accommode aussi de formes politiques variées ; ainsi, le Royaume de Bohême, le duché de Bavière et les villes libres d’Allemagne, Francfort ou Hambourg par exemple, non seulement appartenaient au Saint-Empire, mais en revendiquaient l’appartenance.

Surtout, loin de menacer l’existence des nations, l’empire en est le garant ; là où par exemple il existe une minorité hongroise au sein de la nation roumaine, dans l’empire tant les magyares que les roumains trouvent une place égale.

 

POUR UNE VERITABLE DEMOCRATIE

A l’heure où nous sommes appelés à élire nos représentants au Parlement européen, trois enjeux se présentent à nous auxquels nous sommes appelés à répondre : la véritable nature démocratique du projet européen, la protection de son existence et de son identité et enfin une politique commune orientée vers l’avenir.

Les citoyens de l’Union Européenne sont certes des sujets de droit mais ils ne sont pas que cela car ils appartiennent aussi à des communautés qui peuvent être régionales, nationales et européenne. Non seulement ces différentes communautés ne s’opposent pas entre elles mais l’individu, sujet de droit, et la communauté ne s’opposent pas non plus. Tout l’enjeu du projet européen consiste précisément en leur conjugaison.

Les citoyens européens sont bien entendu attachés à leurs libertés, conquises parfois de haute lutte et qui s’expriment dans la forme politique de la démocratie. Pour autant, aujourd’hui, deux  menaces la guettent, l’une conceptuelle et l’autre comportementale.

Ces dernières années, on a pu assister dans le chef de ceux qu’on appelle les postmodernes à un dévoiement de la notion des droits de l’homme. Là où les droits de l’homme émanaient de la nature humaine, quiconque aujourd’hui s’estime en droit de faire valoir des désirs individuels, d’exiger de la puissance publique qu’ils les ratifient et de les imposer à l’ensemble de la société sans référence aucune au droit naturel ; c’est ce que Benoît XVI appelait la dictature du relativisme. « Sans Dieu, il n’y a plus de démocratie » disait le même Benoît XVI qui rappelle que ce n’est pas parce qu’une loi est accueillie par la majorité d’un moment qu’elle est automatiquement bonne ou juste. Il ne s’agit pas ici de croire en Dieu ou pas mais de reconnaître qu’il existe des limites que l’homme n’a pas le droit de franchir. Cette menace est aujourd’hui très présente dans tous les sujets de société qui animent les débats en ce moment. Que tous ceux qui se réclament de la démocratie pour relancer le projet européen reconnaissent qu’en matière de mœurs tout n’est pas permis. Si le droit naturel est ignoré ou nié, alors effectivement l’Europe ne se fera pas.

La deuxième menace qui plane sur nos démocraties émane des comportements qu’on peut observer chez certains politiciens. Ils sont légion et ont pour nom carriérisme, népotisme, candidats poursuivis ou même condamnés par la justice, clientélisme, parachutes dorés, nominations dans les organismes parastataux, autant de comportements qui trahissent la démocratie et minent la confiance que les citoyens européens ont investie dans nos élus.

Enfin, la démocratie doit s’inscrire dans la succession des générations, c’est-à-dire dans l’histoire car si le droit de vote est accordé à tous les citoyens majeurs aujourd’hui, leurs décisions peuvent engager les générations futures, par exemple en matière de dette publique, de financement des retraites et bien entendu en matière d’environnement.

En définitive, la démocratie européenne, avant d’être une question d’institutions ou de mécanismes, est d’abord une question d’éthique qui se fonde sur la loi naturelle et qui soit respectueuse du lien qui unit les générations présentes et à venir.

 

LA PROTECTION DE L’EUROPE ET DE SON IDENTITE

L’Europe a ses propres limites, qu’elle tire de son histoire et de sa géographie et qu’il y a lieu de respecter. C’est pourquoi, ni l’Afrique, ni le Moyen-Orient, ni la Russie n’appartiennent à l’Europe et n’ont vocation à y appartenir. Ces pays demeurent nos voisins car on ne peut pas changer la géographie et il est donc important de maintenir avec eux des rapports de bon voisinage. Il découle de tout ceci que l’Europe a à la fois le devoir et le droit d’exercer un contrôle strict à ses frontières et de décider qui admettre et qui refuser. « Il faut “écouter” les peuples autochtones, “souvent oubliés et dont les droits ont besoin d’être pris en compte et la culture protégée, pour que ne se perde pas une partie de l’identité et de la richesse de cette nation ». Cette phrase, prononcée par le pape François à l’occasion de son voyage au Chili l’an dernier vaut tout autant pour les peuples européens que pour les Indiens Mapuche à qui il s’adressait.

Aussi, l’Europe a-t-elle le devoir de protéger ses citoyens. L’Europe s’est d’abord constituée dans la partie ouest du continent tandis que les armées soviétiques en occupaient le centre et l’Est. Dans ce contexte de grave menace à ses portes, il était naturel de s’allier aux Américains qui avaient participé à la libération du continent en 1944 et 1945. Aujourd’hui, alors que les chars soviétiques se sont retirés, les menaces sont autres et peuvent provenir de sources jusqu’alors insoupçonnées : espionnage industriel, hégémonie économique ou encore cyber-attaques. Ainsi, les deux guerres menées par les Américains en Irak par exemple ont contribué à déstabiliser le Moyen-Orient et à lancer vers nos pays des flux de réfugiés, tandis que ce n’était ni Vladimir Poutine, ni même Donald Trump qui piratait les téléphones portables du Président Hollande et de la Chancelière Merkel, mais Barack Obama. En matière de défense, il faut certes éviter de tomber dans l’angélisme, mais il y a lieu de reconnaître que les pays tiers ont eux aussi des intérêts légitimes, la Russie, notre voisine en particulier. Pas plus que les Etats-Unis ne pouvaient accepter que soient stationnés des missiles soviétiques sur l’île de Cuba, les Russes ne peuvent accepter des armes hostiles à leur porte immédiate. La sécurité de l’Union sera d’autant mieux assurée qu’elle reconnaît les intérêts de celle de ses voisins.

A l’heure où le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne, à l’heure où la Chine s’invite dans nos campagnes, à l’heure où le Moyen-Orient se noie dans le sang et où des hommes se noient dans la Méditerranée, s’impose à nous la mise en place d’une diplomatie européenne qui puisse s’appuyer sur une industrie de défense propre et une force militaire commune, distincte de l’OTAN.

 

UNE AMBITION COMMUNE

Outre la défense, trois domaines entre autres exigent une politique commune : l’union monétaire et budgétaire, la question écologique et une fiscalité fédérale.

La moitié de notre continent a vécu quarante ans sous une forme d’économie dirigiste. On sait aujourd’hui que non seulement elle ne répond pas aux besoins des populations mais qu’elle entraîne avec elle une dictature politique. De ce point de vue l’économie de marché lui est préférable. Pour autant l’économie de marché ne constitue pas un idéal insurpassable. Il existe un marché libre de la drogue et de la prostitution qui ne les rend désirables ipso facto. On peut observer que le commerce et donc le marché, le lieu où s’exerce le commerce, existe de tout temps et sous toutes les latitudes ; il n’en demeure pas moins que le marché ne constitue pas une fin en soi, moins encore une chose à déifier, mais un mécanisme d’allocation des ressources, au mieux moralement neutre. C’est donc l’éthique qui en définitive doit être le juge de ce qui est bon et non, et l’éthique relève de la politique au sens où l’a vu plus haut.

A l’heure actuelle, l’euro n’est pas partagé par l’ensemble des pays de l’Union et on peut observer que les bienfaits et les inconvénients liés à son l’introduction n’ont pas été répartis de manière égale ; on sait aussi que la construction de l’union monétaire est inachevée de même que sont connus les outils à mettre en place en vue de la mener à bien, à savoir un budget européen financé par un impôt européen indirect, par exemple sur la pollution. Ce budget européen doit être déployé dans des domaines aussi variés que la défense, la lutte anti-terroriste, le transport et la recherche, qui concernent l’ensemble du continent. Car l’alternative à l’euro, ce ne sont plus aujourd’hui les anciennes monnaies nationales, mais le dollar américain et sans doute demain le yuan chinois. Depuis 75 ans, le dollar américain domine certains flux marchands, notamment le commerce du pétrole et des matières premières, à telle enseigne que le gouvernement américain peut aujourd’hui en toute impunité imposer ses lois partout dans le monde, soit une forme de vassalité. Loin d’être une cession de souveraineté, l’achèvement de la construction monétaire européenne constitue le gage de la souveraineté partagée de tous ses Etats membres et la condition pour conduire une politique étrangère propre, par exemple à l’égard de l’Iran ou encore une politique d’approvisionnement en énergie à l’abri de pressions étrangères.

La question écologique quant à elle appartient tout naturellement au domaine européen car ni le climat ni les pollutions ne s’arrêtent aux frontières – il suffit de se souvenir de l’accident de la centrale de Tchernobyl et du nuage radioactif qui s’était répandu sur la Scandinavie et l’Europe centrale. De même que le soleil éclaire et réchauffe les bons et les méchants, de même la pollution ne fait pas de distinction. Dans écologie on retrouve le mot grec « oikos » qui désigne la maison, le foyer et c’est pourquoi l’écologie trouve sa place en Europe, notre maison commune. Mais il existe aussi une écologie humaine, celle des habitants de cette maison, et qui se doit de prendre soin de l’homme et de la femme en tant qu’ils appartiennent à la nature et qui se doit de respecter leur nature propre tout autant que celle des plantes et des animaux.

Parmi les questions qui relèvent de l’éthique appartient ce que M. Macron appelle à raison le juste paiement de l’impôt en particulier par les entreprises multinationales et les gens riches, qui les uns et les autres disposent de moyens certes légaux mais pas nécessairement justes de réduire, voire d’éluder l’impôt. Car l’impôt est la contrepartie de services fournis ou financés par l’Etat, le transport ou l’éducation notamment. Certains pays de l’Union seront appelés non seulement à revoir leur modèle d’affaires mais à examiner leur conscience.

 

L’EUROPE, UNE PATRIE COMMUNE

Les questions économiques et de défense méritent bien entendu toute leur place dans le débat européen. Cependant, l’ambition qui animait les pères fondateurs a cédé la place à des institutions sans âme dont la seule fonction se réduit à administrer un grand marché. L’Europe n’est pas réductible aux institutions européennes et moins encore à la manière dont il s’avère qu’elles fonctionnent aujourd’hui.

Il est sans doute nécessaire de revoir le fonctionnement de l’Union, et celui de la Commission, mal compris par les citoyens, voire même d’en réviser les traités. En particulier, le principe de subsidiarité, qui puise son fondement dans l’organisation de l’Eglise catholique, doit être examiné d’un œil neuf et rétabli à sa juste place.

questions de politique monétaire, de défense, de migration sont certes complexes mais celles qui tournaient autour du charbon et de l’acier il y a soixante ans ne l’étaient pas moins. Ces questions demandent des solutions techniques justes qui, pour être acceptées par tous, doivent intégrer le pardon. Comme dans un couple, le pardon est constitutif de l’Union, il est ce qui permet de renoncer à ce qui est perçu (à tort) comme le bien personnel immédiat en vue d’un bien commun plus grand, l’Union justement. Si les circonstances historiques de l’après-guerre se sont désormais estompées, la nécessité du pardon, septante fois sept fois, conserve toute son actualité à propos de sujets comme un budget commun, un impôt fédéral, les flux de migrants et d’autres encore.

L’Europe est notre patrie commune, notre maison commune, notre destinée commune. Aujourd’hui réduite à un monde a-historique, régie par les seules règles du marché et des capitaux, elle est appelée à renouer avec sa culture. Or la culture a horreur du vide. La culture est la réponse tant face à l’Islam que face au vide spirituel que la laïcité ne peut combler ; elle est la seule réponse possible aux défis qui naissent des flux migratoires. Seule la culture est à même de transformer la peur du grand remplacement en un accueil, une intégration, en un mot en une civilisation.

 

Cordialement,

 

La Ligne Claire

L’Empreinte

Dès la première ligne on songe à De Sang Froid et effectivement le prologue de l’Empreinte s’ouvre sur une citation du livre de Capote, créateur d’un nouveau genre littéraire baptisé en anglais non-fiction novel.

Alors étudiante en droit, Alexandria Marzano-Lesnevich effectue un stage en 2003 auprès d’un cabinet d’avocats pénalistes à la Nouvelle-Orléans ; dans ce cadre elle tombe sur le dossier de Ricky Langley, un pédophile coupable du meurtre du petit Jeremy Guillory, et condamné à mort en première instance. Si la jeune femme étudie le droit, c’est qu’elle a la ferme conviction que le rôle de la justice est d’établir les faits et, une fois les faits établis, de prononcer un verdict simple et clair : « Coupable ou non non-coupable, Votre Honneur ». Cette conviction se heurtera puis s’écroulera face à la complexité de la personne humaine, celle du meurtrier, celle de l’auteur et celle de tous ceux à l’âme estropiée qui liront ce livre.

Deux récits croisent leurs fils dans ce roman d’investigation, celui de la vie de Langley et celui de la vie de Marzano-Lesnevich. Langley naît dans des circonstances bouleversantes au sein d’une famille pauvre de Louisiane sur laquelle s’est abattue toute la misère du monde, l’alcool, les abus, la violence, la précarité, la prison et enfin la mort ; une vie sans espoir, sans même l’espoir de l’espoir. Marzano-Lesnevich quant à elle grandit dans une famille bourgeoise dont l’apparence lisse peine à marquer un terrible secret.

Au-delà du meurtrier, Marzano-Lesnevich va découvrir dans la vie de Langley des fils qui croisent la sienne : un enfant mort en bas âge, les abus sexuels qui se répètent, ces sombres secrets que les enfants ne connaissent pas mais qu’ils sentent néanmoins dans cette prison du silence.

Le titre anglais, The Fact of a Body, confère à ce livre un poids, une gravité, un enracinement dans la glaise de la chair humaine, qui perdent une part de leur intensité dans la traduction française, L’Empreinte. Car si Langley est coupable, il a du reste avoué le crime, il n’en demeure pas moins une personne qui n’est pas réductible au seul auteur des faits.

Marzano-Lesnevich aborde dans ces cas particuliers, celui de Langley et le sien, des thèmes graves et universels, Eros et Thanatos, la frontière trouble de la santé mentale, l’appartenance au sein d’une famille et la nécessaire quête d’une généalogie, ces blessures de famille dont on hérite avec le nom et enfin la possibilité du pardon. Rien n’est simple dans les familles et rien n’est plus difficile que de dévoiler, pas même de dénoncer, quelque crime, car il se trouvera toujours une personne que cela pourrait heurter.

Marzano-Lesnevich a mis un terme à sa carrière d’avocate et enseigne aujourd’hui l’écriture. La justice, estime-t-elle, se voit contrainte de choisir une histoire parmi toutes les histoires possible puis, ce choix effectué, de lui apporter toute la force de la sanction de la loi. Seule la littérature permet à l’auteur d’échapper à cette vérité contrainte et de croiser les destins des protagonistes selon un ordonnancement qui ne tient pas de la chronologie mais de la quête de sens.

Rédigé d’une plume délicate, à la fois froide et touchante, L’Empreinte se révèle un livre grave et émouvant. A la fin l’auteur se rend sur la tombe de son grand-père abuseur, le lieu, le seul, où le corps du titre rejoint la glaise, car, pour accepter le passé, il faut d’abord s’y confronter, puis le transformer en souvenir en vue d’accéder à l’espérance. C’est tout le sens de ce livre remarquable.

 

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte, traduit de l’anglais (américain), Editions Sonatine

 

 

La vérité sur l’affaire Olof Palme

Les moins de vingt ans, pas plus que les moins de quarante ne se souviendront de l’assassinat en pleine rue d’Olof Palme, premier ministre de Suède, le 28 février 1986 alors qu’il rentrait du cinéma en compagnie de sa femme.

Grande figure de la sociale démocratie, Palme était à la pointe de nombreux combats au rang desquels figurait la guerre du Vietnam et l’apartheid en vigueur en Afrique du Sud, ce qui lui avait valu non seulement de rompre à deux reprises les relations diplomatiques avec les Etats-Unis, mais de nombreux ennemis de par le monde.

Trente-trois ans plus tard, ce meurtre n’est toujours pas élucidé. Dès le lendemain des faits, Stieg Larsson, un journaliste qui deviendrait plus tard mondialement connu avec sa trilogie Milenium, se lance dans la quête de l’identification tant du ou des auteurs que de leur mobile. Décédé en 2004, Larsson aura levé plusieurs lièvres et laissera une abondante documentation, fruit de ses recherches.

Quelques années plus tard, ce sera au tour de Jan Stocklassa, un ancien diplomate, d’entrer en scène, d’examiner les archives laissées par Larsson, de rencontrer bon nombre des protagonistes, de mener sa propre enquête et de proposer ses popres conclusions dans ce livre paru en 2018, La Folle Enquête de Stieg Larsson.

Ce livre passionant s’inscrit dans le cadre d’un genre original que l’auteur lui-même appelle le roman documentaire et qui n’est pas sans évoquer les ouvrages de Ben Macintyre dans la mesure où l’un et l’autre traitent une histoire vraie sur un mode romanesque. Toutefois, les différences sautent aussi aux yeux. Là où Macintyre s’efforce de créer une tension qui amène le lecteur à se demander si oui ou non les bons l’emporteront, Stocklassa écrit à la première personne et s’embarque dans une affaire qui n’a toujours pas trouvé sa résolution. Aussi, son livre est-il naturellement divisé en deux parties, Stieg et Dans les Pas de Stieg. Car le but de Stocklassa n’est pas de rédiger un roman mais d’établir des faits, puis d’en proposer une explication dans le but de faire éclater la vérité. C’est pourquoi il va s’evertuer à remonter les différentes pistes possibles, le tueur solitaire, les Kurdes du PKK, les services secrets sud-africains, les intérêts économiques liés au trafic d’armes, l’extrême droite suédoise, voire même le KGB jusqu’à se forger sa propre opinion qu’il livre au lecteur non sans avoir fait part des éléments contenus dans son livre aux autorités judiciaires.

La vérité vous rendra libres, dit l’Evangéliste. Stocklassa, quant à lui, espère que d’ici un an ou deux on saura qui a tué Palme et que la Suède sera libérée de l’angoisse qui l’habite depuis 1986.

 

Jan Stocklassa, La folle Enquête de Stieg Larsson, Flamarion, 440 pages

With God on our side

Si le premier amendement à la constitution américaine interdit au Congrès d’instituer une religion d’Etat, l’influence du christianisme dans sa composante protestante sur la culture des Etats-Unis s’est avérée très profonde et a persisté après l’arrivée d’immigrés de pays catholiques et des Juifs d’Europe centrale à la fin du XIXe siècle.

Dans le domaine musical, on trouve bien sûr le Gospel, une musique populaire religieuse répandue dans la communauté noire. Cependant, à partir des années 1960 et la diffusion de la musique folk, rock et pop, on y verra apparaître une composante religieuse à des degrés variables, qui vient s’insérer dans un univers plus vaste parmi d’autres compositions d’inspiration profane. La Ligne Claire ne fera pas mentir le vénérable adage In senectute tamquam in juventute, qu’elle vient tout juste d’inventer et selon lequel, en matière de musique populaire, les goûts à l’âge mûr demeurent ceux forgés à l’adolescence ; aussi est-ce sur ce fondement immuable que La Ligne Claire propose à ses lecteurs la typologie qui suit.

Tout d’abord, on peut citer les quelques chansons qui se fondent explicitement sur un texte biblique. On songe en premier lieu à Turn, Turn, Turn, composée par Pete Seeger et rendue populaire par les Byrds, et dont le texte est tiré du chapitre 3 du livre de l’Ecclésiaste. A ce genre appartient également The Rivers of Babylon, tiré du psaume 137 et dont Boney M a fait un succès mondial. En marge de cette catégorie, on peut aussi mentionner la version originale de Silent Night de Simon and Garfunkel, d’autant plus que les interprètes sont tous deux juifs. Certes le texte n’est pas biblique mais, depuis sa composition en 1818, constitue sans doute le chant de Noël (Luc, chapitre 2) le plus célèbre au monde.

Mentionnons aussi le genre mineur de la traduction en musique populaire d’œuvres en latin, le Benedictus de Simon and Garfunkel à nouveau, tirée d’une messe de Roland de Lassus, un compositeur belge du XVIe siècle, et le Kyrie de la messe en fa mineur, composition du groupe The Electric Prunes à la réputation éphémère, qui fit partie de la bande son du film Easy Rider.

Lorsqu’en 1969, les Rolling Stones, peu suspects de prosélytisme religieux, sortent une compilation intitulée Through the Past, Darkly, la référence au verset 12 Through a glass, darkly du chapitre 13 de la Première Epître aux Corinthiens est évidente aux yeux des lecteurs de langue anglaise. On aborde ici le terrain des innombrables références bibliques qui émaillent la musique populaire des années 1960 : Highway 61 Revisited (Dylan) où Dieu s’adresse à Abraham, The Story of Isaac (Cohen) qui reprend le même thème, ou encore All Along the Watchtower (Dylan), qui tire son inspiration du chapitre 21 du livre d’Isaïe. Par ailleurs, en marge de la musique américaine, citons le groupe anglais Genesis, dont le premier album s’intitule From Genesis to Revelation, une référence au premier et au dernier livre de la Bible, tout d’autant qu’une auto-promotion astucieuse.

Mais plus encore que les textes ou les citations, c’est le langage même de ces compositeurs qui traduit leur culture biblique, ainsi lorsque Dylan compose Seven Days, s’il ne s’agit en rien d’un texte religieux, la référence au récit des sept jours de la création (Genèse, chapitres 1 et 2) n’échappera à personne. Songeons encore à Leonard Cohen et à l’un de ses plus grands succès, Suzanne ; Suzanne, dont le prénom même est tiré du chapitre 13 du livre de Daniel invite l’auditeur à la suivre au sanctuaire de Our Lady of the Harbour tandis que Jésus est un marin qui marche sur les eaux (par exemple, Jean, chapitre 6). Knocking on Heaven’s Door, toujours de Dylan et repris par de nombreux artistes, s’inscrit aussi dans ce courant, qui ne connaît pas de véritable équivalent au sein de la chanson française.

Et puis, après que la juventus eut cédé le pas à la senectus  et que fut traversé le Jourdain, retentit la clameur de  When the Man Comes Around, composée par Johnny Cash au soir de vie où les références bibliques aux choses dernières (Livre de l’Apocalypse mais aussi Genèse 28 et Matthieu 25) abondent. C’est l’heure de l’Alpha et de l’Omega.

Jean Vanier, le Sacrement de la Tendresse

Alors que vient de s’achever la cérémonie des Césars, au cours de laquelle le cinéma français se lance des fleurs à soi-même au fil d’une soirée où le vulgaire le dispute au ridicule, ce film de Frédérique Bedos, au contraire tout orienté vers le vrai, le simple, le beau, se veut un témoignage lumineux (mais sans les paillettes justement) de l’œuvre et de la vie de Jean Vanier, réalisé au soir de sa vie.

Auteur d’un livre à succès, La Petite Fille à la Balançoire, qui témoigne de son enfance, Frédérique Bedos est à l’origine du projet Imagine, une série de films consacrés à des héros humbles ou méconnus, et dans laquelle s’inscrit le Sacrement de la Tendresse

Né dans un éminente famille canadienne, vers ses 35 ans Vanier ressent cet appel d’aller à la rencontre des handicapés mentaux, alors rejetés par la société et internés à l’asile des fous dans des conditions souvent dégradantes. Pour Vanier. Il ne s’agit pas tant de faire quelque chose que de construire une relation. Il ressort de l’asile avec ceux qui deviendront ses deux premiers compagnons, Raphaël et Philippe, des compagnons, ceux avec qui on partage le pain, et avec qui il s’établit dans une petite maison à Trosly-Breuil à proximité de Compiègne. C’est là qu’en 1963 naît l’Arche, celle qui recueille le reste d’humanité alors que la terre se noie sous les flots de l’argent et de la quête du succès.

Tourné au sein de trois communautés de l’Arche, à Trosly-Breuil, à Bethléem et à Calcutta, le film nous dévoile une grande âme, un personnage rayonnant qui, à la manière d’un vitrail, laisse transparaître la lumière divine qui habite en tout homme.

Toute l’existence, l’œuvre et la personne même de Vanier justifient pleinement le titre du film – le Sacrement de la Tendresse ; un sacrement, nous rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique, est un signe efficace de la grâce de Dieu, et dont l’efficacité s’incarne ici dans l’action entreprise par Vanier. Animé d’un grande foi catholique, à la fois ardente et discrète, ouverte à tous, Vanier lui confère son sens premier, l’universalité puisque catholique signifie universel en grec.

Si la personnalité de Vannier émerge puissante et humble de ce film, elle embrasse de surcroît tous ceux qui forment les 147 Communautés de l’Arche à travers le monde, les handicapés comme les assistants, une communauté de vie riche et bouleversante. Car ces handicapés raisonnent exactement comme La Ligne Claire, ses lecteurs et les assistants mais de manière totalement différente, ils empruntent des chemins inconnus et parviennent à des buts au départ insoupçonnés. On est déconcerté.

A la suite de l’Abbé Pierre ou de Mère Theresa, Jean Vanier s’est engagé sur un chemin, qui est un scandale aux yeux du monde. Vous n’avez encore jamais rencontré de saint ? Allez voir ce film, Frédérique Bedos vous en fournit l’occasion.

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Les Nouvelles Routes de la Soie

Avec les Nouvelles Routes de la Soie, Peter Frankopan revient sur sa thèse centrale, le retour du poids de l’Asie au détriment de l’Europe et de manière plus générale de l’hémisphère occidental. En somme estime-t-il, les cinq siècles de domination européenne sur le monde n’auront été qu’une parenthèse qui se referme avec les deux guerres mondiales et la décolonisation de sorte que le centre de gravité de l’économie mondiale retrouve son équilibre historique, situé en Asie centrale. Adepte de l’histoire longue, ennemi d’une vision euro-centrique du monde et de son histoire, Frankopan s’intéresse en particulier à l’initiative stratégique chinoise Route et Ceinture, mieux connue en anglais sous le nom de One Belt, one Road Initiative. Si cette dénomination peut prêter à confusion dès lors que la Ceinture désigne le faisceau de routes et de voies ferrées reliant l’Asie à l’Europe et que la Route désigne les voies maritimes et les infrastructures portuaires qui ceignent l’Eurasie, son importance stratégique s’impose.

Cette initiative, portée par le président chinois Xi Jinping dès 2013 a pour objectifs de relier la Chine plus étroitement au reste du monde, de limiter sa dépendance aux approvisionnements qui empruntent le canal de Suez et le détroit de Malacca et surtout de s’assurer l’accès aux ressources naturelles les plus variées, l’eau des hauts plateaux, le blé des steppes, les minerais et les terres rares, et les hydrocarbures de la mer Caspienne.

Auteur érudit, Frankopan saisit bien ces enjeux majeurs et en maîtrise toutes les données, au risque parfois d’assommer son lecteur de chiffres et de statistiques. On regrettera que la seule carte publiée dans l’édition française couvre la moitié du monde mais ne fournisse que peu d’aide au lecteur puisque ni les Routes ni la Ceinture n’y sont portées.

On se souviendra que Frankopan, professeur d’histoire à l’université d’Oxford, avait fait des Routes de la Soie une nouvelle clé de lecture de l’histoire du monde. Avec les Nouvelles Routes de la Soie l’auteur franchit un pas audacieux dans la mesure où il se départit de son métier d’historien et ne traite plus du passé mais de l’actualité géo-politique et même de l’avenir, comme l’indique le titre du dernier chapitre.

Ce pas est sans doute le pas de trop. Trop concentré sur l’actualité, le livre manque souvent de recul ; par exemple il évoque à plusieurs reprises la hausse du prix du pétrole alors que le cours du Brent, aujourd’hui à environ USD62 le baril se situe en baisse de près de 30% par rapport au pic de USD85 atteint en octobre 2018 ; les commentaires au sujet du Bitcoin qui a perdu 80% de sa valeur au cours de l’année 2018 paraissent plus déphasés encore. De plus, if the facts don’t fit the theory, change the facts blaguait Einstein, et observons que l’auteur quitte à ses périls la réalité des faits pour s’aventurer sur le terrain des prévisions et même de simples suppositions (« que serait par exemple le marché immobilier à Londres sans les Russes et les Chinois ? »).

Un mot enfin au sujet de la traduction qui, de l’avis de La Ligne Claire, demeure lourde; à titre d’exemple une US investment firm devient une firme d’investissement états-unienne, plus difficile à digérer.

En définitive, si le sujet des Nouvelles Routes de la Soie et celui de One Belt, One Road ont toute leur importance, l’auteur qui se veut à la fois un historien adepte du long cours des choses et un journaliste en prise avec l’actualité immédiate laisse au lecteur un petit ouvrage dont ne sait s’il relève du lard ou du cochon.

 

Peter Frankopan, Les Nouvelles Routes de la Soie, Editions Nevicata, 223 pages.

Holocaust Memorial Day: le Fils de Saul

La commémoration annuelle de l’holocauste fournit l’occasion de revenir sur le film Le Fils de Saul paru il y aura bientôt quatre ans. Grand Prix au Festival de Cannes 2015, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016, le film a fait l’objet de nombreuses critiques très élogieuses notamment quant au cadrage original où le spectateur voit ce que voit le protagoniste Saul Ausländer, les dialogues le plus souvent chuchotés et les bruitages incessants, les portes qui claquent, les coups de feu, les ordres des Kapos et des SS qui fusent.

L’histoire est simple. Prisonnier à Auschwitz, Saul Ausländer est affecté à un Sonderkommando, ces équipes de prisonniers, juifs pour la plupart, chargés de conduire les convois vers les chambres à gaz, de les débarrasser de leurs vêtements et enfin de transporter les corps vers les fours crématoires. Un jour, un garçon survit à la chambre à gaz ; il est alors examiné par un médecin SS, perplexe, qui ensuite l‘achèvera. Ausländer reconnaît ou croit reconnaître son fils sans que le spectateur ne sache exactement s’il s’agit d’un fils véritable, peut-être illégitime, ou d’un fils figuratif. Toujours est-il qu’Ausländer se met en tête de lui conférer une sépulture religieuse plutôt que de l’envoyer aux fours ; il se met donc en quête d’un rabbin qui puisse réciter le kaddish, la prière funéraire, dont on retrouvera une version en langue française en bas de cet article.

Dieu peut-il encore exister après Auschwitz ? Elie Wiesel et Primo Levi, qui en reviennent, répondent : « Non, il est mort là-bas ». Plus tard, le philosophe allemand Hans Jonas, dans son essai Le Concept de Dieu après Auschwitz, estimera que Dieu s’est délesté de sa toute-puissance dès la création du monde, dont la responsabilité est désormais confiée à l’homme ; si Auschwitz a pu exister, c’est que Dieu ne pouvait pas faire autrement.

Ni László Nemes, le réalisateur, ni Ausländer ne raisonnent en termes philosophiques mais le fait même de se soucier d’une sépulture est en soi un témoignage d’humanité car seul l’homme non seulement enterre son semblable (sauf à Auschwitz bien sûr) mais élabore des rites pour le faire. Ce qui heurte dans le film, c’est que dans ce monde où règne la mort, Ausländer va s’efforcer de sauver un mort, pour qu’il accède à une autre vie, plutôt que de venir en aide à une personne vivante. Si la présence du rabbin est requise, ce n’est pas seulement pour faire appel à un expert qui sache réciter la prière comme un acteur qui déclamerait ses reprises mais parce que le rabbin joue le rôle de médiateur entre Dieu et les hommes. Habituellement il revient aux fils de faire dire le kaddish sur la tombe des pères mais ici, comme beaucoup d’autres choses à Auschwitz, les rôles sont inversés. Le contraste entre le contenu de cette belle prière où tout n’est que bénédiction et la mort qui partout et sans cesse rôde à Auschwitz ne saurait être plus total. Pourtant c’est bien celle-là qu’Ausländer veut qu’on prononce afin que la paix qui règne dans les sphères célestes repose aussi sur son fils et dans tout Israël.

Ausländer ne trouvera pas de rabbin. A la faveur d’une révolte des Sonderkommandos, il s’évadera du camp, portant le corps de son fils sur son dos ; à nouveau les rôles d’Enée et d’Anchise sont inversés. Face à l’impossibilité d’enterrer son fils alors que les SS se sont lancés à sa poursuite, il confie le corps, comme jadis Moïse nourrisson, aux flots d’une rivière.

Pendant ce temps-là, dans la vraie vie, Etty Hillesum, qui tient son journal dans le camp de transit de Westerbork, ne se fait aucune illusion quant au sort qui l’attend elle et les siens. Alors qu’elle a la possibilité en qualité de membre du Judenrat d’Amsterdam, d’entrer et de sortir du camp, elle choisit d’y rester. Elle couche alors ces mots sur le papier : « c’est à l’homme que revient la défense de la demeure qui abrite Dieu en lui ». C’est tout le sens du geste d’Ausländer.

 

Que ton Grand Nom soit glorifié et sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté,
et puisse-t-il établir son règne, faire fleurir son salut, et hâter le temps de ton Messie,
de votre vivant et de vos jours et des jours de toute la maison d’Israël,
dès que possible et dites: amen!
Puisse son Grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps des mondes,
béni et loué et glorifié et exalté,
et élevé et vénéré et élevé et loué soit le Nom du Saint, béni soit-il,
au-dessus de toutes les bénédictions et cantiques et louanges et consolations
proclamés dans le monde, et dites: amen!
Qu’une grande paix venant du Ciel, ainsi qu’une bonne vie, et la satiété, et le salut, et le réconfort et la sauvegarde, et la rédemption et le pardon et l’expiation, et le soulagement et la délivrance nous soient accordées à nous et à tout Israël, et dites: amen!
Que celui qui fait régner la paix dans les sphères célestes l’étende, dans sa miséricorde, parmi nous et dans tout Israël, et dites: amen!