Aux origines du Traité de Rome

Le monde entier sait qu’on célèbre aujourd’hui le 60e anniversaire du Traité de Rome. A cette occasion, La Ligne Claire s’est interrogé tant sur la date que sur le lieu de cette cérémonie historique.

Annonciation

Commençons par la date, le 25 mars 1957, car elle ne relève pas d’un accident ; en effet, le 25 mars est le jour de la fête de l’Annonciation, qui commémore l’apparition de l’ange Gabriel à Marie de Nazareth, selon la narration que Saint Luc nous en fait au premier chapitre de son évangile. De même que l’Annonciation, dont la date est fixée neuf mois avant Noël, se veut la promesse d’un monde nouveau qui surgira avec la venue du Sauveur, de même le Traité de Rome se veut l’annonce d’une Europe nouvelle qui renaît des cendres de la guerre et qui se fonde sur son patrimoine chrétien, religieux, culturel, historique et politique, perçu et reconnu comme l’élément fondamental de sa civilisation.

Le lieu ensuite. Les membres fondateurs de la Communauté Européenne signent le Traité dans les salons du Palais du Capitole, au cœur de l’Urbs et entendent par là même situer clairement la CEE et la future Union Européenne dans le rôle de successeur de l’idée impériale qui depuis l’Imperium Romanum, Charlemagne et le Saint-Empire traverse l’histoire de l’Europe. Et de même que Charlemagne se rend à Rome pour s’y faire couronner, de même il fallait que ce soit là que les Six signent le Traité fondateur.

De l’Etat à l’Empire

A la différence de l’Etat-nation, l’empire forme une communauté politique qui accueille en son sein des peuples différents tout en leur conférant une unité politique mais qui laisse à chacun d’entre eux le soin de choisir sa propre forme de gouvernement. Ainsi le Saint-Empire pouvait tout naturellement s’accommoder des républiques patriciennes que constituaient les villes libres. Mais surtout, l’empire se distingue fondamentalement de l’Etat-nation en ce sens qu’il renvoie à une idée plutôt qu’à un territoire. Le Saint-Empire renvoyait à la notion de monarchie universelle chrétienne et, de manière analogue, l’Union Européenne renvoie à des valeurs et des règles communes, la démocratie et la libre circulation par exemple. L’empire a par nature une vocation englobante, catholique même au sens d’universel que ce mot a en grec : il accueille en son sein des cultures différentes et de nombreuses nations et c’est là raison pour laquelle que, contrairement à l’Etat-nation, il peut s’étendre. Dans sa version contemporaine de l’Union Européenne, l’empire s’est effectivement étendu à partir des six pays fondateurs aux vingt-huit qui forment l’Union aujourd’hui, précisément parce que l’Union incarne une idée, à laquelle de nouveaux venus peuvent apporter leur adhésion.

La vocation de l’Empire est donc de concilier l’universel et le particulier, l’universel qui fait l’idée d’empire et le particulier de ses constituants qui lui donne corps. Alors que l’Empire rassemble des collectivités qui demeurent libres de conserver leur langue, leur culture, leur religion et leur droit, l’Etat-nation vise à créer des citoyens régis par des lois identiques. Là où l’empire entretien des rapports médiatisés avec ses habitants, c’est-à-dire qui passent par des corps intermédiaires, principautés territoriales sous le Saint-Empire, Etats membres dans l’Union Européenne, l’Etat-nation recherche au contraire l’immédiateté, c’est-à-dire à déterminer les rapports entre l’Etat et ceux qui sont désormais des citoyens. En ce sens, l’Etat-nation s’érige en anti-empire, ce qui c’est effectivement vérifié en Europe centrale en 1918 avec la dissolution de l’Autriche-Hongrie.

Destinée européenne

Pendant près de sept siècles, la Maison d’Autiche a incarné l’idée impériale sans jamais faire recours à la notion d’une nation autrichienne. L’empereur n’a pas de nationalité : c’est la raison et la condition du succès de l’idée d’empire, alors comme aujourd’hui. Le traité signé le 25 mars 1957 à Rome entend bien fonder la construction européenne sur son double héritage chrétien et impérial et de faire de cette construction la destinée manifeste de l’Europe.

Annonciation

Dring.

« de Nazareth, Marie, c’est ici ? »

« Euh oui »

« Voilà vous allez enfanter un fils, il s’appellera Jésus, et il siégera sur le trône de David son aïeul ».

« Ah bon ?»

« Oui, signez là, là et là. Salutations à Beppe ».

Cette scène qui est reportée au chapitre Ier de l’Evangile selon saint Luc est connue sous le nom de l’Annonciation. Elle relate le moment où le divin fait irruption dans la vie ordinaire d’une jeune fille qui vaque à ses occupations tandis que son mari poursuit sa besogne à l’atelier. En ce 25 mars, les pendulaires suisses vaquent aussi à leurs occupations sans songer que neuf mois après cette conception virginale ce sera Noël, à savoir la naissance annoncée du gamin, Jésus.

Pourtant cette scène a inspiré d’innombrables peintres, au rang desquels figurent Fra Angelico, Botticelli, Léonard de Vinci et le Caravage, ce voyou génial. Alors que les CFF annoncent un dérangement, l’Annonciation, elle s’est annoncée de manière définitive dans l’art européen, avec des codes très clairs auxquels se tiennent tous ces grands artistes : l’archange Gabriel figure le plus souvent à gauche de la scène tandis que Marie, toujours vêtue d’une robe rouge, qui évoque la passion du Christ, et d’une cape bleue, figure maternelle de l’Eglise, est placée à droite ; un lys symbolise sa virginité, tandis qu’une colombe figure le Saint-Esprit. A leur arrivée à Cornavin, les pendulaires pourront en voir un exemplaire sous la forme d’un vitrail de la Basilique Notre-Dame.

En marche

« Les Anglais, écrivait Voltaire, ont mille religions, mais ils n’ont qu’une seule sauce ». De nos jours, il semble que les Français n’aient plus qu’une seule préposition, « en ».

Dans sa jeunesse La Ligne Claire se demandait pourquoi il devait aller à Averboden ou Afflighem y boire une bière d’abbaye tandis que les Français se rendaient en Avignon y siroter un petit rouge ; les promenades solitaires dans la Forêt de Soignes ne permirent pas de répondre à cette question d’autant que, pendant ce temps-là, les Avignonnais eux se promenaient en forêt.

De nos jours la préposition a quitté et la forêt et la Cité des Papes pour envahir tous les aspects de la vie quotidienne. Au supermarché, on est invité non seulement de payer en caisse mais on s’y voit offrir le choix de payer soit en espèces soit en carte ? La Ligne Claire y perd ses belgicismes. Que veut dire « en carte » ? La Ligne Claire veut juste acheter un sandwich, pas s’affilier à un parti politique.

Les Explorateurs belges

Alban van der Straten, Les Explorateurs belges, Editions Mardaga, 400 p., EUR35.

Petit pays sans grande tradition maritime, il est rare que, dans l’imagination populaire, on associe la Belgique aux grandes découvertes, mise à part l’exploration du Congo par Stanley, commanditée par Léopold II. L’ouvrage d’Alban van der Straten vient donc corriger cette perception en dressant le portrait de 34 explorateurs belges, du Moyen-Âge aux débuts du XXe siècle, regroupés en six parties.

Dès l’introduction van der Straten expose sa méthode pour retenir (ou non) un candidat explorateur belge. Trois conditions devront être remplies : tout d’abord il exige la présence d’un témoignage matériel, un récit de voyage par exemple ou un carnet de bord ; ensuite il faut que le personnage mérite d’être retenu comme un explorateur ; et enfin il faut qu’il soit belge. La première condition est en définitive soumise à un test de matérialité, relativement objectif. Van der Straten retient de l’explorateur une définition large, celui qui aura parcouru des contrées inconnues si bien qu’on retrouve parmi ses héros des explorateurs au sens où le XIXe siècle retiendra ce mot mais aussi des voyageurs, des aventuriers, des navigateurs, des marchands, des prédicateurs, des savants, des astronomes et des interprètes.

Enfin se pose la difficile question de savoir qui est belge. Tandis que feu Jean Stengers nous rappelle que le sentiment national belge ne se forme qu’à partir du XVe siècle avec la constitution en un Etat des Pays-Bas bourguignons, ce sentiment n’est pendant longtemps pas exclusif d’autres appartenances. Ainsi, alors que le premier de nos explorateurs, Guillaume de Rubrouck est flamand, en ce sens qu’il est né au XIIIe siècle dans le comté de Flandre, alors partie du Royaume de France, peut-on dire de lui qu’il est belge ? Si dans l’ensemble ces 34 personnages sont nés dans les provinces qui forment la Belgique d’aujourd’hui, la question demeure souvent ouverte, ce dont témoignent les guillemets dont van der Straten encadre le mot « belge ». Elle prendra son actualité après les guerres de religion même si l’auteur a bien conscience que parler de Belges et de Néerlandais en 1600 au sens où l’on comprend ces mots aujourd’hui constitue un anachronisme.

A la suite de la reconquête des Pays-Bas du Sud par Alexandre Farnèse, nombreux furent les réformés, principalement brabançons, qui émigreront vers la Hollande. Jacob le Maire par exemple est de ceux-là ; issu d’une famille de la petite noblesse tournaisienne convertie au calvinisme, établie à Anvers en un premier temps mais qui la fuit après la prise de la ville par Farnèse en 1585, il est le fils d’Isaac, un redoutable homme d’affaires installé à Amsterdam. Jacob le Maire sera le premier à contourner le cap Horn, auquel il confère le nom de la ville de Hoorn en Hollande. On ne peut s’empêcher de songer cependant que les aventures des le Maire père et fils et des autres brabançons dont van der Straten livre le récit s’inscrivent davantage dans l’histoire des Provinces-Unies que de celle de la Belgique ; du reste Wikipédia mentionne Jacob le Maire comme un explorateur et marin hollandais, pas belge. Peut-être van der Straten s’est-il aventuré un peu loin.

Les ressorts qui animent nos explorateurs sont multiples, la guerre, le commerce, le noble désir de courir le monde et puis l’élan missionnaire. Celui-ci est extraordinaire. Dès le tout début du XVIe siècle, Pierre de Gand et Joos de Rijcke se rendront en Amérique, dans l’empire naissant de Charles-Quint, y convertir les Indiens, l’un chez les Aztèques, l’autre chez les Incas. Leur empreinte est telle que leurs noms sont encore vénérés au Mexique et en Equateur de nos jours. Plus tard, devenus les Pays-Bas catholiques, la Belgique enverra outremer de nombreux missionnaires, en particulier des Jésuites en Chine au XVIIe siècle, hommes d’exception parmi lesquels se détache le personnage de Ferdinand Verbiest, astronome de l’empereur.

Qu’importe en définitive la question de savoir qui est belge et qui ne l’est pas, car le livre de van der Straten, richement illustré, fait rêver dès la première page. D’un style précis, rigoureux mais fluide, il emmène son lecteur vers des cieux ignorés où brillent des étoiles nouvelles. De chacune de ses aventures il compose un récit où s’engage le lecteur à telle enseigne qu’on voudrait parfois que ces récits fussent un peu plus fouillés pour lui permettre de découvrir le merveilleux que ces explorateurs ont dévoilé pour nous.

Pour une éthique de la conformité

Dans le civil, La Ligne Claire est responsable d’assurer la conformité (« compliance officer ») au sein d’une institution financière. Si ce type de fonction est née en réponse à l’accroissement de la réglementation visant à mettre fin aux abus et aux conflits d’intérêts au sein du monde de la finance, elle s’applique dans son principe à toute activité humaine. Des exemples récents, le scandale de l’affaire Publifin en Belgique et l’affaire Fillon en France ont révélé au grand jour la nécessité de règles déontologiques dans le monde politique. Pourtant, si à ce jour François Fillon est convoqué par le juge d’instruction, en Belgique au contraire aucun des nombreux bénéficiaires des mandats d’administrateur au sein de la galaxie Publifin n’a été inculpé d’un quelconque comportement contraire à la loi ; il est du reste tout-à-fait possible qu’on en reste là sur le plan pénal.

Ces exemples posent la question de la finalité de la conformité, le respect des lois, celui de la réglementation interne d’une organisation, voire même le respect d’un code de déontologie certes, mais cela suffit-il ? François Fillon a lourdement insisté sur le caractère légal de l’emploi de sa femme tandis qu’aux Etats-Unis les institutions financières qui négocient des amendes avec le Ministère de la Justice et d’autres administrations nient tout autant avoir enfreint la loi : « We deny any wrongdoings » or « We did not break any laws ». Pourquoi donc payer ces amendes dans ce cas ?

La Ligne Claire évoque volontiers son propre dicton selon lequel « toute règle est arbitrable ». Dans le monde de la finance avant la crise, les dérivés de crédit permettaient d’arbitrer les exigences en matière de capital réglementaire, tandis que le dividend ou coupon washing permettait de contourner la fiscalité des revenus financiers alors que par ailleurs Goldman Sachs conseillait le gouvernement grec quant à la manière de satisfaire aux exigences du traité de Maastricht tout en cachant la réalité des faits, à savoir l’endettement excessif du pays. Dans ce dernier cas, il est remarquable que la Grèce, qui était censée être le bénéficiaire de cette astuce, en a en réalité cruellement pâti.

Si donc toute règle peut être contournée sans être enfreinte, il y a lieu de se poser la question de sa finalité. Dans la parabole du jeune homme riche, celui-ci pose à Jésus la question suivante : « Maître, que dois-je faire de bon ?», pas simplement « que dois-je faire ? » mais « que dois-je faire de bon ? ».

La fonction de la conformité, mais aussi en définitive toute action humaine, s’inscrit non seulement dans la légalité bien sûr mais dans un ordre moral. Tout ce qui est légal n’est pas forcément bon mais ce qui est bon doit bénéficier de la protection de la loi. La conformité a pour mission finale de discerner le bon, bon pour l’entreprise, ses clients et ses employés et de prévenir le mauvais.

Le pape François à l’affiche

Le pape François a récemment fait l’objet de deux marques inhabituelles d’attention, d’une part une affiche rédigée en dialecte romain où il se voyait reproché un défaut de miséricorde envers l’Ordre de Malte et les Franciscains de l’Immaculée et d’autre part une fausse édition de l’Osservatore Romano qui abondait dans le même sens.

Si les attaques contre le pape ne sont pas chose nouvelle – qu’on songe à Luther ou aux pamphlets dénonçant la prostituée de Babylone aux XVIe et XVIIe siècles – celles-ci surprennent en raison du caractère anonyme de leurs auteurs et dans le cas du faux Osservatore par le recours aux nouvelles technologies de l’information.

L’Eglise catholique se veut universelle et, pour cette raison, héberge depuis toujours en son sein de nombreux courants, certains bien en cour auprès de la papauté et d’autres pas. Qu’on songe par exemple à la théologie de la libération, un courant de pensée auquel Jean-Paul II s’était opposé avec vigueur et qu’il avait réduit à l’impuissance. A l’époque, ceux qu’on appellera par convenance la frange conservatrice de l’Eglise non seulement s’en étaient réjoui mais justifiaient l’action du pape au nom de sa juridiction universelle.

Ces mêmes personnes, qu’on soupçonne d’être derrière les affiches et le faux Osservatore, se trouvent aujourd’hui bien empruntées car elles ne peuvent à la fois ouvertement critiquer le pape et se réclamer de son autorité. Aussi les voilà contraintes à avancer à visage masqué et de tacher de distinguer leur conception du ministère papal de la manière dont François l’exerce et qui leur déplait. Cette contradiction fait le lit de la déloyauté.

Sully

Vous vous souviendrez que le 15 janvier 2009, le capitaine Chesley «  Sully » Sullenberger avait effectué un amerrissage d’urgence sur le fleuve Hudson à New York après que son avion eut été frappé par un vol d’oiseaux et les deux moteurs mis hors d’usage. Les 155 passagers et membres d’équipage eurent la vie sauve et le monde entier salua Sully comme un héros, un héros au sang-froid, courageux et généreux, qui avait su juger correctement qu’il ne pourrait pas se poser à aucun des aéroports à proximité en raison de la perte de puissance et de l’altitude trop faible.

Clint Eastwood entreprit de tirer un film de cette noble histoire, sorti en salle vers la fin de l’an dernier. Deux problèmes surgissent d’emblée: tout d’abord, l’incident ne dure quelques minutes, bien moins que le format d’une heure quarante requis par le film et ensuite tout le monde connaît l’issue de l’histoire. Comment faire ? Eastwood fera œuvre de trois techniques. Tout d’abord, il insère des scènes où l’avion se fracasse contre un immeuble, images des cauchemars qu’éprouve Sully et qui sont destinées à rappeler au spectateur que, oui, il s‘agit bien d’un héros et que l’issue favorable n’était pas prédestinée. Ensuite, il fait appel de manière classique aux flashbacks dans le but de nous montrer que, dès son plus jeune âge, Sully était féru d’aviation et que plus tard il s’est révélé un pilote expérimenté dans l’US Air Force. Mais le troisième ressort est la montée en épingle de l’enquête menée par la National Transportation Safety Board. Eastwood s’inscrit ici dans la longue tradition américaine des procès portés à l’écran où la nature contradictoire de la procédure judiciaire est sensée tenir le spectateur en haleine. De l’avis de la Ligne Claire, c’est raté et la transformation des méchants enquêteurs de la NTSB à la solde supposée de compagnie d’assurances rapaces en admirateurs du capitaine, Moïse qui tire équipage et passagers des murs d’eau glacée, n’est pas crédible. Seule scène qui vaille la peine, l’amerrissage puis l’évacuation de l’avion et l’arrivée des bateaux de secours transmettent le caractère dramatique de la situation et durent ce qu’elles ont duré dans la réalité, une petite demi-heure.

Si « Sully » est un film qui se laisse regarder de manière agréable, il ne traite en définitive que d’un fait divers, extraordinaire certes, et du comportement héroïque de Sullenberger. Mais ni l’un ni l’autre ne fournissent ipso facto la matière à un bon film. Face à la difficulté à développer la narration et de donner de l‘épaisseur au caractère de son héros, Eastwood opte pour une caricature du caractère des personnages impliqués dans l’affaire, le capitaine impassible face aux juges iniques. L’exploit de Sully est effectivement cela, un exploit, mais qui reste de l’ordre d’un fait divers qui sort de l’ordinaire.

Abolition des partis politiques

En 1942, la philosophe et mystique Simone Weil rédigeait une Note Générale sur l’Abolition des Partis Politiques (*). Elle partait de l’observation du « free vote » concédé dans certaines rares circonstances par les dirigeants des partis politiques des pays de tradition anglo-saxonne aux députés de leur propre parti. Elle en tirait donc comme conclusion que, hormis ces circonstances, souvent liées à des questions de société, les députés n’étaient pas libres mais au contraire tenus de suivre les consignes émanant des « whips », les chefs de groupe, ceux-là mêmes qui brandissent le fouet.

Weil prônait donc un système où les députés ne seraient tenus par aucun parti mais au contraire voteraient au cas par cas sur les différents sujets proposés à l’assemblée parlementaire en fonction des engagements pris envers leurs électeurs. La vraie démocratie était à ce prix, estimait-elle.

A la connaissance de La Ligne Claire, il n’existe pas de pays où le système politique avancé par Simone Weil ait jamais été mis en œuvre. En général, la vie politique s’organise par partis, les électeurs votent en fonction des programmes mis en avant par ces partis et le ou les partis gagnants sont invités à former le gouvernement qui s’appuiera sur ces mêmes partis.

On peut, il est vrai, reconnaître un certain mérite à l’exercice des partis politiques, celui de simplifier le débat et de réduire les opinions de plusieurs centaines de députés à une demi-douzaine ou une douzaine de programmes. Cependant, La Ligne Claire juge que cet argument avait davantage de poids au XIXe siècle, lorsque s’est mis en place la démocratie parlementaire, que de nos jours où les opinions et informations circulent librement sur internet.

Or on débat beaucoup ces jours-ci de la prochaine élection présidentielle en France, inédite à bien des égards mais qui surtout pourrait déboucher sur un candidat qui ne disposerait pas d’une majorité à l’Assemblée Nationale lors des élections législatives qui suivront. Il se peut donc que, soit par nécessité, soit par dessein, on assiste en France à l’émergence d’un système politique où les élus seront enfin comptables de leurs électeurs sur chacun des sujets sur lesquels ils seront amenés à voter. La Ligne Claire l’appelle de ses vœux.

(*) Soulignons aussi la traduction en anglais qu’en a faite Simon Leys, un des rares auteurs a écrire et être publié dans une langue autre que sa langue maternelle. Joseph Conrad en était un autre.

Jackie: la mise en scène de l’histoire

La critique salue ces jours-ci la sortie en salle de Jackie, le biopic consacré à Jackie Kennedy dont le rôle est tenu à l’écran par Nathalie Portman. La nature même du genre, celui du biopic, fait en sorte que tout le monde connaît l’histoire, que ce soit celle de Jack Kennedy ou celle de la Princesse Diana, on sait comment elle finit et c’est la raison pour laquelle il ne s’agit pas de la raconter,

Car il s’agit plutôt de savoir comment elle sera retenue et c’est à cette tâche que va s’attaquer Jackie. Jackie Bouvier Kennedy est non seulement une jeune femme riche et élégante, elle parle plusieurs langues, a étudié la littérature et dispose de connaissances approfondies en histoire. Au cours du bref mandat de son mari, elle s’attachera a transformer la Maison Blanche, demeure bourgeoise que lui avait laissée le ménage Eisenhower, en un lieu du souvenir qui incarne l’histoire américaine dans laquelle elle entend bien que son mari s’inscrive. Si ces travaux de décoration ne sont pas à l’abri des critiques tant la dépense est grande, ils rencontrent néanmoins un grand succès auprès du public américain à l’occasion d’une émission télévisée, qui sera suivi par 80 millions de téléspectateurs, un chiffre énorme pour l’époque. Avec une grâce royale, Jackie Kennedy montre aux Américains une Maison Blanche érigée en une Maison du Peuple, élégante et noble, lieu de l’incarnation de leur histoire.

L’assassinat du président viendra couper court à ces projets mais pas à aux intentions de Jackie. Puisque les portes de la Maison Blanche bientôt se fermeront, il s’agit de sortir dans la rue. Avant Kennedy, trois présidents avaient déjà été assassinés, Lincoln, Garfield et Mc Kinley – Jackie connaît leurs noms -mais l’histoire n’a retenu que celui de Lincoln. On reproduira donc le cortège funéraire de Lincoln : une grandiose procession à pied, vêtements de deuil, formations militaires, présence de dignitaires religieux et civils en provenance du monde entier. Enfin, trouvaille de génie, elle exige que le président soit inhumé non pas dans le caveau familial mais au cimetière national d’Arlington, entouré de 290 000 soldats américains où effectivement cinquante plus tard les touristes affluent toujours pour se recueillir devant sa tombe. Seul le décès d’un pape fait de nos jours l’objet d’une telle mise en scène. On peut revoir ces scènes et écouter les commentaires qui évoquent le décès de « our chosen leader », personnage élu par le peuple certes mais aussi référence claire à une figure messianique, le président élu de Dieu.

Une semaine à peine après l’assassinat, Jackie Kennedy accordait une interview au magazine Life au cours de laquelle elle associe les années passées à la Maison Blanche à Camelot, siège de la cour du roi Arthur. La légende avait rejoint l’histoire.

Serment d’ivrogne?

Le monde a pu suivre hier la prestation de serment de Donald Trump, en l’occurrence sur la Bible en les termes suivants : « I, Donald John Trump, do solemnly swear that I will faithfully execute the office of president of the United States, and will to the best of my ability, preserve, protect and defend the constitution of the United States. So help me God »

Les mots même le disent, il s’agit d’un engagement de la part de celui qui les prononce et cet engagement revêt non seulement un caractère solennel mais engage la foi. Pour ce qui est du contenu, il s’agit d’une part de remplir la fonction présidentielle et d’autre part de défendre la constitution américaine. La constitution apparaît ici clairement comme la source du pouvoir présidentiel et c’est du reste elle qui en son article 2 exige du nouveau président qu’il prête serment.

Rien dans la constitution ne précise ou oblige que le président prête serment sur la Bible ; ce dernier aspect est davantage le reflet de la culture protestante qui a forgé les Etats-Unis mais surtout, en introduisant une dimension religieuse au serment et en faisant une référence à une puissance supérieure, « So help me God », il sert à affirmer le caractère solennel d’un serment qui oblige.

Seul Dieu bénéficie d’une exception à cet égard comme le note l’auteur de La Lettre aux Hébreux au chapitre VI, verset 13 : « Quand Dieu fit la promesse à Abraham, comme il ne pouvait prêter serment par quelqu’un de plus grand que lui, il prêta serment par lui-même ».

Hier donc, Donald Trump s’est engagé par une puissance plus grande que la sienne. Plutôt que d’être muni d’une autorisation de mener une politique à sa guise, voilà donc le Président Trump lié.