En marche

« Les Anglais, écrivait Voltaire, ont mille religions, mais ils n’ont qu’une seule sauce ». De nos jours, il semble que les Français n’aient plus qu’une seule préposition, « en ».

Dans sa jeunesse La Ligne Claire se demandait pourquoi il devait aller à Averboden ou Afflighem y boire une bière d’abbaye tandis que les Français se rendaient en Avignon y siroter un petit rouge ; les promenades solitaires dans la Forêt de Soignes ne permirent pas de répondre à cette question d’autant que, pendant ce temps-là, les Avignonnais eux se promenaient en forêt.

De nos jours la préposition a quitté et la forêt et la Cité des Papes pour envahir tous les aspects de la vie quotidienne. Au supermarché, on est invité non seulement de payer en caisse mais on s’y voit offrir le choix de payer soit en espèces soit en carte ? La Ligne Claire y perd ses belgicismes. Que veut dire « en carte » ? La Ligne Claire veut juste acheter un sandwich, pas s’affilier à un parti politique.

Les Explorateurs belges

Alban van der Straten, Les Explorateurs belges, Editions Mardaga, 400 p., EUR35.

Petit pays sans grande tradition maritime, il est rare que, dans l’imagination populaire, on associe la Belgique aux grandes découvertes, mise à part l’exploration du Congo par Stanley, commanditée par Léopold II. L’ouvrage d’Alban van der Straten vient donc corriger cette perception en dressant le portrait de 34 explorateurs belges, du Moyen-Âge aux débuts du XXe siècle, regroupés en six parties.

Dès l’introduction van der Straten expose sa méthode pour retenir (ou non) un candidat explorateur belge. Trois conditions devront être remplies : tout d’abord il exige la présence d’un témoignage matériel, un récit de voyage par exemple ou un carnet de bord ; ensuite il faut que le personnage mérite d’être retenu comme un explorateur ; et enfin il faut qu’il soit belge. La première condition est en définitive soumise à un test de matérialité, relativement objectif. Van der Straten retient de l’explorateur une définition large, celui qui aura parcouru des contrées inconnues si bien qu’on retrouve parmi ses héros des explorateurs au sens où le XIXe siècle retiendra ce mot mais aussi des voyageurs, des aventuriers, des navigateurs, des marchands, des prédicateurs, des savants, des astronomes et des interprètes.

Enfin se pose la difficile question de savoir qui est belge. Tandis que feu Jean Stengers nous rappelle que le sentiment national belge ne se forme qu’à partir du XVe siècle avec la constitution en un Etat des Pays-Bas bourguignons, ce sentiment n’est pendant longtemps pas exclusif d’autres appartenances. Ainsi, alors que le premier de nos explorateurs, Guillaume de Rubrouck est flamand, en ce sens qu’il est né au XIIIe siècle dans le comté de Flandre, alors partie du Royaume de France, peut-on dire de lui qu’il est belge ? Si dans l’ensemble ces 34 personnages sont nés dans les provinces qui forment la Belgique d’aujourd’hui, la question demeure souvent ouverte, ce dont témoignent les guillemets dont van der Straten encadre le mot « belge ». Elle prendra son actualité après les guerres de religion même si l’auteur a bien conscience que parler de Belges et de Néerlandais en 1600 au sens où l’on comprend ces mots aujourd’hui constitue un anachronisme.

A la suite de la reconquête des Pays-Bas du Sud par Alexandre Farnèse, nombreux furent les réformés, principalement brabançons, qui émigreront vers la Hollande. Jacob le Maire par exemple est de ceux-là ; issu d’une famille de la petite noblesse tournaisienne convertie au calvinisme, établie à Anvers en un premier temps mais qui la fuit après la prise de la ville par Farnèse en 1585, il est le fils d’Isaac, un redoutable homme d’affaires installé à Amsterdam. Jacob le Maire sera le premier à contourner le cap Horn, auquel il confère le nom de la ville de Hoorn en Hollande. On ne peut s’empêcher de songer cependant que les aventures des le Maire père et fils et des autres brabançons dont van der Straten livre le récit s’inscrivent davantage dans l’histoire des Provinces-Unies que de celle de la Belgique ; du reste Wikipédia mentionne Jacob le Maire comme un explorateur et marin hollandais, pas belge. Peut-être van der Straten s’est-il aventuré un peu loin.

Les ressorts qui animent nos explorateurs sont multiples, la guerre, le commerce, le noble désir de courir le monde et puis l’élan missionnaire. Celui-ci est extraordinaire. Dès le tout début du XVIe siècle, Pierre de Gand et Joos de Rijcke se rendront en Amérique, dans l’empire naissant de Charles-Quint, y convertir les Indiens, l’un chez les Aztèques, l’autre chez les Incas. Leur empreinte est telle que leurs noms sont encore vénérés au Mexique et en Equateur de nos jours. Plus tard, devenus les Pays-Bas catholiques, la Belgique enverra outremer de nombreux missionnaires, en particulier des Jésuites en Chine au XVIIe siècle, hommes d’exception parmi lesquels se détache le personnage de Ferdinand Verbiest, astronome de l’empereur.

Qu’importe en définitive la question de savoir qui est belge et qui ne l’est pas, car le livre de van der Straten, richement illustré, fait rêver dès la première page. D’un style précis, rigoureux mais fluide, il emmène son lecteur vers des cieux ignorés où brillent des étoiles nouvelles. De chacune de ses aventures il compose un récit où s’engage le lecteur à telle enseigne qu’on voudrait parfois que ces récits fussent un peu plus fouillés pour lui permettre de découvrir le merveilleux que ces explorateurs ont dévoilé pour nous.

Pour une éthique de la conformité

Dans le civil, La Ligne Claire est responsable d’assurer la conformité (« compliance officer ») au sein d’une institution financière. Si ce type de fonction est née en réponse à l’accroissement de la réglementation visant à mettre fin aux abus et aux conflits d’intérêts au sein du monde de la finance, elle s’applique dans son principe à toute activité humaine. Des exemples récents, le scandale de l’affaire Publifin en Belgique et l’affaire Fillon en France ont révélé au grand jour la nécessité de règles déontologiques dans le monde politique. Pourtant, si à ce jour François Fillon est convoqué par le juge d’instruction, en Belgique au contraire aucun des nombreux bénéficiaires des mandats d’administrateur au sein de la galaxie Publifin n’a été inculpé d’un quelconque comportement contraire à la loi ; il est du reste tout-à-fait possible qu’on en reste là sur le plan pénal.

Ces exemples posent la question de la finalité de la conformité, le respect des lois, celui de la réglementation interne d’une organisation, voire même le respect d’un code de déontologie certes, mais cela suffit-il ? François Fillon a lourdement insisté sur le caractère légal de l’emploi de sa femme tandis qu’aux Etats-Unis les institutions financières qui négocient des amendes avec le Ministère de la Justice et d’autres administrations nient tout autant avoir enfreint la loi : « We deny any wrongdoings » or « We did not break any laws ». Pourquoi donc payer ces amendes dans ce cas ?

La Ligne Claire évoque volontiers son propre dicton selon lequel « toute règle est arbitrable ». Dans le monde de la finance avant la crise, les dérivés de crédit permettaient d’arbitrer les exigences en matière de capital réglementaire, tandis que le dividend ou coupon washing permettait de contourner la fiscalité des revenus financiers alors que par ailleurs Goldman Sachs conseillait le gouvernement grec quant à la manière de satisfaire aux exigences du traité de Maastricht tout en cachant la réalité des faits, à savoir l’endettement excessif du pays. Dans ce dernier cas, il est remarquable que la Grèce, qui était censée être le bénéficiaire de cette astuce, en a en réalité cruellement pâti.

Si donc toute règle peut être contournée sans être enfreinte, il y a lieu de se poser la question de sa finalité. Dans la parabole du jeune homme riche, celui-ci pose à Jésus la question suivante : « Maître, que dois-je faire de bon ?», pas simplement « que dois-je faire ? » mais « que dois-je faire de bon ? ».

La fonction de la conformité, mais aussi en définitive toute action humaine, s’inscrit non seulement dans la légalité bien sûr mais dans un ordre moral. Tout ce qui est légal n’est pas forcément bon mais ce qui est bon doit bénéficier de la protection de la loi. La conformité a pour mission finale de discerner le bon, bon pour l’entreprise, ses clients et ses employés et de prévenir le mauvais.

Le pape François à l’affiche

Le pape François a récemment fait l’objet de deux marques inhabituelles d’attention, d’une part une affiche rédigée en dialecte romain où il se voyait reproché un défaut de miséricorde envers l’Ordre de Malte et les Franciscains de l’Immaculée et d’autre part une fausse édition de l’Osservatore Romano qui abondait dans le même sens.

Si les attaques contre le pape ne sont pas chose nouvelle – qu’on songe à Luther ou aux pamphlets dénonçant la prostituée de Babylone aux XVIe et XVIIe siècles – celles-ci surprennent en raison du caractère anonyme de leurs auteurs et dans le cas du faux Osservatore par le recours aux nouvelles technologies de l’information.

L’Eglise catholique se veut universelle et, pour cette raison, héberge depuis toujours en son sein de nombreux courants, certains bien en cour auprès de la papauté et d’autres pas. Qu’on songe par exemple à la théologie de la libération, un courant de pensée auquel Jean-Paul II s’était opposé avec vigueur et qu’il avait réduit à l’impuissance. A l’époque, ceux qu’on appellera par convenance la frange conservatrice de l’Eglise non seulement s’en étaient réjoui mais justifiaient l’action du pape au nom de sa juridiction universelle.

Ces mêmes personnes, qu’on soupçonne d’être derrière les affiches et le faux Osservatore, se trouvent aujourd’hui bien empruntées car elles ne peuvent à la fois ouvertement critiquer le pape et se réclamer de son autorité. Aussi les voilà contraintes à avancer à visage masqué et de tacher de distinguer leur conception du ministère papal de la manière dont François l’exerce et qui leur déplait. Cette contradiction fait le lit de la déloyauté.

Sully

Vous vous souviendrez que le 15 janvier 2009, le capitaine Chesley «  Sully » Sullenberger avait effectué un amerrissage d’urgence sur le fleuve Hudson à New York après que son avion eut été frappé par un vol d’oiseaux et les deux moteurs mis hors d’usage. Les 155 passagers et membres d’équipage eurent la vie sauve et le monde entier salua Sully comme un héros, un héros au sang-froid, courageux et généreux, qui avait su juger correctement qu’il ne pourrait pas se poser à aucun des aéroports à proximité en raison de la perte de puissance et de l’altitude trop faible.

Clint Eastwood entreprit de tirer un film de cette noble histoire, sorti en salle vers la fin de l’an dernier. Deux problèmes surgissent d’emblée: tout d’abord, l’incident ne dure quelques minutes, bien moins que le format d’une heure quarante requis par le film et ensuite tout le monde connaît l’issue de l’histoire. Comment faire ? Eastwood fera œuvre de trois techniques. Tout d’abord, il insère des scènes où l’avion se fracasse contre un immeuble, images des cauchemars qu’éprouve Sully et qui sont destinées à rappeler au spectateur que, oui, il s‘agit bien d’un héros et que l’issue favorable n’était pas prédestinée. Ensuite, il fait appel de manière classique aux flashbacks dans le but de nous montrer que, dès son plus jeune âge, Sully était féru d’aviation et que plus tard il s’est révélé un pilote expérimenté dans l’US Air Force. Mais le troisième ressort est la montée en épingle de l’enquête menée par la National Transportation Safety Board. Eastwood s’inscrit ici dans la longue tradition américaine des procès portés à l’écran où la nature contradictoire de la procédure judiciaire est sensée tenir le spectateur en haleine. De l’avis de la Ligne Claire, c’est raté et la transformation des méchants enquêteurs de la NTSB à la solde supposée de compagnie d’assurances rapaces en admirateurs du capitaine, Moïse qui tire équipage et passagers des murs d’eau glacée, n’est pas crédible. Seule scène qui vaille la peine, l’amerrissage puis l’évacuation de l’avion et l’arrivée des bateaux de secours transmettent le caractère dramatique de la situation et durent ce qu’elles ont duré dans la réalité, une petite demi-heure.

Si « Sully » est un film qui se laisse regarder de manière agréable, il ne traite en définitive que d’un fait divers, extraordinaire certes, et du comportement héroïque de Sullenberger. Mais ni l’un ni l’autre ne fournissent ipso facto la matière à un bon film. Face à la difficulté à développer la narration et de donner de l‘épaisseur au caractère de son héros, Eastwood opte pour une caricature du caractère des personnages impliqués dans l’affaire, le capitaine impassible face aux juges iniques. L’exploit de Sully est effectivement cela, un exploit, mais qui reste de l’ordre d’un fait divers qui sort de l’ordinaire.

Jackie: la mise en scène de l’histoire

La critique salue ces jours-ci la sortie en salle de Jackie, le biopic consacré à Jackie Kennedy dont le rôle est tenu à l’écran par Nathalie Portman. La nature même du genre, celui du biopic, fait en sorte que tout le monde connaît l’histoire, que ce soit celle de Jack Kennedy ou celle de la Princesse Diana, on sait comment elle finit et c’est la raison pour laquelle il ne s’agit pas de la raconter,

Car il s’agit plutôt de savoir comment elle sera retenue et c’est à cette tâche que va s’attaquer Jackie. Jackie Bouvier Kennedy est non seulement une jeune femme riche et élégante, elle parle plusieurs langues, a étudié la littérature et dispose de connaissances approfondies en histoire. Au cours du bref mandat de son mari, elle s’attachera a transformer la Maison Blanche, demeure bourgeoise que lui avait laissée le ménage Eisenhower, en un lieu du souvenir qui incarne l’histoire américaine dans laquelle elle entend bien que son mari s’inscrive. Si ces travaux de décoration ne sont pas à l’abri des critiques tant la dépense est grande, ils rencontrent néanmoins un grand succès auprès du public américain à l’occasion d’une émission télévisée, qui sera suivi par 80 millions de téléspectateurs, un chiffre énorme pour l’époque. Avec une grâce royale, Jackie Kennedy montre aux Américains une Maison Blanche érigée en une Maison du Peuple, élégante et noble, lieu de l’incarnation de leur histoire.

L’assassinat du président viendra couper court à ces projets mais pas à aux intentions de Jackie. Puisque les portes de la Maison Blanche bientôt se fermeront, il s’agit de sortir dans la rue. Avant Kennedy, trois présidents avaient déjà été assassinés, Lincoln, Garfield et Mc Kinley – Jackie connaît leurs noms -mais l’histoire n’a retenu que celui de Lincoln. On reproduira donc le cortège funéraire de Lincoln : une grandiose procession à pied, vêtements de deuil, formations militaires, présence de dignitaires religieux et civils en provenance du monde entier. Enfin, trouvaille de génie, elle exige que le président soit inhumé non pas dans le caveau familial mais au cimetière national d’Arlington, entouré de 290 000 soldats américains où effectivement cinquante plus tard les touristes affluent toujours pour se recueillir devant sa tombe. Seul le décès d’un pape fait de nos jours l’objet d’une telle mise en scène. On peut revoir ces scènes et écouter les commentaires qui évoquent le décès de « our chosen leader », personnage élu par le peuple certes mais aussi référence claire à une figure messianique, le président élu de Dieu.

Une semaine à peine après l’assassinat, Jackie Kennedy accordait une interview au magazine Life au cours de laquelle elle associe les années passées à la Maison Blanche à Camelot, siège de la cour du roi Arthur. La légende avait rejoint l’histoire.

Serment d’ivrogne?

Le monde a pu suivre hier la prestation de serment de Donald Trump, en l’occurrence sur la Bible en les termes suivants : « I, Donald John Trump, do solemnly swear that I will faithfully execute the office of president of the United States, and will to the best of my ability, preserve, protect and defend the constitution of the United States. So help me God »

Les mots même le disent, il s’agit d’un engagement de la part de celui qui les prononce et cet engagement revêt non seulement un caractère solennel mais engage la foi. Pour ce qui est du contenu, il s’agit d’une part de remplir la fonction présidentielle et d’autre part de défendre la constitution américaine. La constitution apparaît ici clairement comme la source du pouvoir présidentiel et c’est du reste elle qui en son article 2 exige du nouveau président qu’il prête serment.

Rien dans la constitution ne précise ou oblige que le président prête serment sur la Bible ; ce dernier aspect est davantage le reflet de la culture protestante qui a forgé les Etats-Unis mais surtout, en introduisant une dimension religieuse au serment et en faisant une référence à une puissance supérieure, « So help me God », il sert à affirmer le caractère solennel d’un serment qui oblige.

Seul Dieu bénéficie d’une exception à cet égard comme le note l’auteur de La Lettre aux Hébreux au chapitre VI, verset 13 : « Quand Dieu fit la promesse à Abraham, comme il ne pouvait prêter serment par quelqu’un de plus grand que lui, il prêta serment par lui-même ».

Hier donc, Donald Trump s’est engagé par une puissance plus grande que la sienne. Plutôt que d’être muni d’une autorisation de mener une politique à sa guise, voilà donc le Président Trump lié.

 

Trump: théorème de la limite

A quelques jours de la prestation de serment de Donald Trump, le monde continue de s’interroger tant sur les circonstances qui ont prévalu à son élection que sur la politique qu’il entend mener, qu’on est réduit actuellement de deviner sur base de ses tweets.

Il semble à La Ligne Claire que ses électeurs ont voulu marquer trois limites dans les domaines de la politique, de l’économie et des questions de société.

Politique

Dans le domaine politique, tout le monde se souvient du mur que le candidat Trump promet d’ériger à la frontière du Mexique. Une fanfaronnade sans doute mais une fanfaronnade qui a touché ses électeurs car les Etats-Unis forment une nation et le Mexique une autre. Vivre en bon voisinage ne signifie pas qu’il faille partager la même maison car le monde est ainsi fait qu’il est constitué de nations, dont l’identité peut certes évoluer au gré de l’histoire mais qui ne se fondent pas dans un Etat mondial. En Europe, cette question de la limite en deçà de laquelle peut et doit se développer une identité européenne est existentielle. C’est pourquoi La Ligne Claire est d’avis que la Turquie ne doit pas intégrer l’Union Européenne, non pas parce qu’elle est actuellement dirigée par M. Erdogan, mais parce qu’elle a une autre histoire et une autre culture. De même, La Ligne Claire tire les frontières de l’Europe à la frontière orientale de la Pologne et estime que ni la Biélorussie ni l’Ukraine, ni la Russie bien sûr, n’ont vocation à intégrer l’Union Européenne. Au-delà des choix personnels, il s’agit de définir pour l’Europe un espace fini, condition nécessaire à la constitution d’une identité. Il faut une limite à l’Etat ou à l’Union d’Etats.

Economie

Dans le domaine économique, on s’est longuement penché sur l’électorat ouvrier blanc et plus généralement sur les perdants de la mondialisation. L’homme fait depuis toujours du commerce et la théorie économique enseigne depuis longtemps que le commerce est favorable à toutes les parties. Cependant, lors de l’élection de 2016, trois éléments se sont conjugués, sans être entièrement neufs : i) tout d’abord toute industrie est susceptible d’être délocalisée, vers le Mexique, vers la Slovaquie et vers la Chine bien sûr où on peut tout fabriquer à moindre coût que partout ailleurs dans le monde ; ii) désormais une part importante des métiers de service est susceptible d’être robotisée tandis que iii) le capital circule librement de par le monde depuis trente ans sans connaître ni Dieu ni maître, au nom d’une plus grande efficacité économique dont beaucoup ne voient pas les fruits. Le T-shirt à un euro produit en Asie certes, mais au prix de la perte d’un emploi dans l’Aube ou le Nord et même d’une dignité. Car la réalité c’est qu’un homme ne se déplace pas avec sa famille de Tourcoing, Florange ou Troyes vers Guangdong mais les flux de capitaux oui. Il y a une limite au libéralisme économique.

Société

Enfin, si les questions de société n’ont pas tenu une place aussi importante pendant la campagne, il est clair que l’électorat de Trump ne se reconnaît pas dans l’offre du parti démocrate. Autrefois le parti de la classe ouvrière et des immigrants italiens, polonais ou irlandais, le parti démocrate s’est aujourd’hui constitué en une confédération au sein de laquelle chacun peut exprimer ses désirs, les transformer en revendications, les asseoir en droits autoproclamés et d’accuser ses opposants de phobie. A l’image de l’arc en ciel dont les couleurs se fondent, le parti démocrate propose une société sans limites qui n’est plus qu’une collection d’individus, chacun avec ses propres aspirations auxquelles tous sont tenus d’acquiescer sous peine d’intolérance. Le vote en faveur de M. Trump c’est aussi un voix qui rappelle que, oui, il existe des fruits défendus, que l’écologie de l’homme, selon le plaidoyer de Benoît XVI, est une nécessité et que, non, l’homme n’est pas Dieu. Il y a une limite à l’homme.

L’Epiphanie à l’Elysée

L’autre jour vous avez sans doute tiré les rois à l’occasion de la fête de l’Epiphanie. Quelques jours plus tôt La Ligne Claire apprenait au journal parlé qu’au Palais de l’Elysée aussi on mangeait de la galette mais que, par respect strict de la laïcité, la galette ne contenait pas de fève et donc qu’il n’y a pas en ce palais un gagnant susceptible d’être le roi d’un jour ou même d’une heure car en République il n’y a pas de rois.

Peu importe que cette coutume trouve son origine dans les Saturnales romaines, une fête païenne et non pas chrétienne, où on s’adonnait à l’inversion des rôles, peu importe aussi que l’évangéliste saint Matthieu qui relate l’épisode qui nous est connu comme l’Epiphanie ne précise pas que ses protagonistes, des mages venus d’Orient, soient des rois, la simple perspective d’une couronne en papier doré fait se dresser les plus hautes autorités de l’Etat face à cette menace majeure à l’encontre du respect des institutions.

C’est regrettable car non seulement pourrait-on considérer ces mages venus d’Orient comme des migrants, voire des réfugiés, en tout cas des témoins issus de la diversité, mais surtout La Ligne Claire juge que le Palais de l’Elysée fait preuve d’un manque d’imagination. Car pour répondre à l’intrusion du petit Jésus en porcelaine, on pourrait imaginer, comme du reste cela fut le cas semble-t-il sous la Révolution, qu’un bonnet phrygien tienne lieu de fève ou mieux encore, selon la suggestion de l’ancien Premier Ministre, qu’on la remplace par une Marianne aux sein nus.

Blake et Mortimer: le Testament de William S.

C’est décembre et nous sommes une année paire, c’est donc que nous attendons la parution d’un nouvel album de Blake et Mortimer. Effectivement, La Ligne Claire s’est procuré le plaisir de lire, avec un mois de retard, le Testament de William S., le nouvel album de la série. Dû aux talents d’Yves Sente et d’André Juillard, sans doute la meilleure paire à reprendre l’œuvre de Jacobs, l’album s’inscrit résolument dans la ligne des précédents, où il s’agit pour les héros de résoudre une énigme. Le Secret de l’Espadon, le Mystère de la Grande Pyramide, l’Enigme de l’Atlantide, autant de titres de l’œuvre originale de Jacobs qui renvoient à la résolution d’une énigme.

Le choix du genre contraint les auteurs, quels qu’ils soient, à situer leur aventure grosso modo entre la fin de la guerre et le début des années soixante ; avec le Testament de William S., l’action se déroule en 1958. Mais pour échapper à une chronologie qui coince les scénaristes contemporains de la série, Yves Sente fait appel à un mécanisme plusieurs fois utilisé par Jacobs lui-même et qui consiste à renvoyer une partie de l’histoire, voire les héros eux-mêmes, dans le passé. Le passé ici c’est le début du XVIIe siècle, l’époque où sont écrites les grandes pièces attribuées à Shakespeare. Mais en est-il vraiment l’auteur ? Sente reprend ici une technique romanesque éprouvée, celle de la recherche d’une identité cachée, le comte de Monte-Cristo, mettons. A cela s’ajoute celle de la course contre la montre, il faut être à tel endroit à telle heure, et qui fournit par exemple le ressort du roman de Jules Verne, le Tour du Monde en Quatre-Vingt Jours ; enfin on retrouve les techniques mises en œuvre dans tous les romans dont l’objet est une chasse au trésor, à savoir la découverte d’un ou de plusieurs indices qui doivent mener à l’objet à découvrir. Dan Brown ne fait pas autre chose.

Tout cela fait du Testament de William S. un album de facture classique, mais dont la lecture n’est pas toujours aisée ; aussi les auteurs se voient-ils contraints de voler à la rescousse de leurs lecteurs et de leur fournir aux deux dernières pages les explications nécessaires à la bonne compréhension de l’ensemble de l’album.

Blake et Mortimer évoluent dans un univers et à une époque où les formalités sont de mise et où même Olrik, le gangster, ne manque pas de distinction. C’est pourquoi, La Ligne Claire déplore les nombreuses entorses à l’étiquette qu’on peut y relever. Carlson, le maître d’hôtel de Downton Abbey, n’aurait jamais été pris en défaut d’appeler « Sir » un comte, le comte d’Oxford, le méchant de l’histoire. « Sir » est un titre réservé aux chevaliers ou aux baronnets ; il convient de s’adresser à un comte en lui disant « Mylord » si on est de rang inférieur, ce que fait Carlson dans la série, ou bien Lord Oxford dans le cas contraire. Bien plus, on voit Lord Oxford faire un baise-main à Mrs Summertown à la page 7. La Ligne Claire peut témoigner d’expérience que les dames anglaises, lorsqu’elles se retrouvent à l’étranger, ne sont pas insensibles à cette marque de respect et de galanterie que constitue le baise-main, mais il n’en demeure pas moins que cet usage est inconnu en Angleterre. Enfin, le comte s’adresse à Mrs Summertown en lui disant « How do you do ? » sachant que cette expression ne s’utilise que lorsqu’on rencontre une personne pour la première fois, alors qu’ils se connaissent déjà. La formule correcte aurait été « How are you, Mrs Summertown ? » ou tout simplement « Good evening, Mrs Summertown ».

La Ligne Claire avait déjà surpris les auteurs in flagrante dans un épisode précédent, ce qui les avait conduit à revoir leur copie. C’est regrettable car l’exactitude des détails dans l’œuvre de Jacobs est précisément ce qui permet à la fiction de paraître vraisamblable.