Memo to Pope Francis

Memo to :                   Pope Francis

Cc:                                Urbi et Orbi

From :                          Line, Clare & Co

Date:                             June 20th 2018 AD

Re:                                Audit

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Your Holiness,

Following the resignation last month of the entire board of your Chilean subsidiary, we have carried out an audit of your organisation, summarised hereunder along with our recommendations.

 

Executive summary

While expanding globally, your organisation has consistently been losing market share in your core European market for over half a century. Once renowned for the clarity of its message (“Let your yes mean yes and your no mean no“), your communications strategy is now often perceived to be confused. We recommend that you focus on your core product, Eternal Life, and that you position it as premium product, not to be discounted.

 

Offsite (1962-1965)

Even though a minority of your staff and some customers repudiated the decisions taken at your Offsite, most went along with its core findings. Fifty years on though, you need to challenge the way its decisions were implemented and not just blame loss of market share on external factors, however real.

 

Market share

As a global firm, you need to be present in all markets; Figure 1 below shows how you are positioned in each of them by measuring your market share against its growth rate.

This seemingly well-balanced positioning belies the fact that the current sizes of the European and American markets are much larger than the African one, not to mention the Asian market, still in its infancy.

 

Management

Experience suggests that your top-down approach to management, tested over 2,000 years, has revealed itself to be robust; with the benefit of hindsight, it proved itself surprisingly well suited to the peak of your global expansion from the 16th to the 19th centuries.

 

Communication

Your organisation used to be known for its crystal clear communications, but no longer. Latin, a crisp, synthetic language, offered a unique way of addressing your client’s spiritual needs that no competitor could match; such was its appeal that even the illiterate wanted to buy your product. Nowadays, coupled with the looser management culture that has prevailed since your Offsite, head office spokesmen come across as garbled, confused and even contradictory. Most recently, this confusion has led local managers, most notably in Germany, openly to oppose corporate policy as described in your policies and procedures.

 

Product positioning

We strongly recommend that you position your product as a premium brand, as it used to be. Debasing the currency, as it were, has hardly ever been a winning strategy in the long run. The key here lies in making your product feel timeless– something that never looses value, like a Patek Philippe watch; by contrast, make it too trendy and people will soon loose interest. Always remember Coco Chanel’s dictum: “La mode, c’est ce qui se démode”. There is evidence that the abandonment of this premium positioning has facilitated the emergency of budget competitors, particularly in Latin America, offering ever-expanding varieties of cheap religion.

Research also shows that product quality correlates with high recruitment levels, low staff turnover and corporate loyalty while the opposite holds true once the brand is devalued. There is evidence to suggest that this may have been happening.

 

Marketing

Demand for rituals is part of human nature – just think of those fútbol fans all over the world, who spontaneously develop their own chants. Drawing upon your rich cultural tradition, a selected use of Latin during your weekly Sunday sessions will lend your product a much needed touch of class and allow you to tap the insatiable demand for ritual and majesty, as the recent royal wedding just reminded us.  (*) Your job is then to ensure the consistency between the packaging and the end product as not to disappoint your customer.

(*) your founder was, after all, himself of royal blood

 

Code of ethics

No global entity can do without a Code of Ethics these days. You have one at hand, inherited from your predecessor firm, summarised in Ten bullet points, which you should observe at all times; and when it reads “don’t do it”, well, that is exactly what is meant. For, as Groucho Marx might have observed, “Who wants to be part of a club where no membership rules apply?”

 

Final considerations

There is no doubt that loose marketing and lack of corporate discipline have damaged your brand over the past half-century or so. Though weakened, your market position remains strong, as does untapped demand for your product. As a man close to the people, you will appreciate the common saying that goes, where there is hope, there is (eternal) life.

Focus on your core product, restore and maintain its sacred beauty, keep your eyes on the orbem terrarum at all times and, above all, do not throw the Baby Jesus with the holy water.

Yours faithfully (obviously),

Line, Clare & Co

Management Consultants

Enlacements – une brève histoire de la danse

L’homme ne peut pas coucher avec toutes les filles et c’est pourquoi il inventa la danse.

(Maximes de LLC, extrait)

Le roi David, nous dit le prophète Samuel, dansait vêtu d’un pagne seul, devant l’Arche de l’Alliance qu’il introduisait en procession dans la ville Jérusalem, qu’il venait d’enlever. Danse symbolique ou rituelle, où Jérusalem, bientôt rebaptisée fille de Sion (en Judée, pas en Valais), tient le rôle de la fille justement sous l’œil de Dieu, un peu étriqué dans son Arche comme une vielle tante célibataire dans sa robe de bal.

Quelques deux mille cinq cent ans plus tard, on vit naître en Europe la contredanse, qui donna ensuite naissance au quadrille ou encore au square dancing, tel qu’il est illustré dans les albums de Lucky Luke. Les bottes des officiers claquent, les escarpins glissent sur le parquet, on se salue, on échange des œillades, des chaines se font et se défont, une main en presse une autre, un frisson naît, mais les couples ne durent que l’instant d’une figure puis se reforment avec un autre partenaire.

« Que fait le Congrès ? Il danse », écrivait le Prince de Ligne. Les guerres de l’Empire avaient pris fin, les rois avaient retrouvé leur trône et le peuple, soulagé, s’amusait. Bientôt on vit apparaître une forme nouvelle qui nous apparaît aujourd’hui comme la danse classique par excellence mais qui à l’époque faisait rougir. Le garçon place sa main droite sur le dos de la fille tandis que, de la main gauche, il la mène et puis une, deux, trois, une valse à trois temps, qui fait des détours du côté de l’amour, mais pas plus loin. Désormais garçons et filles formaient non seulement un couple unique mais rapproché au point que La Ligne Claire, piètre danseur, se souvient encore des parfums Cacharel qui embaumaient les collerettes des robes Laura Ashley que portaient ses cavalières. Dans la valse, naît une tension (une dialectique, diraient les structuralistes de la danse, s’ils existent) entre la main qui serre et rapproche et celle qui tend et éloigne, entre lesquelles se crée un espace où s’engouffrent les délices de ces amours ritualisées.

Cette idée, non cette sensation, que garçon et fille forment une couple singulier, seuls au milieu d’autres couples seuls eux-aussi, deux mille alors qu’ils ne sont que deux, et que bercent les violons, serait promise à un bel avenir qui durerait un siècle et puis la moitié d’un siècle encore. Les Américains d’American Graffiti en feront un spectacle charmant mais ce seront les Argentins qui, avec le tango du temps béni, écriront dans les bas-fonds du port la grammaire d’un érotisme. Lui la tient, il s’avance, elle recule, la musique rythme leurs pas et leurs ébats, la sueur confère à leurs corps un éclat divin, elle s’abandonne car la vie ne fait pas de cadeaux, la chevelure rousse jetée en arrière, il la retient, il se retient.

Seuls les rallyes mondains et les bals populaires ont conservé le souvenir de ces soirées-là. Déjà au temps de la jeunesse de La Ligne Claire, le monde se réfugiait, triste, dans les boîtes, de nuit, pas de crabe. A l’Alcazar, on buvait du whisky-coca vendu au prix fort mais on n’y dansait guère, enveloppé d’une musique si forte qu’on ne pouvait plus y murmurer une caresse à l’oreille d’une fille.

Aujourd’hui ces boîtes comme on dit, on les a mises en boîte ; un demi-siècle déjà qu’on y danse seul dans une tristesse qu’aucun rituel ne vient égayer. A quoi bon du reste, puisque de nos jours il n’y a qu’à se brancher sur une salle de danse virtuelle, chacun, chacune avec ses écouteurs.

Un temps pour se taire

Un temps pour se taire. Ce petit livre, dont le titre est tiré du chapitre III du Livre de l’Ecclésiaste, avait été publié pour la première fois en 1957. Intitulé « A time to keep silence », il ne s’agit pas, pour Patrick Leigh Fermor, simplement de se taire, mais de préserver le silence, d’où doivent naître ces lignes. L’auteur y retrace les impressions de ces quelques mois ou semaines, on ne sait pas très bien, qu’il a passés en compagnie de moines d’Occident comme d’Orient, ces hommes qui vivent de rien sinon du plaisir de Dieu. Ces impressions ont pour noms louange, adoration, prière, liturgie, éternité, paix et puis la joie. Ecrivain-voyageur de renom dans le monde des lettres anglaises, Leigh Fermor sait traduire comme nul autre le voyage intérieur que mènent les moines. Auteur d’une grande érudition, rendue d’un style ciselé, il parcourt lui aussi ce chemin qui va de la culture au sacré.

Un temps pour se taire, fruit d’une expérience originale, annonce la publication trente ans plus tard des deux chefs d’œuvre du récit de voyage, A Time of Gifts and Between the Woods and the Water ; on y voit naître dans le silence de la cellule l’esthétique de Leigh Fermor qui cherche à traduire le beau tel qu’il s’est manifesté dans l’histoire des hommes.

Réédité récemment en langue française par les Editions Nevicata, ce petit ouvrage est candidat au Prix littéraire Jean d’Ormesson qui sera discerné pour la première fois le 6 juin prochain. Amant du beau, Patrick Leigh Fermot concourt au sens où il court ensemble, au rythme d’un homme qui a traversé l’Europe à pied, en vue de ce prix, lieu de rencontre posthume de deux aristocrates des lettres et de l’esprit.

Les Routes de la Soie

Roma caput mundi, enseignait le manuel de latin de La Ligne Claire dans son enfance, sans se douter que la Chine, qui se nomme elle-même l’Empire du Milieu, émettait les mêmes prétentions. Peter Frankopan, un historien à l’Université d’Oxford où il dirige le Centre de Recherches Byzantines, tranche et fait de la Perse et des pays voisins le centre de gravité de l’histoire du monde.

Notre vue euro-centrique du monde, argumente Frankopan, se fonde d’une part sur le double héritage gréco-romain et judéo-chrétien et d’autre part sur la découverte accidentelle des Amériques ; les Européens eurent tôt fait d’y implanter leur culture et surtout de réorienter le commerce (d’esclaves, de coton, de sucre de canne) au détriment des séculaires routes de la soie qui sillonnaient le vaste continent eurasien ou le ceignaient par voie des mers. Le choix de Greenwich comme lieu du méridien de référence illustre bien cette vision du monde qui place l’Europe de manière arbitraire au centre des planisphères qui nous sont familières.

Frankopan estime que cette parenthèse accidentelle se clôt aujourd’hui avec le déclin de l’Europe et l’émergence de la Chine, dont le projet One Belt, One Road dévoile les ambitions et vise à rétablir ces antiques routes. L’heure est donc venue, estime l’auteur, de remettre l’église, ou la mosquée, ou le temple bouddhiste au milieu du village planétaire.

Les Routes de la Soie, une appellation forgée en 1877 par Ferdinand von Richtofen, un historien allemand, désignent ce faisceau de routes, principalement terrestres, mais aussi maritimes, qui relient les côtes orientales de la Méditerranée – cette mer qui a tort de se figurer au milieu du monde – à l’Extrême Orient. Que les Européens et les Orientaux aient commercé depuis la plus haute antiquité est clair puisque déjà les Romains se vêtaient de soieries. Le lecteur européen aura bien entendu à l’esprit les exemples les plus audacieux de ces rencontres : l’épopée d’Alexandre le Grand, l’expédition de Marco Polo, le voyage de Vasco de Gama autour de l’Afrique et, en sens inverse, les incursions mongoles et les ravages infligés par la Grande Peste; il sera en revanche moins familier sans doute des Sogdiens et des habitants de la Bactriane.

L’originalité de cet ouvrage réside en l’utilisation des Routes de la Soie comme clé de lecture de l’histoire universelle. La découverte des Amériques par exemple s’entend comme la recherche par Colomb d’une Route de la Soie alternative. La Ligne Claire doit avouer parfois avoir de la peine à suivre l’auteur qui fait du Great Game, du nom de la rivalité entre Anglais et Russes en Asie centrale au XIXe siècle, le moteur de la Grande Guerre, d’autant qu’Anglais et Russes étaient alliés contre les Empires centraux, plutôt que rivaux. On hésitera davantage encore lorsque l’auteur présente l’Holocauste comme la conséquence de l’échec de l’Allemagne à se frayer une route qui mène aux champs de pétrole de la Caspienne, sans référence à l’idéologie nazie.

Si les échanges avec l’Orient ont certes leur importance, faut-il pour autant en faire l’alpha et l’oméga de l’histoire du monde ? La Ligne Claire se plait à croire que les cathédrales gothiques ou les monastères cisterciens sont la marque d’un génie propre à l’Europe, distinct de cette immensité asiatique, dont Metternich disait qu’elle commençait aux portes de Vienne.

Auteur d’une grande érudition, Frankopan éblouit son lecteur. On parcourt tant les siècles que les steppes au pas de charge au fil de ces 736 pages si bien que le lecteur pourra s’en retrouver désamorcé face à l’avalanche de détails fournis au sujet de contrées exotiques, de civilisations disparues et de personnages inconnus. De plus, Frankopan, qui s’adresse à un grand public, en sait beaucoup plus que son lecteur et se place dans une situation favorable d’où il peut à sa guise, soupçonne La Ligne Claire, avancer les preuves qui lui conviennent et écarter celles qui l’incommodent.

Modestement sous-titré A new History of the World en anglais, Les Routes de la Soie entend proposer rien moins qu’une nouvelle lecture de l’histoire du monde, au gré de laquelle Frankopan emmène son lecteur d’un style très envolé. On regrettera que la traduction française non seulement ne suive pas mais laisse continûment transparaître tant la syntaxe que le vocabulaire anglais ; par exemple, en évoquant le célèbre journal de Samuel Pepys, le traducteur parle de son diaire, un mot tombé en désuétude à telle enseigne qu’il ne figure pas au Petit Robert.

Enfin, un coup d’œil sur internet révèle que l’auteur, Peter Doimi de Lupis, a adopté en l’an 2000 à la suite de son père le patronyme de Frankopan, du nom d’une famille de l’aristocratie croate éteinte au XVIIe siècle, et qu’il fait un usage libéral de divers titre de comte et de prince dont la légitimité est sujette à caution. Vanitas vanitatis direz-vous, mais la Ligne Claire ne peut s’empêcher de penser qu’un peu de cette poudre aux yeux s’est répandue sur les accotements de ces Routes de la Soie.

Peter Frankopan, Les Routes de la Soie, Editions Nevicata 2017, 736 pages.

 

 

La tête de l’emploi?

Dans le civil, La Ligne Claire exerce des emplois temporaires, si bien qu’elle est régulièrement à l’écoute du marché du travail. Dernièrement elle a postulé en ligne auprès d’une entreprise d’outre-mer qui, d’entrée de jeu affiche sa politique en matière de diversité et d’inclusion.

Loin de s’en tenir à cette déclaration de principe, cette entreprise demande à ses candidats de compléter le questionnaire suivant, certes de manière volontaire mais néanmoins recommandée, en vue de fournir l’employeur en données touchant à la diversité.

Driving Miss Daisy

Commençons par la civilité, où le candidat se voit offrir les choix suivants : Mr, Ms, Mrs, Miss, Mx et I choose not to self identify gender. La Ligne Claire est ravie d’y voir figurer Miss, une salutation que d’aucuns tiennent pour surannée et réservée à Florence Nightingale, ou Mary Poppins. Aux lecteurs peu coutumiers des mœurs anglaises, rappelons que Ms est désormais utilisé pour une femme, sans référence à son statut de jeune fille (Miss) ou de femme mariée (Mrs) ; ainsi The Economist parlera de Ms Merkel, bien qu’elle soit mariée tandis que ces jours-ci la Cour d’Angleterre fait part du mariage du prince Henry avec Ms Meghan Markle. Quant à la civilité Mx, dont La Ligne Claire découvre tardivement l’existence, elle se veut neutre quant au genre ; enfin, ceux qui ne se souhaitent pas faire connaître leur genre pourront faire recours à la vilaine phrase I choose not to self identify.

Quel genre ?

On passe ensuite à la seconde question, à nouveau traitant du genre (masculin ou féminin) et qui sur la carte d’identité de La Ligne Claire apparaît sous la rubrique sexe, une donnée biologique.

Parcours d’orientation

Vient ensuite l’orientation sexuelle où quatre choix sont proposés dans l’ordre alphabétique en anglais : bisexuel, homosexuel masculin, hétérosexuel et lesbienne. Remarquons que rien n’empêche le candidat de panacher les réponses quant à la civilité, le sexe et l’orientation sexuelle, aucune cohérence n’étant exigée.

Reddite Caesari

En quatrième lieu vient le choix de la religion, dont la Ligne Claire peine à voir la pertinence dans le cadre d’un formulaire d’embauche ; si les noms nous sont familiers, à nouveau par ordre alphabétique : bouddhiste, chrétienne, hindoue, juive et musulmane, on peut s’interroger quant aux absents, confucéens ou shintoistes par exemple, qui devront trouver refuge dans la catégorie autres.

Le genre humain

Suivent les questions touchant l’appartenance ethnique : blanc, asiatique ou asiatique britannique, chinois ou chinois anglais, africain ou africain anglais, etc. Certes il s’agit d’une déclaration volontaire dans le chef du candidat, qui l’oblige néanmoins de s’insérer au sein d’une catégorie pré-définie. La Ligne Claire est d’avis que le genre humain (au sens où le chante l’Internationale) est un, non susceptible d’être divisé en sous-catégories, nécessairement arbitraires. A cet égard rappelons que lors de la promulgation des lois raciales de Nuremberg et de leurs décrets d’application en 1935, les Nazis s’étaient heurté à cette difficulté ; la classification entre Juifs et Aryens s’était avérée plus complexe qu’anticipée et avait dû faire recours à une catégorie intermédiaire, les métissés (Mischlingen), eux-mêmes divisés en un premier et un second degré. Dans tous les cas, face à l’impossibilité de départager la population sur base de critères biologiques objectifs, le législateur nazi dut s’appuyer sur l’appartenance religieuse pour déterminer qui était juif et qui ne l‘était pas. (Quelques années plus tôt, Karl Lueger, maire de Vienne de 1897 à 1910, connu pour son antisémitisme, avait tranché la question en déclarant « C’est moi qui décide qui est juif »).

Tempus fugit

Revenons au questionnaire de cette entreprise, qui demande en dernier lieu au candidat de s’insérer dans une classe d’âge, par tranche de cinq ans. Si cette dernière information a le mérite de présenter un caractère objectif, il en est une autre qui frappe La Ligne Claire par son absence, à savoir l’état civil. L’état civil, tenus de nos jours par l’autorité publique, regroupe les éléments objectifs qui permettent l’identification d’une personne ; en sont exclus ceux qui s’appuient sur des sentiments (je me sens français alors que je suis belge) ou de type déclaratif (je déclare être le fils de B, alors que mon père est A).

Alors, que retenir de cette candidature en ligne ?

En premier lieu, la confusion autour du mot genre. Autrefois réservé aux grammairiens (en français, le moineau appartient au genre masculin et la mésange au féminin, quel que soit le sexe de l’oiseau), dans ce questionnaire, ce terme apparaît à trois reprises sous les rubriques civilité, genre (au sens de sexe biologique) et d’identité sexuelle (la signification moderne du mot genre), où se mélangent donc les conventions sociales, la réalité biologique et des choix qui relèvent de la vie privée.

En deuxième lieu, ce questionnaire se veut déclaratif et s’appuie sur des éléments susceptibles d’évoluer, comme l’appartenance religieuse ou les préférences sexuelles, dont La Ligne Claire estime qu’ils n’ont pas leur place dans le cadre d’une évaluation d’embauche.

Dura lex

Enfin, renseignement pris, en Suisse, de telles questions sont très clairement contraires à la loi.

Comment peut-on être catholique?

Cette question rhétorique, clin d’œil aux Lettres Persanes, donne son titre au livre paru il y a six mois sous la plume de Denis Moreau, professeur de philosophie à l’Université de Nantes. Catholique parce que philosophe, Moreau entend fournir en guise de réponse une argumentation raisonnée de la foi catholique et établir qu’elle constitue un choix raisonnable, au sens où il est conforme à la raison. Ce mariage de la foi et de la raison ne date pourtant pas d’hier : les Actes des Apôtres nous livrent le récit de Paul de Tarse s’adressant à l’Aréopage d’Athènes tandis que, face à la première grande crise doctrinale née de la diffusion de l’arianisme, le Concile de Nicée, réuni en 325, fera appel aux concepts empruntés à la philosophie grecque (nature, substance) et les réunira en une profession de foi que les catholiques de nos jours appellent le Credo.

Destiné à un large public, chrétien ou pas, l’ouvrage de Moreau est rédigé dans un langage très accessible, souvent drôle, qui tantôt fait appel aux classiques des lettres françaises, Pascal et Descartes en particulier, et tantôt fourmille des références les plus variées au monde actuel, le festival Hellfest, le philosophe Michel Onfray, ou encore le quotidien Libération, et qui fourniront autant de points de repères facilement identifiables. Car, faut-il le rappeler, le christianisme est la religion de l’incarnation, de la rencontre de Dieu avec l’homme tel qu’il est en réalité.

S’il s’adresse à un vaste public, le livre de Moreau n’en exige pas moins du lecteur un effort intellectuel honnête envers son sujet, celui-ci comme n’importe quel autre. Il invite le lecteur à s’intéresser tout autant à des concepts philosophiques, logos ou ontologie par exemple, à des citations bibliques ou à leurs commentaires par saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin.

A l’issue d’un intermède délicieux que La Ligne Claire se gardera bien de dévoiler, dans la seconde partie de son livre, Moreau, qui s’affiche sans fard en catholique de gauche, une espèce désormais menacée en France, Moreau donc enjambe à grands pas  le terrain de la philosophie politique en vue de plaider la cause de la gauche. Selon lui, si elle est aussi malmenée en France comme en Europe, c’est qu’elle s’est dépourvue d’éthique, c’est-à-dire de la faculté de distinguer le bien du mal (1) (« pas de discours moralisateur »). En guise d’ersatz, elle s’est lancée dans une poursuite à outrance du libéralisme des mœurs, tout aussi mortifère que celui du capital, que Moreau dénonce à corps et à cri.

Moreau se défend haut et fort d’être prosélyte, tout simplement parce qu’il sait que ça ne marche pas. Il se propose au contraire, pour reprendre un terme quelque peu désuet, de faire une apologie du christianisme, à savoir une défense, une argumentation qu’il mène avec intelligence, foi et humour ; il  mérite d’être écouté car son sujet le mérite.

 

(1) cf Philippe de Woot: la finalité de l’économie 

Denis Moreau, Comment peut-on être catholique ? Editions du Seuil, 368 pages

Les Amnésiques

« Début de la table des ancêtres de Jésus, le Christ, fils de David », c’est sur ces mots que s’ouvre le Nouveau Testament. Géraldine Schwarz, de père allemand et de mère française, s’efforce elle aussi d’établir la table de ses ancêtres, les uns commerçants à Mannheim, les autres issus d’un milieu plus modeste, paysans ou gendarmes. Toutefois, les interrogations de l’auteur portent sur ce que les uns et les autres ont fait ou pas au temps du nazisme, pendant la guerre, sous l’occupation. Pourquoi ? Pour la même raison que Sacha Batthyàny, parce que cela la concerne. Le titre même du livre, les Amnésiques, nous suggère d’emblée la réponse portée à cette interrogation : ils n’ont pas fait grand-chose et se sont efforcé d’oublier beaucoup ; c’étaient des Mitlaüfer, ceux qui se laissent porter par le cours des événements, ceux qui font avec.

Cependant, peu de temps après la guerre,  ce passé qui ne passe pas fait soudain irruption dans la vie de grand-père Schwarz sous la forme d’une lettre en provenance d’Amérique rédigée par un avocat, oiseau de mauvais augure, qui lui réclame des dommages de la part de son client, M. Löbmann. Löbmann? Oui, car en 1938, quelque temps après la Kristallnacht, la famille de M. Löbmann, comme tous les Juifs du Reich, avait été contrainte par la loi de se désaisir de ses biens, en l’espèce une petite affaire de négoce en produits pétroliers, que M. Schwarz racheta à un prix avantageux. Quelques années plus tard l’entreprise s’écroulerait sous les bombardements alliés.

Géraldine Schwarz traite ces questions d’une plume élégante, d’un ton délicat, où les jugements cèdent le pas aux interrogations dans un style où le récit familial se mêle avec l’Histoire de ces années-là. Comme le joueur d’échecs de Stefan Zweig, elle décrit avec finesse les deux cultures, allemande et française, chacune du point de vue de l’autre. Au début des années septante, quand se fiancent les parents de l’auteur, elle dépeint avec justesse et non sans humour le dédain que manifestent ses grands-parents Schwarz face à l’absence d’une autoroute entre Strasbourg et Paris (alors qu’en Allemagne depuis trente ans il en existe de magnifiques construites par you know who) et plus encore le dégoût qu’ils éprouvent au marché du coin lorsqu’ils arrivent à l’étal du boucher d’où pendent des langues de boeuf, des tripes et des pieds de porc.

Mais surtout Géraldine Schwarz souligne, décrit et analyse l’immense et douloureux travail sur eux-mêmes qu’ont effectué les Allemands à partir des années septante environ, qui a permis de les libérer de leur effroyable passé, non seulement sans l’occulter mais en en faisant mémoire. Quand en 2015 la Chancelière Angela Merkel ouvrait ses frontières aux réfugiés syriens et autres, l’auteur souligne la fierté rédemptrice qui naissait de voir des trains bondés arriver en gare de Munich plutôt que d’en voir partir pour une destination incertaine.

L’Allemagne enfin rachetée, Schwarz va promener son regard ailleurs en Europe, en Italie et en Autriche en particulier. Si jusqu’ici son regard était empreint sinon de bienveillance du moins de compréhension, là il s’agit tout à coup de débusquer les fachos tapis dans les replis de Forza Italia ou de la FPö. De l’avis de La Ligne Claire, c’est là que ce livre émouvant dérape et se voit dégradé au rang de porte-parole des opinions politiques de son auteur.

Il s’avère que La Ligne Claire estime comme elle que les Autrichiens sont les champions du monde de l’amnésie politique, suivis de près des Italiens. Schwarz a tort cependant d’en faire l’apanage d’un seul parti. En Autriche, le sentiment grand-allemand et même la nostalgie du nazisme ne sont en rien la prérogative de la FPö. En 1918, trente-sept ans avant la fondation de la FPö, la constitution de la première république autrichienne s’ouvrait sur les mots suivants: “Die Republik Deutschösterreich ist ein Bestandteil des Deutschen Reichs“, soit ” la république germano-autrichienne fait partie intégrante du Reich allemand”. Quant au parti socialiste, la SPö, il s’appelait alors la Sozialdemokratische Arbeiterpartei Deutschösterreichs (SDAPDö) dont le dirigeant, Karl Renner applaudirait plus tard non seulement l’Anschluss de son propre pays mais l’annexion du Territoire des Sudètes par le Reich. Aujourd’hui un tronçon du boulevard circulaire qui ceint la vielle ville de Vienne, le Ring, porte son nom.

L’histoire des hommes s’écrit rarement en noir et blanc. On peut être à la fois le roi d’Israël et le commanditaire du meurtre de Urie le Hittite, on peut à la fois avoir profité de la spoliation des Juifs et être victime des bombardements alliés. C’est tout le mérite des Amnésiques que d’en avoir saisi les nuances et c’est tout son défaut que de s’être lancé dans une croisade antifasciste hors de propos.

 

Géraldine Schwarz, Les Amnésiques, Flammarion, 352 pages.

 

 

Philippe de Woot – la finalité de l’économie

A l’approche de la 5e remise des Awards Philippe de Woot le 28 mars prochain à l’Université Catholique de Louvain , La Ligne Claire s’est penchée sur le dernier ouvrage du Professeur de Woot, Maîtriser le Progrès Economique. 

Dans cet essai publié à titre posthume, Philippe de Woot  pose la question de la finalité de l’économie et de celle de l’économie numérique en particulier. Les sous-titres choisis par l’auteur, la Force des Choses et la Responsabilité des Hommes, indiquent d’emblée la structure qu’il donne à cet ouvrage dense, fruit d’une vie de réflexion et de recherche.

La Force des Choses désigne deux systèmes qui s’imbriquent, celui de l’économie concurrentielle à l’échelle du monde et celui des « techno-sciences », c’est-à-dire les sciences informatiques, dominées par le GAFA[1], les bio et neurosciences, l’intelligence artificielle etc auxquelles vient s’ajouter la finance, elle-même en voie de digitalisation. Ces systèmes opèrent de façon autonome à l’échelle mondiale selon leur logique propre, sans égard au bien commun et en l’absence de contrôle de la puissance publique; l’affaire Cambridge Analytica ces jours derniers illustre bien cette logique de l’économie des données personnelles.

Plus qu’une simple révolution économique, comparable mettons à la révolution industrielle au XIXe siècle, ces systèmes provoquent une véritable mutation culturelle face à laquelle il y a lieu de se poser la question : « Qu’est-ce que l’homme ? ». En effet, cette mutation constitue un enjeu majeur pour la société dans tous les domaines : travail, liberté, sphère privée, politique, rôle de la puissance publique, domination des Etats-Unis et comporte le risque pour l’humanité d’en quelque sorte sous-traiter son avenir à une poignée d’intérêts privés.

Face à la Force des Choses il ne peut qu’y avoir la Responsabilité des Hommes, faute de quoi les Choses l’emporteront. Philippe de Woot rappelle à plus d’une reprise que les avancées techniques ne sont pas automatiquement bonnes en soi ; au mieux sont-elles ont neutres, aussi n’existe-t-il pas de lien automatique entre croissance économique et bien commun. De plus, l’humanité semble entrer dans un nouveau Moyen Age où l’homme perd la maîtrise des risques et se trouve tout aussi impuissant face par exemple à la pollution ou la perte de la biodiversité que ne l’étaient nos ancêtres face à la peste. Enfin, l’auteur constate l’impuissance de la puissance publique, surtout lorsqu’elle se cantonne au seul échelon de la nation, face à la logique interne de ces systèmes globaux.

Effectuer des choix qui affectent l’humanité entière, rappelle Philippe de Woot, cela relève de la politique et de l’éthique. Cela implique de repenser le progrès, de maîtriser non seulement le progrès mais d’en maîtriser la maîtrise, et en définitive de pouvoir choisir et forger sa propre histoire. Il esquisse des pistes concrètes relevant tantôt de la politique et tantôt de l’éthique, la nécessité d’une gouvernance mondiale, le rôle de la société civile ou encore la nécessité d’une spiritualité (qu’on distinguera d’une religion).

Ce qui frappe dans ce petit livre c’est la capacité de l’auteur à saisir en « live » les grands bouleversements induits par l’économie que nous vivons, à les analyser avec précision dans toutes leurs dimensions (techniques, éthiques) et à les expliquer à ses lecteurs en un langage qui leur soit intelligible.

Alors qu’avant que n’éclate la crise financière de 2008, Lloyd Blankfein se targuait de dire « We are doing God’s work », Philippe de Woot, qui se sait au soir de sa vie, préfère citer Homère : « La supériorité des hommes sur les dieux est de se savoir mortels ». D’avantage encore qu’un homme aux vastes connaissances du monde de l’économie et de l’entreprise, Philipe de Woot était un homme de culture car la culture est ce qui fait l’homme. La survie-même de cette culture constitue tout l’enjeu qui est présenté dans ce livre essentiel en une langue claire, érudite, et élégante.

[1] Acronyme désignant les entreprises Google, Amazon, Facebook et Apple

Philippe de Woot, Maîtriser le progrès économique et technique, Académie Royale de Belgique, collection L’Académie en Poche, 117 p.

Les caves du Vatican

Avertissement au Lecteur

La Ligne Claire ne dispose pas d’une connaissance de première main des événements dont on va raconter l’histoire mais s’est appuyé sur le blog de Sandro Magister, un vaticaniste de renom et qui le premier les a portés à la connaissance du public, ainsi que sur une correspondance de l’agence Associated Press.

Apparence des Faits

A la veille du cinquième anniversaire de l’élection de Bergoglio au pontificat, Monseigneur Dario Viganò, préfet du Secrétariat pour la Communication, a tenu une conférence de presse le 12 mars dernier au cours de laquelle il a publié un communiqué dans lequel il citait le contenu d’une lettre que lui avait adressée le pape émérite Benoît XVI.

Benoît XVI y réfute «  le préjugé stupide en vertu duquel le Pape François ne serait qu’un homme pratique dénué de toute formation théologique ou philosophique tandis que je ne serais moi-même qu’un théoricien de la théologie qui n’aurait pas compris grand-chose de la vie concrète d’un chrétien d’aujourd’hui ». Et d’ajouter : « Les petits volumes montrent à raison que le Pape François est un homme d’une profonde formation philosophique ou théologique, et aident donc à voir la continuité intérieure entre les deux pontificats, même avec toutes les différences de style et de tempérament.»

Les lecteurs attentifs auront remarqué que Benoît XVI y salue la continuité de la formation qu’ont reçue les deux papes, qui plus est une continuité intérieure, et non pas celle qui pourrait exister dans leur pensées, écrits ou actions.

Néanmoins, certains ont pu y voir la marque d’un appui apporté par Benoît XVI, éminent théologien, à son successeur ; d’autres encore se sont autorisés à penser qu’en publiant ce communiqué, c’était là que résidait effectivement l’intention de Mgr Viganò.

La Réalité des Faits

Or il va s’avérer que les passages ci-dessus ne forment que deux paragraphes d’une lettre qui en réalité en contient plusieurs. Nous le savons car le Secrétariat pour la Communication a lui-même envoyé à la presse une photo de cette lettre, qui s’étend sur deux pages. Et que voit-on sur la photo ? Que le quatrième paragraphe commence en bas de la page 1 dont les deux dernières lignes sont floutées tandis que le contenu de la seconde page, à l’exception de la signature de Benoît XVI, est tout entier masqué par une pile de petits volumes. Ces derniers sont ceux auxquels se réfère Benoît XVI ; rédigés au sujet du Pape François et non par lui, ils sont l’œuvre de différents auteurs. Soulignons par ailleurs que la lettre de Benoît XVI est datée du 7 février et qu’elle n’a donc pas été rédigée à l’occasion de l’anniversaire du pontificat.

Car en réalité la lettre de Benoît XVI est une réponse à une précédente lettre que Mgr Viganò lui avait adressée le 12 janvier et dont le contenu n’a pas été divulgué. Dans sa réponse Benoît XVI poursuit comme suit  : « Toutefois, je ne suis pas en mesure de rédiger une brève et dense page théologique à leur sujet parce que toute ma vie il a toujours été clair que je n’écrirais et que je ne m’exprimerais jamais que sur les livres que j’aurais vraiment lus. Malheureusement, même si ce n’est que pour des raisons physiques, je ne suis pas en mesure de lire les onze petits volumes dans un proche avenir, d’autant plus que je suis soumis à d’autres obligations que j’ai déjà acceptées. » L’omission de ce dernier paragraphe change fondamentalement le sens de la lettre dont la lecture tronquée induit en erreur. L’Associated Press n’hésite pas à parler de doctored photo ou de photo truquée et de violation des standards en vigueur au sein des agences de presse.

Contrairement à Mgr Viganò qui publie à mauvais escient une lettre marquée personnelle et confidentielle, Benoît XVI a la délicatesse de ne pas en faire autant avec la lettre que Mgr Viganò lui avait lui-même adressée ; on peut cependant déduire de la réponse de Benoît XVI qu’elle était accompagnée de l’envoi des onze fascicules, assortie d’une demande d’approbation ou de commentaire de ces ouvrages, à laquelle Benoît XVI ne donne pas suite. En effet, non seulement Benoît XVI écrit-il qu’il ne lira pas ces ouvrages mais s’étonne de la présence parmi les auteurs de Peter Hünermann, professeur émérite de théologie dogmatique à l’université de Tübingen, qui « durant mon pontificat avait pris la tête d’initiatives anti-papales ».

Epilogue

Il est loin désormais le temps où une photo constituait un élément de preuve ; Stalin est passé par là et maintenant le Vatican, qui le 17 mars dernier s’est résolu à publier la lettre de Benoît XVI dans son ensemble. Saluons la rigueur professionnelle et la droiture morale de Sandro Magister et de Nicole Winfield, tous deux journalistes, face à ces manœuvres déplacées de la part du Secrétariat pour la Communication. Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu. Quant à Mgr Viganò, à l’occasion de sa prochaine messe, il pourra méditer les paroles du Confiteor où les fidèles s’accusent entre autres du péché par omission.

Le 21 mars on apprenait que le pape avait accepté la démission de Mgr Viganò.

 

 

Un évêque contre Hitler

Voilà un livre important qui vient éclairer un épisode de l’histoire d’Allemagne peu connu du public francophone. Clemens-August Graf von Galen naît en 1878 au sein d’une famille catholique de la noblesse de Westphalie, une région incorporée au Royaume de Prusse protestant depuis le Traité de Vienne de 1815. Si les Galen et les familles alliées sont les témoins d’un vigoureux catholicisme culturel, marqué par les processions et les adorations, celui-ci repose sur une foi solide et véritable. C’est dans ce milieu conservateur, pétri de tradition mais aussi nourri du sentiment d’obligation de la noblesse envers la société, que grandit Clemens-August, qui ressent bientôt l’appel des ordres, sera ordonné prêtre en 1904 et évêque de sa ville de Munster en 1933. En 1946, à l’issue de la guerre, Pie XII lui conférera le chapeau cardinalice.

L’auteur, Jérôme Fehrenbach, haut fonctionnaire français, connaît de manière intime tant le milieu de l’aristocratie catholique allemande que l’histoire allemande des périodes wilhelminiennes et hitlériennes. Si à première vue ce livre s’adresse à un public restreint qui s’intéresse à la fois à l’Allemagne, l’histoire, la noblesse et l’Eglise catholique (La Ligne Claire par exemple), en réalité le véritable sujet du livre est d’une part celui des rapports de l’Eglise catholique au régime nazi et les droits de l’Eglise et d’autre part de la relation entre loi morale et loi civile.

Un homme de son temps

Allemand patriote, Clemens-August Galen tiendra le Traité de Versailles pour injuste comme l’ensemble de ses compatriotes et se réjouira de la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 au titre de la souveraineté retrouvée ; même en 1945 il considérera les Alliés comme des occupants plutôt que des libérateurs. A son avènement, il ne juge pas le régime nazi illégitime en tant que tel mais, très clairvoyant, il en reconnaîtra très vite la nature impie et apprendra à ne pas l’affronter de face sur le terrain politique.

Galen avait grandi dans l’Allemagne empreinte du Kulturkampf, un train de mesures dirigé contre les catholiques au temps de Bismarck et qui avait conduit à l’expulsion des congrégations religieuses ; c’est pourquoi le jeune Clemens-August avait effectué ses études auprès du collège jésuite de Feldkirch en Autriche. Les Nazis ne seront pas en reste et procéderont à l’expulsion de religieux par la Gestapo, à la fermeture des presses catholiques et à l’emprisonnement de milliers de prêtres qui après 1939 seront regroupés dans les Priesterbarracken à Dachau.

C’est dans ce contexte qu’il est donc associé à la rédaction clandestine de Mit brennender Sorge en 1937, la seule encyclique jamais rédigée en langue allemande, dans laquelle Pie XI non seulement dénonce les violations du concordat signé quatre ans auparavant mais s’en prend à l’idéologie raciste du nazisme païen. Diffusée avec succès sous le manteau, elle sera lue en chaire dans toutes les églises le dimanche des Rameaux de cette année-là et provoquera la fureur des Nazis.

L’histoire cependant retiendra surtout de Galen trois sermons prononcés à l’été 1941, deux à l’encontre du Klostersturm, cette vague d’expulsions de congrégations religieuses par la Gestapo sans aucun fondement juridique, et le troisième dénonçant de manière vigoureuse la politique d’extermination des handicapés dans le cadre du programme T4, à telle enseigne que le régime jugea bon d’y mettre un point d’arrêt. Ces sermons se répandront dans toute l’Allemagne et même bientôt chez l’ennemi qui en fera usage à des fins de propagande. Homme courageux, surnommé le Lion de Munster, ferme dans ses convictions, il prend des risques importants quant à sa personne, que seuls son prestige et sa renommée lui épargnent.

Deux convictions motivent Galen. Tout d’abord il se révèlera un défenseur acharné des droits de l’Eglise, le droit de culte bien sûr mais le droit à enseigner et à soigner les malades et les personnes âgées, d’autant que ces droits sont ancrés dans le concordat. La seconde conviction est que l’Etat ne peut s’abstraire de la loi naturelle. Le régime nazi devient illégitime dès lors qu’il se met à tuer les handicapés dans le cadre de son programme d’euthanasie car ces meurtres nient la loi naturelle voulue par Dieu, cette part de divin qui réside en chaque homme. Toute sa vie, Galen demeurera méfiant face à l’absolutisme royal du Kaiser, critique ensuite face à celui de la majorité d’un moment lors de la République de Weimar et opposé enfin à celui d’Hitler. S’il s’en tient au principe d’obéissance aux autorités civiles au titre du quatrième commandement, ce dont témoigne le serment qu’il prête dans les mains de Göring peu avant son ordination épiscopale, il ne reconnaît l’autorité du pouvoir politique que pour lui imposer fermement ses limites.

Un homme de notre temps

Galen était certes un homme de son temps mais aussi un homme dont la philosophie politique, la primauté du droit naturel sur les lois de l’Etat, demeure d’une brûlante actualité. Alors comme aujourd’hui, il est des institutions que l’Etat a le devoir de protéger, des actions qu’il n’est pas autorisé à entreprendre, des droits à respecter. Plus que tout, Galen nous rappelle que l’Etat, quelle que soit la nature de son régime politique, ne peut pas s’affranchir de toute autorité et s’ériger en sa propre référence morale.

En 2005, en une cérémonie célébrée place Saint-Pierre, le pape Benoît XVI proclamait Galen bienheureux, certes en raison de son attitude ferme et même courageuse pendant toute la période du nazisme, mais par delà en reconnaissance d’une vie sans détours orientée vers le Ciel de la naissance à la mort. Cette béatification s’inscrit aussi dans la ligne des nombreux martyrs catholiques du nazisme qu’évoque l’auteur.

L’ouvrage de Fehrenbach se fonde sur une étude aussi minutieuse que rigoureuse des archives et de la correspondance familiale comme sur la recherche historique la plus récente. Il en ressort le portait limpide de ce géant au propre comme au figuré, Le Lion de Munster.

Jérôme Fehrenbach, Von Galen, un évêque contre Hitler, Editions du Cerf, 418 pages