Agent double

Au fond, recruter un agent du camp adverse tient de la séduction amoureuse; approchez votre partenaire trop vite et il s’effarouchera, faites-le trainer et il risque de manquer les signes que vous tentez de lui adresser.

Ben McIntyre, auteur spécialiste des affaires d’espionnage, relate l’histoire véritable de la manière dont les services de renseignements britanniques, connus sous le sigle de MI6, ont retourné, c’est-à-dire recruté Oleg Gordievski, un colonel du KGB qui deviendra donc un agent double.

Macintyre s’était déjà distingué en faisant le récit de l’opération Mincemeat qui s’était déroulée en Espagne pendant la dernière guerre. Il s’agissait alors pour les Anglais de faire semblant d’avoir perdu de fausses informations mais de s’agiter suffisamment pour faire croire aux Allemands qu’elles étaient vraies.

On retrouve dans The Spy and the Traitor tous les éléments qui marquent désormais le style de Macintyre : une recherche minutieuse des faits, appuyée si possible sur des entretiens avec les protagonistes, une évaluation équilibrée, l’absence de spéculation et une rédaction sobre et factuelle. On butte aussi cependant sur les limites du genre, à savoir la nécessité d’une histoire vraie mais suffisamment intrigante pour qu’elle puisse se prêter à une rédaction selon les canons anglais du roman d’espionnage.

L’histoire se déroule dans les années 70 et 80, au temps de la guerre froide. Gordievski, comme son frère et son père avant lui, appartient au KGB, une sorte d’aristocratie soviétique. Cependant, la révélation des crimes de Staline et plus proche de lui l’érection du mur de Berlin et la répression du Printemps de Prague fairont naître en lui un dégoût du système communiste et le conduiront à franchir le pas. Un des intérêts de ce livre réside dans l’examen des motivations qui animent un transfuge: un esprit romantique, un snob intellectuel, un sentiment de frustration, voire de solitude, le sentiment d’être méconnu. Si au sortir de la guerre, certains – on songe à Kilby et Maclean – agissent par conviction idéologique, vers 1980, tout le monde à l’Ouest se rend compte que le système soviétique est pourri si bien que l’argent deviendra le mobile principal. En sens inverse, Gordievski agira quant à lui par conviction et franchira le dernier pas, toujours mystérieux, celui qui mène de la dissidence intérieure à la trahison.

Tout n’est que jeu de miroirs au cours duquel les acteurs érigent des cloisons entre leur vie publique et privée et entre leur fonction officielle, mettons secrétaire d’ambassade et leur véritable fonction, l’espionnage; alors que le retournement d’une cible ne peut s’opérer que dans la confiance, la méfiance règne en maître dans ce monde, y compris entre alliés. A la suite de John le Carré, Macintyre maîtrise parfaitement le langage de ce monde où des transfuges prennent garde de se faire filer, déposent des messages codés dans des cachettes, esquivent tant leur contrôleur que leur supérieur et parfois passent à l’Ouest, ou à l’Est.

Comme dans les romans d’espionnage, l’histoire de Gordievski s’achève par une pirouette que La Ligne Claire laisse à ses lecteurs le soin de découvrir.

The Spy and the Traitor fournira une bonne idée de cadeau de Noël à toutes les lectrices de La Ligne Claire dont les maris ont déjà suffisamment de cravates. Quant à La Ligne Claire, si elle a dégusté avec plaisir The Spy and the Traitor,elle avait dévoré Mincemeat.

 

Ben Macintyre, The Spy and the Traitor, Penguin, 366 pages.

La figure du Roi

« Qu’ils mangent de la brioche ». Cette anecdote, attribuée sans doute faussement à Marie-Antoinette, est censée illustrer la distance qui sépare l’aristocratie (les élites d’alors) du peuple, ceux qui goûtent de la brioche de ceux qui se nourrissent de pain. De nos jours, à la brioche et au pain, on peut substituer l’essence et le diesel, remplacer les bonnets phrygiens par des gilets jaunes et donc poser à nouveau la question de l’attitude qu’il convient au roi d’adopter.

La Ligne Claire est d’avis qu’en tout premier lieu, la royauté oblige mais aussi que cette obligation exige une certaine distance. A cet égard François Hollande s’est égaré lorsqu’il déclarait vouloir être un président normal, ce qui allait l’exposer à un ridicule qui plus jamais n’allait le quitter. Résolu à ne pas commettre la même erreur, Emmanuel Macron s’est attaché à conférer à nouveau de la dignité à la fonction présidentielle mais à la façon d’un bourgeois qui fait irruption dans les salons de la noblesse, résolu à prendre de la hauteur mais rapidement perçu comme hautain.

De cette juste tension entre la proximité et la distance naît la figure du bon roi, celui qui se soucie de son peuple et porte son fardeau. Citons à ce propos sainte Elisabeth de Hongrie qui, devenue veuve, s’est consacrée à nourrir les pauvres et, plus près de nous, le roi Baudouin qui un jour s’était dépouillé de son manteau pour en revêtir une victime d’une inondation. Charles de Gaulle, monarque républicain, savait lui aussi allier la modestie de son train de vie personnel à la grandeur de sa fonction.

A cette exigence de proximité avec le peuple s’ajoute celle de la justice. Louis IX et Henri IV incarnent cette exigence pour avoir l’un rendu la justice et l’autre rétabli la paix confessionnelle qui, il y a quatre siècles, tenait lieu d’ordre public.

Enfin, le roi doit dire le vrai. Le 13 mai 1940, trois jours après le déclenchement de l’attaque allemande, fraîchement nommé premier ministre, Winston Churchill prononce à la Chambre des Communes l’un des plus célèbres de ses discours où il ne promettait que « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Parce que la vérité rend libre, Churchill sut persuader le pays tout entier non seulement de tenir bon mais de livrer bataille à l’heure la plus critique de son histoire.

Souci de la vérité, charité et humilité, recherche de l’élégance alliée au rejet du luxe, témoignage d’une certaine grandeur et enfin incarnation d’une forme de spiritualité, voilà ce qui fait la figure du Roi, dont La Ligne Claire n’est pas loin de penser qu’il faille un vrai roi pour l’exercer.

La loi naturelle et les droits de l’homme

On célèbre ces jours-ci le 70anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 10 décembre 1948. Comme son nom l’indique, ce document a valeur déclarative et ne constitue pas en tant que tel un élément du droit positif, qui aurait valeur de contrainte. La Déclaration ne crée pas de droits en tant que tels mais reconnaît et proclame les droits objectifs, inaliénables et universels de la personne humaine, et si elle proclame les droits de l’homme, elle n’en fait pas les droits des individus.

Dans un petit ouvrage paru en début de cette année et qui rassemble six conférences tenues par l’auteur à l’Institut catholique de Paris,  Pierre Manent, ancien professeur de philosophie politique à l’EHESS, examine les rapports entre la loi naturelle et les droits de l’homme à l’occasion du septantième anniversaire de la Déclaration.

Mais d’abord, qu’est-ce que la loi naturelle ? On peut la définir comme l’ensemble des pratiques, que les hommes ne font pas puisqu’ils relèvent de leur nature justement, mais qui éclairent et orientent les lois qu’ils se donnent. Longtemps tenue comme une évidence universelle, l’existence de la loi naturelle, est aujourd’hui soit abolie par les Modernes, soit vidée de son sens, soit enfin tout simplement ignorée alors que, bien entendu, la loi naturelle a fourni le socle sur lequel on a pu ériger la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Pourtant, la loi naturelle joue une fonction indispensable au sein de la société, celle qui consiste à évaluer si une loi est bonne et juste ; en d’autres termes elle protège l’humanité contre l’arbitraire des hommes.

Or, à partir des années soixante, on a pu assister à une extension de droits individuels au nom d’une souveraineté illimitée de l’individu, qui ira de pair avec l’érosion de l’institution politique. Désormais, ce n’est plus la cité qui définit le citoyen, mais le citoyen qui souverainement détermine la cité à laquelle il estime avoir le droit d’appartenir.

En abolissant la loi naturelle, les Modernes ont ouvert la porte à des revendications en faveur de droits individuels innombrables et illimités ; tout désormais peut faire l’objet d’un droit au nom de droits de l’homme proclamés de manière indéterminée, c’est-à-dire sans référence à une loi naturelle. Nous vivons désormais dans un monde de droits sans loi, car la loi est réduite à être l’instrument qui ratifie le droit ; non seulement le droit est maintenant compris comme extérieur à la loi mais la loi en est devenu l’esclave, un notaire qui ratifie l’expression de désirs individuels auxquels le droit donne corps.

Un nouveau mot, le ressenti, est venu définir l’homme ; peu importe que ce que je ressens soit juste ou faux, bon ou mauvais, le fait même que je le ressente m’autorise à faire le droit. Les Modernes abolissent donc la loi naturelle au motif qu’elle constitue une entrave à la liberté et lui substituent ce que l’on pourrait appeler une loi d’autorisation, désentravée et désirante et qui vient s’opposer aux lois d’interdiction – tu ne tueras point – désormais caduques. La liberté Moderne consiste à lever des obstacles plutôt que, dans sa conception classique, à choisir entre le bien et le mal. Pierre Manent accorde une place toute particulière dans son essai au mariage pour tous, expression du désir d’une petite minorité, qui vient réduire à néant une institution, qui pré-date l’existence même de l’Etat, et dont la finalité est de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Dans l’institution du mariage, il n’y a pas de place pour les sentiments et les désirs, non pas qu’ils ne comptent pas, mais parce que l’Etat n’a pas à s’en mêler.

Et puis, vient le dernier obstacle à lever, celui de la mort. Faute de pouvoir pour le moment y remédier, on invoquera au nom de la liberté individuelle toutes les options alternatives, le suicide assisté, l’euthanasie, le trans-humanisme mais pas bien entendu la peine de mort, imposée par l’Etat, désormais dépouillé de toute moralité.

La proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est née pour une bonne part de leur négation au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, où les périls de l’Uebermensch, de l’homme qui se fait l’égal de Dieu, sont apparus de façon manifeste. « Sans Dieu, les droits de l’homme sont privés de sens » écrivait Joseph Ratzinger.

Septante ans plus tard, les droits de l’homme se sont détachés de Dieu pour se faire l’expression variée de désirs individuels que la loi vient sanctionner. Cette conception, invivable pour toute société, vient sonner le glas des démocraties telles que nous les connaissons depuis cent cinquante ans.

L’ouvrage de Manent peut se révéler d’une lecture ardue ; cependant les thèmes qu’il aborde sont d’une importance cruciale. Le lecteur intéressé en retrouvera une version plus légère dans l’émission Répliques d’Alain Finkelkraut du 5 mai dernier (https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/y-a-t-il-une-loi-naturelle).

 

Pierre Manent, La Loi naturelle et les droits de l’homme, Presses Universitaires de France 2018, 134 pages.